VI

«Monsieur le directeur,«Témoin de la scène de l’autre soir à l’hôtel d’A..., permettez-moi une importante rectification. Il n’est que trop vrai que des portées ont été glissées parmi les cartes, mais qu’elles l’aient été par M. X... c’est ce qui n’est pas prouvé, car on ne l’a pas VU.«Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas moins toute mon estime.«BARONTRIGAULT.»

«Monsieur le directeur,

«Témoin de la scène de l’autre soir à l’hôtel d’A..., permettez-moi une importante rectification. Il n’est que trop vrai que des portées ont été glissées parmi les cartes, mais qu’elles l’aient été par M. X... c’est ce qui n’est pas prouvé, car on ne l’a pas VU.

«Je sais que les apparences sont contre lui; je ne lui en garde pas moins toute mon estime.

«BARONTRIGAULT.»

Pendant ce temps, MmeFérailleur et son fils se consultaient du regard. Leur impression était la même. Celui-là ne pouvait être un ennemi.

Lors donc que le baron eut lu à haute voix sa lettre:

—Je ne saurais vous exprimer toute ma reconnaissance monsieur, prononça Pascal, mais puisque vraiment vous voulez me servir, de grâce n’envoyez pas cette note... Elle vous attirerait peut-être des ennuis, et je n’en serais pas moins obligé de renoncer à l’exercice de ma profession... et je voudrais surtout être oublié...

—Soit... je vous comprends... vous espérez atteindre le traître et vous craignez de lui donner l’éveil... j’approuve votre prudence. Mais gardez toujours ma déclaration. Et si jamais il vous faut un coup d’épaule venez sonner à ma porte. Et rappelez-vous que le jour où vous aurez des preuves, je vous fournirai le moyen de rendre votre justification plus éclatante que l’affront...

Il s’apprêtait à se retirer, mais avant de passer la porte:

—A l’avenir, ajouta-t-il, je surveillerai les doigts du joueur placé à ma gauche... Et à votre place, je tâcherais de me procurer la note qui a servi pour l’article... On ne sait pas tout le parti qu’on peut tirer, à un moment donné, d’une page d’écriture...

Le baron sorti, MmeFérailleur se leva.

—Pascal, s’écria-t-elle, cet homme sait quelque chose et tes ennemis sont les siens, je l’ai lu dans ses yeux... Il t’a clairement dénoncé M. de Coralth...

—J’ai entendu, ma mère, et mon parti est pris... Je dois disparaître... De ce moment, Pascal Férailleur n’existe plus...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir même, deux grandes voitures de déménagement stationnaient devant la maison où demeurait MmeFérailleur.

Elle venait de vendre son mobilier en bloc à un marchand de meubles, afin de rejoindre son fils, parti, disait-elle, pour l’Amérique.

—On m’attend... Je repasserai vers minuit... J’ai encore à faire quantité de visites urgentes...

Voilà ce qu’avait dit à MlleMarguerite le docteur Jodon.

Le fait est qu’en sortant de l’hôtel de Chalusse, après s’être assuré que M. Casimir faisait répandre de la paille sur la chaussée, le docteur reprit tout bonnement le chemin de son logis.

C’est que s’il était dans son rôle de paraître accablé de malades, ces fameuses visites n’existaient encore que dans le lointain de ses espérances.

Son seul et unique client, depuis le commencement de la semaine, était un vieux portier de la rue de la Pépinière, qu’il visitait deux fois par jour, faute de mieux.

Le reste de son temps, il le passait à attendre la clientèle qui ne venait pas, et à maudire la médecine, une profession perdue, déclarait-il, ruinée par la concurrence, et, pour comble, embarrassée par la sotte obligation d’un décorum qui paralyse l’initiative individuelle.

S’il eût consacré à l’étude la moitié seulement des heures qu’il consumait en malédictions et en combinaisons également stériles, le docteur Jodon eût peut-être haussé son mérite, qui était médiocre, au niveau de ses ambitions, qui étaient immenses.

Mais, ni le travail, ni la patience, n’entraient dans son système.

Il était de son époque et prétendait arriver très-vite, très-haut et sans peine. Une certaine tenue, de l’aplomb, quelque chance et beaucoup de réclames devaient, paraît-il, suffire.

C’est avec cette conviction qu’il était venu se fixer rue de Courcelles, au centre d’un quartier opulent, dont les malades pauvres ont la ressource des consultations gratuites de l’hôpital Beaujon.

Mais les événements avaient trompé son attente.

Peu à peu, en dépit d’atroces privations héroïquement dissimulées, il voyait s’épuiser le petit capital qui constituait toute sa fortune, une vingtaine de mille francs, faible mise pour des prétentions si hautes.

Il avait encore payé son terme le matin même, mais il pouvait déjà calculer l’époque prochaine où il n’aurait plus de quoi le payer...

Que ferait-il alors?

Quand il songeait à cela, et c’était presque son uniquepensée, il sentait s’allumer en lui des colères et des haines furibondes...

C’est qu’il ne s’en prenait pas à lui de ses mécomptes.

A l’exemple des ambitieux déçus, il accusait les hommes et les choses, les événements, des envieux et des ennemis que certes il n’avait pas.

Par certains jours, il eût été capable de tout pour arriver à l’assouvissement de ses ambitions. Car il avait tout souhaité, tout envié, tout espéré, et les privations, à la longue, avaient été comme de l’huile jetée sur la flamme des convoitises qui incendiaient son cerveau.

Plus calme, à d’autres moments, il se demandait à quelle porte de la fortune frapper, pour qu’elle ouvrit plus vite à son impatience fiévreuse.

Il avait songé à s’improviser dentiste, ou à chercher un bailleur de fonds pour la vente de quelqu’un de ces spécifiques dont le brevet assure cent mille livres de rentes.

Il avait rêvé l’établissement d’une pharmacie monstre, la création d’une maison de santé ou encore l’exploitation lucrative de quelque remède nouveau.

Mais pour tout cela il fallait de l’argent, beaucoup d’argent, et il n’en avait plus. L’heure venait de prendre un parti, il ne pouvait plus tenir...

Sa troisième année d’exercice, rue de Courcelles, lui avait à peine rapporté de quoi payer son domestique... Car il avait un domestique, cela pose.

Il avait un valet de chambre par la même raison qu’il avait un appartement, c’est-à-dire l’apparence d’un appartement somptueux.

Fidèle à son système—celui de son maître—il yavait tout sacrifié aux dehors, à l’étalage, à la montre, à ce qui se voit et reluit...

Un luxe criard et de mauvais goût y faisait cligner les yeux. Ce n’était que tapis et tentures, dorures au plafond, objets d’art et consoles chargées d’ornements.

Il est sûr qu’un paysan arrivant de son village eût été ébloui.

Mais il fallait se garder d’examiner de trop près.

Il y avait plus de coton que de soie dans le velours des meubles, et qui eût été toucher certaines statues, haut huchées sur leur socle, eût reconnu du plâtre, sous une couche de peinture verte frottée de limaille de cuivre.

Ce plâtre, jouant le bronze, c’était tout l’homme, son système... et notre siècle...

Quand il rentra chez lui, la première question du docteur Jodon à son domestique fut comme toujours:

—Il n’est venu personne?

—Personne.

Le docteur soupira et, traversant son superbe salon d’attente, il alla s’asseoir dans son cabinet de consultations, au coin d’un feu plus que modeste.

Il était plus préoccupé encore que de coutume. La scène dont il avait été témoin chez le comte de Chalusse se représentait à sa mémoire avec une vivacité singulière, et il la tournait et retournait dans sa pensée, cherchant s’il n’y aurait pas quelque parti à tirer du mystère qu’il soupçonnait.

Car plus que jamais il croyait à un mystère, porté à imaginer l’impossible, comme tous les gens à qui les événements ordinaires réussissent mal...

Il se torturait l’esprit depuis une heure, quand le timbre de la porte d’entrée l’arracha à ses méditations.

A cette heure, qui pouvait venir?...

Bientôt son domestique parut, lui annonçant qu’il y avait dans le salon d’attente une dame qui se disait très-pressée...

—C’est bien, fit-il... qu’elle attende un moment.

Car il avait du moins ce mérite de ne jamais se départir de son programme. En aucune circonstance il n’admettait un client immédiatement; il voulait qu’on attendît, qu’on eût le temps de réfléchir aux avantages qu’il y a de s’adresser à un docteur très-occupé et qui a la vogue...

Au bout de dix minutes seulement il ouvrit, et une grosse dame s’avança vivement en relevant le voile qui cachait son visage.

Elle devait avoir dépassé quarante-cinq ans, et si elle avait été belle autrefois, il n’y paraissait plus guère. Elle avait des cheveux bruns grisonnants, rudes et épais, plantés très-bas sur le front, le nez épaté, de grosses lèvres bonasses et des yeux ternes sans expression.

De toute sa personne s’exhalait comme un parfum de mansuétude et de tristesse, avec une nuance de dévotion.

Mais, en ce moment, elle paraissait fort troublée.

Elle s’assit sur l’invitation du docteur, et sans attendre ses questions:

—Je dois vous dire tout d’abord, monsieur, commença-t-elle, que je suis la... dame de confiance de M. de comte de Chalusse...

Si maître qu’il fût du secret de ses impressions, le docteur bondit.

—MmeLéon?... fit-il d’un ton d’immense surprise.

Elle s’inclina en pinçant ses grosses lèvres.

—C’est ainsi qu’on m’appelle, oui, monsieur... Mais ce n’est là qu’un prénom... Le nom que je porte jurerait trop avec ma condition présente... Les revers de fortune ne sont pas rares à notre époque... et il en est de tels que sans la religion qui console, on n’aurait pas la force de les supporter...

Le médecin concentrait sur cette visiteuse toute sa pénétration.

—Que peut-elle me vouloir? pensait-il.

Elle, cependant, poursuivait:

—J’allais me trouver sans ressources, quand M. de Chalusse, un ami de ma famille, me supplia de surveiller l’éducation d’une jeune personne à laquelle il s’intéressait, MlleMarguerite... J’acceptai et j’en remercie Dieu tous les jours, car si j’ai pour cette chère enfant l’affection d’une mère, elle a pour moi les tendresses d’une fille...

Et à l’appui de son dire, elle sortit un mouchoir de sa poche et réussit à se tirer une larme des yeux.

—Après cela, docteur, continua-t-elle, vous devez comprendre que l’intérêt de ma bien-aimée Marguerite m’amène près de vous... J’étais enfermée dans ma chambre quand on a rapporté M. de Chalusse, et je n’ai été prévenue du malheur qu’après votre départ. J’aurais pu, penserez-vous, attendre votre prochaine visite, mais je n’ai pas eu cette patience... Ou ne sait pas se résigner aux tourments de l’incertitude, quand il s’agit de l’avenir d’une fille chérie!... Et me voici.

Elle reprit haleine et ajouta:

—Je suis venue, monsieur, vous demander l’exacte vérité sur la situation de M. le comte de Chalusse.

Véritablement le docteur s’attendait à autre chose. C’est cependant de son ton le plus doctoral qu’il répondit:

—A vous, madame, je dirai qu’il laisse peu d’espoir, et que je crois à une terminaison fatale avant vingt-quatre heures, sans que le malade reprenne connaissance.

La femme de confiance pâlit.

—Alors, c’est fini, balbutia-t-elle, tout est fini!...

Et incapable d’articuler une syllabe de plus, elle salua le docteur de la tête, et brusquement se retira...

Debout devant sa cheminée, l’œil fixe, la bouche entr’ouverte, le bras arrondi pour un geste interrompu, le docteur demeurait immobile, décontenancé, pantois...

Il fallut pour le remettre le claquement de la porte extérieure se refermant sur la dame de confiance.

A ce bruit, il bondit.

—Ah ça! s’écria-t-il en jurant, elle se moque de moi, cette vieille!...

Et aussitôt, emporté par un mouvement irréfléchi, il sauta sur son chapeau, l’enfonça sur sa tête et s’élança sur les traces de MmeLéon.

Mais elle avait de l’avance, et une fois dans la rue c’est à peine si le docteur la reconnut à la lueur d’un bec de gaz, cinquante pas plus loin, sur le trottoir désert.

Elle marchait très-vite, mais en forçant le pas il eût pu la rejoindre.

Il s’en garda, cependant, ayant eu le loisir de songerqu’il ne saurait sous quel prétexte honnête colorer une démarche si insolite, et il se contenta de la suivre à distance avec précaution.

Tout à coup, elle s’arrêta court.

C’était devant la boutique d’un épicier où il y avait une boîte aux lettres. La boutique était fermée mais on avait ménagé dans le volet une ouverture par où passait le conduit en zinc de la boîte.

MmeLéon hésitait visiblement... Elle balançait, comme on fait toujours, au moment de hasarder un acte décisif dont on est maître encore, et sur lequel il n’y aura plus à revenir quelles qu’en puissent être les conséquences.

Un observateur ne restera jamais vingt minutes devant un bureau de poste sans être témoin de cette pantomime expressive de l’irrésolution...

Enfin, la femme de confiance eut un mouvement d’épaules qui traduisait éloquemment le résultat de ses délibérations intérieures: «Advienne que pourra!...»

Et tirant vivement une lettre de son corsage, elle la jeta dans la boîte et poursuivit son chemin avec plus de hâte encore.

—Pas de doute possible, pensa le docteur, c’est ma réponse qui détermine l’envoi de cette missive préparée à l’avance.

Il n’était pas riche, il tenait aux maigres ressources qui lui restaient comme le joueur décavé à son dernier louis,—ce louis qui peut et qui doit faire sauter la ban, que,—et cependant il eût donné de bon cœur un billet de cent francs pour connaître le contenu de cette lettre, ou seulement le nom du destinataire.

Mais il touchait au terme de sa poursuite. MmeLéon arrivait à l’hôtel de Chalusse, elle y entra...

Devait-il l’y suivre?... La curiosité poignait le docteur à ce point qu’il en eut l’idée, et qu’il eut besoin d’un héroïque effort de volonté pour y résister.

Une lueur de sens commun qui veillait encore dans sa cervelle bouleversée lui démontra que se représenter avant l’heure qu’il avait indiquée serait une insigne maladresse. Déjà, dans cette soirée, sa conduite n’avait été que trop extraordinaire, et bien plus celle d’un juge que celle d’un médecin. Il comprenait que ce n’est pas un bon moyen d’être choisi pour confident que de s’immiscer presque de force dans les affaires des gens.

Il rebroussa donc chemin, tout pensif et aussi mécontent de lui que possible.

—Quel imbécile je suis! grommelait-il. Si j’avais tenu cette vieille en suspens au lieu de lui dire brutalement la vérité, je saurais maintenant le but réel de sa visite... Car elle avait un but... Mais lequel?...

C’est à le chercher que le docteur consuma les deux heures qui le séparaient du moment de la seconde visite.

Mais il avait beau parcourir le champ sans limites des probabilités même improbables, il n’imaginait rien qui le satisfît.

Une seule circonstance lui semblait indiscutable: c’est que MmeLéon et MlleMarguerite attachaient une importance égale à cette question de savoir si, oui ou non, le comte reprendrait connaissance.

Quant à l’intérêt des deux femmes sur ce point, le docteur estimait qu’il n’était pas le même, qu’un secretdésaccord existait entre elles, et que même la femme de confiance avait dû venir le trouver en cachette.

Car il n’était dupe qu’à demi de MmeLéon et de ses protestations de tendresse à l’endroit de MlleMarguerite.

L’entrée de cette respectable personne, ses façons onctueuses, son accent de résignation dévote, cette allusion à un grand nom qu’elle aurait le droit de porter, tout cela était bien calculé pour en imposer; mais elle s’était trop découverte sur la fin pour qu’on ne se défiât pas.

Le docteur Jodon ne s’était pas senti le courage de regagner son superbe appartement, et c’est dans un petit café qu’il réfléchissait ainsi, tout en buvant dans un verre fabriqué en Bavière, d’exécrable bière brassée à Paris...

Enfin, minuit sonna... c’était l’heure.

Cependant, le docteur ne se leva pas. S’étant résigné à attendre, il voulait, en revanche, qu’on l’attendît...

C’est donc seulement quand le café fut fermé qu’il remonta la rue de Courcelles...

MmeLéon, sans doute, avait laissé la porte de l’hôtel de Chalusse entre-bâillée, le docteur n’eut qu’à la pousser et il se trouva dans la cour...

Comme au commencement de la soirée, les domestiques étaient réunis chez le concierge. Mais la jubilation de la médisance qui s’en donne à cœur joie avait fait place, sur leur physionomie, à l’inquiétude de l’avenir compromis.

On les apercevait, à travers les vitres, debout dans la loge, absorbés par l’intérêt d’une discussion qui s’agitait entre les deux hommes les plus importants de la réunion: M. Bourigeau, le concierge, et M. Casimir, le valet de chambre.

Et si le docteur eût prêté l’oreille, ses illusions singulières eussent été quelque peu entamées, car à chaque moment revenaient les mots de gages et de legs particuliers, de rémunération de loyaux services et de rentes viagères...

Mais M. Jodon n’écouta pas.

Pensant qu’il rencontrerait quelque valet à l’intérieur il entra dans l’hôtel.

Mais rien ne pouvait annoncer sa présence, les portes se refermaient sans bruit, l’épais tapis qui couvrait le marbre de l’escalier étouffait le bruit de ses pas, et il arriva au palier du premier étage sans avoir aperçu personne...

La porte de la chambre de M. de Chalusse était ouverte et elle se trouvait assez vivement éclairée par un grand feu clair et par une grosse lampe posée sur le coin de la cheminée...

Instinctivement le docteur s’arrêta, regardant...

Nul changement n’était survenu depuis sa visite. Le comte gisait toujours immobile, très-haussé sur ses oreillers, la face tuméfiée, les paupières fermées, respirant encore pourtant, ainsi que l’indiquait le mouvement inégal du drap sur sa poitrine.

Seules, MmeLéon et MlleMarguerite le veillaient.

La femme de charge, un peu dans l’ombre, était affaissée sur un fauteuil, et, les mains croisées sur le ventre, les lèvres crispées, elle semblait suivre de l’œil, dans le vide, quelque difficile combinaison.

Pâle, mais calme maintenant, plus imposante et plus belle avec ses cheveux en désordre, MlleMarguerite s’appuyait aux montants du lit, épiant sur le visage deM. de Chalusse le réveil de la vie et de l’intelligence.

Un peu honteux de son indiscrétion, le docteur redescendit à reculons sept ou huit marches, qu’il remonta en toussant, pour s’annoncer...

Il fut entendu, car MlleMarguerite vint au-devant de lui jusqu’à la porte.

—Eh bien? demanda-t-il.

—Hélas!

Il s’avança vers le lit; mais, sans lui laisser le temps d’examiner le moribond, MlleMarguerite lui tendit une feuille de papier.

—Le médecin ordinaire de M. de Chalusse est venu en votre absence, monsieur, dit-elle, et voici son ordonnance... C’est une potion qu’il a prescrite, dont on a fait glisser quelques gouttes entre les lèvres de M. de Chalusse.

L’autre, qui s’attendait à ce coup, s’inclina froidement.

—Je dois ajouter, poursuivit MlleMarguerite, que le docteur a approuvé tout ce qui avait été fait, et qu’il vous prie, et que je vous prie de lui continuer le secours de vos lumières...

Malheureusement toutes les lumières de la Faculté n’y pouvaient rien.

Et après un nouvel examen, le docteur Jodon se borna à dire qu’il fallait laisser agir la nature, mais qu’on vînt le prévenir au moindre mouvement du malade...

—Et même, ajouta-t-il, je préviendrai mon valet de chambre pour qu’il n’hésite pas à m’éveiller...

Il prenait congé lorsque MmeLéon lui barra presque le passage.

—N’est-il pas vrai, monsieur le docteur, demanda-t-elle, qu’une seule personne attentive suffit pour veiller M. le comte?...

—Assurément...

La femme de charge se retourna vers MlleMarguerite.

—Eh bien!... chère demoiselle, que vous disais-je!... Croyez-moi, consentez à prendre un peu de repos... Veiller, voyez-vous, n’est pas de votre âge...

—Il est inutile d’insister, interrompit résolûment la jeune fille... Je veillerai.

L’autre se tut, mais il sembla au docteur qu’elles avaient échangé de singuliers regards.

—Diable!... pensait-il en se retirant, on dirait qu’elles se défient l’une de l’autre...

Peut-être le docteur avait-il raison. Le sûr, c’est qu’il n’avait pas tourné les talons, que déjà MmeLéon pressait une fois encore sa «chère demoiselle» de se coucher au moins quelques heures.

Elle l’en conjurait au nom de sa santé altérée par l’émotion ainsi qu’on ne le voyait que trop aux marbrures de ses joues et au cercle bleuâtre qui allait s’élargissant autour de ses yeux...

—Que craignez-vous, insistait-elle, de sa voix onctueuse; ne serai-je pas là! Supposez-vous votre vieille Léon capable de s’endormir quand votre avenir dépend d’un mot de ce pauvre homme qui est là...

—De grâce... cessez...

—Non, chère demoiselle bien aimée, mon dévouement me commande...

—Oh?... Assez!... interrompit MlleMarguerite; assez, Léon!...

Le ton annonçait une volonté si forte que la vieille se résigna, non sans un gros soupir, par exemple, non sans un regard au ciel pour le prendre à témoin de la pureté de ses intentions et de l’inutilité de ses efforts.

—Du moins, chère demoiselle, reprit-elle, couvrez-vous bien... Voulez-vous que j’aille vous chercher votre gros châle de voyage...

—Merci, ma chère Léon... Annette me l’apportera.

—Oui, je vous en prie... Du reste, nous n’allons pas veiller seules, n’est-ce pas? Comment ferions-nous si nous avions besoin de quelque chose?

—Je vais appeler, dit la jeune fille.

C’était inutile. La sortie du docteur Jodon avait brusquement mis fin à la conférence des domestiques, et tous maintenant étaient sur le palier, inquiets, retenant leur haleine, tendant le cou vers la chambre entr’ouverte.

MlleMarguerite s’avança vers eux.

—MmeLéon et moi resterons près de M. le comte, dit-elle. Annette,—c’était celle de ses femmes qu’elle préférait,—Casimir et un valet de pied passeront la nuit dans le petit salon à côté. Les autres peuvent se retirer.

Ils se retirèrent, en effet. Deux heures sonnaient à l’horloge de Beaujon. Le silence se fit, solennel, terrible: uniquement troublé par le râle du moribond et l’implacable tic tac de la pendule battant les secondes qui lui restaient à vivre.

Nul bruit de Paris n’arrivait en cette demeure princière, isolée entre une vaste cour et un jardin grand comme un parc. Et la paille répandue dans la rue assourdissaitle roulement des rares voitures remontant la rue de Courcelles.

MmeLéon avait repris sa place dans son fauteuil, bien douillettement enveloppée dans une chaude couverture, et tout en ayant l’air de lire son livre d’heures, elle observait tous les mouvements de sa «chère demoiselle,» comme s’ils eussent pu lui livrer le secret de ses pensées...

MlleMarguerite ne soupçonnait pas cet affectueux espionnage. Que lui eût importé, d’ailleurs!... Elle avait roulé une chaise basse près du lit, s’y était assise, et son regard était comme rivé sur M. de Chalusse...

A deux ou trois reprises, en commençant, elle tressaillit, et une fois même elle avait dit à MmeLéon:

—Venez... venez voir.

Il lui avait semblé que l’immobile visage du comte bougeait. Mais c’était une illusion, elle avait été trompée par les reflets que promenait autour de la chambre la flamme capricieuse du foyer...

Et la nuit avançait... La femme de charge, à la longue, s’était fatiguée d’une observation stérile; insensiblement, elle avait baissé le menton, son livre lui avait échappé, et enfin elle s’était mise à ronfler.

MlleMarguerite ne s’en apercevait même pas, perdue qu’elle était dans une contemplation qui, à force d’être profonde, cessait d’être douloureuse.

Peut-être se disait-elle qu’elle veillait la veillée funèbre de son bonheur, et qu’avec le dernier soupir de ce mourant allaient s’envoler tous ses rêves de jeune fille et ses chères espérances.

Sans doute, aussi, sa pensée s’envolait vers cet autreà qui elle avait promis sa vie, vers Pascal, vers ce malheureux dont, en ce moment même, on volait l’honneur dans un tripot de la «haute vie.»

Cependant, vers cinq heures, l’atmosphère devenait lourde, et la pauvre jeune fille se sentait défaillir... Elle ouvrit une fenêtre pour respirer un peu d’air pur.

Le bruit tira MmeLéon de son assoupissement; elle se souleva en s’étirant, la figure renfrognée, protestant qu’elle se sentait très-souffrante, et que si elle ne se sustentait un peu elle se trouverait mal.

Il fallut appeler M. Casimir, qui lui monta un verre de vin de malaga, où elle trempa quelques biscuits.

—Cela va mieux!... murmura-t-elle ensuite. Ma trop grande sensibilité me tuera...

Et elle reprit son somme.

De même, MlleMarguerite était revenue sur sa chaise; mais ses idées se brouillaient dans sa tête, ses paupières devenaient lourdes... était-ce donc le sommeil? Elle lutta, mais elle aussi finit par s’endormir le front appuyé sur le lit de M. de Chalusse.

Il faisait jour quand une sensation étrange et terrible la réveilla.

Il lui semblait qu’une main froide comme la mort passait et repassait doucement sur sa tête, maniant ses cheveux avec une sorte de tendresse...

Terrifiée, elle se dressa.

Le moribond revenait à lui... ses yeux étaient ouverts... Son bras droit s’agitait péniblement sur le lit.

—A moi!... s’écria MlleMarguerite, au secours!

Et tirant à le briser le cordon de la sonnette:

—Courez, dit-elle aux domestiques qui parurent, courez chercher ce médecin qui demeure ici près... vite... M. le comte a repris connaissance...

En un moment, la chambre du malade avait été envahie par les gens, mais la jeune fille ne s’en apercevait pas...

Elle s’approcha de M. de Chalusse, et lui prenant la main:

—Vous m’entendez, n’est-ce pas, monsieur, demanda-t-elle, vous me comprenez?...

Ses lèvres remuèrent, mais il ne sortit de sa gorge qu’une sorte de râle sourd, absolument inintelligible.

Cependant il comprenait, et tout le monde le vit bien aux gestes qu’il faisait, gestes désespérés et pénibles, car la paralysie ne lâchait pas sa proie, et c’est à peine et bien peu s’il pouvait bouger le bras droit.

Évidemment, il souhaitait quelque chose. Mais quoi?...

On lui nomma tout ce qu’il y avait dans la chambre, tout ce qu’on put imaginer...

On ne trouvait pas, quand la femme de charge se frappa subitement le front.

—J’y suis!... fit-elle. Il veut écrire.

C’était bien cela.

De la main qui avait quelque liberté, du râle qui était toute sa voix, M. de Chalusse fit: «Oui, oui!» et même ses yeux se tournèrent vers MmeLéon avec une expression non douteuse de joie et de reconnaissance.

Déjà on l’avait soulevé sur son oreiller, et on lui avait apporté une sorte de petit pupitre, du papier et une plume trempée d’encre...

Mais il avait trop, on avait trop présumé ses force. Ilremuait la main, mais il n’en pouvait régler le mouvement.

Après de prodigieux efforts et mortellement douloureux, il ne réussit qu’à tracer quelque chose d’informe et de complétement indéchiffrable. A peine des quelques lignes qu’il avait voulu écrire, distinguait-on ces quelques mots: «...toute ma fortune... donne... amis... contre...» Cela ne signifiait rien.

Désespéré, il lâcha la plume, et son regard et sa main indiquèrent la partie de la chambre qui faisait face à son lit...

—M. le comte en veut à son secrétaire, fit M. Casimir.

—Oui!... oui!... répondit le râle du moribond.

—M. le comte désire peut-être qu’on l’ouvre?...

—Oui! oui!...

MlleMarguerite eut un geste désespéré.

—Mon Dieu! s’écria-t-elle, qu’ai-je fait! J’ai brisé la clef... J’ai eu peur de notre responsabilité à tous, en songeant aux énormes valeurs enfermées dans ce meuble...

L’expression des yeux du comte était devenue effrayante...

C’était le découragement absolu, une douleur atroce, le désespoir le plus horrible.

L’âme se débattait dans un corps qui n’existait plus, qui lui échappait. L’intelligence, la pensée, la volonté étaient enchaînées dans un cadavre qu’elles ne pouvaient galvaniser.

L’épouvantable sentiment de son impuissance se traduisit, par une convulsion de rage frénétique, sa main se crispa, les veines de son cou se gonflèrent, ses yeux sortirentpresque de leur orbite, et d’une voix rauque, qui n’avait rien d’humain:

—Marguerite!... râla-t-il, dépouillée!... prends garde!... ta mère!...

Et ce fut tout... comme si cet effort suprême eût brisé le dernier lien qui retenait encore l’âme près de s’envoler!...

—Un prêtre!... cria MmeLéon d’une voix lamentable, un prêtre, au nom du ciel...

—Un notaire plutôt, opina M. Casimir, vous voyez bien qu’il voudrait tester...

Ce fut le médecin qui parut pâle, tout effaré...

Il marcha au lit, n’y jeta qu’un coup d’œil, et d’une voix grave:

—Le comte de Chalusse est mort... prononça-t-il.

Il y eut une minute de stupeur.

De cette stupeur profonde qui se dégage de la mort, quand elle est soudaine surtout, et pour ainsi dire inattendue.

Sentiment mêlé de doute, d’égoïsme et d’épouvante. Cette furtive survenue du néant force chacun à un retour sur soi que précise cette phrase populaire:

«Ce que c’est que de nous!»

—Oui, c’est fini, murmurait le docteur, bien fini!...

Et comme il était familiarisé avec ces scènes funèbres, lui, comme il avait tout son sang-froid, il étudiait sournoisement l’attitude de MlleMarguerite.

Elle semblait foudroyée, ou plutôt pétrifiée...

L’œil fixe et sec, le visage contracté, elle restait en place, le cou tendu vers le cadavre de M. de Chalussecomme si elle eût attendu un miracle, comme si elle eût encore espéré entendre sortir de sa bouche à jamais glacée le secret qu’il n’avait pu dire et qu’il emportait dans la tombe.

Le médecin fut d’ailleurs le seul à remarquer cela.

Les autres, pâles et consternés, échangeaient des regards de détresse... Les femmes s’étaient laissées glisser à genoux et pleuraient, tout en bégayant des prières.

Mais plus haut que toutes les autres sanglotait MmeLéon.

Ce furent d’abord des gémissements inarticulés, puis tout à coup elle se jeta sur MlleMarguerite, et se mit à la presser entre ses bras en criant:

—Quel malheur! Chère enfant adorée, quelle perte!

Absolument incapable de prononcer une parole, la pauvre jeune fille repoussait doucement la femme de charge et essayait de se dégager... Mais l’autre s’obstinait et poursuivait:

—Pleurez, chère demoiselle, pleurez... N’enfermez pas ainsi votre douleur en vous-même...

Elle-même l’enfermait si peu que le docteur lui en fit un peu impérieusement la remarque. Alors, elle parut se faire une violence extraordinaire, et tout en se tamponnant les yeux avec son mouchoir, elle poursuivit d’une voix entrecoupée et convulsive:

—Oui, docteur, oui, vous avez raison... je saurai me modérer... Mais, au nom de votre mère, docteur, arrachez ma bien-aimée Marguerite à ce spectacle trop cruel pour son jeune cœur... Qu’elle se retire dans sa chambre, prier Dieu de lui envoyer des forces pour supporter le coup qui la frappe...

Certes, la malheureuse enfant ne songeait pas à se retirer; mais avant qu’elle eût pu manifester son intention, M. Casimir s’avança.

—Je crois, opina-t-il d’un ton sec, que mademoiselle fera mieux de rester ici...

—Hein! fit MmeLéon, se redressant soudain, et pourquoi, s’il vous plaît...

—Parce que... parce que...

La colère avait séché les pleurs de la femme de charge.

—Qu’est-ce que cela signifie, dit-elle, prétendriez-vous empêcher mademoiselle de faire ce que bon lui semble chez elle...

M. Casimir se permit un sifflement qui, la veille, eût fait tomber sur sa joue la main de l’homme étendu là, à trois pas.

—Chez elle, répondit-il, chez elle!... Hier... je ne dis pas! ce matin, c’est une autre paire de manches... Est-elle parente du comte? Non, n’est-ce pas. Que me chantez-vous donc?... Nous sommes tous égaux ici.

Son accent goguenard avait un tel degré d’impudence, il dissimulait si peu toutes sortes de honteuses et viles réticences, que le docteur en fut indigné.

—Drôle!... fit-il.

Mais l’autre se rebiffa d’un air qui prouvait bien qu’il connaissait le domestique du médecin, et, par contre, tous les secrets de son intérieur.

—Appelez drôle votre valet de chambre, si cela lui convient, riposta-t-il; moi, cela ne me va pas, monsieur le médecin... Votre besogne est terminée ici, n’est-ce pas?... Laissez-nous donc arranger nos affairesnous-mêmes... Je sais ce que je dis, Dieu merci!... On connaît les précautions qu’il faut prendre dans une maison mortuaire, pleine de richesses de la cave au grenier, quand au lieu de parents il s’y trouve des... personnes qui... y sont... sans qu’on sache ni pourquoi ni comment... A qui s’en prendrait-on, s’il manquait des valeurs?... Aux pauvres domestiques, comme toujours... Ah! ils ont bon dos, eux!... on fouillerait leurs malles, on n’y trouverait rien, et tout de même on les enverrait en prison... Les autres, pendant ce temps, s’en iraient avec leur butin... Pas de ça, Lisette!... Personne ne bougera d’ici avant l’arrivée de la justice...

MmeLéon écumait de colère.

—C’est bien!... interrompit-elle, je vais faire prévenir l’ami intime de M. de Chalusse, le général...

—Eh!... je me moque bien de votre général...

—Malhonnête!...

L’intervention de MlleMarguerite l’arrêta.

Le bruit toujours croissant de cette indécente discussion avait tiré la malheureuse jeune fille de son anéantissement.

L’insolence du valet se vengeant lâchement de ses bassesses de la veille, avait fait monter le rouge à son front, et elle s’avançait d’un pas roide.

—Vous oubliez, prononça-t-elle, qu’on n’élève pas la voix dans la chambre d’un mort!

Cela fut si bien dit, et avec un tel accent de majesté hautaine, que M. Casimir en demeura écrasé.

Du doigt elle lui montra la porte, et froidement:

—Allez chercher le juge de paix, commanda-t-elle... Vous ne remettrez les pieds ici qu’avec lui...

Il s’inclina, balbutiant quelques excuses confuses et sortit...

—C’est encore elle qui est la plus raisonnable, grommelait-il... Ah! mais oui, on mettra les scellés; ah! mais oui...

Quand il entra dans le pavillon du concierge, M. Bourigeau se levait, ayant dormi sa grasse nuit pendant que sa femme veillait.

—Vite!... lui dit M. Casimir, finissez de vous habiller pour courir chez le juge de paix... il nous le faut... tout est réglé là-haut, et je viens de vous secouer la demoiselle d’une belle façon...

Le concierge parut atterré.

—Cristi! balbutiait-il, en voilà un de désagrément!...

—A qui le dites-vous! c’est la seconde fois que pareille chose m’arrive. C’est à donner l’idée d’essayer la chose, que me disait un garçon que je connais, un nommé Chupin, qui est dans les affaires et plein de malice. «Voyez-vous, me disait-il, si j’étais domestique, avant d’entrer chez un patron, je le ferais assurer aux assurances sur la vie, de sorte que s’il tournait de l’œil, je toucherais une bonne somme.» Mais habillez-vous donc, père Bourigeau!...

—Fameuse, l’idée, grommela le concierge, mais pas pratique...

—Bast!... qui sait?... En attendant, je suis joliment vexé... Le comte m’allait énormément, je l’avais dressé à mes habitudes... et puis patatras!... C’est une éducation à refaire.

M. Bourigeau n’était pas à la hauteur de cette sereinephilosophie, et tout en endossant son pardessus, il geignait:

—Ah! vous n’êtes pas embarrassé, vous, Casimir; vous n’avez que votre corps à placer... J’ai mes meubles, moi... et si je ne trouve pas une porte de deux pièces, il faudra que j’en vende une partie... Quel guignon!...

Cependant il était prêt, il partit, et M. Casimir, qui n’osait remonter, se mit à faire les cent pas devant le pavillon.

Il avait bien fait trente tours, et commençait à s’impatienter, quand il aperçut, se glissant par l’entre-bâillure de la grande porte, une tête éveillée et futée comme celle d’une belette explorant avant de sortir l’alentour de son trou.

—Eh!... c’est Victor Chupin, fit-il en s’avançant, mais sortons, sortons...

Et une fois dans la rue:

—Vous tombez comme marée en carême, poursuivit-il, n, i, ni, c’est fini.

Chupin bondit.

—Alors notre affaire tient, fit-il vivement; vous savez, pour les funérailles. Le premier commis de notre administration est prévenu.

—Diable! c’est que je ne sais si je serai le maître... Enfin, repassez toujours sur les trois heures.

—C’est bon, on y sera, m’sieu, et vous savez... défiez-vous de la concurrence.

Mais M. Casimir était préoccupé.

—Et M. Fortunat? demanda-t-il.

—Dame!... je vous l’avais dit, m’sieu, il a reçu ce qui s’appelle un fier coup, hier soir... V’lan sur l’œil!Mais il s’est mis des compresses, cette nuit, et ce matin, ça va mieux... Même il m’a chargé de vous dire qu’il vous attendrait de midi à une heure, où vous savez...

—Je tâcherai d’y aller, quoique... Ah! si, pourtant. Je lui montrerai la lettre qui a causé l’attaque... Car je l’ai telle que le comte l’a recollée après l’avoir déchirée en menus morceaux... et j’ai même retrouvé sept ou huit morceaux que ni le comte, ni mademoiselle n’avaient su voir. C’est très-curieux, parole sacrée!

Chupin le regardait d’un air d’admiration ébahie.

—Mon Dieu!... fit-il, que je voudrais donc être riche, m’sieu, pour avoir un valet de chambre comme vous!...

L’autre daigna sourire... Puis tout à coup:

—A tantôt, fit-il vivement, j’aperçois là-bas Bourigeau qui ramène le juge de paix!

Celui qui arrivait à l’hôtel de Chalusse réalisait d’une façon saisissante toutes les idées qu’éveille ce titre simple et grand de Juge de Paix.

Il était bien tel qu’on aime à se représenter le magistrat de la famille et de la conciliation, l’incorruptible gardien des intérêts de l’absent, du petit et du faible, l’arbitre délicat et prudent des douloureux débats entre proches, l’homme d’expérience et de bien que dépeignait Thouret du haut de la tribune, le sage dont la paternelle justice se passe d’appareil, et que la loi autorise à donner audience au coin de son foyer, en sa maison, pourvu que les portes en restent ouvertes.

C’était un homme qui avait dépassé la cinquantaine, maigre, assez grand, un peu voûté, vêtu selon une mode vieillie, mais non antique ni ridicule.

L’expression de sa physionomie était la douceur pousséejusqu’à la débonnaireté. Mais on eût eu tort de s’y fier; on le comprenait à son regard vif et tranchant, un regard exercé à pénétrer jusqu’au fond des consciences pour y faire tressaillir la vérité.

Du reste, comme tous les hommes accoutumés à délibérer intérieurement en public, il s’était fait un masque immobile. Il pouvait tout entendre et tout voir, tout soupçonner et tout comprendre, sans qu’un muscle de son visage bougeât...

Et cependant les habitués de son prétoire, les agréés de ses audiences, son greffier même, prétendaient distinguer toutes ses impressions.

Une bague ayant une fort belle pierre, que le juge portait au doigt, servait aux autres de baromètre...

Un cas difficile, embarrassant pour sa conscience, se présentait-il? Ses yeux s’attachaient obstinément à sa bague. Satisfait, il la remontait et la faisait jouer entre la première et la seconde phalange. Mécontent, il tournait brusquement le chaton en dedans...

Quoiqu’il en soit, il était assez imposant en sa simplicité pour intimider M. Casimir.

Le fier valet de chambre s’inclina, dès qu’il le vit à cinq pas, et l’échine en cerceau, la bouche en cœur, de sa voix la plus obséquieuse:

—C’est moi, dit-il, qui me suis permis de faire appeler M. le juge...

—Ah!...

Déjà le magistrat en savait sur l’hôtel de Chalusse et sur les événements de la veille et de la matinée, tout autant que M. Casimir lui-même...

Le long de la route, avec une douzaine seulement dequestions bénignes, il avait retourné comme un gant le sieur Bourigeau.

—Si Monsieur veut, poursuivit M. Casimir, je puis lui expliquer...

—Rien... inutile!... Conduisez-nous...

Ce «nous» étonna le valet de chambre, mais il en eut l’explication au perron.

Là, seulement, il remarqua un personnage à mine florissante et hilare, qui marchait dans l’ombre du juge de paix, portant sous le bras un gros portefeuille de chagrin noir où on lisait en lettres d’or:Greffe.

Ce personnage était le greffier.

Il paraissait d’ailleurs aussi satisfait de son emploi que de soi, et tout en suivant M. Casimir, il examinait d’un œil d’huissier priseur les splendeurs de l’hôtel de Chalusse, les mosaïques du vestibule, les marbres, les fresques des murailles.

Peut-être supputait-il ce qu’il eût fallu d’années des appointements d’un greffier réunis au maigre traitement d’un juge, pour payer les magnificences de ce seul escalier.

Sur le seuil de la chambre de M. de Chalusse, le magistrat s’arrêta.

Il y avait eu du changement en l’absence de M. Casimir. D’abord le docteur s’était retiré. Ensuite, le lit avait été disposé en lit de parade, et au chevet, sur une table recouverte d’une serviette blanche, des bougies brûlaient dans de grands flambeaux d’argent.

De plus, MmeLéon était montée chez elle, sous l’escorte de deux domestiques, et elle en avait descendu de l’eau bénite dans une coupe de porcelaine, et un rameaudesséché. Elle psalmodiait les prières des morts, et de temps à autre s’interrompait pour tremper sa branche de buis dans l’eau et asperger le lit.

Les deux fenêtres avaient été entr’ouvertes malgré le froid, et devant la cheminée, sur le marbre, on avait placé un réchaud plein de braise où un domestique jetait alternativement du vinaigre et du sucre en poudre, dont la fumée montait en épaisses spirales et emplissait la chambre.

A la vue du juge de paix tout le monde s’était levé... Lui, après un assez long examen, se découvrit respectueusement et entra.

—Pourquoi tant de monde ici? demanda-t-il.

—C’est moi qui ai eu cette idée, répondit M. Casimir, parce que...

—Vous êtes... défiant, interrompit le magistrat...

Déjà le greffier avait tiré de sa serviette des plumes et du papier, et il relisait l’ordonnance rendue par le juge en son cabinet, sur la requête du sieur Bourigeau, et en vertu de laquelle il allait être procédé à l’apposition des scellés...

Les yeux du juge, depuis son entrée, ne quittaient pas MlleMarguerite, qui pâle, les yeux rouges, se tenait debout près de la cheminée.

Enfin, il s’avança vers elle, et d’un ton où éclatait une pitié profonde:

—Vous êtes MlleMarguerite?... demanda-t-il.

Elle leva sur lui son beau regard clair, plus beau à travers les larmes qui tremblaient à ses cils, et d’une voix altérée elle répondit: Oui, monsieur.

—Êtes-vous parente, mademoiselle... à un degré quelconque,de M. le comte de Chalusse?... avez-vous quelques droits à sa succession?...

—Non, monsieur...

—Excusez-moi, mademoiselle, mais ces questions sont indispensables... Qui vous a confiée à M. de Chalusse, et à quel titre?... Votre père... votre mère?...

—Je n’ai ni père ni mère, monsieur, je suis seule au monde!... Seule...

Lentement, le perspicace regard du juge fit le tour de la chambre.

—Alors... je comprends, fit-il. On aura profité de votre isolement, pour vous manquer... pour vous outrager, peut-être!...

Toutes les têtes se baissèrent, et M. Casimir regretta de n’être pas resté dans la cour.

MlleMarguerite, elle, contemplait le magistrat d’un air étonné, ne concevant pas sa clairvoyance. Elle ignorait son entretien avec le sieur Bourigeau et ne savait pas qu’à travers les contes ridicules et les allégations mensongères du portier il avait discerné en partie la vérité.

—J’aurai l’honneur, mademoiselle, reprit-il, de vous demander tout à l’heure un moment d’entretien... Mais, avant, une question encore: Le comte de Chalusse avait pour vous, m’a-t-on dit, l’affection la plus vive. Êtes-vous sûre qu’il ne se soit pas préoccupé de votre avenir?... Êtes-vous sûre qu’il ne laisse pas de testament?

La jeune fille hocha la tête.

—Il en avait fait un autrefois en ma faveur, répondit-elle... Je l’ai vu... il me l’a donné à lire... Mais il a été déchiré quinze jours après mon installation ici, et sur ma prière...

Depuis un moment, MmeLéon sentait sa langue se sécher dans sa bouche.

Aussi, triomphant de l’appréhension que lui causait le magistrat, se décida-t-elle à s’approcher.

—Comment pouvez-vous dire cela! chère demoiselle, s’écria-t-elle. Ne savez-vous pas combien M. le comte, Dieu ait son âme! était un homme inquiet. Je parierais, voyez-vous, qu’il y a un bout de testament quelque part.

L’œil du juge ne quittait plus le chaton de sa bague.

—On peut toujours chercher avant d’apposer les scellés... Vous avez qualité pour me requérir... ainsi, si vous le voulez?

Elle ne répondit pas.

—Oh! oui... insista MmeLéon, je vous en prie, monsieur, cherchez...

—Mais où serait ce testament?...

—Ici, pour sûr, dans ce secrétaire, ou dans un des meubles du cabinet de défunt M. le comte.

Le juge de paix connaissait l’histoire de la clef, mais peu importe.

—Où est la clef de ce secrétaire? demanda-t-il.

—Hélas!... monsieur, répondit MlleMarguerite, je l’ai brisée hier soir quand on a rapporté M. de Chalusse mourant. Pourquoi?... vous devez le comprendre... J’espérais éviter ce qui est néanmoins arrivé... Puis, je savais que dans ce secrétaire se trouve une forte somme en or, et plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur... Cela tenait toute la tablette supérieure.

Deux millions... là!... Tous les assistants eurent unéblouissement. Le greffier en laissa tomber un pâté sur son papier. Deux millions!...

Évidemment le magistrat délibérait.

—Hum!... murmurait-il, porte close... il y aurait peut-être lieu à référé... D’un autre côté, il y a certainement urgence... Ma foi!... je vais toujours statuer par provision.

Et se décidant:

—Qu’on aille quérir un serrurier, dit-il...

On partit, et en attendant, il alla s’asseoir près du greffier, lui expliquant comment il faudrait relater l’incident au procès-verbal.

Enfin, l’ouvrier parut, sa trousse de cuir pendue à l’épaule, et aussitôt il se mit à l’œuvre.

Ce fut long, ses crochets ne mordaient pas et il parlait de scier le pêne, quand tout à coup il trouva le joint et l’abattant tomba...

Le secrétaire était vide, il n’y avait sur la tablette que quelques papiers et un flacon bouché à l’émeri, aux trois-quarts plein d’une liqueur rouge...

Le cadavre de M. de Chalusse secouant son linceul et se dressant, eût à peine produit une plus formidable impression...

Un même frisson de peur secoua tous les gens rassemblés dans cette chambre...

Le secrétaire était vide. Une fortune énorme avait disparu. Les mêmes soupçons allaient peser sur tous... Et chacun déjà se voyait arrêté, emprisonné, traîné devant les tribunaux...

Puis, au premier moment d’effarement la colère succédant, une furieuse clameur s’éleva.

—Un vol a été commis! criaient-ils tous ensemble. Mademoiselle a eu la clef à sa disposition... Il ne faut pas qu’on accuse des innocents!...

Si émouvante que fût cette scène, elle n’était pas capable d’altérer l’impassible sang-froid du magistrat. Il en avait vu d’autres, lui qui, vingt fois dans sa vie, avait dû se jeter entre des héritiers, entre des enfants prêts à en venir aux mains devant le cadavre non encore refroidi de leur père...

—Silence! prononça-t-il.

Et comme le tumulte ne cessait pas, comme on continuait à crier:

—Il faut que les voleurs se retrouvent... nous saurons bien découvrir le coupable...

Le juge, d’une voix forte dit:

—Un mot de plus et je fais évacuer la chambre.

On se tut, avec un sourd grondement; mais les regards et les gestes avaient une éloquence à laquelle il était impossible de se méprendre. Tous les yeux étaient rivés sur MlleMarguerite avec une expression farouche où se confondaient la haine présente et les rancunes du passé...

Elle ne le voyait que trop, l’infortunée, mais sublime d’énergie, elle demeurait le front haut en face de cet orage, dédaignant de répondre à de si viles imputations.

Mais elle avait là, près d’elle, un protecteur: le juge.

—Si des valeurs ont été détournées de la succession, reprit-il, le coupable sera recherché et découvert... Cependant il faut s’expliquer: qui a dit que MlleMarguerite a eu à sa disposition la clef du secrétaire?...

—Moi!... répondit un valet de pied. J’étais dans la salle à manger hier matin, quand M. le comte la lui a remise.

—Pourquoi la lui confiait-il?

—Pour venir chercher cette fiole, qui est là, je la reconnais, et qu’elle lui a descendue.

—Lui a-t-elle rendu la clef?

—Oui, monsieur, en même temps que la fiole, et il l’a mise dans sa poche.

Le magistrat désigna du doigt le flacon déposé sur la tablette.

—C’est donc le comte qui l’a rapporté là, dit-il, cela ressort des explications. Donc, si on eût enlevé les valeurs, en faisant la commission, il s’en fût aperçu.

Il n’y avait rien à répondre à cette objection si simple, qui était en même temps une éclatante justification.

—Et d’ailleurs, poursuivit le juge, qui vous a révélé qu’une somme immense se trouvait dans le secrétaire?... Le saviez-vous?... Qui de vous le savait?...

Personne ne répondit, et, sans paraître remarquer les regards de reconnaissance que lui adressait MlleMarguerite, il dit encore d’un ton sévère:

—Ce n’est pas une preuve d’honnêteté, que de se montrer si accessible que cela aux plus vagues soupçons... N’était-il pas plus simple de réfléchir que le défunt peut avoir changé ses valeurs de place, et qu’elles se retrouveront!

Moins que le juge encore, le greffier avait été ému. Lui aussi, il était blasé, et jusqu’à l’écœurement, sur ces drames effroyables et honteux qui se jouent au chevetdes morts. S’il avait accordé un coup d’œil au secrétaire, c’est qu’il lui avait paru curieux de juger en quel étroit espace peuvent tenir deux millions. Et aussitôt après, il s’était mis à supputer combien d’années il lui faudrait rester titulaire d’un greffe de justice de paix avant de réunir ce fantastique capital.

Entendant le juge déclarer qu’il allait poursuivre la recherche du testament annoncé par MmeLéon, et en même temps des valeurs, il abandonna son calcul.

—Alors, monsieur, demanda-t-il, je puis commencer ma rédaction?

—Oui, répondit le juge, écrivez.

Et d’une voix sans inflexions, il se mit à dicter, encore que l’autre n’en eût pas besoin, les formules consacrées:


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