XIV

Rien ne restait de la mondaine fringante, que ses cheveux d’un blond ardent, qu’elle était condamnée à garder tels qu’elle les avait obtenus à force de teintures, comme des stigmates flétrissants de son passé...

Elle se redressa péniblement lorsque entra M. Wilkie, et de cette voix sans expression qui est celle des désespérés:

—Que voulez-vous de moi?... interrogea-t-elle.

Lui, comme toujours, au moment de réaliser ses plus heureuses conceptions, se sentit quelque peu suffoqué.

—Je venais, répondit-il, pour causer de notre affaire, vous savez!... Et puis, v’lan!... voilà que vous déménagez.

—Je ne déménage pas.

—Allons donc! ce n’est pas à moi qu’on la fait, celle-là... Et ces voitures qui sont dans la cour?

—Elles vont porter tous les meubles qui garnissaient cet hôtel rue Drouot, à la salle des ventes...

L’intelligent jeune homme eut un moment de stupeur.

—Quoi! s’écria-t-il, lessive générale, vous vendez tout?...

—Oui.

—Épatant, parole d’honneur!... Mais après?

—Je quitterai Paris...

—Bah!... Et où irez-vous?...

Elle eut un geste d’insouciance navrante, et doucement:

—Je ne sais, répondit-elle... J’irai là où personne ne me connaîtra, là où il me sera possible de cacher ma honte.

Jugeant l’entretien mal engagé, M. Wilkie n’insista pas.

—Halte-là!... pensa-t-il, si je continue elle va me faire encore la morale, et il n’en faut pas!...

Mais, d’un autre côté, une terrible inquiétude l’agitait:

Cette vente soudaine, ce départ, qui ressemblait à une fuite, cet accueil glacé, quand il s’attendait aux plusviolents reproches; tout cela ne trahissait-il pas de la part de Mmed’Argelès l’inébranlable résolution de s’obstiner dans sa résistance.

—Diable! reprit-il, je ne la trouve pas drôle... Qu’est-ce que je vais devenir quand vous ne serez plus là?... Comment réclamerai-je l’héritage du comte de Chalusse?... C’est que je le veux, cet héritage, il m’est dû, j’y tiens, je vous l’ai dit. Et quand il y a quelque chose sous ce front-là...

Il s’interrompit, incapable de supporter plus longtemps les regards dont l’écrasait Mmed’Argelès.

—Rassurez-vous, prononça-t-elle d’un ton amer, je vous laisserai les moyens de faire valoir vos droits à la succession de mes parents...

—Ah!... comme cela...

—Vos menaces m’obligent à prendre ce parti si contraire à mes intentions... J’ai compris que vous ne reculeriez devant aucun scandale...

—Dame!... quand il s’agit de je ne sais combien de millions!...

—J’ai réfléchi ensuite que, sur la pente dangereuse où je vous vois lancé, rien ne peut plus vous arrêter qu’une grande fortune... Pauvre, réduit à gagner votre pain chaque jour, rebelle au travail et peut être incapable, qui sait en quels bourbiers vous rouleriez?... Avec vos goûts, vos ridicules et vos vices, qui peut dire à quelles infamies vous demanderiez de l’argent!... Avant longtemps, on vous verrait sur ces bancs de la police correctionnelle où sont allés s’échouer tant de vos pareils, et c’est par votre flétrissure que j’aurais de vos nouvelles... Riche, au contraire, vous aurez sans doutel’honnêteté des gens qui, ne manquant de rien, ne sont pas exposés aux terribles suggestions du besoin... honnêteté facile, dont il n’y a pas à se glorifier... Qui dit vertu, en effet, suppose la tentation, une lutte et la victoire...

Quoique ne comprenant pas très-bien, M. Wilkie voulait présenter une objection, mais déjà Mmed’Argelès poursuivait:

—Je suis donc allée ce matin même chez mon notaire, je lui ai tout dit, et à cette heure, ma renonciation à la succession du comte de Chalusse doit être enregistrée au greffe du tribunal...

—Comment, votre renonciation!... Ah! mais non... Ah! mais...

—Laissez-moi achever, si vous ne comprenez pas... Du moment où je renonce à cette succession, c’est à vous, mon fils, qu’elle revient...

—Vrai!...

—Oh!... soyez tranquille, je ne veux pas vous tromper... Ce que je voudrais, c’est que le nom de Lia d’Argelès ne fût pas prononcé... Je vous remettrai les pièces qui vous sont nécessaires, mon contrat de mariage et votre extrait de naissance.

C’était la joie, maintenant, qui suffoquait M. Wilkie.

—Et quand me donnerez-vous ces titres? bégaya-t-il.

—Vous les aurez avant de sortir d’ici... Mais il faut que je vous parle...

Si bouleversé qu’il fût et tout en désordre, M. Wilkie ne cessait de penser à M. de Coralth et au marquis de Valorsay.

Qu’eussent-ils fait, à sa place, et comment modeler son maintien sur l’attitude probable de ces deux parfaits miroirs de la «haute vie?»

Évidemment ils eussent affiché cet air impassible et insolemment ennuyé qui est l’expression la plus sublime et le dernier mot de la distinction.

Tout plein de cette idée, et enflammé de la plus louable émulation, il se campa sur une des malles, les jambes croisées, affectant de comprimer un bâillement et grommelant entre ses dents:

—Bon!... encore des phrases et du mélodrame. C’est ça qui ne va pas être drôle!

Tout entière aux souvenirs qu’elle allait évoquer,Mmed’Argelès ne remarqua pas l’impertinence de M. Wilkie...

—«Oui, il faut que je vous parle, reprit-elle enfin d’une voix haletante, et que pour vous plus que pour moi, je vous dise qui je suis et à travers quelles circonstances douloureuses je suis arrivée jusqu’à ce jour, qui pour moi est la fin de tout...

«Vous connaissez ma famille... Je vous apprendrai, car vous devez l’ignorer, que notre maison allait de pair avec les plus illustres de France, par son ancienneté, par l’éclat de ses alliances et aussi par sa fortune...

«Lorsque j’étais jeune fille, mes parents habitaient le faubourg Saint-Germain, le vieil hôtel de Chalusse, véritable palais, entouré d’un de ces jardins immenses comme il n’y en a plus à Paris, un véritable parc, ombragé d’arbres séculaires...

«Certes, toutes les satisfactions de l’argent et de l’orgueil étaient à ma portée... et cependant, ma jeunesse fut misérable...

«C’est à peine si j’ai connu mon père, que l’ambition dévorait, et qui s’était jeté corps et âme dans le tourbillon de la politique... Ma mère, soit qu’elle ne m’aimât pas, soit qu’elle crut déroger en montrant quelque sensibilité, avait élevé entre elle et moi comme un mur de glace... Mon frère était trop occupé de ses plaisirs pour songer à une fillette sans conséquence...

«Je vivais donc seule, entièrement livrée à moi-même, abandonnée aux dangereuses inspirations de l’isolement, trop fière pour accepter l’intimité des subalternes, sans autres consolations que mes livres, livres sévèrement triés par le directeur de ma mère, et quecependant on eût dit choisis pour exalter mon esprit jusqu’au délire et peupler mon imagination de chimères...

«Et avec cela, je n’entendais parler que des moyens de laisser toute la fortune à mon frère, pour qu’il pût soutenir l’éclat du nom, et de la nécessité de me marier à quelque vieux gentilhomme qui me prendrait sans dot ou de me faire prononcer mes vœux dans un de ces couvents aristocratiques, qui sont le refuge et la prison des filles nobles pauvres ou sacrifiées...

«Je ne prétends pas excuser mon inexcusable faute, je l’explique...

«Je me jugeais la plus à plaindre des créatures, et je l’étais puisque je le croyais, lorsque je rencontrai Arthur Gordon, votre père...

«C’est à une fête chez le comte de Commarin que je l’aperçus pour la première fois.

«Comment lui, qui était un aventurier, avait-il réussi à forcer les barrières dont s’entoure la société la plus exclusive et la plus jalouse de ses relations qui soit au monde, c’est ce que je ne me suis jamais expliqué...

«Ce qui n’est que trop certain malheureusement, c’est qu’au moment où nos regards se rencontrèrent, je fus bouleversée jusqu’au plus profond de moi-même... Je sentis que je ne m’appartenais plus.

«Ah! pourquoi Dieu ne permet-il pas que le visage des hommes reflète quelque chose de leur âme!...

«Lui, si corrompu et si misérablement hypocrite, il avait une de ces physionomies qui respirent la noblesse et la franchise, cette gravité triste et attirante des hommes qui n’ont pas eu à se louer de la destinée, et danstoute sa personne quelque chose de mystérieux et de fatal.

«C’est que déjà les tempêtes furieuses de toutes les passions avaient bouleversé son existence... Il n’avait pas vingt-six ans, et déjà il avait commandé un bâtiment négrier et s’était battu, au Mexique, à la tête d’une de ces bandes qui font de la politique un prétexte de meurtre et de pillage.

«Quelles impressions je ressentis à sa vue, il ne le devina que trop.

«Deux fois encore je le rencontrai dans le monde... Il ne me parla pas, il affecta de me fuir, mais debout à l’écart, il ne cessa de m’obséder de ses regards enflammés, comme s’il eût espéré ainsi me pénétrer de sa volonté et de ses désirs... Enfin, il osa m’écrire...

«Le jour où je reçus furtivement des mains d’une femme de notre service une lettre dont l’écriture m’était inconnue, je compris que cette lettre était de lui... J’eus peur, et ma première pensée fut de la porter, non à ma mère, en qui je voyais une ennemie, mais à mon père...

«Mon père était absent, je gardai la lettre, je la lus, j’y répondis... et il m’écrivit encore...

«Hélas!... c’est à ce moment que je fus inexcusable...

«Je savais bien que continuer cette correspondance clandestine était plus qu’une faute... J’étais sûre que jamais ma famille n’accorderait ma main à un homme qui n’était pas noble, et que ces relations ne pouvaient aboutir qu’à l’abîme... Je sentais que je jouais ma réputation, l’honneur intact de notre maison, mon bonheur et ma vie, que je me perdais, en un mot!...

«N’importe je persistai, en proie à une sorte d’ivresseinconcevable, goûtant à tout braver d’âpres et terribles félicités...

«Il ne me laissait d’ailleurs pas le temps de respirer, ni de me reconnaître... Partout, sans cesse, à tous les instants, il se rappelait à moi... Grâce à des miracles d’adresse, d’audace et de séduction, il avait trouvé le secret de vivre en quelque sorte de ma vie, à mes côtés, dans l’hôtel de mon père... Que de fois, au matin, j’ai trouvé pleins de fleurs rares les vases de ma cheminée, sans pouvoir m’expliquer quelles mains les y avaient placées, à quelle heure ni comment, puisque la veille au soir j’avais fermé à double tour la porte de ma chambre.

«Ah!... le moyen de ne pas croire à une passion qu’on sent incessamment palpiter autour de soi, et dont on se pénètre avec l’air qu’on respire!... Et comment ne pas s’y abandonner...

«Le but d’Arthur Gordon, je ne l’ai su que plus tard...

«Il était venu à Paris avec l’intention irrévocablement arrêtée de séduire quelque riche héritière, et de forcer la famille à la lui donner avec une grosse dot, en provoquant un de ces scandales déshonorants qui rendent un mariage inévitable...

«Il est des hommes dont c’est l’unique spéculation...

«Lui, en même temps que moi, poursuivait deux autres jeunes filles très-riches, persuadé que sur les trois il y en aurait bien une qui succomberait...

«C’est moi qui la première succombai.

«Une de ces circonstances imprévues qui sont les arretês de la Providence, devait décider de mon sort...

«Plusieurs fois déjà, sur les instantes prières d’Arthur, je l’avais reçu, de nuit, dans un pavillon situé au milieu du jardin, où se trouvaient une salle de billard et une grande pièce où mon frère s’exerçait aux armes avec ses professeurs ou avec ses amis.

«Là, grâce à la liberté dont je jouissais, nous avions tout lieu de nous croire en parfaite sûreté, et notre imprudence allait jusqu’à allumer des bougies...

«Une nuit cependant, je venais de rejoindre Arthur au pavillon, lorsqu’il me sembla entendre derrière moi comme le bruit d’une respiration rauque...

«Je me retournai effrayée... Mon frère était debout sur le seuil...

«Oh!... alors je compris combien j’étais coupable!... Je sentis que de ces deux hommes, dont l’un était mon frère et l’autre mon amant, il y en avait un qui ne sortirait pas vivant du pavillon...

«Je voulais parler, dire quelque chose, me jeter entre eux... mais il me fut impossible de faire un mouvement, impossible de prononcer une parole... J’étais comme pétrifiée...

«Ils n’échangèrent d’ailleurs pas un mot.

«Mon frère décrocha deux épées à une panoplie, et il en jeta une aux pieds d’Arthur, en lui disant:

«—Je ne veux pas vous assassiner... défendez votre vie et sauvez-la si vous pouvez!...

«Et comme Arthur Gordon parlementait, et semblait chercher à gagner du temps au lieu de ramasser l’arme qui était à terre devant lui, mon frère le frappa de la sienne au visage, en criant:

«—Maintenant, te battras-tu, lâche!...

«Le reste dura moins qu’un éclair... Arthur se saisit de son épée, et se précipitant sur mon frère la lui enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine.

«Je vis cela... Je vis le sang jaillir sur les mains de mon amant. Je vis mon frère chanceler, battre l’air de ses bras et s’affaisser...

«Et moi-même, perdant connaissance, je tombai!...

A voir Mmed’Argelès debout, le buste penché en avant, les traits contractés, la pupille démesurément agrandie, on eût dit que, sa volonté déchirant les brumes du passé, elle percevait distinctement les scènes qu’elle retraçait...

Elle semblait, à vingt ans de distance, en endurer la souffrance et en épuiser l’horreur, et cela donnait à l’émotion de son récit une si poignante intensité, que M. Wilkie se sentait, non précisément touché, mais, ainsi qu’il l’avoua plus tard, «crânement empoigné».

Même il avait cessé de se dandiner gracieusement sur la malle où il s’était assis, et de battre avec ses jambes pendantes une sorte de cadence.

Mais Mmed’Argelès paraissait avoir oublié sa présence.

Elle essuya l’écume rougie de filets de sang qui montait à ses lèvres, et, de la même voix morne, elle reprit:

«—Quand je revins à moi, il faisait jour. J’étais étendue toute habillée sur un lit, dans une chambre, qui m’était inconnue.

«Arthur Gordon se tenait debout au chevet, épiant d’un œil inquiet tous mes mouvements...

«Il ne me laissa pas le temps de l’interroger...

«—Vous êtes ici chez moi, prononça-t-il... Votre frère est mort!...

«Dieu puissant!... je crus que j’allais mourir, moi-même, je l’espérai, je le souhaitai.

«Lui cependant, malgré mes sanglots, impitoyable, poursuivit:

«—C’est un horrible malheur dont je ne me consolerai de ma vie... Et pourtant, il l’a voulu, vous étiez témoin... Vous pouvez voir encore sur ma joue la balafre sanglante du coup de plat d’épée dont il m’a frappé... Je n’ai fait que me défendre... que nous défendre...

«J’ignorais, à cette époque, ce que sont les règles d’un duel loyal... J’ignorais que Arthur Gordon se jetant sur mon frère à l’improviste, avant qu’il ne fût en garde, l’avait véritablement assassiné...

«Lui comptait sur mon ignorance, pour le succès de la comédie sinistre qu’il jouait, car c’était une comédie...

«—Lorsque j’ai vu votre frère à terre, continua-t-il, éperdu de terreur, ne sachant ce que je faisais, je vous ai soulevée entre mes bras et apportée ici... Mais ne tremblez pas... Je ne saurais oublier que ce n’est pas de votre libre volonté que vous êtes chez moi... Une voiture est en bas, à vos ordres, qui va vous reconduire à l’hôtel de Chalusse chez vos parents... On trouvera une explication pour la catastrophe de cette nuit... La médisance ne peut pas mordre sur la réputation d’une fille de votre nom...

Il s’exprimait d’un ton glacé, de cet accent que doit avoir le condamné, dont le bourreau a pris possession et qui dicte ses volontés dernières...

«Je me sentais devenir folle...

«—Et vous, m’écriai-je, vous!... que deviendrez-vous!...

«Il hocha la tête, et avec une expression de tristesse farouche:

«—Moi!... répondit-il, qu’importe!... Je suis sans doute perdu... Tant mieux. Rien ne m’est plus, du moment où je dois vivre sans vous!...

«Ah!... il connaissait bien mon cœur, cet homme pour qui la séduction n’était qu’un moyen de fortune!... Il savait bien quelles cordes sa voix puissante faisait vibrer en moi!...

«Saisie de ce vertige qui est celui de la démence, aussi bien que de l’héroïsme, je me jetai sur lui, et l’étreignant entre mes bras:

«—Je serai donc perdue aussi!... m’écriai-je. Puisque la fatalité nous unit, rien ne nous séparera plus ici-bas que la mort... Je t’aime!... je suis complice du crime!... Que le sang de mon frère retombe sur nous deux!...

«Qui l’eût observé à ce moment eût assurément vu passer sur son visage le sourire d’une joie infernale...

«Cependant il se défendit...

«Il refusait avec une feinte énergie mon sacrifice... Il ne pouvait, jurait-il, enchaîner ma destinée à la sienne, hasardeuse et fatale, car il était maudit, il le savait bien, et ce dernier malheur, plus horrible que tous les autres, ne le prouvait que trop! Ne serait-ce pas nous préparer à moi de mortels regrets et à lui des remords éternels...

«Mais plus il me repoussait, plus je m’attachais à lui résolument, obstinément. Plus il me démontrait l’horreurdu sacrifice, plus je croyais qu’il était de mon honneur de le consommer...

«Si bien qu’à la fin il se rendit, c’est-à-dire qu’il parut se rendre, avec des transports de reconnaissance et d’amour qui devaient achever d’égarer ma raison.

—Eh bien! oui, j’accepte! s’écria-t-il. J’accepte, et devant Dieu qui nous voit, nous entend et nous juge, je jure que tout ce qu’un homme peut faire pour reconnaître le plus étonnant et le plus sublime dévouement, je le ferai.

«Et, se penchant vers moi, il me mit au front un baiser, le premier que j’aie reçu de lui...

«—Mais il faut fuir!... reprit-il vivement... j’ai mon bonheur à défendre, désormais, je ne veux pas qu’on nous atteigne et qu’on nous sépare... Il faut fuir, sans perdre une seconde, à l’instant même gagner mon pays, l’Amérique... Là nous serons libres... Soyez sûre qu’on nous cherche... Qui nous dit que déjà on n’est pas sur nos traces... Votre famille est toute-puissante, je ne suis rien, nous serions écrasés... On vous cacherait au fond de quelque couvent, et moi, on essaierait peut-être de me faire passer pour un voleur, pour un vil assassin.

«Je ne répondis qu’un mot:

«—Partons!...

«Ce qui arriverait, il ne l’avait que trop prévu.

«Une voiture, en effet, attendait à la porte, mais elle ne devait pas me conduire à l’hôtel de Chalusse..., et la preuve, c’est que ses malles et ses bagages y étaient chargés, et que le cocher, ayant reçu d’avance ses instructions, nous conduisit tout droit, et sans qu’on lui dît un mot, à la gare du chemin de fer du Havre.

«Ce n’est que bien des mois après que ces détails, se représentant nettement à mon esprit, m’éclairèrent... Je ne les remarquai pas sur le moment... Étais-je en état de les remarquer? J’étais frappée d’aveuglement... Avec la disposition de moi-même, mon libre arbitre m’échappait.

«Lorsque nous arrivâmes au chemin de fer, un train allait partir... Nous y prîmes place.

«Dieu a dit à la femme: «Pour suivre ton mari, tu abandonneras tout, patrie, maison paternelle, famille, amis...» Je m’efforçais de m’étourdir par de misérables sophismes, je me disais qu’il était mon mari celui que mon cœur, instinctivement, avait choisi entre tous, et qu’il était de mon devoir, de le suivre et de partager sa destinée... Et je fuyais, alors que cependant je croyais laisser un cadavre derrière moi, le cadavre de mon frère...»

Très-positivement M. Wilkie éprouvait une sorte de malaise indéfinissable, si extraordinaire qu’il en oubliait de soigner son attitude et qu’il ne pensait plus à M. de Coralth ni au marquis de Valorsay.

Même sur les derniers mots, il se dressa sur ses jambes, un peu étourdi, et dit:

«—Cristi!... Épatant!...

Mais déjà Mmed’Argelès continuait:

«—Telle fut la faute, immense, sans excuse, irréparable... Je vous ai tout dit, sincèrement, sans restrictions, sans allégations vaines... Écoutez ce que fut le châtiment...

«Dès le lendemain de notre arrivée au Havre, Arthur Cordon m’avoua que son embarras était extrême... Dansla précipitation de notre fuite, il n’avait pas eu le temps de rassembler les ressources qu’il possédait, me dit-il, à Paris; un banquier de la ville sur lequel il avait compté venait de lui faire défaut, et il n’avait pas assez d’argent pour payer notre traversée jusqu’à New-York.

«Cette détresse me confondit... Mon éducation, comme celle de toutes les jeunes filles de ma condition, avait été absurde... Je ne savais rien de la vie, de ses exigences, de ses misères, de ses difficultés étroites et implacables... Je n’ignorais pas qu’il y a des riches et des pauvres, qu’il faut de l’argent, et que ceux qui n’en ont pas ne reculent devant aucune bassesse pour s’en procurer... Mais tout cela était très-vague dans mon esprit, et je ne soupçonnais pas qu’une question de plus ou moins d’argent pût avoir une importance capitale.

«Aussi, n’allai-je pas au-devant de la requête dont cet aveu était la préface, et Arthur Gordon fut obligé de me demander, en termes brutalement positifs, si par hasard je n’aurais pas emporté quelques valeurs ou tout au moins des bijoux qu’on pourrait vendre...

«Je lui remis tout ce que j’avais sur moi, ma bourse, qui renfermait quelques louis, une bague et mon collier, où pendait une assez belle croix de brillants...

«C’était peu, et le dépit lui arracha une phrase atroce, qui m’effraya, mais dont je ne pénétrai que plus tard toute l’ignominie:

«—Une femme qui court à un rendez-vous d’amour, s’écria-t-il, devrait toujours se munir de tout ce qu’elle possède... On ne sait jamais ce qui peut arriver!...

«.....Le manque d’argent nous clouait au Havre, quand Arthur Gordon s’étant mis à battre la ville, rencontrasur le port un de ses anciens camarades, qui commandait un trois-mâts américain.

«Il lui exposa son embarras, et l’autre, qui devait mettre à la voile à la fin de la semaine, lui offrit charitablement notre passage gratuit.

«C’est ainsi que nous quittâmes la France.

«La traversée fut pour moi un long supplice... J’y fis mon premier apprentissage de la honte et du mépris.

«A l’offensante galanterie du capitaine, à la familiarité des seconds, aux regards ironiques des hommes de l’équipage dès que je paraissais sur le pont, je compris que ma position n’était un secret pour personne. Tous ces gens grossiers savaient que j’étais la maîtresse et non la femme de l’homme que j’appelais mon mari, et sans en avoir conscience peut-être, ils me le faisaient cruellement expier...

«Pour comble, la raison reprenait son empire, mes yeux peu à peu s’ouvraient à la lumière, et je commençais à pénétrer le caractère véritable du misérable à qui j’avais abandonné ma vie.

«Cependant il n’avait pas encore cessé complètement de se contraindre.

«Mais souvent, après le repas du soir, il restait à fumer et à boire avec son ami le capitaine, et lorsqu’il me rejoignait, échauffé par l’alcool, il se répandait en théories étranges et effrayantes qui me confondaient...

«Jusqu’à ce qu’une fois, ayant bu plus que de coutume, il oublia entièrement son rôle et se révéla...

«Il déplorait amèrement que notre «aventure» eût fini comme un mauvais mélodrame... Un roman d’amour si bien entamé, disait-il, si habilement «filé,» se dénouerdans le sang!... Quelle fatalité! Et quand ce malheur était-il arrivé? Juste au moment où il croyait toucher le but, tenir le succès et la récompense de ses peines...

«Quelques semaines encore, et évidemment il eût pris sur moi assez d’empire pour me décider à quitter furtivement la maison paternelle... Le lendemain, scandale énorme, pourparlers avec ma famille, transaction inévitable, et finalement mariage avec une très-grosse dot pour assoupir l’affaire...

«—Et je serais riche, répétait-il, très-riche, je roulerais carrosse sur le pavé de Paris, au lieu d’être ici, sur ce bateau maudit, à manger deux fois par jour de la morue salée... et par charité, encore!...

«Puis, la colère, dans son cerveau, se mêlant aux fumées de l’ivresse, il criait en blasphémant que j’avais cassé le cou à sa fortune, que je n’étais qu’une bête, ayant pris un amant, de n’avoir pas su le cacher... Il avait tout prévu excepté cela... Entre toutes les femmes, il en était une, la seule probablement, dénuée d’intelligence et de rouerie, et c’était à lui précisément qu’elle était échue... Il reconnaissait bien là sa déveine habituelle...

«Ah! il n’y avait plus à en douter, plus à s’abuser d’illusions vaines: la vérité éclatait, évidente comme le jour... Je n’avais jamais été aimée, pas une heure, pas une minute! Ces lettres qui m’enivraient, ces transports de passion qui m’avaient affolée s’adressaient aux millions de mon père...

«A d’autres jours, je voyais le front d’Arthur Gordon se rembrunir, et il me parlait avec une visible inquiétudede ce qu’il ferait en Amérique pour gagner sa vie et la mienne.

«—Seul, j’avais déjà bien de la peine à me tirer d’affaire, grondait-il. Que sera-ce, maintenant!... M’être embarrassé d’une femme sans le sou!... Quelle stupide folie!... Mais je ne pouvais agir autrement!... Il le fallait!...

«Pourquoi n’avait-il pas pu faire autrement? Voilà ce que je me fatiguais inutilement l’esprit à chercher... Lui-même ne devait pas tarder à me l’expliquer.

«En attendant, ses lugubres prévisions de misère ne se réalisèrent pas... Une surprise délicieuse l’attendait à New-York.

«Un de ses parents était mort, lui léguant cinquante mille dollars—deux cent cinquante mille francs—une fortune.

«J’espérais que ses honteuses doléances cesseraient... elles cessèrent, en effet, mais cet héritage devint le prétexte des récrimination les plus impérieuses.

«—Quelle ironie du sort!... répétait-il. Avec cela je trouverais facilement une fille de cent mille dollars, et je serais enfin riche!

«Après cela, je devais, certes, m’attendre à être abandonnée... Non. Dans le premier mois de notre arrivée, grâce aux facilités du pays, il m’épousa... Avait-il donc du moins le respect de sa parole? Je le crus. Hélas! ce mariage n’était qu’un calcul, comme tout le reste.

«Nous nous étions fixés à New-York, quand, un soir, je le vis rentrer très-pâle et tout effaré. Il tenait à la main un journal français.

«—Tenez, lisez... me dit-il en me le jetant.

«Je lus que mon frère n’avait pas été tué, qu’il se rétablissait et que son entière guérison était sûre...

«Et comme j’étais tombée à genoux, fondant en larmes, et remerciant Dieu qui me délivrait d’un horrible remords...

«—Ah oui! s’écria-t-il, je vous conseille de vous féliciter... Nous voici dans de beaux draps!...

«Très-positivement depuis ce moment je remarquai en lui une singulière agitation, et cette angoisse perpétuelle de l’homme qui se sent menacé d’un grand danger...

«Peu de jours après il me dit:

«—Cela ne peut durer!... Que nos malles soient prêtes demain... nous partons pour le Sud... Nous ne nous appelons plus Gordon... nous voyagerons sous le nom de Grant.

«Je ne l’interrogeai pas... Déjà il m’avait façonnée à son despotisme brutal, et j’étais habituée à obéir, sans une question, en tremblant, comme l’esclave sous le fouet...

«Mais durant les longues journées de notre voyage, le secret de cette fuite et de notre changement de nom lui échappa.

«—C’est une malédiction, me dit-il, votre frère, que Dieu le damne!... me fait chercher partout, il veut me tuer ou me livrer à la justice, je ne sais lequel, il prétend que je l’ai assassiné.

«Chose étrange!... Arthur Gordon, que je croyais la bravoure même, et que j’ai vu se jeter tête baissée dans les plus terribles périls, Arthur Gordon avait de mon frère une peur folle, inconcevable...

«Peut-être aussi redoutait-il la justice, sachant bien ce qu’était en réalité ce qu’il appelait un duel... Et même, c’était cette crainte qui l’avait déterminé à s’embarrasser de moi. Il s’était dit que s’il me laissait près du cadavre, je parlerais, et que sans le savoir je l’accuserais...

«C’est à Richemond que vous êtes né, Wilkie... Il y avait alors près d’un mois que je n’avais vu votre père... Il s’était lié avec plusieurs riches planteurs et passait ses nuits au jeu ou en orgies et ses journées à la chasse...

«Le malheur est qu’à ce train ses cinquante mille dollars ne pouvaient durer longtemps, et si grande que fût son habileté à corriger le hasard des cartes, un matin il me revint ruiné...

«Quinze jours après, il avait vendu notre mobilier, emprunté tout ce qu’il avait pu, et nous nous embarquâmes pour la France.

«A Paris seulement, il me fit connaître les raisons de cette détermination.

«Il avait appris la mort de mon père et de ma mère, et prétendait me contraindre à réclamer leur succession.

«Lui, à cause de mon frère, n’osait paraître...

«L’heure de ma vengeance sonnait enfin.

«Je m’étais fait ce serment, que jamais le misérable qui m’avait perdue ne jouirait de cette fortune, qui avait été le mobile de sa séduction infâme...

«Je m’étais juré que j’épuiserais l’agonie des plus épouvantables tortures, plutôt que de lui livrer un centime des millions de la maison de Chalusse.

«Et je me suis tenu parole.

«Lorsque je lui déclarai que j’étais décidée à ne pas faire valoir mes droits, il parut confondu. Que l’esclave tant humiliée, osât se révolter, cela passait son entendement... Mais quand il comprit que ma résolution était irrévocable, je crus que la colère l’étoufferait...

«N’être séparé de cette fortune immense, le rêve de sa vie, que par un mot de moi et ne pouvoir m’arracher ce mot, il y avait là, pour lui, de quoi devenir fou de rage.

«Alors commença entre nous une lutte qui devenait plus affreuse à mesure que les ressources qu’il avait apportées diminuaient. Mais c’est en vain qu’il eut recours aux plus mauvais traitements, en vain qu’il me frappa, qu’il me meurtrit, qu’il me traîna par les cheveux sanglante et inanimée... L’idée que j’étais vengée, que son supplice égalait le mien, centuplait mon courage et me rendait comme insensible à la douleur physique.

«Il se serait certainement lassé avant moi, quand une idée infernale lui vint.

«Il se dit que s’il n’avait pas eu raison de la femme, il aurait raison de la mère, et il me menaça de tourner ses fureurs contre vous, Wilkie.

«Pour vous sauver, car je le connaissais et je savais ce dont il était capable, je feignis de faiblir, et je lui demandai vingt-quatre heures de réflexion... Il me les accorda.

«Mais le lendemain, je le quittais pour toujours, et je m’enfuyais, vous emportant entre mes bras...»

De blême qu’il était d’abord, M. Wilkie, peu à peu devenait vert...

Un frisson taquin courait le long de sa maigre échine.

Et ce n’était ni pitié pour les souffrances de sa mère, ni honte de l’infamie de son père... Ce qui l’épouvantait, c’était encore et plus que jamais l’idée de voir accourir cet homme terrible à la curée des millions de Chalusse... Parviendrait-il à l’évincer, même avec le concours de M. de Coralth et du marquis de Valorsay?...

Mille questions se pressaient sur ses lèvres, car il eût été avide de détails.

Mais Mmed’Argelès précipitait son débit, comme si elle eût craint d’être trahie par ses forces avant la fin.

«—Me voici donc seule avec vous, Wilkie, reprit-elle, avec une centaine de francs pour toute ressource, au milieu de cet immense Paris...

«Mon premier soin fut de nous chercher un asile... Moyennant seize francs par mois, qu’on me fit payer d’avance, je trouvai rue du Faubourg-Saint-Martin, une chambre petite et misérable, sans air, presque sans jour, mais enfin un abri!...

«Je m’étais dit que je vivrais et que je vous ferais vivre de mon travail, Wilkie... J’étais très-adroite pour tous les ouvrages de femme, j’étais bonne musicienne, je pensais que je gagnerais facilement les quatre ou cinq francs par jour que je jugeais strictement nécessaires à notre existence...

«Je ne reconnus que trop tôt de quelles chimères je m’étais bercée.

«Avant de donner des leçons de musique, il faut des élèves... Où en découvrir? Je n’avais pas de relations, et même je tremblais de me montrer dans les rues, persuadéeque votre père nous cherchait avec une dévorante activité.

«Je me rabattis donc sur les travaux d’aiguille, et timidement je me présentai dans plusieurs magasins...

«Hélas! ils ne peuvent savoir ce que c’est que d’aller de porte en porte solliciter de l’ouvrage, ceux qui n’ont pas subi cette douloureuse épreuve... Demander l’aumône ne serait guère plus humiliant... On me riait au nez et on me répondait, quand on daignait me répondre, que «les affaires n’allaient pas, et qu’il n’y avait rien pour le moment...»

«Mon inexpérience évidente et ma gaucherie me valaient ces refus, et plus encore ma toilette, car j’avais encore l’extérieur d’une femme riche... Qui sait pour qui on me prenait...

«Mais votre pensée me soutenait, Wilkie, et rien ne me rebutait...

«C’est ainsi que j’obtins quelques bandes de mousseline à broder et des fonds de tapisserie à remplir... Tâche ingrate, surtout pour moi qui n’avais pas cette habileté de main des ouvrières exercées à faire vite plutôt que bien...

«En me levant avec le jour et en veillant bien tard, c’est à peine si je réussissais à gagner une vingtaine de sous...

«Et encore, ce chétif et insuffisant salaire ne tarda pas à me manquer...

«L’hiver était venu, et le froid... Un matin, je changeai ma dernière pièce de cinq francs... elle nous dura une semaine. Puis, je me défis successivement de tout ce qui ne m’était pas strictement indispensable, jusqu’àrester avec ma misérable robe toute reprisée et un seul jupon...

«Puis il n’y eut plus rien, rien...

«Et enfin, un soir vint, où la propriétaire de notre misérable taudis, que je ne pouvais plus payer, nous mit dehors...

«C’était le dernier coup... Je m’éloignai chancelante, me tenant aux murs, n’ayant pas la force de vous porter... Une pluie fine tombait, qui nous glaçait jusqu’aux os... Vous pleuriez...

«Et toute la nuit, et toute la journée du lendemain, sans but, sans espoir, nous errâmes... Il n’y avait plus qu’à mourir ou à retourner près de votre père... J’aimais mieux mourir...

«Vers le soir, l’instinct m’avait ramenée près de la Seine, et épuisée de lassitude et de besoin, je m’étais assise sur un des bancs du Pont-Neuf, vous tenant sur mes genoux.

«Je regardais tourbillonner la rivière, et irrésistiblement l’eau noire m’attirait...

«Seule, je n’eusse pas délibéré une seconde, mais à cause de vous, Wilkie, j’hésitais...»

Ému à la seule pensée du danger qu’il avait couru, M. Wilkie frissonna.

—Brrr! grommela-t-il, vous avez diablement bien fait d’hésiter.

Elle ne l’entendit pas.

«—Il fallait pourtant en finir, continua-t-elle, et je me dressais péniblement contre le parapet, quand une grosse voix près de nous dit:

«—Que faites-vous là?...

«Je me retournai, croyant que c’était un sergent de ville qui me parlait... Je me trompais... A la lueur du gaz, j’aperçus un homme d’une trentaine d’années, à la physionomie rude et franche.

«Pourquoi cet inconnu m’inspira-t-il soudain une confiance illimitée?... je ne sais. Peut-être était-ce l’horreur de la mort, qui sans que j’en eusse conscience, me poussait à me raccrocher en quelque sorte à sa pitié...

«Quoi qu’il en soit, je lui racontai tout... En changeant les noms toutefois, et en dénaturant les détails.

«Il était assis près de moi, sur le banc, et je pus voir, tandis que je parlais d’une voix expirante, de grosses larmes rouler le long de ses joues...

«—Oui, c’est ainsi, murmura-t-il, c’est bien ainsi... Aimer, c’est courir au-devant du martyre... C’est se livrer désarmé à toutes les perfidies et à toutes les trahisons... C’est tendre son cœur aux poignards...

«L’homme qui s’exprimait ainsi était le baron Trigault...

«Il ne me laissa pas terminer.

«—Assez!... s’écria-t-il tout à coup, suivez-moi!...

«Un fiacre passait, il nous y fit monter, et une heure après, nous étions dans une chambre bien chaude, près d’un bon feu, devant une table abondamment servie. Et le lendemain, nous nous installions dans un confortable appartement...

«Hélas!... pourquoi le baron ne sut-il pas être généreux jusqu’au bout!...

«Vous étiez sauvé, Wilkie... Mais à quel prix!...»

Elle s’interrompit un moment, plus rouge que le feu;puis bientôt, maîtrisant son trouble, d’un accent bref, elle reprit:

«—Mais entre le baron et moi, une cause de dissentiment existait: vous, Wilkie... Je prétendais vous élever comme un fils de famille, lui voulait pour vous l’éducation forte et rude de l’homme qui a tout à conquérir, sa position, sa fortune et jusqu’à son nom... Ah! il avait raison mille fois, l’événement ne l’a que trop prouvé, mais l’amour maternel m’aveuglait, et à la suite d’une discussion amère, il s’éloigna en déclarant que je ne le reverrais pas tant que je ne serais pas plus raisonnable...

«Il espérait ainsi faire fléchir ma volonté. C’était mal connaître l’obstination fatale des Chalusse...

«Je me demandais comment vous créer l’existence que je rêvais, quand deux des amis du baron se présentèrent chez moi avec les propositions que voici:

«Frappés des énormes bénéfices que réalisent les tripots clandestins, ils avaient conçu l’idée d’ouvrir au grand jour une véritable maison de jeu, où seraient admis tous les joueurs de Paris et de l’étranger, à la seule condition d’avoir les apparences d’une éducation libérale et beaucoup d’argent.

«Moyennant certaines précautions, et en établissant ce tripot dans le salon d’une femme à la mode, ils jugeaient l’idée pratique, et venaient me proposer d’être la femme dont ils avaient besoin, leur associée, leur gérante...

«Sans trop savoir, à quoi je m’engageais, j’acceptai, décidée surtout par la situation de ces deux hommes, par la considération dont ils jouissaient, par le grand nom qu’ils portaient...

«Et la même semaine, cet hôtel fut loué, agencé, meublé, et j’y fus installée sous le nom de Lia d’Argelès.

«Mais ce n’était pas tout... Restait à me créer une de ces réputations scandaleuses qui fixent l’attention... Cela fut fait, grâce à mes commanditaires, grâce à la complicité innocente de leurs amis et de quelques journalistes...

«Pour moi, je me prêtai de mon mieux à l’horrible comédie qui devait attacher à ce nom de Lia d’Argelès un éclat infamant... J’eus des équipages, des toilettes extravagantes, je m’affichai dans les théâtres... que sais-je?

«Comme toujours quand on violente sa conscience, j’appelais à mon aide les plus absurdes sophismes... J’essayais de me prouver que l’apparence n’est rien, que la réalité est tout, et que peu importait que mon renom fût celui d’une courtisane, puisque la renommée mentait et que ma vie était chaste...

«Quand le baron accourut et essaya de m’arracher à l’abîme où je me précipitais, il était trop tard... J’avais compris les avantages de «l’idée», et pour vous je devenais avide d’argent jusqu’à la folie...

«L’an dernier, mon salon de jeu a rapporté plus de cent cinquante mille francs, et j’en ai eu pour ma part, trente-cinq que vous avez dissipés.

«Maintenant, vous voyez ce que je suis... Mes associés, eux, à qui j’ai gardé fidèlement le secret que je leur avais juré, se promènent le front haut, parlent fièrement de leur honneur, et en effet, sont honorés de tous.

«Telle est la vérité... Je ne désire point qu’elle soitconnue... Je la dirais, d’ailleurs, qu’on ne me croirait pas, sans doute... Mais vous êtes mon fils, je vous la devais!...»

En tout autre temps, en effet, l’histoire de Mmed’Argelès eût pu paraître absolument invraisemblable...

Mais notre époque en a vu bien d’autres!...

Deux hommes, deux privilégiés de la «haute vie,» entourés, selon la formule banale, de la considération publique, s’associant pour ouvrir un tripot à la barbe de la police, et battant monnaie de l’ignominie mensongère d’une pauvre femme... Bagatelle!...

Il est juste de dire que Mmed’Argelès, laissant enfin éclater l’étonnante vérité, avait trouvé de ces accents que le mensonge ne saurait feindre.

Malheureuse!... Elle affectait une froideur glaciale, et cependant, tout au fond d’elle-même, peut-être espérait-elle, en révélant son sacrifice et son long martyre, arracher à son fils une explosion de reconnaissance et de tendresse qui eût payé bien des tortures.

Illusions stériles! On eût plus aisément fait jaillir une source d’un rocher qu’une larme émue des yeux de M. Wilkie.

De ce récit, il ne vit que la bizarrerie, et ce qui le frappa surtout, ce fut l’impudente conception des commanditaires de Mmed’Argelès...

—Pas bête, l’idée!... ricana-t-il, pas bête du tout!

Et tout brûlant d’une intelligente curiosité:

—Je donnerais bien un louis du nom de ces deux messieurs... Vrai, vous devriez me le dire!... Voilà une nouvelle à la main qui aurait du succès!...

Tout autre que l’intéressant jeune homme eût étéécrasé du regard que lui jeta sa mère, regard où la plus affreuse souffrance le disputait au plus profond mépris...

—Je pense que vous devenez fou!... prononça-t-elle.

Et comme il se redressait, stupéfait et mécontent qu’on osât douter de la plénitude de son bon sens:

—Terminons!... ajouta-t-elle d’un ton brusque.

Elle passa vivement dans la chambre voisine, et, quand elle reparut l’instant d’après, elle tenait à la main un rouleau de papiers.

—Voici, reprit-elle, mon contrat de mariage, votre extrait de naissance et la copie de ma renonciation,—renonciation parfaitement valable, puisque le tribunal, à défaut de mon mari absent, l’a autorisée...—Toutes ces pièces, je suis prête à vous les remettre, mais à une condition...

Ce seul mot tomba comme une douche d’eau froide sur la joie de M. Wilkie.

—Voyons la condition, demanda-t-il d’un air inquiet.

—C’est que vous me signerez l’acte que voici, préparé par mon notaire, acte par lequel vous vous engagez à me donner deux millions à prendre sur la succession du comte de Chalusse.

Deux millions! L’énormité de la somme consterna M. Wilkie.

C’est qu’il n’oubliait pas qu’il aurait, en outre, à compter à M. le vicomte de Coralth la prime considérable qu’il lui avait promise... par écrit.

—Il ne me restera plus rien, fit-il piteusement, ce n’était pas la peine...

D’un geste dédaigneux, Mmed’Argelès l’interrompit.

—Remettez-vous, dit-elle, vous serez effroyablement riche... Tous ceux qui ont évalué les biens de la maison de Chalusse, sont restés fort au-dessous de la vérité... Lorsque j’étais jeune fille, j’ai souvent entendu mon père dire qu’il possédait plus de huit cent mille livres de rentes... Mon frère a hérité de tout, et je jurerais qu’il n’a jamais dépensé seulement la moitié de son revenu...

Non, jamais les nerfs de M. Wilkie n’avaient été soumis à une épreuve si rude...

Il chancela, ébloui... Il crut voir, en un seul monceau et en pièces d’or, le capital de cette fortune colossale, plus de seize millions et il puisait à même...

—Oh!... bégaya-t-il, oh!...

C’est tout ce qu’il put prononcer.

—Seulement, poursuivit Mmed’Argelès, je dois vous prévenir contre une déception plus que probable... Mon frère, résolu obstinément à me priver même de ma part légitime, a dû, par tous les moyens imaginables, dénaturer sa fortune... Peut-être vous faudra-t-il beaucoup de temps et de peines pour la ressaisir... Je connais, il est vrai, un homme qui ayant eu, paraît-il, la confiance du comte de Chalusse, pourrait vous aider dans cette tâche...

—Et cet homme s’appelle?

—Isidore Fortunat... J’ai mis sa carte de côté à votre intention. La voici.

Fort soigneusement, M. Wilkie serra la carte que sa mère lui tendait, puis d’un ton dégagé:

—Cela, étant, déclara-t-il, je consens à signer... Mais il ne faudra plus me la faire à l’austérité... Deux millionsà cinq donnent de quoi se procurer des douceurs.

Mmed’Argelès ne daigna pas relever cette délicate ironie.

—Je puis vous dire d’avance l’emploi de cette somme, dit-elle.

—Ah!...

—Je destine l’un de ces millions à doter une jeune fille qui eût été l’unique héritière du comte de Chalusse s’il n’eût été enlevé par une mort aussi imprévue et si soudaine...

—Et l’autre?...

—L’autre... je me propose de le placer de façon à vous constituer une rente inaliénable, pour que vous ayez du pain, quand vous aurez mangé et fait manger à tous ceux qui encenseront votre vanité, jusqu’au dernier sou de l’héritage des Chalusse...

Cette prophétique précaution ne pouvait manquer de choquer vivement l’intelligent jeune homme.

—Me prenez-vous donc pour un sot!... s’écria-t-il. Ah! mais non!... J’ai l’air bon garçon, comme cela, mais je suis très-roué, au fond... Je cache mon jeu.

—Signez!... interrompit froidement Mmed’Argelès.

Mais il tenait à prouver qu’il n’était pas un étourdi facile à tromper, et ce n’est qu’après avoir lu et relu l’engagement rédigé par le notaire, qu’il consentit à mettre son nom au bas.

Quand cela fut fait, quand il eut enfin dans sa poche les pièces qui lui assuraient la succession tant convoitée:

—Maintenant, reprit Mmed’Argelès, j’ai une prière à vous adresser... Il se peut que votre père se présentepour vous disputer cette fortune, ou plutôt, il se présentera... Évitez, je vous en conjure, l’éclat d’un procès qui ébruiterait encore la honte déjà trop divulguée de votre mère, et du nom, jusqu’ici sans tache des Chalusse... Transigez. Vous allez être assez riche pour qu’il vous soit facile d’étancher les plus dévorantes convoitises sans vous appauvrir.

M. Wilkie se taisait, comme s’il eût délibéré sur la conduite à tenir.

—Si mon père est raisonnable, décida-t-il enfin, je le serai... Je choisirai pour arbitre entre nous deux, un de mes amis, un homme carré, comme moi, le marquis de Valorsay.

—Mon Dieu!... vous le connaissez!...

—C’est-à-dire, qu’il est un de mes intimes, cet excellent bon!...

Mmed’Argelès était devenue très-pâle.

—Malheureux!... s’écria-t-elle, vous ne savez donc pas ce que c’est que le marquis, vous ne savez donc pas...

Elle s’arrêta court... Encore un mot, et elle livrait le secret des projets de Pascal Férailleur, dont elle avait été informée par le baron Trigault... Avait-elle ce droit, même pour mettre son fils en garde contre un homme qu’elle jugeait le plus dangereux des scélérats?... Assurément non.

—Eh bien?... insista M. Wilkie surpris.

Déjà Mmed’Argelès avait repris son sang-froid.

—Je voulais simplement, répondit-elle, vous engager à vous défier un peu du marquis de Valorsay... Sa position est admirable, mais la vôtre va être plus brillanteencore... Il est sur son déclin et vous débutez... Tout ce qu’il regrette, vous l’espérez... Peut-être va-t-il vous jalouser secrètement et essayer de vous pousser à quelque fausse démarche...

—Lui!... Ah! vous ne le connaissez guère, ce cher ami...

—Enfin, vous voilà prévenu...

M. Wilkie avait pris son chapeau, mais au moment de sortir l’embarras le clouait sur place; il comprenait confusément qu’il ne pouvait quitter sa mère ainsi.

—J’espère, commença-t-il, que j’aurai bientôt de bonnes nouvelles à vous apporter...

—Avant ce soir j’aurai quitté cet hôtel.

—Naturellement... mais, vous, allez me, donner votre nouvelle adresse...

—Non...

—Comment, non!...

Elle hocha tristement la tête, et d’une voix à peine distincte:

—Nous ne nous reverrons plus, prononça-t-elle.

—Allons donc!... Et les deux millions que j’ai à vous verser!

—M. Patterson vous les réclamera... Quant à moi, dites-vous que je suis morte... Vous avez brisé le seul lien qui m’attachait à la vie, en me prouvant l’inutilité du plus horrible des sacrifices... Mais je suis mère, je vous pardonne...

Et comme il ne bougeait toujours pas, comme elle sentait que ses forces allaient la trahir, elle sortit ou plutôt se traîna dehors, en murmurant:

—Adieu!...

Stupide d’étonnement, M. Wilkie restait debout, les bras pendants, au milieu du salon...

—Permettez!... balbutiait-il, permettez. Je demande à m’expliquer...

Rien! Mmed’Argelès ne détourna point la tête, la porte se referma et il demeura seul.

Si «fort» qu’on soit, on n’est jamais complet: il se sentait bouleversé intérieurement, et «tout chose» comme jamais auparavant...

Non que, se jugeant tout à coup, il se repentit, il en était incapable, mais parce qu’il est des heures où la conscience engourdie s’agite, où les instincts dévoyés reprennent leurs droits...

Même, s’il eût suivi son inspiration, il se fût précipité après sa mère, prêt à tomber à ses genoux.

La réflexion, l’idée du vicomte de Coralth et du marquis de Valorsay arrêtèrent ce premier mouvement, le bon.

—Ils me «blagueraient,» pensa-t-il... Tant pis!... C’est elle qui le veut!...

Et retroussant fièrement sa moustache, il sortit la tête haute, poursuivi jusqu’au seuil de l’hôtel d’Argelès par les murmures des domestiques, bien près de se changer en huées.

Mais que lui importait! l’opinion des subalternes ne montait pas jusqu’à lui... Il n’avait pas fait cent pas dans la rue que son émotion s’était dissipée, et qu’il ne songeait plus qu’aux moyens de distraire son impatience jusqu’à l’heure qui lui avait été fixée par M. de Valorsay.

Il n’avait pas déjeuné, mais son estomac, ainsi qu’il se l’avouait, n’était pas à la hauteur, et il lui eût été impossible d’avaler une bouchée... Ne voulant pas rentrer chez lui, il se mit en quête d’un de ses anciens amis, avec l’intention généreuse de les écraser de ses grandeurs nouvelles. N’en trouvant pas, et comme il fallait à toute force une issue à la vanité qui l’étouffait, il entra chez un graveur, qu’il étourdit de son importance, et se commanda des cartes de visite:W. de Gordon-Chalusse, avec une couronne de comte dans un des angles...

Avec tout cela, le temps passait si bien qu’il arriva un peu en retard au rendez-vous de ce «cher marquis.»

Il le retrouva comme il l’avait quitté, dans son fumoir, causant avec le vicomte de Coralth...

M. de Valorsay était sorti, cependant... Mais il ne lui avait pas fallu plus d’une heure pour mettre en mouvementtoutes ses batteries, dressées et prêtes à jouer depuis la veille...

—Victoire!... s’écria dès le seuil M. Wilkie. Ça été dur, mais je me suis montré... J’hérite, je tiens les millions!...

Et sans laisser à ses «excellents bons» le temps de le féliciter, il se mit à raconter son entrevue avec Mmed’Argelès, outrant l’odieux de sa conduite, s’attribuant toutes sortes de propos «très-raides» qu’il n’avait point tenus, posant de son mieux enfin pour l’homme de bronze, et tout d’un bloc, ainsi qu’il disait.

—Décidément vous êtes plus fort que je ne croyais, opina gravement M. de Valorsay quand il eut terminé.

—Hein... n’est-ce pas?...

—Positivement... Et de plus, vous avez toutes les chances. Que votre histoire s’ébruite, et elle s’ébruitera, et vous voilà lancé... Voyez-vous la stupeur de Paris, apprenant que Lia d’Argelès était une honnête femme se dévouant pour son fils, une martyre dont la réputation scandaleuse n’était que l’enseigne mensongère d’un tripot commandité par des hommes du monde... Les journaux en ont pour un mois à s’ébahir de cette aventure étrange... Sur qui rejaillira tout ce bruit? Sur vous, cher monsieur, et vos millions brochant sur le tout, vous voilà le lion de l’hiver...

M. Wilkie ne se sentait pas de joie, et d’un ton de fausse modestie:

—De grâce, cher marquis, bégayait-il, ménagez-moi!... vous me comblez... parole d’honneur!... vous me comblez...

Mais M. de Valorsay ne se déridait point.

—De mon côté, reprit-il, je suis allé, ainsi que je vous l’avais promis, aux informations. Je le regrette presque; tout ce que j’ai découvert est... singulier.

—Bah!...

—Je le disais encore à Coralth, quand vous êtes entré.... C’est à ce point qu’il me serait pénible de me trouver mêlé à cette affaire... Aussi, ai-je donné rendez-vous ici aux gens de qui je tiens mes renseignements... Vous allez les entendre et ensuite vous déciderez...

Il sonna sur ses mots, et un domestique étant accouru:

—Faites entrer M. Casimir, commanda-t-il.

Le domestique se retira pour exécuter l’ordre, et le marquis poursuivit:

—Casimir était le valet de chambre du comte de Chalusse... C’est un brave garçon, probe, intelligent, très-entendu, tel qu’il vous en faut un. Je ne vous cacherai pas que l’espoir d’entrer à votre service a beaucoup contribué à lui délier la langue.

Il s’arrêta.

M. Casimir entrait la bouche en cœur, l’échine en cerceau, ministériellement vêtu de noir, le cou serré dans un carcan de mousseline blanche.

—Mon brave, lui dit M. de Valorsay en lui montrant M. Wilkie, monsieur est l’unique héritier de votre ancien maître... Une preuve de dévouement peut le déterminer à vous garder près de lui... C’est lui qu’intéresse ce que vous m’avez dit; voyez s’il vous convient de le lui répéter...

Très-préoccupé de trouver une bonne place, M. Casimir s’était adresser à M. de Valorsay, il avait beaucoup causé,et le marquis avait eu l’idée d’en faire, sans qu’il l’en doutât, le complice de ses desseins...

—Je ne renie jamais mes paroles, prononça-t-il, et puisque Monsieur est l’héritier, je lui dirai qu’on a détourné des sommes immenses de la succession de défunt M. le comte de Chalusse...

M. Wilkie bondit sur sa chaise.

—Des sommes immenses!... fit-il. Est-ce possible!...

—Dame!... que monsieur soit juge... Le matin de sa mort, M. le comte avait dans son secrétaire plus de deux millions en billets de banque et en valeurs au porteur... Et, quand la justice est venue pour l’inventaire, on n’a plus rien retrouvé... Même, nous autres, les gens de la maison, nous étions dans une colère terrible, craignant d’être inquiétés...

Ah!... si M. Wilkie eût été seul... Mais là, sous l’œil du marquis et de M. de Coralth, pouvait-il ne pas garder un maintien stoïque... Il y réussit presque, et d’une voix qui n’était pas trop altérée:

—Je la trouve mauvaise... fit-il. Deux millions, c’est un joli banco!... Et dites-moi, mon ami, connaît-on le voleur?...

Le regard trouble du valet de chambre trahit l’inquiétude de sa conscience... Mais il s’était trop avancé pour reculer.

—Je ne voudrais pas accuser un innocent, répondit-il, cependant il y a une personne qui a eu toute la journée entre les mains la clef du secrétaire... Même sans moi les gens de l’hôtel lui auraient fait un mauvais parti...

—Et qui est cette personne?...

—MlleMarguerite...

—Connais pas!...

—C’est une jeune demoiselle qui est, à ce que disent d’aucuns, la fille naturelle de M. le comte... Elle faisait la pluie et le beau temps à l’hôtel...

—Qu’est-elle devenue?...

—Elle s’est retirée chez un ami du défunt, monsieur le «général» de Fondège... Même, elle n’a jamais voulu emporter ses bijoux et ses diamants, ce qui a paru louche, car il y en avait pour plus de cent mille écus. Et même, les Bourigeau me disaient: «Ça, M. Casimir, ce n’est pas naturel...» Les Bourigeau, c’est les concierges de l’hôtel, de braves gens. Monsieur n’en trouverait pas de pareils.

Malheureusement, la réclame qu’en bon camarade il allait faire à ses amis les portiers fut interrompue par un valet de pied, qui, après avoir respectueusement gratté à la porte, entra et dit:

—M. le docteur est là qui désirerait parler à M. le marquis.

—Bien, fit M. de Valorsay; priez-le d’attendre. Quand je sonnerai, vous l’introduirez...

Et s’adressant à M. Casimir:

—Vous pouvez vous retirer, ajouta-t-il, mais ne quittez pas l’hôtel. Monsieur vous fera connaître ses intentions...

Le digne valet de chambre sortit à reculons, et dès qu’il fut dehors:

—Voilà une histoire!... s’écria M. Wilkie... Un vol de deux millions!...

Le marquis branla tristement la tête, et d’un ton grave:

—Ce n’est rien, cela, prononça-t-il. Je soupçonne quelque chose de bien autrement terrible...

—Quoi donc!... Parole sacrée vous m’effrayez...

—Attendez!... Je me trompe peut-être, il se peut que le docteur se soit trompé... Enfin vous allez l’entendre...

Et sans plus écouter M. Wilkie, il tira le cordon de la sonnette, et l’instant d’après le domestique annonça:

—M. le docteur Jodon!...

C’était bien ce même médecin qui, devant le lit de mort du comte de Chalusse, avait obsédé MlleMarguerite de ses empressements intéressés et de l’impudence de ses questions...

C’était toujours l’ambitieux déçu, au sourire pâle errant sur ses lèvres plates, dévoré de convoitises et prêt à tout pour les assouvir, l’homme selon son siècle, enfin, ayant tout sacrifié aux apparences où il espérait prendre les autres, et crevant de faim et de rage au milieu du clinquant de son faux luxe.

M. Casimir n’était qu’un complice inconscient... Lui, savait ce qu’il faisait.

Mis en rapport par MmeLéon avec le marquis de Valorsay, il l’avait tout d’abord pénétré... Dignes de s’entendre, ils s’étaient entendus... Pas un mot précis n’avait été prononcé entre eux, ils étaient trop forts l’un et l’autre pour qu’il en fût besoin, et cependant un pacte avait été conclu, chacun s’engageant tacitement à servir l’autre selon ses moyens...

Dès que parut le médecin, M. de Valorsay se leva pour lui serrer la main, et après lui avoir avancé un fauteuil:

—Je ne vous cacherai pas, docteur, dit-il, que j’aipréparé monsieur—il désignait M. Wilkie—à vos terribles confidences...

Sous l’attitude roide du docteur, un observateur eût constaté cette trépidation intérieure qui précède une mauvaise action froidement conçue et résolue.

—En vérité, commença-t-il,—cherchant péniblement ses phrases,—au moment de parler, j’hésite presque... Notre profession a des exigences pénibles... Peut-être est-il bien tard... S’il s’était trouvé à l’hôtel de Chalusse un parent du comte, ou seulement un héritier, j’aurais certainement provoqué une autopsie... Tandis que maintenant...

A ce mot d’autopsie, M. Wilkie s’était mis à rouler des yeux effarés...

Il ouvrit la bouche pour interrompre, mais déjà le médecin poursuivait:

—Je n’ai d’ailleurs que des soupçons... basés, il est vrai, sur des circonstances inquiétantes et anormales... Je suis homme, c’est-à-dire, sujet à l’erreur... En l’état actuel de la science, affirmer serait une impardonnable témérité...

—Affirmer quoi? interrompit M. Wilkie.

Le docteur ne parut pas l’entendre, et toujours du même ton dogmatique:

—En apparence, continua-t-il, le comte est mort d’une attaque d’apoplexie... Mais certaines substances toxiques produisent des symptômes analogues et même identiques, très-capables d’abuser l’expérience la plus éclairée... La persistance de l’intelligence de M. de Chalusse, la rigidité musculaire alternant avec un relâchement complet, la dilatation des pupilles et plus que tout l’intensité deses dernières convulsions m’ont amené à me demander si une main criminelle n’avait pas hâté sa fin...

Plus blanc que sa chemise, et tremblant comme la feuille, M. Wilkie se dressa.

—J’avais donc bien compris!... s’écria-t-il. Le comte est mort assassiné, empoisonné!...

Mais le médecin aussitôt protesta.

—Oh!... pas si vite!... fit-il. Ne changez pas mes conjectures en affirmation... Pourtant, je ne dois pas vous taire les circonstances qui ont éveillé mes soupçons... Dans la matinée du jour où il a été frappé, M. de Chalusse a bu environ deux cuillerées du contenu d’une fiole qu’on n’a pu ou qu’on n’a pas voulu me représenter. Que contenait cette fiole?... On me répond: «Un remède contre l’apoplexie.» Je ne dis pas absolument non, mais prouvez... Quant au mobile qui aurait déterminé le crime, il saute aux yeux... Le secrétaire renfermait deux millions, et ils ont disparu... Montrez-moi la fiole, retrouvez l’argent, et j’avouerai que j’ai tort... Jusque-là je douterai...

Ce n’était pas un médecin qui parlait, c’était un juge d’instruction, et sa menaçante déduction s’enfonçait comme un coin dans la cervelle de M. Wilkie.

—Qui donc, demanda-t-il, aurait commis le crime?

—La personne qui seule pouvait en profiter, puisque seule elle connaissait l’existence des valeurs et que seule elle avait à sa disposition la clef du meuble où elles étaient enfermées...

—Et... cette personne?...

—Est une fille naturelle du comte, qui vivait chez lui, MlleMarguerite.

M. Wilkie retomba sur sa chaise, écrasé.

Entre la «déposition» du docteur et le témoignage de M. Casimir, les coïncidences étaient trop grossières pour lui échapper. Le doute ne lui semblait pas possible.

—Ah! je passerais bien la main... balbutia-t-il. Quelle déveine!... Ces choses-là n’arrivent qu’à moi! Que faire?...


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