Personne n’était prévenu de son arrivée. Elle descendit du petit train. Les rails bleus luisaient dans l’herbe mouillée. Deux employés de la gare embarquaient dans le fourgon de grands « cartons » de lait bossués, posés sur le quai ; il y avait, tout auprès, de longues cages bondées de volailles dont les crêtes passaient entre les barreaux. Devant l’horloge, qui marquait sept heures et demie, quatre ou cinq personnes attendaient : deux vieilles femmes en caraco noir, une jeune fille qui portait un gros bouquet de violiers mauves et de giroflées.
Tous regardèrent, un peu étonnés, Élisabeth traverser le trottoir, la salle d’attente, son sac à la main. La boulangère, debout sur son seuil, ne comprenait pas comment l’auto ne se trouvait pas devant la gare. Il paraissait inexplicable que M. Virelade, toujours en avance, et qui se levait au chant du coq, ne fût pas venu bien avant l’heure attendre sa fille.
Les coteaux, vus à contre-jour, encore trempés d’ombre, s’enflaient et s’abaissaient sur la nappe azurée d’un ciel d’avril. Élisabeth, sans presser le pas, marchait sur la route fraîchement chargée, où les cailloux étendaient par places de râpeux tapis. Il lui semblait, au sortir d’un cauchemar, rentrer dans une vie merveilleusement claire, bienfaisante et calme. A Paris, elle avait à peine entrevu des bourgeons aux arbres ; ici le printemps avait éclaté, toutes les nuances du vert et du roux couvraient la campagne. Les vignes brillaient dans la lumière, les haies fleuraient bon la sève et l’amande amère, les vaches paissaient derrière les clôtures, la croupe noire d’un cheval de labour, suivie d’un homme butant aux mottes, les jambes écartées, s’éloignait dans une longue rège.
La vie ici, la vie si paisible… Ce paysage retrouvé, avec sa grande étendue de ciel, les verts frais des feuilles nouvelles et les coulées jaunes des iris décelant les fossés cachés. Elle s’arrêta un instant et se remit en marche plus péniblement. Une carriole d’épicier passa, cahotant son chargement entre des galeries de bois à l’ancienne mode ; des enfants, leur sac d’écolier en bandoulière, s’amusaient à lancer des cailloux le long des fossés, faisant s’ébouler dans les plantes d’eau la terre glissante. Puis il n’y eut plus qu’elle sur la route vide.
Elle tourna à gauche, ouvrit une barrière, s’engagea dans un chemin de propriété et fit le tour de la maison. Dans le jardin, la feuillée des marronniers formait une chambre verte infiniment douce, transpercée par une buée d’or. De petites jacinthes blanches s’égrenaient au bord d’un massif. Elle longea l’écurie, aperçut à travers les barreaux de la fenêtre le dos ensellé d’une grande jument grise. Un rosier grimpant tout échevelé s’enlaçait à une palissade qui couvrait le mur. Des poules aux pattes empêtrées de plumes grattaient le terreau.
Dans la vieille cour dallée, en pente, traversée par une rigole, un chat blanc pelotonné sur la margelle du puits la regarda passer. La mince fente de ses yeux ne s’élargit pas. Des seaux remplis d’eau embarrassaient comme toujours le seuil de la cuisine. Seconde, penchée sur l’évier, un bol dans ses mains, tourna la tête, faillit jeter un cri…
Mme Virelade, non plus, ne se doutait de rien. Elle était devant son armoire ouverte, déjà coiffée, ses cheveux gris disposés sur son doux visage, attachant avec une vieille broche romaine son corsage noir… un pas venait dans le corridor, se rapprochait, qu’elle n’osait pas encore reconnaître.
Dans sa chambre, Élisabeth retrouva le grand lit couvert de linge, de coffrets, de vases dorés, tout le contenu d’un placard qui avait été vidé la veille. Mme Virelade, le premier moment d’émotion passé, se plaignait qu’elle arrivât à l’improviste. Rien n’était prêt pour la recevoir. Élisabeth regardait le bandeau d’étamine rousse en haut des fenêtres, le mouchoir d’indienne indigo à grandes fleurs rouges qui couvrait une petite table. La commode, le verre d’eau, tout était en place. Du jardin montaient des bruits campagnards, le pas lent d’un cheval de labour passant, son harnais défait, devant la maison. Élisabeth s’assit sur le bord du lit, accablée par une fatigue qu’elle n’avait pas sentie tout d’abord ; et pourtant au fond de son âme s’établissait une extraordinaire impression de paix, la certitude d’être sauvée, revenue au port.
A la lassitude extrême des premiers jours, elle dut le repos, un lourd sommeil, et la sensation d’être tombée dans un vide immense. Mais la solitude n’était plus cette eau chaste où les souvenirs, en se reflétant, reformaient sous ses yeux un monde bien-aimé. Quoiqu’elle n’eût pas d’amour pour Lucien, le frisson brutal avait troublé le miroir paisible, remué une boue sous laquelle les pures facultés de son âme gisaient, étouffées. Était-ce possible, d’où revenait-elle ? Se pouvait-il qu’elle, Élisabeth, après toute une vie d’un amour unique, acceptât ce réveil obscur ?
A sa grande surprise, sa belle-mère, qui lui réservait de dures allusions, l’avait trouvée patiente et bien disposée. C’était comme si elle découvrait la force des vieilles disciplines, des dures contraintes, dont on n’a pas le droit de médire puisque leur armature remet insensiblement en place les vies cahotées. L’amour, rassemblant à ses yeux la beauté du monde, lui avait peut-être caché la vie véritable : à défaut du bonheur, n’était-ce pas quelque chose que la dignité, l’ordre de l’existence ?
Le mois de mai, le mois des lilas, des marronniers en fleur, des haies odorantes, ramenait une succession de jours lumineux. Les prairies dont le vent ridait l’herbe longue semblaient des lacs d’or. Trois matins de suite, le petit cortège des Rogations s’était enfoncé entre les talus de terre rouilleuse, dans les vieux chemins — cinq ou six enfants de chœur, un peu débandés, devant le curé ; l’arrivée dans une cour, un jardin mouillé, une charmille basse où attendait la petite table du reposoir, nappée d’une serviette, avec un crucifix entre deux bouquets, et un brin de laurier dans une soucoupe. Le curé bénissait la campagne ; les gens de la maison, inclinés sur une chaise de cuisine, faisaient leur signe de croix et se redressaient.
On parlait des récoltes qui s’annonçaient belles. Dans la longue carriole du commissionnaire, qui passait à la tombée de la nuit, s’entassaient les sacs gonflés de fèves et de petits pois. Du matin au soir, dans les cuisines carrelées, ou sous l’arbre même au milieu des vignes, des femmes « montaient » de grandes corbeilles de cerises ; peu à peu, dans l’épais diadème charnu, s’enchâssaient les rubis pressés ; c’était un art dans lequel certaines personnes étaient réputées, quelques jeunes filles, de vieilles matrones qui se disputaient sans arrêt. Les corbeilles, coiffées d’un mouchoir d’indienne à carreaux, que l’on tirait et épinglait comme un foulard, avec des oreilles, s’alignaient le soir devant les portes. On écoutait, croyant entendre au loin le grelot, le trot du cheval ; chacun reconnaissait entre toutes, au roulement des roues, la carriole du commissionnaire.
A Gueyte-lou, où Élisabeth montait plusieurs fois par semaine, régnait un bourdonnement de ruche affairée. Mlle de Lagarette, préoccupée de ses fèves, de ses petits pois, et aussi du mois de Marie pour lequel elle exerçait les chanteuses deux fois par semaine, n’avait pas un instant à perdre. Lucien, dont elle avait affectueusement demandé des nouvelles, passait pour le moment à un second plan. Quant à M. de Lagarette, à cette époque des grands travaux de la vigne, il vivait comme un commandant sur la passerelle de son navire, observant le temps, pronostiquant ; une invasion de mildiou, que personne n’avait pu prévoir, le bouleversait. Tout son personnel, brusquement retiré des autres travaux, soufflait sur les vignes un nuage bleu. Des cercles violacés sur l’herbe, au bord des fossés, indiquaient la place où les barriques remplies de sulfate de cuivre avaient séjourné.
Voilà ce qu’Élisabeth, quand elle arrivait, le cœur gonflé de ses vains tourments, trouvait dans le beau domaine aux allées sarclées. Il lui aurait fallu parler de Lucien, assouvir peut-être une secrète animosité. Mais Mlle de Lagarette, toujours accueillante, ne s’asseyait guère ; leurs conversations, entre le colombier Louis XIII dévoré de glycines et le potager, ruinaient toute espérance d’intimité. Et quand Élisabeth ne se serait pas tue, qu’aurait-elle pu dire qui ne la trahît pas ?
Un après-midi pourtant — c’était sur le banc de pierre entre les gros ormeaux, leur vue plongeait sur le village, le fleuve et le fond azuré des Landes — le découragement l’envahit. Un parfum de lilas venait de la terrasse. Pourquoi sa destinée était-elle de souffrir toujours ?
— Élisabeth, qu’avez-vous, s’écria vivement sa vieille amie, lui prenant les mains.
Dans son visage flétri et creusé, les yeux clairs répandaient une merveilleuse lumière de bonté. Elle avait la figure des femmes qui s’embellissent en pensant aux autres.
Élisabeth, la tête un peu rentrée dans ses épaules, comme quelqu’un qui voudrait s’enfuir, l’écoutait à travers un rêve : c’était à elle que l’on parlait des mystérieux desseins de Dieu frappant les meilleurs, de sa jeunesse, de son grand amour…
Elle sentit un bras qui l’enveloppait, une figure proche de la sienne, ses yeux se fermaient. Ne serait-ce pas le moment de dire, sans rien regarder, que la vie n’était pas cela… la beauté de l’âme, la rayonnante beauté intérieure, elle l’avait connue, adorée, perdue. C’était un temps merveilleux qui était fini. Ah ! qu’elle se voyait défigurée !
Un moment après, quand sa vieille amie la raccompagna dans une grande allée d’ormeaux d’où l’on apercevait le lit du fleuve brillant de lumière, Élisabeth frémit en pensant aux paroles qui avaient failli déborder ses lèvres.
Les jours suivants, dans la fin dorée de ces après-midi de mai où la lumière semble devoir ne jamais s’enfuir, Élisabeth entra dans l’église. Des seringas parfumaient l’ombre. Elle était seule. Longuement, la tête dans ses mains, elle laissait enfin remonter sa vie…
La fenaison commençait. A la Flaütat, où les travaux étaient toujours en retard, les nappes frémissantes de l’herbe haute prenaient la belle couleur brune des graminées mûres. Les paysans finissaient de faucher les bordures des vignes et les allées où s’embarrassaient les charrues. Puis la machine, dans un bruit de crécelle, s’engagea au milieu d’un pré comme dans une mer. Les femmes, un chapeau de paille sur leur foulard, maniant d’un geste allongé le râteau de bois, redressaient la jonchée à moitié sèche en longues vagues régulières. La campagne baignait dans le parfum des meules tiédies au soleil et des tilleuls bourdonnant d’abeilles. Toute la matinée, il n’était question que de « râteler », d’ouvrir les petites piles mouillées par la nuit ; le soir, sur le tapis rasé, au milieu des mamelons espacés, les faneurs affairés semblaient des fourmis.
Mme Virelade était occupée à remplir des bouteilles, des cruches de vin, qui fraîchissaient l’après-midi dans des touffes de vimes, au bord des fossés, à côté d’un verre renversé. Son mari, bon et généreux, qui détestait le soleil, fermait ses contrevents dès neuf heures, appelait les travailleurs de « pauvres bougres » et ne souffrait pas qu’ils manquassent de « quoi que ce soit ». La parcimonie de certains propriétaires lui faisait hausser les épaules. Quant à lui, pourvu qu’on lui affirmât que son vin était le meilleur de la commune, il eût distribué verres et frontignans indéfiniment.
Élisabeth, reprise par ces choses, sentait se reformer la douceur profonde de sa vie ancienne. L’orage qui l’avait secouée s’éloignait peu à peu. Les premiers jours, ne pouvant s’empêcher de penser à Lucien, elle le voyait errant, misérable, trop orgueilleux pour lui revenir, désespéré de ne l’oser faire. Ses défauts, qu’elle n’avait jamais remarqués, la frappaient avec plus de vivacité. Ses vieux amis avaient raison : c’était un garçon égoïste au fond, jaloux, incapable du geste qui répare. Elle avait eu bien tort de s’en inquiéter ; maintenant qu’elle était loin, il ne pensait plus à elle, il ne souffrait pas. C’était un penchant absurde de tout exagérer : à revoir les faits tranquillement, elle ne se trouvait plus si coupable, s’étonnait même d’avoir été remuée avec cette force ! Tant de trouble, un tel tumulte intérieur pour si peu de chose ! Qu’y avait-il eu, en réalité, entre elle et lui, des mots sans portée, l’énervement d’une heure ? Maintenant la page était tournée : il l’oubliait, elle était paisible. Le premier amour, son unique raison de vivre, ressortait des ombres comme le soleil renaît au matin.
Ce fut alors que le facteur, la rencontrant au jardin, tira de sa sacoche gonflée cette lettre de Lucien :
« Vous m’avez fui, Élisabeth. Je ne veux pas encore le croire. C’est trop. Je n’avais pas mérité cela.
« Pendant ce mois, je n’ai pas su. Je n’osais pas remonter chez vous, pas même passer dans votre rue. Pourtant, agité d’un pressentiment, je ne vous sentais plus autour de moi, il me semblait que tout était vide. Un soir, n’y tenant plus, j’ai pris la rampe de l’escalier. Je ne souhaitais que vous revoir, vous arracher un mot, mon pardon. J’ai sonné une première fois, très doucement, puis plus fort, plus fort, j’ai frappé… à votre porte d’abord, ensuite au-dessus. Mais il y avait un calme, un silence ! J’ai senti qu’aucune porte ne s’ouvrirait.
« C’est la concierge qui m’a appris que vous étiez partie. « Comment, m’a-t-elle dit, vous ne le saviez pas ? »… Je n’ai plus osé rien demander. Ce que j’ai souffert ce soir-là, dans les rues, chez moi, seul la nuit, j’aurais honte de vous l’écrire. Il me faudrait vous dire combien, vous appelant avec tout mon être, je vous ai pressée, suppliée, reproché de m’avoir réduit à ce désespoir.
« Vous ne vouliez pas entendre que je vous aime. Que devais-je faire ? J’avais attendu pendant des mois un regard, un geste, l’impression d’un fluide merveilleux s’échappant de vous, mais rien, toujours rien que distraction et indifférence. J’attends encore. Malgré votre visage, vos paroles violentes qui m’ont chassé, j’attendrai honteux, cachant mon injure, espérant l’impossible, le battement généreux d’un cœur que je sais capable de tous les pardons.
« Mais voilà que peut-être je vous blesse encore. Ne puis-je donc, en vous aimant, que vous faire mal ? Aurais-je dû me taire toujours ? Il fallait pouvoir, et maintenant même où votre départ me désespère, où je vous trouve si cruelle dans votre silence, mon amie, mon amie perdue, je doute encore si l’amère douceur de vous écrire ceci ne passe pas ce que j’ai jamais goûté de bonheur ?
« Que vous le vouliez ou non, il fallait bien, un jour, que vous me vissiez. Je sais, c’est un animal méchant qu’un homme qui souffre. Mais ne serait-ce pas moi qui aurais reçu la pire blessure ? D’autres vous approchent, Élisabeth, qui peut-être ne vous aiment pas. Moi seul, suis exclu. Me forceriez-vous de vous haïr ? Pourquoi, vous aussi, par pitié, ne mentiriez-vous pas ? Un seul jour, une seule lettre qui m’apporte un peu de bonheur ! Mais je ne parle que de moi, et tant de chagrin m’empoisonne que vous finirez par me détester.
« Acceptez ma nature, telle qu’il faut que je l’accepte, si égoïste, si ombrageuse, si nonchalante, et qui a déjà pu transformer en haine ou en dégoût de vraies amitiés… je n’ose dire de vraies amours ! Mais ne doutez pas, Élisabeth, qu’elle renferme aussi des coins meilleurs où certaines voix résonnent seules, ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est passionné. C’est de ce coin que je vous écris.
« Je vous sens malheureuse, désemparée. Votre silence est dur comme un visage qui a pleuré. Pourquoi ? Qu’y a-t-il au fond ? Je ne sais rien. Je n’ai eu avec vous qu’une demi-intimité. Certains soirs vous m’avez révélé une douleur précise, une plaie. Et puis je n’ai plus su. S’avivait-elle encore ? L’entreteniez-vous avec passion ? Était-elle guérie ? J’ai pu croire tout cela successivement, à vos rares moments d’abandon, espacés de longs silences.
« Je sens si bien en cette minute que je vous connais beaucoup et très mal. C’est ma faute, je n’ai pas eu avec vous assez de courage.
« Cette fois encore, j’en dis trop, sans oser pourtant aller jusqu’au fond. Vous l’avouerai-je : le soir de notre dernière rencontre, toute la nuit, j’ai eu la folie de vous attendre. Un moment, il m’a semblé que vous étiez là, j’ai ouvert la porte dans l’obscurité. Mon cœur avait des battements fous…
« Ah ! comme vous m’en voulez de m’être jeté dans votre existence, dans cette construction idéale et brillante que vous sentez peut-être chanceler, enlacée par un grand vertige. Non, ce n’est pas moi seul qui la pousse, c’est tout le monde, c’est votre propre vie. Il m’a semblé, pardonnez-moi, en entendre les craquements. Pourquoi a-t-on dressé à la fidélité des temples glacés ? Vous croyez qu’on vous reprocherait ce qui vous semble un reniement, mais qui vous connaît, qui pense à nous ?
« Non, vous ne redoutez pas le monde ; vous, la loyale, vous, la sincère, vous pensez àlui. Déjà, sans doute, exténuée par l’immense effort de le ressaisir, vous lui offrez ma défaite et peut-être votre remords. « Le bonheur, c’était toi, lui dites-vous, le départ chantant de ma jeunesse, ce que nous avons amassé ensemble, un état de joie, de confiance, que je n’atteindrai plus. Maintenant tout est fini, il n’y a plus rien. » Élisabeth, qu’en savez-vous, c’est vous qui le dites ! Craignez qu’un jour vienne où vous rappelant mon appel, ce cri de mon cœur que fausse la distance, vous soyez tentée d’en douter.
« Mais j’écris trop. Il ne faudrait pas discuter, je ne voulais mettre que mes larmes. Mon amie, mon amie, si vous étiez là, vous laisseriez bien sur vos genoux, comme celle d’un enfant, ma face mouillée. »
L’ombre d’un gros marronnier défleuri, encore plein de pétales épais et charnus, tremble sur cette lettre. Le visage penché se relève, les yeux allongés se ferment, se rouvrent : où est-elle, que tout est paisible, et qu’il vient de loin, d’un autre bout du monde, ce cri amer !
Élisabeth est seule sur le banc de pierre. Entre un néflier et un massif de boules-de-neige, elle aperçoit, frémissante dans les vibrations de l’air chaud, la nappe du pré d’un gris métallique, que le soleil de midi blanchit.
Puis elle a marché longtemps, tête nue, sa tunique serrée d’un ruban flottant sur sa robe, dans l’allée criblée de sous lumineux. Les faneurs rentrant à une heure, leur chemise ouverte, l’ont aperçue allant et venant entre la maison et le bord de l’eau, comme quelqu’un qui n’arrive pas à user ses forces. La journée a passé, puis le lendemain, ses blessures saignent, écorchées par de petits mots collés comme des taons sur ses fibres vives. Qu’il s’acharne à lui faire mal, s’il en a le triste courage : elle ne répondra pas.
Le surlendemain, à la même place, une autre lettre lui fut remise :
« Rien, toujours rien. Que faut-il que je vous écrive ? Quelle rage me saisit contre moi-même, qui vous ai donné des raisons de me mépriser ! Je n’aurais pas dû, en une minute de folie, mettre mon cœur au-dessus d’un autre. Mais l’amour qui éclate vous tyrannise, veut tout plier et ne souffre rien qui l’égale. Pourquoi l’ai-je fait : orgueil, rancune, désir de briser ce trésor que votre cœur garde si profond. Les femmes, à ces moments, conservent des scrupules, des délicatesses qui nous échappent. Nous, les hommes, nous voyons trouble, les faibles surtout qui sont les pires violents.
« Vous voyez que je suis un triste orgueilleux. Je sais bien qu’il vous a aimée. Ne croyez pas que je lui aie porté ce coup dans l’ombre, d’une manière lâche, parce que nulle défense n’est plus possible. Combien de fois vous avais-je redit son talent, son charme, son cœur ! Un seul mot peut-il dissiper le souvenir de tant d’amitié ? Réfléchissez : n’est-ce pas vous, anxieuse, troublée, comme incertaine, qui me forciez presque à douter ?…
« Je sais, je devais lire au fond de vous-même, répéter ce que vous attendiez. Il eût fallu être un héros. Je n’étais qu’un homme qui vous aime. Maintenant que suis-je, un être méprisable qui a trahi son ami mort, ou plutôt qui l’a calomnié ? Mais, Élisabeth, moi qui ne suis rien pour vous, ou qui suis si peu, comment aurais-je le triste pouvoir de profaner un seul de vos souvenirs ? Vous comprenez bien que c’est impossible. Votre cœur, d’un battement, l’emporte sur moi.
« Je voudrais écrire cent fois votre nom, en remplir des pages. Élisabeth… Élisabeth… Est-ce que cet appel continu, tout le jour et toute la nuit, ne finirait point par vous arriver ? Je vais, je viens, je couvre de baisers vos mains qui m’échappent. Je vous vois sous de grands acacias en fleur. Ah ! si vous saviez comme je pense à vous !
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« Je crois vous entendre dire : « C’est Georges que j’aime. Lui seul. Aujourd’hui comme hier. Demain et toujours. Je l’aime. Je l’aime. Une femme comme moi ne change pas, ne recommence rien. Ne cesserez-vous pas de me tourmenter ? » Pourquoi, les yeux fermés, ne me laisseriez-vous pas vous mettre un bandeau ? Nous partirions, nous irions dans des pays que ni vous ni moi ne connaissons. Ne sentez-vous pas combien la vie au delà de nous peut être vaste et magnifique ? Ce ne serait pas la même chose. Il y a un autre bonheur…
« Si c’était votre foi qui vous attachât de toute sa force à une espérance idéale, combien, Élisabeth, je la détesterais ! Ah ! que je vous sens intimement chrétienne, chrétienne jusqu’aux moelles, dressée depuis des siècles au retranchement, au sacrifice, au mépris hautain de la chair. Vous vous efforcez vers une beauté surnaturelle, vous en avez le goût et la nostalgie ! Faut-il tout vous dire : c’est cela qui peut-être vous rend si précieuse, cette note perdue d’une grande espérance… »
Dans cette lettre qu’Élisabeth lisait en marchant, une seule chose lui apparut : l’aveu que Lucien faisait de son mensonge, sa réparation. Un enivrement de douceur et de pardon lui soulevait l’âme. Lucien, humble enfin, rassasiant son immense désir de foi et de vérité, lui redevenait infiniment cher. Comme elle l’avait attendu, ce retour de son amitié ! Plus que le remords d’avoir été faible, ce qui l’avait faite si dure, c’était le mot terrible « moi seul » qui humiliait son premier amour. Mais, sa lettre le criait, l’amère jalousie égarant son esprit lui avait soufflé ce mensonge. Il n’apportait aucune preuve. Sur cette confession de son ignorance, sur ces mots arrachés à sa sincérité : « Georges vous aimait », son âme délivrée triomphait de joie.
Mais à travers quelles souffrances ce cri suprême lui était venu ! Élisabeth… Élisabeth… Tout se découvrait en Lucien pour toucher son cœur de pitié, l’isolement, le regret, l’amour ulcéré, l’image de la vie qu’il eût souhaitée ! S’il avait été là, dans cette allée violette d’ombre, parfumée d’été, elle l’eût enveloppé de douceur, de consolations, comme on anesthésie le malade auquel sa douleur est intolérable. Elle aurait laissé sa tête sur son épaule, son front sur ses mains. Mais qu’y eût-il puisé sinon une recrudescence de son mal, puisque sont vaines les paroles dont on étourdit et charme la peine, et que rien, pas même le frisson possible de la chair, ne peut unir les cœurs séparés.
Non, elle n’était pas insensible. A une prière si frémissante, à tant d’amour, elle répondait de toute sa bonté « venez », « que pourrai-je » dans un immense désir d’apaiser des souffrances qu’elle connaissait trop. Que cette attente de Lucien lui faisait de peine ! Pendant plusieurs jours, dans son esprit libéré d’elle-même, les brouillons de lettres s’emmêlèrent pour se dissoudre dans la même impression d’inutilité.
Son visage apaisé, ses yeux graves répandaient une lumière voilée comme celle qui rayonne de certaines roses couleur de veilleuse. Lui mentir ? Mais on ne peut pas mentir toujours et tout vous trahit, jusqu’à la pitié, en qui l’amour discerne sa pire ennemie ! Si son dévouement allait jusqu’à la folie, si elle l’épousait, les yeux fermés, comme on s’immole, lui-même un jour, las de buter au mort invisible, se redresserait pour la maudire : « Il valait mieux me laisser… vous m’avez trompé ! »
Élisabeth… Élisabeth… La bouche qui avait jeté ce cri était douce, son baiser enfiévré d’amour. Lui seul, il eût su bercer la femme faible et désemparée qu’elle était à certaines heures. Mais cette femme, quoiqu’elle la plaignît, elle n’acceptait pas de s’y soumettre, il n’y avait pas une parcelle de son énergie qui ne refusât.
Élisabeth… une autre voix remonte du passé, l’enveloppe de son nom comme une caresse. Une voix qui l’enchante et la fait frémir. Élisabeth… c’était dans le timbre des résonances insaisissables qui semblaient venir des parties exquises de l’âme. Et elle se revoit jeune fille, muette, arrêtée sous une treille croulante de roses, écoutant de toute sa joie dans l’infini brûlant de son cœur.