XIII

L’excuse pouvait n’être pas vraie; elle était vraisemblable. N’est-il pas prouvé qu’à cette heure, grâce à la rage de luxe, de plaisirs et de toilettes qui brouille les cervelles, presque tous les ménages de la haute vie parisienne sont au-dessous de leurs affaires...

Un procès récent n’a-t-il pas révélé ce fait étrange, fantastique, inouï, que des gens notoirement riches de plus de cent mille livres de rentes avaient gardé six mois un cocher qui les volait effrontément, parce qu’en six mois ils n’avaient pas trouvé le moyen de disposer de huit cents francs qu’ils lui devaient et qu’il fallait payer avant de le mettre à la porte...

M. de Valorsay connaissait cela, mais une inquiétude terrible le poignait.

Avait-on eu vent de sa déconfiture, le bruit en courait-il? Était-il arrivé jusqu’aux oreilles du baron Trigault?...

Voilà ce qu’il lui importait d’éclaircir.

—Résumons-nous, monsieur Mauméjan, dit-il. Le baron n’a pu me procurer pour ce matin les fonds qu’il m’avait promis, quand me les procurera-t-il?

Pascal ouvrit des yeux démesurés, comme s’il eût entendu une question de l’autre monde, et de l’air le plus innocent:

—Mais je présume, répondit-il, que M. le baron ne s’occupe plus de ces cent mille francs... Cette opinion résulte pour moi de ses dernières paroles... «Ce qui me console un peu, m’a-t-il dit, c’est que le marquis de Valorsay est très-riche et très-répandu... Je lui connais dix amis qui seront ravis de lui rendre ce petit service...»

Jusqu’à ce moment, et c’était là surtout ce qui l’avait soutenu, M. de Valorsay s’était bercé de cet espoir qu’il ne s’agissait que d’un retard...

La certitude que le refus était bien définitif, l’accabla.

—On sait ma ruine!... pensa-t-il.

Et se sentant défaillir, machinalement il se versa un grand verre de vin de Madère, qu’il avala d’un trait...

Le vin, pour un moment, lui prêta une énergie factice... Mais avec le sang, la colère folle, furieuse, envahit son cerveau, il perdit toute mesure, et se dressant la face empourprée:

—C’est une infamie, s’écria-t-il, une ignoble lâcheté, et le sieur Trigault mériterait une sévère correction...On ne tient pas un galant homme trois jours dans l’eau, pour après le payer d’une grimace de singe... S’il m’eût répondu: non, carrément, je me serais mis en mesure, et ne me trouverais pas dans un embarras d’où je ne sais comment sortir... Jamais un gentilhomme n’eût osé cette vilenie, qui pue le comptoir, le boutiquier, le rogneur de vieux sous... Voilà ce qu’il en coûte d’admettre dans la société ces ridicules parvenus, sous prétexte qu’ils ont de l’argent... les marchands de cochons en ont eux aussi!... On les décrasse, on leur apprend à se laver les mains, à se moucher et à marcher sur un parquet, on les croit éduqués à demi, et pas du tout!... A la première occasion le fabricant de cirage reparaît...

Certes il en coûtait à Pascal d’entendre toutes ces injures adressées au baron... Elles l’irritaient d’autant plus que c’était lui qui y avait exposé ce digne homme...

Mais un geste, un froncement de sourcil pouvaient compromettre le succès de son entreprise; il sut rester impassible.

—J’avoue, monsieur le marquis, prononça-t-il froidement, que je ne m’explique pas votre emportement... Que vous soyez mécontent, je le conçois, mais de là à vous mettre si fort en colère...

—Ah! c’est que vous ne savez pas...

Il s’arrêta court. Il était temps. La vérité lui montait aux lèvres.

—Quoi? interrogea Pascal.

Mais déjà M. de Valorsay était retombé en garde.

—J’ai, ce soir, une dette à payer, répondit-il à tout hasard, sacrée, qui ne peut se remettre... enfin, une dette de jeu.

—De cent mille francs?

—Non, elle n’est que de vingt-cinq mille...

—Et c’est vous, monsieur le marquis, un homme riche, qui vous inquiétez pour cette bagatelle que le premier venu vous prêtera...

D’un sifflement ironique, M. de Valorsay l’interrompit.

—Croyez cela et buvez de l’eau!... ricana-t-il. Vous-même venez de le dire, monsieur Mauméjan, nous vivons à une époque où personne n’a d’argent que ceux qui en font le commerce... Les plus riches de mes amis n’en ont pas de trop pour eux, si même ils en ont assez... Ah! le temps est passé des bas de laine qu’on gonflait sournoisement de ses économies... Ils sont murés les vieux placards où on empilait des louis... M’adresserai-je à un banquier?... Il me demandera deux jours pour réfléchir, il exigera la signature de deux ou trois de mes amis... Si je vais trouver mon notaire, ce sera, ma foi, bien d’autres cérémonies, sans compter les remontrances.

Depuis un moment, Pascal s’agitait sur sa chaise, en homme qui a une proposition en poche, et qui n’attend qu’un joint pour la glisser.

Aussi, dès que M. de Valorsay s’arrêta pour reprendre haleine:

—Ma foi! dit-il, si j’osais...

—Eh bien!...

—Je vous offrirais, monsieur le marquis, de vous trouver ces 25,000 francs.

—Vous?...

—Moi-même.

—Avant ce soir six heures?

—Naturellement...

Le verre d’eau glacée offert au voyageur près d’expirer de soif au milieu des sables du Sahara ne lui procure pas la délicieuse, l’enivrante sensation qu’éprouva le marquis à la proposition de Pascal...

Littéralement, il se sentit revenir à la vie... et de loin.

Faute de vingt-cinq mille francs, ce jour-là même, il sombrait... Les lui trouver, c’était lui obtenir un sursis à un moment où gagner du temps était pour lui le point capital.

Cette offre était de plus une preuve évidente et indiscutable que rien encore n’avait transpiré des inextricables difficultés de sa situation...

—Ah! je l’aurai échappée belle, pensa-t-il, si je m’en tire...

Et cependant son visage sut garder à demi le secret de la joie qui intérieurement l’inondait... Il resta maussade autant qu’il le put, il minauda, il fit des façons... Il tremblait, s’il répondait: «oui» trop vite, de se trahir et de se mettre ainsi complétement à la merci de l’envoyé du baron.

—J’accepterais volontiers vos services, monsieur Mauméjan, prononça-t-il, si je n’y découvrais un inconvénient...

—Et lequel?

—Est-il convenable, quand le baron me joue un tour pendable, que je me rabatte sur son homme de confiance, sur un de ses employés?...

Mais Pascal vigoureusement regimba...

—Permettez, interrompit-il vivement, je ne suis l’employé de personne. M. Trigault est mon client commetrente ou quarante autres, rien de plus... Il me charge de certaines négociations délicates et épineuses, je les conduis de mon mieux, il me paye, et nous sommes quittes et libres chacun de notre côté...

—Ah! comme cela, vous m’en direz tant!...

Au regard dont il enveloppait Pascal, on eût juré qu’un soupçon lui venait... Point.

C’était simplement une idée bizarre, biscornue, et cependant non absolument invraisemblable en soi, qui traversait son esprit.

—Oh!... pensait-il, le prêteur inconnu dont ce Mauméjan s’offre d’être l’intermédiaire, ne serait-il pas, par hasard, le baron en personne?... Le digne homme aurait-il imaginé cet ingénieux moyen de m’obliger et de m’extirper en même temps un intérêt plus qu’honnête, qu’il n’eût jamais osé me réclamer en face?

Et pourquoi non! Ne sait-on pas des exemples!

N’est-il pas connu que jamais, au grand jamais, les frères N..., les plus austères des financiers, n’ont obligé directement un de leurs amis... Leur père, dont ils ne parlent qu’avec vénération, leur demanderait cent écus pour un mois, qu’ils lui répondraient comme aux autres: «Nous sommes gênés, mais voyez de notre part ce coquin de B...» Et ce coquin de B..., qui est le plus charmant des hommes de paille, si le père N... lui présentait de sérieuses garanties, lui prêterait, comme aux autres, de l’argent de ses fils moyennant douze ou quinze pour cent et «oune minouscoule commissioun.»

Ces idées et ces souvenirs ne contribuèrent pas peu à rendre à M. le marquis de Valorsay son aisance accoutumée...

—Voilà donc qui est dit, fit-il du ton léger de don Juan bernant M. Dimanche, j’accepte, et très-volontiers... Seulement...

—Ah! il y a un seulement!...

—Il y en a toujours un... Je dois vous prévenir que rendre ces vingt-cinq mille francs avant deux mois me serait difficile...

C’était le temps qu’il jugeait nécessaire pour arriver à ses fins...

—Qu’importe!... répondit Pascal, et même, si vous souhaitez un délai plus long...

—Inutile, merci!... Mais il y a autre chose encore.

—Quoi donc?...

—Que me coûtera cette... négociation?

Cette question, Pascal l’avait prévue, et il avait préparé une réponse dans l’esprit du rôle qu’il avait adopté.

—Cela vous coûtera le prix ordinaire, répondit-il, six pour cent, plus un et demi pour cent de commission...

—Bah!...

—Plus la rémunération de mes peines et soins...

—Allons donc!... Et à combien la fixez-vous, cette rémunération?...

—A mille francs... Est-ce trop?

Si le marquis eût conservé l’ombre d’un soupçon, il se fût évanoui.

—Eh!... ricana-t-il, mille francs me semblent honnête!...

Mais il eût bien voulu retirer son rire narquois, lorsqu’il vit comment l’accueillait celui qu’il prenait pour un coureur d’affaires.

Pascal se redressa sur sa cravate blanche, de l’air le plus blessé, et du ton froid d’un homme bien près de reprendre sa parole:

—Il n’y a rien de fait, monsieur le marquis, prononça-t-il, et puisque vous trouvez l’opération onéreuse, renoncez-y.

—Je suis loin de dire cela, interrompit vivement M. de Valorsay, je n’ai même rien pensé de pareil...

L’occasion qu’attendait Pascal d’exposer son programme se présentait enfin, il la saisit...

—D’aucuns prétendent obliger les gens pour leurs beaux yeux seuls, poursuivit-il... Moi, je suis plus franc... Pour que je m’occupe d’une affaire, il faut que j’y trouve mon bénéfice, et selon que je suis plus ou moins indispensable, j’exige des honoraires... Il ne saurait y avoir de tarif fixe pour des services comme les miens... Quand, à deux reprises, j’ai sauvé du plongeon final un gentilhomme que vous devez connaître, je lui ai demandé dix mille francs la première fois, et quinze mille la seconde... Était-ce exagéré?... J’ai assuré, je puis le dire, le mariage d’un brillant vicomte, en maintenant ses créanciers pendant les trois mois qu’il a fait sa cour... Le lendemain de la noce, il ma remis vingt mille francs... Ne me les devait-il pas?... Si au lieu d’être simplement un peu à court, vous étiez ruiné, ce n’est pas mille francs que je vous réclamerais... J’étudierais votre situation, et quand j’en aurais reconnu le fort et le faible, selon le parti que je verrais à en tirer, je traiterais avec vous à forfait...

De cette déclaration cynique, il n’était pas une phrase qui ne fût calculée, pas un mot qui ne fût comme un appât tendu aux instincts mauvais du marquis de Valorsay...Et même, Pascal pressé d’arriver vite, s’était peut-être avancé plus que ne l’eût voulu la prudence...

Cependant le marquis ne sourcilla pas.

—Je vois que vous êtes un homme précieux, monsieur Mauméjan, dit-il, et si jamais j’étais ruiné, c’est à vous que je m’adresserais...

Pascal s’inclina d’un air de fausse modestie, radieux au dedans de lui, car il se disait que fatalement à cette heure son ennemi viendrait se prendre au piége...

—Et pour en finir, reprit le marquis, quand aurai-je les fonds?...

—Avant quatre heures.

—Et je n’ai pas à redouter une plaisanterie dans le goût de celle du baron?

—Évidemment non. Quel intérêt avait M. Trigault à vous prêter cent mille francs? Aucun. Moi, c’est autre chose... Le profit que je dois réaliser vous répond de moi... En affaires, monsieur le marquis, défiez-vous des amis... Ayez recours aux usuriers, plutôt... Interrogez tous les gens en déconfiture, et sur cent, quatre-vingt-quinze vous répondront: «Ce qu’il y a de pis, c’est que j’ai été mis dedans par mon meilleur ami.»

Il se levait pour prendre congé quand la porte du fumoir s’ouvrit, et un domestique parut qui dit à demi-voix:

—MmeLéon est là, dans le salon, avec M. le docteur Jodon; ils désireraient parler à M. le marquis...

Si bien armé que fût Pascal contre l’imprévu, il changea de couleur au nom de l’estimable femme de charge...

—Tout est perdu, pensa-t-il, si cette créature me voit et me reconnaît.

Par bonheur, le marquis fut trop bouleversé lui-même pour remarquer le trouble, d’ailleurs aussitôt maîtrisé, de l’envoyé du baron Trigault.

—Il est prodigieux, s’écria-t-il, qu’on ne puisse me laisser en repos cinq minutes... J’avais dit que je n’y étais pour personne.

—Cependant, monsieur...

—C’est bien!... Assez!... Que ce monsieur et cette dame attendent.

Le domestique sortit, et Pascal, à l’idée de traverser le salon, se sentait défaillir... Comment éviter l’œil perspicace de MmeLéon!

Ce fut M. de Valorsay qui vint à son secours; M. de Valorsay qui se souciait peu des visiteurs qui lui arrivaient.

Et au moment où Pascal s’apprêtait à ouvrir la porte par où il était entré:

—Pas par là! lui dit le marquis. Par ici, venez, ce sera plus court...

Et lui ayant fait traverser sa chambre à coucher, il le guida jusqu’au palier, où il daigna lui tendre la main en disant:

—A bientôt, cher monsieur Mauméjan!

Ce n’est pas sur le moment du péril que les gens de cœur en subissent la pire angoisse; c’est après, quand ils y ont échappé.

Tout en descendant l’escalier de l’hôtel du marquis de Valorsay, Pascal tamponnait de son mouchoir son front moite d’une sueur froide...

—Ah!... je reviens de loin!... pensait-il.

Mais plus le danger avait été imminent, plus sa confianceétait grande... N’est-ce pas à ces futiles circonstances, décisives dans la vie, qu’on reconnaît si on a ou non pour soi la destinée!...

Il avait d’ailleurs le droit d’être fier de la façon dont il avait joué son personnage, et soutenu un rôle qui répugnait si fort à sa droiture naturelle... Il s’étonnait un peu d’avoir su mentir d’un tel front, et ne laissait pas que d’être confondu de son audace.

Aussi, quelle récompense!... Il venait, il n’en doutait pas, de passer autour du cou de M. de Valorsay le nœud coulant dont il l’étranglerait plus tard...

Et cependant la visite de MmeLéon l’inquiétait.

—Que vient-elle faire avec un médecin chez le marquis? se demandait-il... Pourquoi ce docteur Jodon?... Qui est-il?... A quelle infamie le destine-t-on?...

Un de ces pressentiments qui naissent de la logique même des événements, lui affirmait que ce médecin avait été ou serait un des comparses de la monstrueuse intrigue nouée autour de MlleMarguerite et de lui.

Mais il n’avait pas le loisir d’appliquer son attention à cette énigme, ni d’en tirer les dernières conséquences probables... L’heure volait, et avant de revenir chez le marquis, il tenait à savoir au juste ce qu’avaient de fondé les soupçons que lui imposait la vente de ces chevaux dont l’acquéreur exigeait une si exacte biographie...

Par le baron, il était certain d’arriver immédiatement jusqu’à Kami-Bey... c’est donc chez le baron qu’il courut...

Après la réception plus que cordiale du maître, le matin, il était naturel que les domestiques le traitassent en intime de la maison...

C’est à peine si on lui permit d’expliquer ce qu’il souhaitait...

Ce fut M. le valet de chambre en personne qui se dérangea, et qui le fit asseoir dans un des petits salons du rez-de-chaussée en lui disant:

—M. le baron est occupé, mais il m’en voudrait de ne l’avoir pas dérangé pour monsieur, et je cours le prévenir...

L’instant d’après, le baron arriva, tout essoufflé d’avoir descendu vingt marches.

—Ah! vous avez réussi... s’écria-t-il en voyant la physionomie de Pascal.

—Tout marche à souhait, en effet, monsieur le baron, seulement j’aurais besoin de parler à cet étranger que j’ai vu chez vous ce matin...

—A Kami-Bey?...

—Oui.

Et en dix phrases, il exposa très-nettement la position.

—Décidément, la Providence est avec nous, fit le baron devenu songeur, Kami est encore ici...

—Est-ce possible!...

—C’est réel... Croyez-vous qu’il soit aisé de se dépêtrer de ce diable de Turc!... Il s’est sans façon invité à déjeuner, et m’a de plus arraché la promesse de jouer deux heures... Si bien que j’étais enfermé avec lui, les cartes à la main, quand on m’a dit que vous étiez là... Venez, nous allons l’interroger.

Ils trouvèrent l’intéressant étranger d’une humeur massacrante...

Kami-Bey gagnait, quand on était venu chercher lebaron, et il craignait qu’une interruption ne déroutât la veine.

—Que le diable vous emporte!... s’écria-t-il de ce ton grossier qu’il avait adopté, et que les flatteurs de ses millions déclaraient le dernier mot du «chic.» On ne devrait pas plus déranger un homme qui joue qu’un homme qui mange...

—Allons, allons, prince, fit doucement le baron, ne vous fâchez pas, je vous donnerai trois heures au lieu de deux. Seulement, j’ai un service à vous demander.

L’étranger, vivement, porta la main à sa poche, d’un mouvement si machinal et si naturel, que ni le baron ni Pascal ne purent garder leur sérieux; et lui-même, comprenant la cause de leur hilarité, éclata de rire.

—Ce que c’est que l’habitude! dit-il. Ah! depuis que je suis à Paris!... Mais voyons ce dont il s’agit.

Le baron s’assit, et d’un air grave:

—Voilà... répondit-il. Vous nous avez dit, il n’y a pas une heure, qu’ayant acheté des chevaux, vous avez été volé...

—Comme sur un grand chemin.

—Serait-il bien indiscret de vous demander par qui?

La pourpre des joues de Kami-Bey pâlit quelque peu.

—Hum!... fit-il d’une voix altérée, c’est délicat ce que vous me demandez là... Mon... voleur est, à ce qu’il paraît, un homme terrible, un spadassin, et si je dis quel tour il m’a joué, il est capable de me chercher querelle... Je n’ai pas peur de lui, croyez le bien, seulement mes principes me défendent de me battre... Quand on acomme moi un million de rentes, on ne s’expose pas aux hasards d’un duel...

—Eh! prince, en France on ne fait pas à un escroc l’honneur de croiser le fer avec lui...

—C’est bien ce que mon intendant, qui est Français, m’a dit, mais n’importe!... D’ailleurs, je ne suis pas assez certain de la chose pour l’ébruiter... Je n’ai pas encore de preuves positives...

Il était clair qu’il avait une peur affreuse, et qu’il importait, avant tout, de le rassurer.

—Voyons, insista le baron, nommez-nous toujours votre homme... Monsieur que voici—et il montrait Pascal—est un de mes bons amis; je vous réponds de lui comme de moi-même; nous allons vous jurer sur l’honneur de ne révéler à personne, sans votre autorisation expresse, le secret que nous vous demandons de nous confier...

—Bien vrai?

—Vous avez notre parole d’honneur, répondirent ensemble le baron et Pascal.

Après avoir, à deux reprises, promené autour de lui un regard inquiet, le digne Turc parut prendre son courage à deux mains:

Mais non!... il réfléchit, et d’un accent résolu:

—Définitivement, déclara-t-il, mes certitudes ne sont pas assez absolues pour que je risque de compromettre un homme qui appartient au meilleur monde, bien posé, très-considéré, fort riche et qui n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre...

Il était clair qu’il ne parlerait pas... Le baron haussa les épaules, mais Pascal bravement s’avança...

—Je vais donc vous dire, prince, prononça-t-il, le nom que vous vous obstinez à nous cacher...

—Oh!

—Seulement je vous ferai remarquer que de ce moment, M. le baron et moi sommes dégagés de notre parole...

—Naturellement.

—Alors, votre voleur est M. le marquis de Valorsay.

Kami-Bey eût vu entrer un émissaire de son maître, armé du lacet fatal, qu’il n’eût pas été beaucoup plus troublé.

Il se dressa sur ses grosses petites jambes, la pupille dilatée, agitant les mains d’un geste désespéré.

—Plus bas, donc, malheureux! disait-il d’une voix effrayée, plus bas!

Ainsi, il n’essayait même pas de nier... Le fait devait être considéré comme acquis...

Mais Pascal ne pouvait, avec cela seulement, se tenir pour content.

—Maintenant que nous connaissons le principal, reprit-il, j’espère, prince, que vous serez assez obligeant pour nous apprendre comment la chose est arrivée...

Pauvre Kami!... Ah! il payait cher sa partie!... Il suait sang et eau sous son sempiternel fez rouge.

—Hélas!... répondit-il tristement, rien de si simple... J’avais envie d’une écurie de courses... Ah! ce n’est pas que je sois amateur de sport, croyez-le bien, c’est à peine si je sais distinguer un cheval d’un bourriquet... Seulement, du matin au soir tout le monde me répétait: «Prince, un homme comme vous devrait faire courir...» Je n’ouvrais pas un journal sans y lire: «Un hommecomme lui devrait faire courir...» Si bien qu’à la fin, je me suis dit: «C’est vrai, ils ont raison, un homme comme moi doit faire courir...» Là-dessus, me voilà en quête de chevaux... J’en achetais de tous côtés, quand un soir M. de Valorsay me propose de me céder quelques-uns des siens, qui sont connus et qui ont gagné, m’a-t-il dit, dix fois leur valeur... J’accepte, nous prenons rendez-vous pour visiter ses écuries, je les visite, et séance tenante, je choisis et je paye sept chevaux, de ses meilleurs, à ce qu’il me jurait, et pleins d’avenir... Et je les ai payés leur prix, je vous le garantis... Maintenant voilà le tour... Il ne m’a pas livré les chevaux que j’avais achetés... Ceux-là, les vrais, les bons, ont été vendus, à ce qu’il paraît, en Angleterre, sous de faux noms, et moi, je me trouve avoir pour mon argent, des bêtes toutes pareilles aux autres comme taille et comme robe, mais des rosses indignes...

Pascal et le baron Trigault échangeaient des regards stupéfaits...

Le «turf,» il faut bien en convenir, est un admirable champ ouvert à toutes les fraudes. Les âpres convoitises de l’argent s’y mêlant à la fièvre du jeu et aux ardeurs des vanités rivales, y donnent naissance à de prodigieuses manœuvres.

Mais jamais on n’avait ouï parler d’une supercherie aussi audacieuse que celle de Valorsay, ni si impudente...

—Et vous ne vous êtes aperçu de rien, prince?... interrogea Pascal, d’un ton où certainement il y avait du doute.

—Est-ce que je m’occupe de ces choses-là!...

—Et vos gens?...

—Ah!... c’est une autre affaire!... On me dirait que le chef de mes écuries s’est laissé graisser la patte par le marquis, que je n’en serais pas étonné.

—Alors, comment avez-vous découvert la tromperie?...

—Par le plus grand des hasards... Un jockey que je compte m’attacher, a monté autrefois, assez souvent, un des chevaux que je croyais posséder... Naturellement, j’ai voulu lui montrer cette bête... Mais mon homme n’a pas été plus tôt devant la stalle, qu’il s’est écrié: «Ça, tel cheval... jamais de la vie... vous êtes refait, mon prince!» Là-dessus, on a examiné les autres, et la mèche s’est trouvée éventée...

Connaissant mieux que Pascal le caractère de Kami, le baron avait pour suspecter l’exactitude de ses dires des raisons plus fortes.

C’est qu’il n’avait pas pour l’argent le mépris superbe qu’il affectait, ce Turc cousu de millions... La vanité seule déliait les cordons de sa bourse... Il était fort capable d’envoyer à la Fancy un collier de mille louis, sûr que le lendemain leFigaroet leGauloisenregistreraient sa munificence; il n’eût pas donné secrètement cent sous à une mère de famille mourant de faim...

Sa plus grande prétention, d’ailleurs, était d’être l’homme le plus volé de l’Europe... Mais s’il était, en effet, exploité indignement, scandaleusement, ce n’était pas volontairement... Il n’en avait pas moins le fonds d’avarice et de défiance de l’Arabe. On lui eût vendu deux sous des pièces de vingt francs qu’il eût encore crié au voleur...

—Franchement, prince, déclara le baron, votre récit me fait tout l’effet d’un conte de votre pays... Valorsay n’est pas fou, que je sache... Comment admettre qu’il ait osé hasarder cette fraude si grossière, qui pouvait, qui devait être reconnue dans les vingt-quatre heures, et qui, prouvée, le déshonore?

—Avec un autre, il y eût peut-être regardé à deux fois, mais avec moi!... N’est-il pas connu qu’on ne court point de risques à voler Kami-Bey!...

—N’importe! à votre place je me livrerais sans bruit à une petite enquête.

—A quoi bon?.... Allez, je suis fixé et bien plus positivement que je ne vous l’avouais tout à l’heure... Il est vrai que j’oubliais une circonstance importante... La vente n’a d’abord été faite que conditionnellement, et sous le sceau du secret... Le marquis se réservait le droit de reprendre ses chevaux en me remboursant dans un délai de... Ce n’est que depuis avant-hier que mon acquisition est définitive.

—Eh! que ne disiez-vous cela tout d’abord! s’écria le baron.

De cette façon, en effet, l’inexplicable escroquerie de M. de Valorsay s’expliquait...

Se voyant perdu, croyant à son salut s’il gagnait du temps, il avait agi comme tous les caissiers infidèles, la première fois qu’ils empruntent à leur caisse... Il s’était dit: «Je rembourserai, et personne ne saura rien!...»

Puis, l’échéance arrivée, il s’était trouvé n’avoir pas plus de ressources que le jour du vol, et force lui avait bien été de s’abandonner aux événements.

—Et que comptez-vous faire, prince?... reprit Pascal.

—Ah! je me le demande... J’ai exigé du marquis la collection de tous les journaux où ses chevaux sont désignés... Cela servirait en cas de procès... Seulement, dois-je déposer une plainte? S’il ne s’agissait que d’argent, je rirais, je suis au-dessus de cette misère... Mais il s’est moqué de moi outrageusement, et cela me vexe. D’un autre côté, avouer qu’on peut me duper ainsi, c’est me couvrir de ridicule... Puis, ce diable d’homme est dangereux. Si son cercle allait prendre parti pour lui, que deviendrais-je, moi, étranger?... Je serais forcé de quitter Paris. Ah! je donnerais bien dix mille francs à qui m’arrangerait cette affaire maudite!...

Ses perplexités étaient si affreuses, et si terrible son dépit, que pour cette fois seulement il arracha son éternel fez et le lança violemment sur la table, en jurant comme un charretier...

Mais il ne tarda pas à se remettre, et d’un ton qui jouait assez mal l’insouciance:

—Bast! fit-il, en voici assez là-dessus pour aujourd’hui... Je suis ici pour jouer, jouons, baron... Car nous gaspillons un temps précieux, comme vous disiez autrefois.

Pascal n’avait plus rien à apprendre, il serra la main du baron, prit avec lui rendez-vous pour le soir même et sortit.

La demie de deux heures sonnait, il avait encore devant lui une grande heure et demie.

—Si j’en profitais pour manger quelque chose! se dit-il, forcé par les tiraillements de son estomac de se rappeler qu’il n’avait rien pris de la journée qu’une tasse de chocolat.

Précisément il passait devant un café, il y entra, se fit servir à déjeuner, et se remit en route de façon à arriver chez M. de Valorsay juste à l’heure qu’il lui avait fixée...

Il s’y fût présenté bien plus tôt, s’il n’eût écouté que son impatience, persuadé que cette seconde entrevue serait décisive... Mais la prudence lui commandait de ne se point exposer à rencontrer MmeLéon et ce docteur Jodon qui l’intriguait tant.

—Et bien!... Monsieur Mauméjan... lui cria le marquis dès qu’il parut.

Il y avait peut-être une heure déjà qu’il comptait les secondes, agité d’une indicible angoisse, son accent le disait.

Gravement Pascal tira de sa poche vingt-quatre billets de mille francs et un effet de commerce, qu’il posa sur la table, en disant:

—Voilà, monsieur le marquis. Comme de raison, je me suis appliqué tout d’abord mes cinquante louis de commission... Souscrivez maintenant à mon ordre un billet de vingt-cinq mille francs, à deux mois, et pour aujourd’hui nous serons quittes...

C’est d’une main tremblante d’émotion, que M. de Valorsay libella ce billet... L’instant d’avant, il doutait encore de la promesse de cet homme d’affaires inconnu, survenu si fort à propos... et lorsqu’il eut signé...

—Voilà toujours de quoi payer ma dette de jeu, fit-il, en jetant négligemment les billets de banque dans son tiroir... Mon embarras n’en est pas moins grand... Ces vingt-quatre mille francs ne remplacent pas les cent mille que m’avait promis le baron Trigault...

Et comme Pascal ne répondait pas, il se mit à arpenter le fumoir, pâle, les sourcils froncés, en homme qui avant de prendre un grand parti, en calcule les conséquences...

C’est que depuis sa rupture avec M. Fortunat, M. de Valorsay se heurtait à chaque moment à des difficultés insurmontables... Il se trouvait embarqué dans une affaire où les conseils d’un jurisconsulte habile étaient indispensables, et il ne savait à qui s’adresser... Ce n’était pas à un notaire, à un avoué, à un avocat, honorables et connus, qu’il pouvait confier des desseins tels que les siens... Et, d’un autre côté, s’il consultait le premier venu, n’abuserait-on pas de ses confidences pour le faire «chanter?»

Or, il se demandait pourquoi il n’emploierait pas cet homme d’affaires qui venait de le servir si efficacement... Il lui avait paru le conseiller qu’il souhaitait, délié, avide et léger de scrupules...

N’ayant pas de temps à perdre en hésitations, il se décida, à tous risques, et s’arrêtant devant Pascal:

—Puisque vous venez de me prêter 24,000 francs, dit-il, pourquoi ne me prêteriez-vous pas le reste?...

Mais Pascal hocha la tête.

—On ne court jamais de risques, répondit-il, à avancer à un homme dans votre position vingt-cinq mille francs... Sombrât-il, on retrouverait toujours cela dans les épaves... Mais le double, le triple... diable!... cela demande réflexion, et j’aurais besoin de connaître la situation...

—Et si je vous disais que je suis... presque ruiné, que répondriez-vous?...

—Je ne serais pas surpris outre mesure...

Désormais M. de Valorsay était trop avancé pour reculer.

—Eh bien, reprit-il, la vérité est que ma fortune est terriblement compromise...

—Diable! vous eussiez dû me dire cela plus tôt...

—Oh! attendez... Cette fortune, je puis la rétablir, et même la faire plus considérable qu’elle n’a jamais été... J’ai en vue un mariage qui me rendrait un des hommes les plus riches de Paris... Mais il me faut du temps pour réussir, et l’argent me manque, et mes créanciers me pressent... Une fois déjà, m’avez-vous dit, vous avez tiré d’affaire un homme dans ma situation. Voulez-vous m’aider? Vous fixerez vous-même le prix de vos services...

Moins fort contre la joie qu’il ne l’était contre la douleur, Pascal faillit se trahir... Il touchait le but, croyait-il...

Cependant, il se maîtrisa, et c’est d’une voix pleine et calme qu’il répondit:

—Je ne puis rien dire sans connaître l’opération, monsieur le marquis... Veuillez me l’exposer, je vous écoute...

.....Il n’était guère plus de minuit lorsque M. Wilkie sortit de l’hôtel d’Argelès, après la scène lamentable où il s’était révélé tout entier.

A le voir passer, les yeux hagards, la lèvre blanche, les vêtements en désordre, les domestiques groupés dans le vestibule le prirent tout d’abord pour un joueur ruiné et désespéré, comme il en sortait parfois de cette maison...

—Encore un qui n’a pas eu de chance!... ricanèrent-ils entre eux.

—Ah!... c’est bien fait... «faillait pas qu’il y aille!...»

Quelques minutes plus tard, seulement, ils apprirent une partie de la vérité par les domestiques chargés du service des salons, qui descendirent tout effarés, criant que Mmed’Argelès se mourait et qu’il fallait courir chercher un médecin.

Mais déjà M. Wilkie était loin, et d’un pied agile gagnait le boulevard.

Tout autre eût été accablé de douleur et de honte, épouvanté de ce qu’il avait fait, et n’eût su où ni comment cacher son ignominie... Lui, point.

De cette épouvantable crise, une seule circonstance l’occupait, c’est qu’au moment où il levait la main sur MmeLia d’Argelès, sur sa mère, un gros homme était entré comme une trombe, qui l’avait saisi à la gorge, l’avait de force mis à genoux et l’avait obligé à demander pardon...

Lui, Wilkie, réduit à s’humilier!... Voilà ce qu’il ne pouvait digérer... Il s’en estimait amoindri... C’était, dans son jugement, une de ces insultes qui crient vengeance et demandent du sang.

—Ah! il me la payera, ce gros brutal, répétait-il en grinçant des dents. Ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là!...

Et s’il courait si vite vers le boulevard, c’est qu’il espérait y rencontrer ses deux intimes, M. Costard et M. le vicomte de Serpillon, les co-propriétaires dePompier de Nanterre.

C’est qu’il se proposait de remettre à ses «chers bons» le soin de son honneur outragé... Ils seraient ses témoins, et ils iraient de sa part demander une réparation par les armes au manant qui l’avait insulté, après qu’on se serait procuré son adresse, toutefois.

Seule, l’idée d’un bon duel était capable de calmer un peu sa furieuse colère et versait du baume sur les plaies de son noble et intelligent orgueil...

Même, il découvrait là l’occasion d’un gros scandaledont il serait le héros, et dont la chronique s’occuperait deux jours... Quelle source glorieuse de notoriété, à une époque où les journaux deviennent comme des lavoirs publics, où chacun aspire à laver son linge sale au grand soleil de la réclame sous l’œil de milliers de lecteurs...

Il en voyait sa personnalité déjà remarquable, grandie de tout l’intérêt qui s’attache aux gens dont on parle, et il se délectait par avance à entendre, sur son passage, murmurer cette phrase flatteuse: «Vous voyez bien ce jeune homme... c’est à lui qu’est arrivée cette fameuse aventure...»

Et déjà, dans sa tête, il tournait et retournait les termes de la note que ses témoins ne manqueraient pas d’envoyer auFigaroavec prière de l’insérer, hésitant entre ces deux commencements également saisissants: «Encore un duel, à cent nous ferons une croix...» Ou: «Hier, à la suite d’une scène scandaleuse, a eu lieu une inévitable rencontre, etc., etc.»

Malheureusement il ne put rencontrer ni M. Costard, ni M. le vicomte de Serpillon.

Fait bizarre! Ils ne s’étaient montrés, de la soirée, dans aucun de ces cafés du boulevard, où de neuf heures du soir à une heure du matin, s’étale la fine fleur de la jeunesse française, en compagnie de spirituelles demoiselles à chignon beurre frais.

Ce contre-temps était de nature à désoler M. Wilkie, encore qu’il lui procurât l’occasion de recueillir quelques bénéfices de son «aventure.» Partout où il entrait, avec ses habits en désordre, lui toujours si correct en sa mise, les gens qui le connaissaient s’étonnaient...

—D’où sortez-vous, lui demandaient-ils, et que vous est-il arrivé?

A quoi, mystérieusement, il répondait:

—Ne m’en parlez pas!... une affaire épouvantable!... Pourvu qu’elle ne s’ébruite pas... j’en serais au désespoir...

Cependant, les cafés se fermaient un à un; le bruit s’éteignait, les promeneurs devenaient rares... M. Wilkie se décida, bien à regret, à rentrer...

Chez lui, seulement, quand il eut fermé sa porte et passé sa robe de chambre, il essaya de récapituler les événements et de mettre de l’ordre dans ce qu’il appelait un peu fastueusement ses idées...

Ce qui l’inquiétait et le troublait, ce n’était pas l’état où il avait laissé MmeLia d’Argelès, sa mère, qui peut-être en ce moment même agonisait, frappée aux sources de la vie, et par lui!... Ce n’était pas l’épouvantable sacrifice que, dans l’égarement de son amour maternel, avait fait pour lui cette malheureuse femme!... Ce n’était pas davantage l’origine de l’argent qu’il gaspillait depuis tant d’années!...

Non, M. Wilkie était au-dessus de ces mesquines considérations, bonnes pour des gens vulgaires et arriérés... Il était plus fort que cela, lui, «ah! mais oui!» Il avait plus d’estomac et était «en plein dans le mouvement.»

Si donc il suait à grosses gouttes tout en dressant son bilan, c’est qu’il songeait à cette succession immense qu’il avait cru tenir et qui lui échappait...

C’est qu’il voyait, entre les millions de Chalusse et ses dévorantes convoitises, se dresser, menaçant et cynique, son père, cet homme qu’il ne connaissait pas, et dontMmed’Argelès ne prononçait le nom qu’en frémissant...

Et ce devait être un redoutable adversaire que cet Américain, cet ancien marin, cet aventurier coureur de tripots, qui depuis plus de vingt ans attendait le prix d’une infâme séduction...

Examinant sa situation actuelle, M. Wilkie était saisi d’épouvante... Qu’allait-il devenir?...

Il était bien certain que Mmed’Argelès, désormais ne lui donnerait plus un centime... Elle ne le pouvait plus, il le reconnaissait, son intelligence allait jusque-là!...

S’il recueillait jamais quelques bribes de l’héritage du comte, ce qui était douteux, ne les lui ferait-on pas attendre longtemps?... C’était probable.

Comment vivrait-il, comment mangerait-il, en attendant?...

Son angoisse était si poignante que les larmes lui en venaient aux yeux, et qu’il déplorait presque sa démarche...

Oui, il en arrivait à regretter le passé, les années où il se plaignait si amèrement de sa destinée...

Alors, assurément, il n’était pas millionnaire, mais du moins rien ne lui manquait. Chaque trimestre, une pension assez considérable lui était exactement servie, et pour les grandes circonstances, il avait le digne M. Patterson, qui ne fût point devenu si rebelle «aux carottes» si on ne lui en eût pas tant «tiré.»

Il se lamentait en ce temps!... Ah! que n’avait-il mieux connu son bonheur!... N’était-il pas encore un des plus opulents de son monde, et n’y brillait-il pas d’un éclat flatteur?... N’avait-il pas été aimé, mieux encore, adoré et flatté!... Enfin n’avait-il pas dû àPompier de Nanterreles plus fortes et les plus délicates émotions!...

Tandis que maintenant, que lui restait-il?... Rien... le doute, l’anxiété de l’avenir, toutes sortes d’incertitudes et de terreurs!...

—«Quel impair...» répétait-il, «quelle veste!...» Ah!... si c’était à recommencer!... Que le diable emporte le vicomte de Coralth...

Car, dans son désespoir, c’est à son cher vicomte qu’il s’en prenait, il l’accusait, il le maudissait!

Il était au plus fort de cet accès d’ingratitude, quand on sonna à sa porte, rudement, brutalement...

Son domestique ayant sa chambre dans les combles, il se trouvait seul dans son appartement. Il se leva donc, armé de sa lampe, pour aller ouvrir.

A cette heure, au milieu de la nuit, qui pouvait lui venir, sinon M. Costard ou M. le vicomte de Serpillon, ou peut-être tous les deux?...

—Ils auront appris que je les cherchais, ces excellents bons, pensa-t-il, et ils accourent...

Il se trompait... Ce n’était ni l’un ni l’autre de ces gentlemen. Le visiteur était M. Fernand de Coralth en personne.

Retenu des derniers, par la prudence, dans le salon de Mmed’Argelès, il avait couru en sortant chez le marquis de Valorsay pour se concerter avec lui, et, libre enfin, il arrivait, sans se douter, certes, qu’il avait été suivi, et que même, en ce moment, il était attendu en bas, dans la rue, par un auxiliaire de Pascal Férailleur et de MlleMarguerite, par un ennemi d’autant plus redoutable qu’il était plus humble: Victor Chupin.

A la vue de celui qui si longtemps avait été son modèle, de l’ami qui lui avait conseillé ce qu’il appelait son «impair,» M. Wilkie fut si surpris, qu’il faillit lâcher sa lampe...

Puis toutes ses colères se réveillant:

—Ah!... c’est vous!... s’écria-t-il d’un ton brutal; vous tombez bien!...

Mais M. de Coralth était bien trop exaspéré pour prendre garde à l’étrange accueil de M. Wilkie!...

Il le saisit par le bras, rudement, et refermant la porte d’un coup de pied, le fit reculer jusque dans son salon.

Une fois là:

—Oui, c’est moi!... fit-il d’un accent bref et impérieux. C’est moi qui viens vous demander si vous êtes devenu stupide ou fou, depuis hier.

—Vicomte!

—C’est que je ne sais pas une troisième expression pour qualifier votre conduite!... Quoi! c’est le jour où Mmed’Argelès reçoit, c’est l’heure où elle a cent cinquante personnes dans son salon, que vous choisissez pour vous présenter!...

—Ah!... voilà!... je n’aime pas qu’on me fasse poser. Deux fois déjà j’étais allé chez elle, et j’avais trouvé visage de bois...

—Il fallait y retourner, monsieur, dix fois, cent fois, mille fois, plutôt que de risquer votre équipée idiote...

—Pardon!... pardon!...

—Que vous avais-je recommandé?... une prudence, excessive, beaucoup de calme et de modération, une douceurinfinie, du sentiment à haute dose, de l’attendrissement, des larmes, une averse de larmes...

—Possible, mais...

—Mais, au lieu de cela, vous tombez comme une tuile sur la tête de cette femme, et pour débuter, vous mettez l’hôtel sens dessus dessous... Qu’espériez-vous, en faisant une scène absurde, pitoyable, ignoble!... Car vous vocifériez comme un portefaix, à ce point, qu’on vous entendait du salon... Si tout n’est pas complétement perdu, c’est qu’il y a un Dieu pour les imbéciles...

Tout étourdi d’abord, le spirituel Wilkie n’avait su que bégayer des excuses incohérentes, des commencements de phrases, dont la fin lui restait dans le gosier...

Cette violence de M. de Coralth, qu’il avait toujours vu froid et poli comme le marbre, faisait taire sa propre violence.

Pourtant, à la fin, il se cabra sous les injures dont on le cinglait.

—Savez-vous, vicomte, que je commence à ne pas la trouver drôle!... s’écria-t-il. Si tout autre que vous mettait les pieds dans le plat tant que cela, je lui aurais réglé son compte en deux temps.

A demi étendu sur le canapé, M. de Coralth, du bout de sa badine, tapait impatiemment les coussins, lesquels ne s’étant jamais trouvés à pareille fête, laissaient échapper de leurs flancs un nuage de poussière.

Il haussa les épaules, d’un air de pitié, à la menace de M. Wilkie, et durement:

—C’est bon! interrompit-il, vous pourfendriez toutautre que moi, c’est entendu! Arrivons au fait... Que s’est-il passé entre votre mère et vous?

—Permettez, je voudrais avant...

—Sacrebleu!... Me croyez-vous donc l’intention de coucher ici?... Racontez-moi la scène, et soyez bref, et tâchez d’être exact.

Une des prétentions de M. Wilkie était d’être, selon son expression «carré comme un dé,» c’est-à-dire d’avoir un caractère de fer, une nature indomptable...

Mais le vicomte avait sur lui l’irrésistible ascendant du maître sur l’élève; et, pour tout dire, il lui inspirait un certain... émoi, proche parent de la peur...

Puis, une dernière lueur de raison, éclairant sa cervelle brouillée, il comprenait qu’en somme le vicomte avait raison, qu’il avait agi comme un sot, et que maintenant qu’il était dans le pétrin, le plus sage serait encore d’écouter, pour tâcher d’en sortir, les conseils de plus expérimenté que lui.

Cessant donc de récriminer, il entreprit d’exposer ce qu’il appelait «son explication» avec Mmed’Argelès...

Tout alla bien, d’abord, et même il n’osa pas altérer trop la vérité.

Mais quand il en arriva à l’intervention de l’homme qui avait arrêté son bras, il devint tout rouge, et sa fureur le reprit.

—Je regrette, s’écria-t-il, de m’être déshabillé!... Vous auriez vu, vicomte, en quel état il m’avait mis... Le col de ma chemise était arraché, ma cravate pendait en lambeaux... C’est qu’il était plus fort que moi, le gros lâche, sans cela!... Mais j’aurai ma revanche... Oui, il apprendra ce qu’il en coûte de marcher sur le pied du petitque voilà!... Demain, deux témoins, vlan!... Et s’il refuse de me rendre raison ou de faire des excuses... des claques, comme s’il en pleuvait, et des coups de canne... Je suis comme cela, moi...

Il était visible que pour entendre ces beaux projets sans mot dire, M. de Coralth s’imposait une pénible contrainte...

—Je ne saurais trop vous engager, interrompit-il enfin, à parler en d’autres termes d’un homme honorable et honoré.

—Hein!... de quoi!... Vous le connaissez donc?...

—Oui... le défenseur de Mmed’Argelès est le baron Trigault...

L’intelligent M. Wilkie bondit, à ce nom, mais de joie.

—Ah!... elle est bien bonne, s’écria-t-il, et j’en suis comme une petite folle!... Comment, c’est là le baron Trigault, ce joueur si riche, qui a un si bel hôtel rue de la Ville-l’Evêque, le mari de cette toquée qui a tant de chic, vous savez bien, cette cocotte de la haute...

Brusquement le vicomte se dressa, fort pâle, et interrompant M. Wilkie:

—Je vous conseille, prononça-t-il, en scandant ses mots pour leur donner plus de valeur,—dans l’intérêt de votre propre sûreté, de ne jamais prononcer le nom de Mmela baronne Trigault autrement qu’avec le plus profond respect...

Il n’y avait pas à se méprendre à l’accent de M. de Coralth et ses regards disaient clairement qu’il ne laisserait pas s’écouler beaucoup de temps entre une menace et l’exécution...

Ayant toujours vécu dans un monde bien inférieur à celui où la baronne brillait d’un éclat si vif,—inférieur par la fortune, sinon par les mœurs, M. Wilkie ignorait quelles raisons avait son «grand ami» de la défendre si vivement. Ce qu’il comprit, c’est qu’insister ou seulement discuter serait une imprudence insigne.

Aussi, essayant de prendre son air le plus dégagé:

—Laissons donc la femme, dit-il, et parlons du mari... Ah! c’est le baron qui m’a frappé!... Cela me va!... Hein! une rencontre avec lui, quelle veine!... Du coup, je suis posé, et crânement... Il peut dormir; au saut du lit il verra arriver Costard et Serpillon... Je leur recommanderai d’être épatants de chic... D’abord, comme témoin, Serpillon n’a pas son pareil... Il ne se donne pas une giffle à Paris sans qu’il en soit... A lui le plumet pour arranger une affaire aux petits oignons!... D’abord, il connaît les bons endroits comme personne, il prête des armes quand on n’en a pas, il se charge de procurer un médecin, il est bien avec des journalistes qui publient ses procès-verbaux.

Jadis le vicomte pensait avoir estimé M. Wilkie à sa juste valeur... Ce n’est pas sans stupeur qu’il découvrait de combien il était resté au-dessous de la vérité.

—Assez de niaiseries, interrompit-il... Ce duel ne saurait avoir lieu...

—Je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait...

—Moi!... qui, si vous persistez dans cette idée absurde, vous campe là... Vous pensez bien que le baron enverrait promener fort loin m’sieu Serpillon, et que vous seriez simplement couvert de ridicule... Ainsi entre votre duel et mon aide, décidez-vous, et vite...

Certes, la perspective d’envoyer des témoins au baron Trigault souriait bien à M. Wilkie... Mais d’un autre côté, comment se passer de l’aide, de M. de Coralth!...

—C’est que le baron m’a insulté, objecta-t-il.

—Eh bien!... vous lui demanderez raison quand vous tiendrez votre succession; le moindre scandale en ce moment la compromettrait encore plus...

—Je remettrai donc la partie, soupira l’intelligent jeune homme; mais au moins conseillez-moi... Que pensez-vous de ma situation?

Durant une minute, M. de Coralth parut se recueillir, puis gravement:

—Je pense, répondit-il, que, seul, vous n’auriez rien... Vous n’avez ni tenants, ni aboutissants, ni état civil, vous n’êtes même pas Français...

—Hélas!... voilà ce que je me suis dit.

—Je suis persuadé, au contraire, qu’avec quelques protections, vous auriez vite raison des résistances de votre mère, et même des prétentions de votre père...

—Oui, mais où trouver des protecteurs?...

La gravité du vicomte redoublait.

—Écoutez, reprit-il, je ferai pour vous ce que je ne ferais pour aucun autre... J’essaierai d’intéresser à votre position un de mes amis, tout-puissant par son nom, par sa fortune et par ses relations... le marquis de Valorsay, enfin...

—Celui qui fait courir?...

—Précisément.

—Et vous me présenterez à lui?

—Oui!... Demain à onze heures, soyez prêt, je viendraivous prendre et je vous conduirai chez le marquis... S’il s’intéresse à votre partie, elle est gagnée...

Et comme l’autre se confondait en remercîments:

—Mais il faut que je rentre, reprit-il; allons, pas de sottises nouvelles... et à demain!...

Déjà, grâce à cette surprenante mobilité qui était le trait le plus frappant de son aimable caractère, M. Wilkie était presque consolé de son «impair.»

Il avait reçu M. de Coralth en ennemi, le poing sur la hanche; il le reconduisit avec toutes sortes d’attentions obséquieuses, comme un sauveur...

Un mot que le vicomte avait laissé tomber négligemment dans la conversation, n’avait pas peu contribué à ce brusque revirement.

—Vous devez comprendre, avait-il dit, que si le marquis de Valorsay prend votre cause en main, vous ne manquerez de rien. Même, s’il faut soutenir un procès, il vous avancera volontiers les fonds nécessaires...

Comment, après cela, M. Wilkie eût-il pu n’avoir pas confiance!...

Aux sombres pressentiments qui avaient troublé le commencement de sa nuit, succédaient de nouveau des espérances délirantes...

La seule idée, qu’il serait présenté à M. de Valorsay, ce gentleman si célèbre par ses aventures, ses chevaux et sa fortune... eût suffi à lui faire oublier tous ses déboires...

Devenir l’ami de cet homme illustre, quel rêve!... A graviter dans l’orbe d’un tel astre, que de rayons ne lui emprunterait-il pas?... Alors, pour tout de bon, il compterait dans le monde. Il se sentait grandi d’une coudée,et Dieu sait avec quelle hauteur il eût accueilli Costard et Serpillon s’ils se fussent présentés en ce moment.

Inutile, après cela, d’insister sur le soin qu’il mit au matin à composer sa toilette... C’est que ce n’était pas d’une médiocre importance, avec l’intention qu’il avait de se révéler tout entier par son seul extérieur, et de frapper et de séduire le marquis du premier coup.

Comment paraître à la fois très-recherché et un peu négligé en sa mise, excessivement élégant et cependant fort simple, «épatant de chic et de distinction» en un mot?...

Il ne fallait rien moins que ce problème à résoudre pour lui alléger le vol des heures... Mais telle était sa préoccupation qu’en voyant entrer M. de Coralth qui venait le prendre, il s’écria:

—Déjà!...

C’est qu’il lui semblait en vérité qu’il n’y avait pas cinq minutes qu’il étudiait, devant sa glace, son attitude et ses gestes, une façon neuve et élégante de saluer et de s’asseoir, pareil au comédien qui «répète les effets» qui le feront applaudir...

—Comment, déjà!... répondit le vicomte, je suis en retard d’un quart d’heure... Ne seriez-vous pas prêt?...

—Si, certainement.

—En route, alors, et vivement, mon coupé est en bas.

Le trajet fut silencieux.

M. Fernand de Coralth, dont le teint blanc et reposé eût d’ordinaire fait envie à une jeune fille, avait le visage tout couperosé et comme bouffi, et un grand cercle bleuâtre s’élargissait autour de ses yeux... Il paraissait d’ailleurs d’une humeur de dogue...

—C’est qu’il n’a pas assez dormi, pensa M. Wilkie, dont la perspicacité jamais n’était en défaut... Il n’a pas comme moi un tempérament de bronze.

Le fait est qu’il ne sentait aucune fatigue, bien que n’ayant pas fermé l’œil de la nuit, mais seulement cette trépidation intérieure qui précède les débuts et qui sèche si merveilleusement la gorge.

Pour la première fois de sa vie,—et la dernière, sans doute,—M. Wilkie se défia de lui et craignit de n’être pas «à la hauteur.»

Or, l’aspect de l’hôtel du marquis de Valorsay n’était pas de nature à lui rendre son assurance...

Quand il pénétra dans la cour, où attendait tout attelé le phaéton du maître, quand il vit par les portes ouvertes des écuries et des remises les chevaux de prix piaffant dans leurs stalles et les voitures sous leurs grandes housses de toile... lorsqu’il compta les valets rangés dans le vestibule, et qu’il gravit l’escalier à la suite d’une manière d’huissier en habit noir, sérieux comme un notaire... pendant qu’il traversait les salons encombrés de tableaux, d’armes, de statues, de tous les objets d’art gagnés par les chevaux du marquis, M. Wilkie s’avoua qu’il ne savait rien de la «grande vie,» que ce qui lui avait semblé être le luxe n’en était même pas l’ombre, et il se sentait rapetissé jusqu’à avoir honte de lui...

Même, ce sentiment d’infériorité fut si puissant, que la tentation de fuir lui vint au moment où l’homme à l’habit noir, ouvrant une porte, annonça d’une belle voix bien timbrée:

—M. le vicomte de Coralth!... M. Wilkie!...

De l’air le plus aisé et le plus noble,—c’était, en vérité, tout ce qu’il avait gardé de ses aïeux, le marquis de Valorsay se leva, et tendant la main à M. de Coralth:

—Soyez le bienvenu, vicomte, prononça-t-il... Monsieur que voici est sans doute le jeune ami dont me parlait le billet que vous m’avez écrit ce matin?...

—Lui-même... et en vérité, le brave garçon a bien besoin de votre obligeance... Il se trouve dans une situation très-délicate et ne connaît personne qui puisse lui donner un coup d’épaule...

—Eh bien!... je le lui donnerai, moi, et avec plaisir, puisqu’il est votre ami... Mais encore faut-il que je sache ce dont il s’agit... Asseyez-vous, messieurs, et veuillez me mettre au courant...

D’avance, M. Wilkie avait préparé son thème, un récit émouvant et spirituel, tel qu’il était capable de le composer, mais voilà qu’au moment de commencer il ne put... Il ouvrit bien la bouche, mais il n’en sortit aucun son, et il demeura béant, interloqué, stupide...

Ce fut M. de Coralth qui exposa les faits, et cela valut autant; l’histoire y gagna en netteté et en exactitude, et même M. Wilkie remarqua que son «grand ami» savait donner aux événements une meilleure couleur et esquiver ce que sa conduite avait eu de trop odieux.

Il remarqua aussi, et cela lui parut du meilleur augure, que M. de Valorsay écoutait de toute son attention.

Digne marquis! ses intérêts propres eussent été en jeu qu’il n’eût point paru plus intéressé... Et dès que le vicomte eut terminé:

—Voilà, en effet, une situation embrouillée, prononça-t-il, et je crois que, livré à ses seules ressources, votre jeune ami, cher vicomte, y laisserait toute sa laine...

—Mais, c’est entendu, vous l’aiderez, n’est-ce pas?

M. de Valorsay se recueillit quelques secondes, puis s’adressant à M. Wilkie:

—Oui, je consens à vous assister, monsieur, reprit-il... D’abord, parce que votre cause me paraît juste, ensuite parce que vous êtes l’ami de M. de Coralth... Toutefois, je mets à mon assistance une condition: c’est que vous suivrez aveuglément mes avis...

L’intéressant jeune homme étendit la main, et, faisant un effort, réussit à répondre:

—Tout ce que vous voudrez!... parole sacrée!... Voilà comme je suis...

—Vous devez comprendre, poursuivit le marquis, que du moment où je me mêle d’une affaire, il faut qu’elle réussisse... L’opinion a l’œil sur moi et j’ai mon prestige à garder. C’est une grande marque de confiance que je vous donne, monsieur, car, en vous appuyant de mon influence, je deviens en quelque sorte votre parrain... Or, je ne puis accepter la plus grosse part de responsabilité que si j’ai la direction absolue de l’affaire...

—Naturellement...

—Ainsi, j’estime que nous devons ouvrir le feu aujourd’hui même... L’important est de gagner de vitesse votre père, cet homme terrible dont votre mère vous a menacé.

—Ah!... mais oui!...

—Je vais donc m’habiller et me rendre à l’hôtel de Chalusse savoir ce qui s’y est passé... Vous, monsieur, vous allez courir chez Mmed’Argelès, et vous la prierezpoliment, mais fermement, de vous fournir les moyens de faire valoir vos droits... Si elle consent, très-bien! Si elle refuse, nous irons demander à un homme de loi la marche à suivre... En tout cas, rendez-vous ici à quatre heures...

Mais cette perspective de revoir Mmed’Argelès ne souriait guère à M. Wilkie...

—C’est que... je passerais volontiers la main, fit-il... N’y aurait-il pas moyen d’envoyer quelqu’un à ma place?...

Heureusement M. de Coralth savait comment la remonter.

—Auriez-vous donc peur?... fit-il.

Peur, lui!... un homme carré comme un dé!... «Jamais de la vie!...» On le vit bien à la façon dont il enfonça résolument son chapeau sur sa tête et dont il sortit en tirant la porte très-fort.

—Quel idiot!... murmura M. de Coralth. Et dire qu’il y en a dix mille à Paris, taillés exactement sur ce joli patron!...

M. de Valorsay hocha gravement la tête:

—Remercions le hasard qu’il soit tel, prononça-t-il... Ce n’est pas un garçon d’esprit et de cœur qui consentirait à jouer le rôle que je lui destine, et qui me livrera la fière Marguerite et ses millions... Ce que je crains, c’est qu’il n’aille pas chez la d’Argelès... Vous avez vu sa répugnance!...

—Oh!... s’il n’y a que cela à vous inquiéter, tenez-vous en repos... il ira... Il irait au diable si le noble marquis de Valorsay le lui commandait...

M. Fernand de Coralth connaissait son Wilkie...

La crainte d’être soupçonné de «manquer d’estomac» par un gentilhomme tel que M. de Valorsay, eût suffi, non-seulement à lever tous les scrupules, mais encore à le pousser aux dernières extravagances, et à pis que cela, au besoin...

Pour lui, dont M. de Coralth avait été l’oracle, le marquis planant dans les sphères les plus hautes de la «grande vie» devait être un dieu.

Aussi, tout en gagnant d’un bon pas l’hôtel de Mmed’Argelès:

—Tiens!... pourquoi donc n’irai-je pas chez elle, se disait-il... Je ne lui ai rien fait, moi! Et d’ailleurs elle ne me mangera pas...

Et songeant qu’il aurait à raconter son entrevue, il s’apprêtait à s’y montrer excessivement supérieur et à rester quand même froid et goguenard, tel qu’il avait vu si souvent M. de Coralth.

—Car il vous a un chic, cet excellent bon, pensait-il, non sans une secrète jalousie. Oh!... mais un chic... et quelle distinction!

Cependant, l’aspect inaccoutumé de la maison ne laissa pas que de le surprendre et de l’intriguer considérablement.

Devant la porte, trois immenses voitures de déménagement, remplies à rompre, stationnaient...

Dans la cour de l’hôtel, on apercevait deux voitures pareilles qu’une douzaine de déménageurs en bras de chemise étaient en train de charger.

—Eh!... eh!... murmura M. Wilkie, j’ai joliment bien fait de venir!... Ça, c’est une vraie veine!... Elle allait filer comme un caissier.

Aussitôt, s’avançant vers un groupe de domestiques, en grande conférence sur le perron, de son accent le plus impérieux, il demanda:

—Mmed’Argelès!...

Les gens tout d’abord échangèrent des regards stupéfaits.

Ce visiteur, ils le remettaient parfaitement, ils savaient à cette heure qui il était, et ils ne comprenaient pas qu’après l’odieuse scène de la nuit il eût l’audace, l’impudeur de se présenter...

—Madame est là, lui répondit enfin l’un d’eux, d’un ton moins que poli, et je vais lui demander si elle consent à vous recevoir... Attendez-moi là...

Il s’éloigna, et M. Wilkie demeura au bas du perron, se redressant dans son faux-col, effilant fièrement sa mince moustache... en réalité très-embarrassé de son personnage....

C’est que les domestiques ne se gênaient aucunement pour le toiser, et il lui était impossible de ne pas lire dans leurs yeux toutes sortes de menaces, et le plus parfait mépris... Ils ricanaient très-haut, se le montraient du doigt, et il put recueillir cinq ou six épithètes d’une énergie toute biblique, lesquelles ne pouvaient s’adresser à d’autres qu’à lui...

—Drôles, pensait-il, bouillant de colère, coquins!... Ah! si j’osais!... Ah! s’il n’était pas défendu à un gentleman tel que moi de se commettre avec cette vile canaille... quels coups de canne!...

Le valet qui était allé prévenir Mmed’Argelès reparaissant, mit fin à son supplice...

—Madame veut bien vous recevoir, lui dit grossièrementcet homme... Ah! si j’étais à sa place!... Enfin, arrivez...

Il s’élança sur les talons du valet, et fut conduit à une pièce dont les tentures, les rideaux et les meubles avaient déjà été enlevés...

Là était Mmed’Argelès, occupée à entasser dans une grande malle du linge et divers effets d’habillement...

Par une sorte de prodige, elle avait survécu, l’infortunée, à l’épouvantable crise qui eût dû la tuer... Mais elle n’en avait pas moins reçu le coup de la mort, il ne fallait que la regarder pour en être sûr...

Elle était si extraordinairement changée, que sur le premier moment M. Wilkie se demanda si c’était bien elle qu’il avait devant les yeux...

C’était une vieille femme, désormais... On lui eût donné plus de cinquante ans, maintenant qu’elle apparaissait telle que l’avaient faite vingt années de tortures, de désillusions et de regrets, les larmes, les nuits sans sommeil, d’incessantes angoisses, et à la fin l’indigne conduite de son fils...

Jamais, sous ses vêtements noirs, on n’eût reconnu cette Lia d’Argelès, qui, la veille encore, mollement étendue sur les coussins de sa victoria, étalait autour du lac l’insolence de ses toilettes.


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