LA SURVIVANTE
Nous naissons avec un caractère d’amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l’esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paroît beau sans que l’on nous ait jamais dit ce que c’est.....................Dans les choses mêmes où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela.Pascal,Discours sur les Passions de l’Amour.
Nous naissons avec un caractère d’amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l’esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paroît beau sans que l’on nous ait jamais dit ce que c’est.
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Dans les choses mêmes où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela.
Pascal,Discours sur les Passions de l’Amour.
L’inauguration du monument aux Morts, dans la commune de la Rébédèche, avait été enfin fixée au 11 novembre 1922.
Il y avait plus de trois ans que l’on discutait sur ce monument, dans les maisons égrenées au flanc du coteau bombé dont l’ondoyant vêtement de prés, de bois et de vignes se déchire sur de grandes falaises calcaires, d’une ocre éclatante, au-dessus d’un « estey » vaseux qui forme un petit port sur la rive droite de la Garonne.
Les pois de senteur trois fois avaient refleuri, autour des profondes carrières qui ouvrent dans le roc leurs bouches noires de catacombes ; trois fois l’été avait soufflé son crépitement d’étincelles sur les vignes accablées et vertes, qu’éblouit la couleuvre engourdie du fleuve ; les bonnes et les mauvaises récoltes s’étaient succédé, et les fêtes de toutes sortes : le monument ne paraissait pas.
Le Conseil municipal était critiqué. Les mots malsonnants, si riches de sens, qui abondent dans ce petit pays, semblaient sortir un peu de partout : des gabares brûlantes de soleil, amarrées le long de « l’estey » ; de la grande tonnellerie, en face de l’église, où les coups pleuvent sur les douelles et les cercles neufs, assourdissant les maisons blanches, autour de la place où règne la paix des platanes. Les bateliers, vignerons, petits artisans, qui soulevaient devant le maire un béret bleu sombre, avaient depuis longtemps leur opinion faite : toutes les communes de la Gironde auraient leur monument, avant qu’on eût posé une seule pierre à celui de la Rébédèche.
Le maire, Aristide Brun, était un solide paysan, propriétaire d’une jolie vigne à flanc de coteau. Il avait amassé une fortune en y plantant des arbres fruitiers. Son domaine, bien exposé au midi et enclos de haies, semblait au printemps une petite Provence. Ses pêchers et ses pruniers, éclatants de fleurs, posaient un nuage rose et blanc en haut du vallon. Leur taille n’avait pas de secrets pour lui. Pendant l’hiver, monté sur une chaise de cuisine ou sur une échelle, il plongeait au milieu des ramilles noires sa grosse tête sur laquelle une casquette à oreilles était rabattue. Mais la question du monument le passait un peu.
Tout d’abord, on avait décidé de « ramasser l’argent ». Aristide Brun, après bien des hésitations, s’inscrivit péniblement pour cinquante francs, en tête d’une liste à laquelle un crayon était attaché. Le garde champêtre, en vieux képi galonné d’argent, la présenta de porte en porte. Dans les maisons où il y avait eu des morts, on pleura beaucoup : « Lou praoube, lou praoube », disaient les mères, la figure ruisselante sous leur foulard. Les hommes, avant de signer, regardaient ce qu’avaient donné leurs voisins.
Les souscriptions des grands propriétaires étaient commentées. M. Auguste Virelade, qui avait, dans la palud le beau domaine de la Flaütat, et une île au milieu du fleuve, versa mille francs. Tout le petit pays le sut le soir même. « Il peut bien le faire, puisqu’il est riche », dirent les envieux. Mais d’autres allaient déjà de porte en porte, répétant que M. Auguste était un orgueilleux, qui se ruinerait. L’occasion fut belle pour récapituler ce qu’il avait gâché d’argent en entreprises extraordinaires. Seules, les bonnes âmes, et il s’en trouva au moins deux ou trois, vantèrent sa générosité et rappelèrent qu’il avait perdu à la guerre le mari de sa fille unique.
Tout le monde connaissait bien ce Georges Borderie, né et élevé à la Rébédèche, dans une autre propriété sur le bord du fleuve, et qui laissait un souvenir assez mystérieux parce qu’il était peintre et parlait très peu. Pendant les années d’avant-guerre, il avait habité Paris. Depuis son veuvage, la jeune femme était revenue vivre à la Flaütat, chez ses parents. On la saluait avec respect quand elle passait, belle, affable et toujours en deuil. Les paysans qui travaillaient sur le domaine l’appelaient Mme Élisabeth.
Personne ne se montra plus irrité que sa belle-mère, Mme Anselme Borderie, lorsque la liste lui fut présentée : bien inscrit à l’encre noire, au milieu d’une page, le fameux mille sautait à l’œil, comme le numéro du gros lot dans une tombola, et les autres dons à côté se rapetissaient, chétifs, piteux et dérisoires.
Mme Borderie, posant ses lunettes rondes cerclées d’écaille sur un guéridon, sentit une terrible colère bourgeoise gonfler son cerveau. Donner mille francs, c’était de la folie ! Auguste Virelade mourrait sur la paille. La vision de cette fin misérable la réconforta. Mais, en attendant que la justice immanente eût remis l’ordre dans les choses, la situation créée ne laissait pas d’être embarrassante : Mme Borderie ne voulait faire ni trop ni trop peu. En quelques secondes, elle envisagea son budget, sa situation et se décida :
— Une année où ma toiture a besoin d’être réparée, je ne peux pas donner plus de trois cents francs.
Encore les inscrivit-elle à regret, avec le sentiment qu’Auguste Virelade l’obligeait à une prodigalité déraisonnable, dont personne ne lui saurait peut-être un gré suffisant.
— J’ai donné ce qui m’a semblé convenable, proclama-t-elle par la suite à plusieurs reprises, bien résolue à provoquer l’approbation. Cette femme courte, aux hanches ballonnées sur des jambes basses, et qui se dandinait un peu en marchant, ne souffrait pas d’être contredite. Dans sa figure carrée, aux bajoues pendantes, qui avaient été jadis pétries de lis et de roses, ses yeux bleus brillants dardaient soudain de fulgurants regards qui faisaient céder chacun à sa volonté. Sa manie d’orgueil était si forte qu’elle accueillit avec une égale satisfaction les compliments que les uns lui adressèrent sur sa générosité et les autres sur sa sagesse. Seule, sa belle-fille, la triste et grave Élisabeth, l’écouta silencieusement.
— Votre père a voulu se distinguer, lança enfin Mme Borderie, en l’enveloppant d’un regard de réprobation.
— Chacun est libre de donner, répondit la jeune femme, avec une expression qui montrait que ce débat lui faisait horreur.
La collecte prit beaucoup de temps. Le garde, intimement flatté de son rôle, ne se pressait pas. Chacun, d’ailleurs, lui offrait à boire. Quand il eut vidé des verres dans toutes les cuisines du village et de la palud, il remonta la route ombragée qui s’enfonce dans un étroit vallon, au bord de « l’estey » ; puis il gravit les pentes du coteau. A Gueyte-lou, grand et beau domaine, dont le péristyle Louis-Philippe regarde en face la vallée du fleuve brillante à ses pieds, Mlle de Lagarette l’accueillit avec enthousiasme :
— Un monument pour nos pauvres morts ! Je sais, mon ami, M. le curé nous en a parlé.
C’était une spirituelle et aimable femme de soixante ans, alerte, les mains fines et le regard vif. Les grâces du dix-huitième siècle semblaient avoir ciselé son visage de jolie laide. Elle et son frère, qui n’avait jamais non plus voulu se marier, formaient une sorte de vieux ménage, admirable de délicatesse, de bonté touchante et de prévenances.
Bien avant que le garde, transpirant sous le soleil d’août, n’eût fait chez eux cette démarche officielle, M. et Mlle de Lagarette s’étaient inquiétés du monument. L’un et l’autre redoutaient, en matière d’art, la balourdise du pauvre maire.
— Il faudra que nous en parlions à Élisabeth, avaient-ils conclu.
Il eût été raisonnable, en effet, de consulter la jeune femme qui avait vécu à Paris, parmi des artistes, et devait garder au moins quelques-unes des relations de son mari. Mais le Conseil s’inquiétait surtout de choisir un emplacement : dans la commune, où chacun donnait son avis, les uns en tenaient pour la petite place plantée de platanes qui borde l’église ; certains plaidaient pour le cimetière, d’autres encore pour la croisée d’un chemin creux et de la grande route, endroit consacré par la feuillée ronde du « chêne de la Liberté ». Une année passa, pendant laquelle les décisions prises furent à chaque séance remises en question. Les vieilles querelles qui divisent les gens du coteau et ceux de la palud s’étaient ranimées ; le maire, bonasse, et qui ne voulait surtout « pas d’histoire », prodiguait des promesses à tout le monde, et d’autant plus facilement qu’il n’avait lui-même aucune opinion.
Une autre année s’étant écoulée, et la risée publique croissant peu à peu, le secrétaire de la mairie fit un coup d’éclat en découvrant un architecte. C’était un vieux maître, doux et effacé, qui s’était retiré pour finir ses jours dans une petite propriété et y vivait en philosophe, au milieu de ses livres et de beaux dessins, se délectant de rouvrir, l’été, sous une treille, un traité de Philibert de L’Orme relié en veau brun, qu’il avait acheté jadis sur les quais. Le garde le trouva assis sur une chaise pliante, à côté d’un pied de dahlia. Le vieux maître fut sensible à cette idée de clore par un pieux monument à de jeunes morts une vie chargée d’œuvres. Dans sa chambre, où l’ombre de la treille versait un jour vert, il accumula des dessins patients, envisagea tous les emplacements, et se montra d’une complaisance inépuisable.
— On voit bien qu’il n’a rien à faire, disaient les commerçants du village qui le voyaient passer, modeste et voûté, s’abritant du soleil sous un parapluie, et son soulier fendu sur un pied goutteux.
Il y eut grande séance le jour où il vint, un rouleau pressé sous son bras, présenter ses projets au Conseil réuni pour la circonstance. C’était par une matinée de dimanche toute vibrante du son des cloches. La salle de la mairie, qui ouvrait sur la cour de l’école par ses deux fenêtres, se remplit peu à peu de gens endimanchés, méfiants et sceptiques, devant lesquels les projets furent étalés sur la grande table et qui hochaient la tête en face des lavis, ne comprenant point ce qu’est un plan ni une coupe, mais voulant savoir d’abord ce qui serait le meilleur marché. Les plus dégourdis trouvaient qu’un bout de colonne sur un piédestal ne faisait pas beaucoup d’effet. Aristide Brun, tout en reconnaissant que c’était très bien dessiné, déchaîna un gros rire en disant que ce monument ressemblait à un chandelier.
M. Justin Videau, l’architecte, écoutait en homme qui a entendu beaucoup de sottises et plaidé toute sa vie dans le désert la cause de l’art. Il développa patiemment ses explications. Mais le secrétaire de la mairie lui en remontra. C’était M. Clastre, instituteur en retraite, un petit homme qui ne perdait pas un pouce de sa taille, solennel, en jaquette grise, pinçant une bouche de pédant de village sur son impériale blanche. Trente ans d’école lui avaient donné le pli des sentences et des remontrances : il parla de la Justice, de la Liberté et de la République, pour réclamer un coq gaulois. L’adjoint, qui avait de grandes idées, aurait préféré un poilu casqué et la croix de guerre. Puis la séance finit dans le brouhaha et la confusion.
Cependant, après bien d’autres hésitations, une stèle blanche finit par s’élever, à droite de l’église, entourée par la sollicitude de Mlle de Lagarette qui planta tout autour de petits cyprès. Pour donner au goût public une satisfaction, le vieil architecte, las de disputer, permit qu’on l’encageât dans des barres de fer, reliées aux angles par de gros obus.
Ce 11 novembre, la commune fut donc réveillée par les décharges répétées d’un petit canon villageois qui tirait ses pétards dans toutes les fêtes.
Ces détonations avaient pour effet d’exaspérer M. Virelade. Chaque fois, ses éclats de colère leur faisaient écho. Il éprouvait pour ce qui est bruit et manifestation populaire une mauvaise humeur agressive. C’était aussi pour sa femme, excellente, empressée autour de lui, mais qui ne l’avait jamais compris, l’occasion de dire précisément ce qui pouvait le mieux l’irriter.
Élisabeth, à travers une cloison, entendait leurs voix. Pourquoi sa mère reprochait-elle si naïvement à son mari, en un jour pareil, d’avoir de l’humeur ? La jeune femme, debout, en peignoir, tout en continuant de se coiffer devant une grande glace au cadre perlé, soupira à plusieurs reprises.
Cette scène durerait sans doute jusqu’au moment d’aller à l’église. Sa mère alors viendrait la chercher, avec un air d’attendrissement, prête à ces larmes qui glissaient de ses yeux si facilement. Le visage d’Élisabeth, dans la glace trouble, par-dessus une grande commode un peu cussonnée, sembla se défaire dans une expression d’amertume.
Il y avait dans sa chambre, exposée aux brouillards du fleuve, une odeur de moisissure et d’humidité. La jeune femme pencha la tête vers la lumière. Ses cheveux séparés coulaient sur ses joues.
Dehors, dans le jardin que les pluies de novembre avaient détrempé, c’étaient toujours les mêmes magnolias aux feuilles vernies doublées de cuir fauve, et au delà le fleuve brumeux où glissait un train de « sapines ». Elle s’approcha d’une des fenêtres. Combien cette journée grise lui jetait au visage le relent mélancolique des choses passées ! Elle s’enivrait comme d’une volupté déchirante de ces sensations qui lui faisaient mal. Des nuages couleur de plomb épaississaient un ciel de céruse. Un vol d’oiseaux se perdait là-bas, collier dénoué qui laisse fuir ses grains. Et elle revoyait un des petits tableaux préférés de Georges : la même atmosphère un peu hollandaise baignait les rives du fleuve bordées de roseaux. Il aimait ces études modelées dans le gris, qu’éclairaient seules quelques taches fines et précieuses, une voile rousse sur l’eau assombrie. C’était sa manière de se révéler, lui dont la sincérité n’apparaissait que lentement, à travers ses rêves, comme si les choses profondes de son âme ne pouvaient que dans le demi-jour affleurer enfin.
Un pas ferme descendait l’escalier. Son père sortait. Au dehors, les cloches sonnaient, sonnaient, comme pour hâter la fuite éperdue des goélands chassés de l’océan par le grand vent d’ouest. Il n’était que neuf heures et Élisabeth alla s’asseoir dans la galerie du premier étage. Deux portes-fenêtres ouvraient sur la terrasse mouillée, bordée de balustres, que supportait un petit péristyle. Des banquettes crevées se nichaient dans l’enfoncement des croisées. La jeune femme s’allongea contre une embrasure, son paroissien et ses gants posés sur sa robe. Son chapeau rassemblait de l’ombre sur son visage. Elle ferma les yeux et les rouvrit après un moment.
Son regard parcourait maintenant le large couloir tapissé de tableaux et de dessins, en face des fenêtres. Tout était pour elle souvenirs dans cette galerie. Les portraits rassemblés couvraient deux panneaux. Elle revoyait d’une part la famille de son père : des têtes brunes et énergiques, aux yeux d’ébène, engoncées dans des cols du temps de Louis-Philippe et de Napoléon III. Une belle jeune femme, à la figure de madone, avec sa longue boucle noire glissant sur le cou, était cette Italienne que le grand-père Virelade, alors armateur à Marseille, rencontra dans un de ses voyages, aima, épousa, pour la tourmenter jusqu’à sa mort par sa jalousie passionnée. Par elle, du sang milanais s’était mêlé à ce sang de Gascogne, déjà si chaud, qui brûlait leurs veines. Toute enfant encore, Élisabeth s’arrêtait souvent pour la regarder, attirée peut-être par l’aimant d’un secret amour, prise jusque dans l’âme, ne se lassant pas d’interroger ce beau visage qui, disait-on, rappelait le sien.
Bien différent apparaissait le panneau consacré à la famille maternelle — médiocres toiles, yeux incolores — où les daguerréotypes piqués voisinaient avec une sainte Geneviève brodée au passé. Cependant Georges leur accordait une préférence à peine ironique. Le portrait d’une vieille dame à lunettes, coiffée de rubans jaunes, le faisait sourire. C’était près de ces gens tranquilles qu’il aimait se réfugier, sur un fauteuil bas, comme si les terribles Virelade l’eussent heurté et inquiété. Que de fois, au crépuscule, elle l’avait trouvé, accoudé, tenant dans ses mains un livre entr’ouvert. Elle entrait, étouffant ses pas, se penchait par-dessus sa tête… Ses lèvres touchaient le beau front massif. Il avait parfois un violent sursaut de frayeur, étant sujet à des craintes étranges… Puis ses traits s’apaisaient et se détendaient. Quel charme émanait de lui, à ces heures-là, libérant une expression douce et heureuse qui montait du fond de sa vie ! Sa physionomie un peu terne semblait transformée et renouvelée. C’était à ces moments qu’elle prenait conscience d’une qualité d’âme qui la ravissait. Maintenant, après quatre années, combien d’images laissées par Georges fondaient peu à peu, sacrifiées à celle-là dont reparaissaient toujours les empreintes, fleur de douceur, de recueillement, respirée jusqu’au plus intime du cœur. Le temps, qui dissipe de si fortes fièvres, n’atténuait même pas cette chose impalpable… le rayonnement d’une beauté secrète baignant les traits qu’elle avait aimés.
Les cloches sonnent, sonnent largement. Mon Dieu, elle n’a pas besoin de cette clameur pour se souvenir. Mais une voix l’appelle, des portes battent précipitamment :
— Je te croyais partie. Ton père, où est-il ?
Il brume un peu sur l’auto grise encroûtée de boue qui les emporte vers l’église. Mme Virelade baisse la glace pour demander et le panier aux provisions n’est pas oublié. Puis elle se désole parce que son mari refuse de mettre ses gants. Les roues font jaillir une boue jaune, dans un chemin de propriété défoncé par le pas des vaches ; les fossés débordés baignent les vignes basses ; des gouttes d’eau emperlent les fils de fer. Les coteaux, sous leur manteau de bois presque dépouillés, sont ce matin d’un gris noir de fer tout taché de rouille.
L’auto dépasse des groupes de gens endimanchés. Il y a, sur la terrasse du presbytère, quatre petits drapeaux que le curé lui-même a dû attacher. Encore une détonation, et voici la place noire de monde, le monument enveloppé d’étoffe tricolore entre les cyprès minuscules. Dans le porche ouvert se creuse l’église, pareille à une grotte obscure étoilée de cierges.
Il en était dans cette commune de France comme dans beaucoup d’autres : depuis quatre ans que l’armistice avait fait éclater son feu de joie, dans un ciel d’azur miraculeux, la vie s’était reformée comme se cicatrisent les plaies. Les cellules vivantes se multipliaient fiévreusement pour dévorer les cellules mortes. Bien des veuves n’avaient même pas attendu ce signal pour « reprendre un homme » ; les jeunes filles pour renouer, en robe du dimanche, ces guirlandes claires d’amoureux que les autos disloquent en travers des routes. S’ils étaient revenus inopinément, les jeunes Girondins pour lesquels on avait tant pleuré, gémi, harcelé le facteur, interrogé mystérieusement les somnambules, combien auraient pu reprendre leurs espadrilles et leur vieux béret sans bouleverser les petites maisons tapissées de vigne ?
Les grands événements étaient redevenus les gelées du printemps, les invasions de l’oïdium qui blanchit les mannes, du mildiou qui sèche la feuille, de la cochylis qui troue le grain vert, décharne le grain mûr, laissant flétrie la grappe dégonflée dans la guirlande indigo des astes. Il était parlé comme par le passé des vins réussis et des « petits vins ». Chacun connaissait le chai de son voisin. On s’abordait toujours en se racontant qui a vu le lièvre, dans ce pays sans gibier où chaque vigneron a son chien de chasse, bâtard noir ou jaune qui se traîne sur ses talons par les soirs d’août, les flancs battants et la queue basse, tout vaseux d’avoir cherché à boire dans les fossés vides.
Il n’y avait rien de changé que le prix des choses et les exigences des épiciers. Les plus petits boutiquiers, charcutiers et autres, filaient bien entendu dans des autos neuves, sur les belles routes ombragées d’ormeaux. Les temps nouveaux, c’était aussi le syndicat des ouvriers agricoles qui sortit un jour de l’auberge, sans qu’on sût comment, et cet autre syndicat des propriétaires, formé à grand’peine, laborieusement réuni pour décider du prix des journées, après quoi chacun avait fait de son mieux selon son humeur, sa récolte et les circonstances.
Dans la foule noire agglutinée autour de l’église, déjà larmoyaient plusieurs de ces femmes qui ne finissent jamais l’année sans avoir brouillé deux ou trois ménages. Combien dissimulaient, dans un coin d’armoire, tout un dossier de lettres anonymes sur petit papier quadrillé ! On voyait aussi, sous leur feutre, quelques exemplaires de ces vieux avares, tannés et recuits comme des loups de mer, qui gardent sur une poutre de leur grenier, dans un cocon de toiles d’araignées, un pot de jardinage plein de pièces d’or. Mais un sérieux extraordinaire changeait les visages. Chacun s’abordait avec un air de cérémonie. Les regards se portaient vers les femmes qui fendaient les groupes, leur mouchoir aux yeux, tirant par la main un petit enfant. Une considération particulière les enveloppait. L’heure était venue de reconnaître, dans leur malheur, le titre de noblesse qui met sa marque sacrée sur une famille. Les plus frustes et ceux-là mêmes dont l’âme disparaissait dans une chair épaisse, sentaient en eux une vague lueur de cette grande idée.
Les familles bourgeoises, qui arrivaient en voiture, retenaient l’attention. M. et Mlle de Lagarette étaient descendus d’une petite victoria d’osier. Ils venaient d’entrer dans l’église, après avoir salué beaucoup de gens et serré des mains ; Mlle de Lagarette s’était arrêtée pour embrasser une femme en larmes. Un jeune curé du voisinage, éclaboussé de boue, poussait sa bicyclette devant la porte de la sacristie ; les enfants de chœur, en soutane noire et surplis, entraient et sortaient.
Un omnibus avança devant le porche, refoulant les groupes. Mme Borderie en descendit : l’ostentation de la douleur maternelle éclatait dans toute sa personne. La sacristine la conduisit à un rang de chaises, embroussaillé de ficelles, qui lui avait été réservé. Mais la petite auto grise des Virelade ayant débouché, la sympathie se portait vers Élisabeth.
D’autres jeunes veuves ne s’étaient pas encore remariées. Mais aucune ne donnait à la fidélité un attrait si sensible. Bien qu’elle fût parfaitement simple, et d’un naturel qui charmait, il apparaissait aux plus bornés que cette femme de trente ans à peine était belle et faite pour l’amour. Tout semblait mystérieux en elle : son mariage avec ce jeune peintre qui parlait si peu, sa pâleur au lendemain du deuil qui la pétrifia, et à ce moment encore, après quatre années, une dignité frappante et cet éclat de lampe voilée. Quelque chose frémit le long de la nef quand elle passa.
La pluie maintenant battait les vitres de l’église sombre malgré les lumières. Un porte-drapeau, traversant le chœur, empêtrait dans le lustre de cristal la lance d’une hampe cravatée de crêpe. Les pendeloques emportées dans un mouvement giratoire tintèrent longuement. Un jeune prêtre, accablé par le poids de sa chape noire, se prosternait devant l’autel incendié. Dans les bas côtés, presque déserts chaque dimanche, se touchaient les têtes découvertes : on n’aurait pas imaginé qu’il y eût tant d’hommes dans la commune.
Élisabeth, agenouillée au bas de la chaire, sentait s’exalter dans son âme l’émotion profonde de cette journée. Comme tant de fois, mais avec une fièvre d’orgueil plus intense, se brisait sur les pieds divins sa douleur d’épouse.
Un aumônier militaire, loquace et barbu, couvert de médailles, sa croix suspendue à un ruban tressé noir et vert, lança du haut de la chaire un discours rempli de fusées, de grenades et de trous d’obus. La jeune femme, ses longues paupières brunes baissées sur ses yeux, regardait dans le monde immense de son cœur. Pourquoi disait-on autour d’elle : « Pauvre Élisabeth ! » Le pire malheur eût été de ne pas épouser celui qu’elle avait aimé. La détresse la plus profonde devait être de ne pas connaître l’amour. La mort, malgré son avidité de tout prendre, lui laissait le nom qu’elle portait, et tant de choses mêlées à sa chair, incorporées à sa vie intime, dont ne s’épuiserait jamais la chaleur cachée. Ce moment effaçait les longues périodes de désœuvrement taciturne et d’aridité. Tant qu’elle vivrait, Georges Borderie revivrait en elle. Son œuvre aussi lui appartenait, ces toiles d’un sentiment délicat et rare, appréciées seulement de quelques amis. Dans son désastre, il lui restait encore cela qu’un artiste ne meurt jamais tout à fait. Ah ! qu’elle avait hâte d’accomplir maintenant ce qu’elle différait depuis si longtemps.
Il n’y avait pas moins de cinq discours prêts. La foule, que l’église dégorgeait peu à peu sur la place, se couvrit de parapluies pour les écouter. Un photographe, sur une grande échelle ouverte, prenait des clichés.
Élisabeth, au plus épais du rassemblement, regardait devant elle un petit vieillard : l’architecte sans doute. Son nez en faucille plongeait dans une barbe blanche, son cou flottait dans un col trop grand. Ses voisins, qui le bousculaient, prétendirent être gênés par son parapluie : il le ferma docilement.
La stèle, maintenant découverte, éclairait de sa blancheur neuve ce jour ruisselant. L’adjoint, très croque-mort, avec ses gants noirs, commença l’appel émouvant. Les enfants des écoles, sous leurs petits capuchons, bien alignés contre la cage du monument, répondaient ensemble :
— Mort pour la France.
Ils étaient dix-sept, hommes de la classe, de la réserve, territoriaux même, dont les noms tombaient, chacun dans la nudité de quelques syllabes.Georges Borderie… Ce nom-là n’a-t-il pas pénétré dans la masse humaine plus profondément ? Mais non, sauf la jeune femme aux paupières bistrées, dont se crispe un peu la bouche de madone, personne ne sait ! Le maire, entravé dans ses phrases, n’a pas eu un mot pour cette jeune gloire ; ni le conseiller général en cravate blanche ; ni le sénateur, M. Lopès-Welsch, qui le reçut autrefois à Paris et acheta deux petites toiles. Tous ont oublié que ce peintre tombé à trente-deux ans était un grand peintre. Plutôt personne, sauf Élisabeth, ne l’a jamais compris. On ne croit pas si facilement que l’enfant grandi sous vos yeux, un peu timide et réservé, puisse porter en soi le trésor d’un Corot ou d’un Daubigny ; on ne devine guère que le génie n’est pas, dès la vingtième année, un don fulgurant, et que les plus grands maîtres furent d’abord de jeunes hommes en apparence semblables aux autres. Dans l’esprit fortement positif de Mme Borderie, qui donc déracinera jamais cette opinion que son pauvre fils était paresseux ? Quant à M. Virelade, dont se détache la tête bourrue de barbe, pas une fois il n’a convenu que la peinture de son gendre pût être autre chose qu’une insanité. Ce n’était pas ainsi qu’il peignait lui-même, dans sa jeunesse, au temps où il touchait un peu tous les arts.
Pourtant, Élisabeth s’est juré d’en faire la preuve éclatante, Georges Borderie, âme imprégnée de la lumière de la Gironde, était un grand peintre.