IV

Le petit train qui se traîne au bas des coteaux passait à six heures. Une lampe à pétrole souffletée par les courants d’air éclairait faiblement la gare ; des portes battaient. Élisabeth allait et venait dans la salle tapissée d’affiches qui sentait le tabac refroidi et le poulailler. Son père, qui avait horreur de s’attendrir, fumait sur le quai.

Depuis trois jours, M. Virelade lui avait à peine parlé. C’était sa manière de se faire mal, intérieurement, dans les moments où son cœur violent et exclusif était contrarié. Tous deux, retenus par la pudeur des natures profondes et solitaires, ne savaient comment s’aborder. Cependant le petit train soufflait au détour du coteau une fumée mêlée d’étincelles. Élisabeth se trouva soudain à côté de son père. Devant la portière ouverte, il enleva pour l’embrasser son vieux chapeau mou, la regarda enfin dans les yeux, et l’étreignit de toutes ses forces.

Dans la boîte cahotée du wagon, où elle était seule, la courbature de ce baiser passionné lui serrait le cœur. Il lui eût fallu une épaule où poser sa tête pour pleurer de fatigue et de solitude. Un moment avant, sur le visage vieilli de sa mère, doux et comme usé par les baisers de toute sa vie, elle avait aussi senti le sel chaud des larmes. Et elle éprouvait cette détresse obscure du départ, douloureuse comme le péché, parce que les âmes tendres souffrent avec toutes leurs craintes, tous leurs scrupules, dans la désolation muette de n’avoir peut-être pas su assez bien aimer.

Derrière les vitres, la palud embrumée fuyait. Les lumières de Bordeaux tremblaient sur le fleuve. A une station, un voyageur entra, puis deux autres. Élisabeth se redressa. Sur son visage, voilé de dentelle, s’effaçaient les stigmates amers du départ. Ses yeux avaient repris leur éclat d’étoiles. Elle n’était plus que la voyageuse anonyme, en long manteau noir, son sac à la main, que personne n’aidera à descendre et qu’entraînera la cohue du quai.

Dans le rapide de Paris, elle enleva sa toque, passa dans ses cheveux sa main dégantée, et respira profondément. Tout à l’heure, elle avait été comme vaincue par la bête obscure qui est dans la femme, cette chienne de tristesse qui lèche longuement les plaies invisibles et dissimulées. Que de fois s’était élevée en elle la tragique lamentation de la femme seule : Pourquoi partir, si nul ne m’attend ; pourquoi espérer, puisque nulle force humaine, ni divine même, ne me rendra dès ici-bas celui qui était la chair de ma chair !

Maintenant le mouvement du train lancé dans la nuit lui faisait du bien. Une coiffe bleue voilait la lumière. En face d’elle, la tête cahotée, la bouche entr’ouverte, un jeune homme s’était endormi. Quelque chose dans son front lui rappelait Georges. Élisabeth se rapprocha un peu de la portière pour qu’une de ses jambes étendues ne la touchât pas. Dans l’autre encoignure, sur le veston de son compagnon, une nuque de femme s’abandonnait.

La trépidation écrasait contre le rideau les cheveux obscurs d’Élisabeth. De temps en temps, sous le voile de sommeil qui l’engourdissait, un ralentissement du train suspendait sa respiration. Dans une demi-conscience, elle lui résistait, s’opposant de toutes ses forces aux soubresauts diminués des roues. Pourquoi cette hâte d’être emportée vers une autre vie ? Elle avait dans la gorge un appel muet, dans ses nerfs une telle fièvre de désir que la vitesse seule la soulageait, poursuivant comme dans une chasse vertigineuse cette chose lointaine qui l’attirait et dont elle ne pouvait plus supporter d’être séparée.

Après chaque arrêt, quelle volupté de sentir s’accélérer le glissement qui l’emporte vers l’inconnu. Mais sa tempe nue tâtonne dans l’encoignure, jetée à droite, jetée à gauche, comme à la recherche d’un creux, d’une empreinte vivante qui la recevra. Une grande nuit lourde est dans son âme que déchirent les éclairs de pensées étranges. Ce n’est pas la première fois qu’elle est ainsi seule, dans les demi-ténèbres étouffantes d’un compartiment aveuglé d’étoffes. Un autre soir, elle s’en souvient bien, c’était dans la première année de son mariage, sa tête pesait sur l’épaule de Georges endormi, une grande détresse de solitude s’est aussi abattue sur elle. Comme il était loin, quoique contre sa joue, tout entier plongé dans ces mystérieuses régions du sommeil où ceux qui s’aiment doivent se perdre, pour un oubli qui est une mort brève, une effrayante suspension de ce qui vous lie !

Dans ses bras mêmes, n’a-t-elle pas entrevu que toujours il lui échappait, et que quelque chose, le plus profond et le plus beau, ce qu’elle eût voulu respirer comme on plonge ses lèvres au fond du calice, lui demeurait insaisissable ? Elle qui se sent, aux yeux du monde, tout enveloppée par la parure d’un grand amour, est-elle sûre qu’il l’ait aimée ?

La portière s’ouvre, jetant une ondée d’air glacé nocturne. Des gens passent, qui la heurtent de leurs valises, s’installent en soufflant. Puis le train relancé tasse peu à peu, entre les dormeurs, ces arrivants d’abord suffoqués qui s’habituent insensiblement à la demi-obscurité, à l’atmosphère lourde, et s’abandonnent au bercement infatigable. Il faut courir. Il faut jeter au petit jour, dans la gare immense et retentissante, tout ensemencée de lumières, ces voyageurs blêmes, enlaidis de mauvais sommeil, qui se plaignent et se retournent sur l’oreiller fripé pour changer de courbature et de cauchemar. Le jeune homme, allongé en face d’Élisabeth, ouvrant ses yeux las, regarde seul cette femme qui semble endormie. Comme elle est belle, avec ses cheveux collés sur le front, ses longues paupières dans un masque pâle, et cette gorge obscure qui se perd dans le col de fourrure ouvert ! Une expression admirable entr’ouvre sa bouche, un air de défaite et de mélancolie qui avoue son âme. Elle ne sent pas ce regard anonyme qui boit sa tristesse. Une jeune femme aux yeux clos est toute revêtue de ses pensées secrètes. Mais sans doute ne sait-il pas lire, cet inconnu qui vient d’entrevoir une si pathétique et tendre beauté, puisque le reprend l’abêtissement du sommeil.

Dort-elle aussi ? Serait-ce un cauchemar, ces pensées désordonnées qui s’acharnent sur ses fibres les plus délicates et les plus blessées ? L’a-t-elle connu ? L’a-t-il aimée ? Non point sans doute de cet amour qui voue un être à un autre être, exclusivement, faisant de lui le seul intérêt poignant de la vie, le centre du monde, celui qui colore les choses ou les assombrit, les détruit ou les ressuscite. Ceux qui aiment ainsi rassemblent toute la beauté de la terre sur la seule personne de la femme aimée. Ils s’en nourrissent et s’en désaltèrent. Ils en vivent dans une joie exaltée d’orgueil, mais aussi dans les troubles et les angoisses, frissonnant du tremblement inexprimable de l’être qui au fond se sait misérable, et n’est jamais complètement sûr d’un autre cœur et d’une autre chair.

L’a-t-il aimée ? Oui, sans doute, mais en n’accordant qu’une part de lui-même, ce que peut donner un artiste qui, en réalité, ne vit que pour son art. Elle le savait. Elle croyait pouvoir l’accepter. Mais qu’elle a souffert ! Avant les fiançailles, avant leur union, elle s’imaginait qu’il lui suffirait de se taire, épouse, à son côté. Son désir avait l’humilité de tous les grands désirs qui ne réclament que d’être admis, soufferts, tolérés, dévorant les miettes. Mais, vraiment humble, elle ne l’était pas. Elle s’était trompée sur son cœur. Il y avait au fond de ses veines, insatiables et passionnés, son orgueil d’enfance, toutes les humeurs des Virelade. Elle ne savait pas que c’était si dur de se renoncer, de vivre sous un regard qui ne vous voit pas. C’était aussi que le temps leur avait manqué. Oui, Georges l’aimait… Elle revoyait des moments heureux, cette expression de repos profond qu’il avait parfois en la regardant pendant les heures si douces du soir. Des mystérieuses régions de son âme, un peu de leur bonheur affleurait enfin. Elle en respirait les effluves secrets qui la ravissaient.

Il l’avait aimée… Mais ses tristesses, ses soucis, ce n’était jamais à cause d’elle ! Il n’avait rien cherché, rien vaincu qu’au fond de lui-même, dans ces ténèbres où l’artiste explore et désire, le visage penché sur sa propre source, se buvant et se reflétant, hypnotisé par l’image renversée du monde. Aucune autre joie ne l’avait vraiment exalté. Elle le savait. Elle le sentait. Parfois même elle l’avait haï, avec le sombre déchaînement d’un cœur refusé. Et cependant cette œuvre qui naissait lentement sous son front penché, toutes ces toiles, comme autant de miroirs qui le révélaient et qui l’expliquaient, elle en avait l’orgueil passionné. Au bout de son voyage, c’était cela qu’elle allait trouver. Même après la mort, Georges avait à vivre cette vie d’une œuvre dont on ne sait jamais ce qu’elle pourra être dans le monde, et jusqu’où s’étendra son rayonnement. Le chaos étrange du sommeil enfiévrait encore ces germes d’idées : par un dédoublement mystérieux, au delà de ce projet en apparence si ordinaire, une exposition, elle attendait quelque chose d’autre, de plus merveilleux que la gloire même, peut-être une connaissance nouvelle de celui qu’elle avait perdu.

Le train de Bordeaux était annoncé. Une vingtaine de personnes, le visage gris et marqué par un réveil précipité, se serraient contre les barrières. Les regards se fixaient sur l’escalier vide. Un jeune homme, arrivé le premier, dans le petit jour, regardait sa montre. Depuis une demi-heure, il piétinait dans le hall désert. La fatigue de l’attente avait peu à peu creusé son masque chétif d’intellectuel, aux beaux yeux brillants et sensibles dans des orbites aux arêtes dures. Il mit son lorgnon et le retira. Un tic crispa sa bouche délicate et douce.

L’heure de l’arrivée, Lucien Portets l’avait vue venir sur toutes les horloges. Depuis deux jours, il avait épuisé son esprit à l’imaginer. Elle rentrait à Paris, cette Élisabeth qui l’attirait invinciblement…

Lui qui s’était tant méfié de l’amour, comme il se sentait pris ! Cela s’était fait sans qu’il sût comment, pendant la guerre, au fond du camp de Bavière où il avait échoué avec beaucoup d’autres, dans un ennui que ceux qui n’ont pas été prisonniers ne sauraient même pas concevoir. Jusque-là, dans deux ou trois brèves expériences, il avait eu à souffrir des femmes et le leur rendait en mépris. Et voilà que dans ce troupeau misérable, alors que chacun était ramené à l’essentiel, aux besoins vitaux, un instinct de tendresse l’avait tourmenté. Autour de lui, tous écrivaient. On leur répondait. Les lettres gonflaient les capotes sordides. Mais lui, lui, pour fixer ses facultés de rêve et de désir, ne pouvait pas trouver un visage. C’était alors qu’il avait appris, par quelques lignes d’Élisabeth, que Georges était mort. A partir de ce moment, la figure qu’il cherchait ne l’avait plus quitté. Il avait vécu avec elle pendant cette dernière année de l’exil. Il lui écrivait sur un cahier des lettres passionnées qu’il n’envoyait pas, mais dont il détachait, aussi souvent que le permettaient les règlements, quelques passages revus avec soin…

Le souvenir de Georges… c’était entre eux le thème inépuisable qu’il ne s’était pas lassé d’exploiter, avec un mélange de respect, d’affection vraie, et de rouerie presque inconsciente. Georges avait bien été son ami, mais, en vérité, il eût fallu entendre par là qu’ils s’étaient rencontrés enfants, qu’ils avaient plus tard continué de se voir, sans beaucoup de suite, avec des alternatives d’oubli et d’intimité.

Leur vie d’étudiant, le mariage d’Élisabeth, comme c’était loin ! Et aussi l’hostilité de la jeune femme, au temps où il venait le soir, en familier qui garde sa place. Déjà, sans qu’il se l’avouât, le charme de cette figure agissait sur lui, et aussi ce qu’il sentait en elle de tendresse exigeante et de jalousie. Il eût voulu comprendre, savoir… Mais elle se taisait. Il avait fallu le miracle de la douleur pour qu’elle lui revînt, cette fois confiante, tout enveloppée de ses secrets d’angoisse et de passion. Il allait être, pendant plusieurs mois, son conseiller et peut-être son confident.

Elle le lui avait écrit simplement, comme à son meilleur et plus sûr ami. D’autres femmes, sans doute, n’auraient pas osé. Et lui-même se serait mépris. Mais en elle, qui s’absorbait dans son projet, les mouvements d’un esprit élevé passaient au-dessus des idées communes. Était-elle donc si assurée de se posséder tout entière ! Non, ce n’était pas cela… Devant ses yeux remplis de rêve, Lucien Portets n’existait pas mais seulement l’ami de Georges. Il le sentait. Son être nerveux, tiraillé de scrupules et d’inquiétudes, se contractait sous cette pensée.

Il avait le geste machinal de passer souvent sa main sur son front. Un de ses gants tomba. Depuis la veille, pendant cette nuit si longue et si douce, oppressé d’attente, il n’espérait rien, ne désirait rien que l’entrée dans sa vie de cet inconnu. Il s’abandonnait en aveugle à la sensation d’être entraîné vers un grand bonheur. Qu’adviendrait-il ? Elle allait venir. Il ne voulait pas penser plus avant.

Pourquoi, eussent dit des gens d’un jugement simple et trop pressés aussi de conclure, n’avait-il pas, ces dernières années, été en Gironde ? Sa venue aurait comblé les vœux de ses vieux amis. C’était cela qui l’effarouchait. Il ne voulait pas revoir Élisabeth ainsi encadrée mais la retrouver seule, véritablement elle-même, hors de son milieu. Il nourrissait cette opinion qu’une jeune veuve est toujours plus ou moins victime de son entourage. Il y avait aussi, pour le retenir, sa sauvagerie instinctive et son horreur de prendre un parti. La seule atmosphère dans laquelle il pouvait vivre était celle de la solitude. Maintenant même que le moment attendu accourait vers lui, et le touchait presque, il n’éprouvait plus qu’une immense timidité et l’envie de fuir.

Le bruit d’un piétinement s’éleva soudain. L’escalier précipitait dans le hall la foule trépidante et hagarde des arrivées. Des gens s’embrassaient. Lucien, les yeux clignotants derrière son lorgnon, avait l’impression que lui échappaient, comme au cinéma, les visages à peine entrevus. Ses regards sautaient d’une barrière à l’autre. Peut-être Élisabeth, sans qu’il l’aperçût, était-elle déjà passée ? Peut-être aussi ne viendrait-elle pas ? Il souhaitait qu’elle eût renoncé au dernier moment ; qu’elle ne montât pas, figure éblouissante, dans le flot humain.

L’audace qu’il avait eue de venir au-devant d’elle le remplissait de crainte et de honte. Si quelqu’un les reconnaissait, que penserait-on ? Mais sans doute, si elle se montrait, son premier regard serait pour le repousser ; son premier mot pour lui reprocher de l’attendre, aux yeux de tous, sans qu’elle l’ait permis, par un excès de zèle ridicule, comme eût fait un enfant ou un sot ami. Il s’excuserait, il disparaîtrait. Peut-être, avant qu’elle l’eût aperçu, avait-il le temps… Mais une angoisse le rivait à cette barrière. Son regard aigu, insistant, ne parvenait pas à se détacher de la foule montante qui entraînait, trésor caché et incomparable, celle qu’il attendait.

Une main toucha doucement son épaule. Il se retourna : Élisabeth était devant lui, non point telle qu’il la voyait dans ses rêveries, moins grande, vieille, les yeux enfoncés et graves, son sac à la main. Elle ne lui adressait pas de reproches, elle le regardait avec une expression d’amitié et de tristesse affectueuse qui le pénétra entièrement. Il lui prit la main :

— Par où êtes-vous montée ?… Je ne vous voyais pas.

Dans la voiture, quand il eut bien compris qu’elle ne le chassait pas, qu’elle était même touchée et heureuse de l’avoir trouvé, une joie profonde le délivra. Ils ne parlaient que par petites phrases, comme les gens qui ne se sont pas vus depuis très longtemps, qui ont trop à dire, et se comprennent plutôt par les yeux et par le silence.

Il y avait eu tant de choses en ces années dont le fantôme s’élevait entre eux : la guerre, l’arrachement à la vie ancienne, la mort de Georges. La première fois qu’il osa murmurer ce nom, il reprit la main d’Élisabeth.

Les quais passaient dans la portière, un Paris du matin gris et triste, tout voilé d’hiver et de brumes. Élisabeth se taisait. Quand elle releva un peu son visage, il vit près de lui ses yeux graves, brillants de larmes contenues. Mais sur la bouche qui étouffait les mots douloureux, un sourire peu à peu montait, beau et radieux comme la vie, qui le remerciait de son amitié.

La maison, rue de Seine, n’avait pas changé. Il y avait toujours, à droite de la porte, le magasin poussiéreux d’un marchand d’estampes, avec son entrée ouverte, des lithographies retenues par des pinces en bois, et des cartons poussés sur le trottoir même. Élisabeth s’engagea sous la voûte où, dix ans avant, jeune épousée, par un soir de mai, elle s’était avec Georges enfoncée dans l’ombre. La concierge, sortie de sa cage vitrée, prenait les paquets. Le chauffeur de l’auto, écrasé sous le poids d’une grande malle noire, traversait la cour.

Lucien, qui aurait voulu accompagner la jeune femme, monter derrière elle, la réintroduire avec douceur au milieu des choses, n’avait pas osé. Il s’était arrêté sur le trottoir, anxieux et gêné, et l’avait quittée brusquement. Elle cherchait de l’argent dans son sac et ne comprit pas ce qu’il lui disait.

Un jour blême éclairait l’escalier de pierre sans tapis, aux marches usées ; à chaque étage, le long des portes couleur chocolat, pendait un cordon à l’ancienne mode. Une petite fille descendait précipitamment en balançant son sac d’écolière. La concierge, ceinte d’un large tablier bleu, les paquets pressés sur ses hanches, se vantait d’avoir aéré l’appartement et frotté les meubles.

La porte s’ouvrit. Élisabeth était chez elle. Quatre pièces au plafond bas, que sa famille bordelaise eût prises en pitié. L’atelier était au-dessus. Elle s’arrêta dans la salle à manger, posa son sac sur la table et releva son voile de dentelle. La porte du petit salon était entr’ouverte. Ses yeux parcoururent les choses, le buffet enseveli sous un drap blanc, les fauteuils qu’engonçaient les housses. Tout cela tellement silencieux et grave ! Elle eut l’impression qu’un linceul recouvrait sa vie ancienne. Sa main hésitait à le soulever : qu’allait-elle trouver ? Quelle détresse intime s’élevait chancelante à côté du vide ?

C’est parfois une volupté triste de répandre des larmes sur sa jeunesse et sur son amour. Il semble que soit baisée dans l’ombre une face invisible. Et quelle douceur, dont l’âme jouit comme d’une noblesse, d’aimer encore, d’aimer toujours dans l’apaisement si vaste de la mort ! A cette même place, sur le divan drapé d’un châle de l’Inde orange et noir, Élisabeth se rapprochait autrefois peu à peu de Georges. L’un et l’autre, leurs bras se resserrant, sombraient dans une obscure et muette joie qui laisse aux lèvres un goût de néant. Qu’était-ce donc que cette poursuite intime qui avait quelque chose de désespéré ? Que de fois aussi, solitaire et impatiente, le visage dans ses mains, elle l’avait attendu le soir. Il n’aimait pas qu’elle montât à son atelier. Combien elle sentait alors, dans toute sa chair, que l’homme et la femme liés d’amour se trouvent engagés malgré eux dans un perpétuel et obscur combat, où l’un se dérobe et l’autre s’épuise.

Maintenant, entre son amour et le souvenir insaisissable que modifient mystérieusement l’instant et l’humeur, la lutte continuait. Il lui fallait, à travers l’œuvre de Georges, le chercher encore. Élisabeth se releva, le regard brillant. En face d’elle, sur le fond uni d’un papier gris de cendre, une aquarelle se détachait. Les eaux girondines glissaient sous un ciel d’automne, éclairées par le liséré jaune des roseaux secs. Un souffle de grand air humide passa sur sa face.

Une heure après, dans l’atelier, agenouillée entre les cartons, elle penchait sur les pages feuilletées son front découvert. Les visions se succédaient, trempées de rosée ou de clair-obscur, merveilleusement limpides et fraîches, comme au fond de la tombe les trésors intacts des pharaons. Tout son pays, à travers son amour, remontait vers elle, plus nuancé que jamais elle ne l’avait vu, touché par la métamorphose secrète de l’art et regardé dans la lumière intime d’une âme. Elle se courbait pour le respirer, se remplissant le cœur de ces jours d’or et de turquoise, de ces joyaux crépusculaires s’éteignant sur l’eau assombrie.

La fatigue l’envahissait. Elle s’allongea sur le parquet, un coude appuyé. Autour d’elle s’entassaient les cartons gonflés. Sur le vitrage, d’où tombait un jour tempéré, un seul store de toile était relevé, découvrant une étroite bande à moitié remplie par les cassures compliquées des toits.

Son regard brillant se fixa au fond de l’atelier. Il y avait, sur un lambeau de vieux damas violet-évêque, un grand Christ en bois tordu de douleur, le côté ouvert. Georges, un matin où il partait en permission, l’avait trouvé renversé, un bras arraché, sur le piédestal d’un calvaire. Il l’avait ficelé dans une couverture, rapporté et accroché au-dessus des toiles. C’était une chose oubliée dont elle se souvenait progressivement.

Elle regardait le corps convulsé, manchot, sur lequel régnait une face de tristesse. Il semblait que sur la bouche saignât un sourire.

Son visage s’abattant soudain dans ses mains, elle pleura longtemps, les épaules courbées sur ses genoux joints.


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