«Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes présentée à l’hôtel pour me parler...»
«Votre lettre, que je reçois à l’instant, me confirme ce que m’avaient déjà appris mes domestiques, c’est-à-dire que deux fois en mon absence, samedi soir et dimanche matin, vous vous êtes présentée à l’hôtel pour me parler...»
Ainsi, la pénétration de MlleMarguerite l’avait bien servie...
Toute cette histoire de parents haut placés à visiter n’était qu’un prétexte imaginé par l’honnête gouvernante pour assurer sa liberté!...
Le marquis, cependant, continuait:
«Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance.
«Je regrette d’autant plus de ne m’être pas trouvé chez moi, que j’ai à vous donner des instructions de la dernière importance.
«Nous touchons, sachez-le, au moment décisif. J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce maudit P. F., si tenté qu’on daigne se rappeler de lui après le petit désagrément que nous lui avions ménagé chez la d’Argelès...»
P. F... Ces initiales, manifestement désignaient Pascal Férailleur.
MlleMarguerite avait donc eu raison de répondre de lui comme d’elle-même!...
Il était innocent et elle tenait une irrécusable preuve de son innocence...
Valorsay, le misérable, avouait, et avec quelle impudente désinvolture, son lâche et abominable crime.
Mais elle poursuivit:
«Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretempshors de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras...»
«Le coup de théâtre est monté, qui, à moins d’un contretempshors de toutes les probabilités, doit jeter l’enfant entre mes bras...»
Un frisson d’horreur secoua les épaules de MlleMarguerite.
L’enfant... c’était elle, évidemment.
«Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis placer cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai, je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance n’opère pas le miracle qu’il me faut...«Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le sac...«Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me gêneraient, je les briserais comme verre...«Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc, après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne manquez pas de m’apporter les renseignementsque je vous demande relativement au docteur Jodon.«Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V...»
«Grâce au concours d’un de mes amis, ajoutait la lettre, je puis placer cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas seule... Mais, au moment où elle se croira perdue, j’interviendrai, je la sauverai, et ce sera bien le diable si la reconnaissance n’opère pas le miracle qu’il me faut...
«Tout ira bien... Cependant tout irait mieux encore si le médecin qui a soigné M. de C... à ses derniers moments, et dont vous m’avez parlé, le docteur Jodon, si j’ai bonne mémoire, consentait à nous donner un coup d’épaule... Quelle espèce d’homme est-ce?... Si c’était un homme accessible aux séductions de quelques billets de mille francs, je dirais dès aujourd’hui: L’affaire est dans le sac...
«Votre conduite, jusqu’ici, est un chef-d’œuvre qui sera recompensé au-delà de vos espérances... Vous savez, chère dame, si je suis ingrat!... Laissez les F... continuer leur manége, et même ayez l’air de les favoriser... Je ne les crains pas... Je parierais que j’ai vu clair dans leur jeu et que j’ai deviné pourquoi ils veulent que la petite épouse M. leur fils... Le jour où ils me gêneraient, je les briserais comme verre...
«Malgré les explications que je vous donne pour votre gouverne, il est indispensable que je vous voie... Je vous attends donc, après-demain mardi, entre trois et quatre heures. Surtout ne manquez pas de m’apporter les renseignementsque je vous demande relativement au docteur Jodon.
«Sur quoi, chère dame, toutes mes amitiés. V...»
Et en post-scriptum il y avait:
«En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous... C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses...»
«En venant, mardi, rapportez aussi cette lettre: nous la brûlerons ensemble... N’allez pas vous imaginer que je me défie de vous... C’est qu’il n’y a rien de perfide comme les paperasses...»
Durant plus d’une minute, MlleMarguerite demeura écrasée de l’impudence du marquis de Valorsay, tout étourdie de cette lettre obscure et si claire à la fois et dont chaque ligne était une menace pour l’avenir...
La réalité dépassait ses pires appréhensions.
Mais elle secoua cette torpeur, comprenant toute la gravité de sa situation, combien les instants étaient précieux, et qu’il importait de prendre un parti sur-le-champ. Terrible fut alors son indécision. Que résoudre, que faire?
Remettrait-elle simplement la lettre à sa place, et continuerait-elle, comme si rien n’était, son rôle de dupe?... Non, ce n’était pas possible... Il y eût eu de la démence à se dessaisir ainsi de cette preuve flagrante de l’infamie du marquis.
D’un autre côté, garder la lettre, c’était provoquer une enquête et un esclandre... M. de Valorsay serait atteint mais non terrassé, et on ne saurait rien de ces projets qui nécessitaient l’intervention du médecin.
L’idée lui vint d’abord de courir chez son vieil ami le juge de paix... Mais le trouverait-elle?... Il demeurait fort loin et le temps pressait...
Alors elle songea à se rendre chez un homme d’affaires, chez un notaire, chez un juge... Elle montrerait la lettre, on en prendrait copie... Mais non, ce moyen ne valait rien, le marquis aurait ensuite la ressource de nier...
Elle se désespérait, elle s’accusait d’ineptie, quand une inspiration, soudaine comme l’éclair déchirant la nuit, illumina son cerveau.
—O Pascal! nous sommes sauvés!... s’écria-t-elle.
Aussitôt, sans plus réfléchir, elle jeta un manteau sur ses épaules, noua au hasard un chapeau sur sa tête, et sans rien dire à personne sortit.
Malheureusement elle ne connaissait pas le quartier, et quand elle arriva à l’angle de la rue Pigalle et de la rue Notre-Dame-de-Lorette, l’embarras la prit.
Tremblant de s’égarer, elle entra chez l’épicier dont le magasin occupe le coin, et d’une voix troublée:
—Voudriez-vous, monsieur, demanda-t-elle, m’indiquer un photographe aux environs...
Sa physionomie égarée donnait à cette demande une telle singularité, que l’épicier la toisa pour s’assurer qu’elle ne se moquait pas de lui.
—Vous n’avez qu’à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette, répondit-il enfin, et dans le bas, à main gauche, vous trouverez la photographie Carjat.
—Merci!...
L’épicier s’avança jusque sur le seuil de son magasin pour la suivre des yeux.
—Voilà, pensait-il, une jeune dame qui n’a pas la tête bien solide.
Ses allures, en effet, étaient si extraordinaires et siprécipitées, qu’on se retournait sur son passage... Elle le remarqua, et faisant effort sur elle-même ralentit sa marche.
Aussi bien, elle approchait de l’endroit qu’on lui avait indiqué... Bientôt, de chaque côté d’une porte cochère, elle aperçut des cadres pleins de portraits, et au-dessus le nom qu’on lui avait dit: E. Carjat.
Elle entra... A droite de la vaste cour, sur la porte d’un élégant pavillon, un homme était debout, MlleMarguerite s’approcha de lui, et demanda:
—M. Carjat?
—C’est ici, répondit l’homme. Madame vient pour une photographie?
—Oui.
—Alors que madame prenne la peine de passer, elle n’attendra pas longtemps, il n’y a guère que quatre ou cinq personnes à faire poser.
Quatre ou cinq personnes!... Combien cela exigerait-il de temps, une demi-heure, deux heures? MlleMarguerite n’en avait même pas l’idée.
Ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait pas une seconde à perdre, c’est que MmeLéon pouvait rentrer en son absence et tout découvrir... Et pour comble, elle se rappelait maintenant qu’elle n’avait même pas fermé le tiroir de la commode!...
—Je ne puis attendre, fit-elle d’un ton bref, il faut que je parle à M. Carjat, à l’instant...
—Cependant, madame...
—A l’instant, vous dis-je. Allez le prévenir... qu’il vienne!...
Son accent était si impérieux, il y avait tant de despotismedans son regard, que l’homme n’hésita plus... Il la fit entrer dans un petit salon en lui disant:
—Que madame veuille bien s’asseoir, je vais avertir monsieur...
Elle s’assit... ses jambes fléchissaient. Elle commençait à se rendre compte de l’étrangeté de sa démarche, à douter du résultat et à s’étonner de sa hardiesse.
Mais elle n’eut pas le temps de préparer ce qu’elle voulait dire. Un homme, encore jeune, portant moustache et royale, vêtu d’un veston de velours, entra, et, s’inclinant devant elle, d’un air quelque peu surpris:
—Vous désirez me parler, madame?... fit-il.
—J’ai à vous demander, monsieur, un service immense.
—A moi?
Elle sortit de sa poche la lettre de M. de Valorsay, et la lui montrant:
—Je viens, monsieur, reprit-elle, vous supplier de me photographier la lettre que voici... mais tout de suite, là, devant moi, vite, bien vite!... Il y a l’honneur de deux personnes dans chacune des minutes que je perds!...
La violence était visible, que se faisait pour parler MlleMarguerite... Ses joues s’empourpraient et elle tremblait comme la feuille...
Cependant, son attitude restait fière, la flamme des inspirations généreuses brillait dans ses grands yeux noirs, et on sentait à son accent la sérénité d’une âme forte, résolue de lutter jusqu’aux plus terribles extrémités pour une cause noble et juste.
Ce contraste frappant, ce combat entre les pudiquestimidités de la jeune fille et la virile énergie de l’amante, lui prêtaient un charme étrange et pénétrant dont l’artiste n’essaya même pas de se défendre.
Si insolite que fut la requête, il n’hésita pas.
—Je suis prêt à faire ce que vous désirez, madame, répondit-il en s’inclinant.
—Oh!... monsieur, comment reconnaître jamais...
Il ne l’écoutait plus.
Ne pouvant retourner dans la salle où cinq ou six clients attendaient, non sans impatience, leur tour de poser, il venait d’appeler un de ses employés et lui commandait d’apporter bien vite l’appareil dont il avait besoin.
MlleMarguerite s’était interrompue, mais dès qu’il eut achevé de donner ses instructions:
—Peut-être vous hâtez-vous trop, monsieur, commença-t-elle... Vous ne m’avez pas permis de m’expliquer, et c’est peut-être l’impossible que je souhaite... Je suis venue au hasard, sans renseignements, m’en remettant à une inspiration... Avant de vous mettre à l’œuvre, il faut savoir si ce que vous ferez peut répondre à mes intentions...
—Parlez, madame.
—Les épreuves que vous obtiendrez seront-elles bien conformes au modèle?...
—En tout.
—L’écriture sera pareille, trait pour trait?
—Ce sera la même, absolument.
—De telle sorte que si on venait à présenter une de vos photographies à la personne qui a écrit la lettre...
—Cette personne ne pourrait pas plus renier son écriture que si on lui présentait sa lettre même...
—Et l’opération ne laissera aucune trace?...
—Aucune.
Un sourire de triomphe passa sur les lèvres de MlleMarguerite.
C’était bien là ce qu’elle avait pensé. Sur ces conditions reposait le plan de défense qu’elle avait soudainement conçu...
Et pourtant un doute encore faisait ombre à ses espérances... Elle était bien décidée à le lever, mais au moment d’interroger, toutes sortes de scrupules inquiétants la retenaient... C’était le secret de ses projets qu’elle allait livrer...
La nécessité lui fit surmonter les hésitations et d’une voix un peu altérée:
—Encore une question, monsieur, reprit-elle... Je suis une pauvre ignorante, excusez-moi et instruisez-moi... Cette lettre que je tiens sera rendue demain à son auteur, et il la brûlera... Si, plus tard, un... procès survenait et qu’il me fallût prouver certaines choses qu’on nierait et qu’établit cette lettre, les juges admettraient-ils comme preuve une de vos photographies?
L’artiste fut un moment à répondre.
Maintenant, il s’expliquait la démarche de MlleMarguerite et l’importance qu’elle attachait à un fac-simile... mais cela donnait une gravité imprévue au service qu’il allait rendre et jusqu’à un certain point, estimait-il, engageait, non précisément sa responsabilité, mais sa conscience.
A une époque où le «chantage» de plus en plus, devientune industrie courante, où l’abominable trafic des correspondances compromettantes se fait presque au grand soleil, il était naturel qu’il hésitât à fournir à une inconnue le moyen de conserver une lettre, une preuve, que son auteur—elle-même l’avouait—se proposait de détruire...
Il réfléchissait donc, et en même temps il enveloppait MlleMarguerite d’un regard perspicace, comme s’il eût espéré lire jusqu’au fond de sa conscience...
Était-il possible qu’avec ce front noble et pur, avec ces yeux où brillait la franchise, cette belle jeune fille méditât quelque lâche et ténébreuse perfidie...
Non, il ne pouvait le croire... A qui donc se fier si une telle physionomie mentait...
Une objection le détermina.
Il songea qu’il resterait forcément maître des épreuves, et il se dit que selon le contenu de la lettre il les livrerait ou les anéantirait...
—Mes fac-simile feraient certainement preuve en justice, madame, répondit-il, et même, ce ne serait pas la première fois qu’un tribunal rendrait un arrêt sur des pièces photographiées par moi...
Cependant l’employé était revenu rapportant l’appareil, et avec son aide le photographe le monta et le déposa dans le petit salon.
Puis, lorsque tout fut prêt:
—Veuillez me donner la lettre, madame, demanda-t-il.
Elle eut une seconde de perplexité, oh! rien qu’une seconde...
La loyale et bienveillante figure de l’artiste lui disaitque celui-là ne la trahirait pas, qu’il lui donnerait plutôt secours et assistance...
Elle tendit donc la lettre du marquis de Valorsay, en prononçant, d’un air de dignité triste:
—C’est mon honneur et mon avenir, monsieur, que je remets entre vos mains... Et je suis sans inquiétude, je ne crains rien.
Lui comprit ce qui avait dû se passer en elle, qu’elle n’osait lui demander le secret, ou qu’elle l’avait jugé inutile...
Il eut pitié, et ses derniers soupçons s’envolèrent.
—Je lirai cette lettre, madame, dit-il, mais je serai le seul à la lire, je vous en donne ma parole... Personne que moi ne verra les épreuves.
Émue, elle lui tendit la main, qu’il serra, et dit simplement:
—Merci... c’est m’obliger deux fois que de m’obliger ainsi...
Obtenir d’une lettre un fac-simile absolument parfait, est une opération délicate et parfois assez longue.
Au bout de vingt minutes, cependant, le photographe possédait deux clichés qui lui promettaient des épreuves superbes.
Il les considéra d’un air satisfait; puis, rendant la lettre à MlleMarguerite:
—Avant trois jours les fac-simile seront prêts, madame, et si vous voulez me dire à quelle adresse je dois les envoyer...
Elle tressaillit à ces mots, et vivement:
—Ne les envoyez pas, monsieur, fit-elle, gardez-vous en bien... Mon Dieu!... tout serait perdu si on venait àsavoir... Je viendrai les chercher, ou je les enverrai prendre...
Et, sentant bien que confiance oblige:
—Mais je ne me retirerai pas, monsieur, ajouta-t-elle, sans me faire connaître... Je suis MlleMarguerite de Chalusse...
Et elle sortit, laissant l’artiste tout surpris de l’aventure et ébloui de sa beauté...
Il y avait à ce moment un peu plus d’une heure qu’elle avait quitté la maison de M. de Fondège...
—Comme le temps passe!... murmurait-elle, en hâtant le pas autant qu’il lui était possible sans se faire remarquer, comme le temps passe!...
Néanmoins, si pressée qu’elle fût de rentrer, elle s’arrêta et perdit cinq minutes dans un magasin de mercerie de la rue Notre-Dame-de-Lorette, où elle acheta des rubans noirs et quelques menus objets de deuil.
Ne lui faudrait-il pas expliquer et justifier sa sortie, si les domestiques, ainsi que c’était possible et même probable, venaient à en parler?...
Elle pensait à tout.
Mais le cœur lui battait à rompre sa poitrine, en montant l’escalier du «général,» et l’angoisse suspendait sa respiration, quand elle sonna...
C’est que le succès de son expédition et de tous ses projets était subordonné à une circonstance indépendante de son action, et contre laquelle toute son habileté ne pouvait rien...
Que Mmede Fondège et MmeLéon fussent rentrées, et la soustraction de la lettre était découverte!
Heureusement, ce n’est pas en une heure qu’on achèteles matériaux d’une toilette comme celle que rêvait «la générale...» Ces dames étaient encore dehors et MlleMarguerite retrouva tout dans l’état où elle l’avait laissé...
Soigneusement elle replaça la lettre dans le tiroir, le referma et remit la clef dans la poche de la robe de MmeLéon.
Alors, elle respira, et, pour la première fois depuis six jours, elle eut un mouvement de joie...
Désormais, sans que le marquis de Valorsay s’en doutât, elle le tenait... Quoi qu’il entreprît contre elle, quelle que fût la trame savante qu’il avait ourdie pour la perdre, et paraître ensuite la sauver, elle ne le craignait plus...
Il brûlerait sa lettre le lendemain, et penserait ainsi anéantir toutes les preuves de son infamie... Et pas du tout, elle, au moment décisif, quand le marquis croirait triompher, elle tirerait pour ainsi dire cette lettre du néant, et l’en écraserait. Et c’était elle, une jeune fille, qui jouait ce fourbe insigne!...
—Je n’ai pas été indigne de Pascal, se disait-elle avec une douce trépidation d’orgueil.
Mais MlleMarguerite n’était pas de ces faibles qu’un sourire de la destinée enivre et qui, imprudents, s’endorment dans la vanité d’un premier succès...
La fièvre de l’action tombée, elle eût été disposée à s’amoindrir plutôt qu’à s’exagérer l’avantage qu’elle venait de remporter.
C’est qu’elle voulait la victoire complète, éclatante...
C’était peu, à ce qu’il lui semblait, de démasquer le marquis de Valorsay, elle était résolue à pénétrer jusqu’au plus profond de ses desseins, décidée à lui arracher le secret de son acharnement à la poursuivre...
Puis, elle avait beau se sentir une arme formidable, elle ne pouvait se défendre d’appréhensions sinistres en songeant aux menaces de la lettre du marquis.
«Grâce au concours d’un de mes amis, écrivait-il,je puis placer cette fière personne dans une position terrible, très-périlleuse, et d’où elle ne sortirait probablement pas seule...»
Cette phrase ne devait plus sortir de la mémoire de MlleMarguerite.
Qu’était-ce que ce danger suspendu au-dessus de sa tête, d’où viendrait-il, comment et sous quelle forme?... Quelle machination abominable n’y avait-il pas à attendre du misérable qui avait froidement déshonoré Pascal?... Comment l’attaquerait-il, elle?... S’en prendrait-il à sa réputation de jeune fille ou à sa personne?... Devait-elle trembler d’être attirée dans quelque guet-apens ignoble, et abandonnée aux outrages d’abjects scélérats!...
Mille souvenirs affreux du temps où elle était apprentie charrièrent tout son sang à son cerveau.
—Je ne sortirai plus sans être armée, pensa-t-elle, et malheur à qui porterait la main sur moi!...
Ah!... n’importe, le vague de la menace en doublait l’effroi. Il n’est pas de vaillance capable d’envisager froidement un péril inconnu, mystérieux, toujours imminent et qui ne laisse pas de relâche à la pensée:
Et ce n’était pas tout...
Le marquis n’était pas son seul ennemi... Elle avaittout, de même, à redouter des Fondège, ces dangereux hypocrites qui ne l’avaient attirée chez eux que pour l’y égorger plus sûrement...
M. de Valorsay écrivait que les Fondège ne l’inquiétaient pas et qu’il avait vu clair dans leur jeu... Quel était donc leur jeu?... Ils tenaient à ce qu’elle devînt la femme de leur fils, jusqu’où pousseraient-ils la contrainte?...
Enfin, une suprême terreur achevait de bouleverser son âme, l’instant d’avant pleine de sécurité et d’espérance...
Quand on l’attaquerait, lui laisserait-on le temps de se reconnaître et de faire usage du fac-simile de la lettre!...
—Il faut, pensa-t-elle, que je révèle mon secret à un homme sûr qui me vengerait...
Heureusement, elle avait un ami à qui se confier: le vieux juge de paix...
Déjà elle avait songé à le consulter. Sa conduite, jusqu’ici, avait été à la hauteur des circonstances, mais elle sentait bien qu’à mesure que les événements se précipiteraient, il faudrait pour les dominer une expérience plus mûre que la sienne.
Elle était seule, elle n’avait à se défier d’aucun espionnage immédiat, il y eût eu folie à ne pas profiter des quelques instants de liberté qui lui étaient laissés.
Elle sortit donc son buvard de sa malle, et après s’être barricadée pour éviter une surprise, elle se mit à écrire pour son vieux conseiller le récit des événements qui s’étaient succédé depuis leur dernière entrevue.
Avec une rare précision et une minutieuse abondancede détails, elle lui dit tout. Elle lui transcrivit la lettre de M. de Valorsay en lui donnant assez d’indications pour qu’en cas de malheur il pût en aller retirer les épreuves à la photographie Carjat...
Sa lettre achevée, elle ne la ferma pas.
—S’il survient quelque chose avant que je puisse la jeter à la poste, se disait-elle, je l’ajouterai.
Elle s’était hâtée tant qu’elle avait pu, croyant à tout moment entendre rentrer Mmede Fondège et MmeLéon...
Appréhension bien chimérique, en vérité.
Il était près de six heures, quand les deux «coureuses de magasins» reparurent, harassées à ce qu’elles disaient d’un si étonnant travail, mais rayonnantes...
Outre qu’elle avait acheté tout ce qu’exigeait sa fameuse toilette, «la générale» avait trouvé «un solde» de dentelles d’une rare beauté, et ma foi! elle en rapportait pour quatre mille francs.
—Il est de ces occasions qu’on ne doit pas laisser échapper, disait-elle, en étalant son emplette... Et, d’ailleurs, il en est des dentelles comme des diamants, il est sage d’en acheter tant qu’on peut... cela reste. Ce n’est pas une dépense, c’est un placement.
Raisonnement subtil, qui a coûté cher à plus d’un mari.
La gouvernante, elle, montrait fièrement à sa «chère demoiselle» une superbe confection, dont Mmede Fondège lui avait fait présent!...
—Allons, pensa MlleMarguerite, l’argent ne coûte guère, dans cette maison!...
C’était même à supposer qu’il ne coûtait rien du tout.
«Le général» étant rentré peu après, amenant à dîner un de ses amis, on se mit à table, et MlleMarguerite apprit que pas plus que sa femme, le digne homme n’avait perdu sa journée.
Lui aussi il tombait de fatigue, et véritablement il y avait de quoi.
Tout d’abord, il avait acheté les chevaux de cet aimable gentilhomme qui venait de faire «le plongeon,» et il les avait eus pour 5,000 fr., une bouchée de pain, vu leur beauté... Moins d’une heure après, il en avait refusé presque le double d’un amateur célèbre, M. de Breulh-Faverlay... Cette excellente spéculation l’ayant mis en goût, il était allé rôder autour d’un fort beau cheval de selle, et comme on le lui avait laissé pour cent louis, il n’avait pas su résister... Ce n’était pas une folie, certain qu’il était de le revendre avec mille francs au moins de bénéfice quand il voudrait.
—De sorte, remarqua son ami, que si vous achetiez tous les jours un cheval pareil, vous vous feriez, par an, 365,000 livres de rentes...
Était-ce une simple plaisanterie, comme on en fait à ces gens qui ont la manie de se vanter de marchés fabuleux?... Le mot avait-il une portée plus sérieuse et tout à fait blessante?...
C’est ce que MlleMarguerite ne put discerner.
Le positif, c’est que «le général» prit gaiement l’observation, et n’en continua pas moins allègrement à donner l’emploi de sa journée...
Ayant les chevaux, il s’était inquiété d’une voiture, et il en avait trouvé une toute neuve, qu’un prince Russe avait laissée pour compte et que pour cette raison le carrossierlui avait vendue à perte... Aussi, pour récompenser ce brave homme, avait-il fait, en outre, l’acquisition d’un coupé.
Enfin, il avait loué, rue Pigalle, à deux pas, une écurie et une remise, et il attendait le lendemain un cocher et un palefrenier.
—Et tout cela, observa gravement Mmede Fondège, nous coûtera moins cher que l’exécrable voiture que nous avions la niaiserie de louer à l’année!... Oh! je sais ce que je dis, j’ai fait mes calculs... Tous les mois, avec les pourboires et les suppléments, j’en avais pour bien près de mille francs... trois chevaux et un cocher ne nous reviendront pas à cela... Et quelle différence!... Au moins nous tiendrons notre rang et ne serons pas écrasés par des gens de rien... Je n’aurai plus à rougir des rosses exténuées que le loueur me fournissait, ni à endurer l’insolence des gens qu’il employait... J’avais jusqu’ici reculé devant la première dépense... elle est faite... j’en suis contente. Nous regagnerons cela sur autre chose.
—Sur les dentelles, sans doute!... pensait MlleMarguerite, qui toute la soirée eut à subir des projets d’économie pour le moins aussi ingénieux.
Elle était exaspérée, quand vers minuit elle regagna sa chambre, et pour la dixième fois elle répétait:
—Mais pour qui donc me prennent-ils!... Me supposent-ils donc idiote, qu’ils étalent devant moi ce qu’ils ont volé à mon père, ce qu’ils m’ont volé!... Que des filous vulgaires se fassent prendre faute de pouvoir se tenir de dépenser follement le produit de leurs vols, on le comprend, mais eux!... Ils ont perdu la tête.
Depuis un moment déjà MmeLéon était couchée,MlleMarguerite s’assura qu’elle dormait, et reprenant la lettre au vieux juge de paix, elle y ajouta cepost-scriptum:
P. S. «Impossible de conserver l’ombre d’un doute... D’après mon calcul, M. et Mmede Fondège ont aujourd’hui jeté au vent plus de 20,000 francs...
«Cette impudence ne viendrait-elle pas de la certitude où ils sont qu’il n’existe aucune preuve du crime et qu’on ne peut les attaquer?...
«Cependant, ils m’ont encore parlé de leur fils, le lieutenant Gustave de Fondège, on me le présentera demain...
«Demain, aussi, entre trois et quatre heures, je me rendrai chez l’homme qui peut me découvrir la retraite de Pascal, chez M. Isidore Fortunat... J’espère pouvoir m’esquiver assez facilement, parce qu’à ce moment-là MmeLéon sera chez le marquis de Valorsay.—M...»
La vieille histoire du talon d’Achille sera éternellement vraie.
Humble ou puissant, fort ou faible, il n’est personne qui n’ait un défaut à sa cuirasse, un endroit vulnérable par excellence, une certaine place secrète où les blessures sont plus terribles et plus cuisantes.
L’endroit faible de M. Isidore Fortunat, c’était sa caisse.
Le frapper là, c’était l’atteindre aux sources mêmes de la vie. C’était le toucher au point où s’était retiré tout ce qu’il avait de sensibilité.
C’est dans cette bienheureuse caisse, et non dans sa poitrine, que palpitait véritablement son cœur... Par elle, il jouissait ou souffrait, heureux quand elle se gonflait à la suite de quelque brillante opération bien conduite,désespéré s’il la voyait se vider après quelque mauvaise affaire imprudemment engagée.
Cela explique ses tortures, ce dimanche maudit où, congédié brutalement par le spirituel M. Wilkie, il regagnait son logis en compagnie de son employé Victor Chupin.
Cela dit aussi ce qu’il y avait de profondément réel dans cette haine qu’il vouait au marquis de Valorsay et au vicomte de Coralth...
L’un, le marquis, d’un seul coup de filet, lui raflait quarante mille francs en beaux écus vivants et frétillants...
L’autre, le vicomte, venait de lui couper subitement l’herbe sous le pied et lui enlevait la prime magnifique de l’héritage de Chalusse, prime qu’il avait considérée comme acquise et déjà en sac.
Et non-seulement il était volé, dépouillé, escroqué,—il employait ces expressions,—mais il était joué, dupé, roulé, berné!... Et par qui?... par des gens qui ne faisaient pas comme lui profession d’être habiles... Lui, l’homme d’affaires impeccable, être victime de vulgaires «amateurs!»
Comme du vitriol versé sur une plaie vive, le fiel de l’amour-propre déchiré exaspérait la blessure saignante de sa cupidité.
En pareille occurrence, les menaces d’un tel homme avaient une effrayante portée... L’argent est froid, dit-on, mais il est dur, et c’est pour cela que ses vengeances sont implacables.
Et c’est en ce moment, lorsque M. Isidore Fortunat venait de jurer avec d’épouvantables blasphèmes la pertedu marquis de Valorsay et du vicomte de Coralth, c’est à cette heure précise que sa gouvernante, l’austère MmeDodelin lui remit la lettre de MlleMarguerite...
Il la lut avec un sentiment d’immense stupeur, par trois fois, en se frottant les yeux, et tout haut comme s’il eût eu besoin de se prouver qu’il était bien éveillé.
«—Mardi, répétait-il, après-demain... chez vous... entre trois et quatre heures... il faut que je vous parle!...»
Si étrange était son attitude, tant de passions diverses et violentes bouleversaient son visage habituellement impassible, que MmeDodelin, brûlant de curiosité, restait plantée devant lui, bouche béante, sans haleine, regardant de tous ses yeux, écoutant à pleines oreilles...
Il s’en aperçut, et d’un ton furieux:
—Que faites-vous là?... C’est se moquer! Vous m’épiez, je crois! Retournez donc voir à votre cuisine si j’y suis...
Elle s’enfuit, effrayée et lui-même passa dans son cabinet.
La réflexion faisant son œuvre, son cœur bondissait de joie, et il ricanait méchamment à l’espoir d’une revanche prochaine.
—Elle a du flair, grommelait-il, cette petite, et aussi de la chance... Elle choisit pour s’adresser à moi le jour où j’ai résolu de la défendre et de réhabiliter son amoureux, cet imbécile d’honnête homme qui s’est laissé déshonorer par les plus vils gredins... Je me proposais de me mettre à sa recherche, elle vient à moi... J’allais lui écrire, elle m’écrit... Qu’on dise donc après qu’il n’y a pas une Providence!...
Comme beaucoup de gens, M. Fortunat croyait pieusement à la Providence, quand les événements tournaient à son gré...
Dans le cas contraire, il la niait.
—Si la petite a de l’aplomb, poursuivit-il, et elle me paraît n’en pas manquer, si son amoureux a de la «poigne,» le Valorsay et le Coralth seront en liquidation fin courant, au plus tard... Et dame!... pas de concordat!... Et s’il faut dépenser dix mille francs pour les couler, et que ni MlleMarguerite, ni M. Férailleur ne les aient, eh bien!... je les leur avancerai... à cinq,... sans commission... Je les dépenserais de ma poche, au besoin!... Ah!... mes fistons, nous avons voulu rire!... Doucement!... Je demande la remise à huitaine pour voir qui rira le dernier!...
Il s’interrompit; Victor Chupin, qui était resté en arrière pour payer la voiture, venait d’entrer dans le cabinet.
—Vous m’avez remis vingt francs, m’sieu, dit-il à son patron, j’ai donné quatre francs vingt-cinq centimes au cocher, voici le reste...
—Gardez cela pour vous, Victor, fit M. Fortunat.
Quoi! quinze francs soixante-quinze centimes!
En tout autre circonstance, cette magnificence insolite eût arraché à Chupin une prodigieuse grimace de satisfaction...
Ce jour-là, il n’eut pas un sourire; il glissa distraitement l’argent dans sa poche, et c’est à peine si du ton le plus froid il balbutia:
—Merci!...
Tout à son idée, le dénicheur d’héritages ne remarqua pas ce détail:
—Nous les tenons, Victor, reprit-il... Je vous ai dit que Coralth et Valorsay me payeraient leur trahison, l’échéance est proche... tenez, lisez cette lettre...
Il la lut attentivement d’un air capable, et quand il eut achevé:
—Eh bien!... demanda M. Fortunat.
Mais Chupin n’était pas un garçon à émettre un avis à la légère.
—Excusez-moi, m’sieu, dit-il, mais pour vous répondre, il faudrait connaître l’affaire. Je n’en sais que ce que vous m’en avez dit, ce n’est guère, et ce que j’ai deviné, pas grand chose, total, rien du tout...
M. Fortunat se recueillit un moment.
—Votre réflexion est juste, Victor, prononça-t-il enfin... Jusqu’ici, ce que je vous avais expliqué suffisait; maintenant que j’attends de vous des services plus sérieux, je dois tout vous apprendre, tout ce que je crois savoir, du moins, de cette affaire... Cela vous donnera la mesure de ma confiance en vous...
Et aussitôt, en effet, il raconta à Chupin ce qu’il connaissait de l’histoire de M. de Chalusse, du marquis de Valorsay et de MlleMarguerite... C’était, à bien peu de chose près, la vérité...
Mais s’il avait pensé que ces confidences le hausseraient dans l’estime de son employé, il s’était singulièrement abusé.
Chupin avait assez d’expérience et de bon sens pour juger les choses... Il discerna fort bien que le beau mouvement d’honnêteté de M. Fortunat venait surtout d’unedéception et d’une pique d’amour-propre, et que, s’il n’eût pas été lésé, il eût laissé sans le moindre soulèvement de conscience le marquis de Valorsay accomplir en paix son œuvre d’infamie...
Cependant son mobile visage garda le secret de ses impressions... D’abord il n’avait pas mission de dire à M. Fortunat son fait, et en second lieu il estima le moment peu opportun pour une déclaration de principes.
Lors donc que son patron s’arrêta:
—Comme cela, s’écria-t-il vivement, il s’agit de pincer les coquins... j’en suis! Et ce n’est pas pour me flatter, m’sieu, mais je puis vous être crânement utile... Est-ce des détails sur le passé du vicomte de Coralth, qu’il vous faut?... Voilà!... C’est que je le connais, le brigand, et à fond!... Il est marié, je vous l’ai dit, avant huit jours je vous amènerai sa femme... je ne sais pas où elle est, mais elle tient un bureau de tabac, cela me suffit... Elle vous contera comment il est vicomte... Lui, vicomte!... Oh! là, là... as-tu fini tes manières!... Vicomte! comme moi... Je vous en apprendrai de drôles, allez, je vous le promets...
—Soit!... mais le plus pressé serait de savoir comment il vit en ce moment, et de quoi?
—Pour sûr, ce n’est pas de son travail... Mais, minute, on s’informera... Le temps de rentrer chez moi me changer et me «faire une tête,» et je me mets après lui... Et que je sois pendu si, avant mardi, je ne vous reviens pas avec un rapport complet.
Un sourire satisfait errait sur les lèvres de M. Fortunat.
—Bien, Victor, approuva-t-il, très-bien! Je vois quevous me servirez avec votre zèle et votre intelligence ordinaires... Comptez que vous serez payé comme jamais vous ne l’avez été. Tant que vous vous occuperez de cette affaire, vous aurez dix francs par jour, et je vous réglerai à part votre nourriture, vos voitures et tous vos frais...
La proposition était superbe, et cependant, loin de paraître ravi, Chupin hocha la tête d’un air grave.
—Vous savez si je tiens à la monnaie, m’sieu, commença-t-il...
—Trop, Victor, mon garçon, trop...
—Pardon, c’est que j’ai des charges, m’sieu... Vous connaissez mon intérieur—il disait ce mot superbement—vous avez vu ma bonne femme de mère, tout cela coûte...
—Bref, vous trouvez que je ne vous offre pas assez...
—Au contraire, m’sieu... mais vous ne me laissez pas finir!... J’aime l’argent, n’est-ce pas? Eh bien!... pour cette affaire, je ne veux pas être payé... Je ne veux ni appointements ni frais, ni un centime, ni rien... Je vous servirai, mais pour moi, pour mon plaisir, gratis... «à l’œil.»
M. Fortunat ne put retenir une exclamation de surprise... Littéralement les bras lui tombaient...
Chupin, qui avait au gain l’âpreté d’un vieil usurier, Chupin l’avidité même, refuser de l’argent!... cela ne s’était jamais vu et ne se reverrait plus...
Lui, cependant s’animait peu à peu, des rougeurs fugitives montèrent à ses joues plombées et d’une voix rauque, il poursuivait:
—C’est mon idée, comme cela!... J’ai huit cents«balles» sous un carreau de ma chambre, en or... un an de sueur... je les mangerai s’il faut jusqu’au dernier centime. Et quand je verrai le Coralth tombé plus bas que la boue, je dirai: «Voilà qui est bien!» et je jouirai pour plus de cent mille francs... Si vous aviez un «embêtement» qui vous revînt la nuit, quand vous ne dormez pas, vous donneriez bien quelque chose, pas vrai, m’sieu, pour vous en débarrasser... Eh bien! c’est mon cauchemar, ce brigand-là... Il faut voir à en finir.
M. de Coralth qui avait beaucoup d’expérience, eût été certainement effrayé, s’il eût vu ce singulier ennemi qu’il ne connaissait pas... Ses yeux, d’un bleu pâle et indécis, habituellement, avaient en ce moment l’éclat de l’acier, et ses poings se crispaient dans le vide...
—C’est lui, continua-t-il d’un air sombre, qui est cause de tout... Je vous l’ai conté, m’sieu, j’ai fait un mauvais coup dans le temps... Sans un miracle du bon Dieu, je tuais un homme, le roi des hommes!... Eh bien! si M. André s’était cassé les reins en tombant de son cinquième, mon Coralth serait aujourd’hui le duc de Champdoce à la place du vrai!... Et on le laisserait «se la couler douce,» rouler carrosse et «épater» le monde!... Ah! ce ne serait pas à faire!... Des gars comme ça, il n’y en a que trop, qui font du tort à la salubrité publique... Minute, Coralth, mon vieux, je suis à toi, je te vais servir!... D’abord, je lui dois ça et je paye mes dettes, moi!... Quand M. André m’a tiré du pétrin, et vrai comme il fait jour, je méritais d’avoir le coup {cou?} coupé, il ne m’a pas fait de conditions... Il m’a seulement dit: «Si tu n’es pas pourri jusqu’aux moëlles, tu seras honnête, désormais!...» Et il fallait le voir, disantcela, tout démoli encore de sa chute, l’épaule entortillée et pâle comme une guenille... Cré nom!... je me sentais petit devant lui, comme un ver de terre!... Alors je me suis juré que je lui ferais honneur... Et quand il me vient de mauvaises idées, car il m’en vient, ou quand «la soif me galope,» je me dis: «De quoi! attends un peu, je vais te payer une chopine, moi, et... et m’sieu André, donc!» Et ça me coupe la soif comme avec la main. J’ai son portrait à la maison, et, tous les soirs, avant de me mettre dans les toiles, je lui raconte ma journée... et, vrai, il y a des fois où je crois qu’il me rit... C’est bête comme tout, peut-être bien, mais je ne suis pas honteux... M’sieu André et ma pauvre bonne femme de mère, voilà mes deux béquilles, et je ne crains plus les faux pas!...
Schébel, le philosophe allemand, qui a écrit une théorie de la volonté en quatre tomes, était moins fort que Chupin.
—C’est pour dire, m’sieu, reprit-il, que vous pouvez garder votre argent... Je suis honnête, moi, et les honnêtes gens doivent se prêter la main gratis, comme les compagnons d’un même devoir... Il ne s’agirait pas de Coralth que cela m’irait encore de trimer pour ce pauvre mâtin qu’on voudrait faire passer pour un filou... Comment l’appelez-vous déjà?... Férailleur... drôle de nom!... Mais c’est égal, on le tirera d’affaire et il épousera sa particulière... D’abord, moi je suis de la noce, je passe chez mon tailleur, la main aux dames et... en place pour le quadrille!...
Et il ricanait d’un rire inquiétant, qui découvrait ses dents aiguës à trancher du fer.
Mais l’énergie des plus terribles rancunes vibrait sous son âpre ironie, et M. Fortunat ne conçut aucune appréhension.
Il était sûr que ce volontaire de la haine le seconderait mieux «à l’œil,» comme il disait, que l’auxiliaire le plus chèrement payé...
—Voilà donc qui est convenu, dit-il, je puis compter sur vous, Victor...
—Comme sur vous-même, m’sieu, à l’heure ou à la course.
—Et vous espérez avoir des renseignements positifs mardi?
—Avant... si le guignon ne s’en mêle pas.
—Très-bien... Je vais de mon côté me préoccuper de M. Pascal Férailleur... Quant aux petites affaires de Valorsay, je les sais mieux que lui-même... Il faut que nous soyons prêts à entrer en campagne quand MlleMarguerite viendra, et selon ce qu’elle nous apprendra, nous agirons...
Chupin avait déjà pris son chapeau, mais au moment de sortir:
—Bêta! s’écria-t-il, j’oubliais le principal... Où demeure le Coralth?
—Malheureusement je l’ignore...
Selon sa coutume, dans les circonstances épineuses, Chupin se mit à gratter furieusement ses cheveux jaunes.
—Mauvaise affaire... grommelait-il. Des vicomtes comme celui-là ne se font pas afficher sur le Bottin... Enfin, je le trouverai toujours...
Ce qui n’empêche pas qu’il se retira très-contrarié.
—Pas de chance au bâtonnet, pensait-il, tout en gagnant d’un bon pas son domicile. Je vais perdre ma soirée à chercher l’adresse de mon brigand... A qui la demander?... Au concierge de Mmed’Argelès?... La connaît-il?... Au domestique de M. Wilkie?... Ce serait dangereux.
Il songeait à aller rôder autour de l’hôtel de M. de Valorsay, et à offrir quelque chose adroitement à l’un des valets, quand en traversant le boulevard, la vue du restaurant Brébant fit jaillir dans sa cervelle l’idée qu’il cherchait en vain.
—A moi la pose! gronda-t-il, mon homme est pincé!...
Et aussitôt, sûr de son projet, il entra dans le café le plus voisin.
—Un bock, garçon!... commanda-t-il, et tout ce qu’il faut pour écrire.
C’était un souvenir de certaine industrie inavouable qu’il avait jadis exercée, qui venait de fournir à Victor Chupin un moyen de sortir d’embarras.
En tout autre occasion, il eût hésité à employer un expédient aussi hasardé, mais le caractère de ses adversaires justifiait tout, le temps pressait et il n’avait pas le choix des ressources...
Dès que le garçon l’eut servi, il avala son verre de bière pour aider l’inspiration, et prenant la plume, il écrivit de sa plus belle écriture qui n’était pas belle:
«Mon cher vicomte.
«Voici les cent francs que j’ai perdus hier soir au piquet... A quand ma revanche?...
«Ton ami, VALORSAY.»
Cette lettre achevée, il la relut par trois fois, très-inquiet de savoir si c’était bien là le style qu’emploient des gens «très-chic» qui se renvoient de l’argent... Franchement, il doutait... Ainsi sur le brouillon, il avait écrit «bezigue,» et sur la copie, il l’avait remplacé par «piquet,» qui lui avait paru un jeu aristocratique.
—Mais bast!... se dit-il, on n’y regardera pas de si près!
Et comme la lettre était sèche, il la plia et la glissa dans une enveloppe en y joignant un billet de cent francs qu’il tira d’un vieux portefeuille.
Sur l’enveloppe, il écrivit:
A Monsieur le vicomte de Coralth,En Ville.
Ces mesures prises, il paya sa consommation, et d’un pied fiévreux courut jusqu’au restaurant Brébant. Deux garçons flânaient devant la porte, et leur montrant la lettre:
—Connaissez-vous ce nom?... demanda-t-il poliment. Un monsieur qui sortait de chez vous a laissé tomber cela, j’ai couru après lui pour le lui rendre... impossible de le rejoindre...
Les deux garçons examinèrent l’adresse.
—Coralth... répondirent-ils, nous ne connaissons que lui... ce n’est pas un client, mais il vient ici quelquefois...
—Et où demeure-t-il?
—Pourquoi?
—Pour lui porter cette lettre, donc!
Les garçons haussèrent les épaules...
—Laissez donc, firent-ils, ce n’est pas la peine de vous déranger.
C’était là que Chupin, qui avait prévu l’objection, les attendait...
—Excusez, fit-il, c’est qu’il y a de l’argent dans la lettre.
Et entre-bâillant l’enveloppe, il montra le billet de cent francs.
Dès lors, pour les garçons, la question changea.
—C’est différent, prononça l’un d’eux, du moment qu’il y a de l’argent, vous devez rendre... Mais vous seriez bien bon de courir... Remettez cela ici, au comptoir, et la première fois que le vicomte viendra, on le lui rendra...
Un frisson courut le long de l’échine de Chupin, il vit son billet perdu.
—Ah! je la trouve mauvaise, s’écria-t-il. Laisser ma trouvaille ici?... Jamais de la vie!... Et cette petite récompense honnête, qui donc l’aurait?... Un vicomte, c’est toujours généreux, celui-là est capable de me mettre vingt francs dans la main... C’est pourquoi je veux son adresse.
L’objection était de nature à toucher les garçons, ils trouvèrent que le «jeune homme» avait raison, mais ils ignoraient l’adresse de M. de Coralth et ne voyaient nul moyen de se la procurer.
—A moins cependant, observa l’un d’eux, que le chasseur ne la sache...
Le chasseur, appelé, se souvint qu’une fois il était allé chercher un pardessus chez M. de Coralth.
—J’ai oublié son numéro, déclara-t-il, mais je suissûr qu’il demeure rue d’Anjou, presque au coin de la rue de la Ville-l’Évêque...
Le renseignement ne brillait pas par sa précision, mais il devait suffire à un Parisien pur sang tel que Victor Chupin.
—Bien des merci de l’obligeance, m’sieu, dit-il au chasseur... Avec vos indications, un aveugle de naissance n’irait peut-être pas tout droit chez M. de Coralth, mais, moi, j’y vois clair, et j’ai une langue... Et vous savez, s’il y a une récompense, comptez sur moi, je repasserai payer une tournée...
—Et si vous ne dénichez pas votre individu, ajoutèrent les garçons, rapportez le billet de banque ici, on le lui rendra.
—Naturellement!... répondit Chupin, qui prononçait «turellement».... Jusqu’au plaisir, messieurs...
Et il s’éloigna à grandes enjambées.
—Revenir... grommelait-il, plus souvent! Tas de farceurs, j’ai vu le moment où ils posaient la main sur mon «image de changeur!»
Mais la frayeur qu’il avait eue s’était dissipée, et tout en prenant au plus court pour gagner le faubourg Saint-Denis, il s’applaudissait du succès de son stratagème.
—Car voilà mon vicomte pincé, pensait-il... La rue d’Anjou-Saint-Honoré n’a pas cent numéros, et quand je devrais aller de porte en porte, ce serait vite fait!...
Il trouva sa mère en train de tricoter, comme toujours, quand il rentra.
C’était le seul travail que sa cécité, presque complète, lui permît, et elle s’y employait avec acharnement.
—Ah!... te voilà, Toto, fit-elle joyeusement; je net’espérais pas sitôt... Sens-tu la bonne odeur?... Comme tu dois être très-fatigué, ayant passé la nuit, je t’ai mis le pot-au-feu...
Comme toutes les fois lorsqu’il rentrait, Chupin embrassa la digne femme avec cette tendresse respectueuse qui avait si fort surpris M. Fortunat.
—Tu es toujours trop bonne!... fit-il. Et moi, malheureusement, je ne puis rester dîner avec toi.
—Tu me l’avais promis, cependant.
—C’est vrai, m’man, mais les affaires, vois-tu, les affaires...
La brave femme hocha la tête.
—Toujours des affaires!... fit-elle.
—Dame!... quand on n’a pas dix mille francs de rentes!...
—Oui, tu es devenu travailleur, Toto, et cela me rend bien heureuse, mais tu es trop ardent après l’argent, et cela me fait peur...
—C’est-à-dire que tu crains que je fasse quelque chose qui ne soit pas honnête... Eh bien! et toi donc, m’man, et m’sieu André... crois-tu que je vous oublie?
La brave femme se taisant, il passa dans la soupente qu’il appelait pompeusement sa chambre, et rapidement il échangea son costume,—le plus neuf et le plus beau qu’il eût,—contre un vieux pantalon à carreaux, une blouse de laine noire et une casquette de toile cirée.
Et quand il eut achevé et donné à ses cheveux un certain tour, véritablement il fut méconnaissable.
Au lieu et place de l’employé de M. Fortunat apparaissait un de ces louches garnements qui font leur journée de six heures du soir à minuit, autour des cafés etdes théâtres, et qui, tant que le jour dure, battent des cartes grasses dans les bouges des barrières.
C’était l’ancien Chupin qui ressuscitait... Toto Chupin tel qu’on l’avait connu avant sa conversion.
Et lui-même, se donnant un dernier coup d’œil dans le petit miroir suspendu au-dessus de sa table, fut étonné de sa physionomie...
—Cristi! murmura-t-il, je marquais mal, dans ce temps-là!
Il avait pris toutes sortes de précautions pour ne faire aucun bruit en s’habillant, mais en vain. Sa mère, avec cette prodigieuse acuité d’ouïe des aveugles, avait suivi tous ses mouvements aussi sûrement que si elle eût été près de lui, y voyant...
—Tu viens de te changer, Toto? demanda-t-elle.
—Oui, m’man...
—Pourquoi as-tu mis ta blouse, mon fils?
Si accoutumé qu’il fût à l’étrange perspicacité de sa mère, il fut stupéfait... Mais il ne songea pas à nier... Elle n’eût eu qu’à étendre la main pour s’assurer qu’il mentait.
—C’est pour une course que j’ai à faire, répondit-il.
Le visage si doux de l’aveugle était devenu sévère.
—Tu as donc besoin de te déguiser?... prononça-t-elle.
—Mais, m’man...
—Tais-toi, mon fils!... Quand on veut n’être pas reconnu, c’est qu’on va faire quelque chose de mal... Depuis que ton patron est venu ici, tu me caches quelque chose... Ne sais-tu donc pas que je ressens tout cequi se passe en toi!... Prends garde, Toto!... Depuis que j’ai entendu la voix de cet homme, je suis sûre qu’il est capable de te pousser à quelque crime, comme les autres, autrefois...
L’aveugle prêchait un converti.
Depuis deux jours, le «pisteur d’héritages» se montrait sous un aspect si étrange, que Chupin, à part soi, s’était promis de changer de patron.
—Je te jure de le «lâcher,» m’man, déclara-t-il, ainsi, rassure-toi.
—Bien!... Mais en ce moment, où vas-tu?
Il n’était qu’un moyen de rassurer complétement la digne femme, c’était de lui tout confier.
Ainsi fit Chupin, avec la dernière franchise.
—Eh bien!... reprit-elle, quand il eut fini, tu vois avec quelle facilité tu te laisserais entraîner!... Comment as-tu pu te charger de faire ce honteux métier d’espion, toi qui sais où il peut conduire!... C’est la protection du bon Dieu qui t’a sauvé cette fois-ci d’une action que tu te serais reprochée toute la vie... Les intentions de ton patron sont bonnes, maintenant; elles étaient criminelles, quand il t’a commandé de suivre cette Mmed’Argelès... Pauvre femme!... elle s’était sacrifiée pour son fils, elle se cachait de lui, et tu travaillais à la trahir!... Pauvre créature... Ah! qu’elle a dû souffrir et comme je la plains!... Être ce qu’elle est et se voir dénoncée à son fils!... Moi qui ne suis qu’une malheureuse, je serais morte de honte!...
Chupin se mouchait à faire trembler les vitres, ce qui était sa manière de dissimuler son émotion quand elle allait jusqu’aux larmes...
—Tu parles comme une bonne femme de mère que tu es, s’écria-t-il enfin, et je suis plus fier de toi que si tu étais la plus belle dame et la plus riche de Paris, parce-que tu es la plus honnête et la plus vertueuse, et je ne serais qu’un lâche, «un feignant,» le dernier des propre-à-rien, si je te causais un chagrin... Et si jamais on me prend «à filer» quelqu’un d’un pied, je veux qu’on me coupe l’autre... Mais pour cette fois...
—Pour cette fois, va, Toto, je suis tranquille...
Il partit le cœur plus léger, et bientôt ne songea plus qu’à la mission dont il était chargé.
Ce n’était pas par pure fantaisie qu’il avait changé de costume. Son imprudence de la nuit précédente, chez Brébant, devait avoir fixé sa physionomie dans la mémoire du vicomte de Coralth, et au moment de s’attacher à ses pas, il importait de dérouter autant que possible ses investigations...
Cependant, il arrivait à la rue d’Anjou-Saint-Honoré, il commença bravement ses recherches.
Elles ne furent pas heureuses tout d’abord. Partout où il entrait pour demander le vicomte, on lui répondait qu’on ne le connaissait pas.
Il avait déjà visité la moitié de la rue, lorsqu’il arriva à une des plus belles maisons, devant laquelle stationnait, toute pleine de pots de fleurs, une de ces voitures basses et plates qu’emploient les jardiniers...
Un vieux homme, qui parut à Chupin être le concierge de la maison, et un domestique en gilet rouge déchargeaient les pots du fleurs et les rangeaient en ligne sous la porte cochère. La voiture vide, elle partit. Aussitôt Chupin s’avança, et, s’adressant au concierge:
—M. le vicomte de Coralth? demanda-t-il.
—C’est ici... Que lui voulez-vous?...
Ayant prévu cette question, Chupin avait préparé une réponse.
—Bien sûr, fit-il, je ne viens pas le chercher pour lui payer la goutte... Mais voilà la chose: Je traversais le passage de la Madeleine, une femme superbe m’appelle et me dit: «M. de Coralth demeure dans la rue d’Anjou, mais je ne sais pas son numéro. Je ne peux pas aller le demander de porte en porte, allez-y, et si vous me rapportez ici son adresse, vous aurez cent sous!...» Voilà les cent sous gagnés.
Servi par sa vieille expérience parisienne, Chupin avait si bien choisi le prétexte qu’il fallait, que ses deux auditeurs éclatèrent de rire...
—Eh bien!... père Moulinet, s’écria le domestique à gilet rouge, qu’en dites vous? Est-ce pour avoir votre adresse que des femmes superbes donneraient cent sous?...
—Pour ça, non!... Mais ce n’est pas à vous non plus qu’une femme enverrait des fleurs comme celles que voilà... toutes fleurs rarissimes!...
Chupin se retirait en saluant; le concierge l’arrêta.
—Vous qui faites si bien les commissions, lui dit-il, nous épargneriez-vous la peine de monter tous ces pots au second, si on vous offrait un bon verre de vin?...
Nulle proposition ne pouvait être plus agréable à Chupin...
Si porté qu’il fût à s’exagérer ses moyens et la fécondité de ses ressources, jamais il ne s’était flatté de l’espoir de franchir le seuil de M. de Coralth.
Or, il avait compris, sans grands efforts d’imaginative, que le domestique à gilet rouge était au service du vicomte, et que c’était chez le vicomte qu’il s’agissait de monter les fleurs...
Cependant, il sut dissimuler sa satisfaction, qui eût pu paraître singulière.
—Un verre de vin!... fit-il d’un ton maussade... Vous en mettrez bien deux...
—Eh!... je mettrai la bouteille entière, mon garçon, si le cœur vous en dit, répondit le domestique, avec cette facilité charmante des gens qui font leurs générosités aux dépens d’autrui.
—Alors, s’écria Chupin, j’en suis!...
Et se chargeant de plusieurs pots, avec cette dextérité des gamins qui gagnent leur vie au marché aux fleurs, il ajouta:
—Montrez-moi le chemin.
Le domestique et le concierge le précédèrent dans l’escalier, sans rien porter, comme de raison, et arrivés au second étage, ayant ouvert une porte, ils dirent:
—C’est ici, entrez!...
Chupin se doutait bien que M. de Coralth devait être mieux logé qu’il ne l’était, lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, mais c’est à peine s’il avait l’idée du luxe qui éclatait dans l’antichambre.
La lanterne, pendue au plafond lui parut une pure merveille, et les banquettes lui semblaient bien autrement superbes que le canapé de M. Fortunat.
—Le brigand ne s’amuse pas à des coquineries de deux sous... pensa-t-il. Monsieur travaille dans le grandgenre... Décidément, ça ne pouvait pas durer, cette vie-là!
Il s’agissait de renouveler les fleurs des jardinières de toutes les pièces, et aussi celles d’une petite serre très-habilement prise moitié sur le balcon, moitié sur une jolie pièce tendue de soie à grands ramages, qui servait de fumoir. Or, le concierge et le domestique se bornant à surveiller Chupin et à lui donner des ordres, il se trouva visiter tout l’appartement.
Il admira le salon encombré de précieux bibelots; la salle à manger en vieux chêne; la chambre à coucher, toute capitonnée, avec son lit monté sur une estrade comme un trône, et une sorte de bibliothèque avec de grandes armoires pleines de livres richement reliés.
Tout cela était beau, somptueux, magnifique; Chupin admirait mais n’enviait pas ce luxe. Il se disait que si jamais il arrivait à amasser honnêtement une grande fortune, son appartement serait tout autre. Il eût souhaité plus de simplicité, quelque chose de plus mâle, moins de velours et de satin, de tapis, de tentures, de glaces, de capitons...
Ce sentiment ne l’empêchait pas de se récrier à chaque pièce où il entrait, et il avait l’art de donner tant de naïveté à son admiration, que le domestique, flatté comme s’il eût été le propriétaire, mit une sorte de vanité à lui tout faire examiner.
Il lui montra la cible devant laquelle tous les matins, pendant une heure, M. le vicomte s’exerçait avec un pistolet de salon... car M. le vicomte était de première force au pistolet, et, à vingt pas, logeait huit balles sur dix dans le goulot d’une bouteille.
Il lui exhiba les épées de combat de M. le vicomte, car à l’épée M. le vicomte était aussi fort qu’au pistolet, il prenait tous les jours une leçon d’une heure d’un des meilleurs maîtres d’armes de Paris et ses duels avaient toujours été heureux.
Il lui fit voir encore le costume de chambre de velours bleu de M. le vicomte, ses pantoufles fourrées et jusqu’aux chemises soutachées de soie qu’il mettait pour se coucher...
Mais ce fut le cabinet de toilette qui émerveilla et stupéfia Chupin.
Il resta béant, lorsqu’il vit l’immense table de marbre blanc, avec ses trois cuvettes, ses éponges, ses boîtes, ses pots, ses flacons, ses godets de toutes sortes; quand il compta les brosses par douzaines, molles ou dures, pour la tête, la barbe, les mains, pour les frictions et pour oindre de cosmétique la moustache et les sourcils...
Jamais il n’avait vu rassemblés tant d’instruments bizarres, d’argent ou d’acier, pinces, couteaux, canifs, ciseaux, grattoirs, limes, bistouris...
—On se croirait chez un pédicure ou chez un dentiste, dit-il au domestique... Est-ce que votre bourgeois se sert de cela tous les jours?...
—Certainement... et plutôt deux fois qu’une... pour sa toilette.
Chupin ne put dissimuler une grimace, et d’un ton d’ébahissement narquois:
—Eh bien! fit-il, excusez!... il doit avoir la peau propre!
Les autres éclatèrent de rire, et le concierge, aprèsun regard d’intelligence jeté au domestique, dit entre haut et bas:
—Dame! c’est son état à cet homme d’être joli garçon.
Le grand mot était lâché!
Désormais Chupin était sûr de ce que lui avait fait soupçonner ce logis voluptueusement coquet et ouaté de toutes les recherches délicates et exquises comme le sanctuaire d’une idole.
Pendant qu’on changeait les jardinières, d’ailleurs, et dans l’intervalle des neuf ou dix voyages qu’il avait faits de la porte cochère à l’appartement, Chupin avait écouté sournoisement et surpris entre le domestique et le concierge des lambeaux de phrases qui l’avaient singulièrement éclairé.
Sans compter qu’à tout moment, dès qu’il s’agissait de placer une plante dans un endroit plutôt que dans un autre, le domestique prononçait, comme un argument péremptoire, que la baronne tenait à ce que cela fût ainsi, ou que la baronne serait plus contente de tel arrangement, ou encore qu’il se conformait aux ordres que lui avait donnés la baronne.
D’où Chupin, forcément, avait conclu que ces fleurs étaient envoyées par une baronne, et qu’elle n’était pas sans quelques droits sur l’appartement...
Mais comment se nommait-elle?...
Il manœuvrait assez adroitement pour le savoir, tout en dégustant un verre de vin qu’on lui avait servi, quand on entendit dans la cour le roulement d’une voiture...
—Parions que voici Monsieur qui arrive, s’écria le domestique en se précipitant à la fenêtre...
Chupin s’élança pour regarder aussi, et aperçut un très-élégant coupé bleu attelé d’un cheval de prix... mais il ne vit pas le vicomte.
M. de Coralth montait déjà l’escalier quatre à quatre, et la seconde d’après, il entra en criant d’une voix irritée:
—Florent!... Eh bien, qu’est-ce que cela signifie? Vous laissez toutes les portes ouvertes?...
Florent, c’était le domestique à gilet rouge.
Il haussa légèrement les épaules, en serviteur trop avant dans les secrets de son maître pour avoir rien à en craindre, et du ton le plus calme:
—Si la porte est ouverte, répondit-il, c’est que Mmela baronne vient d’envoyer des fleurs... un dimanche!... drôle d’idée... Et même—ajouta-t-il en montrant Chupin, j’offre un verre de vin à ce brave garçon et au père Moulinet, qui m’ont aidé.
Chupin, tant qu’il pouvait, se dissimulait et se faisait petit, tremblant d’être reconnu.
M. de Coralth ne fit seulement pas attention à lui... Sa charmante physionomie, toujours si souriante, était bouleversée, et la symétrie de ses beaux cheveux blonds était dérangée. Évidemment, quelque désagrément lui survenait.
—Je vais ressortir, dit-il à son domestique, mais avant j’ai deux lettres à écrire que vous porterez immédiatement.
Il passa dans le salon, sur ces mots, et Florent n’attendit pas que la porte fût refermée pour lâcher un maître juron.
—Que le diable t’emporte! s’écria-t-il... Chien de métier!...Voici qu’il faut me mettre en course, maintenant... Il est cinq heures et j’ai rendez-vous à cinq heures et demie!...
Une soudaine espérance fit battre le cœur de Chupin.
Il toucha du doigt le bras du domestique, et de l’air et du ton les plus engageants:
—Je n’ai rien à faire, moi, m’sieu, dit-il, et votre vin est si bon que si vous vouliez seulement me payer l’usure de mes souliers, je me chargerais de vos commissions...
La tournure de Chupin n’était pas de nature à inspirer grande confiance, de là vient probablement que le domestique répondit:
—Ce n’est pas de refus, mais... vous comprenez, cela dépendra.