Le vicomte n’en avait pas long à écrire.
Il ne tarda pas à reparaître, tenant à la main deux lettres qu’il jeta sur la table en disant:
—L’une de ces lettres est pour Mmela baronne. Vous ne la remettrez qu’à elle-même ou à sa femme de chambre... il n’y a pas de réponse... Vous porterez ensuite l’autre à son adresse, et vous attendrez qu’on vous donne un mot que vous mettrez sur mon bureau... et hâtez-vous.
Ayant dit, M. le vicomte de Coralth sortit comme il était entré, tout courant, et bientôt retentit le roulement de son coupé...
Florent, le domestique à gilet rouge, était cramoisi de colère...
—Là!... fit-il, s’adressant plus à Chupin qu’au concierge, que vous disais-je?... Une lettre à remettre à labaronne en mains propres ou à la femme de chambre... et en cachette, comme de juste, sans que le baron, qui est le jobard de la chose, s’en doute... Il n’y a que moi pour faire cette commission-là...
—Celle-là, bon!... objecta Chupin, mais l’autre?...
Le domestique n’avait pas encore examiné la seconde lettre.
Il la prit sur la table, et tout en examinant l’adresse:
—Celle-ci, mon garçon, répondit-il, on peut vous la confier... et c’est fort heureux, vraiment, car elle n’est pas pour la maison d’à côté... Les maîtres, ma parole, sont prodigieux!... Vous arrangez vos petites affaires pour vous donner un peu de bon temps, et au moment où vous vous croyez libre, paf!... ils vous envoient aux cinq cents diables, sans vous demander seulement si cela vous convient... Sans votre bonne volonté, je ratais un dîner avec des femmes charmantes... Mais surtout, ne flânez pas en route... je me «fends» de l’impériale de l’omnibus... Et vous avez entendu, il y a une réponse... Vous la remettrez à M. Moulinet, qui, en échange, vous donnera quinze sous pour la course et six sous pour l’omnibus, total: un franc zéro cinq... autrement dit en chiffres ronds, une belle pièce de vingt sous... Après cela, vous savez, si vous pouvez extirper un pourboire aux gens chez qui vous allez... je vous le donne.
—Compris, m’sieu!... Le temps de rendre une réponse à la femme superbe qui m’attend au passage de la Madeleine, et je file... Passez-moi le poulet.
—Voilà!... dit le domestique au gilet rouge en tendant la lettre.
Mais au premier regard qu’il jeta sur l’adresse, Chupindevint tout pâle et ses yeux s’écarquillèrent prodigieusement.
Voici ce qu’il avait lu:
Madame Paul—débitante de tabac—quai de la Seine,à la Villette.
Quelque grand que fût son empire sur lui, son émotion avait été trop visible pour n’être pas remarquée des autres.
—Qu’avez-vous?... lui demandèrent-ils ensemble, qu’est-ce qui vous prend?
Un puissant effort de volonté lui avait déjà rendu son sang-froid, et prompt à couvrir sa faute d’un prétexte:
—J’ai, répondit-il d’un ton maussade, que je me dédis... Me donner quinze sous pour mesurer le trottoir d’ici à La Villette... vous ne le voudriez pas. Ce n’est pas une course, ça, m’sieu; c’est un voyage...
Son explication passa sans difficulté; on crut simplement qu’il abusait du besoin qu’on avait de lui... c’était si naturel!
—Une carotte, quoi! fit le domestique à gilet rouge; eh bien, soit! vous aurez trente sous... mais en route!
—On part! s’écria Chupin; à tantôt...
Et imitant avec une perfection désolante pour les oreilles le sifflet d’une locomotive, il s’élança dehors avec une rapidité du meilleur augure...
Seulement, dès qu’il fut à vingt pas de la maison, il s’arrêta court.
D’un œil expérimenté, il examina le terrain autour de lui, et avisant un coin obscur il courut s’y blottir.
—Cet imbécile à gilet rouge va sortir, pensait-il, pourporter la lettre à cette fameuse baronne, je le suis, je regarde où il entre, et... v’lan dans le noir!... Je découvre le nom de la bonne... dame charitable un petit sou, s’il vous plaît... qui fleurit si bien ce brigand de vicomte.
L’heure et le jour servaient ses intentions. La nuit venait, hâtée par un brouillard assez épais, les réverbères n’étaient pas encore allumés et comme on était dimanche, presque toutes les boutiques étaient fermées.
Même, il faisait si sombre, qu’il s’en fallut de rien que Chupin ne reconnût pas Florent, lorsqu’il sortit.
Il ne ressemblait en rien, il est vrai, au domestique à gilet rouge de tantôt.
Ce garçon avait la clef de l’armoire aux vêtements de son maître, et il l’utilisait à l’occasion, cela sautait aux yeux... Il s’était adjugé, ce soir-là, un de ces pantalons de couleur tendre, dont M. de Coralth avait la spécialité, une redingote à revers immenses, un peu étroite pour lui, et un délicieux chapeau plat...
—Et voilà! grommelait Chupin, qui s’était élancé sur ses traces... Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir...
Ce n’est pas à moi que mes domestiques la feront, celle-là, quand j’en aurai....
Mais il s’interrompit, s’effaçant prudemment contre une porte cochère.
Le brillant Florent sonnait à la porte d’une des plus somptueuses habitations de la rue de la Ville-l’Évêque.
On lui ouvrit, il entra.
—Eh bien! pensa Chupin, ça n’a pas été long... Pas bêtes, le vicomte et la baronne... Quand on a des fleurs à s’envoyer, c’est commode d’être voisins...
Déjà, il avait exploré les environs et aperçu un vieux bonhomme qui fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique. Il s’en approcha, et très-poliment:
—Pourriez-vous me dire, m’sieu, interrogea-t-il, à qui cette grande bâtisse?...
—C’est l’hôtel du baron Trigault, répondit l’inconnu sans quitter sa pipe.
—Merci, m’sieu, fit gravement Chupin, et excusez... si je vous ai demandé ça, c’est que je cherche une maison à acheter...
Et sur ce, après avoir répété quatre ou cinq fois le nom de Trigault pour bien l’enfoncer dans sa mémoire, il se mit à jouer des jambes consciencieusement, dans la direction de la Villette.
Tout marchait comme sur des roulettes, mieux et mille fois plus vite qu’il n’eût osé seulement le souhaiter; il eût dû être ravi... Eh bien! non, tant il est vrai que le succès rend exigeant.
La lettre qu’il portait le brûlait comme s’il eût eu un fer rouge dans la poche.
—MmePaul... grommelait-il. Pour sûr, cette dame est la légitime de mon brigand... D’abord, Paul, c’est son prénom à lui... Ensuite, on m’avait dit qu’elle avait acheté la gérance d’un bureau de tabac... c’est donc bien cela, en plein!... Moi qui les croyais brouillés à mort, le mari et la femme, les voilà qui s’écrivent...
Pour connaître le contenu de cette missive, Chupin eût donné, ainsi qu’il le disait, une chopine de son sang... L’idée de l’ouvrir lui était bien venue, et ce n’était pas, il faut en convenir, d’honorables scrupules de délicatesse qui l’avaient arrêté...
Ce qui l’avait arrêté, c’était un coquin de cachet de cire grenat, pailletée d’or, très-soigneusement appliqué, et qui eût infailliblement trahi la moindre tentative d’effraction.
Chupin portait la peine des défauts de Florent. Ce cachet était une précaution du vicomte contre l’incurable curiosité de son domestique.
Le brave garçon en était donc réduit à lire et à relire la suscription, et à flairer le papier qui embaumait la verveine et l’iris.
Mais son esprit prompt et hardi aux soupçons s’égarait en conjectures inouïes...
Entre cette lettre destinée à la femme de M. de Coralth et la lettre portée à la baronne, Chupin croyait entrevoir une relation... Et pourquoi non?... N’avaient-elles pas été écrites ensemble et sous l’empire d’un même sentiment: une contrariété?
Il est vrai qu’il s’épuisait à chercher un rapport vraisemblable entre la débitante de tabac de la Villette et la baronne millionnaire de la rue de la Ville-l’Evêque...
Cependant, si l’imagination de Chupin trottait, ses jambes ne restaient pas inactives... Il remonta l’interminable rue Lafayette, déboucha au haut du faubourg Saint-Martin, traversa le boulevard extérieur et enfin reprit haleine à la rue de Flandre.
—M’y voici!... murmura-t-il, et un peu plus vite qu’un omnibus...
Le quai de la Seine, où il se rendait, est une large voie qui se prolonge entre la rue de Flandre et le canal de l’Ourcq.
A gauche, elle est bordée de bicoques, d’affreuses petites masures, de chantiers et d’immenses dépôts de charbon.
A droite, du côté du canal, ce ne sont que pauvres échoppes et magasins provisoires, bâtis de boue et de plâtras, laids, sales, enfumés...
Dans le jour, pas de quartier plus vivant et plus bruyant que ce quai, où se concentre l’immense mouvement du port de la Villette...
Rien de plus lugubre le soir, quand les chantiers sont fermés, quand les rares becs de gaz ajoutent à l’horreur des ténèbres, lorsqu’il n’y a, pour rompre le silence, que le clapotement de l’eau troublée par quelque marinier écopant son bateau...
—Sûr, le vicomte se sera trompé, pensait Chupin, il n’y a pas de débit sur ce quai.
Si, cependant... Ayant dépassé la rue de Soissons, il aperçut au loin, expirant dans la brume, la lueur rougeâtre d’une lanterne de marchand de tabac...
Touchant au but, Chupin ralentit le pas, et c’est avec les plus savantes précautions qu’il s’approcha de la boutique, jusqu’à coller son museau futé contre le vitrage...
Il jugeait utile de voir, avant de se montrer, et d’étudier l’intérieur du dehors pour composer son entrée.
Et certes, rien ne l’empêchait d’observer à son aise, et longuement.
La nuit était noire, le quai désert. Personne, pas un bruit, rien... Le brouillard épais et puant étouffait jusqu’aux joyeuses rumeurs de la barrière voisine.
C’était sinistre à donner le frisson à ce vieux gamin de Paris, qui n’était guère impressionnable, cependant, et qui dans les coins les plus perdus de «sa ville» se sentait chez lui autant qu’un bourgeois dans les différentes pièces de son appartement.
—Il faut, pensait-il, que la légitime de ce scélérat de Coralth ait moins de cent mille livres de rente pour être venue s’établir ici...
Et en effet, rien d’affreux comme la maison où était installé le débit de tabac... C’était une bicoque à un seul étage, bâtie, selon l’expression populaire, de boue et de crachat, toute branlante et tout en ruines, étayée de deux côtés, et dont on avait masqué les lézardes en clouant des vieilles planches de bateaux contre la façade...
—Positivement, se dit Chupin, je ne serais pas tranquille là-dedans, les jours de grand vent...
La boutique elle-même, assez grande, mais sordide et repoussante de malpropreté, criait misère... Le long des murs, dont le crépi s’écaillait, l’humidité suintait en larmes verdâtres...
Le carreau disparaissait sous une couche épaisse et inégale, de cette boue de charbon noire et gluante, qui est le sol même du quai de la Seine...
Un marchand de démolitions avait vendu au hasard le mobilier: le comptoir, avec ses quatre pots de grès, et ses deux paires de balances, et aussi les vitrines dépareillées où on apercevait des pipes et des papiers à cigarettes, des petits verres et plusieurs bouteilles à étiquettes bariolées, cinq ou six boîtes de cigares et quelques paquets de tabac, mouillé, on le devinait, autant qu’une éponge qu’on retire de l’eau...
Comparant ce bouge lugubre au voluptueux intérieur du vicomte de Coralth, Chupin se sentait le cœur serré, et la colère bouillait dans ses veines...
—Rien que pour ça, grondait-il, les dents serrées,on devrait le fusiller, le propre-à-rien!... Laisser crever sa femme de faim!...
Car c’était bien la femme de M. de Coralth qui tenait ce débit.
Chupin, qui l’avait vue autrefois, la reconnaissait derrière son comptoir, encore qu’elle fût cruellement changée et à peine reconnaissable.
—C’est bien elle, murmurait-il... C’est bien MlleFlavie.
Il lui donnait son nom de jeune fille.—Pauvre femme!...
Pauvre créature!... en effet!... Sans doute, elle était jeune encore; mais le malheur, les chagrins, les regrets, les privations horribles, les jours employés à se procurer sa chétive existence, les nuits consumées dans les larmes, l’avaient, bien avant l’âge, vieillie, fanée, flétrie, détruite...
La chétive clarté d’une lampe au schiste, accrochée au plafond, tombant d’aplomb sur son visage, en accentuait encore la pâleur et la maigreur, projetant des ombres noires sous ses sourcils, et faisant saillir, comme ceux d’un squelette, les os de ses tempes et de ses mâchoires...
De sa beauté, qui avait été saisissante, rien ne restait que ses cheveux, encore magnifiques, mais ternes et emmêlés, comme si le peigne ne les eût pas touchés depuis des semaines, et aussi ses grands yeux noirs démesurés, qui brillaient d’un éclat phosphorescent, l’éclat de la fièvre qui couve comme un incendie, qui mine sourdement, brûle et tue...
En elle, d’ailleurs, tout trahissait d’horribles revers, portés sans dignité.
Si elle avait lutté, autrefois, dans les commencements, elle ne luttait plus, on le voyait...
Son costume, sa robe de soie honteusement délabrée, sa capeline crasseuse, révélaient la plus profonde incurie, l’abandon complet de soi, cette indifférence morbide qui suivent les grandes catastrophes dont on n’espère pas se relever...
—Ce que c’est que de nous!... songeait philosophiquement Chupin. Une fille élevée comme une reine, à faire ses quatre volontés... Hein!... si on lui avait prédit cela, dans le temps, si on lui avait dit qu’il y a des hauts et des bas... comme elle vous aurait ri au nez!... C’est que je la vois encore, au temps où elle conduisait elle-même ses petits chevaux gris... Et hue!... et hop!... et clic et clac!... Et gare dessous, tant pis pour le monde!... Paris, c’était comme une grande boutique, où elle n’avait qu’à choisir... Elle disait: «Je veux ça,» et elle l’avait... Mais voilà!... Un joli garçon passe, on le demande pour mari; papa, qui ne sait rien refuser, le donne... Et maintenant: «Pour deux sous en carotte, bourgeoise, et bon poids!...»
Ce qui l’attardait au vitrage, c’est qu’il distinguait fort bien que la jeune femme causait avec une personne qui se trouvait dans une seconde pièce dont la porte était grande ouverte, juste derrière le comptoir.
Cette personne, Chupin eût donné bonne chose pour l’apercevoir seulement... il n’y parvint pas.
En désespoir de cause, il allait entrer, quand il vit la jeune femme se dresser tout à coup et prononcer quelques mots d’un air mécontent.
Et ses regards, au lieu de se tourner vers la porte de laseconde pièce, se dirigeaient en face d’elle, vers un coin de la boutique...
—Il y a donc quelqu’un là? se dit Chupin intrigué.
Il changea de place, se haussa sur la pointe des pieds, pour regarder, et en effet, il aperçut un petit garçon de trois à quatre ans, maigre, au teint blafard, vêtu de haillons, qui jouait avec les débris d’un cheval de carton.
Cette vue le fit bondir...
—Il y a un enfant!... gronda-t-il. Non-seulement le brigand «lâche» sa femme, mais il laisse son moutard en plan!... Encore ça à mettre sur la note, mon bonhomme, et nous compterons nous deux, et il faudra payer!...
Sur cette menace, il entra brusquement.
—Que faut-il vous servir, monsieur? demanda la jeune femme.
—Rien, madame; je vous apporte une lettre.
—A moi? Vous devez vous tromper.
—Pardonnez-moi: vous êtes bien madame Paul?
—Oui.
—Alors, ceci est bien pour vous.
Et il tendait la lettre que lui avait confiée Florent.
La jeune femme, non sans hésitation, avançait la main, toisant le commissionnaire d’un air surpris, lorsqu’enfin, apercevant l’écriture, elle poussa un cri:
—Ah! mon Dieu!...
Et aussitôt, se retournant vers la porte ouverte derrière elle:
—M. Mouchon, cria-t-elle, M. Mouchon! C’est de lui, c’est de mon mari, c’est de Paul! Venez, venez!...
Un homme d’une cinquantaine d’années, ventru, au crâne chauve et déprimé, à l’air à la fois bête, égrillard et sournois, se montra timidement, sa casquette à la main...
—Eh bien! chère enfant, fit-il d’une voix flûtée, que vous disais-je: tout vient à point à qui sait attendre...
Elle avait brisé le cachet, elle lut d’un trait, avidement, puis tout à coup, battant joyeusement des mains:
—Il consent, s’écria-t-elle... Il a eu peur, il me prie seulement d’attendre un peu, tenez, lisez!...
Mais M. Mouchon ne pouvait pas lire sans ses lunettes, et il perdit bien deux minutes à explorer ses poches avant de les trouver...
Puis, quand il les eut chaussées, la lumière était si chétive, qu’il lui fallut trois minutes encore pour déchiffrer la missive.
Pendant ce temps, Chupin le détaillait et l’évaluait:
—Qu’est-ce que ce vieux papa? pensait-il. Un rentier, cela se voit à son linge... à moitié cossu, ses lunettes ne sont pas en or... marié, il a une alliance au doigt... qui a une fille, les coins de sa cravate sont brodés... qui demeure dans les environs, puisque bien mis comme il est il a une casquette... Mais que faisait-il, dans la pièce à côté, sans chandelle?...
M. Mouchon avait achevé.
—Que vous avais-je dit, prononça-t-il... A bon conseil, prompt succès...
—Oui, c’est vrai, vous avez raison!
Elle avait repris sa lettre et, l’œil brillant de joie, la relisait, comme pour bien s’en prouver la réalité.
—Et maintenant, interrogea-t-elle, que faire?... Attendre, n’est-ce pas?...
Le vieux monsieur eut un soubresaut.
—Jamais!... déclara-t-il, jamais!... Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
—Cependant il me promet...
—Promettre et tenir sont deux, et un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras...
—C’est qu’il demande une réponse...
—Répondez-lui que qui paye ses dettes s’enrichit; payez, et vous serez considéré...
Mais il s’arrêta court, montrant à la jeune femme le commissionnaire dont les yeux brillaient de la plus ardente curiosité...
Elle comprit. Vivement elle emplit de liqueur un petit verre qu’elle plaça devant Chupin, et lui offrit un cigare en disant:
—Asseyez-vous, voici de quoi prendre patience en nous attendant.
Et elle suivit le vieux monsieur dans la seconde pièce dont elle ferma la porte.
—Ça va bien! pensait Chupin, qui ne se sentait pas de joie; ça se corse, on va commencer à rire...
N’eût-il pas eu la précoce pénétration qu’il devait à sa vie accidentée, la jeune femme, en dix mots, et le vieux monsieur, en six proverbes, en avaient dit assez pour le mettre au courant de la situation.
Il connaissait maintenant, croyait-il, le contenu de la lettre qu’il venait d’apporter aussi parfaitement que s’il l’eût lue.
Il s’expliquait l’air furieux de M. de Coralth, et l’ordre qu’il avait donné de se hâter...
Enfin, il voyait distinctement et comprenait la relation qu’il avait tout d’abord vaguement soupçonnée entre la lettre à la baronne Trigault et la lettre à l’épouse légitime, et que l’une était la conséquence de l’autre...
Et toutes les circonstances de cette affaire s’enchaînaient, estimait-il, logiquement et comme fatalement.
Abandonnée par son mari, MmePaul avait fini par se lasser de la misère et des privations... Elle s’était mise un beau matin à la recherche de ce lâche, l’avait retrouvé et lui avait écrit:
«Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe, pendant que je meurs de faim...»
«Je consens à ne pas embarrasser ta vie, mais à la condition que tu nous donneras le nécessaire, à moi, qui suis ta femme, à mon enfant qui est le tien... Je veux tant, pour telle époque... Si tu me refuses, j’apparais et je te perds... Le scandale ne me servira pas de grand chose, c’est vrai, mais du moins je n’aurai plus à endurer ce supplice de te savoir entouré de toutes les recherches du luxe, pendant que je meurs de faim...»
Oui, évidemment, elle lui avait écrit cela. Ce n’était pas le texte, sans doute, c’était à coup sûr le sens.
Et au reçu de sa lettre, Coralth, ainsi qu’elle venait de le dire, avait été terrifié... Il n’avait que trop senti que du jour où sa femme se montrerait et crierait sur les toits son vrai nom et son passé, c’en serait fait de lui...
Mais il n’avait pas d’argent... Les honnêtes jeunes messieurs comme le vicomte de Coralth n’ont pas de réserveni d’économies. C’est une des fatalités de leur industrie d’être condamnés à une dépense constante.
Alors, en cette périlleuse extrémité, le couteau sur la gorge, pour ainsi dire, le brillant vicomte avait répondu à sa femme de prendre patience, et écrit à la baronne pour la prier ou pour lui commander, selon les termes où ils en étaient, de lui prêter la somme qu’on exigeait de lui...
Une particularité cependant intriguait Chupin.
Il se rappelait avoir ouï dire, autrefois, que MlleFlavie était la fierté même, et qu’elle adorait son mari jusqu’à la folie... Ce grand amour s’était donc évanoui!... La misère l’avait donc à ce point détrempée et brisée, qu’elle se résignait à descendre aux plus honteuses concessions.
Si elle connaissait l’existence de son mari, comment ne préférait-elle pas la faim, l’hôpital, la fosse commune, à un secours de lui?
Qu’en un moment de rage, elle fût allée droit à lui, qu’elle l’eût souffleté de toutes les infamies de son passé, en présence de ses brillants amis... qu’elle l’eût perdu, ruiné, précipité dans la boue, qu’elle se fût vengée enfin, Chupin eût admis cela...
Il ne pouvait comprendre qu’une femme si jeune descendît jusqu’à tirer parti de l’ignominie de l’homme qu’elle avait aimé, jusqu’à pratiquer le chantage le plus déshonorant...
—Le plan n’est pas d’elle, se dit Chupin, après avoir réfléchi... C’est l’autre, le vieux «déplumé» qui aura machiné la chose...
De cette façon, tout lui parut clair et comme prouvé,et il eût parié son cou à couper, un enjeu sérieux, que rien ne lui échappait...
Un moyen, du reste, s’offrait à lui de vérifier ses conjectures...
La jeune femme, en se retirant dans la pièce voisine, n’avait pas emmené son petit garçon. Il était toujours là, assis sur le pavé boueux de la boutique, jouant avec son cheval de carton, sans bruit, comme les enfants habitués à être rudoyés.
Chupin l’appela.
—Viens, mon petit, viens...
Il se leva et timidement s’approcha, regardant cet étranger avec de gros yeux remplis de défiance et d’étonnement.
La repoussante malpropreté de ce pauvre petit était contre la mère une terrible accusation... Ne l’aimait-elle donc pas?... L’incurie du malheur a des bornes... Depuis combien de temps ne lui avait-on lavé ni le visage ni les mains?... Ses vêtements tout souillés de taches tombaient en loques...
Il était gentil, cependant, et, malgré son air farouche, paraissait intelligent... Il était blond et ressemblait à M. de Coralth d’une façon frappante.
Chupin le prit sur ses genoux, et après s’être assuré que la porte de communication était bien fermée:
—Comment t’appelles-tu, petit? demanda-t-il.
—Paul.
—Connais-tu ton papa?
—Non.
—Ta maman ne t’en parle donc jamais?
—Oh! si!...
—Que t’en dit-elle?
—Qu’il est bien riche, bien riche!...
—Et après?...
L’enfant ne répondit pas, soit que sa mère ne lui eût rien dit autre chose, soit que cet instinct qui précède l’intelligence comme l’aurore le jour, l’avertît que devant un inconnu il devait se taire.
—Il ne vient donc jamais vous voir, ton papa? insista Chupin.
—Jamais.
—Pourquoi?...
—Maman est très-pauvre!
—Et tu n’as pas envie d’aller le voir?
—Je ne sais pas... Mais il viendra, lui, et il nous emmènera dans une grande maison... Il faudra bien qu’il vienne, maman l’a dit, et il lui donnera beaucoup d’argent et des belles robes, moi j’aurai des jouets tout plein...
Fixé de ce côté, Chupin continua:
—Et ce vieux monsieur, qui est avec ta maman, de l’autre côté, tu le connais...
—Oh! oui... c’est Mouchon.
—Qui ça, Mouchon?
—C’est ce monsieur qui a ce beau jardin, vous savez bien, au coin de la rue Riquet, où il y a des raisins si bons, j’irai avec lui en manger...
—Vient-il vous voir souvent?...
—Tous les soirs... Tiens, il a toujours des bonnes choses à manger dans sa poche pour maman et pour moi.
—Pourquoi donc se met-il dans la chambre à côté, sans lumière?...
—Ah!... il dit comme cela qu’il ne faut pas que les pratiques le voient...
Poursuivre cet interrogatoire, faire de cet enfant l’innocent dénonciateur de sa mère, eût été un acte abominable... Chupin sentit qu’il avait déjà abusé.
Il embrassa donc le petit garçon à la place la moins barbouillée de son visage, et le posa à terre, en lui disant:
—Va jouer.
Avec une précision cruelle, le pauvre petit avait révélé le caractère de sa mère... Que savait-il par elle de son père?... Qu’il était riche et que, s’il revenait, il apporterait beaucoup d’argent et de belles robes... Toute la jeune femme était là.
Chupin pouvait s’enorgueillir de sa perspicacité: toutes ses suppositions se trouvaient confirmées.
Il n’était pas jusqu’au sieur Mouchon qu’il n’eût pénétré d’un coup d’œil... Il avait reconnu un de ces vieux drôles ladres et vicieux qui utilisent leurs loisirs au profit de leur dépravation, hypocrites patients qui font de la misère leur pourvoyeuse, et dont la passion n’est prodigue que de conseils.
—Sûr, pensa Chupin, il fait la cour à MmePaul.. Si ce n’est pas honteux! Vieux grigou! nourris-la, au moins...
Jusqu’alors, ses préoccupations lui avaient fait oublier son petit verre et son cigare. Il avala d’un trait la liqueur qui lui avait été versée... Allumer le cigare devait être plus difficile...
—Allons, bon! grogna-t-il, encore un incombustible!... Vrai, quand je fumerai des havanes à dix sous, ce n’est pas ici que je viendrai les acheter...
Il usait force allumettes, et tirait sur ce malheureux cigare à se crever la poitrine, quand la porte du fond s’ouvrit, et MmePaul reparut tenant une lettre fermée à la main...
Elle était affreusement troublée, et son anxiété était visible.
—Je ne puis me décider, disait-elle au sieur Mouchon, dont on apercevait dans l’ombre le profil sournois, non, je ne puis... Envoyer cette lettre, c’est renoncer à tout jamais à un retour de mon mari... Quoi qu’il arrive, il ne me la pardonnera pas.
—Et après, répondit le vieux monsieur, se conduira-t-il plus mal avec vous?... Allez donc, chat ganté n’a jamais pris de souris...
—Il va me haïr.
—Mais non!... qui veut des caresses bat son chien... et d’ailleurs le vin est tiré, n’est-ce pas, il faut le boire...
Cette singulière logique la décida. Elle remit la lettre à Chupin, et tirant de sa poche une pièce de vingt sous, elle la lui tendit.
—Voilà pour votre peine.
Lui, d’un mouvement machinal, allongea vivement la main, mais il la retira plus vite encore, en disant:
—Non, merci, gardez... je suis payé.
Et il sortit...
Assurément, la mère de Chupin,—la pauvre bonne femme, pour parler son langage,—eût été heureuse et fière du désintéressement de son fils.
Le matin même, il avait refusé les dix francs par jour que lui proposait M. Fortunat; le soir, il refusait les vingt sous que lui offrait MmePaul.
Ce n’était rien en apparence, c’était énorme en réalité, et bien significatif de la part de ce pauvre garçon, réduit, faute d’éducation, à demander son pain quotidien aux hasards de ces mille métiers inconnus qui s’agitent et intriguent dans les bas-fonds de la civilisation parisienne.
Et tout en regagnant la rue de Flandre, il marmottait:
—Prendre les vingt sous de cette pauvre créature, qui n’a peut-être pas mangé son content, jamais de la vie! On est un homme ou on ne l’est pas!...
Il faut le dire: en aucune occasion, l’argent ne lui avait procuré de jouissance comparable à l’intime satisfaction qu’il éprouvait.
Il se sentait grandir dans sa propre estime, en songeant qu’il mettait au service du bien toutes les facultés et toute l’énergie qu’il dépensait jadis au profit du mal...
Être l’artisan du salut de Pascal Férailleur, cette pure victime des plus lâches coquins, n’était-ce pas, jusqu’à un certain point, racheter le crime qu’il avait commis autrefois!
Et cependant il était une circonstance qui dépassait son entendement.
Comment un de ces aventuriers qui tout à coup surgissent dans le beau monde de Paris, qu’on accepte parce qu’ils s’imposent, sans qu’on sache qui ils sont ni d’où ils viennent, comment un misérable tel que le vicomtede Coralth avait-il pu seulement entamer l’honneur de Pascal Férailleur?
Eh quoi!... la réputation d’un honnête homme est donc en quelque sorte à la merci du premier intrigant qu’il gêne!...
Le monde est-il donc si mal fait, qu’une ignoble comédie de cinq minutes pèse plus, dans les balances faussées de l’opinion, que toute une vie de courage, d’honneur et de probité!...
On voit de ces exemples aux époques où les plus gens de bien, loin de s’affirmer hardiment en face des coquins, descendent, sous prétexte de sociabilité, à toutes sortes de concessions, qui sont autant de dangereuses lâchetés...
Quand les hommes honnêtes ce tiennent cois, le monde est aux impudents!...
Tout entier à ces réflexions, Chupin n’était point tenté d’ouvrir la réponse qu’il portait pour en prendre connaissance.
Les mêmes sentiments s’agitaient en lui, qui l’avaient empêché de tirer du fils de MmePaul des renseignements plus précis...
Arriver à la vérité par la seule force de sa pénétration!... Il y avait là de quoi tenter sa jeune vanité.
Or, qu’avait-il besoin de recourir à un acte qui peut se justifier, sans doute, que l’intérêt de la légitime défense excuse et absout, mais qui n’en est pas moins fâcheux en lui-même et hasardé?...
Lui était-il indispensable de violer le sceau de cette lettre pour en connaître le contenu?
Les quelques mots échangés entre MmePaul et le sieur Mouchon, le conseiller aux proverbes, ne lui avaient-ils pas appris, à n’en pouvoir douter, qu’il portait un ultimatum et qu’il y était signifié au vicomte de Coralth d’avoir à l’exécuter dans les délais indiqués, sous peine d’un scandale mortel pour lui?
Les certitudes de Chupin à cet égard étaient si positives, que déjà il se creusait la cervelle à imaginer comment tirer parti de ces découvertes pour le plus grand profit de Pascal et de MlleMarguerite...
Mettre aux prises la jalousie de Flavie, la femme abandonnée, et l’orgueil offensé de la baronne Trigault, évoquer l’infamant passé de Coralth et l’en écraser, cela semblait à Chupin indiqué par les événements mêmes.
Mais par quelles combinaisons amener un dénoûment bruyant, terrible, affreusement scandaleux, qui fût l’éclatante réhabilitation de Pascal, voilà ce qu’il cherchait avec l’ardeur d’un dramaturge qui, ayant trouvé le sujet d’une pièce, le tourne et le retourne dans son esprit, pour en tirer tout ce qu’il peut donner.
Avec de telles pensées, la route, au retour, devait lui paraître plus courte qu’à l’aller, et c’est presque sans s’en apercevoir qu’il arriva rue d’Anjou-Saint-Honoré, devant la maison de M. de Coralth.
Ayant à comparaître devant M. Moulinet, le concierge, il éteignit tant qu’il put la flamme de son regard, et c’est grimé de son air le plus candide qu’il entra.
O surprise! M. Moulinet et son épouse n’étaient pas seuls dans leur loge.
Florent était là, en train de prendre le café avec eux.
Et même, le digne valet s’était dépouillé des élégancesempruntées à son maître, et avait revêtu son gilet rouge.
Il semblait d’une humeur massacrante, et son dépit était réellement bien légitime.
De chez M. de Coralth chez la baronne, il n’y avait qu’un saut; mais il est des fatalités!... La baronne, en recevant la lettre des mains de sa femme de chambre, avait fait courir après Florent pour lui dire d’attendre, qu’elle voulait lui parler... et elle avait eu l’inconvenance de lui laisser croquer le marmot plus d’une heure...
Si bien que de fil en aiguille, comme il disait, il avait manqué le dîner des femmes charmantes qui lui avaient donné rendez-vous, et que de désespoir il était revenu partager la soupe de ses amis les concierges...
—Vous avez la réponse? demanda-t-il à Chupin.
—La voici.
Ayant glissé la lettre de MmePaul dans la poche d’estomac de son tablier, Florent venait de compter à son commissionnaire les trente sous stipulés, quand on entendit au dehors le cri traditionnel...
—Porte, s’il vous plaît!...
C’était le coupé bleu de M. de Coralth.
Le vicomte descendit légèrement, sous le porche, et apercevant son domestique, dévoré d’impatience, il s’approcha en disant:
—Mes commissions?
—Elles sont faites.
—Vous avez vu Mmela baronne?...
—Elle m’a fait attendre deux heures pour me dire que M. le vicomte ne devait pas s’inquiéter, qu’elle avait un moyen sûr pour demain...
M. de Coralth parut respirer plus librement.
—Et la... débitante de tabac? poursuivit-il.
—Voici ce qu’elle m’a donné pour monsieur...
D’une main fiévreuse, le vicomte prit la lettre, l’ouvrit, la parcourut d’un regard, et aussitôt, saisi d’une colère folle, furieuse à ce point de lui faire oublier qu’il se donnait en spectacle, il se mit à la froisser rageusement, cette lettre, à la mordre, à la déchirer en menus morceaux en mugissant des blasphèmes à étonner un charretier...
Puis, soudain, la conscience de son imprudence lui revenant, il se maîtrisa, et éclata de rire, d’un rire forcé, en disant:
—Ah!... les femmes!... Les coquines! Elles vous feraient perdre la tête!...
Et jugeant l’explication suffisante:
—Venez me déshabiller, dit-il à Florent; il faut que je sorte de bonne heure demain...
Cet ordre ne devait pas être perdu pour Chupin, et dès sept heures le lendemain, il montait la garde devant la porte de M. de Coralth...
Et ainsi, pendant la journée du lundi, il put le suivre chez M. de Valorsay, puis chez un homme d’affaires, puis chez M. Wilkie, chez la baronne Trigault dans l’après-midi, et enfin, le soir, chez Mmed’Argelès...
Là, mêlé aux domestiques, empressé à ouvrir les portières des voitures qui s’arrêtaient devant l’hôtel, il recueillit quelque chose de l’affreuse scène qui venait d’avoir lieu entre la mère et le fils...
Il vit sortir M. Wilkie, les vêtements en désordre, puis le vicomte de Coralth dont il reprit la trace et qu’il vitcourir chez le marquis de Valorsay d’abord, puis une fois encore chez M. Wilkie, où il resta presque jusqu’au jour.
De la sorte, quand le lendemain, mardi, sur les deux heures, il se présenta chez M. Fortunat, Chupin tenait presque tous les fils—croyait-il—des honteuses intrigues que menait de front le vicomte...
Le «dénicheur d’héritages» savait son employé intelligent, mais non tant que cela, certainement, et ce n’est pas sans une secrète envie qu’il écouta le rapport circonstancié et parfaitement clair qu’il lui fit...
—C’est que j’ai été moins heureux que vous, lui dit-il, quand il eut terminé...
Mais il n’eut pas le temps de dire en quoi ni comment...
Juste comme il commençait, MmeDodelin parut, annonçant que la jeune dame que monsieur attendait était là...
—Faites entrer!...s’écria M. Fortunat en se levant vivement. Qu’elle entre!...
Pour s’échapper de chez M. de Fondège et accourir au rendez-vous qu’elle avait donné à M. Fortunat, MlleMarguerite n’avait pas eu besoin de mentir, ni même de chercher des prétextes.
Dès le matin, «le général» avait décampé pour essayer ses chevaux et ses voitures, et il avait annoncé qu’il déjeunerait à son cercle.
A l’issue du déjeuner, Mmede Fondège, que ses couturières et son tapissier réclamaient, s’était pareillement envolée, en prévenant qu’elle ne serait pas de retour avant l’heure du dîner.
Enfin, sur les midi, MmeLéon s’était tout à coup rappelé que sa noble famille la réclamait impérieusement... Elle s’était habillée en hâte, et était sortie, pour se rendre évidemment chez le docteur Jodon, et, de là, chez M. le marquis de Valorsay...
Les domestiques, à leur tour, se sentant débarrassés pour quelques heures de toute surveillance, avaient tiré chacun de son côté, laissant la maison seule, peu préoccupés des visiteurs qui pouvaient venir sonner...
De la sorte, MlleMarguerite avait pu s’esquiver sans que personne s’en aperçût, ce qui lui laissait cette latitude, pour le cas où on la verrait rentrer, de dissimuler la durée de son absence...
Un fiacre remontait la rue Pigalle au moment où elle sortit, elle le prit...
Certes, la démarche qu’elle faisait lui coûtait cruellement.
N’allait-elle pas être forcée, elle jeune fille, elle si réservée naturellement, de se confier à un étranger, de lui révéler ses sentiments les plus intimes, de lui ouvrir son âme, toute pleine de son amour pour Pascal Férailleur!...
Et cependant, elle se sentait plus calme et plus maîtresse de soi que la veille, quand elle se présentait à la photographie Carjat pour demander un fac-simile de la lettre de M. de Valorsay.
C’est que les événements l’entraînaient dans leur évolution rapide, que l’implacable nécessité ne lui laissait pas la faculté d’hésiter, et qu’elle s’animait à la lutte, à mesure qu’elle voyait s’accroître les chances de succès...
Certaines considérations, d’abord inaperçues, contribuaient à la rassurer...
Ce M. Fortunat, cet agent secret de M. le comte de Chalusse, la connaissait déjà, puisque c’était lui qui, après des mois d’investigations, avait fini par la découvrir à l’hospice des Enfants-Trouvés...
Un vague pressentiment lui disait que cet homme en savait sur son passé plus long qu’elle-même, et qu’il pourrait, s’il le voulait, lui apprendre le nom de sa mère, le nom de cette femme que le comte redoutait, et qui sans pitié l’avait abandonnée...
Enfin, il est un fait positif, c’est que l’esprit se familiarise avec les situations les plus excessives, jusqu’à trouver presque naturels les événements les plus en dehors de toutes prévisions et même de toute vraisemblance.
N’importe! Son cœur battit plus vite, et elle se sentit pâlir quand, sur l’invitation de MmeDodelin, elle pénétra dans le cabinet du «traqueur d’héritages.» D’un rapide coup d’œil, elle embrassa le cadre et les personnages.
Le confortable cossu du bureau la surprit, elle avait compté sur un bouge... La distinction relative et les façons d’homme du monde de M. Fortunat la déconcertèrent; elle s’attendait à rencontrer une manière d’intrigant subalterne crasseux et grossier. Enfin, Victor Chupin, debout près de la cheminée, en blouse, avec ses pantalons effiloqués, tortillant sa casquette pour se donner une contenance, l’inquiéta.
Mais aucune de ses impressions ne se fit jour... Pas un des muscles de son noble et beau visage ne bougea, son œil resta fier et clair...
Et c’est d’une voix dont l’émotion intérieure n’altérait en rien le timbre sonore et pur, qu’elle dit:
—Je suis la pupille de M. le comte de Chalusse, monsieur, MlleMarguerite... Vous avez, je le suppose, reçu ma lettre?
Lui s’inclinait, déployant toutes les grâces qu’il portait dans le monde où il cherchait à se marier, et d’un geste plus prétentieux qu’élégant, il avançait un fauteuil et invitait MlleMarguerite à s’asseoir...
—Votre lettre m’est parvenue, en effet, mademoiselle, répondit-il, et je vous attendais, flatté et honoré de votre confiance... Pour tout autre que vous, ma porte était même défendue...
La jeune fille s’assit, et il y eut un moment de silence, chacun observant l’autre, et cherchant à s’en faire une opinion. Lui, un peu troublé, et ayant peine à comprendre que cette belle jeune fille si imposante pût être la petite apprentie qu’il avait vue autrefois chez le relieur, avec son grand sarrau de serge, les cheveux ébouriffés et tout poudrés de rognures de papier.
Elle, fâchée d’avoir à s’adresser à cet homme, car plus elle l’examinait, plus il lui semblait découvrir dans toute sa personne quelque chose de louche et de suspect, et elle eût préféré quelque cynique gredin à cette espèce de gentleman doucereux, verni d’hypocrisie...
Ce qu’elle attendait, avant de rien dire, c’était que M. Fortunat congédiât ce jeune garçon en blouse, dont elle ne s’expliquait pas la présence, et qui, pétrifié par une sorte d’extase muette, attachait obstinément sur elle des yeux où se peignaient un ébahissement énorme et la plus vive admiration...
Mais bientôt, lasse d’attendre en vain:
—Je suis venue, monsieur, commença-t-elle, pour vous entretenir de choses graves et qui exigent le plus profond secret.
Chupin comprit, car il rougit jusqu’aux oreilles, et fit un pas pour sortir.
D’un geste cordial son patron le retint.
—Restez, Victor...
Et se retournant vers MlleMarguerite:
—Vous n’avez rien à craindre de la discrétion de ce brave garçon, mademoiselle, prononça-t-il... J’ai dû le mettre au courant de tout; et déjà il s’est employé fort activement, et non sans d’heureux résultats, à votre service.
—Je ne vous comprends pas, monsieur, balbutia la jeune fille.
Le plus agréable sourire voltigeait sur les lèvres du «dénicheur d’héritiers.»
—C’est que je me suis déjà occupé de vous, mademoiselle, dit-il. Une heure après la réception de votre lettre, j’étais déjà en campagne.
—Cependant je ne vous disais rien...
—De ce que vous attendiez de moi, c’est vrai. Mais je me suis permis de le soupçonner...
—Ah!...
—C’est ainsi... J’ai cru deviner que vous comptez sur mon expérience, sur mes faibles talents, pour réhabiliter un innocent odieusement calomnié, M. Pascal Férailleur, avocat...
Elle se dressa tout d’une pièce, et véritablement bouleversée et effrayée:
—Comment savez-vous cela!... s’écria-t-elle.
M. Fortunat avait quitté son fauteuil, et debout, adossé à la cheminée, dans la pose qu’il estimait lui être le plus avantageuse, le pouce dans l’entournure de son gilet, d’un ton de prestidigitateur expliquant ses merveilles, il répondit:
—Eh! mon Dieu!... Rien de si simple... Pénétrer les intentions des personnes qui daignent m’honorer de leur confiance, est l’essence même de la difficile et délicate profession que j’exerce... Ainsi donc, mes hypothèses sont justes, vous ne dites pas le contraire?...
Elle ne disait rien. Le premier saisissement passé, elle s’épuisait à chercher une explication plausible des informations de M. Fortunat... Car pour être dupe de son étalage de perspicacité, elle ne l’était aucunement.
Et lui, enchanté de l’effet qu’il produisait, continuait:
—Réservez votre surprise pour ce qu’il me reste à vous apprendre, mademoiselle, car j’ai découvert bien d’autres choses encore...
Tenez, c’est votre bon ange qui vous a inspiré l’idée de recourir à moi... Vous frémirez quand vous saurez de quels dangers vous avez été menacée... Mais, maintenant, plus rien à craindre: je veille... Je suis là, et je tiens tous les fils de l’audacieuse intrigue ourdie contre vous... Car c’est à vous, à votre personne, à votre fortune qu’on en voulait... C’est à cause de vous seule que M. Férailleur a été lâchement frappé... Et je puis vous dire, moi, le nom des misérables qui l’ont perdu... L’idée du crime vient de celui qui y avait le plus puissant intérêt, le marquis de Valorsay... L’instrument a été un scélérat qui se fait appeler le vicomte de Coralth,et dont Chupin que voilà, vous dira le vrai nom et le passé honteux... Vous aviez distingué M. Férailleur, il fallait qu’il disparût... M. de Chalusse n’avait-il pas promis votre main à M. de Valorsay?... Ce mariage était la ressource suprême du marquis, la planche qui sauve l’homme qui se noie... car il en est à ses dernières gorgées, le misérable!... On le croit riche, il est ruiné... Oui, ruiné de fond en comble, ruiné à ce point qu’il songeait à se brûler la cervelle le jour où l’espoir lui vint de vous épouser...
—Allons, bon!... pensa Chupin, voilà le patron parti.
C’était vrai.
Il suffisait de ce nom de Valorsay pour mettre en mouvement toute la bile de M. Fortunat. Au souvenir seul de cet ancien client, il perdait absolument son sang-froid, c’est-à-dire sa qualité maîtresse.
Sa passion venait de trahir ses calculs... Que se proposait-il au début?... De surprendre MlleMarguerite, de frapper son imagination, puis de la laisser venir, de la faire parler sans rien dire, et de rester quand même le maître de la situation.
Et pas du tout, il se livrait...
Il s’en aperçut, mais il était trop tard pour reculer, il le comprit bien à l’ardent regard que la jeune fille dardait sur lui.
—Comment le marquis de Valorsay n’a-t-il pas encore fait le plongeon?... C’est pour moi un prodige... Déjà, il y a six mois, ses créanciers menaçaient de l’exécuter... De quelles espérances les berce-t-il, depuis la mort de M. de Chalusse?... C’est ce que je ne puis pénétrer...Ce qui est certain, mademoiselle, c’est que le marquis n’a pas renoncé à la prétention d’être votre mari, et que pour y arriver, tous les moyens lui seront bons, tous, vous m’entendez...
Parfaitement maîtresse d’elle-même, désormais, MlleMarguerite écoutait d’un visage aussi impassible que s’il se fût agi d’un autre...
Et M. Fortunat s’étant arrêté:
—Je savais tout cela, fit-elle d’un ton glacé...
—Quoi!... vous saviez...
—Oui. Seulement, il est une circonstance qui passe mon entendement... Ma dot seule tentait M. de Valorsay, n’est-ce pas? Pourquoi persiste-t-il à vouloir m’épouser, maintenant que je n’ai plus de dot?
Peu à peu, le «traqueur d’héritages» avait perdu sa pose avantageuse.
—Voilà, répondit-il, ce que je me suis demandé tout d’abord... Et j’ai, je le crois, trouvé la raison... Oui, je parierais que le marquis a entre les mains une lettre de feu M. de Chalusse, un acte, un testament, une pièce quelconque, enfin, établissant votre naissance, et par suite vos droits à la succession...
—Et ces droits, il les ferait valoir s’il était mon mari?...
—Naturellement...
De même que M. Fortunat, le vieux juge de paix n’avait trouvé que cette explication plausible de la conduite le M. de Valorsay.
Mais MlleMarguerite se garda bien d’en rien dire... Payée pour être défiante, elle n’était pas sans s’inquiéter du grand intérêt que paraissait lui porter cet homme...Cela ne dissimulait-il pas quelque piége?... Et elle prenait la résolution que lui n’avait pas su tenir, de le laisser parler et de taire tout ce qu’elle savait.
—Peut-être avez-vous raison, fit-elle, mais ce que vous avancez il faudrait le prouver.
—Je prouverai que Valorsay n’a plus un sou vaillant, qu’il ne vit depuis un an que d’expédients justiciables de la police correctionnelle.
—Oh!...
—J’établirai qu’il a tenté de surprendre la bonne foi de M. de Chalusse par des actes qui constituent de véritables faux... Je démontrerai son entente avec M. de Coralth pour perdre M. Férailleur. Ne sera-ce pas quelque chose, mademoiselle?...
Elle souriait d’une façon vraiment irritante pour la vanité du «chasseur d’héritages.» Et d’un ton d’indulgente incrédulité:
—On dit ces choses-là, murmura-t-elle.
—Et on les fait, reprit vivement M. Fortunat... Quand je promets, moi, c’est que j’ai les moyens de tenir. On devrait se défendre de toucher une plume, quand on médite un mauvais coup... Assurément, personne n’est assez bête pour écrire tout au long le détail de son infamie... Mais on n’est pas toujours sur le qui-vive... On lâche un mot dans une lettre, une phrase dans une autre, une allusion dans une troisième... Et de ces allusions, de ces phrases, de ces mots réunis, coordonnés, ajustés, comparés, on arrive à faire un petit acte d’accusation absolument complet et écrasant d’évidence...
Mais il s’arrêta, béant, averti par la physionomie de MlleMarguerite de sa nouvelle imprudence.
Elle s’était reculée, et le toisant:
—Vous étiez donc bien avant dans les confidences de M. de Valorsay, monsieur! prononça-t-elle. Jureriez-vous que jamais vous n’avez servi ses desseins?
Témoin muet et oublié de cette scène, Victor Chupin, intérieurement, jubilait.
—Touché!... pensait-il, dans le noir, en plein. Cristi! voilà une femme!... Pincé, le patron, enfoncé, roulé!
Le fait est que le «dénicheur d’héritiers» se sentit si bien pris, qu’il n’essaya pas de nier, de nier complétement, du moins...
—J’avoue, répondit-il, que j’ai été assez longtemps le conseil de M. de Valorsay... Tant qu’il m’a parlé de se marier richement pour rétablir sa fortune et de mettre dedans son futur beau-père... Ma foi!... je n’y ai pas vu grand mal... Ce n’est peut-être pas strictement honnête, mais cela se fait tous les jours... Qu’est-ce qu’un mariage aujourd’hui?... Une affaire, n’est-ce pas... Or, qu’appelle-t-on une affaire, sinon une opération où chacune des parties cherche à flouer l’autre?... Le beau-père est dupé, ou le gendre, ou la femme, ils le sont parfois tous les trois, je ne vois pas qu’il y ait là de quoi fouetter un chat... Mais quand j’ai vu poindre l’idée de perdre M. Férailleur, halte-là!... Ma conscience s’est révoltée... Déshonorer un innocent!... C’est lâche, c’est bas, c’est sale, c’est canaille!... Et n’ayant pu empêcher l’infamie, je me suis juré que je la vengerais...
MlleMarguerite allait-elle accepter cette explication? Chupin en eut peur. C’est pourquoi, s’avançant vivement vers son patron:
—Sans compter, m’sieu, interrompit-il, que ce beaumarquis vous a joliment refait, vous un homme si fort... Hein!... ces quarante mille francs que vous lui avez prêtés, et qui devaient vous en rapporter quatre-vingt mille, comme il vous les a «ratissés!»
M. Fortunat foudroya son employé du regard... Mais quoi! il était trahi, et il n’y avait plus à y revenir... Il était dit que, dans toute cette affaire, il entasserait sottises sur sottises... Mal emmanchée, elle devait mal finir.
—Eh bien!... Oui, déclara-t-il, c’est vrai, Valorsay m’a indignement volé, j’ai juré que je me vengerais et je me venge... Je n’aurai de repos que le jour où je verrai ce misérable plus bas que la boue...
En vérité, il ne se doutait pas du bien que lui faisait dans l’esprit de MlleMarguerite, la dénonciation de son employé... Elle fut en partie rassurée, s’expliquant son concours... Elle ne méprisa pas beaucoup plus l’homme, mais elle fut persuadée qu’il la servirait presque loyalement.
—J’aime mieux cela, dit-elle... Au moins nous jouerons cartes sur table, monsieur... Que souhaitez-vous? la perte de M. de Valorsay. Je veux, moi, la réhabilitation de M. Férailleur... Nos intérêts sont donc communs... Seulement, avant de rien entreprendre, l’avis de M. Férailleur est indispensable...
—Il nous faudra pourtant nous en passer.
—Et pourquoi?...
—Parce qu’on ne sait ce qu’il est devenu. Parbleu! c’est à lui que j’ai songé tout d’abord, quand j’ai voulu me venger... Je me suis procuré son adresse et j’ai couru rue d’Ulm... Personne!... Le lendemain même de sonmalheur, M. Férailleur a vendu ses meubles et est parti avec sa mère.
—Je le sais... et je venais, monsieur, vous demander de vous mettre à sa recherche... Découvrir sa retraite doit être un jeu pour vous...
—Eh! croyez-vous donc que je n’y ai pas songé! Ma journée d’hier s’est consumée en investigations... A force de questionner les gens du quartier, j’ai fini par apprendre que MmeFérailleur est partie de la rue d’Ulm dans le fiacre qui porte le Nº 5,709. Je suis allé attendre le cocher de ce fiacre à son dépôt, et il était une heure du matin quand, il est rentré... Il se souvenait parfaitement de MmeFérailleur, à cause de la quantité de ses bagages... Savez-vous où il l’a conduite?... A la gare du Havre. Savez-vous ce qu’elle a dit aux employés qui lui ont demandé pour quelle destination étaient ses malles? Elle a répondu qu’elles étaient pour Londres... M. Férailleur, à l’heure qu’il est, est en route pour l’Amérique, et jamais nous n’entendrons parler de lui...
MlleMarguerite hochait la tête.
—Vous vous trompez, monsieur, fit-elle.
—Je vous rapporte ce que j’ai appris...
—Aussi, je ne discute pas... Ce sont là les apparences... Mais j’ai mieux que des apparences, moi, j’ai la connaissance profonde du caractère de M. Férailleur... Un homme comme lui ne se laisse pas écraser par une calomnie infâme... Il peut sembler fuir, disparaître, se cacher pour un temps... mais c’est afin de mieux assurer la vengeance... Quoi! Pascal, l’énergie même, l’incarnation de la volonté, renoncerait lâchement à son honneur, à la femme qu’il aime et à son avenir!... Il n’y avait delui qu’une chose à redouter: un coup de pistolet... S’il ne s’est pas tué, c’est qu’il espère... Il n’a pas quitté Paris, je le sens, j’en suis sûre...
Tout cela ne persuadait pas M. Fortunat, c’était, selon lui, «du sentiment.»
Mais il était là un adolescent dont le cœur s’ouvrait aux espérances de cette belle jeune fille, la plus belle qu’il eût vue, et dont le dévouement et l’énergie le frappaient d’admiration: Chupin.
Il s’avança, l’œil brillant d’enthousiasme; et d’une voix émue:
—Je comprends votre idée, déclara-t-il, oui, M. Férailleur est à Paris. Et que je perde mon nom, qui est Chupin, si avant quinze jours je ne l’ai pas retrouvé!
MlleMarguerite connaissait Pascal Férailleur...
Foudroyé en plein bonheur par une catastrophe inouïe, il avait eu des heures de délire et d’horrible défaillance, mais il était incapable du lâche abandon de soi dont l’accusait M. Fortunat.
Elle lui rendait justice, la généreuse fille, quand elle disait:
—S’il est résigné à vivre, ce ne peut être qu’à cette condition de consacrer sa vie, tout ce qu’il a d’intelligence, de force et de volonté à confondre l’infâme calomnie...
Et cependant, elle ne connaissait pas toute l’étendue du malheur de Pascal...
Pouvait-elle supposer qu’il se croyait peut-être abandonné par elle, et renié, le malheureux, depuis ce billetque l’estimable MmeLéon lui avait porté à la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse?...
Comment eût-elle su de quels doutes, de quels soupçons poignants l’âme de Pascal avait été déchirée, après les flétrissantes insinuations de la Vantrasson?
Il est vrai de dire qu’à sa mère seule il devait d’avoir échappé au suicide, sombre folie qui obsède les désespérés...
Et c’est encore à sa mère, cette incomparable gardienne de l’honneur, qu’il dut sa résolution, le matin où il alla frapper à la porte du baron Trigault.
Là, son courage devait rencontrer sa première récompense.
Aussi n’était-il plus le même homme, quand il sortit de cet hôtel princier de la rue de la Ville l’Évêque, où il était entré le cœur serré par l’angoisse.
Il était tout étourdi encore des scènes étranges dont il avait été l’involontaire témoin... Les secrets qu’il avait surpris, les confidences qui lui avaient été faites, tourbillonnaient dans son esprit... mais il espérait.
Une lueur de salut brillait à l’horizon, chétive encore et vacillante, mais enfin une lueur... Peut-être tenait-il le fil précieux qui le guiderait hors du dédale d’iniquité et d’ignominie où on l’avait enfermé.
D’ailleurs, il ne serait plus seul à combattre.
Un honnête homme, rompu aux luttes de la vie, expérimenté et vaillant, puissant par sa réputation, par ses relations et par sa fortune, venait de lui promettre solennellement son concours.
Grâce à cet homme, que le malheur faisait un ami plus sûr que les années, l’accès lui était ouvert près dumisérable qui lui avait pris l’honneur pour lui prendre après la femme qu’il aimait...
Il savait maintenant les défauts de la cuirasse du marquis de Valorsay, où le frapper, et comment; et c’est cent mille francs à la main qu’il comptait se glisser dans son intimité pour y surprendre des preuves irrécusables de son infamie.
Grande était la hâte de Pascal d’apprendre à sa mère l’heureuse issue de sa visite. Mais diverses démarches, indispensables pour ses projets ultérieurs, le réclamaient impérieusement, et il était près de cinq heures quand il put regagner son pauvre logis de la route de la Révolte.
Lorsqu’il arriva, MmeFérailleur rentrait, ce qui ne le surprit pas médiocrement, car il ne savait pas qu’elle eût à sortir... Le fiacre qu’elle avait pris pour ses courses était encore devant la porte et elle n’avait pas eu le temps de retirer son châle et son chapeau...
A la vue de son fils, elle eut une exclamation de joie... Elle avait trop l’habitude de lire sur sa physionomie le secret de ses pensées pour qu’il eût besoin de lui rien dire, et avant qu’il eût ouvert la bouche:
—Tu as réussi!... s’écria-t-elle.
—Oh!... mère, bien au-delà de mes espérances.
—Je l’avais donc bien jugé, ce digne homme, qui était venu t’offrir ses services rue d’Ulm?...
—Oui, certes, oui!... Jamais, quoi que je fasse, je ne pourrai reconnaître sa générosité et son abnégation. Si tu savais, mère chérie, si tu savais...
—Quoi?...
Il l’embrassa, comme s’il eût voulu s’excuser de cequ’il allait dire, prévoyant qu’elle en serait affectée, et vivement:
—Eh bien!... Marguerite est la fille de la baronne Trigault...
MmeFérailleur se rejeta en arrière aussi violemment que si elle eût vu se dresser un reptile.
—La fille de la baronne!... bégaya-t-elle. Mon Dieu!... que dis-tu là... Deviens-tu fou, Pascal?...
—Je te dis la vérité, mère... écoute-moi:
Et rapidement, d’une voix profondément troublée, il raconta tout ce qu’il avait appris rue de la Ville-l’Evêque, adoucissant toutefois, autant qu’il le pouvait sans altérer la vérité, ce que la conduite de MmeTrigault avait de trop décidément odieux...
Atténuations inutiles... L’indignation et le dégoût de MmeFérailleur n’en étaient pas moins manifestes.
—Cette femme est une abominable créature!... prononça-t-elle froidement, lorsque son fils eut terminé.
Pascal ne répondit pas. Il sentait bien que sa mère n’avait que trop raison, et cependant il souffrait cruellement de l’entendre s’exprimer ainsi.
La baronne était la mère de Marguerite, après tout.
—Ainsi donc, poursuivit MmeFérailleur qui s’animait peu à peu, cela est bien vrai, il existe de telles créatures qui n’ont rien de leur sexe, pas même l’instinct de la maternité des bêtes... Je suis une honnête femme, moi... je ne dis pas cela pour me glorifier, je n’y ai pas de mérite... Ma mère était une sainte et j’aimais mon mari... Ce qu’on appelle le devoir a été pour moi le bonheur... Je puis parler. Je n’excuse pas une faute, mais je me l’explique. Oui, je puis comprendre qu’une femme jeune,belle, courtisée, seule au milieu de Paris, perde la tête et oublie l’honnête homme qui s’est expatrié et qui brave mille dangers pour lui conquérir une fortune... Le mari est un imprudent, qui expose à ce péril terrible son honneur et son bonheur. Mais que cette femme ayant faibli, ayant eu un enfant, l’abandonne lâchement, le perde comme il en coûterait de perdre un chien, voilà ce qui passe mon entendement... Je concevrais plutôt l’infanticide... Il faut que cette femme n’ait ni cœur, ni entrailles, ni rien d’humain... pour avoir pu vivre, pour avoir pu dormir avec cette pensée, qu’il y avait, de par le monde, un enfant à elle, la chair de sa chair, perdu de par le monde, en butte à toutes les horreurs de la misère, de la honte et de l’abandon... Et elle a des millions... et elle habite un palais... et elle ne songe qu’à la toilette et au plaisir!... Comment, à toute seconde du jour, ne se demande-t-elle pas: «Où est ma fille, à cette heure, et que fait-elle?... De quoi vit-elle?... A-t-elle un asile, des vêtements, du pain? Au fond de quels cloaques a-t-elle roulé? Peut-être jusqu’ici a-t-elle vécu de son travail, et peut-être en ce moment même, l’ouvrage lui manquant et le pain, s’abandonne-t-elle!...» Grand Dieu!... comment osait-elle sortir?... Comment à chacune de ces malheureuses que la faim souvent livre à la débauche, et qu’elle voyait passer, ne se disait-elle pas: «Celle-là peut-être est ma fille...»
Pascal se sentait blêmir, remué jusqu’au fond de lui-même par la véhémence extraordinaire de sa mère... Il frémissait à cette idée que peut-être elle allait s’écrier:
—Et toi, mon fils, tu épouserais la fille d’une telle femme!...
Car il n’ignorait pas les opinions de sa mère et qu’elle s’était attachée d’une invincible étreinte à ces austères traditions qui, dans les vieilles familles de la bourgeoisie, se transmettaient de mère en fille, comme le mot d’ordre de l’honneur du foyer, traditions impitoyables et aveugles...
—La baronne se savait adorée de son mari, hasarda-t-il... Apprenant son retour, elle a été terrifiée, elle est devenue folle...
—La défendrais-tu donc!... s’écria MmeFérailleur... Penses-tu véritablement qu’on puisse racheter une faute par un crime...
—Non, certes, mais...
—Peut-être jugerais-tu plus sévèrement la baronne si tu savais ce qu’a souffert sa fille, si tu savais quels ont été ses misères et ses périls depuis le moment où sa mère l’a furtivement exposée sous une porte, près des Halles, jusqu’au jour où son père, M. de Chalusse, l’a recueillie... C’est un miracle de Dieu qu’elle n’ait pas péri...