[Pas d'image disponible.]La Reine en 1867.
La Reine en 1867.
La Reine en 1867.
que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que le dernier des sous-dentistes.
Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites.
La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets, les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des fils puînés des chevaliers et ce sontles gentlemen ayant droit au port de l’épée qui ferment la marche.
Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles, elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés.
La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles.
Le vieux Saint-James.—LesMerry wives of Windsor.—L’assainissement.—Les Mémoires d’un vieil Anglais parisiennant.—Reine et Empereur.—Le thé sous la feuillée.—A la table royale.—Les Yeomen de la garde du corps.—La partie de whist.—Le coriza de la comtesse de Bunsen.—Les petits cheveux de la princesse de Galles.—Les divorcées.—L’oreiller de peau du vieux duc de Cambridge.—No smoking.—Le mot de Napoléon III.—La loi des contrastes.
Le vieux Saint-James.—LesMerry wives of Windsor.—L’assainissement.—Les Mémoires d’un vieil Anglais parisiennant.—Reine et Empereur.—Le thé sous la feuillée.—A la table royale.—Les Yeomen de la garde du corps.—La partie de whist.—Le coriza de la comtesse de Bunsen.—Les petits cheveux de la princesse de Galles.—Les divorcées.—L’oreiller de peau du vieux duc de Cambridge.—No smoking.—Le mot de Napoléon III.—La loi des contrastes.
Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs, en un mot, qu’à Saint-James.
Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas étésous le joug féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin.
La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de Shakespeare.
On établit une stricte discipline dans le roulement du service d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.
Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la Cour dans les premiers mois quisuivirent l’avènement de Victoria. Ce personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très fidèlement le milieu qui nous occupe.
«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers, seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et observateur;elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour, en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval, mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa toilette avant le dîner.»
A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force
[Pas d'image disponible.]La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le tableau de Winterhalter.
La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le tableau de Winterhalter.
La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le tableau de Winterhalter.
pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.
A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné. Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde met le nez dans son assiette, ne sachantplus quelle contenance avoir. Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist, avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.
La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été, par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.
La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture; mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à lachapelle et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des grenadiers de la garde du corps.
La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques mots de bienvenue de la fenêtre du premier.
Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.
La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas, elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines. De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on n’y était admis, après y avoir été invité,qu’à la condition de ne s’y présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour. C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre. Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques. Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.
Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfoisles seigneurs et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.
Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de mouchoir.
Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisiten Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.
Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument irréprochable.
La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service est généralement
[Pas d'image disponible.]La Reine en 1882.(Phot. Russell and sons.)
La Reine en 1882.
La Reine en 1882.
(Phot. Russell and sons.)
irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au son duGod save the Queen, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand silence.
A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les rétrécir suivant les besoins du moment.
La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de Sa Majesté.
Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données. Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongéedans de mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires. Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.
Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé, car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.
Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.
La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine, ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle estla première à souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home écossais en horreur?
L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année; elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les choses soient ainsi:God save the Queen!
Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.—Premier voyage du prince Albert en Angleterre.—Le manuscrit de Voltaire et la rose des Alpes.—Deuxième voyage.—La reine arrête son choix.—Déclaration à l’Anglaise.—Le doigt du vieux Léopold et de sonalter egole baron de Stockmar.—La situation du prince Albert discutée à la Chambre des lords.—Un mari aux enchères.—Les délégués de la nation anglaise à Gotha.—Les fêtes de Gotha.—Douloureuse séparation.—Mal de mer.—L’arrivée à Buckingham Palace.—Le serment luthérien.—La couronne de myrthes.—Noce et lune de miel.
Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.—Premier voyage du prince Albert en Angleterre.—Le manuscrit de Voltaire et la rose des Alpes.—Deuxième voyage.—La reine arrête son choix.—Déclaration à l’Anglaise.—Le doigt du vieux Léopold et de sonalter egole baron de Stockmar.—La situation du prince Albert discutée à la Chambre des lords.—Un mari aux enchères.—Les délégués de la nation anglaise à Gotha.—Les fêtes de Gotha.—Douloureuse séparation.—Mal de mer.—L’arrivée à Buckingham Palace.—Le serment luthérien.—La couronne de myrthes.—Noce et lune de miel.
Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.
Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors en âge d’être mariés. On parlait pour lajeune reine de tous ceux dont l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais, l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.
Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert, de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois, avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union. Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, quele prince Albert avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert, ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire, tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile! Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le choix de sa nièce.
En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle leur fit un accueil des plus chaleureux.
[Pas d'image disponible.]La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811), d’après le tableau de W. C. Ross.
La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811), d’après le tableau de W. C. Ross.
La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811), d’après le tableau de W. C. Ross.
Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert est des plus séduisants».
Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens, car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position». Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même en a consigné dans ses mémoires.
«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât. Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.—Je le priai alors d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en parut très heureux.»
Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en pleine félicité».
Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait) aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à son Conseil privé.
Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni.
Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les difficultés.
Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le reste de ses jours:
«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et sans nuages.»
Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.
De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On lui composa sa maison. Il eûtdésiré qu’on ne l’entourât que de personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le prince en fut froissé.
Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la déchéance du trône de ses ancêtres.
La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège. Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit 750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans cette discussion; on y ditnotamment que la reine avait dû payer £ 50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile, qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément blessée.
Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.
En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.
Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise l’attendait. Il prit place à bord de l’Ariel. La traversée lui fut dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade, qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le lundi, 10 février, deux processions splendidesse dirigeaient à la vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste. Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert par la reine.
Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.
L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres, officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes, trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine, faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleurehumeur, ce qui fit dire auJohn Bull, journal tory satirique, qui était lePunchde l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti dans l’assistance.
L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine. Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les affaires autres que celles de l’État».
Il fut fait comme elle l’avait désiré.
Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle. Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur langage anglais que comme
[Pas d'image disponible.]Buckingham.—Le lac et les pelouses.Phot. H. N. King.
Buckingham.—Le lac et les pelouses.
Buckingham.—Le lac et les pelouses.
Phot. H. N. King.
l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante, et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.
Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor, courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur.
Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit, on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis.
Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus aujourd’hui de telles férocités.
I.—BUCKINGHAM PALACEHistoire du palais.—La première tasse de thé bue en Angleterre.—Visite à travers les salons.—Souvenirs et curiosités.—Superbe collection artistique.—L’investiture de Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.—Les mémoires tristes du palais.II.—WINDSOR CASTLEGuillaume le Conquérant veut un château.—Édouard III a trouvé un moyen de s’en construire un plus grand.—Le parc.—La terrasse.—La forêt.—Les appartements privés de la reine.—Les appartements d’apparat.—La salle de Waterloo.—Jean de France et Louis-Philippe.—Les étendards de Crécy et de Waterloo.
I.—BUCKINGHAM PALACE
Histoire du palais.—La première tasse de thé bue en Angleterre.—Visite à travers les salons.—Souvenirs et curiosités.—Superbe collection artistique.—L’investiture de Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.—Les mémoires tristes du palais.
II.—WINDSOR CASTLE
Guillaume le Conquérant veut un château.—Édouard III a trouvé un moyen de s’en construire un plus grand.—Le parc.—La terrasse.—La forêt.—Les appartements privés de la reine.—Les appartements d’apparat.—La salle de Waterloo.—Jean de France et Louis-Philippe.—Les étendards de Crécy et de Waterloo.
Dans l’espace de temps qui s’écoula entre son avènement et son mariage, la reine n’était jamais si heureuse que lorsqu’elle pouvait quitter Windsor pour revenir à Londres, à Buckingham Palace, et c’était toujours avec tristesse qu’elle abandonnait la capitale pour retourner à ce qu’elle ne considérait alors que comme une villégiature. Ses sentiments ne devaient pas tarder à se modifier profondément.
[Pas d'image disponible.]Buckingham.—Le petit salon de la Reine.Phot. H. N. King.
Buckingham.—Le petit salon de la Reine.
Buckingham.—Le petit salon de la Reine.
Phot. H. N. King.
Les tracas du pouvoir et les intrigues des partis devaient bientôt lui faire prendre en dégoût, malgré leur splendeur, l’une et l’autre de ses demeures officielles et la faire désirer posséder un home
Où de n’être plus reine on eût la liberté.
Où de n’être plus reine on eût la liberté.
Où de n’être plus reine on eût la liberté.
Une description sommaire du palais de Buckingham, une évocation des souvenirs qu’il renferme, permettra de mieux suivre les événements qui s’y sont déroulés.
Le lieu sur lequel a été bâti le palais s’appelait, à la fin duXVIIesiècle, Mulberry Gardens, à cause de la nature plantureuse de ses mûriers. Lord Artington y avait fait bâtir une maison de campagne, d’aspect simple, sans prétention, célèbre par la première tasse de thé importé en Angleterre et qui a été bue dans ses murs. Lord Artington avait rapporté de Hollande une livre de ces feuilles précieuses qu’il avait payée trois livres, 75 francs, et il avait invité une bande d’amis à venir goûter à cette boisson chinoise. C’est là le point de départ en Angleterre d’un usage qui défierait aujourd’hui toutes les révolutions, tant il fait partie intégrante de la vie anglaise. L’usage de cette boisson a dans beaucoup de maisons tourné à l’excès et c’est à la consommation excessive du thé que les dames anglaises doivent leur sveltesse et aussi, affirme-t-on, leur teint couperosé.
En 1703, le duc de Buckingham acquit la propriété de lord Artington et bâtit, sur l’emplacement de la maison, une demeure beaucoup plus importante, d’un aspect princier. George III, devenu roi, s’en éprit et en offrit au duc £ 21.000. Le marché fut aussitôt conclu et le roi put quitterle vieux palais de Saint-James pour venir habiter ce qui s’appelait déjà Buckingham Palace ou le palais du duc de Buckingham. En 1775, il fut donné à la reine Charlotte par acte du Parlement et c’est à partir de ce moment que la reine y tint ses drawing-rooms.