VII

Décembre passait. Une agitation fiévreuse précipitait dans les grands magasins une foule affairée. Les invitations pleuvaient sur les tables — réunions de toutes sortes, dîners, thés, arbres de Noël ; — les librairies, comme un manteau neuf bariolé, arboraient les affiches des prix littéraires ; aux bouches des métros d’où déborde la cohue noire, les vendeurs criaient à quatre heures les journaux dans la nuit tombée. C’était le moment où les pauvres se sentent plus pauvres encore, et plus tristes, plus « chiens perdus », ceux qu’isole une disgrâce quelconque du cœur ou de l’esprit.

La crainte du tête-à-tête avec lui-même chassait Lucien de son petit bureau. Il sortait au déclin rapide de l’après-midi, fuyant le noir, la lampe solitaire, l’atmosphère saturée de sa propre vie. A Paris, c’est la rue qui est le refuge de toutes les détresses.

La cendre indigo du soir tombait sur les quais. Un courant d’air glacé balayait les ponts ; sur les cuirasses ardoisées du Louvre fuyait un couchant couleur de pêche anémique. Il marchait vite, serré dans son pardessus. Combien le ciel, au-dessus de la digue grise du Grand-Palais, éteignait lentement ses nappes translucides ! Peu à peu s’allumaient, fruits écarlates et blancs, les feux de la Seine ; un grand magasin, illuminé de la chaussée au toit, semblait une lanterne de féerie.

Toujours il revenait à ces quais obscurs, à ces parapets. Irait-il ce soir-là chez Élisabeth ? Quatre fois sur cinq, il cédait, s’engageait dans le tumulte populaire de la rue Dauphine ; des femmes en cheveux se pressaient derrière la porte des crémeries ; maintenant qu’il allait vers elle, vaincu, consentant, il hâtait le pas… C’était en lui le frisson fiévreux du malade qui veut sa piqûre.

Quelquefois pourtant, il s’enfonçait dans le désert nocturne des Tuileries. Ces beaux espaces parsemés de lumières le rafraîchissaient. Il traversait le cirque de la Concorde où l’obélisque se dresse comme un cierge éteint ; devant lui palpitait, longue allée de flammes, la montée vers l’Arc invisible. Il disparaissait sous les arbres, sentait sa gorge se serrer, tournait au hasard dans une rue vide. Le regret de ne pas être auprès d’Élisabeth harcelait sa volonté toujours défaillante. Combien, la fuyant, il la retrouvait !

Mais pourquoi ce recul violent de son être ? Ah ! il se reconnaissait, avec son impénitente faiblesse, dans son angoisse de souffrir par elle. Chaque jour, en lui révélant ce qu’elle valait, accroissait les difficultés du problème qui le tourmentait : se pouvait-il qu’un souvenir fût pour toujours l’aliment d’une vie si ardente ? Est-ce dans la nature d’une jeune femme de se rassasier d’un amour transposé en idée parfaite, alors que le monde, l’oubli universel et son propre charme la sollicitent d’aimer à nouveau ? Les mains refermées sur le trésor chaud encore d’un passé si proche — ces mains de femme, raidies d’être jointes, ne sentiraient-elles pas un jour la paralysie et le froid mortel ? Sans doute, d’autres étaient fidèles, mais celles-là, retirées, obscures, ne portaient pas dans leur âme même le mystérieux pouvoir de régner. Savait-on d’ailleurs si une tentation violente les eût trouvées prêtes ? Qui peut sonder, sous les dehors impénétrables, les trahisons secrètes de l’esprit, et combien le féroce instinct de revivre dans le silence infini des deuils presse les cœurs contractés jusqu’à éclater ?

« Pas aujourd’hui, se répétait-il, demain peut-être… » Mais céderait-elle ? Qui donc oserait, à travers les défenses d’un orgueil si pur, deviner les palpitations de la chair blessée qui voudrait se rendre, et dont l’aveu toujours sera étouffé ! Il s’épouvantait de penser que cet autre, cet inconnu, qui l’arracherait à ce qu’elle aimait, ne serait pas lui. Tant de gens l’entouraient déjà. Il avait peur du moindre d’entre eux. Tous, lui semblait-il, auraient plus de force. Ils la mettraient à sa vraie place, en pleine lumière, au lieu que lui, avec ses scrupules, sa perpétuelle inquiétude des autres et de soi, l’inciterait à regarder sans cesse en arrière. Un jour viendrait où il la verrait disparaître, ne se donnant pas peut-être mais se laissant prendre. Il aurait à souffrir cela. Une fatalité inéluctable le rabattrait sur cette honte, sur ce désespoir de n’avoir pas su se jeter en travers de ses décisions.

Après le dîner, il se réfugiait dans un café, excédé par les rengaines d’un médiocre orchestre, mais soutenu comme un bouchon sur une eau noire par la sensation de vie qui se dégage des gens rassemblés. C’était à la fois haïssable et bon. Il buvait du thé, redemandait de l’eau chaude, regardait sa montre. Dix heures, onze heures, où était-elle ? Il connaissait presque jour par jour l’emploi de son temps. Ce soir-là, peut-être, elle aurait eu besoin de lui, l’avait attendu… Car, il ne pouvait pas en douter, sa situation restait celle de l’ami de choix : lui seul était accueilli à toute heure, consulté, associé à fond aux difficultés et aux espérances. Mais pourquoi, avec sa lucidité aiguë, ces nerfs de vaincu ? Chaque soir, au cours des longues conversations où le nom de Georges revenait sans cesse, il retombait dans le même piège ; c’était lui, le servant irrité d’un amour contre lequel pouvant tout peut-être, il ne ferait rien. Si elle avait besoin de lui, c’était pour cela… pour entretenir un feu qui sans doute un jour s’éteindrait. Ah ! ce jour-là, il aurait fini de jouer un rôle ridicule !

Tant qu’il ne l’avait pas revue dans le monde, il n’avait pas souffert de cette façon. Sa pâleur, son air de fatigue, quand elle en revenait, avouaient les secrètes blessures de son idéal. Encore lui aurait-il pardonné un isolement magnifique, un état d’émotion ardente qui l’eût rendue invulnérable ! Mais il lui en voulait d’avoir accepté des invitations, reçu des lettres, groupé autour d’elle avec tant d’aisance les amis de Georges, ou ceux qui maintenant se prétendaient tels. Il était presque sûr que l’exposition réussirait. L’insuccès n’était que pour lui et pour les gens à sa ressemblance. En un mois, elle avait fait ce miracle ! Cela prouvait combien elle était créée pour manier les hommes, recevoir des hommages, et, connaissant cette force de son pouvoir, n’y plus renoncer.

Il regardait autour de lui : les femmes, avec leurs lèvres peintes et leurs fausses perles, lui semblaient vulgaires. Des « femmes digestives », avait-il coutume de penser. Il avait horreur de ces rires, de ces chairs payées. Quand il sortait, les rues étaient vides ; l’air froid, l’outremer violet du ciel percé d’astres reposaient ses yeux. Il en venait à désirer passionnément une Élisabeth fidèle, infaillible, réfugiée dans le merveilleux château de son âme, puisque aussi longtemps qu’elle serait à Georges, elle n’appartiendrait ici-bas à personne d’autre.

Quand, la veille de l’exposition, Lucien rejoignit Élisabeth dans la grande salle où s’achevaient les préparatifs, elle l’accueillit d’un regard affectueux dont il fut touché. Un velum d’étoffe blanche voilait la lumière, sur le papier grenat des murs s’alignaient les petites toiles.

Ils étaient seuls. Un jeune homme en blouse, tout à l’heure monté sur une échelle, des clous dans la bouche, venait d’emporter sa boîte d’outils. Élisabeth allait d’un côté à l’autre, redressant des cadres. Lucien cherchait dans son portefeuille les coupures de quelques journaux.

Elle s’était assise, pour les lire, sur une banquette de velours. Sa voilette relevée découvrait son front et ses yeux baissés. Lucien, qui affectait de se tenir un peu à l’écart, sentait d’instinct qu’elle était lasse, à bout de forces, comme quelqu’un qui a fourni une longue course. Il eut l’intuition que de grandes épreuves l’attendaient, des désillusions, et la solitude plus amère dans la foule que dans le silence.

Les louanges, sans doute, ne manqueraient pas, mais non plus les heurts, les absurdités, ce que le monde soulève de poussière fade jusqu’à suffoquer le cœur de dégoût. C’était cela qu’elle avait voulu. Il en souffrait pour elle, dans ses propres nerfs, comme si elle était une partie de lui-même. Que ne pouvait-il, à la veille d’un jour redouté, l’arracher à toutes ces choses !

Doucement, tandis qu’elle repliait les coupures, il s’assit près d’elle, lui demanda d’avoir confiance, de ne pas trop penser. Elle avait tenté ce qui était possible. Quoi qu’il arrivât, elle devrait garder son courage.

Elle l’écoutait, avec une expression navrée qu’il ne lui avait jamais connue :

— Je ne sais pas si j’ai fait ce que je devais. Peut-être, en croyant servir cette œuvre, est-ce seulement moi que j’ai écouté, mon désir d’orgueil, je ne sais quoi de violent et de désespéré qui me poussait à montrer combien celui que j’aime avait de valeur. A présent cette gloire m’est indifférente. Il me semble que j’aurais dû garder mon trésor, le garder pour moi… Et puis, je suis si fatiguée…

— Oui, dit-il vivement, vous devriez rentrer, vous reposer. Est-ce que vous dormez ?

Mais elle ne paraissait pas l’entendre et continuait d’une voix grave et basse, avec un feu triste dans le regard… Maintenant, comme une souffrance, comme une torture s’emparait d’elle la pensée que Georges allait être livré à tous. Ce n’était pas qu’elle doutât… Mais à revenir dans le monde, elle se rendait compte du peu que valent certains jugements… Non, elle ne savait plus ce qu’elle aurait dû faire.

Brusquement, ses larmes jaillirent. Lucien, bouleversé, détournait les yeux ; depuis un moment, il voyait monter cette vague de dégoût dans laquelle sombre une âme surmenée. Mais déjà elle était debout.

— Venez, lui dit-il.

Ce soir-là, pour la première fois, ils dînèrent ensemble dans la salle à manger qu’éclairaient deux flambeaux d’argent posés sur la table. Lucien parlait peu. Il sentait qu’elle avait l’esprit harassé et ne lui demandait que d’être là.

Élisabeth regardait le feu : elle aurait voulu s’étendre, dormir, oublier. Tout ce qu’elle avait recherché en ces derniers mois, lui donnait une sensation de fièvre et de honte. C’était elle qui avait accepté des invitations, reçu des hommages, sollicité. Elle revit, posé sur elle, le regard insidieux de M. Lopès-Welsch qui parfois l’avait fait rougir ; d’autres aussi ne lui cachaient pas une admiration qui lui semblait ce soir odieuse et blessante. Et pourquoi, pourquoi ? Dans cette voie où elle était entrée, quelles que fussent maintenant les fatigues et les écorchures, il lui faudrait aller jusqu’au bout.

Lucien eut l’impression qu’elle le regardait avec angoisse : ainsi un être qui va se noyer, et s’accroche encore au parapet, implore des yeux qu’on le retienne.

— Vous croyez, commença-t-elle, — et sa voix n’était qu’un cri étouffé — vous croyez que Georges m’aimait…

L’exposition était ouverte depuis quinze jours. Le premier soir, après la cohue du vernissage, Élisabeth était rentrée, fiévreuse, excédée, le cœur durci et vidé de toute émotion. Jusque-là, elle avait connu une noble et pure tristesse, celle qui resplendit dans les espaces aérés de la solitude. Mais la satiété des mots inutiles, cette poussière de banalités que soulève un public mondain, l’enveloppait d’une atmosphère presque irrespirable, et elle souffrait d’une sorte d’amoindrissement, comme si ces gens, dévisageant ce qui faisait l’orgueil de sa vie, ramenaient les choses à des proportions plus petites et insignifiantes.

Pourtant tout le monde lui avait marqué ostensiblement beaucoup de sympathie. M. Lopès-Welsch était venu, avec d’autres personnages officiels, après la séance du Sénat ; il était resté longtemps, très entouré, discourant comme à la tribune : de sa voix enjôleuse, qui s’enflait et retombait avec une monotonie caressante, il entrelaçait au panégyrique du jeune mort l’éloge de la femme admirable qui se consacrait à sa gloire. Sa tête blanchie, émergeant de sa pelisse doublée de fourrure, coulait des regards satisfaits à droite et à gauche. C’était toujours une volupté pour lui de s’écouter, de se bercer de ses belles phrases. Mais combien cette jouissance était encore plus délectable, quand au plaisir d’une bonne action se mêlait celui de célébrer une jeune femme. Beauté… dévouement… fidélité au talent fauché… tous les vieux clichés ronronnaient dans son éloquence infiltrée de galanterie. Deux ou trois messieurs, impeccables et décorés, en pardessus noir, l’écoutaient comme ils eussent fait au Panthéon. Des dames en extase tendaient leur enthousiasme sur des lèvres peintes.

Élisabeth ne pouvait penser à ces louanges sans être pénétrée d’une secrète humiliation. Ce n’était pas à cause de la légende qui commençait de s’attacher à sa personne : elle avait senti, comme une brûlure, le regard vert glauque glisser de son côté sous les flasques paupières rongées de cils blancs ; la bouche sinueuse s’était attardée sur sa main. C’était alors qu’elle avait fait appel à son courage : il lui semblait, malgré la résistance de toutes ses fibres, que ces démonstrations n’étaient que pour elle, non point pour Georges. On attendait d’elle des phrases, des remerciements, quand dominait dans son esprit une magnifique idée de justice. Chacun la félicitait de ce grand succès et elle se demandait si ce n’était pas au fond un échec total.

Lucien, demeuré à l’écart cet après-midi, le visage ravagé de tics, paraissait hargneux. Quand il l’avait accompagnée, elle ne s’était pas risquée à l’interroger : le malaise de la dernière soirée subsistait entre eux. Après le dîner, un peu renversé sur le divan, les jambes croisées, il avait fumé un moment. Elle voyait vaguement son veston d’une étoffe mince, sa cravate nouée sur un col souple. Il paraissait chaque jour plus soigné, d’un raffinement que décelaient de petits détails. Elle, au contraire, n’avait même pas pris la peine de se recoiffer. Taciturne, ses cheveux lâches tombant sur ses joues, pleine de remords pour le cri monté à ses lèvres, elle lui opposait un visage clos. La veille, si Lucien avait répété que Georges l’aimait, il l’avait fait avec une politesse résignée qui laissait une impression de vague défaite. Pourquoi, lui non plus, ne savait-il pas être ce qu’elle attendait, à une heure où elle aurait eu besoin de se recharger d’amour et de confiance — pauvre femme, en apparence invulnérable et si lasse au fond, dont le trésor de foi semblait se tarir. Cependant il fallait lutter : ce n’était pas le moment de perdre.

Après le départ de Lucien, étendue au milieu de son grand lit bas, ses yeux ouverts dans l’obscurité, elle avait senti aller et venir une angoisse faible d’abord puis intolérable : la crainte de s’être trompée sur tout, sur le talent de Georges comme sur son amour.

Le lendemain, quand elle était arrivée de bonne heure, la salle de l’exposition était encore vide. Alors elle avait eu peur qu’il ne vînt plus personne ; puis deux jeunes gens étaient entrés ; un vieux maître qui ressemblait à un portrait de Franz Hals, sous un feutre noir ; puis une jeune fille, en gros manteau beige. Celle-là, coiffée jusqu’aux oreilles d’une petite cloche de velours, tendait vers les toiles une figure claire, trouée de fossettes, toute mousseuse de cheveux blonds, ses yeux bridés souriaient aux choses, au ciel léger, à la lumière : et Élisabeth, avec délices, regardait cette enfant charmante aller et venir, avec des mouvements vifs et vite rompus, à la manière des oiseaux. Celle-là jouissait, aimait la beauté. Élisabeth eut l’impression d’une offrande exquise comme un parfum.

Il y avait eu aussi des critiques, qui regardaient longuement, avec beaucoup d’attention et de sérieux, et causaient entre eux. C’était alors qu’elle avait senti le succès venir, le véritable, celui que Georges méritait. Et elle n’avait pas été étonnée, quand Lucien frémissant lui apporta un grand article, signé d’un juge redouté, qui plaçait Georges dans la famille de nos paysagistes les plus précieux. Il lui semblait que les choses devaient arriver ainsi, de cette manière splendide, et que sa certitude obscure en était le pressentiment. Il y avait seulement huit jours que cela s’était passé, et elle le voyait comme à travers un immense temps écoulé.

Maintenant les conséquences du succès se précipitaient ; l’engrenage des choses heureuses, soudain déclanché, travaillait à toute vitesse dans un bruit merveilleux d’éloges et de gloire. C’était presque trop beau pour paraître vrai. Cependant les visages, la considération nouvelle qui l’enveloppait, lui certifiaient à chaque rencontre qu’elle était vraiment aux yeux du monde ce qu’elle s’était toujours sentie être dans son cœur : la femme d’un artiste dont la vie éphémère avait porté des fleurs admirables. Le pathétique de cette mort ajoutait à sa gloire un reflet de tendresse et de regret qu’elle portait comme une parure.

C’était à ce moment qu’une nouvelle torture avait commencé : l’épreuve suprême, à quoi elle avait négligé de se préparer, du dépouillement. Il fallait vendre, lui disait-on. Ce n’était pas pour elle une question d’argent, mais un devoir à accomplir. Les grands amateurs, à la faveur du succès, ouvraient leurs galeries aux petites toiles sobres et exquises. Les garder toutes, c’eût été de la passion, un égoïsme que personne n’aurait compris, et dont le remords la mordait d’avance. Mais s’en séparer, c’était laisser s’arracher de soi, avec chaque étude, une parcelle de la vie de Georges.

Un matin que Lucien l’avait rejointe, avant le déjeuner, dans la salle de l’exposition, elle essaya de lui en parler. Ils étaient revenus ensemble, longeant les marchés fleuris de la Madeleine. Il avait plu pendant la nuit. Une buée montait de l’asphalte mouillé de la rue Royale. Dans le jardin des Tuileries grelottaient les marbres, au-dessus des tapis verts ponctués de moineaux. Midi répandait dans les rues cette nuée de jeunes gens et de jeunes filles qui font de Paris, à certaines heures, un immense rendez-vous d’amour. Eux aussi passaient, couple inégal, entre les arbustes et les bancs humides. Mais Lucien restait concentré, maussade, avec sous sa courte moustache brune un pli d’amertume. Elle remarqua qu’il n’avait pas bonne mine et secouait souvent la tête, d’un mouvement nerveux, comme pour chasser une pensée : « Je le ferai, répétait-elle, il faudra bien que je le fasse » ; et elle lui expliquait son angoisse, chaque matin, à chercher parmi les toiles celles qui demain lui seraient ôtées, place vide au mur, amoindrissement irréparable.

Peut-être ajoutait-elle inconsciemment un peu à ces choses, comme on s’exalte à entendre, embellies par sa propre voix, les vibrations profondes de son cœur. Deux personnes déjà, sans qu’elle les eût aperçues, les avaient salués. Lucien en éprouvait une irritation mêlée de gêne. Il pensait à la manière qu’elle avait, non de dédaigner le monde mais de l’ignorer, se mettant au-dessus de toute prudence comme si elle ne prêtait pas la moindre attention à ce qu’on pourrait dire. Elle allait son chemin sans regarder rien que son idée. Les conventions sociales lui étaient aussi indifférentes que si elles n’avaient jamais existé ; et Lucien, en contradiction avec lui-même qui n’admettait à l’ordinaire aucune contrainte, se sentait gonflé d’absurdes reproches : si elle se montrait avec lui, n’était-ce pas qu’elle ne lui accordait aucune importance ?

Soudain il y eut comme une fusion des sensations violentes dont ses nerfs étaient excédés :

— Je crois, dit-il brusquement, que ce sera pour vous une chose excellente.

Ils traversaient la ruche bruyante du Carrousel. Elle avait eu un tressaillement, s’était arrêtée, mais il lui prit durement le bras et la força à passer vite, entre deux autos. Les pensées qu’il comprimait depuis si longtemps montaient à ses lèvres, arides et précises :

« Quel âge avait-elle pour proclamer l’orgueil insensé de nourrir sa vie d’une exaltation ? Un souvenir, si beau qu’il puisse être, pâlit et tombe rapidement, ombre d’une ombre. Aucune douleur ne demeure vraie, qui dégénère en obstination contre nature. Quel profit ont-ils donc, les morts, à être pleurés, que leur revient-il de ces vaines larmes ? Une idée, quand la force manque pour la soutenir, choit et vous écrase. Combien de gens, sous leur lourde idole renversée, ne sont plus qu’un orgueil saignant, et que de cœurs, quand il n’est plus temps, vont criant dans le désert qu’ils se sont trompés !… »

Il parlait vite, sans lever les yeux, avec la bizarre impression que fléchissait sous eux la passerelle des Arts ténue et prête à se rompre. Un moment, il crut que son cœur allait se vider à fond ; mais, à l’extrême bord de l’irréparable, la peur le saisit :

— C’est pour vous, dit-il précipitamment, pour vous seule que je dis cela. Ne m’en veuillez pas.

Le silence d’Élisabeth lui ôtant la force de poursuivre, il serra sa main inerte et s’enfonça dans une petite rue. Puis il revint sur ses pas, la suivit des yeux : elle s’en allait, coudoyée par les passants ; sa démarche avait quelque chose de las et de traînant, comme celle de la bête blessée qui perd du sang. Le désir lui vint, puis l’espoir éperdu qu’elle se retournât.

Quand elle eut disparu, une émotion indicible le cloua sur place : il se reprochait avec désespoir de ne l’avoir pas prise à deux mains, regardée en face, brutalement, dans une grande secousse, jusqu’au fond des yeux.


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