Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral et de notre perfection.
Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point; au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde, infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de notre destinée.»
Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine, dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le temps d'écrire de pareilles œuvres?—Il le trouvait, répliqua Denys, auxheures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»
Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.
A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine, employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été: l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile. Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de l'histoire de Polybe.
Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacreà l'étude le temps que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des fêtes ou à de molles voluptés?
Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.
Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant, et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans cesse et devient sans cesse plus pesante.»
Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide, sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis, l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque. Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir. Le bon évêque enferma dans cette bibliothèquelivres et écritoires, et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu; le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses forces.
Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude; mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui, et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à laquelle il s'éleva plus tard.
Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine? Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui desactions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier. Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.
L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs, n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement cherchées ailleurs.
Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux, et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient surtout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le mensonge!
Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics, car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands? Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre son despotisme.
La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre soulagementdans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis, la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais l'étude m'aide à le supporter.»
C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non, répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»
La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dansla retraite pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.
Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles. L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son repos domestique et anéantir sa fortune.
Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où il ne possédait qu'une humble maison et unjardin. Séduit par la grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés, commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses écrits, ne pouvant se décider à les publier.
Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut pourtant dans ces loisirs qu'il composa sesGéorgiques, celui de tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour l'immortalité.
Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille, il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre puisse se permettre. Nulne doit se laisser aller à cette ambitieuse confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne puissions nous glorifier.»
A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône, sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore. «Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de plus hauts faits.»
Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs, le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme ce passagede Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire, placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de cette espérance flatteuse.»
Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice, qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur l'avenir.
Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison. Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation, portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le souvenir de tes faiblessess'effacera, et on ne verra que ce qui t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.
Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce qui est digne d'elle.
Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.
Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne s'appuient sur aucune œuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer etcommenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus recommandables de nos œuvres glissent sur votre esprit sans l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez? Pourquoi prêcher sans cesse votrenihil admirari? Pourquoi cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera oublié.
Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.
Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.
Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également, prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le chemin de l'honneur et y marche avec nous.
Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne avec douceur des avis sérieux et nous éclairepar ses conseils, qui, en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec les nôtres!
Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire: Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois: «Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de soi-même.»
Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau; elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant.
Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent, et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous pardonnera-t-ond'avoir été animés du désir de laisser quelque chose qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos concitoyens à celui du monde.
Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions. Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même. Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève tant de puissantes objections?
Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point entièrement inutile, desheures, des jours que nous aurions perdus dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?
Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité, car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on s'y soustrait au faux éclat du monde.
Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales, on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour soulager son cœur[17].
Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur. Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et s'approprie davantage aux besoins du temps.
Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition de leur âme au moment où ils écrivent,et moi, je déclare que je ne puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre, on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.
En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.
Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin, et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper; alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion banale. Mais,pour en venir là, il faut que les écrivains, et notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en relation avec des hommes de différents pays et de différentes conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.
Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.
Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et son caractère dans la solitude.
La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté, et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, nous lerépétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la fois notre esprit et notre imagination.
Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.
Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit, tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité administrative.
Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sentfortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en laisser échapper une vérité.
La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution, tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être vaincue que par une autre passion.
La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elleque la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu, qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et persévérance.
Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté. S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer, il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions, éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en nous-mêmes.
C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.
La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltéesqui ne s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.
Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»
L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien d'impressions, qu'on croyait effacées, seravivent dans notre esprit, et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer, pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].
Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles, dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois si faible que je croyaistomber à chaque pas, et quand je m'asseyais pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon cœur saignant.
La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir, il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point arrêtée par ces agents.
En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des occupations qui ne les forcent pointà penser, et qui conviennent mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.
La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales! Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève. Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne s'étonne pas d'être mal jugé.
Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelquechose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme, la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait putraverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France, le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente. «Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.—Non, réplique le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent en s'écriant: «Les Français sont là!—Non, répète le comte, ils ne sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers, tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la premièrefois cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.
Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y avait jusque dans sonexpression sardonique une évidente bonté. Sans être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la perte prématurée le fit mourir de douleur.
La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la rendrai célèbre.»
Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.
La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit: «Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore l'histoire n'était point une demes lectures favorites. A présent je ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»
L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse. J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu les plus beaux visages sebaigner de larmes en les écoutant; j'ai vu une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse allemande à une fuite honteuse.
Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et de péril, pourraient être d'une admirable utilité.
Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté. Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des êtres vulgaires,il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et n'est point surpris quand elles lui surviennent.
Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la société.
L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins, aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires. Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants. Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa solitude pour le mettre à la tête des armées.
Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme,Pétrarque, a formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude, capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte, qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une réputation, une influence, un pouvoirdont nul savant n'a joui de nos jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde. Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape. Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de nouveau sur les rives du Tibre le siège pontifical, qu'ils avaient transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses écritsqu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de Milan.—Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la solitude; j'aivoulu prouver combien la solitude donne de liberté, de dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude. Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque d'eux.
Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des satires qu'il n'a pas faites,qu'il n'a pas eu l'intention de faire. S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement ces nouvelles vérités.
C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières, et il a dit, dans laDéfensede son immortel ouvrage, l'Esprit des lois: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20]. Veut-onprendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»
Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est imprimé, et il est lu de tout le monde.
Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables, ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, lesdomesticas fortitudinesde Cicéron?
Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la raison d'État[21].Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants, c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination, sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des parchemins.