D’où MmeFérailleur tenait-elle ces détails? Voilà ce que se demandait Pascal sans trouver une réponse seulement admissible.
—Je ne te comprends pas, mère, balbutia-t-il.
Elle le regarda dans les yeux, et plus doucement:
—Il est donc vrai, interrogea-t-elle, que tu ne sais rien du passé de MlleMarguerite, qu’elle ne t’en a rien dit?
—Je sais qu’elle a été très-malheureuse.
—Jamais elle ne t’a parlé du temps où elle était apprentie...
—Je lui ai entendu dire qu’elle avait travaillé de ses mains pour vivre...
—Eh bien! moi, je suis mieux instruite.
La stupeur de Pascal devenait presque de l’effroi.
—Toi! ma mère, fit-il, toi!...
—Oui, moi... Je reviens de l’hospice où elle a été recueillie et élevée, et j’y ai parlé à deux religieuses qui se souviennent encore d’elle... Il n’y a pas une heure que j’ai quitté ses anciens maîtres d’apprentissage...
Debout, en face de sa mère, la main convulsivement crispée au dossier de la chaise sur laquelle il s’appuyait, Pascal semblait se roidir à l’avance contre la douleur de quelque coup terrible...
Le passé avec ses émotions poignantes s’effaçait... Toutes ses facultés exaltées jusqu’au délire s’absorbaient dans l’angoisse présente...
Sa vie n’était-elle pas en jeu!... Selon ce qu’allait dire MmeFérailleur, il serait sauvé ou condamné sans appel, sans recours en grâce, sans espoir...
—Voilà pourquoi tu es sortie, mère?... balbutia-t-il.
—Oui.
—Sans me prévenir...
—Était-ce donc utile?... Quoi! tu aimes une jeune fille, toi, mon fils, tu lui as juré à mon insu qu’elle serait ta femme, et tu trouves surprenant que je fasse tout au monde pour savoir qui elle est et si elle n’est pas indigne de nous... C’est le contraire qui serait étrange...
—L’idée de ces démarches t’est venue si subitement!...
D’un mouvement imperceptible, MmeFérailleur haussait les épaules, comme si elle se fût étonnée d’avoir à répondre à des objections puériles.
—Ne te rappelles-tu donc plus, prononça-t-elle, les flétrissantes allusions de la mégère qui nous sert, de la Vantrasson?...
—Mon Dieu!...
—De même que toi, j’avais pénétré ses odieuses insinuations, et pour m’être efforcée de te rassurer, je n’en étais pas moins bouleversée... C’est pourquoi, dès que tu as été parti, j’ai interrogé ou plutôt j’ai laissé parler cette mauvaise femme, et j’ai appris que MlleMarguerite a été apprentie chez un beau-frère de son mari, un nommé Greloux, qui était relieur autrefois, rue Saint-Denis, et qui maintenant vit de ses rentes... C’est chez ce relieur que Vantrasson a connu MlleMarguerite, et sa surprise en la revoyant à l’hôtel de Chalusse a été immense...
Pascal ne respirait plus; il lui semblait que le battement de ses artères s’arrêtait...
—Avec un peu d’adresse, continuait MmeFérailleur, j’ai obtenu de la Vantrasson l’adresse des Greloux, j’ai envoyé chercher un fiacre et je m’y suis fait conduire...
—Et tu les as vus...
—Grâce à un mensonge que je ne me reproche pas trop, j’ai pénétré près d’eux et j’y suis restée une heure.
Ce qui épouvantait Pascal, c’était le ton glacé de sa mère. Sa lenteur le torturait, et cependant il n’osait la presser...
—Ces Greloux, poursuivit-elle, m’ont semblé ce qu’on est convenu d’appeler d’assez braves gens, incapables je le crois d’une action que punit le code, et très-fiers de leurs sept mille livres de rente... Il se peut qu’ils aient été attachés à MlleMarguerite, ce qui est sûr c’est que dès que j’ai eu prononcé son nom ils se sont répandus en protestations d’affection... Le mari, particulièrement, m’a paru garder d’elle un souvenir ressemblant à de la reconnaissance...
—Ah!... tu vois, mère, tu vois!...
—Quant à la femme, on eût dit qu’elle regrettait surtout la meilleure apprentie, la plus honnête fille, et la plus robuste travailleuse qu’elle eût rencontrée en sa vie... Et même, d’après ses récits, j’affirmerais qu’elle n’était pas sans abuser de la pauvre enfant, et qu’elle en faisait sa servante autant que son ouvrière...
Des larmes brillaient dans les yeux de Pascal, mais il respirait.
—Quant à Vantrasson, reprit MmeFérailleur, il est certain qu’il avait jeté les yeux sur l’apprentie de sa sœur...
—Oh!...
—Cet homme, devenu depuis un redoutable scélérat, n’était encore qu’un mauvais sujet, c’est-à-dire un ivrogne et un débauché sans foi ni loi... Il crut que la pauvre petite ouvrière, elle avait alors treize ans, serait trop heureuse de devenir la maîtresse du frère de sa patronne... Repoussé vaillamment, il fut blessé dans son amour-propre, et obséda si indignement l’infortunée, qu’elle dut se plaindre à sa patronne... laquelle, il faut le dire à sa honte, traita ces infamies d’enfantillages... puis à Grelouxlui-même qui, ravi sans doute de se débarrasser d’un beau-frère qui le grugeait, le chassa.
A cette idée qu’un être vil et bas, tel que ce Vantrasson, avait osé offenser de ses odieuses poursuites la femme qui était dans son cœur comme une madone dans un sanctuaire, Pascal était transporté de rage...
—Le misérable! grondait-il, le misérable!
MmeFérailleur, sans paraître remarquer la colère de son fils, continuait:
—Les Greloux ont prétendu que depuis que leur ancienne apprentie est «dans les grandeurs,» selon leur expression, ils ne l’ont plus revue... En quoi ils m’ont menti... Ils l’ont revue au moins une fois, le jour où elle est allée leur porter 20,000 francs qui ont été le noyau de leur fortune... Ils ne se sont pas vantés de cela...
—Chère Marguerite, murmurait Pascal, chère Marguerite!...
Puis, tout haut:
—Mais où as-tu appris ces détails, chère mère? demanda-t-il.
—A l’hospice où MlleMarguerite a été élevée et où les Greloux l’avaient prise... Là aussi, je n’ai recueilli que des éloges... «Jamais, m’a dit la supérieure, je n’ai eu une enfant si bien douée, d’un meilleur cœur, d’une si vive intelligence.» On n’avait à lui reprocher qu’une réserve précoce, et un respect de soi qui avait les façons du plus farouche orgueil... Cependant, elle n’a pas plus oublié l’hospice qu’elle n’avait oublié ses anciens patrons... Une première fois, la supérieure a reçu d’elle une somme de 25,000 fr., et, il n’y a pas un an, 100,000francs dont le revenu doit être, chaque année, consacré à doter une orpheline...
Pascal triomphait.
—Eh bien!... ma mère, s’écria-t-il, eh bien!... Ai-je raison de l’aimer!...
Mais MmeFérailleur ne répondant pas, une douloureuse appréhension le saisit...
—Tu gardes le silence, fit-il; pourquoi? Le jour béni où il me sera permis d’épouser Marguerite, t’opposeras-tu à notre mariage?...
—Non, mon fils, rien de ce que j’ai appris ne me donne ce droit...
—Ce droit!... Ah! vous êtes injuste, ma mère!...
—Injuste, moi!... Ne t’ai-je donc pas fidèlement rapporté tout ce qu’on m’a dit, alors même que cela devait, je le sentais bien, enflammer ta passion!...
—C’est vrai, mais cependant...
MmeFérailleur hochait tristement la tête.
—Penses-tu donc, interrompit-elle, que je puisse sans un chagrin cuisant te voir choisir la compagne de ta vie hors du cercle de la famille et des conventions sociales!... Ne comprends-tu pas mes inquiétudes quand je pense que tu vas épouser la fille d’une femme telle que la baronne Trigault, une malheureuse que sa mère ne peut ni reconnaître ni avouer, puisque sa mère est mariée.
—Eh! ma mère, est-ce sa faute?...
—Ai-je dit que ce fût sa faute? Non... Je prie Dieu, seulement, que jamais tu ne te repentes d’avoir choisi une femme dont le passé restera toujours un impénétrable mystère!...
Pascal était devenu fort pâle...
—Ma mère!... fit-il d’une voix tremblante, ma mère!...
—Je veux dire, poursuivit l’impassible vieille femme, que tu ne sauras jamais du passé de MlleMarguerite que ce qu’elle t’en apprendra. Tu sais les ignobles allégations de Vantrasson... On a dit qu’elle était la maîtresse, et non la fille du comte de Chalusse... Qui sait quelles immondes perfidies te préparent les méchants... Et quel serait ton recours si jamais un doute te venait?... La parole de MlleMarguerite... Est-ce assez?... Maintenant, oui... mais plus tard! Je voudrais que la femme de mon fils ne pût pas même être soupçonnée... et elle, il n’est pas une circonstance de sa vie qui n’offre prise aux calomnies les plus atroces...
—Eh!... que m’importe la calomnie! elle n’effleurera jamais ma foi... Les malheurs que tu reproches à Marguerite sont à mes yeux sa glorification...
—Pascal!...
—Quoi! parce qu’elle a été malheureuse, je la repousserais... je lui ferais un crime de sa naissance... je la mépriserais parce que sa mère est méprisable! Non, Dieu merci, nous ne sommes plus au temps de ces préjugés barbares, où les enfants naturels, victimes des fautes de leur mère, étaient voués à la réprobation...
Mais les idées de MmeFérailleur étaient de celles que nul raisonnement n’ébranle.
—Je ne discute pas, mon fils, interrompit-elle, mais prends garde... A force de vouloir rendre les enfants irresponsables, tu briseras le lien le plus fort qui attache les femmes au devoir... Si le fils de la chaste et vertueuseépouse n’a sur le fils de la femme adultère aucun avantage, celles que la pensée seule de leur enfant maintient dans le devoir finiront par se dire: «A quoi bon!...»
C’était la première fois qu’un nuage s’élevait entre le fils et la mère...
Atteint dans le vif de ses sentiments les plus intimes et de ses plus chères croyances, Pascal était bien près de se révolter, et des flots de paroles amères montaient à ses lèvres.
Il eut cependant assez de raison pour se contenir.
—Marguerite seule, pensa-t-il, peut triompher de ces préjugés implacables. Que ma mère la voie, et elle reconnaîtra son injustice!...
Et comme il avait peur de ne pas rester maître de lui, il balbutia quelques vagues excuses, et brusquement gagna sa chambre; brisé de corps et d’esprit, il se jeta tout habillé sur son lit...
Il eût été mal venu, il ne le sentait que trop, de maudire les principes arriérés de MmeFérailleur... Quelle mère jamais s’était élevée aux hauteurs de son dévouement! Et qui sait!... c’était peut-être dans les rigides préjugés dont elle était imbue, que cette simple et héroïque bourgeoise puisait son énergie, son enthousiasme du bien et ses haines vigoureuses du mal, et cette virilité d’esprit que nul malheur ne déconcertait...
Elle lui avait promis qu’elle ne s’opposerait pas à son mariage... N’était-ce pas déjà de sa part une concession immense, un sacrifice qui avait dû lui coûter cruellement!
Et dans le fait, où trouver une mère qui ne comptepas parmi les jouissances sublimes de la maternité, le soin de chercher une épouse pour son fils, et de lui choisir entre toutes, la jeune fille qui sera la compagne de sa vie, la gardienne fidèle de l’honneur du foyer, l’ange des bons et des mauvais jours!
Ainsi il songeait, quand sa porte s’ouvrant bruyamment, il sauta à terre d’un bond.
—Qu’est-ce?
C’était la Vantrasson qui venait annoncer à Monsieur que le dîner était servi, un dîner qu’elle avait confectionné elle-même, car MmeFérailleur, au moment de sortir, lui avait commandé de rester.
A la seule vue de l’hôtesse du «Garni modèle,» Pascal sentit monter à son cerveau des bouffées de rage folle, et il lui fut donné de mesurer la portée de certaines observations de sa mère.
Il souhaita le pouvoir de Dieu pour anéantir cette affreuse mégère... Et pourquoi?... Hélas!... parce qu’elle était la femme de Vantrasson, et que disposée naturellement à trouver simple et naturel tout ce qui était lâche et infâme, elle avait dû ajouter foi aux ignobles vanteries de son mari.
Vantrasson n’était qu’un abject calomniateur, Pascal en était sûr, mais ce misérable rencontrait des êtres aussi avilis que lui pour le croire... Et se sentir impuissant à punir!... Le malheureux connut le plus atroce supplice que puisse endurer l’homme qui aime...
Tout entier à ces sombres pensées, Pascal, tant que dura le repas, garda un farouche silence...
Il était à table, il mangea machinalement parce que sa mère emplissait son assiette, mais il eût été bien embarrasséà la fin de dire ce qui lui avait été servi... Et cependant, ce modeste dîner était excellent. La mégère du «Garni modèle» était véritablement une cuisinière remarquable, et, pour la première fois, elle s’était surpassée...
Même, elle fut piquée dans sa vanité de cordon-bleu de ne pas recevoir les compliments qu’elle espérait... A quatre ou cinq reprises, impatientée, elle demanda: «N’est-ce donc pas bon, cela?» et comme on lui répondit tout sèchement: «Très-bon...» elle se jura qu’elle ne prodiguerait plus ses talents pour de si pitoyables connaisseurs...
C’est que MmeFérailleur, de même que son fils, se taisait, et se hâtait de manger...
Visiblement, il lui tardait d’être débarrassée de la Vantrasson... Aussi, dès que le maigre dessert fut servi:
—Vous pouvez vous retirer, lui dit-elle, je rangerai tout.
Fort irritée du caractère taciturne de «ces gens-là,» l’hôtesse du «Garni modèle» sortit, et bientôt on l’entendit tirer brutalement sur elle la porte de la rue...
Alors Pascal respira longuement; comme si sa poitrine eût été soulagée d’un poids énorme... Tant que la Vantrasson avait été là, il n’avait pour ainsi dire pas osé lever les yeux, tant il avait peur de rencontrer le regard de cette mégère dont la doucereuse hypocrisie voilait mal l’impudente méchanceté! Il craignait de ne pouvoir résister à la tentation de l’étrangler.
Mais MmeFérailleur devait se méprendre à la physionomie bouleversée de son fils, et dès qu’ils furent seuls:
—Tu ne m’as pas pardonné ma franchise? commença-t-elle.
—Eh!... puis-je t’en vouloir, chère mère, lorsque je sais que tu ne songes qu’à mon bonheur... Mais comment ne serais-je pas attristé de tes prétentions!...
D’un geste, MmeFérailleur interrompit son fils.
—Ne revenons pas sur cette discussion! prononça-t-elle. MlleMarguerite aura été la cause innocente d’un des grands chagrins de ma vie, mais je n’ai aucune raison de la haïr... J’ai d’ailleurs toujours su rendre justice aux personnes même que j’aime le moins... Je te l’ai déjà montré, je vais peut-être t’en donner une preuve éclatante...
—Une preuve?...
—Oui!...
Elle sembla se recueillir, et après un moment:
—Ne m’as-tu pas dit, mon fils, reprit-elle, que l’éducation de MlleMarguerite n’a pas eu à souffrir de l’abandon de son enfance?...
—Et c’est la vérité, ma mère...
—Elle a eu le courage de se donner une certaine instruction?...
—Marguerite sait tout ce qu’une jeune fille d’une intelligence supérieure peut apprendre en quatre ans, quand elle est extraordinairement malheureuse, et que l’étude est son seul refuge et son unique consolation...
—Si elle t’adressait un billet, il serait écrit en français, il ne fourmillerait pas de fautes d’orthographe?
—Oh!... par exemple!... s’écria Pascal.
Une inspiration soudaine l’arrêta, court... Il se précipitavers sa chambre, et la minute d’après, il reparut, tenant à la main un paquet de lettres qu’il jeta sur la table en disant:
—Tiens, ma mère, lis!...
Lentement, MmeFérailleur tira ses lunettes de leur étui, et après en avoir fixé les branches sous les épais rouleaux de ses cheveux gris, elle se mit à lire à voix basse...
Cela dura longtemps...
Les coudes sur la table, le front entre ses mains, Pascal appliquait tout ce qu’il avait de pénétration à épier sur la physionomie de sa mère la manifestation fugitive de ses impressions...
Évidemment elle était étonnée... Non, elle ne s’attendait pas à trouver dans les lettres de MlleMarguerite cette hauteur de sentiments, l’expression d’une énergie égale à la sienne, et jusqu’à un écho de ses préjugés...
Car cette jeune fille étrange partageait les idées étroites de MmeFérailleur... Souvent elle s’était demandé si sa naissance et son passé ne creusaient pas un abîme entre elle et Pascal... Et elle ne s’était sentie rassurée que le jour où le vieux juge de paix, après avoir entendu le récit de sa vie, lui avait dit:
«—Si j’avais un fils, je serais fier qu’il fût aimé de vous!»
Bientôt, il fut clair que MmeFérailleur était émue, elle s’attendrissait, et même, à un moment, soulevant ses lunettes, elle essuya une larme furtive qui fit bondir de joie le cœur de Pascal.
—Ces lettres sont admirables, prononça-t-elle, et jamaisjeune fille élevée par une sainte mère n’a mieux exprimé de plus nobles sentiments... Seulement...
Elle s’interrompit, ne voulant pas sans doute blesser son fils, mais comme il la pressait:
—Seulement, ajouta-t-elle, ces lettres ont le tort irrémissible de t’avoir été adressées, Pascal!
Mais ce fut le dernier cri de son intraitable obstination.
—Maintenant, reprit-elle, attends avant de juger ta mère!...
Elle se leva, ouvrit vivement un tiroir, et en sortit un papier sali et froissé qu’elle présenta à son fils en lui disant:
—Lis ceci attentivement.
Ceci, c’était le billet au crayon que MmeLéon avait remis à Pascal, qu’il avait deviné plutôt que lu, à la lueur d’un réverbère, qu’il avait jeté à sa mère, en rentrant, et qu’elle avait gardé...
Il n’avait pas sa tête à lui, le soir où il avait été foudroyé par ce billet si cruel, tandis qu’en ce moment, il jouissait du libre exercice de toutes ses facultés...
Il n’eut pas plus tôt jeté les yeux sur ces quelques lignes, qu’il se dressa tout d’une pièce, pâle et roide, et, d’une voix profondément altérée, dit:
—Ce n’est pas Marguerite qui a écrit cela!...
L’étrangeté de la découverte devait stupéfier Pascal...
—J’étais donc fou, murmura-t-il, fou à lier!... La fraude est grossière et saute aux yeux... Comment ai-je pu m’y laisser prendre?...
Et comme s’il eût senti le besoin de se démontrer qu’ilne s’abusait pas, il poursuivit, se parlant à lui-même plutôt qu’il ne s’adressait à sa mère:
—L’écriture est assez celle de Marguerite, c’est vrai, on ne l’a pas trop maladroitement contrefaite... Mais qui ne sait que toutes les écritures au crayon se ressemblent plus ou moins... Ce qui est manifeste, par exemple, c’est que jamais Marguerite, qui est la simplicité même, n’eût employé des phrases aussi prétentieusement boursoufflées que les tirades d’un mauvais mélodrame... Quoi! j’ai pu admettre qu’elle avait pensé et écrit ceci: «On ne trahit pas les serments faits aux mourants, je tiendrai le mien, dût mon cœur se briser...» C’est trop bête, en vérité!... Et ceci encore: «Oubliez donc celle qui vous aima tant autrefois: elle est maintenant la fiancée d’un autre, et l’honneur lui commande d’oublier jusqu’à votre nom!»
Il déclamait cela, avec une emphase burlesque, qui en faisait mieux ressortir l’absurdité... Il y avait un peu de folie, dans son fait, de cette exaltation, du moins, que communique au cerveau un bonheur inespéré qui, du moins, passe tout ce qu’on pouvait raisonnablement espérer...
—Et que dire des fautes d’orthographe, reprit-il... Tu as vu, mère... commander est écrit avec un seulm, supplier avec un seulp, solennel avec deuxlet un seuln... Assurément ce ne sont pas là des oublis qu’on puisse attribuer à la rapidité de la rédaction. L’ignorance est prouvée, puisque la faute est presque toujours la même... Il est clair que c’est une habitude chez le faussaire de ne pas doubler les lettres...
MmeFérailleur écoutait d’un visage impassible...
Toutes ces objections elle les avait tournées et retournées dans son esprit, depuis trois jours qu’elle étudiait ce billet avec l’espoir d’en faire jaillir une lueur.
—Et ces fautes sont d’autant plus remarquables, appuya-t-elle, que cette lettre est tout simplement copiée...
—Oh!...
—Textuellement... Hier soir, pendant que je l’examinais pour la vingtième fois, il me sembla que je l’avais déjà lue quelque part... Où, et en quelle circonstance? C’est ce que j’ai cherché une partie de la nuit inutilement... Mais ce matin, tout à coup, la mémoire m’est revenue, et je me suis rappelée très-nettement un ouvrage dont les ouvrières de notre fabrique faisaient leurs délices, et dont j’avais ri très-souvent... C’est pourquoi ce tantôt, pendant que j’étais en courses, je suis entrée chez un libraire et j’ai acheté ce livre... C’est lui que tu vois là, sur le coin de la cheminée... Prends-le.
Pascal obéit et fut singulièrement étonné de ce volume, dont le titre était ainsi disposé:
INDISPENSABLESECRÉTAIREUNIVERSEL ET COMPLETdes deux sexesPOUR TOUTES LES POSITIONS DE LA VIE
—Regarde à la page que j’ai marquée, dit MmeFérailleur à son fils...
Il regarda, et lut:
«(MODÈLE 198).—LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN AUTRE.
«(MODÈLE 198).—LETTRE D’UNE JEUNE DEMOISELLE AYANT JURÉ A SON PÈRE MOURANT DE RENONCER A CELUI QU’ELLE AIME ET D’ACCORDER SA MAIN A UN AUTRE.
«Monsieur,«Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister... etc., etc.»
«Monsieur,
«Suppliée par M... par mon père à l’agonie, je n’ai pas eu le courage de résister... etc., etc.»
Et cela continuait ainsi, de ligne en ligne, le billet étant la copie exacte, aux fautes d’orthographe près, de la prose idiote, de «l’indispensable secrétaire.»
Le doute, désormais, n’était plus possible.
Il semblait à Pascal que les écaillés lui tombaient des yeux et qu’il voyait se dérouler admirablement distincte et logique en son infamie, la double intrigué ourdie pour creuser un abîme entre MlleMarguerite et lui...
On l’avait déshonoré, lui, avec l’espoir qu’elle le repousserait et le renierait, on s’était trompé sans doute, et on avait imaginé cette fausse rupture pour le cas où il serait tenté de venir se justifier.
Ainsi, son amour, en dépit de quelques défaillances de courte durée, avait été plus clairvoyant que tous les raisonnements et plus fort que les apparences...
Ainsi, il avait eu raison de dire à sa mère:
—Que Marguerite m’abandonne au moment où je suis si malheureux... Que, avant que je me sois défendu, elle n’ait pas foi en moi plus qu’en tous les misérables qui m’accusent, c’est ce que jamais on ne me persuadera... L’évidence semble être contre moi, la vraisemblance me condamne, peu importe...
Maintenant, certaines circonstances s’accordaient, qui lui avaient paru absolument contradictoires.
Quelques instants plus tôt, il se disait encore: Comment, Marguerite m’écrit que son père, avant de mourir, lui a arraché ce serment qui me désespère, et d’un autre côté le marquis de Valorsay affirme que le comte de Chalusse est mort trop subitement pour avoir seulement le temps de reconnaître sa fille et de lui léguer son immense fortune...
Une de ces allégations, certainement, était mensongère... Laquelle?... Celle du billet, très-probablement...
Quant au faux, en lui-même, il ne pouvait pas n’être pas l’œuvre de MmeLéon... La certitude à cet égard était complète, indiscutable, absolue...
Et quand il n’y eût pas eu déjà des preuves irrécusables, la circonstance de «l’indispensable secrétaire» l’eût trahie...
Cette infamie expliquait d’ailleurs à Pascal le trouble et le malaise de l’estimable femme de charge, à la petite porte du jardin. Elle frémissait à cette idée qu’elle avait peut-être été épiée et suivie, et que d’un moment à l’autre, MlleMarguerite pouvait survenir et tout découvrir...
—Mon avis, objecta MmeFérailleur, est qu’il serait prudent et habile de faire savoir à cette malheureuse jeune fille que sa dame de compagnie est une créature de Valorsay, chargée de l’espionner.
Pascal ouvrait la bouche pour approuver, mais réfléchissant:
—Marguerite doit être surveillée de très-près, répondit-il, et si je cherchais à la voir, si même je me hasardais à lui écrire, nos ennemis en seraient sans doute informés... Et alors, adieu les chances les plus favorablesde la partie que je joue en ce moment, et que je gagnerai.
—Tu préfères la laisser exposée à toutes sortes d’embûches?...
—Oui... en admettant toutefois qu’elle y soit exposée, ce qui n’est rien moins que certain... Marguerite doit à son passé une expérience bien au-dessus de son âge et de sa situation, et on me dirait qu’elle a pénétré MmeLéon, que je n’en serais pas bien surpris.
Il importait cependant de savoir ce que devenait MlleMarguerite, et Pascal se creusait la tête, quand tout à coup:
—Et la Vantrasson!... s’écria-t-il... Nous l’avons, utilisons-la... Trouver un prétexte pour l’envoyer à l’hôtel de Chalusse ne doit pas être la mer à boire... Elle fera bavarder les domestiques, nous la laisserons causer, et ainsi nous serons au courant de tout...
C’était une héroïque résolution que prenait là Pascal, et qui, la veille, l’eût fait reculer... Mais l’héroïsme est facile, à qui espère, et il voyait, d’heure en heure, pour ainsi dire, croître ses chances de succès, et s’aplanir des obstacles que tout d’abord il avait jugés presque insurmontables.
L’opposition même de sa mère, qu’il avait considérée d’abord comme un immense malheur, avait cessé de le préoccuper.
Comment s’inquiéter et que craindre après la surprenante preuve d’équité que venait de donner cette rigide bourgeoise en établissant la fausseté du billet, c’est-à-dire en déchargeant MlleMarguerite du soupçon d’avoir abandonné Pascal...
Il dormit peu et mal pourtant, cette nuit-là et de toute la journée du lendemain il ne bougea pas de la maison et ne desserra pas les dents...
C’est qu’il avait à mûrir le plan d’attaque qu’il projetait contre M. le marquis de Valorsay...
Ses avantages étaient considérables, grâce au baron Trigault, qui mettait à sa disposition cent mille francs... L’important était de se servir de cette somme assez habilement pour capter la confiance du marquis et l’amener à se livrer.
Du moins, ses méditations ne furent pas perdues...
Et le moment de se rendre chez son ennemi venu:
—J’ai trouvé, dit-il à sa mère, et si le baron me permet d’agir à ma guise... Valorsay est à moi!
Douter de l’empressement du baron Trigault à se mettre à ses ordres et à accepter les yeux fermés toutes les mesures qu’il lui proposerait, était, de la part de Pascal, un pur enfantillage...
Il eût dû se rappeler que leurs intérêts étaient les mêmes, qu’ils haïssaient d’une haine pareille les mêmes ennemis, qu’ils étaient semblablement altérés de vengeance.
Et certes, les événements survenus depuis leur entrevue n’étaient pas de nature à modifier les intentions du baron.
Depuis, il avait assisté à la scène qui avait eu lieu entre Mmed’Argelès et le spirituel M. Wilkie, scène honteuse et abominable où il avait reconnu la scélératesse du vicomte de Coralth.
Mais le malheur rend timide et soupçonneux...
Les dernières défiances de Pascal ne s’évanouirent qu’à la rue de la Ville-l’Évêque.
A la façon dont le reçurent les domestiques, il put comprendre en quelle estime le tenait le baron Trigault... car il serait plus simple qu’il ne convient, celui qui, au seul accueil des valets, ne saurait pas exactement à quoi s’en tenir sur les dispositions du maître à son égard.
—Que Monsieur prenne la peine de me suivre, lui dit, après un respectueux salut, le domestique auquel il remit sa carte, M. le baron est en affaires, mais peu importe, M. le baron a recommandé d’introduire Monsieur dès qu’il se présenterait.
Pascal, sans mot dire, suivit...
La physionomie de l’hôtel Trigault était toujours celle qu’il lui avait vue, et qui l’avait frappé... C’était toujours le même luxe, éclatant en toutes choses, prodigue, insoucieux, royal... Les gens,—une véritable armée—allaient et venaient, s’empressant lentement... Une paire de chevaux de mille louis, attelés à un léger coupé trois quarts, le coupé de la baronne—piaffait au milieu de la cour... Les fleurs du vestibule renouvelées du matin embaumaient...
Seulement, à sa première visite, Pascal n’avait vu que le rez-de-chaussée de l’hôtel. Cette fois, son guide lui annonça qu’il allait le conduire au premier étage, au cabinet de M. le baron.
Il gravissait lentement l’escalier de marbre, à rampe de bronze doré, admirant le tapis magnifique, les fresques, les précieuses statues, quand un grand frou frou de soie retentit au-dessus de lui... Il n’eut que le tempsde se jeter de côté, et une femme passa rapidement, sans détourner la tête, sans daigner le voir...
Elle paraissait à peine quarante ans, et était très-belle encore, avec ses cheveux d’un blond ardent, relevés très-haut sur la nuque en un énorme chignon... Son costume, voyant à faire cabrer les chevaux de fiacre, et de la coupe la plus excentrique et la plus hasardée, seyait admirablement à son genre de beauté...
—C’est Mmela baronne, souffla le domestique à l’oreille de Pascal.
Il n’avait pas besoin qu’on le lui dît... Il ne l’avait vue qu’une fois, l’espace d’une seconde, mais en de telles circonstances qu’il ne devait l’oublier de sa vie...
En ce moment, d’ailleurs, et après ce qu’il savait, il s’expliqua l’impression terrible et jusqu’alors inexpliquée qu’il avait ressentie en la voyant...
MlleMarguerite était comme un portrait vivant de cette femme, à la couleur des cheveux près...
Qu’eût-ce donc été, si la baronne eût consenti à rester telle qu’elle était! Car ses cheveux étaient noirs naturellement, comme ceux de MlleMarguerite, et noirs elle les avait portés jusqu’à trente-cinq ans. Elle, n’était rousse que depuis que la mode de cette couleur sévit avec la violence d’une épidémie... Et même, tous les quatre jours, son coiffeur venait lui enduire la tête d’une certaine préparation, après quoi elle avait la patience de rester plusieurs heures à sécher au soleil, ce qui donne une nuance plus dorée...
N’importe! Pascal était encore tout bouleversé de cette rencontre, quand le domestique lui ouvrit la porte du cabinet du baron, une pièce immense, grande à elleseule comme un appartement de trois mille francs, et meublée avec le faste particulier des gens assez riches pour satisfaire sur-le-champ toutes leurs fantaisies...
Là était le baron, fort affairé au milieu de plusieurs messieurs très-occupés à mettre en ordre des montagnes de paperasses...
Dès que parut Pascal, il se leva vivement, et s’avançant vers lui, la main largement tendue:
—Ah!... vous voici, monsieur Mauméjan!... dit-il.
Ainsi, il n’avait pas oublié le nom sous lequel se cachait Pascal!... Ce détail était du plus favorable augure.
—Je viens, monsieur... commença le jeune homme...
—Oui, je sais, je sais, interrompit le baron... arrivez, nous avons à causer ensemble...
Et, lui prenant le bras, il l’entraîna dans sa chambre à coucher, séparée de son cabinet par une porte double, dont les battants avaient été enlevés et remplacés par une portière...
Une fois là, et après avoir fait signe qu’on pouvait être entendu de la pièce voisine et qu’il fallait parler bas:
—Vous venez, dit-il, chercher les cent mille francs que j’ai promis à ce cher marquis de Valorsay...
—En effet, monsieur...
—Eh bien!... je vais vous les remettre... Je vous attendais et je les ai préparés; ils sont là...
Il ouvrit son secrétaire, en effet, et en retira une liasse de trente billets de mille francs et un bon de soixante-dix mille francs sur la Banque de France, qu’il tendit à Pascal en disant:
—Voilà!... Regardez si le compte y est bien...
Mais Pascal, devenu tout à coup plus rouge que le feu, se taisait...
C’est qu’au contact de ces valeurs une idée lui était venue, toute simple, toute naturelle, et qui pourtant ne s’était point encore présentée à son esprit.
—Qu’est-ce? interrogea le baron, surpris de cet embarras si soudain et si visible, qu’est-ce qui vous prend?
—Rien, monsieur, rien! Seulement, je me demande... je ne sais trop... si je dois, si je puis accepter cette somme...
—Bah! Et pourquoi?...
—C’est que, si vous la prêtez à M. de Valorsay, elle est peut-être perdue.
—Peut-être?... Vous êtes poli!
—Oui, vous avez raison, monsieur, c’est perdue certainement que j’aurais dû dire. De là le trouble où vous me voyez... N’est-ce pas uniquement à cause de moi que vous sacrifiez cette somme qui serait une fortune pour bien des gens, pour moi tout le premier?... Évidemment si... Eh bien! je me demande s’il m’est bien permis d’accepter un tel sacrifice, ne sachant pas si je pourrai le reconnaître... Aurai-je jamais cent mille francs à vous rendre?...
—Cependant cet argent vous est indispensable pour pénétrer dans l’intimité de Valorsay et forcer sa confiance...
—C’est vrai... et s’il m’appartenait, je n’hésiterais pas...
Le baron estimait singulièrement le caractère de Pascal, et cependant cet excès d’une délicatesse ombrageuse, ces scrupules d’une probité parfaite l’émurent...
Comme tous les gens effroyablement riches, il ne connaissait guère de pauvres que ceux qui portent leur pauvreté sans honneur ni dignité, et qui volontiers ramassent les pièces de vingt francs où elles se trouvent, même dans le ruisseau, et au besoin avec leurs dents...
—Eh bien!... cher monsieur Férailleur, prononça-t-il, rassurez-vous, ce n’est pas à votre intention que je fais ce sacrifice.
—Oh!...
—Je vous en donne ma parole d’honneur... Sans vous, je prêterais encore les cent mille francs à Valorsay, et si vous ne vouliez pas les lui porter, je les lui enverrais par un autre...
Après cela, Pascal eût eu mauvaise grâce à discuter...
Il prit la main que lui tendait le baron et la serra énergiquement en prononçant ce seul mot, qui par son accent valait toutes les protestations:
—Merci!...
Le baron, lui, haussa les épaules, d’un mouvement cordial, en homme qui ne voit à ce qu’il fait aucun mérite, ni que cela vaille même le moindre remercîment...
Puis, de ce ton un peu bourru qui allait si bien à sa large carrure:
—Et vous savez, cher monsieur, reprit-il, vous emploierez cette somme à votre guise, et au mieux de vos intérêts qui sont les miens... Vous la remettrez à M. de Valorsay quand et comme vous le jugerez utile, dans une heure ou dans un mois, en une fois ou en cinquante et aux conditions que vous voudrez... Servez-vous de ces cent mille francs comme de la corde qu’on passe autour du cou d’un chien qu’on veut noyer...
Sous sa triviale bonhomie, le baron dissimulait la plus habile pénétration. Pascal le comprit en se sentant deviné.
—Vous me comblez, monsieur! fit-il.
—Bien!... bien!...
—Ce que vous m’offrez là, je venais vous le demander.
—Vraiment!... Alors tout est pour le mieux!
—Souffrez du moins que je vous explique mes intentions...
—Inutile, cher monsieur...
—Permettez!... Pour suivre mon plan, je vais être forcé d’invoquer votre volonté, de vous attribuer des sentiments, des paroles, des actes même que vous désavoueriez peut-être, et pour ma tranquillité...
D’un geste insouciant, accompagné d’un claquement de doigts, le baron lui coupa la parole...
—Marchez toujours, prononça-t-il, et ne vous inquiétez de rien... Tout ce que vous ferez sera bien fait, qui aura pour but de démasquer ce cher marquis et Coralth, son digne acolyte... Mettez-moi en scène comme vous voudrez, je m’en bats l’œil... Qui serez-vous pour Valorsay? Le sieur Mauméjan, un de mes hommes d’affaires, n’est-ce pas? Je puis toujours vous désavouer...
Et comme s’il eût tenu à prouver qu’il devinait jusqu’en ses détails le plan de son «jeune ami»:
—D’ailleurs, ajouta-t-il, on sait bien ce qu’est l’homme d’affaires d’un millionnaire. C’est le morne revers d’une médaille éblouissante... Un millionnaire qui n’est pas un sot, doit toujours, et à n’importe quelle demande d’argent, sourire et répondre: «Oui, certes, comment donc, trop heureux!...» Seulement il ajoute, «Entendez-vousavec mon homme d’affaires...» C’est ce dernier, qui est chargé de discuter, d’avouer que son client est gêné pour le moment, et finalement de répondre: «Non...»
Pascal insistait encore, mais le baron était têtu...
—Oh! assez!... fit-il. Ne gaspillons pas un temps précieux en discussions oiseuses... Les jours n’ont que vingt-quatre heures, et tel que vous me voyez, je suis si pressé que depuis avant-hier je n’ai pas touché une carte... C’est que je prépare à MmeTrigault, à ma fille et à M. mon gendre une surprise assez délicate, si j’ose dire, et que je crois réussie.
Il riait, le malheureux homme, mais de quel rire!...
—C’est que, voyez-vous, poursuivit-il, j’en ai assez de payer tous les ans des centaines de mille francs pour être berné par ma femme, bafoué par ma fille, «jobardé» par mon gendre et brutalisé et vilipendé par tous les trois... Je veux bien payer encore, «casquer,» comme dit mon gendre, mais à la condition qu’on me donnera pour mon argent, sinon la réalité, du moins les apparences de l’amour, du dévouement, de l’affection, du respect, de tout ce qui m’eût rendu heureux, enfin!... Et ces apparences, sacrebleu! je les aurai... Oui, moi, Trigault, je serai choyé, cajolé, dorloté ou... bernique, je suspens mes payements... C’est un de mes vieux amis, un parvenu comme moi, dont j’ai envié pendant des années le bonheur domestique, qui m’a enfin donné sa recette...
«Moi, mon cher, m’a-t-il dit, je suis dans ma maison, entre ma femme, mes enfants et mes gendres, comme un mylord dans une auberge... Je me suis commandé un bonheur de première qualité à tant par mois... Si on me le sert, je paye... si on ne me le sert pas, bonsoir,je ferme le guichet aux pièces de cent sous... Quand on m’invente des gâteries de supplément, je les règle à part, sans marchander... Donnant donnant... Fais comme moi, mon vieux camarade, tu t’en trouveras bien... Un tarif! il n’y a plus que cela.»
—Et je ferai comme lui, M. Férailleur, car je vois que son système est bon, qu’il est pratique et bien «dans le mouvement,» comme on dit... Et, pour en arriver là, j’ai mon idée.... J’ai assez joué les père Dindon, comme cela!... J’aurai pour mes derniers jours une existence de patriarche, ou par le saint nom de Dieu, je laisse tous les miens crever de faim!...
Sa face s’empourprait et les veines de son front se gonflaient, autant de colère que par suite de la contrainte qu’il s’imposait en parlant presque bas.
Il respira longuement, puis d’un ton plus calme:
—Mais il faut que vous réussissiez, M. Férailleur, reprit-il, et vite... et que la... jeune fille que vous aimez, recueille l’héritage de son père... Vous ne savez pas en quelles mains indignes l’héritage du comte de Chalusse est près de tomber...
Sans doute il allait apprendre à Pascal l’histoire de MmeLia d’Argelès et de l’aimable M. Wilkie, lorsqu’il fut interrompu par le bruit d’une assez vive discussion dans le vestibule.
—Oh!... commença-t-il, qui est-ce qui se permet chez moi...
Mais il entendit s’ouvrir la porte de son cabinet, et aussitôt une voix flûtée et enrouée crier:
—Quoi!... personne, c’est trop fort!...
Le baron eut un geste de colère.
—C’est Kami-Bey, fit-il, ce Turc avec qui j’ai lié cette grosse partie... Le diable l’emporte!... Mais il viendrait nous relancer ici... rejoignons-le, monsieur Férailleur...
De retour dans le cabinet, Pascal vit un gros homme à barbe rare, au nez aplati, très-rouge, avec de fort petits yeux en biais et d’énormes lèvres sensuelles ou plutôt bestiales...
Il était vêtu d’une manière de tunique noire boutonnée et coiffé d’un fez, ce qui lui donnait l’aspect d’une bouteille pansue cachetée de cire rouge...
Tel était Kami-Bey, le type accompli de ces étrangers chargés d’or comme un galion, barbares à peine frottés de civilisation parfois, qu’attirent à Paris, non les splendeurs et les gloires de la grande ville, mais ses corruptions et ses hontes, qui arrivent persuadés que tout y est à vendre, et qui s’en retournent souvent avec la même conviction...
Seulement, celui-ci était plus impudent, plus cynique et plus arrogant que les autres... qui le sont prodigieusement d’ordinaire. Étant plus riche, il avait été plus entouré, plus fêté, plus flatté, plus caressé... Il avait été plus exploité aussi, par toute cette tourbe d’intrigants et de filles de la haute vie, pour qui tout étranger est une proie.
Il parlait passablement le français, ou plutôt l’argot des cabinets particuliers et des tripots, mais avec un accent abominable.
—Enfin, vous voilà, vous!... s’écria-t-il, quand entra le baron, j’étais inquiet...
—Et de quoi, prince!...
On appelait Kami prince sans que personne sût pourquoi... ni lui non plus. Peut-être, parce que le laquais qui avait ouvert sa voiture à son arrivée au Grand-Hôtel l’avait salué de ce nom...
—Comment de quoi?... répondit-il... Vous me gagnez en ce moment plus de 300,000 fr.... je me suis dit: Ferait-il Charlemagne!...
Le baron fronça le sourcil et du coup supprimant le titre de prince...
—Il me semble, cher monsieur, fit-il, que d’après nos conventions, nous devons jouer jusqu’à ce que l’un de nous gagne à l’autre 500,000 fr.
—C’est vrai... mais nous devions jouer tous les jours...
—Possible... mais je suis occupé... Je vous l’ai fait dire, n’est-ce pas?... Si cela vous inquiète, déchirons le livre où sont inscrits les résultats des séances et qu’il ne soit plus question de la partie... Vous y gagnerez cent mille écus, cher monsieur...
Kami-Bey sentit bien que le baron ne tolérerait pas ses arrogances, et d’un ton beaucoup plus humble:
—C’est que je deviens méfiant, fit-il... On se moque beaucoup de moi... Parce que je suis étranger et immensément riche, c’est à qui me volera... Hommes, femmes, gentilshommes, marchands, tout le monde s’en mêle... Si j’achète des tableaux, on me vend des croûtes un prix fou... Des chevaux, on m’extorque des sommes ridicules et on ne me livre que des rosses... Dès que je m’asseois à une table de bac, il se trouve un grec pour me voler... Tout le monde m’emprunte de l’argent, personne ne me le rend... Je finirai par me fâcher...
Il s’était assis, le baron vit bien qu’il ne s’en débarrasserait pas de sitôt; aussi s’approchant de Pascal:
—Partez, lui dit-il à l’oreille, ou vous manqueriez Valorsay... Et tenez-vous bien, car il est fin, le mâtin... Allons, courage et bonne chance...
Du courage!...
Ah! il n’était pas besoin d’en souhaiter à Pascal... Comment en aurait-il manqué, lui qui avait triomphé des lâches suggestions du désespoir en ces heures terribles où il avait pu supposer que MlleMarguerite, le jugeant indigne, l’abandonnait...
Tant qu’il avait été condamné à l’inaction ou réduit à s’agiter dans le vide, fatalement il avait été en proie à tous les flottements de l’incertitude...
Mais maintenant qu’il savait où attaquer et comment, et que l’instant d’engager la lutte était venu, d’indomptables énergies s’éveillaient en lui, il devenait de bronze, sûr qu’il n’était plus désormais d’événements capables de le déconcerter ou seulement de le troubler.
Semblable à ces rudes capitaines qui ne jouissent de la plénitude de leurs facultés que là où les autres, les faibles, perdent leur sang-froid, c’est-à-dire au moment de la bataille, Pascal sentait se dissiper les brouillards qui avaient obscurci son cerveau, et son intelligence se dégageait, acquérant une lucidité nouvelle et extraordinaire...
Les armes dont il allait se servir, lui répugnaient c’est vrai, mais ce n’était pas lui qui les avait choisies... Et puisque ses ennemis ne connaissaient que l’astuce ignoble et la duplicité, il était résolu à les dépasser et à les vaincre en ruses et en fourberies...
Aussi, tout en gagnant d’un pas rapide la demeure du marquis de Valorsay, inventoriait-il ses chances, récapitulant ses ressources, cherchant bien s’il n’oubliait rien, si par imprévoyance, il ne laissait pas quelque porte ouverte aux hasards contraires...
S’il échouait,—car il admettait la possibilité d’un premier échec sans y croire,—il ne voulait pas avoir à s’adresser de reproches.
Les imbéciles, seuls, se consolent en se répétant:
—Qui pouvait prévoir cela!...
Les forts prévoient... Et Pascal pensait bien avoir tout prévu.
Le matin, avant de sortir, il avait composé sa toilette avec un soin extrême.
Il avait compris que le costume subalterne qu’il avait revêtu la première fois n’était plus de mise. Un homme d’affaires du baron Trigault ne pouvait avoir l’air besogneux, car on se dore, à se frotter aux millionnaires, comme on se réchauffe en approchant du feu.
Strictement habillé de noir, ni trop élégant ni trop peu, le menton posé sur une haute cravate blanche, le visage glabre et les cheveux courts, il avait précisément cette gravité fûtée que l’imagination prête aux conseillers des remueurs d’argent.
De chance contre lui, immédiate et décisive, il n’en apercevait qu’une...
M. de Valorsay le connaissait peut-être physiquement.
Il était persuadé que non, mais il n’était pas sûr, il pouvait se tromper...
Songeant à cela, et inquiet, il avait d’abord eu la penséede déguiser son visage... La réflexion le fit renoncer à cet expédient... Un déguisement imparfait attire l’attention et éveille les soupçons... Saurait-il véritablement déguiser sa physionomie?... Assurément non... Combien d’hommes sont capables de ce tour de force, et encore après bien des expériences... On cite deux ou trois policiers et une demi-douzaine d’acteurs.
Evaluant les probabilités pour et contre, il s’était déterminé à se présenter tel quel chez le marquis...
Il risquait, il est vrai, de rencontrer dans la rue des personnes de sa connaissance, ou quelqu’un des gens qu’on devait avoir mis en campagne pour retrouver ses traces, mais il estimait que, grâce au sacrifice qu’il avait fait de sa barbe,—ce qui le changeait beaucoup,—grâce aussi à la rapidité de sa marche, on ne le reconnaîtrait pas...
Cependant, lorsqu’il approcha de l’hôtel de M. de Valorsay, vers le haut de l’avenue des Champs-Élysées, prudemment il ralentit le pas, et même il s’arrêta pour explorer de l’œil les abords.
L’hôtel, entre cour et jardin, élevé de deux étages, lui parut très-vaste et très-beau. Les écuries et les remises occupaient d’élégants pavillons de chaque côté de la cour... Devant la grille entr’ouverte, cinq ou six domestiques en tenue du matin causaient et s’amusaient à agacer un gros chien terrier.
Bien en prit à Pascal de s’être attardé à cet examen.
Juste comme il se disait qu’il n’apercevait rien de suspect, il vit le groupe des domestiques s’écarter et se découvrir; la grille s’ouvrit tout à fait, et M. de Coralthen personne sortit, donnant le bras à un tout jeune homme très-blond, aux moustaches retroussées et à l’air singulièrement impertinent.
Ces deux messieurs se dirigèrent du côté de l’Arc-de-Triomphe...
Pascal eut un tressaillement de joie.
—La fortune est pour moi!... se dit-il. Sans ce Kami-Bey, qui m’a retenu un grand quart-d’heure chez le baron, je me trouvais ici nez à nez avec ce misérable vicomte, et tout était perdu...
C’est avec cette encourageante pensée qu’il s’avança vers l’hôtel.
—M. le marquis est très-occupé ce matin, lui répondit un des domestiques, debout devant la grille, et qui était le propre valet de chambre de M. de Valorsay, je doute qu’il puisse vous recevoir.
Mais lorsqu’il eut remis une de ses cartes de visite au nom deMauméjan, avec cette mention au crayon:De la part de M. le baron Trigault, la figure rogue du valet s’adoucit comme par enchantement.
—Oh! fit-il, c’est une autre paire de manches!... Du moment où vous êtes envoyé par M. Trigault, bigre!... On vous attend comme le messie... Arrivez, je vais vous annoncer moi-même...
Et en effet, il daigna interrompre sa conversation et précéder Pascal...
De même que chez le baron, tout chez M. de Valorsay annonçait une grande, une immense fortune... Et cependant, l’œil d’un observateur y eût découvert cette différence qu’on reconnaît entre l’argenterie et le ruolz. Le luxe, rue de la Ville-l’Evêque, avait un caractère réel etmassif qu’on ne trouvait pas avenue des Champs-Élysées... Le logis d’un homme, quoi qu’il fasse, le reflète... Chez le marquis, un des princes de la haute vie, tout portait ce cachet de précipitation, que notre époque imprime à ses moindres œuvres...
—Entrez là, dit le valet à Pascal, en lui ouvrant une porte, je vais voir où est monsieur...
Pascal entra dans un salon très-vaste, magnifique, mais dont la magnificence manquait de fraîcheur... Le tapis, une merveille d’ailleurs, était taché par places... On n’avait pas toujours eu soin de tenir les persiennes closes, l’été, et le soleil avait altéré la couleur des rideaux...
Ce qui tirait l’œil, dans ce salon, c’était une quantité de coupes, de vases, de statuettes, de groupes, soit en argent, soit en or... Il y en avait sur toutes les tables...
Une inscription sur chacun de ces objets d’art annonçait qu’il avait été gagné par un cheval appartenant au marquis de Valorsay, et disait où, en quelles circonstances, quel jour de quelle année, et le nom du cheval vainqueur...
C’étaient là les titres de gloire du marquis... Ils lui avaient coûté la moitié de l’immense fortune qu’il avait dévorée...
Tout cela offrait peu d’intérêt à Pascal; aussi ne tarda-t-il pas à s’ennuyer d’attendre.
—Le Valorsay, pensa-t-il, joue au diplomate... Il ne veut pas avoir l’air pressé... Le malheur est que son domestique l’a trahi.
Enfin, il reparut, le domestique.
—Monsieur le marquis vous attend, monsieur, dit-il.
Cette voix remua Pascal comme le premier roulement du tambour battant la charge pour l’assaut d’une batterie.
Mais son sang-froid ne fut en rien altéré.
—Voici le moment décisif!... pensa-t-il, pourvu qu’il ne me connaisse pas!...
Et d’un pas ferme, il suivit le valet de chambre...
Comme toujours, lorsqu’il restait chez lui, M. de Valorsay se tenait dans une sorte de petit fumoir contigu à sa chambre à coucher. Assis devant une table, il semblait très-occupé à mettre en ordre des journaux de sport... Près de lui étaient une bouteille de vin de Madère et un verre aux trois quarts vide...
Quand son domestique annonça:
—Monsieur Mauméjan!...
Il leva la tête et son regard rencontra celui de Pascal.
Mais son œil ne vacilla pas, aucun des muscles de son visage ne bougea, sa physionomie garda sa froideur hautaine et railleuse...
Il était clair qu’il ne soupçonnait pas que là, devant lui, il avait le malheureux dont il avait essayé si lâchement de se défaire, son plus mortel et son plus redoutable ennemi.
—M. Mauméjan, fit-il, l’homme d’affaires du baron Trigault...
—Oui, monsieur le marquis.
—Veuillez donc vous asseoir... Je termine quelque chose... Je suis à vous à l’instant...
Pascal s’assit.
Une de ses frayeurs avait été de ne pas rester maîtrede lui quand il se trouverait en présence du misérable qui avait brisé son existence, détruit son bonheur et son avenir, qui lui avait pris plus que la vie en lui prenant l’honneur, et qui, en ce moment même, s’efforçait, par les plus infâmes manœuvres, de lui arracher la femme qu’il aimait, MlleMarguerite...
—Si le sang me monte à la tête, pensait-il, je suis capable de sauter sur lui et de l’étrangler...
Eh bien!... non.
Ses artères ne battirent pas plus vite, et c’est avec un calme parfait,—le flegme des forts,—qu’il se mit à observer sournoisement M. de Valorsay...
S’il l’eût connu depuis seulement huit jours, il eût été stupéfié du changement qui s’était opéré en ce brillant gentilhomme, le type achevé des viveurs de la haute vie... Il n’était plus que l’ombre de lui-même.
A cette heure, surtout, où il n’avait pas reçu encore les soins intelligents et discrets de son valet de chambre, où nulle supercherie de toilette ne masquait sa précoce décrépitude, il était effrayant.
Son visage ravagé, son teint terreux marbré de plaques livides, ses paupières rougies et gonflées trahissaient de dures insomnies... Sa lèvre, d’ordinaire sarcastique et fière, pendait; des rides profondes sillonnaient son front crispé, et ses rares cheveux, en désordre, roides encore des cosmétiques de la vieille, ne suffisaient pas à dissimuler sa calvitie...
Mais, plus que tout le reste, son œil morne et sans chaleur accusait une écrasante lassitude, dont il essayait peut-être de triompher à grands coups de vin de Madère.
C’est qu’il avait eu d’effrayantes réflexions depuis une semaine.
On est viveur, «noceur,» on n’a,—et on s’en vante,—ni foi, ni loi, ni conscience, ni moralité; on se moque de Dieu et du diable... Il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas sans d’horribles déchirements que, pour la première fois, on va jusqu’au crime positif, prévu par le Code, qualifié, justiciable du jury et punissable des galères...
Et qui eût pu dire combien M. le marquis de Valorsay avait commis de ces crimes, depuis le jour où il avait armé de cartes biseautés son complice, le vicomte de Coralth?
Sans cela, même, n’avait-elle pas quelque chose d’atroce et de poignant, la situation de ce millionnaire ruiné, qui disputait à ses créanciers ses dernières apparences de splendeur avec l’âpre énergie d’un naufragé disputant une épave. N’endurait-il pas les tortures de l’enfer, ainsi qu’il l’avait avoué à M. Fortunat, à vivre, sans un sou vaillant parfois, au milieu de ce grand luxe, et à soutenir cet étonnant mensonge sous l’œil sans pitié de trente valets?
Ses angoisses, enfin, lorsqu’il songeait à combien peu tenait sa position, ne pouvaient-elles pas être comparées à celles du mineur, qui au moment où on le monte du fond de la mine, voit se détendre, éclater brin à brin, le câble où est suspendue sa vie, et qui se demande si les quelques fils qui le soutiennent seront assez forts pour le hisser jusqu’à l’orifice du puits...
Pascal eut la perception très-nette et très-distincte de cette effroyable agonie de son ennemi, et il en éprouvaun sentiment de bien-être, comme si une rosée céleste fût descendue sur ses propres douleurs... C’était le commencement de sa vengeance...
Mais le «petit moment» réclamé par M. de Valorsay durait depuis plus d’un quart d’heure, et il n’en finissait pas...
—Que diable fait-il?... se demandait Pascal, qui suivait curieusement ses moindres mouvements...
Le marquis avait tout autour de lui, sur sa table, sur des chaises, et jusque par terre, des collections de journaux de sport... Il les prenait les uns après les autres, les dépliait, les parcourait d’un regard rapide et exercé, et selon qu’ils contenaient ou non ce qu’il souhaitait, il les jetait ou les plaçait en tas, devant lui, après les avoir annotés au crayon rouge.
Ce ne fut pourtant qu’après plusieurs minutes encore qu’il parut s’apercevoir du temps écoulé, et aussitôt, craignant sans doute que Pascal ne s’impatientât:
—Je suis véritablement fâché, monsieur, prononça-t-il, de vous faire droguer ainsi, mais on attend le travail que j’achève...
—Oh!... continuez, monsieur le marquis, répondit Pascal, continuez... Par extraordinaire j’ai un peu de temps à moi... J’en serai quitte, d’ailleurs, pour déjeuner plus vite.
C’était une politesse... Le marquis crut devoir y répondre, et tout en lisant et en annotant tour à tour, il daigna expliquer sa besogne.
—C’est un métier de rogne-papier que je fais là, reprit-il... J’ai vendu, il y a quelques jours, sept de mes chevaux de courses, dont deux hors ligne, et l’acquéreur,comme de raison, en me versant le prix convenu, a reçu l’état exact et légalisé des performances de chacun d’eux... leur biographie, autrement dit... Mais voici que ce monsieur n’est pas satisfait, et il s’est mis en tête d’exiger de moi la collection des journaux de sport qui relatent les engagements, les victoires, ou les défaites de ceux de mes chevaux qu’il a achetés... On n’est pas stupide à ce point... Il est vrai que j’ai affaire à un étranger, à un de ces nababs, à peine barbouillés de civilisation, qui tous les ans viennent à Paris fondre leurs lingots et qui, par leurs prodigalités idiotes, font hausser le prix du toutes choses jusqu’à nous rendre la vie impossible, à nous autres Parisiens, qui ne voulons pas comme eux flamber notre fortune en deux ans... C’est la peste de notre ville et de notre temps, ces gens-là qui, à de rares exceptions près, ne savent employer leurs millions qu’à enrichir une douzaine de drôlesses cosmopolites, des escrocs, des restaurateurs et des maquignons.
C’est d’une mine approbative que Pascal écoutait cette sortie; mais il ne songeait, en vérité, qu’à cet étranger, Kami-Bey, qu’il avait vu chez le baron, il n’y avait pas une demi-heure, et qu’il avait entendu se plaindre amèrement de n’avoir que des rosses, alors qu’il pensait avoir acheté des chevaux de prix... Et il se disait:
—Kami-Bey serait-il cet acquéreur exigeant?... Pourquoi le marquis, acculé comme il l’est, n’aurait-il pas hasardé quelqu’une de ces bonnes escroqueries qui conduisent leur homme droit en police correctionnelle?...
En matière de sport, on pouvait soupçonner Valorsay d’une grande indépendance de conscience... N’était-il pas accusé déjà d’avoir, par une fraude indigne, fait perdrel’argent de ceux qui pariaient pour son chevalDomingo?
Enfin, après un moment de silence, le marquis poussa un grand soupir.
—C’est fini! murmura-t-il en liant avec une ficelle les journaux qu’il avait mis de côté.
Il sonna ensuite, et un domestique étant accouru:
—Tenez, lui dit-il, portez ceci au prince Kami, au Grand-Hôtel, et hâtez-vous...
Les pressentiments de Pascal ne l’avaient pas trompé. Il ne sourcilla pas, cependant...
Mais en lui-même:
—Voilà qui est bon à savoir, pensa-t-il. Avant ce soir j’aurai ouvert une petite enquête de ce côté...
Décidément, l’orage se massait au-dessus de la tête du marquis de Valorsay... Le savait-il? Assurément il en avait le soupçon... Mais il s’était juré qu’il tiendrait bon jusqu’à la fin... Il ne voyait pas, du reste, que tout fût perdu, et, comme tous les grands joueurs, il se disait que, tant qu’il aurait un enjeu à exposer, il pouvait espérer ramener la fortune...
Il s’était levé, en s’étirant, comme après une tâche désagréable, et s’adossant à la cheminée:
—Maintenant, monsieur Mauméjan, commença-t-il, abordons l’affaire qui vous amène...
Son air dégagé, son ton léger, étaient admirablement joués... mais un observateur ne s’y fût pas trompé, non plus qu’à la façon dont il ajouta négligemment:
—Vous m’apportez des fonds de la part de M. le baron Trigault?
Pascal hocha la tête, et d’un accent contrarié:
—J’ai le regret de vous apprendre que non, monsieur le marquis, répondit-il.
Ce fut comme une lourde pierre, tombant sur le crâne dégarni de M. de Valorsay... Il devint plus blanc que sa chemise, et même chancela, comme si sa mauvaise jambe, celle dont il souffrait aux changements de temps, eût refusé tout service.
—Comment, non! balbutia-t-il, c’est une plaisanterie, sans doute!...
—Ce n’est que trop sérieux!
—J’avais la parole du baron...
—Oh!... la parole!...
—Enfin, j’avais toujours une promesse formelle!...
—Il est quelquefois impossible de tenir ce que l’on promet, monsieur le marquis...
Les conséquences de ce manque de parole devaient être terribles; pour M. de Valorsay, ce pouvait être la fin de tout.
Il n’en essaya pas moins de dissimuler... Il se dit que laisser voir à cet homme d’affaires combien le coup était effroyable, ce serait lui livrer le secret de sa profonde détresse, confesser sa ruine absolue, renoncer à la lutte, désarmer, s’avouer vaincu, terrassé, perdu...
Rassemblant donc en un effort exorbitant toute son énergie, il maîtrisa ses émotions, et réussit à paraître, non désespéré, mais seulement irrité et très-contrarié...
—Bref, reprit-il d’une voix altérée, pas de fonds! Je comptais sur cent mille francs ce matin... Rien!... Comme c’est gracieux... Ah! le baron ne se doute guère de l’embarras où il me met...
—Pardonnez-moi, monsieur, il s’en doute si bien,qu’au lieu de vous prévenir par un simple billet, il m’envoie pour vous présenter ses sincères regrets... Véritablement, lorsque je l’ai quitté, il y a une heure, il était désolé... Il m’a surtout recommandé de vous bien expliquer qu’il n’y a eu rien de sa faute... Il comptait sur deux rentrées très-importantes, qui toutes deux, comme par un fait exprès, lui ont manqué... Hier, il a couru toute la soirée sans parvenir à rassembler les fonds.
Un peu remis du premier étourdissement, bien que fort pâle encore, le marquis dardait sur Pascal un regard soupçonneux.
Il n’était pas sans savoir de quelles doucereuses excuses les gens bien élevés enveloppent leurs refus pour en masquer l’amertume.
—Ainsi, fit-il d’un ton où perçait l’ironie, le baron est gêné.
—Franchement, je le crois.
—Pauvre baron!... Ah!... je le plains... oui considérablement.
Grave et froid comme un article du Code, Pascal semblait n’avoir point vu l’effet du message qu’il apportait, le trouble affreux du marquis et la contrainte qu’il s’était imposée.
—Vous pensez railler, monsieur, prononça-t-il, moi je jurerais que le baron est en ce moment très à court d’argent...
—Allons donc!... Un homme qui a sept ou huit millions...
—Je parierais pour dix, au moins.
—Raison de plus.
Pascal haussa dédaigneusement les épaules.
—Il m’étonne, monsieur le marquis, fit-il d’un ton dogmatique, de vous entendre parler ainsi... L’énormité du revenu ne constitue pas l’aisance, mais bien la façon dont on l’emploie... Par le temps de folies qui court, tous les gens riches sont gênés... Que donnent au baron ses dix millions? Cinq cent mille livre de rentes au plus! C’est un joli denier et je m’en contenterais... Mais le baron joue, et Mmela baronne est la femme la plus élégante de Paris... Ils aiment la grande vie l’un et l’autre, et leur maison est montée comme celle d’un prince... Chez eux, du premier janvier à la saint Sylvestre la chandelle brûle par les deux bouts... Que sont cinq cent mille francs avec un train pareil!... Leur situation doit être celle de plusieurs millionnaires de ma connaissance, qui, vers les fin du trimestre et en attendant l’échéance de leurs rentes, portent bravement leur argenterie au Mont-de-Piété...