CONCLUSION

CONCLUSION

Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de la vie privée, et dedétruire par là le juste sentiment d'estime que l'on doit avoir pour les relations sociales.

Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile à la société.

On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.

S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable, car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de ses semblables.

Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie. Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon caractère m'y ramène.»

Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce quimérite d'être connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.

Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude.

Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite. Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son cœur et élever sa pensée vers Dieu.

Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect plus attrayant.

En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances, parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.»

Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque et devient le modèle des autres. N'est-ce pasune grande joie, en observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées?

Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion, par des raisons de convenance, de respect ou de timidité.

Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une grande partie de sa vie dans le monde.Mais celui-là mérite un double hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur de ses sentiments.

Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir.

La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait apprécier nileur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable. L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les épines.

Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde, sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose. Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation.

L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et satisfaits.

On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui, le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage et ma volonté!

Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage.

Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.

FIN.

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