Le régime normal est donc la monarchie. Mais beaucoup plus prudente que la ruche dont le sort, — et c’est le point faible d’une organisation admirable, — est toujours suspendu à la vie d’une reine unique, la termitière, quant à sa prospérité, est à peu près indépendante du couple royal. Ce qu’on pourrait appeler la « Constitution », la loi fondamentale, y est infiniment plus souple, plus élastique, plus prévoyant, plus ingénieux, et marque un incontestable progrès politique. Si la reine termite, ou plutôt la pondeuse déléguée, car elle n’est pas autre chose, accomplit généreusement son devoir, on ne lui donne pas de rivale. Dès que fléchit sa fécondité, on la supprime en s’abstenant de la nourrir, ou on lui adjoint un certain nombre de coadjutrices. C’est ainsi qu’on a trouvé jusqu’à trente reines dans une colonie non point désorganisée et tombée à l’anarchie et à la ruine, comme y tombe la ruche où se multiplient les pondeuses, mais au contraire, extrêmement forte et florissante. Grâce à l’extraordinaire plasticité de leur organisme qui participe des avantages de l’existence la plus primitive, encore unicellulaire, et de ceux de la vie la plus évoluée ; et peut-être aussi, il faut bien, manque d’autre explication, le conjecturer, grâce à des connaissances chimiques et biologiques encore ignorées de l’homme, les termites semblent pouvoir, à tout moment, quand ils en ont besoin, par une alimentation et des soins appropriés, transformer n’importe quelle larve ou quelle nymphe en insecte parfait, y faire poindre des yeux et des ailes, en moins de six jours, ou tirer du premier œuf venu un ouvrier, un soldat, un roi ou une reine. A cette fin, pour gagner du temps, ils tiennent toujours en réserve un certain nombre d’individus prêts à subir les dernières transformations[8].
[8]On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière, c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la forme et les organes essentiels sont notablement différents ; c’est ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite, qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de corbeilles à pollen, etc.
[8]On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière, c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la forme et les organes essentiels sont notablement différents ; c’est ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite, qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de corbeilles à pollen, etc.
Mais bien qu’ils puissent apparemment le faire, en général, pour des raisons que nous ne pénétrons pas encore, ils ne transforment pas un de ces œufs ou de ces candidats, en reine parfaite, pourvue d’ailes et d’yeux à facettes, c’est-à-dire pareille à celles qui ont pris leur vol par milliers et prête à être fécondée par le roi dans la loge nuptiale. Ils se contentent presque toujours d’en tirer des pondeuses aveugles et aptères qui accomplissent toutes les fonctions d’une reine proprement dite, sans détriment pour la cité. Il n’en va pas de même, comme on sait, chez les abeilles, où l’ouvrière pondeuse qui remplace la souveraine morte, ne donnant le jour qu’à d’insatiables mâles, mène, en quelques semaines, à la ruine et à la mort la colonie la plus riche et la plus prospère.
Autant que peuvent s’en rendre compte les regards de l’homme, il n’y a pas de différence appréciable entre une termitière qui possède une reine authentique et celle qui n’a que des pondeuses plébéiennes. Certains termitologues prétendent que ces pondeuses néotéiniques ne peuvent pas produire de rois ni de reines et que leurs descendants sont privés d’ailes et d’yeux, c’est-à-dire ne deviennent jamais des insectes parfaits. C’est possible, mais insuffisamment démontré, au demeurant sans importance pour la colonie, attendu que ce qui lui est indispensable, c’est une mère d’ouvriers et de soldats, au lieu qu’elle peut aisément se passer d’une fécondation croisée, qui, nous l’avons vu, est extrêmement aléatoire. Au surplus, tout ce qui a trait à ces formes substitutives est encore controversé et l’un des points les plus mystérieux de la termitière.