IV

Ouvrons avec W. W. Froggatt un de ces édifices où grouillent des millions d’existences, bien qu’au dehors on n’y trouve aucune trace de vie, qu’ils semblent aussi déserts qu’une pyramide de granit et que rien ne trahisse l’activité prodigieuse qui y fermente jour et nuit.

Comme je l’ai déjà dit, l’exploration n’est pas facile, et avant W. W. Froggatt, bien peu de naturalistes avaient obtenu des résultats satisfaisants. Améliorant les méthodes antérieures et mieux outillé que ses devanciers, l’éminent entomologiste de Sidney fait d’abord scier le nid par le milieu, puis obliquement de haut en bas. Ses observations, jointes à celles de T. J. Savage, nous donnent une idée générale et suffisante de la distribution de la termitière.

Sous une coupole de bois mâché et granulé d’où rayonnent de nombreux passages, au centre de la cité, à 15 ou 30 centimètres au-dessus de la base, se trouve une masse ronde de grosseur variable, selon l’importance de la termitière, mais qui, agrandie aux proportions humaines, serait plus vaste et plus haute que le dôme de Saint-Pierre de Rome. Elle est formée de minces couches d’une matière ligneuse, assez molle, qui s’enroulent concentriquement comme du papier brun. C’est ce que les entomologistes anglais appellent la «Nursery», que nous nommerons le Nid et qui correspond aux rayons à couvain de nos abeilles. Il est généralement plein de millions de petites larves, pas plus grosses qu’une tête d’épingle, et les murs, apparemment pour en assurer la ventilation, sont percés de milliers d’ouvertures minuscules. La température y est sensiblement plus élevée que dans d’autres parties de la termitière, car il semble que les termites aient connu bien avant nous les avantages d’une sorte de chauffage central. Toujours est-il que lorsque la fraîcheur de l’air extérieur la rend plus sensible, la chaleur contenue dans le nid est telle que T. J. Savage ayant un jour ouvert assez brusquement les grandes galeries du centre et voulant y regarder de trop près, recula devant le souffle chaud qui le frappa au visage, manqua, dit-il, de lui couper la respiration et embua complètement les verres de son lorgnon.

Comment cette température constante, qui est pour les termites une question de vie ou de mort, puisqu’un écart de 16° suffit à les tuer, est-elle entretenue ? T. J. Savage l’explique par la théorie du thermosiphon, la circulation de l’air chaud et de l’air froid étant assurée par des centaines de couloirs qui parcourent tout le logis. Quant à la source de chaleur qui, selon les heures et les saisons, ne doit pas être uniquement solaire, elle est probablement alimentée par la fermentation d’amas d’herbes ou de débris humides.

Rappelons que les abeilles règlent également à volonté, la température générale de la ruche et celle de ses diverses parties. Cette température, durant l’été, ne dépasse pas 85° Fahrenheit et, l’hiver, ne descend pas au-dessous de 80°. La constante thermique est assurée par la combustion des aliments et par des équipes de ventileuses. Dans la grappe où s’élabore la cire, elle s’élève jusqu’à 95° grâce à la suralimentation des cirières.

Des deux côtés de cette « Nourricerie » d’où des galeries mènent vers de plus belles chambres, des œufs blancs et oblongs sont empilés en petits tas, comme des grains de sable. Ensuite, en descendant, nous arrivons à l’appartement qui renferme la reine. Des voûtes le soutiennent ainsi que les pièces adjacentes. Le sol est parfaitement uni et le plafond, bas et cintré, ressemble au dôme que formerait un verre de montre. Il est impossible à la reine de quitter cette cellule, tandis que les ouvriers et les soldats qui la soignent et la gardent entrent et sortent librement. Cette reine, d’après les calculs de Smeathmann, est vingt ou trente fois plus grosse que l’ouvrier. Cela semble vrai pour les espèces supérieures, notamment leTermes Bellicosuset leNatalensis; car la taille de la reine est généralement en rapport direct avec l’importance de la colonie. Pour les espèces moyennes, T. J. Savage a constaté que dans un nid où l’ouvrier pèse dix milligrammes, la reine en accuse douze mille. Par contre, chez les espèces primitives, lesCalotermes, par exemple, la reine est à peine plus grande que l’insecte ailé.

La loge royale est du reste extensible et on l’élargit à mesure que prospère l’abdomen de la souveraine. Le roi l’habite avec elle, mais on ne l’aperçoit guère, étant presque toujours épouvanté et modestement caché sous l’énorme ventre de son épouse. Nous reparlerons des destinées, des malheurs et des prérogatives de ce couple royal.

De ces loges, de grands chemins descendent vers les sous-sols où s’ouvrent de vastes salles soutenues par des piliers. Les emménagements en sont moins connus, car pour les explorer il faut d’abord les démolir à coups de hache ou de pioche. Tout ce qu’on peut savoir, c’est que là, comme du reste autour des loges, se superposent d’innombrables cellules occupées par des larves et des nymphes à divers stades de leur évolution. Plus on descend, plus augmentent le nombre et la taille des jeunes termites. Là aussi se trouvent les magasins où s’entassent le bois mâché et l’herbe coupée en tout petits morceaux. Ce sont les provisions de la colonie. Du reste, en cas de disette, quand manque le bois frais, les murs mêmes de tout l’édifice fournissent, comme dans les contes de fées, les vivres nécessaires, étant fait de matière excrémentielle, c’est-à-dire, dans le monde qui nous occupe, éminemment comestible.

Chez certaines espèces, une partie importante des étages supérieurs est réservée à la culture de champignons spéciaux qui remplacent les protozoaires que nous retrouverons au chapitre suivant et qui comme eux sont chargés de transformer le vieux bois ou l’herbe sèche afin de les rendre assimilables.

Dans d’autres colonies, on trouve de véritables cimetières installés à la partie supérieure du monticule. Il est permis de supposer qu’en cas d’accident ou d’épidémie, les termites de ces colonies ne pouvant marcher du même pas que la mort et consommer en temps utile les cadavres qu’elle multiplie outre mesure, les entassent près de la surface afin que la chaleur du soleil les dessèche rapidement. Ensuite, ils les réduisent en poudre et forment ainsi une réserve de vivres dont ils nourrissent la jeunesse de la cité.

LeDrepanotermes Silvestria même des réserves vivantes, de la viande sur pied, bien que l’expression soit ici tout à fait impropre, la viande en question n’ayant plus aucun moyen de locomotion. Quand, pour une raison que nous ne pénétrons pas, le gouvernement occulte de la termitière estime que le nombre de nymphes dépasse le nécessaire, on parque dans des chambres spéciales celles qui sont de trop, après leur avoir coupé les pattes, afin qu’à se mouvoir sans utilité, elles ne perdent pas leur embonpoint, puis on les mange au fur et à mesure des besoins de la communauté.

Chez ces mêmesDrepanotermeson découvre des installations sanitaires. Les déjections sont accumulées dans les réduits où elles durcissent et deviennent sans doute plus savoureuses.

Voilà, dans leurs grandes lignes, les emménagements de la termitière. Ils sont du reste assez variables, car il n’existe pas, nous aurons plus d’une fois l’occasion de le constater, d’animal moins routinier que notre insecte et qui sache, aussi habilement, aussi souplement que l’homme, se plier aux circonstances.


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