VII

Le baron la regarda d’un air surpris.

—Quel homme d’affaires?... demanda-t-il.

—Celui qui est venu me trouver, mon ami, cet Isidore Fortunat... Ah! que n’êtes-vous allé lui proposer de l’argent...

Positivement le baron avait oublié jusqu’à l’existence de l’honorable patron de Victor Chupin...

—Vous vous trompez, Lia, répondit-il, M. Fortunat n’est pour rien dans tout ceci...

—Eh!... qui donc aurait parlé!...

—Votre ancien allié, le misérable à qui vous avez laissé sacrifier Pascal Férailleur, M. le vicomte de Coralth.

Au souffle de colère qui l’enflamma à cette seule idée Mmed’Argelès, retrouvant une partie de ses forces, se dressa...

—Oh! si je croyais cela!... s’écria-t-elle.

Puis, toutes les raisons qu’avait le baron de haïr M. de Coralth se présentant à son esprit, elle se rassit en murmurant:

—Non! vos rancunes vous égarent... il n’aurait pas osé.

Ses réflexions, le baron les devina.

—Ainsi, prononça-t-il, vous êtes persuadée que c’est une vengeance personnelle que je poursuis!... Vous croyez que la crainte du ridicule ou de l’odieux m’empêchant de frapper M. de Coralth en mon privé nom, je cherche à l’écraser au nom d’un autre!... Peut-être y a-t-il eu quelque chose comme cela dans le principe... aujourd’hui, non!... Du moment où j’ai eu juré à M. Férailleur de tout tenter pour sauver la jeune fille qu’il aime, MlleMarguerite... la fille de ma femme!... de ce moment, j’ai fait abnégation de moi... Quant à douter de la trahison de M. de Coralth, pourquoi?... Vous m’avez bien promis de le démasquer, vous? S’il vous a trahie, livrée, vendue, ma pauvre Lia, il n’a fait que prendre les devants.

Elle baissa la tête, sans répondre... Cela aussi, elle l’avait oublié...

—Vous devriez pourtant le savoir, reprit le baron, quand j’affirme, c’est que j’ai mieux que des présomptions. Ce n’est pas pour rien que j’ai observé M. de Coralth en votre absence...

Voyant qu’on vous remettait une carte, il a blêmi... pourquoi? C’est qu’il savait... La conclusion se tired’elle-même. Ce n’est rien. Après que vous avez été sortie, ses mains tremblaient comme la feuille, et il n’était plus à son jeu... Lui, le joueur circonspect par excellence, il risquait ses louis, ses louis!... à tort et à travers. Plutôt que de rester inoccupé, ce qui eût pu trahir son trouble, il tenait des bancos extravagants... il courait après son argent...

La main lui étant arrivée, ce fut bien pis. La veine le favorisait et il faisait les plus étranges écoles... Ayant un sept en mains, par exemple, et après avoir donné une figure à l’adversaire, il prenait une carte.

Tant et tant qu’on finit par remarquer le désordre de sa cervelle, et que de divers côtés on lui demandait en riant s’il était malade, ou s’il avait un peu trop dîné... C’est ce dont tout le monde témoignerait au besoin...

Encore, ce n’a-t-il pas été tout: il était manifestement sur les charbons, le traître, et malgré une incontestable puissance sur soi, il suait l’angoisse par tous les pores... A chaque claquement de la porte, il devenait vert, comme s’il se fût attendu à vous voir paraître vous ou Wilkie, ou tous deux ensemble...

Enfin, dix fois je l’ai surpris, prêtant l’oreille, comme s’il eût espéré à force d’attention ou par la seule puissance magnétique de sa volonté, entendre ce que vous et votre fils disiez...

D’un seul mot, à ces instants-là, je pouvais lui arracher un aveu!...

Tout cela était si plausible, que Mmed’Argelès paraissait à demi-convaincue...

—Ah! que n’avez-vous prononcé ce mot... murmura-t-elle...

Lui sourit, d’un sourire perspicace et méchant, qui eût épouvanté M. de Coralth, s’il lui eût été donné de le voir...

—Pas si jeune! répondit-il... Ce n’est pas quand les nasses sont tendues qu’on rabouille l’eau pour effaroucher le poisson... Notre nasse, à nous, c’est la succession de Chalusse... laissez faire... le Coralth et le Valorsay viendront s’y prendre... Le plan n’est pas de moi, mais de M. Férailleur... Celui-là, sacrebleu, est un homme... et si MlleMarguerite est digne de lui, ce sera un fier couple!... Sans s’en douter, votre fils nous a peut-être rendu ce soir un immense service...

—Hélas!... balbutia Mmed’Argelès, je n’en suis pas moins perdue, le nom de Chalusse n’en est pas moins déshonoré...

Elle voulait reparaître dans ses salons... elle dut renoncer à cette idée, sa physionomie seule eût trahi quelque scène terrible.

Mais les domestiques avaient entendu M. Wilkie, et les indiscrétions ont presque l’instantanéité du télégraphe.

Cette nuit-là même, dans les cercles de Paris, cette nouvelle étrange courait qu’on ne jouerait plus chez la d’Argelès, qu’elle était une demoiselle de Chalusse et la tante, par conséquent, de MlleMarguerite, cette belle jeune fille recueillie par M. et Mmede Fondège.

Se confier à des étrangers... plus encore à des ennemis acharnés...

S’abandonner à de doucereux imposteurs, qu’on sait intéressés à notre perte, dont on a mesuré la scélératesse, et qu’on croit capables de tout...

Se mettre froidement et après mûres réflexions à la discrétion de redoutables hypocrites...

Affronter d’un œil calme et le sourire aux lèvres tout ce que l’inconnu a de mystérieux périls; braver les plus dangereuses séductions, les conseils perfides, les patelinages savamment calculés, des piéges et des embûches de toutes sortes, des violences, peut-être...

Cela exige une force d’âme peu commune, la plus superbe confiance en son énergie, le mépris du danger et l’inébranlable résolution de triompher ou de périr...

Tel est l’héroïsme qu’eut MlleMarguerite, une jeune fille de vingt ans, le soir où elle quitta l’hôtel de Chalusse, pour accepter l’hospitalité de M. et Mmede Fondège.

Et pour comble, elle emmenait MmeLéon, sachant qu’elle avait tout à craindre de cette douce personne, et que c’était un espion du marquis de Valorsay qu’elle traînait à sa suite.

Pourtant, quelle que fût sa vaillance, au moment de monter dans la voiture du général le cœur faillit lui manquer.

Il y avait de la détresse dans le dernier regard dont elle embrassa la façade de l’hôtel, les objets familiers et le visage connu des domestiques...

Tout, elle regrettait tout de cette maison, la grande cour sablée, le large perron, les deux platanes, le joli pavillon d’entrée, et le vieux chien de garde qui tirait sur sa chaîne pour venir lui lécher les mains...

Il lui semblait découvrir quelque chose d’amical sur la figure de ceux qui lui déplaisaient le plus autrefois, de M. Casimir, le valet de chambre, par exemple, ou des époux Bourigeau, les concierges...

Et personne pour l’encourager!...

Si, cependant!... A la fenêtre du premier étage, le front contre la vitre, elle reconnut le seul ami qui lui restât au monde, celui qui l’avait défendue, encouragée et soutenue... celui qui lui avait promis son appui et ses conseils, celui qui, dans le lointain de l’avenir lui avait montré le succès...

—Serais-je donc lâche?... pensa-t-elle; serais-je donc indigne de Pascal?...

Et elle s’élança dans la voiture en se disant le mot des résolutions décisives:

—Le sort en est jeté!

Le général voulut absolument qu’elle prît une place du fond, près de Mmede Fondège, et lui même s’assit sur la banquette de devant, à côté de MmeLéon.

La route fut lente et triste.

La nuit venait; c’était l’heure où le grand mouvement de Paris commence, la voiture, à chaque coin de rue, était arrêtée par un encombrement.

Mmede Fondège seule maintenait la conversation vivante, et sa voix aigre dominait le bruit des roues.

Elle vantait les grandes qualités du défunt comte de Chalusse et félicitait MlleMarguerite de sa bonne détermination.

Ce n’étaient guère que des phrases banales qu’elle cousait les unes aux autres, mais il n’était pas un des mots qu’elle prononçait qui ne trahit une satisfaction profonde, presque la joie d’une victoire inespérée...

Par moments, le général se penchait à la portière, pour voir si le fourgon de l’hôtel de Chalusse, qui portait les bagages de MlleMarguerite suivait...

Enfin, on arriva rue Pigalle, où demeuraient M. et Mmede Fondège...

Le général descendit le premier, présenta la main successivement à sa femme, à MlleMarguerite et à MmeLéon, et fit signe au cocher qu’il pouvait se retirer...

Mais le cocher ne bougea pas.

—Pardon, excuse, bourgeois, fit-il, mais c’est que le patron m’a dit comme ça... m’a recommandé...

—Quoi?...

—De vous réclamer... vous savez bien... la journée, trente-cinq francs... sans compter le petit pourboire.

—C’est bien... on passera payer demain.

—Faites excuse, bourgeois, mais si ça vous était égal ce soir... le patron dit comme cela, que le compte est assez élevé...

—Comment, drôle?

Mais Mmede Fondège, déjà engagée sous la porte cochère de sa maison, revint vivement sur ses pas, et tirant son porte-monnaie:

—Tenez, dit-elle au cocher, voici trente-cinq francs.

L’homme se pencha vers sa lanterne, pour compter l’argent, et reconnaissant qu’il n’avait que la somme juste:

—Eh bien!... et mon pourboire, demanda-t-il.

—Je ne donne rien aux insolents, répondit le «général».

—Ah! pratique de malheur! jura le cocher. On prend des fiacres, quand on n’a pas de quoi se payer des voitures de grande remise... Je te conduirai encore, va, meurt-de-faim!...

MlleMarguerite n’en entendit pas davantage: Mmede Fondège l’entraînait par les escaliers en lui disant:

—Vite, hâtons-nous, le fourgon qui apporte vos effets est en bas... Il faut savoir si le logement que je vous destine, à vous et à votre bonne gouvernante, vous convient...

Arrivée devant la porte du second étage, Mmede Fondège chercha dans sa poche son passe-partout; ne le trouvant pas; elle sonna.

Un grand diable de domestique, à l’air remarquablementimpudent, vêtu d’une livrée étincelante, vint ouvrir, armé d’un vieux et sale flambeau de fer battu, où agonisait et empestait un bout de chandelle.

—Comment! s’écria Mmede Fondège, l’antichambre n’est pas encore éclairée!... C’est se moquer!... Qu’avez-vous donc fait en mon absence? Allons, dépêchons... Allumez la lanterne!... Dites à la cuisinière que j’ai quelqu’un à dîner! Appelez ma femme de chambre. Qu’on prépare la chambre de M. Gustave... Descendez voir si le «général» n’a pas besoin de vous pour aider à monter les bagages de ces dames...

Embarrassé de choisir entre tant d’ordres contradictoires, le domestique ne choisit pas.

Il posa son chandelier infect sur une des consoles de l’antichambre, et gravement, sans mot dire, gagna le couloir conduisant à la cuisine.

—Évariste!... criait Mmede Fondège, cramoisie de colère, Évariste, insolent!...

Et comme il ne daignait pas répondre, elle s’élança à sa poursuite... Et bientôt des profondeurs de l’appartement, une altercation de la dernière violence s’éleva, le domestique se répandant en injures, la maîtresse exaspérée ne sachant que crier: «Je vous chasse, vous êtes un insolent, je vous chasse.»

Debout dans l’antichambre, près de MlleMarguerite, la digne MmeLéon semblait aux anges.

—Drôle de maison!... fit-elle. Voilà qui commence bien...

Mais l’estimable femme de charge était la dernière personne du monde à qui MlleMarguerite eût laissé voir sa pensée:

—Taisez-vous donc, Léon, prononça-t-elle, c’est nous qui sommes cause de ce désordre, et j’en suis toute honteuse...

La gouvernante dut retenir la méchanceté qui lui montait aux lèvres... Mmede Fondège reparaissait suivie d’une grande fille à l’œil provocant, au nez odieusement retroussé, beaucoup trop bien coiffée, et qui tenait un flambeau allumé.

—Comment m’excuser, madame, commença MlleMarguerite, de toute la peine que je vous donne...

—Eh!... chère enfant, je n’ai jamais été si heureuse... Venez, venez voir votre chambre...

Et pendant qu’on traversait plusieurs pièces à peine meublées:

—Ce serait plutôt à moi, continua Mmede Fondège, de vous faire des excuses. Vous allez regretter, je le crains, les splendeurs de l’hôtel de Chalusse... C’est que nous ne possédons pas des millions comme feu votre pauvre père... Nous avons une grande aisance, rien de plus... Mais tenez, vous voici chez vous.

La femme de chambre venait d’ouvrir une porte, MlleMarguerite entra dans une assez grande pièce à deux fenêtres, tendue d’un méchant papier passé, garnie de rideaux de perse dont le soleil et la poussière avaient mangé les couleurs.

Tout y était dans un épouvantable désordre, et d’une répugnante malpropreté... Le lit était défait, la toilette n’avait pas été lavée, des chaussons de lisière traînaient sur la descente de lit tout éraillée; sur la cheminée, veuve de pendule, une bouteille de bierre vide et un verre étaient restés... Puis à terre, sur les meubles, dansles coins, partout, en quantité, à foison, comme s’il en eût plu, des bouts de cigarettes traînaient...

—Quoi!... glapit Mmede Fondège, vous n’avez pas fait cette chambre, Justine...

—Ah!... ma foi!... je n’ai pas eu le temps...

—Voici cependant plus d’un mois que M. Gustave n’y a couché...

—Je sais bien?... Mais que Madame se rappelle ce que j’ai couru, depuis un mois... sans compter que j’ai lavé et repassé, puisque la blanchisseuse...

—Il suffit! interrompit Mmede Fondège.

Et se tournant vers MlleMarguerite:

—Vous me pardonnerez, n’est-ce pas, chère enfant... Demain, à cette heure-ci, nous vous aurons bâti un de ces chastes nids de mousseline et de fleurs comme en rêvent les jeunes filles.

A la suite de cette chambre, qu’on appelait chez le «général» la chambre du lieutenant, se trouvait une pièce plus petite à une seule fenêtre, qui, dans l’ordonnance de l’appartement, avait dû être disposée pour un cabinet de toilette.

C’est cette pièce qu’on destinait à la femme de charge.

Comparant ce réduit au logis charmant qu’elle occupait à l’hôtel de Chalusse, MmeLéon eut quelque peine à dissimuler une grimace.

Mais il n’y avait pas à hésiter ni même à faire la difficile... Les ordres précis de M. de Valorsay la rivaient près de MlleMarguerite et elle devait s’estimer heureuse qu’on lui eût permis de la suivre... Que le marquis arrivât ou non à ses fins, il lui avait promis une assez magnifiquerécompense pour passer sur quelques désagréments...

C’est donc de sa voix la plus douceâtre et toute grimée de fausse humilité, qu’elle déclara cette chambrette trop bonne encore pour une pauvre veuve, que ses malheurs avaient réduite à abdiquer son rang dans la société....

Les évidentes attentions de M. et Mmede Fondège ne contribuaient pas peu, d’ailleurs, à lui faire prendre son mal en patience.

Sans savoir précisément ce que «le général» et sa femme attendaient de MlleMarguerite, elle était trop fûtée pour ne pas flairer qu’ils en espéraient quelque chose d’important, et sa «chère enfant» l’avait posée comme une de ces confidentes subalternes qu’il est indispensable de ménager et beaucoup.

—Ces gens-ci vont me faire une cour assidue, pensait-elle.

Et toute prête à jouer un double rôle entre le marquis de Valorsay et les Fondège, toute disposée même à passer à ces derniers si leurs arguments avaient plus de poids, elle entrevoyait une longue série de prévenances, de cadeaux et de gâteries.

Dès ce premier soir, ses prévisions se réalisèrent et une surprise l’attendait qui la ravit.

Il fut décidé qu’elle mangerait à la table des maîtres, ce qui jamais à l’hôtel de Chalusse ne lui était arrivé.

MlleMarguerite éleva bien quelques objections qui lui valurent le plus venimeux regard, mais Mmede Fondège tint bon, ne voyant pas, disait-elle gracieusement, pourquoi on se priverait de la société d’une personne aussidistinguée... Que cette faveur lui eût été attirée par son seul mérite, c’est ce dont MmeLéon ne douta pas.

Plus perspicace, MlleMarguerite crut comprendre que «la Générale» enrageait de prendre ce parti, mais qu’elle y était condamnée par l’impérieuse nécessité de soustraire la femme de charge au contact, c’est-à-dire aux confidences compromettantes de ses gens.

C’est qu’il devait y avoir à cacher dans la maison quantité de ces petits mystères odieux ou ridicules, terribles pour l’honorabilité ou pour l’amour-propre.

Pendant qu’on montait et qu’on installait ses bagages et ceux de MmeLéon, par exemple, MlleMarguerite surprit Mmede Fondège et sa camériste en grande confidence, chuchotant avec cette volubilité qui trahit un embarras inattendu et pressant...

De quoi donc s’agissait-il?

Sans remords, elle prêta l’oreille, et ces mots: «paire de draps» répétés plusieurs fois, lui donnèrent singulièrement à réfléchir.

—Serait-ce possible!... pensa-t-elle, n’y aurait-il pas de draps à nous donner...

Elle ne tarda pas d’ailleurs à apprendre quelle opinion avait la femme de chambre de la maison où elle servait. Tout en s’escrimant du balai, de l’éponge et du plumeau, cette fille qu’exaspérait le surcroît d’ouvrage qu’elle se voyait en perspective, ne cessait de grommeler entre ses dents, et de maudire la «baraque où on se crevait de travail, où on ne mangeait pas son soûl, et où encore il fallait attendre ses gages...»

Mais MlleMarguerite ne devait pas avoir beaucoup le loisir de réfléchir.

Elle s’employait de son mieux à aider la camériste, fort étonnée de voir si peu fière cette belle demoiselle qui avait l’air d’une reine, quand le domestique, cet Évariste, chassé par «la Générale,» une demi-heure avant, parut, et d’un ton insolent prononça les paroles sacramentelles:

—Mmela comtesse est servie!...

Car Mmede Fondège, tant qu’elle pouvait, d’autorité ou par ruse, exigeait ce titre...

Elle s’était improvisée comtesse comme son mari s’était établi général, de son autorité privée et sans plus de difficulté. A la suite de fouilles dans les «archives» de sa famille, déclara-t-elle à ses intimes, elle avait retrouvé la preuve qu’elle et les siens étaient «nobles de race,» un de leurs aïeux ayant eu une grande charge à la cour de François Ierou de Louis XII,—elle confondait parfois.

Ceux qui ne connaissaient pas son père, le marchand de bois, ne trouvaient à cela rien d’impossible.

Évariste d’ailleurs était mis comme il convient pour annoncer le dîner à une personne de cette qualité.

Valet de pied pour ouvrir la porte dans la journée, et doré alors sur toutes les coutures, ce serviteur à plusieurs fins revêtait à l’heure du dîner l’habit noir sévère du maître d’hôtel.

Et véritablement il lui fallait cette tenue, pour ne pas jurer dans le cadre somptueux de la salle à manger.

Car elle était magnifique, cette salle, avec, ses lourds dressoirs chargés de vaisselles et de porcelaines curieuses, qui lui donnaient un peu l’aspect d’un musée...

A ce point, qu’après s’être assise à table, entre «le général» et sa femme, en face de MmeLéon, MlleMargueritese demanda si jusqu’à ce moment elle n’avait pas été abusée par la dangereuse optique de la prévention.

Elle remarqua bien qu’on mangeait dans du ruoltz, et que même les couverts manquaient un peu, mais il est des gens économes qui tiennent leur argenterie sous clef. Le service de porcelaine était d’ailleurs très-beau, marqué au chiffre du «général,» et surmonté de la couronne comtale de sa femme...

Le dîner, il est vrai, était détestable, servi avec profusion, mais mal... On eût dit le coup d’essai de quelque infime gâte-sauce.

Tel quel, «le général» le savourait avec délices... Il mangeait gloutonnement de tout, le rouge montait à ses pommettes, et le bien-être de la chair largement satisfaite s’épanouissait sur sa physionomie.

—C’est à croire, pensait MlleMarguerite, qu’il reste sur son appétit, d’ordinaire, et que ceci lui semble un festin.

Et, de fait, il semblait y avoir en lui comme un trop plein de contentement toujours prêt à déborder.

Il retroussait furieusement ses moustaches à la Victor-Emmanuel, et plus que de coutume encore, il faisait ronfler et vibrer sacrrrrrebleu!... lesrde ses jurons terribles.

Il ne pouvait se tenir, évidemment, de se répandre en plaisanteries fort inconvenantes, en présence d’une pauvre fille qui venait de perdre, du même coup, son père et une situation admirable et toutes ses espérances de fortune.

Il lui échappa de dire que la course qu’il avait faite aucimetière avait stimulé son appétit... Il s’émancipa jusqu’à appeler Mmede Fondège du sobriquet dont son frère l’avait affublée autrefois, et qui lui donnait des convulsions: MmeRange-à-bord.

Pourpre de colère jusqu’à la racine de ses rudes cheveux roux, stupéfiée de voir tout-à-coup son mari lui échapper ainsi, suffoquée par la nécessité où elle était de se contraindre, Mmede Fondège avait encore l’héroïsme de sourire, mais ses petits yeux lançaient des éclairs.

Bast!... «le général» y prenait bien garde!...

Il s’en souciait si peu, il se sentait si bien en veine d’indépendance que le dessert ayant été servi, il se retourna vers son domestique et, après un clignement d’œil que MlleMarguerite surprit au passage:

—Évariste, commanda-t-il, descendez à la cave me chercher une bouteille de vin de bordeaux.

Le valet à qui on venait de «donner ses huit jours,» devait attendre et guetter une occasion de se venger.

Il eut un de ces sourires niais où perçait la méchanceté ravie, et d’un ton traînard:

—Que Monsieur me donne de l’argent, dit-il, Monsieur sait bien que ni l’épicier ni le marchand de vin d’en face ne veulent plus faire crédit...

M. de Fondège se dressa tout pâle... Mais avant qu’il eût le temps de prononcer une parole, sa femme vint à son secours...

—Vous savez bien, mon ami, lui dit-elle, que je ne confie pas les clefs de ma cave à ce garçon. Évariste, appelez Justine.

La camériste à l’air effronté parut et sa maîtresse luiexpliqua où elle trouverait la clef de la fameuse cave.

Et un petit quart d’heure après, apparut une de ces bouteilles comme les épiciers et les marchands de vin en préparent, pour le plus grand ébahissement des simples, bouteilles d’apparences trop vénérables, toutes chargées de mousses et de boues, et couvertes de ces toiles d’araignées que les gamins de Paris vont récolter dans les carrières abandonnées, et qu’ils vendent de 75 centimes à 2 francs la livre, selon «la qualité...»

Mais ce bordeaux ne ramena pas la gaieté. «Le général» ne soufflait plus mot, et son plaisir fut manifeste, quand le café pris, sa femme lui dit:

—Ne vous privez pas de votre cercle, mon ami, j’ai à causer avec notre chère enfant!...

Pour congédier ainsi brusquement «le général,» Mmede Fondège souhaitait donc rester seule avec MlleMarguerite?

MmeLéon le crut ou feignit de le croire, et s’adressant à la jeune fille:

—Je vais être obligée de vous quitter une couple d’heures, chère demoiselle, dit-elle... J’ai une course indispensable à faire... Ma famille m’en voudrait peut-être si je ne la prévenais pas de notre changement de domicile...

C’était la première fois depuis son entrée à l’hôtel de Chalusse, c’est-à-dire depuis des années, que l’estimable femme de charge parlait en termes si positifs de sa famille—et d’une famille habitant Paris, qui plus est.

Elle s’était jusqu’alors tenue dans le vague, donnant à entendre seulement que ses parents n’avaient pas eu ses malheurs, qu’ils étaient restés haut placés, si elleétait tombée, et qu’elle avait fort à faire de se dérober à leurs bienfaits...

Peu importe!... MlleMarguerite était résolue à ne s’étonner de rien.

—Courez avertir vos parents, ma chère Léon, répondit-elle, sans la moindre nuance de raillerie, c’est bien le moins que votre dévouement ne vous cause aucun préjudice...

Mais en elle-même elle pensait:

—Cette affreuse hypocrite va rendre compte de notre journée au marquis de Valorsay... Cette famille, c’est le futur prétexte de ses sorties...

Le général s’était esquivé, les domestiques commençaient à desservir, MlleMarguerite suivit Mmede Fondège au salon.

C’était une pièce très-vaste, haute de plafond, éclairée par trois fenêtres et plus somptueuse encore que la salle à manger.

Meubles, tapis, tentures, tout était peut-être d’un goût contestable, éclatant, voyant, à effet, mais riche, très-riche, excessivement riche... Si la garniture de la cheminée n’avait pas coûté plus de sept à huit mille francs, elle resplendissait pour vingt-cinq mille... Et le reste était à l’avenant.

Les soirées étaient fraîches, Mmede Fondège avait fait allumer du feu... Elle s’assit au coin de la cheminée, sur une chaise longue, et lorsque MlleMarguerite eut pris place en face d’elle:

—Ça, ma bien chère enfant, commença-t-elle avec une certaine solennité, causons.

MlleMarguerite s’attendait à quelque communicationimportante, aussi ne fut-elle pas médiocrement surprise, quand après une minute employée à recueillir ses idées, «la générale» poursuivit:

—Vous êtes-vous préoccupée de votre deuil?

—De mon deuil, madame?...

—Oui. Je veux dire, avez-vous pensé aux toilettes que vous allez porter?... C’est important, ma chère fille, plus que vous ne pensez... On fait en ce moment des costumes de crêpe, ruchés et bouillonnés, qui sont d’une extrême distinction... J’en ai vu, surtout à laScabieuse, qui vous iraient à ravir... Après cela, vous me direz peut-être qu’un costume, pour un deuil récent, surtout avec des bouillonnés, est un peu risqué... cela dépend des goûts... La duchesse de Veljo en avait un onze jours après la mort de son mari; elle laissait, avec cela, une partie de ses cheveux, qui sont superbes, tomber sur ses épaules, à la pleureuse, c’était tout à fait touchant... Elle était à croquer!...

Parlait-elle sincèrement?... Il n’y avait pas à en douter. Sa figure, toute bouffie de colère, quand «le général» s’était avisé de demander du vin de bordeaux, avait repris son expression habituelle, et même s’éclairait peu à peu.

—Du reste, chère enfant, poursuivit-elle, je me mets à votre disposition pour courir les magasins... Et si vous ne tenez pas à votre couturière, je vous conduirai chez la mienne, qui travaille comme un ange... Mais que je suis folle! vous vous habillez certainement chez Van Klopen... Moi, je prends peu chez lui, et seulement dans les grandes occasions. Entre nous, je le trouve un peu cher...

Ce n’est pas sans quelque peine que MlleMarguerite dissimulait un sourire.

—Je dois vous avouer, madame, répondit-elle, que j’ai gardé de mon enfance l’habitude de faire presque toutes mes robes moi-même.

«La générale» leva les bras au ciel.

—Vous-même!... répéta-t-elle plusieurs fois, comme pour se bien convaincre qu’elle n’avait pas mal entendu, vous-même!... C’est incompréhensible... Comment, vous, la fille d’un homme qui possédait cinq ou six cent mille livres de rentes!... Après cela, je sais bien, ce pauvre M. de Chalusse était certes un digne et excellent homme, mais il avait des idées étranges, bizarres...

—Excusez-moi, madame, ce que j’en faisais était pour mon plaisir...

Voilà ce qui dépassait l’entendement de Mmede Fondège.

—Incroyable! murmurait-elle, invraisemblable!... Mais pour les modes, malheureuse enfant; pour les modes, comment faisiez-vous!...

L’énorme importance qu’elle attachait à cela était si manifeste que MlleMarguerite ne put tenir son sérieux:

—Probablement, répondit-elle, je ne suivais la mode que de fort loin... Ainsi, la robe que je porte en ce moment...

—Est ravissante, mon enfant, et vous va divinement, c’est la vérité... Seulement, pour être franche, je vous dirai que cela ne se porte plus, oh! mais plus du tout... Aussi ferons-nous faire tout autrement les robes que vous allez vous acheter...

—Mais j’en ai plus qu’il ne m’en faut, madame.

—Noires?...

—Je porte presque toujours du noir...

Jamais, évidemment, «la générale» n’avait rien ouï de pareil.

—Soit, dit-elle, cela ira à la rigueur pour vos premiers mois de deuil... mais après? Pensez-vous, pauvre mignonne, que je vous laisserai vous cloîtrer comme au temps où vous viviez à l’hôtel de Chalusse?... Mon Dieu!... avez-vous dû vous ennuyer dans cette grande maison, seule, sans société, sans amis...

Une larme trembla entre les cils de MlleMarguerite.

—J’étais heureuse en ce temps-là, madame, murmura-t-elle...

—A ce que vous croyez!... Vous reviendrez de cette erreur... Quand on ignore absolument ce qu’est le plaisir, on ne se rend pas compte de l’ennui qu’on éprouve... Je suis sûre que, sans vous en douter, vous avez été très-malheureuse près de M. de Chalusse.

—Oh! madame...

—Chut, chut!... je sais ce que je dis... Attendez que je vous aie présentée dans le monde, avant de me vanter votre solitude... Pauvre mignonne!... Je parierais qu’elle ne sait pas ce que c’est qu’un bal? Non!... J’en étais sûre... et elle a vingt ans!... Heureusement je suis là, moi, et je saurai remplacer votre mère, et nous rattraperons le temps perdu!... Belle comme vous l’êtes, mon enfant, car vous êtes divinement belle, vous serez la reine partout où vous paraîtrez... Voyons, est-ce que cette idée ne fait pas battre ce petit cœur si froid? Ah! le mouvement, les fêtes, le bruit, les toilettes merveilleuses, l’éclat des diamants, l’admiration des hommes, le dépit desrivales, la conscience de sa beauté, il n’y a que cela pour emplir la vie d’une femme. C’est peut-être du vertige, mais ce vertige-là, c’est le bonheur.

Était-elle sincère?...

Entreprenait-elle froidement une séduction?... Espérait-elle, après avoir ébloui cette pauvre jeune fille, la dominer par les goûts qu’elle lui aurait inspirés?...

Par un phénomène fréquent chez les natures cauteleuses, il y avait tout ensemble chez elle une très-réelle franchise et un profond calcul. Ce qu’elle disait, elle le pensait, et il lui était utile de le dire; son intérêt la poussait dans le sens de ses goûts.

Vingt-quatre heures plus tôt la fière et loyale Marguerite lui eût imposé silence. Elle lui eût dit que ces grossières séductions n’atteindraient jamais les hauteurs de son âme, et qu’elle n’aurait jamais que dégoût et mépris pour ces vulgaires bonheurs.

Mais, résolue à paraître dupe, elle dissimulait ses impressions sous une sorte d’attention ébahie, surprise et presque honteuse de trouver tout à coup à son service tant de duplicité.

—D’ailleurs, poursuivait Mmede Fondège, une jeune fille à marier ne doit pas s’enfermer chez elle... Ce n’est pas chez soi qu’on trouve un parti... Et il faut se marier... Le mariage est la seule fin raisonnable de la femme, puisque c’est son émancipation...

«La générale» allait-elle donc remettre en avant son fils?... MlleMarguerite le crut presque... Mais elle était trop fine pour cela. Elle se garda bien de prononcer le nom du lieutenant Gustave...

—Sans compter, reprit-elle, que l’hiver sera des plusbrillants et commencera de bonne heure. Dès le 5 novembre, la comtesse de Commarin donne une fête qui fera courir tout Paris... Le 7, on dansera chez la vicomtesse de Bois-d’Ardon... Le 11, nous aurons concert et ensuite bal, chez la baronne Trigault, vous savez, la femme de cet original si riche qui passe sa vie au jeu...

—C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom...

—Vraiment!... et vous habitiez Paris... C’est à n’y pas croire... Sachez donc, chère ignorante, que la baronne Trigault est une des femmes les plus distinguées et les plus spirituelles de Paris, et celle, à coup sûr, qui se met le mieux... Je suis sûre que son compte annuel chez Van Klopen ne se solde pas avec cent mille francs... c’est tout dire, n’est-ce pas?...

Et avec un sentiment d’orgueil très-réel et bien légitime, elle ajoute:

—La baronne est mon amie, je vous présenterai.

Engagée sur ce terrain, Mmede Fondège ne devait pas tarir de sitôt...

Visiblement, c’était une de ses prétentions d’être excessivement lancée, de connaître tout Paris et d’être l’intime de toutes les femmes de la société qui doivent à leur luxe, à leurs extravagances ou à pis encore cette «famosité» qui impose aux imbéciles...

Ce qui est sûr, c’est que nulle mieux qu’elle ne savait le fin mot de toutes les anecdotes qui, chaque jour, amusent le tapis parisien...

L’écouter une heure, c’était être au courant de la chronique scandaleuse...

Incapable de s’intéresser à ces fastidieux commérages, MlleMarguerite n’osait cependant s’y soustraire, et elle feignait une attention bien loin de son esprit, lorsque la porte du salon s’ouvrit brusquement...

Évariste, le domestique congédié, se montra, souriant de son plus impudent sourire.

—MmeLandoire est là, dit-il, qui désirerait parler à Mmela comtesse...

A ce nom, «la générale» tressauta, comme si elle eût été mordue par un aspic.

—Qu’elle attende, fit-elle vivement, je suis à elle à la minute...

Inutile précaution, la visiteuse parut.

C’était une grande femme brune, sèche comme un cotret, et de façons horriblement communes.

—Enfin, on vous trouve, dit-elle d’une voix rude, et ce n’est pas malheureux... Voilà quatre fois que je viens pour ce billet...

Mmede Fondège l’interrompit du geste, et lui montrant MlleMarguerite:

—Attendez du moins que je sois seule, prononça-t-elle, pour me parler de vos affaires...

MmeLandoire haussa les épaules.

—Et si vous n’êtes jamais seule!... grogna-t-elle. Je voudrais pourtant en finir, moi.

—Suivez-moi dans ma chambre, et nous terminerons.

Mais c’était une trop favorable occasion d’échapper à «la générale» pour que MlleMarguerite ne s’empressât pas de la saisir.

Elle demanda la permission de se retirer, assurant, ce qui était la vérité, qu’elle tombait de fatigue.

Et après avoir reçu de Mmede Fondège un baiser maternel, accompagné d’un «dormez bien, ma chère fille aimée,» elle gagna sa chambre.

Par un rare bonheur, grâce à la sortie de MmeLéon, elle se trouvait seule et ne craignait pas d’être épiée...

Elle tira donc d’une de ses malles un buvard de voyage, et lestement elle écrivit à l’ancien agent du comte de Chalusse, à M. Isidore Fortunat pour lui annoncer que le mardi suivant elle se rendrait chez lui.

—Je serais bien maladroite, pensait-elle, si demain, en allant à la messe, je ne trouvais pas moyen de jeter cette lettre à la poste sans être vue...

Elle s’était hâtée, bien lui en prit...

Son buvard était à peine en place, que MmeLéon rentra, l’air aussi contrarié que possible.

—Eh bien!... demanda MlleMarguerite d’un ton de naïveté admirablement joué, avez-vous vu votre famille?...

—Ne m’en parlez pas, ma chère demoiselle, tous mes parents étaient absents... ils étaient au spectacle.

—Ah!...

—De sorte que dès demain matin, à la première heure, il me faudra courir jusque chez eux... Vous comprenez combien c’est important!...

—Oui, en effet, je comprends...

Mais la digne femme de charge, intarissable d’ordinaire, était peu en train de causer ce soir-là... Elle embrassa sa chère demoiselle et passa dans sa chambre...

—Allons, pensa MlleMarguerite, elle n’a pas rencontréM. de Valorsay, et comme elle ne sait quel personnage jouer, comme elle est très-embarrassée, elle est furieuse!...

Elle-même eût eu à résumer ses impressions de la soirée, et à se tracer une ligne de conduite, mais véritablement, ainsi qu’elle l’avait assuré, ses forces, après deux nuits passées sur un fauteuil, étaient à bout.

Elle se dit donc que mieux valait prendre du repos, que son esprit le lendemain en serait plus lucide, et après une fervente prière où revint plusieurs fois le nom de Pascal Férailleur, elle se coucha...

Et cependant, avant de s’endormir, elle put recueillir une dernière observation:

Les draps de son lit étaient neufs!...

Si MlleMarguerite fût née à l’hôtel de Chalusse, si elle eût grandi insouciante et heureuse à l’ombre de la tendresse d’un père et d’une mère, si elle eût toujours été défendue des réalités tristes de la vie par une immense fortune, elle eût été perdue sans ressources... Comment éviter des dangers qu’on ignore!...

Mais elle devait aux hasards de son enfance la science amère de la vie réelle, et son maître avait été le maître cruel des robustes et des forts: le malheur...

Livrée à elle-même, dès l’âge de treize ans, et dans le milieu le plus dissolu, habituée à tout craindre, à tout soupçonner, et à ne compter que sur elle seule, elle était devenue étrangement défiante et perspicace.

Elle savait voir et entendre, délibérer et agir...

Véritablement naïve, elle était cependant capable de ruse, comme tous ceux qui ont eu à se débattre dans des situations infimes.

De craintes, elle n’en avait aucunes, de celles du moins qu’eût eues l’héritière légitime d’une grande maison. Deux hommes, le marquis de Valorsay et le fils de M. de Fondège, le lieutenant Gustave, convoitaient sa main, et l’un d’eux, le marquis, était, croyait-elle, capable de tout... elle ne s’en inquiétait seulement pas...

C’est qu’elle avait été bien autrement en danger, autrefois, lorsqu’elle était apprentie, et que le frère de sa patronne, le sieur Vantrasson, l’obsédait de sa passion... et cependant elle n’avait pas péri!...

Le mensonge était certes ce qui répugnait le plus à sa nature loyale, mais elle y était condamnée... Quelle arme avait-elle, hormis la duplicité, seule contre tant d’ennemis et enlacée par une double intrigue, dont elle ne comprenait même pas encore toute la portée...

C’est dire de quels regards attentifs et profonds, le lendemain, elle étudia le logis de ses hôtes, s’efforçant de reconstruire leur existence et de pénétrer leurs habitudes et leurs mœurs d’après ce qui les entourait.

Et, certes, l’étude était instructive:

La maison du «général» était bien l’intérieur parisien, tel qu’il devient fatalement avec la rage toujours croissante du luxe, la fureur de hausser son train au train des millionnaires, et la passion si noble et si intelligente à la fois d’humilier et d’écraser le voisin!

Bien-être, confort, aisance, tout dans l’appartement avait été impitoyablement sacrifié à l’étalage, à ce que le monde pouvait voir...

La salle à manger était magnifique, le salon superbe, mais c’étaient les seules pièces sérieusement meublées de la maison...

Tout le reste était vide, froid, nu, désolé... La vanité y avait «instrumenté» à la façon des huissiers, enlevant tout ce qui n’était pas strictement indispensable... Et les quelques meubles qui traînaient comme au hasard semblaient moins un mobilier que les épaves dédaignées d’un encan après saisie...

Mmede Fondège avait, il est vrai, dans sa chambre, une assez belle armoire à glace, un meuble dont n’eût pas su se passer l’amie de la fringante baronne Trigault, mais son lit, détail navrant, n’avait pas de rideaux...

Après cela, les mœurs et les habitudes de la femme et du mari s’expliquaient naturellement...

Comment ce dénûment extrême, trop réel sous leur fausse opulence, ne les eût-ils pas épouvantés?... Pouvaient-elles n’être pas sinistres, les réflexions qui les hantaient dans ce logis dévasté!...

De là leur vie en dehors et factice, leur perpétuel besoin de mouvement, d’étourdissement, de bruit... De là cette recherche inquiète de tout ce qui pouvait les arracher à ce «chez soi» maudit où ils n’avaient que bien juste de quoi tromper le monde, et pas assez pour en imposer à leurs créanciers...

—Et ils ont trois domestiques, pensait MlleMarguerite, trois ennemis qui passent les journées à rire des plaies saignantes de leur vanité, et à les aviver au besoin.

C’est que, dès le premier jour, elle vit clair dans la situation du «général» et de sa femme.

Ils n’avaient même pas eu l’habileté des artistes en vanité, qui, à force de se priver du nécessaire, font honneur à leur superflu.

Il était évident que le soir où MlleMarguerite avaitaccepté leur hospitalité, leur situation craquait de toutes parts et qu’ils en étaient aux dernières convulsions de la ruine... Est-ce que tout ne le prouvait pas: la réclamation du cocher, l’impudence des domestiques, le refus des fournisseurs de faire crédit d’une bouteille de vin, l’insistance de cette marchande à la toilette, et enfin ces draps neufs dans le lit?

—Oui, se disait MlleMarguerite, maintenant j’en suis sûre, les Fondège étaient perdus lorsque je suis arrivée... On ne se laisse pas tomber si bas tant qu’on a une dernière ressource... Donc, s’ils se relèvent, si l’argent et le crédit leur reviennent, c’est que le vieux juge a raison, c’est qu’ils ont mis la main sur les millions de Chalusse...

Ainsi, de ce côté du moins, se trouvait limité et restreint le champ des investigations de MlleMarguerite.

Le seul bon sens lui disait désormais sa tâche: observer obstinément l’existence de M. et Mmede Fondège, surveiller sans relâche le train de leur maison, noter exactement toutes leurs dépenses...

C’était une affaire d’attention et de chiffres...

Ce premier succès devait beaucoup l’encourager et redoubler sa confiance en elle... Mais elle ne s’abusait pas sur sa portée... C’était énorme et ce n’était rien...

Elle sentait bien que tout ne serait pas dit le jour où elle aurait acquis la certitude morale que «le général» avait volé les deux millions qu’on n’avait pas retrouvés dans le secrétaire du comte de Chalusse...

De ce moment, les véritables difficultés commenceraient.

Alors, elle aurait à rechercher par quels moyens M. de Fondège avait réussi à s’emparer de cette fortune... Le découvrirait-elle?... Car il fallait bien le reconnaître, ce détournement—si détournement il y avait eu—tenait du prodige...

Et le mystère qui recouvrait cette affaire écarté, tout serait-il fini? Certes, non.

Il lui resterait à recueillir assez de pièces de conviction pour avoir le droit d’accuser hautement et à la face de tous «le général.»

Il lui faudrait des preuves matérielles et indiscutables, avant de dire:

—Un vol a été commis... on m’accusait, j’étais innocente... Le coupable, le voici!...

Que de chemin avant d’en arriver à ce triomphe!

N’importe!

Maintenant qu’elle tenait un point de départ positif et fixé, elle se sentait une assez robuste énergie pour poursuivre pendant des années, lentement, mais incessamment, l’enquête qu’elle s’était imposée...

Ce qui l’inquiétait, c’était de ne pouvoir s’expliquer logiquement la conduite de ses adversaires depuis le moment où Mmede Fondège lui avait demandé sa main pour son fils jusqu’à l’heure actuelle.

Et d’abord, comment avaient-ils eu l’audace ou l’imprudence de l’attirer chez eux, si véritablement ils avaient détourné une de ces sommes immenses qui trahit celui qui les emploie?...

—Ils sont fous à lier, pensait-elle, ou ils me croient aveugle, sourde et plus naïve qu’il n’est permis de l’être.

Secondement, pourquoi paraissaient-ils tant tenir à ce qu’elle épousât leur fils, le lieutenant Gustave?...

—Se prépareraient-ils ainsi, songeait-elle, un moyen de défense pour le cas où tout viendrait à se découvrir?...

Elle avait à redouter aussi la défiance des Fondège.

Habiles, il leur était aisé de se débarrasser à la sourdine de leur passif... Rien ne leur était si facile que d’augmenter leur dépense d’une façon trop insensible pour qu’elle pût le constater.

L’événement ne devait pas tarder à dissiper ses appréhensions.

De ce jour-là même, et quoique ce fût un dimanche, il fut manifeste qu’un nuage d’or avait crevé au-dessus de la demeure du «général.»

Tout l’après-midi, la sonnette ne «refroidit» pas, selon l’expression de MmeLéon, et ce fut une interminable procession de fournisseurs de tous genres, comme si M. de Fondège eût convoqué le ban et l’arrière-ban de ses créanciers.

Ils arrivaient d’un air furieux et arrogant, le chapeau rivé sur la tête, la parole brève, en gens qui ont fait leur deuil de ce qui leur est dû, mais qui prétendent se rembourser en grossièretés.

On les introduisait près de «la générale,» dans le salon, ils y restaient entre cinq et dix minutes, et ils se retiraient la mine ravie, un sourire obséquieux aux lèvres, l’échine arrondie en cerceau, le chapeau traînant à terre.

Donc ils étaient payés...

Et pour que MlleMarguerite sût bien à quoi s’en tenir,il lui fut donné d’assister au règlement de la facture du loueur de voitures.

Dieu sait de quelles hauteurs Mmede Fondège le reçut...

—Ah! vous voici, s’écria-t-elle de sa voix la plus rude, dès qu’il parut... C’est donc vous qui dressez vos cochers à insulter vos pratiques!... Bon moyen pour attirer une clientèle brillante... Quoi! je loue chez vous au mois une voiture à un cheval, et parce qu’un jour je prends une voiture à deux chevaux, vous me faites réclamer la différence. On fait payer d’avance, mon cher, quand on est si défiant.

Lui, qui avait dans sa poche une facture de près de quatre mille francs, écoutait en homme qui médite une réponse foudroyante.

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

—Lorsque j’ai à me plaindre des gens que j’emploie, reprit-elle, je les congédie et je les remplace... Il est de ces choses, et l’insolence est du nombre, que je ne pardonne pas... Remettez-moi votre note...

L’homme, aussitôt, d’un visage où se peignaient en traits comiques le doute, la crainte et l’espoir, tira son interminable mémoire de sa poche...

Mais quand il vit les billets de banque, lorsqu’il vit qu’on le payait sans conteste, sans rien vérifier, discuter ni rabattre, il fut saisi d’une respectueuse stupeur et sa voix soudainement devint plus douce que miel.

Une créance douteuse qui rentre, donne, assure-t-on, à un commerçant, plus de joie mille fois que cinquante créances sûres... La vérité de cette observation apparut.

MlleMarguerite put croire que le loueur allait conjurer«Mmela comtesse» de lui faire la grâce de remettre à plus tard ce «petit payement.»

Le négociant parisien est ainsi fait. Intraitable s’il soupçonne son débiteur gêné, il s’humanise dès qu’il le trouve en mesure, rengaine son mémoire et fait des façons...

Si bien qu’à beaucoup, pour ne pas donner d’argent, il suffit d’en montrer...

L’abnégation du loueur n’alla pas jusque-là, mais il supplia «Mmela comtesse» de ne le pas quitter pour un malentendu, car c’était un malentendu, il le jurait sur la tête de ses enfants; son cocher n’était qu’un imbécile et un butor, un ivrogne et même un mal-appris; il allait le chasser ignominieusement en rentrant...

«La générale» fut inflexible; elle le congédia en disant:

—Je ne m’expose jamais à ce qu’on me manque deux fois!

C’est pour cette raison sans doute qu’elle avait renvoyé le matin le valet qui lui avait si bien manqué la veille, l’intelligent Évariste. MlleMarguerite ne le revit pas.

Le dîner fut servi par un nouveau domestique envoyé par le bureau de placement et accepté les yeux fermés pour cette raison majeure que les livrées d’Évariste lui allaient comme un gant...

La cuisinière avait-elle été aussi remplacée? C’est ce dont MlleMarguerite ne put s’assurer... Ce qu’elle reconnut, par exemple, c’est que ce dîner du dimanche ne ressembla en rien à celui de la veille... La qualité avait remplacé la quantité, et le soin, la profusion... Point nefut besoin de donner l’ordre de descendre chercher du Château-Laroze à la cave, il se trouva servi au bon moment, tiède à point, et parut être du goût de l’excellente MmeLéon.

En vingt-quatre heures, les Fondège s’étaient si bien rassis dans une opulence réelle, que c’était à se demander s’ils avaient jamais connu les angoisses d’un luxe menteur plus horrible mille fois que la plus noire misère...

—Me serais-je donc trompée!... se disait MlleMarguerite, le soir, lorsqu’elle fut retirée dans sa chambre.

Ce qui la confondait, c’est que MmeLéon, personne perspicace s’il en fut, ne paraissait s’être aperçue de rien... Non, rien ne l’avait frappée de ce qui avait semblé à MlleMarguerite d’insignes imprudences, presque des aveux. Elle trouvait «le général» et sa femme des gens charmants, d’une distinction admirable, et ne cessait de féliciter sa «chère demoiselle» d’avoir accepté leur hospitalité.

—Je me sens comme chez moi, ici, disait-elle, et bien que ma chambre soit un peu petite, quand elle sera arrangée je n’aurai rien à souhaiter.

MlleMarguerite dormit mal, cette nuit-là... Au moment où il semblait que ses certitudes eussent dû s’affermir, les doutes les plus inquiétants lui venaient... N’avait-elle pas jugé la situation avec une passion aveugle?... Les Fondège étaient-ils aussi ruinés qu’elle l’avait cru?...

Comme tous les gens qui ont été très-malheureux en leur vie, elle était rebelle aux illusions, et se défiait extrêmement de tout ce qui semblait favoriser ses espérances et ses désirs...

Ce qui la soutenait, c’était le projet d’aller consulterson vieil ami, le juge de paix, et aussi la pensée que l’ancien agent de M. de Chalusse retrouverait Pascal Férailleur...

A cette heure, M. Fortunat devait avoir reçu sa lettre; il l’attendait, sans doute, le mardi, et il ne lui restait plus qu’à imaginer un prétexte pour se procurer deux heures de liberté sans éveiller les soupçons.

Levée de bonne heure, elle achevait sa toilette, quand elle entendit frapper discrètement à celle des portes de la chambre de MmeLéon qui ouvrait sur le corridor.

—Qui est là?... fit la voix de l’honnête gouvernante.

Ce fut la voix impudente de Justine, la femme de chambre de Mmede Fondège qui répondit:

—C’est une lettre, madame, que le concierge vient de monter... elle est adressée à MmeLéon... C’est bien vous, n’est-ce pas?

MlleMarguerite reçut comme un coup dans le cœur...

—Mon Dieu!... pensa-t-elle, une lettre du marquis de Valorsay!...

Que l’estimable gouvernante connût l’envoi de cette missive et qu’elle l’attendit impatiemment, c’est ce dont ne permirent pas de douter son empressement à sauter à terre, car elle était encore au lit, et sa promptitude à ouvrir sa porte.

Et tout aussitôt, on put l’entendre, à travers la cloison, dire à la femme de chambre de sa voix la plus mielleuse:

—Mille remercîments, mon enfant. Ah! vous me tirez d’une fameuse inquiétude... C’est mon beau-frère qui me donne enfin de ses nouvelles... je reconnais son écriture...

Après quoi, la porte se referma.

Debout au milieu de sa chambre, pâle et la moiteur au front, MlleMarguerite écoutait, agitée de cette fiévreuse angoisse qui exalte les facultés jusqu’à leur puissance extrême...

Une voix, au-dedans d’elle-même, plus forte que tous les raisonnements, lui affirmait que cette lettre, dont elle entendait le froissement, mettait en question son honneur, son avenir, peut-être sa vie!...

Mais quel moyen de s’assurer de la réalité de ce pressentiment étrange?...

Si elle eût suivi l’impulsion de son caractère, elle fût entrée brusquement chez la Léon, et sur-le-champ, sans phrases, de gré ou de force, elle eût obtenu ce papier...

Oui, mais agir ainsi, c’était se découvrir, c’était dépouiller ces apparences candides de dupe qui constituaient sa seule force et son unique chance de salut.

Si seulement elle eût pu apercevoir MmeLéon, elle eût tiré quelques indications utiles du mouvement de sa physionomie. Mais impossible, le trou de la serrure était obstrué par la clef...

Elle se désolait, quand un fendillement de la cloison fixa son attention... Si cette fissure traversait toute l’épaisseur du plâtre, cependant... On découvrirait ce qui se passait de l’autre côté.

Tout doucement, sur la pointe du pied, retenant son haleine, elle s’approcha, se pencha, regarda et vit.

Dans son impatience de prendre connaissance de la lettre, l’honorable gouvernante ne s’était pas recouchée. Elle avait fait sauter précipitamment le cachet, et debout, en chemise, les pieds nus sur le parquet, juste en face de l’étroite lézarde, elle lisait...

Elle lisait ligne à ligne, mot à mot, et le froncement de ses sourcils et le pli de sa lèvre trahissaient un violent effort de compréhension et un certain mécontentement.

A la fin, elle haussa les épaules, grommela quelques paroles qu’intercepta la cloison et se mit à s’habiller, après avoir posé la lettre toute ouverte sur la méchante commode qui, avec deux chaises et le lit, comprenait tout le mobilier de son cabinet...

—Mon Dieu!... priait MlleMarguerite, mon Dieu! faites qu’elle l’oublie...

Elle ne l’oublia pas...

Étant prête et parée, elle la relut une fois encore, puis elle la serra précieusement dans le second tiroir de la commode, ferma à double tour et mit la clef dans sa poche.

—Je ne saurais donc rien! pensa MlleMarguerite. Non, c’est impossible! il faut que je sache, je le veux!...

De ce moment, ce fut une idée qui s’empara despotiquement de son esprit. Et telle était son application obstinée à chercher un expédient, qu’elle ne prononça pas dix paroles, et encore de l’air le plus distrait, pendant le déjeuner.

—Je ne suis qu’une niaise si je n’arrive pas jusqu’à ce maudit papier, se répétait-elle... Là, j’en suis sûre, est le mot de l’intrigue abominable dont Pascal et moi sommes victimes...

Sa préoccupation, par bonheur, ne fut pas remarquée... Chacun des convives avait la sienne.

MmeLéon rêvait aux nouvelles qu’elle venait de recevoir, et d’ailleurs son attention était presque exclusivementsollicitée par des perdreaux truffés et une bouteille de Château-Laroze... Car elle était un peu portée sur sa bouche, la chère dame, et même elle le confessait ingénûment, en ajoutant que personne n’est parfait...

«Le général» ne cessait de parler de certaine paire de chevaux qu’il devait aller voir l’après-midi, et qu’il se proposait d’acheter, dégoûté qu’il était, déclarait-il, des loueurs... C’était une excellente spéculation qu’il comptait faire, cet attelage provenant de la déconfiture d’un jeune et spirituel gentilhomme, que le jeu, l’amour d’une blonde un peu âpre à la curée et la plainte d’un bijoutier venaient de conduire en police correctionnelle...

Quant à Mmede Fondège, elle paraissait avoir la tête tournée par les perspectives de la fête prochaine de la comtesse de Commarin... C’est qu’elle n’avait plus que quinze jours pour ses préparatifs...

Toute la soirée de la veille, une partie de la nuit et depuis son lever, elle n’avait cessé de remuer dans son imagination des «projets de coupe» et des combinaisons de couleurs et d’étoffes... Et au prix d’une grosse migraine, elle avait fini par concevoir une de ces toilettes qui font sensation, dont on parle dans les chroniques, et que décrivent «de chic,» pour la plus grande béatitude de la province, toutes les baronnes de Sainte-Agathe et toutes les vicomtesses de Villaflor des journaux de modes.

—Imaginez, disait-elle toute brûlante de la flamme de l’inspiration, représentez-vous une robe fleur de thé parsemée de petites fleurettes brodées sur un fond de grosse soie chinoise écrue... Un grand volant de Valenciennesla garnira dans le bas. Je poserai dessus une tunique de crêpe de Chine gris-perle bordée d’un effilé de toutes les nuances de la robe et formant panier par derrière.

Mais que de peines, de soins, de tracas, avant de mener à bonne fin un chef-d’œuvre si compliqué!... Que de conférences avec le couturier, avec le fleuriste, avec le passementier... Que de tâtonnements, d’hésitations, d’erreurs inévitables!

Ah!... ce n’était pas s’y prendre trop tôt, et il n’y avait plus une minute à perdre...

Aussi, Mmede Fondège, qui était déjà en toilette et qui même avait envoyé chercher une voiture, offrit-elle à MlleMarguerite de l’accompagner.

Et assurément, elle estimait la proposition séduisante... Courir les magasins de nouveautés, même quand on ne peut ou qu’on ne veut rien acheter, est un petit supplice de Tantale très à la mode... C’est «un chic» importé d’Amérique par quelques «grandes dames» pour le désespoir des pauvres commis en soierie... Vers une heure, quand le temps est beau, quantité de spirituelles jeunes femmes se répandent dans les boutiques et demandent à voir des étoffes... c’est toujours plus amusant que de surveiller sa maison...

Et quand elles rentrent le soir, après avoir fait déplier inutilement deux cents mètres de soie, elles sont contentes, elles n’ont pas perdu leur journée.

Même, les plus intelligentes ne reviennent pas toujours les mains vides de ces expéditions... Une douzaine de gants ou une pièce de dentelle s’égarent si aisément dans les plis d’un manteau!...

Et cependant, à la grande surprise de «la générale,» MlleMarguerite refusa.

—J’ai tant de choses à mettre en ordre, ajouta-t-elle, sentant bien qu’un prétexte était indispensable.

Mais MmeLéon qui n’avait pas pour rester les mêmes raisons que sa «chère demoiselle,» s’offrit bravement.

Elle avait des relations dans plusieurs magasins, affirma-t-elle, chez un marchand de dentelles de la rue de Mulhouse, notamment, et avec sa recommandation, on ne pouvait manquer de conclure des marchés très-avantageux...

—Soit, répondit Mmede Fondège, je vous emmène... mais alors courez vite faire un brin de toilette pendant que je mettrai mon chapeau!...

Elles quittèrent la salle en même temps, et derrière elles MlleMarguerite sortit précipitamment, tout oppressée d’un espoir qu’elle osait à peine s’avouer...

Le front appuyé contre la cloison, l’œil à l’étroite fissure, elle vit sa dévouée gouvernante se hâter de changer de robe, jeter un châle sur ses épaules, choisir son plus joli chapeau, et, après un coup d’œil à la petite glace, s’élancer dehors en criant:

—Me voici, madame la comtesse, je suis prête!...

Et l’instant d’après elles sortirent ensemble...

Au bruit de la porte d’entrée qui se refermait, MlleMarguerite eut comme un éblouissement...

Si elle avait bien vu, si elle ne se trompait pas, MmeLéon avait oublié la clef de la commode dans la poche de la robe qu’elle venait de quitter...

C’est avec un battement de cœur qui allait jusqu’à suspendre sa respiration qu’elle ouvrit la porte de communicationet pénétra dans la chambrette de la gouvernante...

D’un pas rapide, elle s’approcha du lit, où était jetée la robe, la prit, et d’une main frémissante palpa la poche...

La destinée se déclarait pour elle!... La clef y était... La lettre était à sa discrétion.

C’était une répugnante action qu’elle allait commettre... Voler une clef, forcer un meuble, violer le secret d’une correspondance... cela révolta si terriblement sa fierté, qu’un moment elle demeura en suspens.

L’instinct de la conservation devait étouffer ses scrupules... N’y allait-il pas de son honneur et de l’honneur de Pascal, et de leur avenir à tous deux, de leur amour et de leur bonheur!...

—Hésiter serait non plus loyauté mais duperie, murmura-t-elle...

Et d’une main hardie, elle engagea la clef dans la serrure...

Non sans quelques difficultés, car il était tout disloqué, le tiroir s’ouvrit...

Et très en vue, sur les nippes que l’estimable gouvernante avait eu le temps de ranger dans la commode, la lettre apparut.

MlleMarguerite s’en empara d’un mouvement fiévreux, la déplia et lut:

«Chère Madame Léon...»

—Oh!... murmura-t-elle, le nom en toutes lettres!... Voilà une imprudence qui rendrait les dénégations difficiles.

Et elle reprit:


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