La nouvelle du succès de l’exposition s’était répandue en Gironde où elle trouvait beaucoup d’incrédules. Les échos glissaient à la surface des esprits sans les pénétrer. Élisabeth avait pourtant reçu de son père quelques lettres brèves, dans lesquelles perçait l’orgueil satisfait ; Mme Virelade, passant comme toujours à côté des choses, se réjouissait de savoir que sa fille avait pris quelques distractions ; elle lui posait quantité de questions sur ses toilettes, les personnes qu’elle devait voir : « Tu avais besoin de sortir un peu de cette propriété où la vie est si triste, l’hiver surtout. Nous avons eu des pluies terribles, au moment des grandes marées, et la Garonne a passé par-dessus les digues. Tu penses dans quel état était ton père. L’eau, heureusement, n’est pas entrée dans la maison. Nous en aurions eu pour des années à vivre dans l’humidité. On disait déjà que ce serait comme cet autre hiver, où l’inondation nous avait bloqués au premier étage ; les barriques flottaient dans le chai, les cuirs des voitures ont toujours gardé l’odeur de moisi. C’était épouvantable. Et puis ton père qui assombrit tout : les travaux de l’île ne sont pas finis, je vois encore passer les gabares chargées de poteaux de mines. Il paraît que c’est maintenant la pointe qui s’écroule. Dieu sait ce que cela nous coûtera. »
Mais, avec la fin de l’exposition, Mme Virelade parla de la maison vide, du printemps proche, et pressa sa fille de dire ses projets : « Ta belle-mère, insinuait-elle, me demande quand tu rentreras. Je ne sais si elle t’a écrit. Il faut bien te prévenir qu’elle va partout répétant que tu as fait des affaires d’or avec les tableaux du pauvre Georges. Mais je ne peux croire que tu les aies vendus les prix qu’elle dit. Tu sais combien elle exagère, et la pensée que tu as touché de l’argent lui porte à la tête. Tout cela est fort ennuyeux, parce que certaines personnes pourraient croire que tu as cherché ton intérêt. Enfin, laissons dire ! Toi, ma chère enfant, tu sais te mettre au-dessus de ces petitesses. Et je ne peux pas répéter assez combien je t’admire. Ceux qui te connaissent savent bien d’ailleurs ce que tu vaux, et que seuls les motifs les plus nobles et les plus purs t’ont déterminée. »
Mlle de Lagarette, après une période d’enthousiasme, parlait aussi du retour. Elle félicitait Élisabeth d’avoir mené à bien sa grande œuvre. D’autre part, une de ses amies lui ayant appris que Lucien avait été vu plusieurs fois avec Élisabeth, elle s’était empressée de conclure que l’influence de la jeune femme s’exerçait d’une bienfaisante manière sur ce cœur malade : c’était, disait-elle, une bonne œuvre dont elle avait hâte de l’entretenir.
Ces lettres naïves, pénétrées de calme tendresse, portaient le reflet d’un petit monde paisible, semblable à lui-même, où aucune idée n’avait varié en ces derniers mois. Dans ces cœurs loyaux, elle était toujours la veuve infaillible, qu’entourait une légende d’amour et de sainteté. Elle l’était pour toute sa vie. On eût repoussé, comme abominable, l’idée que la tentation pouvait l’ébranler. Était-ce parce que le cadre là-bas restait si solide, l’armature si ferme, que la faiblesse se trouvait presque à son insu engrenée et consolidée ? Mais cela lui paraissait loin. Le remords aussi l’envahissait, parce que ces lettres semblaient adressées à une Élisabeth qu’elle n’avait plus conscience d’être.
Elle vivait maintenant tapie dans son petit appartement, ne voyant personne. La femme de ménage, le matin, apportait la bouteille de lait, préparait le déjeuner. Puis elle s’en allait, la porte se refermait sur la solitude. Cette fin de mars fut troublée d’orages et de mauvais temps. Il y eut même un jour de neige. L’après-midi, une lumière mortuaire blêmissant les choses, Élisabeth sortit pour marcher un peu. Paris, ses bruits étouffés, semblait désolé : un ciel cotonneux et blafard sur la Seine glauque, des champignons de velours blanc sur les arbres en suie, des toits ourlés de marbre lunaire. Des balayeurs, empaquetés de loques, poussaient le gâchis fangeux au bord des trottoirs. Elle rentra glacée. Le lendemain, quelques rayons de soleil parurent entre des giboulées de grêle ; le grésil, qui passait dans les fentes du grand vitrage de l’atelier, rebondissait en perles de cristal sur le parquet, les chaises, une petite table. Elle épongea, étendit des linges. Il y avait dans le ciel des grondements et des déchirures roses d’éclairs.
Lucien, depuis qu’il lui avait si durement parlé, ne paraissait plus. Au premier moment, elle l’avait détesté pour ces mots violents, cette projection de lumière crue jaillie sur l’intime misère de son cœur. Elle avait pensé qu’il reviendrait, qu’il s’excuserait ; elle attendait son coup de sonnette ou la lettre glissée sous la porte. Mais rien, toujours rien…, elle y pensait longuement dans son lit, se retournant sur cette colère peu à peu muée en regret ; chaque matin, en reprenant sa vie désœuvrée, elle retrouvait plus cruellement l’impression de vide, de manque, la détresse de l’ami perdu.
Il y avait longtemps qu’elle aurait dû penser qu’il l’aimait. Mais son esprit ne s’arrêtait pas à cette conjecture ; surtout son cœur ne lesentaitpas.
Maintenant, avec le brusque renversement des choses d’où la vérité sortait découverte, une lumière insupportable éclairait les mois qu’elle venait de vivre. Il lui arrivait de penser, non point seulement à elle, mais à Lucien. N’avait-elle pas, en lui parlant toujours de son amour, soufflé sur un feu qui ne demandait qu’à tout embraser ? Elle s’accusait d’être en réalité ce qu’il avait dit, orgueilleuse, éprise peut-être d’une idée vaine. Dans quelle impasse cruelle son imprudence les avait jetés ? Son regard plongeait au fond d’elle-même, tantôt avec un dégoût profond, tantôt avec une immense pitié de son cœur.
Pourquoi la vie l’avait-elle ainsi dépouillée ? Tout, en ce moment, lui faisait défaut. Ce n’était pas qu’elle cessât de penser à Georges ; mais, après le grand effort de ces mois derniers, son être était comme vidé d’amour. Elle prenait conscience d’un épuisement de toutes ses réserves qui la laissait aride, desséchée. Elle ne pouvait croire que cela durât : mais pourquoi avait-elle vendu tant de toiles, amoindrissant cette présence réelle de Georges qui l’entourait et la défendait ? Elle restait des heures entières dans l’atelier, les yeux fixés sur les places vides, gardienne d’un sanctuaire irrémédiablement appauvri.
Maintenant elle ne voyait plus rien à faire. L’œuvre rayonnante grandirait seule dans l’esprit des hommes. Jamais d’ailleurs, de son vivant pas plus que maintenant, il n’avait vraiment eu besoin de son aide. Savait-elle seulement s’il n’avait pas aimé d’autres femmes ? Lucien peut-être l’aurait pu dire, mais il s’était tu, se tairait toujours.
Cependant les Lopès-Welsch lui envoyaient des invitations, d’autres personnes aussi, qui s’étonnaient de sa brusque retraite, demandaient si elle était partie. Elle remarqua que le nom de Lucien revenait souvent dans ces billets : « on avait vu M. Portets… Il avait dit… Il ne savait rien. » L’idée la frappa que le monde avait commencé d’établir entre lui et elle un rapport, une sorte de lien que son esprit repoussait de toutes ses forces. Était-ce qu’on la croyait déjà infidèle ? Mais, réfléchissant à sa conduite qui lui avait jusque-là paru si simple, elle sentait grandir le remords : elle se rappela des regards de Lucien, le feu trouble qui noyait parfois ses prunelles ; et cette intimité journalière, ces longues promenades, jusqu’aux repas à la même table si près de la place où Georges s’asseyait. Qu’en penseraient-ils, ceux à qui ces choses seraient dites ? Sa belle-mère, avec son implacable jugement, aurait beau jeu de répéter qu’elle ferait mieux de se remarier.
Mais elle était sûre que Lucien ne la trahirait pas. Y avait-il donc entre eux un commencement de complicité ? Comme il devait la mépriser, lui dont le regard embusqué derrière son lorgnon la térébrait si profondément ! S’il avait été impitoyable, lui jetant à la face ses pensées secrètes, c’est parce qu’il savait ! Il avait suivi jour par jour, en témoin lucide qui marquait les coups, la ruine de ses forces au milieu du monde ; sa peur de la vie à vivre, son affaissement, sa déception d’elle-même, il avait tout discerné, dès cette soirée chez les Lopès-Welsch après laquelle il ne lui avait rien demandé.
Combien elle sentait grandir le désir de le revoir, de se justifier, de lui redire désespérément, comme on se venge, qu’il s’était trompé ! Puisqu’il continuait à ne pas venir, elle lui écrivit, déchira la lettre, la recommença. Ils ne pouvaient pas se quitter de cette façon ; elle mentit, parla de son amitié comme si elle n’avait pas compris. Au bureau de poste où elle acheta un timbre, une employée du téléphone, grasse, agréable, la tête découverte, assise à une petite table, faisait ses appels. Elle eut l’impression qu’une jeune femme blonde, debout près de la porte, pâlissait extraordinairement. Des gens s’enfermaient dans les cabines et en sortaient. La petite blonde entra, reparut un instant après. Elle semblait avoir les jambes brisées.
Élisabeth se retrouva sur le boulevard, regarda la fente de la boîte, allongea la main, se ravisa : non, elle n’enverrait pas cette lettre, ce serait de la folie, il triompherait, il croirait qu’elle ne pouvait pas se passer de lui.
Il était quatre heures et demie. Elle acheta un journal, traversa la chaussée, se garant du double courant rapide des voitures. Il lui eût fallu ce soir-là, tout de suite, quelque chose d’heureux. Mais rien, rien ; dans la cage vitrée de la concierge, elle aperçut, vide de la lettre qu’elle attendait, son casier jaunâtre ; un chat d’un blanc sale, coiffé d’oreilles noires, dormait en boule sur un petit carré de tapis.
Dans sa chambre, une bagarre d’objets épars et de vêtements recouvrait le lit. Un petit poêle fumait, imprégnant la pièce d’une malsaine odeur de pétrole. Au fond d’une glace, comme elle passait, elle se vit vieille, ravagée, ses yeux enfoncés, sous un grand chapeau aux ailes abattues.
La plus grande marque de faiblesse, dans certaines natures, est de s’arrêter au bord du succès ; à l’instant même où le mystérieux génie de la victoire souffle de poursuivre un avantage, de précipiter la débâcle, une hésitation les paralyse, l’instinct fait place à la discussion, et une déroute inexplicable disperse les forces qu’il aurait fallu jeter vers le but.
C’est ainsi que Lucien n’était pas revenu chez Élisabeth. Le bon sens, l’intérêt, l’amour, eussent dû le presser de la revoir, coûte que coûte ; il ne devait pas, entre elle et lui, laisser s’aggraver ce lourd malaise, d’où une flamme brusque pouvait jaillir mais qu’épaississait le silence. A mettre les choses au pire, il lui eût été facile de se disculper, de jouer un rôle. Il avait les plus grandes chances que tout se passât bien, en attendant l’instant favorable, le mouvement intérieur qui peut-être triompherait.
Mais son orgueil s’était emparé de lui. Il avait peur, une peur profonde, insoutenable, qu’au moment décisif se fît jour l’aveu qu’elle l’avait toujours dédaigné. Il la voyait entièrement changée, le regardant non plus avec bonté, avec amitié, mais d’une manière qui l’éclairait sur ses sentiments. Ce n’était pas tant son amie qu’il fuyait que cette épreuve devant laquelle ses forces se dérobaient.
Il vivait misérablement. Chaque matin, à sa table de travail, il retrouvait cette sensation d’isolement, d’insensibilité qui n’était au fond qu’un manque de foi. Le chagrin attaché à son esprit rongeait sourdement. En réalité, il n’avait rien fait qui l’empêchât de revenir chez Élisabeth. Mais chaque jour qui passait rendait ce retour plus difficile. Il pensait, avec un déchirant regret, à son explication brutale et insuffisante. C’était son malheur, ayant si longtemps attendu pour parler enfin, de n’avoir pas dit ce qu’il avait au cœur.
Une grande lassitude le courbaturait ; il se levait tard, manquait de courage pour sortir, aller déjeuner. A une heure, et plus tard parfois, il prenait enfin son chapeau, fatigué, sans faim. Dans la salle du restaurant, il s’apercevait que son porte-monnaie était oublié : « Mangez quand même », lui disait le garçon, un grand blond, en tablier blanc sur sa veste noire. Mais il revenait sur ses pas, traversait une petite place où patinaient des enfants en tablier, remontait chez lui, redescendait. Il était deux heures. Dans le restaurant vide, un garçon comptait son argent et des tickets sur une petite table. D’autres enlevaient les nappes souillées.
Jusqu’à l’épuisement, son esprit ressassait les occasions manquées : tant de jours où il avait passé des heures auprès d’elle ; et toujours le besoin de discuter, de ratiociner, alors qu’il eût peut-être suffi de découvrir celui qu’il était au fond, que personne n’avait encore vu ; jamais il n’avait pu se défaire de ce désir de savoir ce qu’on pensait de lui, d’être estimé pour une valeur intellectuelle qui dans l’amour est bien peu de chose. Mais il n’aurait pas supporté qu’Élisabeth, si elle avait eu un sentiment quelconque pour lui, ne l’admirât pas.
Le souvenir de Georges le hantait aussi, Georges qu’elle avait aimé le premier, Georges paré des souvenirs de leur jeune amour ; Georges qu’elle lui trouverait toujours supérieur.
Puis brusquement reparaissait l’idée excitante que cet être tellement aimé n’était pas moins mort, qu’un souvenir s’efface, et que lui, lui, était vivant. Combien d’autres veuves, profondément blessées dans leur cœur, s’étaient apaisées, avaient fait bravement l’essai d’une nouvelle vie, s’y sentaient heureuses. Qui l’empêcherait de dire un jour à Élisabeth, mais non point de son ton amer et sarcastique : « Il y a le bonheur, tout ce que l’avenir peut vous réserver, que vous ne savez pas. Est-ce qu’on sait jamais ? »
Il se voyait, entrant chez elle : peut-être l’aurait-elle reçu comme tant d’autres fois, dans son petit salon, simplement, en faisant le thé. S’il l’avait voulu, il aurait pu la rejoindre dans dix minutes. Peut-être tous les deux, commeavant, seraient-ils sortis ? Il y avait le matin des violettes sur le Pont-Neuf — un empilement de violettes d’un bleu nocturne, en collerettes vertes, à côté d’un grand mannequin de roseaux vidé. Au restaurant, une jeune femme, en face de lui, avait mis un bouquet dans un verre pendant le repas. L’odeur faible et délicieuse l’avait pénétré ; un de ces parfums avant-coureurs du printemps qui approche, qui flotte déjà dans la buée prise aux branches des arbres. Oui, il serait entré chez elle, et le moment venu — un moment dont la crainte lui crispait le cœur — il aurait dit ces belles choses d’un placement si difficile, qui lui restaient toujours pour compte : « Si elle voulait, elle susciterait en lui le grand artiste qu’il n’avait pas seul la force d’être. Personne ne l’avait jamais soutenu, — ni père, ni mère, ni un ami — jamais aimé comme il faut qu’on aime, avec la foi qui discerne le meilleur de l’homme ou même le crée, rien qu’en y croyant. Ensemble, ils feraient de leur vie une œuvre d’art, riche d’émotion, de beauté cachée. » Elle était l’unique femme qui lui eût donné ces désirs, et il était bien vrai que les autres, ses brèves liaisons, n’avaient eu dans sa vie aucune importance. Peut-être, à ce moment, le regardant avec attention, aurait-elle découvert qu’il n’était pas l’homme sans avenir, le raté, qu’elle avait cru voir.
Un soir — c’était à la fin d’un après-midi de dimanche — Lucien, passant sous les marronniers de la place Dauphine, s’aperçut qu’ils étaient criblés de bourgeons. Le petit espace en patte d’oie, rétréci par de vieilles maisons lézardées, était presque vide. Seuls tourbillonnaient trois ou quatre enfants qui décrivaient des cercles comme les martinets dans l’air bleu.
Lucien, longeant les boutiques où somnolait la paix du dimanche, marchait sur un délicat tapis de soleil et d’ombres légères qui reflétait les arbres encore presque nus. Une sensation de courage, après la longue période d’inaction, courait dans ses veines. Dans son appartement morne et triste, vide de celle qui sans doute ne viendrait jamais, les idées de défaite le dominaient ; dehors, dans le calme doré de cette journée, une sorte d’espoir extrêmement faible mais gonflé de vie le régénérait. Les difficultés imaginaires s’absorbaient dans cette impression qu’il lui restait à tenter une chance magnifique. Il semblait que les choses fussent en train de se retourner dans son esprit, cachant peu à peu le côté obscur pour découvrir enfin une face éclairée d’où rayonnaient de chaudes sensations de joie.
Tout à l’heure, il lui eût paru impossible de sortir du désert de son inaction, de traverser la place, le Pont-Neuf grouillant de promeneurs, pour reprendre le chemin de la rue de Seine. Maintenant il le faisait naturellement, le cerveau dégagé, vivant. L’afflux des forces nerveuses lui donnait cette illusion de courage dont les brusques réactions transforment les faibles. Ce serait plus facile qu’il ne le pensait. Et il allait, d’une allure calme, comme quelqu’un dont la décision ne saurait changer. Un vent printanier faisait voler des planches coloriées d’oiseaux et de fleurs, accrochées aux boîtes des bouquinistes, bâillant sur le quai, autour desquelles s’agglutinaient les gens désœuvrés. Il entrevit un portrait de la reine Victoria couronnée de perles.
L’horloge de l’Institut marquait cinq heures mais la lumière était encore haute et radieuse. Tout cela n’avait pas duré un quart d’heure. Il lui semblait pourtant avoir parcouru un interminable chemin. Depuis combien de temps, à travers quelles tortueuses difficultés allait-il vers elle ? Maintenant le ressentiment de leur dernière rencontre était dissipé : une fois seulement, et avec quelle maladresse, il avait essayé d’expliquer son cœur ; si elle avait paru se rétracter, muette et blessée, n’était-ce pas à sa violence qu’il devait s’en prendre ?
Il était sûr de la trouver chez elle ; cependant, quand la sonnette de l’appartement résonna dans la solitude sans qu’aucun pas se fît entendre, son cœur s’arrêta. Il monta à l’étage de l’atelier ; cette fois, il sentit que son bonheur venait, approchait : la porte s’ouvrit.
Elle était debout, dans l’ombre du couloir, les yeux brûlants et agrandis, les bras pendants sur sa robe lâche. Dans une sorte de double vue, il crut deviner qu’elle l’attendait : des excuses se pressaient dans son esprit pour justifier sa longue absence. Mais comme il effleurait de ses lèvres la longue main brune où brillait l’alliance, elle eut un tressaillement rapide et la retira.
L’atelier lui parut changé. Ce n’était pas seulement à cause des toiles plus clairsemées ; le bureau avait été débarrassé de ses bibelots ; il sentait dans l’atmosphère une froideur étrange, comme si l’âme de la pièce eût été frappée d’inertie.
Cependant Élisabeth, accueillant ses excuses avec politesse, s’en couvrait ainsi que d’un bouclier : après tant de circonstances qui avaient absorbé beaucoup de son temps, il était naturel que l’arriéré de travail eût été très lourd.
Elle était assise à contre-jour, dans un des fauteuils paillés, le coude sur l’appui de bois chantourné. Lui, presque en face, son vieux chapeau mou dans les mains. Sa décision ayant été prise si soudainement, il n’avait même pas pensé à changer la cravate fripée de ces derniers jours ; mais peut-être était-il plus touchant, sans apprêts, avec ses cheveux longs et son air de sortir d’un mauvais rêve.
Malheureusement son démon habituel, réveillé en lui, l’engageait encore à dire ce qu’il ne fallait pas. Il s’enfonçait, tête baissée, dans une fausse route : le travail, en effet, l’absorbait beaucoup, il avait des œuvres en train… Sa voix changeait, se dénaturait, pour dépeindre avec une sorte d’emphase qui ne lui ressemblait guère ses projets littéraires, ses conceptions d’art. Il semblait que ce fût un petit discours préparé d’avance, une de ces professions de foi que l’on se récite dans sa chambre pour renoncer à s’en servir le moment venu, tant elles paraissent brusquement gauches et inopportunes. Lui, s’enferrait, le visage un peu coloré, ses énergies accrochées à l’inutile démonstration.
Deux ou trois fois, ayant ôté son lorgnon, tourné vers elle ses yeux découverts, il lui avait trouvé l’air contraint : elle écoutait, avec une expression de patient ennui, comme résignée à une corvée inévitable. Il était évident que rien de tout cela ne l’intéressait.
C’était un fait qu’il ne pouvait plus s’arrêter. Le silence l’accablait pourtant, et plus encore quelque chose au-dessus de lui, qui pesait lourdement sur son esprit ; levant la tête, il vit, bien en face, avec son épaule amputée et son autre bras fendu jusqu’aux doigts, le grand Christ que la guerre avait foudroyé. Une image passa dans ses yeux, la vision d’un amour muet et saccagé dont le reproche les assombrissait. Ce fut comme si son être se vidait brusquement d’orgueil.
Elle sentit soudain ses genoux embrassés, un enlacement inexprimable : cette fois, en larmes, le front dans sa robe, il laissait sangloter son cœur :
— C’est moi,moi seulqui vous ai aimée !
Un vertige passait dans son esprit avec l’impression qu’elle le laissait faire ; et, la serrant éperdument, il écrasait de baisers ses mains, les rassemblait dans les siennes et les pétrissait, comme pour s’en emparer plus profondément ; mais enfin elle se dégageait, avec un geste de ses deux bras qui semblait à la fois l’éloigner et le retenir.
Il se redressa lentement, les genoux tremblants ; à travers ses larmes, elle lui parut d’une pâleur de morte. Ses yeux brillaient extraordinairement, sans qu’il pût distinguer si c’était d’épouvante ou de remords sombre.
Soudain, elle sembla se souvenir, et le regarda fixement :
—Vous seul, interrogea-t-elle, comment osez-vous, que voulez-vous dire ?
Un sanglot profond la secoua.
— Ce n’est pas vrai… Vous n’en savez rien…
Elle s’était abattue sur le canapé, écroulée et répétant avec désespoir :
— Et c’est vous, vous qui me le dites. Ah ! comme c’est lâche !
Lui, penché sur elle, frémissant et bouleversé, la suppliait de se calmer. Il l’avait prise dans ses bras, elle sanglotait sur son épaule, le visage caché dans ses mains ; et il couvrait de baisers ses cheveux sombres, cette tête si lourde et si chère qui s’abaissait peu à peu jusqu’à ses genoux, comme courbée par l’humiliation.
Il ne s’efforçait plus que de la consoler, mais à la tenir enfin dans ses bras, sous sa bouche, toute blessée par lui, à boire ses larmes sur ses joues en feu, la stupeur du mal qu’il avait fait se fondait dans une farouche sensation de joie. Le démon obscur du désir, dans sa chair enivrée par la chaleur de cette autre chair, n’aspirait plus qu’à se rassasier. Son épaule se creusait pour la recevoir, pour offrir un repos à ce front d’errante. D’où venait pourtant cette impression d’un mort gisant à leurs pieds, entre eux, dont il ne pouvait se débarrasser ?
Sa bouche avait presque rejoint sa bouche, s’y appuyant et se retirant, pour revenir plus désespérément insistante comme un appel à ses sources vives ; elle le repoussa, avec faiblesse d’abord, puis avec horreur, et se redressant :
— Allez-vous-en… Allez-vous-en… J’aurais dû me douter que vous me feriez un jour tout ce mal… Qui vous a permis de venir, de parler ainsi ?
Et sur la porte, une dernière fois :
— Vous avez menti !
Le jour s’affaiblissait lentement. Qu’était-il arrivé ? Un moment d’exaspération, des mots cruels, irréparables. Maintenant il était parti. Élisabeth assise, prostrée, sa figure brûlante cachée dans ses mains, sanglotait de honte.
Était-ce possible ? Qu’avait-il fait ? Qu’avait-elle fait d’elle-même ? C’était elle qui avait aux lèvres cette brûlure, et dans sa chair cette blessure rouverte et inavouée. Combien elle détestait l’homme qui l’avait surprise : même rejeté, haï, méprisé, il l’avait tenue dans ses bras. Elle n’était pas sûre de ne lui avoir pas accordé, le temps d’une éternelle seconde, un consentement de ses forces obscures.
Lui aussi avait le droit de la mépriser. Elle, l’admirable, l’irréprochable ! Ah ! qu’il devait se venger par une joie féroce ! Il était de ceux qui n’apportent partout que la contagion du mal et de la misère. En avait-elle autrefois le pressentiment quand elle le fuyait, se détournant de lui, s’irritant de le trouver toujours sur sa route ? Mais pourquoi, imprudente, au lieu de se fier à cette première et sûre impression, s’était-elle prise à ses fausses promesses, à son amitié plus menteuse encore qui souillait de son venin jusqu’à la beauté de ses souvenirs ?
Elle se leva, fit quelques pas, retomba sans force. C’était ici, dans cet atelier… Ces petites toiles décolorées par le crépuscule, ces choses de son passé muettes autour d’elle, tout la condamnait. Mais c’était elle surtout, la femme qu’elle avait été jusqu’à cette heure, qu’elle n’avait pas au fond cessé d’être, qui se dressait pour lui reprocher de l’avoir trahie. Elle avait une chose admirable, son amour, la foi ardente en son amour, la pureté merveilleuse de sa vie entière. C’était cela, son trésor magnifique, qu’elle avait gâché ; c’était sur cela qu’elle pleurait, Ève inconsolable, par elle-même chassée de son paradis. Tant qu’elle avait eu ce trésor intérieur, elle était riche de toute la beauté qu’une femme peut posséder au monde. La laideur lui faisait horreur, cette déchéance intime et profonde que le monde ne verrait pas mais qu’elle aurait toujours sous les yeux, elle et son complice.
« Pourquoi, se demandait-elle, son menton pressé dans ses mains, pourquoi ne me suis-je pas fiée à moi-même ? » Quel abaissement de livrer ses doutes, ses inquiétudes, à celui-là même qui n’attendait que le moment de la perdre, en les exploitant ! La réponse avait fini par jaillir : «C’est moi, moi seul, qui vous ai aimée.» Comment osait-il ? Pouvait-il y avoir pour elle une insulte pire ? Mais elle l’avait bien attirée, par son insistance à le presser, à le questionner, comme pour lui arracher une preuve décisive et qui lui manquait. C’était à elle de garder sa foi, elle seule devait tendre jusqu’à l’héroïsme cette volonté de croire plus forte que tout, qui sauve magnifiquement et recrée l’amour.
Du moins il avait été bien puni, elle lui avait jeté au visage ce qu’il méritait. Qu’attendait-il de cette bassesse ? Georges ne l’avait pas aimée… qu’en savait-il ? D’où lui venait cette suffisance ? Ce n’était pas à un homme comme lui que Georges se fût confié, ni à personne. Quand même un mot malheureux lui eût échappé, qu’était-ce que cela ? On s’irrite, on parle, mais ces mouvements ne sont qu’en surface, étrangers au cœur qui leur résiste ou qui les dément. Ne comprenait-il pas, quand elle s’acharnait à l’interroger, qu’il n’avait qu’une chose à répondre, à cent fois redire, la seule chose profondément vraie : que Georges l’aimait.
« C’est un malheureux, » pensa-t-elle, en marchant dans la grande pièce enténébrée. Une force désordonnée ne lui permettait plus de rester en place. Les impressions les plus diverses se déclanchaient, instantanées et contradictoires, la soulevant de colère ou laissant retomber son âme dans une sorte de pitié pour lui et pour elle. Le poison que ses lèvres lui avaient versé continuait de circuler dans son sang fiévreux. Toutes ses facultés de souffrir s’y embrasaient mystérieusement. C’était bon pourtant, ces baisers presque fraternels, cette joue chaude qui pressait sa tête, cette sensation de pleurer enfin sur une épaule ! Pourquoi n’était-ce pas quelquefois possible ? Puis elle se rappela le frisson brutal… Elle ne pourrait jamais oublier cela, elle ne lui avait pas assez dit qu’elle le détestait.
Les moments de crise, en exaltant les forces à l’extrême, jettent malgré eux les gens dans l’action. Il leur faut, en dépit de toute prudence, se précipiter vers une issue. Élisabeth, étendue sur le canapé, les yeux fermés, essayait en vain de se reposer, de ne plus penser : l’idée fixe ne la lâchait pas, le désir harcelant de revoir Lucien, de s’expliquer coûte que coûte, une dernière fois.
Ce fut alors qu’elle fit cette chose qu’elle ne pourrait jamais oublier, qui lui parut à ce moment-là presque naturelle et dont le souvenir resterait en elle comme une honte : elle mit son chapeau, descendit, enfila des rues ; il pleuvait un peu dans la nuit tombée, de fines gouttes que l’on voyait briller près des réverbères. C’était elle qui montait dans le noir d’un escalier, s’arrêtait devant une porte, regardait la raie de lumière.
Mais lui, lui, ne devait jamais savoir qu’elle était venue, que sa main posée sur le timbre s’était retirée.
Un quart d’heure après, elle était rentrée chez elle, le cœur battant d’avoir marché tellement vite, étouffée de saisissement, poursuivie par la sensation d’être réchappée d’un danger immense.