VI

Elle donna l’ordre à son cocher de toucher rue du Helder, et elle y arriva juste à point pour livrer son secret à Victor Chupin, assez à temps pour recevoir de M. Wilkie la plus grossière insulte.

L’ouragan l’écrasa, et cependant elle essaya d’y voir une preuve des sentiments honnêtes de son fils, une preuve de son mépris pour ces malheureuses dont le flot, chaque soir, grossit sur l’asphalte des boulevards...

Mais si son énergie restait indomptable, ses forces, après tant de secousses, trahissaient sa volonté.

En rentrant à son hôtel, se sentant défaillir, elle fut obligée de se coucher... Elle grelottait de froid, et cependant il circulait dans ses veines comme des bouffées de flammes.

Le médecin, qu’elle fit appeler, lui déclara que cela ne serait rien, mais qu’il importait qu’elle gardât le lit et qu’elle se tînt bien chaudement... Et comme c’était un homme perspicace, il ajouta, non sans un sourire malicieux, que tout excès est nuisible, celui du plaisir comme les autres...

C’était un dimanche, Mmed’Argelès put obéir au médecin et défendre sa porte pour tout le monde, le baron excepté.

Et encore, redoutant que cette défense ne parût extraordinaire, elle commanda à son concierge de répondre à quiconque se présenterait qu’elle était à la campagne et ne serait de retour que le lendemain, pour sa réception accoutumée...

C’est que cette soirée, Mmed’Argelès ne pouvait la remettre.

Qu’eussent dit, en trouvant la porte close, les habitués qui jouaient chez elle tous les lundis depuis des années!... Elle s’appartenait moins encore que la comédienne, elle n’avait pas le droit de pleurer ni de souffrir seule...

Vers sept heures du soir donc, le lundi, défaillante decorps et d’âme, elle se leva, et on l’habilla, on la coiffa, on la para. Elle choisit entre toutes ses robes, cette robe de couleur sombre qu’elle portait à cette soirée où Pascal Férailleur avait été sacrifié... Comme elle était plus pâle que de coutume, elle mit plus de rouge et exagéra l’ombre de ses traits pour que ses yeux parussent moins plombés...

Et à dix heures, les premiers joueurs qui entrèrent dans ses salons illuminés la trouvèrent, comme toujours, pelotonnée dans une chaise longue au coin de la cheminée, son éternel et accueillant sourire figé aux lèvres.

Il y avait une quarantaine de personnes déjà, et le jeu s’animait, quand Mmed’Argelès vit entrer le baron... Rien qu’à ses yeux, elle crut deviner qu’il apportait d’heureuses nouvelles.

Et, en effet, pendant qu’elle lui serrait la main:

—Tout va bien... murmura-t-il. J’ai revu M. Férailleur, c’est un rude mâtin... Je ne donnerais pas dix sous de la partie de Valorsay et de Coralth.

Mieux que toutes les prescriptions, cette phrase devait rendre des forces à Mmed’Argelès. Elle lui donna la liberté d’esprit dont elle fit preuve, quand M. de Coralth vint lui présenter «ses hommages.» Car il eut cette impudence de venir, autant pour dissiper les soupçons que pour voir, ainsi qu’il le disait, l’effet de son brûlot.

Le calme de Mmed’Argelès dut le confondre... Ignorait-elle encore? dissimulait-elle?... Indécis et inquiet, au lieu de se mêler aux groupes de causeurs, il alla s’asseoir au jeu, à une place d’où il ne perdait pas un mouvement de la pauvre femme.

Les deux salons étaient pleins, le baccarat se corsait,tout le monde paraissait en joie, quand un peu après la demie de minuit, un domestique traversa rapidement le salon, murmura quelques mots à l’oreille de Mmed’Argelès et lui remit une carte...

Elle la prit, cette carte, y jeta les yeux, et un cri lui échappa, rauque, terrible, si effrayant, que cinq ou six joueurs en quittèrent le jeu...

—Qu’y a-t-il?...

Elle voulait répondre et ne pouvait... ses mâchoires remuaient, elle ouvrait la bouche, pas un son ne sortait... On la devinait livide, sous son rouge et à l’éclat de ses yeux fixes; on eût dit que la folie dansait dans son cerveau.

Un curieux, sans penser à mal, essaya de prendre la carte qu’elle serrait entre ses mains crispées; elle le repoussa d’un geste si terrible qu’il faillit tomber...

—Qu’a-t-elle? demandait-on de tous côtés, qu’a-t-elle?...

Grâce à un effort suprême, elle put répondre: «Rien!...»

Puis, s’accrochant à la tablette de la cheminée, elle réussit à se dresser...

Et d’un pas raide, se tenant aux murs, elle sortit!...

Ce n’était pas tout que de livrer à M. Wilkie le secret de sa naissance. Encore fallait-il, selon son aimable expression, lui apprendre la manière de s’en servir.

C’est à quoi s’appliqua le vicomte de Coralth, avec un luxe de recommandations qui trahissait le peu de confiance que lui inspirait la perspicacité de son client.

—La d’Argelès, pensait-il, est fine comme l’ambre; elle va jouer à ce jeune idiot une comédie où il ne verrait que du feu, s’il n’était prévenu.

Il le prévint donc, et le styla en associé intéressé au succès pour plus d’un demi-million.

M. Wilkie devait faire ceci ou cela, dire telle chose, répondre telle autre, se défier des larmes, ne pas se laisser décontenancer par les grands airs, prendre, selon les circonstances, telle ou telle attitude...

Le vicomte en eut pour une heure d’explications et deconseils, au grand déplaisir de M. Wilkie, lequel, à la fin, trouvait qu’on le traitait par trop en petit garçon, et protestait qu’il n’était pas un naïf, que diable!... qu’il s’en tirerait admirablement, sachant tout comme un autre conduire sa barque à l’occasion.

Cela n’empêcha pas M. de Coralth de poursuivre, jusqu’à ce qu’enfin, persuadé qu’il avait prévu toutes les éventualités et qu’il n’oubliait rien, il se leva.

—C’est bien tout, fit-il avec une nuance d’inquiétude... J’ai tracé le plan, à vous l’exécution. Et du sang-froid, ou nous sommes joués.

L’autre, fièrement, se redressa.

—Ce n’est pas à moi qu’on en fait voir!... affirma-t-il.

—Surtout, ne perdez pas une minute.

—Pas de danger...

—Et vous savez... quoi qu’il arrive, mon nom ne sera pas prononcé, sinon...

—Bien! bien...

—Enfin, dès qu’il y aura du nouveau...

—Je vous avertirai.

—A mon cercle, n’est-ce pas?...

—Oui... et ne vous tourmentez pas; c’est une affaire dans le sac...

—Ainsi soit-il!...

C’est avec un gros soupir de satisfaction, que M. Wilkie vit enfin s’éloigner son «grand ami.» Il avait besoin d’être seul pour s’abandonner sans vergogne à ses ébahissements, pour cuver à son aise l’ivresse de vanité qui emplissait sa cervelle.

Plus de chétive pension de vingt mille francs! Plus de dettes, de gêne, de convoitises inassouvies... Des millions!...Il lui semblait les voir, les tenir, les sentir glisser en flots d’or entre ses doigts!...

Et les chevaux qu’il aurait, les voitures armoriées, les jockeys, les maîtresses, tout cela dansait dans sa tête une effroyable sarabande.

Un éclair d’envie qu’il lui semblait avoir surpris dans l’œil de M. de Coralth mettait le comble à son bonheur... Être envié déjà par ce brillant vicomte, son modèle et son idéal, quelle gloire! et que serait-ce donc plus tard?...

Le renom de Mmed’Argelès avait d’abord jeté une ombre sur sa joie, mais cette ombre, à la réflexion, s’était dissipée... Il n’avait pas de préjugés et ne souffrait pas personnellement de la situation de cette femme, qui était sa mère... Restait donc le monde... Mais, bast! le monde n’a guère de préjugés non plus, et jamais il ne s’informe des parents des millionnaires... La société ne demande de passeport qu’aux indigents... Enfin, quoi qu’eût fait Mmed’Argelès, elle n’en était pas moins une demoiselle de Chalusse, c’est-à-dire l’héritière d’un des plus grands noms de France...

Ainsi réfléchissait M. Wilkie, tout en s’habillant avec plus de soins encore que de coutume.

Il avait été choqué de cette idée que Mmed’Argelès essaierait peut-être de le renier, et il tenait à paraître devant elle avec tous ses avantages... Sa toilette fut longue.

Cependant, un peu après midi, il était prêt. Il s’adressa dans la glace un dernier sourire, hérissa sa moustache blonde et partit...

Même, il partit à pied, ce qui était une concession aux idées absurdes, selon lui, de M. de Coralth...

L’aspect de l’hôtel d’Argelès, rue de Berry, le disposa bien, mais lui enleva quelque peu de son triomphant aplomb.

—Mâtin! grommela-t-il, c’est très-chic, ici!...

Sur la porte, deux domestiques, le concierge en bas de soie, et Jobin, l’homme de confiance, tout de noir habillé, causaient.

M. Wilkie s’approcha d’eux, et de son plus grand air, mais non sans un léger tremblement dans la voix, demanda:

—Mmed’Argelès?

—Madame est à la campagne, répondit le concierge, et ne sera de retour que ce soir... Si Monsieur veut laisser sa carte...

—Oh! inutile, je repasserai....

C’est que M. de Coralth lui avait surtout recommandé de ne se pas annoncer, d’arriver autant que possible inopinément chez Mmed’Argelès, de ne pas lui laisser surtout le temps de se reconnaître et de se préparer. Et il avait fini par comprendre que c’était peut-être là autant de précautions utiles au succès...

N’importe, cette première déconvenue le dépita extraordinairement... Que faire et comment tuer le temps, pendant tout une après-midi, bouleversé comme il l’était, dévoré d’anxiété et d’impatience, incapable de tenir en place...

Une voiture passait, il la prit et se fit conduire au bois; puis il revint au boulevard, fit une partie de billard avec un des co-propriétaires dePompier de Nanterre, qui le crut ivre, et finalement, dîna le plus longtemps possible au café Riche...

Il achevait de humer son café quand huit heures sonnèrent. Lestement il prit son chapeau, enfila ses gants et courut à l’hôtel d’Argelès.

—Madame n’est pas encore rentrée, répondit le concierge, qui savait que sa maîtresse venait seulement de se lever; mais je ne crois pas qu’elle tarde... et si Monsieur veut...

—Rien du tout!... répondit brusquement M. Wilkie.

Furieux, cette fois, il se retirait, quand ayant par hasard traversé la rue et levé la tête, il découvrit qu’on allumait les salons du premier étage de l’hôtel... Deux des fenêtres du second étage étaient fortement éclairées.

—Ah!... je la trouve mauvaise!... grogna l’intelligent jeune homme. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!... Elle y est!...

L’idée lui venait que Mmed’Argelès l’avait fait connaître à ses gens et qu’il était sévèrement consigné à la porte.

—C’est ce que je saurai, pensa-t-il, quand je devrais monter la garde ici jusqu’à demain matin!...

Sa faction durait depuis longtemps, quand un coupé s’arrêta devant l’hôtel d’Argelès dont la porte s’ouvrit comme par enchantement... Le coupé tourna dans la cour, déposa ceux qui s’y trouvaient, sur le perron, et repartit... Une seconde voiture suivit de près, puis une troisième, puis cinq ou six à la file...

—Et on croit, grommelait M. Wilkie, que je vais faire le pied de grue pendant que tout le monde entre!... Jamais de la vie!... J’ai une idée..

C’est pourquoi, sans réfléchir davantage, il regagnason appartement, revêtit sa tenue de soirée, et envoya chercher sa voiture au mois.

—Vous allez me conduire rue de Berry, nº..., dit-il au cocher; il y a une soirée dans cette maison, vous entrerez dans la cour...

Le cocher obéit, et alors il fut prouvé à M. Wilkie que son idée n’était pas bonne, mais excellente.

Dès qu’il sauta sur le perron, on lui ouvrit la porte vitrée, et il gravit sans encombre un bel escalier recouvert d’un épais tapis et tout garni de fleurs...

Sur le palier du premier étage, devant la porte des salons, plusieurs valets de pied se tenaient... l’un d’eux s’avança pour le débarrasser de son pardessus, mais il le repoussa.

—Je ne veux pas entrer, dit-il durement, je veux seulement parler en particulier à Mmed’Argelès... Elle m’attend, prévenez-la, voici ma carte...

Le domestique hésitait, quand Jobin, l’homme de confiance, flairant peut-être quelque mystère, s’approcha.

—Faites passer la carte de Monsieur, commanda-t-il.

Et ouvrant à gauche de l’escalier un petit salon d’été éclairé par une seule lampe fort grosse, il pria M. Wilkie d’entrer, en disant:

—Que Monsieur prenne la peine de s’asseoir, Madame arrive.

M. Wilkie s’assit, et véritablement il en avait besoin.

Cet hôtel, ce luxe, ces valets, ces lumières, ces fleurs, tout cela l’impressionnait beaucoup plus qu’il ne voulait se l’avouer... Et en dépit de son affectation d’arrogance, il sentait vaciller le superbe aplomb qui lui était habituel,et qui était la fleur la plus délicate de son intelligence...

Même il sentait du côté de la poitrine, à la place du cœur, certains mouvements extraordinaires qui ressemblaient fort à des spasmes et à des palpitations... Pour la première fois, il songeait que cette femme, dont il venait bouleverser l’existence, n’était pas seulement l’héritière des millions du comte de Chalusse, qu’elle était aussi sa mère, c’est-à-dire la bonne fée dont l’invisible protection le suivait partout depuis qu’il était né...

La pensée qu’il commettait une action atroce traversa son esprit... Il la repoussa. Il n’y avait plus, d’ailleurs, à reculer, ni même à réfléchir.

Une porte faisant face à celle par où il était entré s’ouvrit. Mmed’Argelès parut...

Mais déjà ce n’était plus la d’Argelès folle de douleur et de honte dont le trouble mortel avait épouvanté ses hôtes.

Pendant la minute de répit que lui avait laissée la destinée, une de ces inspirations lui était venue, dont l’audace, en cas de succès, rétablit les situations les plus compromises.

Elle crut que son salut dépendait peut-être de son sang-froid.

Rassemblant donc en un suprême et sublime effort tout ce qu’il y avait en elle d’énergie et de volonté, elle maîtrisa son désespoir et dompta le trouble de ses pensées, pareille à celui qui, côtoyant l’abîme, se raidit contre le vertige.

Et elle réussit à paraître calme, railleuse, hautaine, et de marbre.

—C’est vous, monsieur, demanda-t-elle, qui m’avez fait passer cette carte?

Tout décontenancé, M. Wilkie ne sut que s’incliner, en bredouillant une réponse à peine intelligible:

—Excusez-moi! Désolé, parole sacrée!... Je vous dérange peut-être.

—Vous êtes, interrompit Mmed’Argelès, d’un ton où le dédain le disputait à l’ironie, vous êtes M. Wilkie, de... «l’école des haras.»

C’est qu’il y avait cela, en effet, sur les cartes de visite de l’intéressant jeune homme. «Etudiant en droit» lui avait paru bourgeois et mesquin, et après de longues méditations, il avait trouvé ce triomphant qualificatif: «de l’école des haras.» De qui? de quoi? comment? Qu’est-ce-que cela voulait dire? Il ne le savait certes pas. Mais il estimait que cela faisait bien et le posait. École des haras, chevaux, courses, jockey,Pompier de Nanterre... tout cela se tenait. La logique des gens d’esprit tels que M. Wilkie est implacable.

—Mon Dieu, oui, répondit-il en appuyant avec affectation sur son nom, je suis M. Wilkie.

—Vous avez à me parler? fit Mmed’Argelès d’un ton sec.

—En effet, je voudrais...

—Eh bien!... je vous écoute, quoique votre moment soit assez mal choisi, en vérité... J’ai quatre-vingts personnes chez moi. Enfin, parlez!...

Parlez!... c’était facile à dire. Le malheur est que M. Wilkie ne pouvait articuler une syllabe. Sa langue, sèche, était comme paralysée, il lui semblait que c’était du sable qu’il avait dans la bouche en guise de salive.

D’un mouvement machinal, il passait et repassait le doigt entre son cou et son large faux-col; cela donnait du jeu à sa cravate, les paroles n’en sortaient pas plus aisément de son gosier...

C’est qu’il s’était imaginé Mmed’Argelès tout autre... Il s’était figuré qu’il aurait affaire à quelque farceuse à cheveux jaunes comme il en connaissait...

Et pas du tout; il trouvait une femme extraordinairement fière et imposante, qui pour employer son vocabulaire «l’épatait net.»

—Je vais vous dire, répétait-il, je vais vous dire...

Mais la phrase qu’il cherchait ne venait pas, si bien qu’à la fin, s’impatientant contre lui-même, il s’écria:

—Eh!... vous savez aussi bien que moi pourquoi je viens!... Osez donc me dire que vous ne le savez pas!...

Elle le regarda d’un œil, en apparence ébahi, interrogea le plafond, haussa les épaules et dit:

—Décidément, je ne comprends pas... et à moins que ce ne soit une gageure...

Une gageure! M. Wilkie justement se demandait s’il n’était pas dupe d’une forte mystification, si des gens n’étaient pas aux écoutes qui, après s’être bien égayés de sa situation ridicule, apparaîtraient en se tenant les côtes de rire.

Cette inquiétude lui rendit quelque présence d’esprit.

—Eh bien! donc, reprit-il d’une voix étranglée, voilà. Je ne sais rien de mes parents... Ce matin, un homme qui vous connaît bien m’a affirmé que je suis... votre fils. J’ai été comme étourdi sur le premier moment, puis je suis venu dans la journée, mais vous étiez sortie...

Un éclat de rire nerveux de Mmed’Argelès l’interrompit...

Car elle eut l’héroïsme de rire, la malheureuse, tandis qu’elle avait la mort dans l’âme, pendant que les ongles de ses doigts crispés s’enfonçaient jusqu’au sang dans la paume de ses mains...

—Et vous avez cru cela!... monsieur, s’écria-t-elle... Non, c’est trop drôle, vraiment!... Moi, votre mère!... Mais regardez-moi donc, je vous en prie...

Il ne faisait que cela, et de toute la force de sa pénétration...

Le rire de Mmed’Argelès avait été faux au point d’éveiller ses défiances... Toutes les recommandations de Coralth bourdonnèrent à son oreille, et il pensa que le moment était venu de «la faire, comme il le disait, à l’attendrissement.»

Il se grima donc d’une hypocrite douleur, et d’un ton amer:

—Ah!... vous la trouvez drôle, fit-il, eh bien!... moi pas. C’est que vous ne savez pas ce qu’on enrage de vivre tout seul comme une bête galeuse, sans une âme qui s’inquiète de vous!... Les autres ont une mère, des sœurs, une famille, des parents! Moi, rien... personne... Ah! si... J’ai des amis tant que mon argent dure...

Il tamponna de son mouchoir ses yeux parfaitement secs, et d’un accent plus lamentable encore:

—Ce n’est pas que je manque de rien, poursuivit-il, on me fait une pension raisonnable... Mais après qu’ils m’ont donné de quoi ne pas crever de faim, mes parents se croient quittes... Moi, je la trouve mauvaise!... Ce n’est pas moi qui ai demandé à naître, n’est-ce pas?... Sije les gênais tant que cela, quand je suis venu au monde, que ne me jetaient-ils à l’eau? ils seraient bien débarrassés à cette heure... et moi aussi!...

Pétrifié de stupeur, il s’arrêta court... Mmed’Argelès venait de se laisser glisser à genoux, à ses pieds...

—Grâce!... balbutiait-elle; Wilkie, mon fils, pardon!.....

Hélas!... l’infortunée succombait sous un rôle trop lourd pour le cœur d’une mère, elle se perdait...

—Tu as souffert cruellement, mon fils, poursuivait-elle; mais moi... moi!... Va, ce n’est pas sans d’horribles déchirements qu’une mère se sépare de son enfant!... Mais tu n’étais pas abandonné, Wilkie, ne dis pas cela... N’as-tu donc jamais senti le souffle de mon amour circuler dans l’air que tu respirais?... Toi, oublié!... Sache donc que pas un jour depuis des années, ne s’est écoulé sans que je t’aie entrevu... et qu’à toi seul se rapportaient toutes mes pensées et toutes mes espérances... Wilkie!...

Elle s’approchait de lui en se traînant sur les genoux, suppliante, les mains jointes... Mais lui, étonné de cette explosion, étourdi de sa victoire recula...

Et la pauvre femme se méprit à ce mouvement...

—Grand Dieu!... s’écria-t-elle, battant le parquet de son front, il me repousse, je lui fais horreur... Ah!... voilà ce que je prévoyais... Malheureux?... pourquoi es-tu venu? Quel est l’infâme qui t’a envoyé ici, dans cette maison, chez la d’Argelès!... Nomme-le-moi, Wilkie!... Comprends-tu maintenant, pourquoi je me cachais de toi... Je t’ai éloigné le jour où j’ai frémi à cette idée atroce de rougir devant toi, devant mon fils!...

Et c’était pour toi, cependant... Moi, je serais morte, c’eut été le repos, tandis que depuis... Mais ton souffle s’éteignait dans ta poitrine, tes pauvres petits bras n’avait plus la force de se nouer autour de mon cou. Alors je me suis écriée:

—Périssent mon corps et mon âme, mais que mon enfant soit sauvé!... Je croyais ce sacrifice permis à une mère... J’en suis châtiée comme d’un crime!

Je te voulais heureux, mon Wilkie!... Je me disais que toi, mon orgueil et ma joie, tu planerais libre et fier bien au-dessus de mes hontes... J’acceptais l’ignominie, pourvu que ton honneur fût intact... Je savais combien sont basses les portes de la misère, et je ne voulais pas que mon fils eût jamais à courber le front... Pour t’épargner une éclaboussure, j’aurais lapé la boue sur ton chemin! J’avais comme renoncé à moi-même, et en toi vivait tout ce qu’il y avait de noble et de généreux en moi.

Oh!... je saurai quel est le misérable lâche qui t’a livré mon secret, et je me vengerai, je serai sans pitié!...

Tu ne devais rien savoir, Wilkie... En me séparant de toi, j’avais fait le serment de ne te revoir jamais, de mourir même sans cette consolation suprême de sentir tes lèvres sur mon front.

Elle ne put continuer, les sanglots l’étouffaient...

Et pendant plus d’une minute, le silence fut si profond, qu’on put entendre le brouhaha des conversations dans la galerie voisine, les exclamations des joueurs de baccarat saluant un coup inattendu, et par instants, dominant cette basse profonde et continue, quelque voix claire qui criait: «Banco!» ou: «Je pars pour cent louis!»

Debout près de la fenêtre, immobile et comme pétrifié, M. Wilkie considérait d’un œil ahuri Mmed’Argelès, sa mère, qui, affaissée au milieu du petit salon, le visage caché entre ses mains, sanglotait...

Pour se retirer, il eût sans balancer donné son tiers dePompier de Nanterre.

Ce n’est pas qu’il se rendît exactement compte de ce que la position avait d’extrême et de poignant, mais il en subissait l’étrangeté... Ce n’était pas de l’émotion qu’il éprouvait, mais une sorte d’effroi instinctif mêlé de commisération... Aux cris désespérés que sa présence arrachait à cette malheureuse femme, il n’avait pas compris grand’chose, mais sa voix l’avait remué et bouleversé...

Et tous ces sentiments confus se résumaient en un inexprimable malaise dont il s’irritait comme d’une faiblesse.

—Allons, bon!... pensait-il, des larmes, du mélodrame!... Les femmes sont incroyables!... Il serait si simple de s’expliquer tranquillement, gentiment...

Il n’en perdait pas moins la tête, ne sachant que résoudre, quand des pas sur le palier, près de la porte, le tirèrent de sa torpeur...

L’idée qu’on pouvait entrer et le surprendre le fit frémir... Il entrevit la possibilité du ridicule.

S’armant donc de toute sa résolution, il se pencha vers Mmed’Argelès, et la prenant sous les bras:

—Ne pleurez pas ainsi, lui dit-il... Vous me faites de la peine, parole sacrée! Voyons, levez-vous!... On va venir... entendez-vous?... On vient...

Il la soulevait, sans arrêter de parler, et comme ellen’opposait aucune résistance, qu’elle s’abandonnait, au contraire, toute brisée et inerte, il la redressa et la soutint jusqu’à un fauteuil, où elle tomba lourdement...

—Vlan!... Voilà un évanouissement, maintenant, se dit M. Wilkie... Ah! mais non!... il n’en faut pas...

Que faire, cependant?... Appeler?... Il n’osait... La nécessité l’inspira...

Il s’agenouilla aux pieds de Mmed’Argelès, et la secouant doucement:

—Voyons, voyons, soyons raisonnable, reprit-il... Pourquoi vous monter la tête comme cela?... Je ne vous fais pas de reproches, moi.

Lentement, d’un air humble et craintif qui avait quelque chose de navrant, elle écarta les mains de son visage, et, pour la première fois, ses yeux baignés de larmes osèrent chercher les yeux de son fils.

—Wilkie! murmura-t-elle.

—Madame!

Elle soupira profondément, et d’une voix étouffée:

—Madame!... balbutia-t-elle. Ne veux-tu donc pas m’appeler ma mère?...

—Moi!... pourquoi donc pas!... Seulement, vous comprenez, c’est une habitude à prendre... je la prendrai.

—Vrai!... bien vrai!... Ce n’est pas la pitié seule qui t’arrache cette promesse... Tu devrais me haïr, cependant, me maudire!... Quel supplice!... Ah! dès qu’une femme a l’âge de raison, sans cesse, on devrait lui répéter: «Prends garde!... Ton enfant aura vingt ans un jour et il te faudra affronter ses regards... C’est lui qui te demandera compte de ton honneur devenu lesien!» Mon Dieu! Il n’y aurait plus de fautes avec cette pensée... En être réduite à cet excès d’abjection et de misère de n’oser lever la tête devant son fils!... Malheureuse que je suis!... Hélas! mon Wilkie, je ne sais que trop que tu ne peux pas ne me pas mépriser...

—Ah! mais non... Mais pas du tout!... Voilà une idée!...

—Jure-moi que tu me pardonnes...

—Parole sacrée!...

Pauvre femme! sa figure rayonna... Elle voulait croire... Cela eût-il donc dû suffire à la rassurer, à un moment où le passé se dressait formidable...

Mais son fils était près d’elle, si près d’elle qu’elle sentait son haleine dans ses cheveux... C’était bien lui. Avaient-ils jamais été séparés? Elle en doutait, tant par la pensée elle avait vécu près de lui, avec lui, de sa vie...

C’est avec une sorte d’extase idiote qu’elle le contemplait, ses yeux le suppliaient; ils mendiaient une caresse; ses lèvres s’avançaient frémissantes... Lui ne voyait rien... Longtemps elle avait hésité, tremblant peut-être d’être repoussée... Mais, à la fin, cédant à un mouvement plus fort que tout, elle jeta les bras autour du cou de M. Wilkie, l’attira vers elle et la serra contre sa poitrine dans une étreinte convulsive...

—Mon fils! répétait-elle, t’avoir à moi... après tant d’années!

Malheureusement, il n’était pas au monde de tourbillon de passion capable d’emporter M. Wilkie.

Ayant atteint dès le début son maximum d’émotion, son esprit, bien loin de s’exalter, se rasseyait dans son flegme.

C’était un garçon trempé, ainsi qu’il s’en flattait... Et il restait de glace sous la flamme des baisers de sa mère.

Bien plus, c’était tout juste s’il se laissait faire, s’il daignait s’abandonner de mauvaise grâce, non sans maugréer intérieurement, et faute de savoir comment s’y prendre pour précipiter le dénoûment.

—Elle n’en finira pas!... pensait-il. Voilà une reconnaissance!... Je dois avoir une bonne tête!... Dieu! si Costar et Serpillon me voyaient, riraient-ils!

M. Costard et M. Serpillon étaient des intimes, les co-propriétaires du fameux steeple-chase...

Mais dans le délire de la surprise, et aussi, hélas! de la joie, Mmed’Argelès ne remarquait pas la physionomie au moins singulière de son fils.

Elle l’avait fait asseoir sur une chaise, bien en face d’elle, et avec une volubilité extraordinaire, elle poursuivait:

—Si je me pardonne ce bonheur divin de t’embrasser, Wilkie, c’est que je ne t’ai pas cherché... Je n’ai pas manqué à mon serment de ne jamais me rapprocher de toi... Lorsque je suis entrée ici, j’étais résolue à tout nier, résolue à te persuader, n’importe comment, qu’on t’avait trompé... Dieu m’est témoin que ce n’est pas la volonté qui m’a manqué... Il est de ces renoncements au-dessus des forces humaines...

M. Wilkie daigna sourire.

—Oh!... j’avais bien vu le coup, fit-il d’un air capable... Mais j’étais bien renseigné, et ce n’est pas à moi qu’on en conte...

Mmed’Argelès ne l’entendit pas.

—Peut-être est-ce la destinée qui se lasse, poursuivait-elle... C’est une vie nouvelle à recommencer. Par toi, Wilkie, je puis être heureuse encore, moi qui depuis tant d’années n’espérais plus rien ici-bas. Mais aurais-tu le courage d’oublier?...

—Quoi?

Elle baissa la tête, et d’une voix à peine distincte, répondit:

—Le passé, Wilkie...

Mais lui, de l’air le plus insouciant, fit claquer ses doigts en s’écriant:

—Bast! ce qui est passé est passé!... Est-ce que tout ne s’oublie pas?... Paris en a vu bien d’autres! Vous êtes ma mère, n’est-ce pas?... Votre conduite ne me regarde pas... C’est que je me moque un peu de l’opinion, moi... Je commence par faire ce qui me plaît, et je consulte les autres après... Et à ceux qui ne sont pas contents, je dis: Allez vous asseoir!

C’est avec un saisissement de joie que l’infortunée écoutait son fils... L’étrangeté de ses expressions eût dû la frapper, l’éclairer... mais non. Elle ne voyait, elle ne comprenait qu’une chose, c’est que bien loin de la repousser, il l’acceptait bravement, c’est qu’il était prêt à se dévouer pour elle...

—Mon Dieu! balbutia-t-elle, est-ce bien vrai? tu me permettrais de vivre près de toi?... Oh! ne te hâte pas de répondre... Réfléchis avant tout à ce que cela te coûtera d’efforts et de peines...

—C’est tout réfléchi... ma mère!...

Elle se leva, vibrante d’enthousiasme et d’espoir...

—Alors, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés... Qu’ilsoit béni, celui qui t’a révélé mon secret... Et moi qui doutais de ton courage Wilkie!... Enfin, je puis quitter mon enfer!... Cette nuit même, nous allons fuir cette maison sans détourner la tête... Je ne remettrai pas les pieds dans mes salons... les joueurs exécrés qui s’y pressent ne me reverront plus... De ce moment, Lia d’Argelès est morte.

Positivement, M. Wilkie semblait un homme qui tombe des nues...

—Comment, fuir! bégaya-t-il... pour où aller?...

—Pour gagner un pays où on ne sache rien de nous, Wilkie, un pays où tu n’aies pas à rougir de ta mère...

—Permettez... je vous ai dit...

—Fiez-vous à moi, mon fils... Je sais, près de Londres, un riant village où nous trouverons un asile... J’ai gardé en Angleterre assez de relations pour n’avoir rien à redouter des commencements si rudes aux étrangers... M. Patterson, qui dirige maintenant une manufacture importante, sera heureux, je le sais, de nous être utile... Va, nous ne serons à charge à personne, maintenant que tu es résolu de travailler...

Sur ce mot, par exemple, M. Wilkie se dressa révolté...

—Pardon!... interrompit-il, je n’y suis plus du tout... C’est à moi que vous proposez de travailler dans la fabrique de M. Patterson?... Eh bien!... là, vrai, je la trouve mauvaise!...

Aux paroles de M. Wilkie, à son accent, à son geste, il n’y avait plus à se tromper ni à se faire illusion... Il apparaissait tout entier pour ainsi dire, tel qu’il était vraiment, il se révélait...

Quelle avait été son horrible méprise, Mmed’Argelès le reconnut... Le bandeau tomba de ses yeux... Elle avait pris pour la réalité ses rêves, et pour la voix de son fils la voix de ses désirs à elle-même...

Assommée d’abord, elle se redressa, et toute frémissante de douleur et d’indignation:

—Wilkie!... s’écria-t-elle, malheureux!... Qu’avais-tu donc osé espéré?...

Et sans lui laisser le temps de répondre:

—C’était donc, poursuivit-elle, une curiosité stupide qui te poussait!... Ah! tu as tenu à savoir d’où provenait l’argent que tu répandais comme de l’eau! Sois content! A quel prix tu as vécu et ce qu’il m’en a coûté à moi misérable femme... tu le sais. Ah! tu as voulu voir... Eh bien! vois!... Cet hôtel est une maison de jeu, un de ces tripots de haute compagnie que la police ignore ou ne peut défendre... Ce brouhaha que vous entendez, est celui des joueurs... On se ruine chez moi... Il y a des malheureux qui seront brûlé la cervelle en sortant d’ici, et d’autres y ont laissé les lambeaux de leur honneur... Et je tenais bon... A chaque banco de cent louis il tombait un louis dans la cagnotte, c’était ton opulence, mon fils...

Cette colère, qui succédait à un si profond abattement, tant de hauteur après tant d’humilité étonnaient quelque peu M. Wilkie.

—Permettez, répétait-il, je demande à dire quelque chose...

C’est en vain qu’il s’évertuait à se faire écouter...

—Insensé! continuait Mmed’Argelès, tu n’avais donc pas prévu que venir ici, chez moi, c’était tarir à tout jamaisla source de tes revenus... Tu ne t’étais donc pas dit que tout serait fini, du moment où tu m’aurais réduite, moi, Lia d’Argelès, à te dire: «Eh bien, oui! c’est vrai... tu es mon fils!...»

Inconnue de toi, du fond de mon abîme, j’avais le droit d’être mère et de veiller sur toi... je pouvais te venir en aide sans t’avilir, sans te mépriser... Maintenant que tu me connais, je ne puis plus rien pour toi... rien!... Je te laisserais périr de misère plutôt que de te secourir, parce que j’aimerais mieux te voir mort que déshonoré par mon argent...

—Cependant...

—Quoi!... Consentiriez-vous donc à recevoir encore la pension que je vous servais, s’il pouvait me venir à la pensée de vous la continuer!...

Une vipère se dressant devant M. Wilkie ne l’eût pas fait reculer plus vivement.

—Jamais de la vie! s’écria-t-il. Ah! mais non!... Pour qui me prenez-vous?...

C’était bien du fond du cœur que montait cette répugnance qu’il exprimait si singulièrement, cela était visible, manifeste.

Mmed’Argelès en tressaillit d’espoir.

—Mes craintes le calomniaient... pensa-t-elle. Pauvre Wilkie!... les mauvais conseils l’ont égaré: il n’est pas mauvais au fond...

Puis tout haut:

—Mais alors, malheureux enfant, reprit-elle, tu vois bien qu’une vie nouvelle va commencer pour toi... Que comptes-tu faire?... Comment et de quoi vivras-tu?... Il faut se loger, se vêtir, manger... Cela coûte... Où prendras-tu de l’argent, toi que le seul mot de travail révolte!... Ah!... M. Patterson, que ne vous ai-je écouté!... Il n’était pas aveugle comme moi, lui!... Sans cesse il me répétait que te prodiguer l’argent, c’était gâcher ta vie et perdre ton avenir... Sais-tu que depuis deux ans tu as dépensé plus de 50,000 francs!... A quoi les as-tu employés?... A jouer au fils de famille, toi qui n’avais pas de famille et que ta situation précaire eût dû faire trembler... Es-tu allé dix fois seulement à l’École de droit?... Non. Mais on te voyait aux courses, aux premières représentations, dans les restaurants à la mode, partout où on dépense et où on s’amuse... Et quel monde vois-tu?... Des désœuvrés sans intelligence et sans cœur, des dupes et des fripons, des maquignons, des croupiers et des filles perdues...

Un ricanement sec de M. Wilkie lui coupa la parole...

Qu’on osât attaquer ses amis, ses plaisirs, ses goûts... ah! mais non... il ne le tolérait pas...

—Épatant, prononça-t-il, épatant, parole sacrée!... De la morale!... Non, elle est trop bonne, celle-là... Je demande à rire trois minutes, montre en main...

Eut-il conscience de l’atrocité de son ironie?...

Ce qui est sûr, c’est que Mmed’Argelès chancela, tant le coup fut horrible... Elle pouvait tout attendre, l’infortunée, sauf cela... tout, excepté cet outrage de son fils.

Elle but cette honte sans révolte, cependant... Et c’est d’un ton de mortelle tristesse qu’elle répondit:

—Peut-être, en effet, n’ai-je pas le droit de vous dire la vérité... Je souhaite que l’avenir ne me donne pas trop cruellement raison... Vous voilà sans ressources...vous n’avez pas d’état... Fasse le ciel que vous ne sachiez jamais ce que c’est que d’avoir faim et de n’avoir pas de pain!...

Depuis un moment déjà, l’ingénieux jeune homme donnait les signes les plus évidents d’impatience...

Cette prédiction sinistre acheva de l’exaspérer...

—Tout cela, interrompit-il, c’est des mots!... Je ne travaillerai pas, parce que ce n’est pas dans mes cordes, et cependant je ne manquerai de rien du tout... C’est carré, cela, j’espère!...

Mmed’Argelès ne sourcilla pas.

—Que ferez vous donc? demanda-t-elle froidement. Je ne vous comprends pas...

Lui haussa les épaules d’un air prodigieusement ennuyé:

—Est-ce que nous allons encore jouer la comédie? fit-il... Vous avez pourtant vu qu’avec moi cela ne prend pas... Ce que je veux dire, vous le savez aussi bien que moi. Que me parlez-vous de crever de faim!... Eh bien!... et l’héritage, donc!...

—Quel héritage?...

—Eh!... celui de mon oncle, parbleu!... de votre frère, du comte de Chalusse...

Maintenant, la démarche de M. Wilkie, ses façons, son assurance, ses câlineries, ses contradictions, tout s’expliquait...

Cette foi sublime en leur fils, si vivace au cœur des mères, s’évanouit dans le cœur de Mmed’Argelès.

Elle entrevit dans la pensée de Wilkie des profondeurs de calcul et de scélératesse qui l’épouvantèrent...

Voilà donc pourquoi il s’était déclaré si fièrement toutprêt à braver l’opinion, pourquoi il avait réclamé sa part des hontes passées!... Ce n’était pas sa mère qu’il acceptait, c’était l’héritage du comte de Chalusse...

—Ah!... on vous a appris cela, fit la pauvre femme d’un ton d’amère ironie.

Et le souvenir de M. Isidore Fortunat traversant son esprit:

—On a dû vous vendre ce secret très-cher, ajouta-t-elle... Combien devez-vous payer en cas de succès?...

Fort, M. Wilkie se flattait de l’être; diplomate, non, et la preuve c’est qu’il fut tout décontenancé de cette remarque.

Mais il se remit vite....

—Qu’on me l’ait dit pour de l’argent ou pour rien, reprit-il, je sais que vous êtes une demoiselle de Chalusse, que vous êtes la seule héritière du comte et que le comte laisse huit ou dix millions. Nierez-vous cela?

Mmed’Argelès hocha tristement la tête.

—Je ne nie rien, répondit-elle, mais je vais à mon tour vous apprendre une chose qui va renverser tous vos calculs et éteindre votre joie... Je suis résolue, entendez-vous, et ma résolution est irrévocable, à ne jamais faire valoir mes droits... Pour recueillir cette fortune, il me faudrait avouer que Lia d’Argelès est une Chalusse... c’est un aveu que nulle considération ne saurait m’arracher...

Elle pensait que cette déclaration allait étourdir M. Wilkie, l’écraser... Elle se trompait...

Livré à ses seules lumières, il eût été confondu, mais il luttait en ce moment avec les armes qui lui avaient été fournies par M. le vicomte de Coralth.

Il haussa donc les épaules, et du plus beau sang-froid:

—Comme cela, fit-il, nous resterions dans la misère, et l’État s’adjugerait nos millions! Un instant... je suis là!... Que vous renonciez à votre part... bon! quoique ce soit déjà raide... Mais que vous renonciez à la mienne, non... Elle serait trop mauvaise... Je suis votre fils, je réclamerai!

—Même si je vous suppliais à genoux de n’en rien faire?...

—Yes!...

L’œil de Mmed’Argelès étincela...

—Eh bien!... moi, prononça-t-elle, je vous signifie que cet héritage échappera à vos convoitises... De quel droit le réclameriez-vous?... Parce que vous êtes mon fils... Je nierai que vous le soyez... J’affirmerai par serment, s’il le faut, que vous ne m’êtes rien et que je ne vous connais pas...

N’importe!... L’assurance railleuse de M. Wilkie persistait.

Il tira de sa poche un carré de papier, et le brandissant triomphalement:

—Me renier!... dit-il, ce serait méchant. Mais j’avais prévu le cas, et voici ma réponse copiée dans le Code civil:Art.341.La recherche de la maternité est admise.

Quelle était au juste la portée de la menace de M. Wilkie?

Mmed’Argelès l’ignorait.

Mais elle ne douta pas que ce fatal article 341 ne fût l’anéantissement de toute espérance.

Celui qui était allé chercher cette arme dans le Codepour la mettre aux mains de Wilkie, l’avait choisie sûre...

C’est qu’elle y voyait clair, désormais...

Elle avait de la vie une trop rude et trop cruelle expérience pour ne pas comprendre le triste rôle de son fils en ce moment, et qu’il n’était qu’un pantin dont quelque ténébreux et habile intrigant tenait les fils...

Ce n’était pas lui, assurément, qui avait conçu et préparé l’odieuse machination dont elle allait être victime... Hélas! n’était-ce pas déjà trop qu’il eût consenti à se charger de l’exécution...

Attendrir Wilkie...

Elle l’eût peut-être tenté, encore qu’elle fût confondue de l’étrange absence de tout sens moral qu’elle découvrait en lui.

Mais n’eût-ce pas été folie que de songer seulement à toucher l’autre, l’artisan de l’intrigue, celui qui attendait dans l’ombre le résultat et le prix de son œuvre d’infamie?

Cependant, elle ne se rendit pas encore, elle essaya de se débattre, sans espoir, comme on fait pour l’acquit de sa conscience, pour n’avoir rien à se reprocher plus tard.

—Ainsi, dit-elle à son fils, c’est aux tribunaux que vous vous adresserez pour me contraindre à vous reconnaître?

—Dame!... puisque vous n’êtes pas raisonnable...

—C’est-à-dire que vous ne reculerez devant aucun scandale, et que pour bien affirmer que vous appartenez à la famille de Chalusse, vous commencerez par la déshonorer et la traîner dans la boue...

A poursuivre cette discussion, l’ingénieux jeune homme sentait ses oreilles s’échauffer.

Tant de façons, toutes ses simagrées, pour une affaire, selon lui toute simple, lui paraissaient le comble du ridicule et l’irritaient extraordinairement.

—Ah!... je la trouve par trop mauvaise, à la fin, s’écria-t-il. Me faites-vous poser?... je me le demande... Parole sacrée, on dirait, à vous entendre, que vous avez commis des crimes... C’est bon de la faire à la vertu, mais pas trop! Faites relâche demain, reprenez votre nom, venez vous installer avec moi à l’hôtel de Chalusse, et le diable m’emporte si au bout de huit jours, on se souvient que vous vous êtes appelée Lia d’Argelès. Je parie cent louis... les tenez-vous?... Sapristi!... s’il fallait fouiller dans le passé des gens, on aurait de l’ouvrage!... Qu’on ait fait une chose ou une autre, cela ne regarde personne... l’essentiel, c’est d’avoir des rentes à montrer... Et si jamais quelque imbécile vous disait la moindre des choses, vous répondriez: «—J’ai cinq cent mille livres de rentes!» et il serait cloué...

Mmed’Argelès écoutait, pénétrée jusqu’aux moelles d’un froid glacial... Se pouvait-il que ce fût son fils qui parlât ainsi... et à elle... Et cependant elle eut dû connaître M. Wilkie par ses pareils, puants drôles qu’on ferait expirer sous le bâton sans leur arracher un souffle de passion honnête, vieux éreintés de vingt ans, qui n’ont de sang dans les veines que bien juste ce qu’il faut pour en répandre trois gouttes sur le pré en l’honneur de quelque stupide drôlesse qui se moque d’eux...

Mais M. Wilkie, lui, de la meilleure foi du monde, s’étonna du peu de succès de son éloquence.

—Enfin, reprit-il, je suis las de végéter, de n’avoir pas seulement un nom, et de tirer le diable par la queue... Je suis dans le mouvement, moi!... Avec le peu d’argent que j’avais, je me suis crânement posé. Que j’aie de la fortune, je serai l’homme le plus chic de Paris... L’héritage du comte de Chalusse m’appartient, il me le faut, je l’aurai... Ainsi, croyez-moi, le plus court serait de me reconnaître de bon gré... Voyons, le voulez-vous? Non!... Une fois... deux fois... trois fois?... Toujours non!... Alors adjugé. Demain vous aurez du papier timbré... Et sur ce, je vous salue.

Il saluait, en effet, il se retirait fièrement, il avait déjà la main sur le bouton de la porte... Mmed’Argelès le retint du geste.

—Encore un mot?... fit-elle d’une voix étouffée.

C’est à peine s’il daigna se retourner, sans dissimuler son impatience.

—Quoi?...

—Un dernier avis: Le tribunal, sans doute, vous donnera gain de cause, je serai envoyée en possession de l’héritage de mon frère... mais retenez bien ceci: ni vous ni moi ne disposerons des millions.

—Allons donc! Pourquoi cela?...

—Parce que si cette fortune est bien à moi, son administration appartient à votre père...

M. Wilkie eut un soubresaut...

—A mon père!... fit-il... Impossible!...

—C’est ainsi, cependant. Et vous ne douteriez pas, si votre avidité, si vos préoccupations d’argent ne vous eussent fait oublier de m’interroger... Vous vous croyezenfant naturel, Wilkie, vous vous trompez... vous êtes mon fils légitime, je suis mariée...

—Bah!...

—Et mon mari, votre père n’est pas mort. S’il n’est pas ici, menaçant comme vous, c’est que j’ai réussi à lui faire perdre nos traces, et qu’il ne sait depuis dix-huit ans ce que nous sommes devenus... Mais il veille, soyez-en sûr... Au premier bruit d’un procès autour des millions de Chalusse, vous le verrez arriver armé de ses droits... Il est le chef de la communauté, mon maître, le vôtre... Ah! cela vous inquiète... Vous trouverez en lui d’ardentes convoitises, attisées par vingt ans de misère et d’attente. Laissez faire... votre âpreté au gain sera dépassée... Qui sait si vous ne regretterez pas les pauvres vingt mille francs de votre mère...

M. Wilkie était devenu plus blanc que sa chemise.

—Vous me trompez, bégaya-t-il.

—Demain, je vous montrerai mon contrat de mariage...

—Pourquoi pas ce soir?

—Parce qu’il est serré dans une pièce pleine de monde en ce moment.

—Et comment se nomme mon père?

—Arthur Gordon... Il est Américain.

—Alors, moi, je m’appelle Wilkie Gordon?...

—Oui.

C’est avec une indicible angoisse que Mmed’Argelès épiait la physionomie bouleversée de son fils... Quelle résolution allait sortir de la méditation où elle le voyait plongé?... Aucune. M. Wilkie en était à se désoler devoir lui échapper le nom de Chalusse et cette couronne de comte, qu’il devait faire peindre sur son coupé.

—Et... est-il riche mon père?... reprit-il...

—Non.

—Que fait-il?...

—Tout ce qu’on peut faire quand on a le goût du luxe et l’horreur du travail!

Cette réponse était si explicite en sa concision, elle exprimait tant d’accusation terribles, que M. Wilkie en fut saisi...

—Diable! s’exclama-t-il, et où est-ce qu’il demeure?

—Il habite Bade ou Hombourg l’été, Paris ou Monaco l’hiver...

L’imagination de M. Wilkie lui représenta aussitôt un de ces redoutables chevaliers de tapis vert et de table d’hôte qui dissimulent sous un vernis de bonne compagnie leur immoralité profonde, leur cynisme et leur crapule, leur scélératesse et leur avilissement...

—Oh!... fit-il sur trois tons différents, oh!.... oh!...

Ce qu’il y avait à attendre d’un tel père, il le comprenait...

Aussi à sa stupeur première, la colère succéda, une de ces terribles colères blanches, qui charrient la bile et non le sang... Il vit ses espérances jouées, ses ambitions déçues. Luxe, chevaux, maîtresses à cheveux jaunes, éclat, scandale... plus rien... Il se vit réduit à la portion congrue, tenu en bride, dompté par quelque féroce père «noceur.»

—Ah! je vois votre plan, ma mère... s’écria-t-il en grinçant des dents. Si vous faisiez valoir simplement vos droits, tout se passerait sans bruit, et j’aurais letemps de mettre l’héritage à l’abri avant que mon père ne fût prévenu... Au lieu de cela, comme vous me haïssez, vous me forcez de m’adresser à la justice pour que le scandale attire mon père, qui prendra tout... Mais on ne me la fait pas à moi, celle-là... Vous allez écrire à l’instant pour réclamer la succession de votre frère...

—Non!...

—Ah!... vous ne voulez pas... Ah! vous dites non!...

Menaçant, il marcha sur elle, et lui saisissant le bras qu’il serra à le briser:

—Ecrivez!... vociféra-t-il, prenez garde!... Ne me poussez pas à bout...

Plus froide que le marbre, Mmed’Argelès montrait cette résignation des martyrs dont nulle violence ne triomphe.

—Vous n’obtiendrez rien de moi, prononça-t-elle, rien, rien, rien!...

Ivre de fureur, enragé, fou, M. Wilkie osa lever le bras...

Mais la porte s’ouvrit violemment, et un homme bondit jusqu’à lui, dont la main puissante s’abattant sur son épaule le renversa avant qu’il eût frappé!...

C’était le baron Trigault...

De même que tous les joueurs, il avait vu l’effroyable impression produite sur Mmed’Argelès par une simple carte de visite...

Mais il eut sur les autres cet avantage qu’il crut deviner et s’expliquer les causes de ce soudain et incompréhensible effarement.

—On l’a trahie, la malheureuse, pensa-t-il, son fils est là!...

Néanmoins, tandis que les habitués s’empressaient autour de la pauvre femme, lui n’abandonna pas le tapis vert.

Il avait en face de lui M. de Coralth, et il lui avait semblé voir le brillant vicomte tressaillir et pâlir... Des soupçons lui vinrent, qu’il voulut vérifier.

Plus que jamais, donc, il parut absorbé par les cartes, et on put l’entendre gourmander les joueurs qui s’étaient dérangés.

—Au bac!... messieurs, criait-il, au bac, sacrebleu!... Nous gaspillons un temps précieux!... Nous aurions, pendant que vous flânez là, gagné ou perdu cent louis...

Il n’en était pas moins très-alarmé, et l’absence de Mmed’Argelès se prolongeant, ses alarmes ne firent que croître de minute en minute.

Au bout d’une heure environ, il n’y tint plus...

Profitant adroitement d’un coup presque imperdable qu’il perdit, il se leva en jurant que ce bête d’évanouissement avait dérangé la veine, et, passant dans le second salon, il put sortir sans être remarqué.

—Où est madame?... demanda-t-il au premier valet qu’il trouva.

—Dans le petit salon d’été.

—Seule?...

—Non, avec un jeune homme.

Le baron ne douta plus de la justesse de ses conjectures, et son inquiétude en fut doublée.

Rapidement, alors, en homme qui se sent chez lui et qui connaît les êtres, il courut à la porte du petit salon et écouta.

La rage des convoitises déçues donnait en ce moment d’effrayantes intonations à la voix de M. Wilkie.

Le baron eut peur...

Il se pencha, appliqua son œil à la serrure, vit M. Wilkie la main levée, et enfonça plutôt qu’il n’ouvrit la porte.

Et il arriva juste à temps pour abattre M. Wilkie et sauver Mmed’Argelès de cet épouvantable malheur, de ce suprême outrage d’être battue par son fils.

—Ah!... misérable!... criait le brave baron, transporté d’indignation; brigand! Crevé de deux sous!... C’est ainsi que tu traites une malheureuse femme qui s’est immolée pour toi... Ta mère!... Tu voulais battre ta mère, toi qui devrais baiser les traces de ses pas!...

Livide comme si tout son sang se fût tourné en fiel, la lèvre sèche et tremblante, l’œil injecté, M. Wilkie se relevait péniblement, frottant de la main droite son coude gauche, qui, dans sa chute, avait porté contre l’angle d’un meuble.

—Manant! grondait-il d’un ton farouche, brutal!... butor!...

Et se reculant un peu:

—Qui vous a permis d’entrer ici?... ajouta-t-il. Qui êtes-vous?... De quel droit vous mêlez-vous de mes affaires?...

—Du droit qu’a tout honnête homme de châtier un lâche gredin!...

Les poings de M. Wilkie se crispèrent:

—Lâche vous-même, insolent!... riposta-t-il... Faites donc attention à qui vous parlez!... Il faudrait voir à changer un peu vos manières, espèce de vieux...

Le mot qu’il prononça était ignoble et bas, et de ceux qui ne sauraient être une insulte pour un homme de cœur...

N’importe!... le baron en fut cinglé comme de la lanière d’un fouet... Sa large face s’empourpra comme s’il eût été touché par l’apoplexie...

Un éclair de colère jaillit de ses yeux, si menaçant et si terrible, qu’il tira Mmed’Argelès de l’anéantissement où elle était plongée...

Elle vit son fils broyé, et étendant le bras pour le protéger:

—Jacques!... balbutia-t-elle, d’une voix suppliante, Jacques!...

C’était là le nom qui était resté figé dans la mémoire de M. Wilkie, le nom qu’il avait entendu prononcer quand il était tout enfant...

Jacques!... C’était bien ainsi qu’on appelait l’homme qui lui apportait des gâteaux et des jouets, dans ce bel appartement où il n’était resté que quelques jours...

Il comprit, ou du moins crut comprendre.

—Ah! ah! fit-il avec un rire idiot et féroce à la fois, je la trouve bien bonne!... Monsieur est l’amant! Il fallait donc le dire, il fallait donc...

Il n’eut pas le loisir d’achever.

D’un mouvement prompt comme la pensée, le baron l’empoigna à la poitrine, par les habits, le souleva d’un bras irrésistible, et le planta aux genoux de Mmed’Argelès en criant:

—Demande pardon, misérable!... Demande grâce!... sinon...

Sinon... c’était le poing crispé du baron, levé sur latête de M. Wilkie, poing énorme, comme une masse d’abattoir.

L’ingénieux jeune homme eut peur... si grand peur que ses dents claquèrent.

—Pardon!... bégaya-t-il.

—Mieux que cela... plus haut... il faut que ta mère te réponde!...

L’infortunée, hélas!... n’entendait même plus.

Elle avait fait depuis une heure de tels prodiges d’énergie que ses forces étaient à bout... la chair avait trahi sa volonté virile et elle s’était affaissée sur un fauteuil, en murmurant quelques paroles inintelligibles, paroles de miséricorde, sans doute...

Le baron attendit une minute, et voyant que les yeux de Mmed’Argelès restaient obstinément fermés:

—Voilà ton œuvre, misérable, dit-il à M. Wilkie.

Et le saisissant de nouveau, aussi aisément qu’il l’avait abattu, il le remit sur ses pieds en disant d’un ton plus calme, bien que n’admettant pas de réplique:

—Réparez le désordre de vos vêtements et hâtez-vous...

La précaution n’était pas superflue.

Le baron Trigault n’y allait pas de main morte quand il s’y mettait, et M. Wilkie était sorti fort dépenaillé de ses redoutables étreintes... Sa cravate était arrachée, sa chemise était toute froissée et déchirée, et son gilet à cœur, un de ces délicieux gilets ouverts jusqu’à la ceinture et retenus par un seul bouton, pendait piteusement. Il obéit sans souffler mot, assez difficilement parce que ses mains tremblaient comme la feuille, mais enfin il obéit.

Et dès qu’il eût achevé:

—Maintenant, prononça le baron, sortez! Ne remettez jamais les pieds ici, vous me comprenez bien, n’est-ce pas, jamais!

Sans répondre, M. Wilkie gagna d’un pas raide celle des deux portes du salon qui donnait sur le palier...

Mais une fois qu’il l’eût entr’ouverte, il recouvra la parole:

—Je ne vous crains pas, prononça-t-il avec une violence frénétique; vous avez abusé de votre force, c’est une lâcheté... Mais cela ne se passera pas ainsi... Ah! mais non!... Vous me rendrez raison... Je découvrirai votre adresse, allez, et demain vous recevrez mes témoins... M. Costard et M. Serpillon... Je suis l’insulté, je choisis l’épée!

Un effroyable juron du baron précipita quelque peu le départ de M. Wilkie...

Il passa lestement sur le palier, et tenant la porte de façon à la tirer sur lui à la moindre alerte:

—Oui, poursuivit-il à pleine voix, et de façon à être entendu de tous les domestiques, oui, il faudra me rendre raison... sinon, des claques!... Costard et Serpillon rédigeront un procès-verbal qu’on enverra auFigaro... On ne me la fait pas celle-là... Tiens!... est-ce ma faute à moi, si Mmed’Argelès est une demoiselle de Chalusse, et si elle veut me voler ma fortune!... A demain... à vous mes témoins... à elle un huissier... Vous ne me faites pas peur, voilà ma carte!...

Et en effet, avant de se retirer et de fermer la porte, il lança au milieu du salon une de ces fameuses cartes où on lisait:Wilkie, de l’école des haras.

Le baron ne songeait guère à la ramasser, tout préoccupé de Mmed’Argelès... Renversée sur son fauteuil, la tête en arrière, les paupières fermées, les bras pendants, elle semblait morte.

Que faire?... Le baron n’osait appeler les domestiques... n’étaient-ils pas déjà trop avant dans la confidence... Il allait s’y résigner pourtant, quand ses regards tombèrent sur le petit aquarium établi dans un des angles du salon...

Il y trempa son mouchoir et se mit alternativement à mouiller les tempes de Mmed’Argelès et à lui frapper dans les mains.

La fraîcheur de l’eau ne tarda pas à la ranimer. Elle tressaillit, une convulsion la secoua, et enfin elle ouvrit les yeux en murmurant:

—Wilkie...

—Je l’ai chassé! répondit le baron.

Pauvre femme!...

En revenant à la vie, elle reprenait conscience de l’horrible réalité.

—C’est là mon fils, prononça-t-elle, mon fils... mon Wilkie!...

D’un geste désespéré, elle étreignait son front, comme si elle eût espéré écraser, anéantir sa pensée dans son cerveau.

—Et je croyais ma faute expiée, poursuivit-elle; je me disais que Dieu m’avait cruellement punie... Pauvre folle... Le châtiment, Jacques, le voilà!... Ah!... les femmes comme moi n’ont pas le droit d’être mères!

Une larme chaude roulait le long de la joue couperosée du baron.

Pauvre millionnaire!... Il n’y avait pas un gémissement de Mmed’Argelès qui ne trouvât en lui un douloureux écho.

Il l’avait suée, l’affreuse agonie qui mouillait le front de cette pauvre mère!... Lui aussi, le fanfaron de vice, le pilier des tripots, Trigault le joueur, comme on disait, il s’était écrié désespéré: «Est-ce donc là mon enfant!...»

Il cacha son émotion, cependant, et d’un ton de fausse gaieté:

—Bast!... fit-il; Wilkie est jeune, il s’amendera!... Nous avons tous été ridicules à vingt ans, que diable!... Nous avons tous posé pour l’homme fort et coûté des nuits cruelles à nos mères!... Laissez passer le temps, il mettra du plomb dans la cervelle de cet étourneau... Sans compter que votre Patterson ne me paraît pas sans reproches... Comme teneur de livres, il n’avait peut-être pas son pareil; comme précepteur, c’était le dernier des niais... Il bourre votre garçon d’avoine, je veux dire d’argent; il lui met la bride sur le cou, et il s’étonne après qu’il ait fait des sottises... Le surprenant serait qu’il n’en eût pas fait... Ainsi, reprenez courage et ne mettez pas les choses au pis, ma chère Lia.

Mais elle, secouant tristement la tête:

—Croyez-vous donc, répondit-elle, que mon cœur n’ait pas plaidé la cause de ce malheureux? Je suis sa mère, il est hors de mon pouvoir de cesser de l’aimer, quoi qu’il fasse... Quoi qu’il ait fait, je suis prête à donner une goutte de sang par larme que je lui épargnerais. Mais je ne suis pas aveugle, hélas!... Je l’ai jugé... Wilkie n’a pas de cœur.

—Eh! chère amie, savez-vous de quels conseils détestables on l’avait grisé avant de vous l’expédier?

Mmed’Argelès se leva à demi, et d’une voix haletante:

—Quoi!... s’écria-t-elle, espéreriez-vous me persuader cela!... Des conseils!... Il se serait donc trouvé un homme pour lui dire: «Tu iras chez cette infortunée, qui est ta mère, tu exigeras qu’elle publie et qu’elle signe son déshonneur et le tien, et si elle refuse, tu l’insulteras et tu la battras!...» Vous savez mieux que moi, baron, que ce n’est pas possible!... Chez les êtres les plus vils, quand tous les sentiments honnêtes se sont abîmés dans la fange, il en est un qui surnage, l’amour pour la mère... On a vu des forçats au bagne économiser sur les centimes de «la fatigue,» se priver de leur quart de vin, vendre leur ration pour envoyer quelques secours à leur mère... tandis que lui...

Elle s’arrêta, non qu’elle fût épouvantée de ce qu’elle allait dire, mais parce qu’elle était épuisée, le souffle lui manquait.

Elle haleta un moment, et plus bas:

—D’ailleurs, ajouta-t-elle, celui qui l’envoyait lui avait recommandé le calme, le sang-froid, la circonspection... je m’en suis bien aperçue au début... Ce n’est qu’à la fin, après une révélation imprévue, qu’il s’est emporté, qu’il a perdu toute mesure... L’idée que les millions de mon frère lui échapperaient l’a rendu fou... Oh!... cet argent fatal et maudit.

Alors elle ne se souvenait plus d’avoir regardé froidement des joueurs se ruiner à sa table de baccarat.

Où étaient-ils les soirs où, harcelée par les lettres deM. Wilkie, trouvant la gagnotte légère, elle avait aiguillonné de ses railleries l’amour-propre des pontes...

N’avait-elle pas été dans «le mouvement!...» Il le fallait bien. Ne s’était-elle pas pliée à ce qui est la convention des viveurs de la haute vie?... Ne lui était-il pas arrivé de demander à l’un de ses habitués: «—Est-il vrai que vous espériez encaisser M. votre père fin courant?» N’avait-elle pas ri quand un autre lui disait: «—Voilà trois fois que je renouvelle maman, c’est ruineux; les pompes funèbres devraient avoir des huissiers spéciaux pour les récalcitrants...» Car il est chic de dire de ces choses et plus chic de les penser, cela montre une âme fière et dégagée de préjugés bourgeois...

Mais Mmed’Argelès oubliait...

—Celui qui a conseillé Wilkie, continua-t-elle, voulait qu’il employât les voies judiciaires... C’est si vrai qu’il lui avait fait copier un article du Code... A ce trait seul, j’ai reconnu l’homme d’affaires...


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