XIV

—Vous ne daignerez même pas écouter mes explications?

—Ce serait du temps perdu!...

M. de Valorsay, à cette cruelle réponse, donna sur le bureau un si formidable coup de poing que trois ou quatre dossiers roulèrent à terre. Sa colère n’était plus feinte...

—Que projetez-vous donc, s’écria-t-il, et que comptez-vous faire?... Pour qui me trahissez-vous, pour quelle somme et pour quels desseins?... Prenez garde... C’est ma peau que je vais défendre, et par le nom de Dieu!... je la défendrai bien... L’homme résolu à se brûler la cervelle s’il échoue est terriblement dangereux... Malheur à vous si je vous trouve jamais entre moi et les millions de Chalusse...

M. Fortunat n’avait pas une goutte de sang aux joues; néanmoins sa contenance fut digne.

—Vous avez tort de me menacer, fit-il, vous ne me faites pas peur... Si j’étais contre vous, je n’aurais qu’à vous poursuivre pour les 40,000 francs que vous me devez. Je ne serais pas payé, mais l’édifice mensonger de votre fortune croulerait sous ce seul coup de pic... Vous oubliez en outre que je possède un double de notre traitésigné de votre main, et que je n’aurais qu’à le faire parvenir à MlleMarguerite, pour lui donner la juste mesure de votre désintéressement... Brisons donc nos relations, Monsieur, et allons chacun notre chemin sans plus nous occuper l’un de l’autre... Si vous réussissez vous me rendrez mon argent.

La victoire restait au dénicheur d’héritages, et c’est avec un sentiment d’orgueil qu’il vit s’éloigner son très-noble client humilié et blême de rage...

—Quel brigand que ce marquis, grommelait-il, et comme je préviendrais MlleMarguerite, la pauvre fille, si je n’avais pas si peur de lui!...

M. Casimir, le valet de chambre de feu M. le comte de Chalusse, n’était, mon Dieu! ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrères...

Les vieillards racontent qu’il existait jadis une race de serviteurs fidèles, qui se croyaient solidaires de la famille qui les adoptait et en embrassaient les intérêts et les idées. Les maîtres, en ce temps, payaient ce rare dévouement en protection efficace et en sécurité pour l’avenir.

De tels maîtres et de pareils serviteurs, on ne trouve plus aujourd’hui de traces que dans les vieux mélodrames de l’Ambigu; dans laBerline de l’Emigré, par exemple, ou dans leDernier des Châteauvieux.

Les domestiques, à cette heure, traversent les maisons où ils servent comme ces auberges à la nuit où on se permet tout puisqu’on part le lendemain.

Et les familles les accueillent comme des hôtes nomades, dangereux souvent, et dont il est toujours prudent de se défier.

On ne laisse pas la clef de la cave à ces tâcherons révoltés, on ne leur confie plus guère que les enfants, ce qui produit de prodigieux résultats, ainsi que le prouva, l’an passé, certain procès qui épouvanta Paris...

Cependant, M. Casimir était probe, dans le sens strict du mot. Plutôt que de dérober une pièce de dix sous, il eût gâché et gaspillé pour 100 francs de n’importe quoi, dans l’hôtel, comme cela lui arrivait parfois, quand on lui avait fait des reproches et qu’il voulait se venger.

Vaniteux, cauteleux et rapace, il se contentait de n’aimer que son maître et de l’envier furieusement, trouvant bien injuste et bien ridicule la destinée qui ne l’avait pas fait naître à la place de M. le comte de Chalusse.

Étant bien payé, il servait passablement. Mais le plus clair de son intelligence il l’employait à surveiller le comte. Flairant dans la maison quelque gros secret de famille, il était humilié qu’on ne l’eût pas confié à sa discrétion.

Et s’il ne découvrit rien, c’est que véritablement M. de Chalusse était la méfiance même, ainsi que MmeLéon le reprochait à sa mémoire.

Aussi, cette après-midi où il avait vu MlleMarguerite et le comte chercher dans le jardin les débris d’une lettre déchirée dans un mouvement de rage dont il avait été témoin, M. Casimir sentit redoubler les démangeaisons de sa curiosité, plus ardentes et plus agaçantes que le prurit de l’urticaire.

Il eût donné un mois de ses gages, et quelque chose encore, pour connaître le contenu de cette lettre, dont le comte recollait précieusement les morceaux sur une grande feuille de papier.

Et quand il entendit M. de Chalusse dire à MlleMarguerite que les plus importants débris manquaient, et que cependant il renonçait à des recherches vaines, le digne valet de chambre se jura qu’il serait plus adroit ou plus heureux que son maître.

Et en effet, ayant cherché, il découvrit cinq petits morceaux de papier de la largeur du pouce, qui avaient été emportés sous un massif.

Ils étaient couverts d’une écriture menue et allongée, écriture de femme, évidemment, mais sur aucun d’eux ne se trouvait une phrase offrant un sens.

N’importe!... M. Casimir les serra précieusement, à tout hasard, se gardant bien surtout de parler d’une trouvaille dont il supposait bien que son maître ne lui saurait aucun gré.

Mais ces débris, les mots sans suite qu’il y avait déchiffrés, lui trottaient par la cervelle, et parmi toutes les idées que fit éclore en lui l’accident du comte, l’idée de la lettre pointa.

Cela explique son grand empressement à fouiller les vêtements de M. de Chalusse, quand MlleMarguerite lui commanda de chercher la clef du secrétaire.

Et il joua de bonheur, car s’il trouva la clef qu’il remit, il rencontra aussi la lettre qu’il chiffonna dans la paume de sa main et glissa fort subtilement dans sa poche.

Dextérité perdue!... M. Casimir eut beau combler leslacunes de cette lettre avec les débris trouvés par lui, il eut beau la lire et la relire en appliquant toute son attention, elle ne le renseigna pas; ou du moins, elle le renseigna si vaguement et si incomplétement que ce lui fut comme un nouvel irritant.

Un moment il eut la pensée de la remettre à MlleMarguerite, mais il résista à ce premier mouvement en se disant:

—Ah!... mais non!... pas si bête!... Elle lui serait peut-être utile.

Et M. Casimir, qui était un homme fort, ne voulait pas être utile à cette pauvre fille, dont il n’avait jamais reçu que des marques de bonté.

Il la haïssait, sous prétexte qu’elle n’était pas à sa place, qu’on ne savait ni qui elle était ni d’où elle venait et qu’il était bien ridicule qu’il eût, lui, Casimir, à recevoir des ordres d’elle.

L’infâme calomnie que MlleMarguerite avait recueillie sur son passage: «Voici la maîtresse du riche comte de Chalusse,» était l’œuvre de M. Casimir.

Il avait juré qu’il se vengerait de cette orgueilleuse, et on ne peut savoir ce qu’il eût imaginé sans l’intervention décisive du juge de paix.

Rappelé vertement à l’ordre, M. Casimir se consola de ce camouflet quand le juge lui confia huit mille francs et l’administration provisoire de l’hôtel. Rien ne pouvait lui plaire davantage.

C’était d’abord et principalement une occasion magnifique de faire acte d’autorité et de trancher du maître; c’était, en outre, la faculté de traiter, pour les funérailles, avec Victor Chupin, c’était enfin la liberté de courirau rendez-vous que lui avait fait demander M. Isidore Fortunat.

Laissant donc ses camarades suivre les opérations du juge de paix, il chargea M. Bourigeau des déclarations à la mairie, et, allumant un cigare, il sortit de l’hôtel, et lentement remonta la rue de Courcelles.

C’est au boulevard Haussmann qu’il avait rendez-vous, dans un établissement tout neuf, presque en face des beaux ateliers de Binder.

Plutôt débit de vins que restaurant, cet établissement ne payait pas précisément de mine, mais on y mangeait, on y déjeunait surtout fort bien, M. Casimir le savait par expérience.

—Personne n’est venu pour moi?... demanda-t-il en entrant.

—Personne.

Il consulta sa montre et parut surpris.

—Pas midi encore?... fit-il; je suis en avance... Donnez-moi, cela étant, un verre d’absinthe et un journal.

On lui obéit avec une promptitude que jamais son défunt maître n’avait obtenue de lui, et il se plongea dans le cours de la Bourse de l’air d’un homme qui a dans son tiroir des raisons de s’y intéresser.

Ayant vidé son verre d’absinthe, il en demandait un second, quand on lui frappa sur l’épaule. Il se dressa en sursaut; M. Isidore Fortunat était devant lui.

Comme toujours, le chasseur d’héritages était vêtu avec une recherche sévère, chaussé et ganté correctement, mais un sourire discret et encourageant qui ne lui était pas habituel errait sur ses lèvres.

—Vous le voyez, s’écria M. Casimir, on vous attendait!

—C’est vrai! je suis en retard, fit M. Fortunat, mais nous allons réparer le temps perdu... Car vous me ferez, je l’espère, le plaisir de déjeuner avec moi?

—C’est que, véritablement, je ne sais si je dois...

—Oui, oui, vous devez... On va nous donner un cabinet: nous avons à causer...

Ce n’était certes pas pour son agrément, que M. Fortunat fréquentait M. Casimir et faisait avec lui commerce d’amitié et de fourchette. M. Fortunat, qui était fier, estimait ces relations quelque peu au-dessous de sa dignité. Mais les événements lui avaient forcé la main au début, et ensuite, son intérêt commandant, il avait passé sur ses répugnances.

C’est par le comte de Chalusse que M. Fortunat avait connu M. Casimir. Ayant eu à se louer des services du dénicheur d’héritiers, et lui supposant une probité relative, le comte l’avait chargé d’arranger diverses tracasseries, et à chaque fois lui avait expédié son valet de chambre.

Naturellement M. Casimir avait péroré, l’autre avait écouté, de là une connaissance superficielle.

Plus tard, lors des projets de mariage de M. de Valorsay, M. Fortunat avait trouvé commode, pour contrôler les allégations de son noble client, de faire du domestique de M. de Chalusse son espion.

De là des relations suivies, dont le prétexte avait été facile à trouver, M. Casimir étant un spéculateur et jouant à la Bourse.

Et quand il avait besoin de renseignements, M. Fortunatinvitait M. Casimir à déjeuner, sachant l’influence d’une bonne bouteille offerte à propos, et tout en sirotant le café, sans avoir l’air d’y toucher, il arrivait à ses fins...

C’est dire qu’il soigna le menu, ce jour où d’un mot de plus ou de moins dépendait peut-être la partie qu’il allait jouer...

Et l’œil de M. Casimir étincelait, en prenant place devant une table bien blanche, en face de son amphitryon.

C’est dans un tout petit «salon de société» prenant jour sur le boulevard, que le traiteur avait dressé le couvert.

M. Fortunat lui-même l’avait choisi et désigné. Non qu’il fût plus spacieux que les autres, ni plus confortable, mais il était isolé. C’est un avantage considérable, pour qui sait combien sont indiscrets et perfides les cabinets particuliers séparés par de simples voliges de sapin, aussi minces qu’une feuille de papier.

Il ne devait pas tarder à s’applaudir de sa prévoyance.

Le déjeuner avait commencé par un plat d’escargots, et M. Casimir n’avait pas achevé sa douzaine, arrosée de vin de Chablis, que déjà il déclarait ne voir nul inconvénient à se déboutonner devant un ami...

Les événements de la matinée ayant déjà bouleversé sa cervelle, la vanité et la bonne chère achevaient d’exalter ses facultés, et il discourait avec une verve intarissable.

Oubliant toute prudence, il s’abandonnait, et on pouvait le juger à l’entendre parler du comte de Chalusse et du marquis de Valorsay, et surtout de son ennemie, MlleMarguerite.

—Car c’est elle, criait-il en tapant son couteau sur la table, c’est elle seule qui a pris les millions disparus. Comment?... c’est ce qu’on ne saura jamais, car elle n’a pas sa pareille pour la malice. Mais elle les a volés, j’en suis sûr, j’en lèverais la main devant la justice, et je le lui aurais prouvé sans cet espèce de juge de paix qui a pris son parti parce qu’elle est jolie... car elle est diantrement jolie la coquine...

Le guetteur d’héritages eût voulu placer un mot qu’il ne l’eût pu, tant l’autre, impérieusement, s’emparait de la conversation.

Mais cela ne lui déplaisait pas. Il n’en était que plus libre de se donner à ses réflexions.

Elles étaient singulières:

Rapprochant des affirmations de M. Casimir les assurances du marquis de Valorsay, il était confondu de la coïncidence.

—C’est au moins bizarre! pensait-il. Cette jeune fille aurait-elle vraiment volé, le marquis le saurait-il par MmeLéon et songerait-il à profiter du vol? En ce cas, je rentrerais dans mon argent... Il faudra voir...

Aux escargots et au vin blanc, une perdrix et du vin de Pomard succédaient, et la loquacité de M. Casimir augmentait et le diapason de sa voix montait...

Seulement, il s’égarait en ridicules cancans et en calomnies absurdes, et il devenait assommant lorsque tout à coup, sans transition, il en arriva à la lettre mystérieuse qui avait, selon lui, déterminé l’accident du comte.

Aux premiers mots, M. Fortunat avait tressailli.

—Bast!... fit-il, d’un air incrédule, comment diable une lettre aurait-elle une pareille influence...

—Dame, je ne sais pas... Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’a eue.

Et, à l’appui de son dire, il raconta comme quoi le comte l’avait déchirée sans la lire, comment il en avait été désolé ensuite, et comme quoi il en avait recherché les débris pour retrouver une adresse qu’on lui donnait...

—Et la preuve, ajouta-t-il, c’est que défunt Monsieur devait passer chez vous pour vous prier de lui dénicher la personne qui lui écrivait.

—Êtes-vous sûr de cela?...

—Sûr comme je le suis de boire du Pomard!... s’écria M. Casimir en vidant son verre.

Rarement le «pisteur d’héritages» avait eu la gorge serrée par une semblable émotion.

Que cette lettre fût le mot du problème dont la solution pouvait l’enrichir, il n’en doutait pas: son flair si exercé le lui affirmait.

—L’a-t-on retrouvée, cette lettre? demanda-t-il.

—Eh!... je l’ai, s’écria triomphalement le valet de chambre, je l’ai dans ma poche, et complète, qui plus est.

Le coup fut si fort que M. Fortunat pâlit... de joie.

—Tiens!... Tiens!... fit-il, elle doit être curieuse!

L’autre, dédaigneusement allongea la lèvre inférieure.

—Comme ci, comme ça, répondit-il... Et d’abord, on n’y comprend goutte... Le plus clair est qu’elle a été écrite par une femme.

—Ah!...

—Oui, par quelque ancienne maîtresse... Et naturellement,elle demande de l’argent pour un moutard... Les femmes ne la ratent jamais, celle-là... On me l’a faite, à moi qui vous parle, plus de dix fois... Mais avec moi, ça ne mord pas.

Et, tout gonflé de fatuité, il entreprit trois ou quatre «histoires d’amour» qui lui étaient arrivées, jurait-il, et qui le montraient sous un jour purement ignoble.

La chaise de M. Fortunat eût été un gril posé sur un bon feu, qu’il n’eût pas paru plus mal à l’aise.

Après avoir versé rasade sur rasade à son convive, il s’apercevait qu’il l’avait trop poussé et qu’il n’y avait plus à essayer de le retenir.

—Et cette lettre?... interrompit-il à la fin.

—Eh bien?...

—Vous m’aviez promis de me la donner à lire.

—C’est juste... c’est très-juste... mais il faudrait du moka, avant!... si nous demandions le moka, hein?

On servit le café, et dès que le traiteur eut refermé la porte, M. Casimir tira la lettre de sa poche et la déplia en disant:

—Attention!... je vais lire.

Ce n’était pas l’affaire de M. Fortunat, il eût bien préféré lire lui-même; mais on ne discute pas les volontés d’un ivrogne, et M. Casimir, d’une langue de plus en plus pâteuse, s’écria:

—«Paris, 14 octobre 186...» Donc, la dame habite Paris... C’est toujours ça... Mais après, elle ne met ni «monsieur,» ni «mon ami,» ni «cher comte,» rien du tout... elle écrit tout roide:

«Une fois déjà, voici bien des années, je me suisadressée à vous en suppliante. Impitoyable, vous n’avez pas daigné me répondre.

«Et cependant, j’étais tout au bord de l’abîme, et je vous le disais, j’avais la tête perdue, et le vertige s’emparait de moi... Abandonnée, j’errais dans Paris, sans asile et sans pain, et mon enfant avait faim!...»

M. Casimir s’interrompit, éclatant de rire.

—Hein!... comme c’est ça!... s’écria-t-il, comme c’est bien ça! J’en ai dix, dans mon tiroir, des lettres pareilles, et même plus empoignantes... Après déjeuner, vous viendrez chez moi, et je vous les montrerai. Nous rirons bien!

—Finissons toujours celle-ci.

—Naturellement.

Et il reprit:

«Seule, je n’eusse pas hésité... J’étais si malheureuse que la mort m’apparaissait comme un refuge. Mais que fût devenu mon enfant?... Devais-je donc le tuer et me tuer après? J’en ai eu la pensée, non le courage.

«Ce que j’implorais de votre pitié, vous me le deviez... Je n’avais qu’à me présenter à votre hôtel et à dire: Je veux!... Hélas! je ne le savais pas alors, je me croyais liée par un serment, et vous m’inspiriez un invincible effroi...

«Et cependant il fallait que mon enfant vécût...

«Alors je me suis abandonnée... Et j’ai roulé si bas que j’en ai été réduite à éloigner mon fils... Il ne fallait pas qu’il sût à quelles hontes il devait sa vie... Et il ignore jusqu’à mon existence...»

M. Fortunat était comme pétrifié.

Après ce qu’il avait surpris du passé du comte, après les confidences de la Vantrasson, la mégère dugarni-modèle, il ne pouvait guère douter.

—Cette lettre, pensait-il, ne peut être que de MlleHerminie de Chalusse.

M. Casimir poursuivait:

«..... Si je m’adresse à vous de nouveau, si, du fond de mon enfer, je vous crie: Au secours! c’est que je suis à bout de forces, c’est qu’il faut, avant que je meure, que l’avenir de mon fils soit assuré...

«Il lui faut non une fortune, mais de quoi vivre, et j’ai compté sur vous...»

Une fois encore, l’honorable valet de chambre s’interrompit.

—Et voilà!... fit-il... de quoi vivre... j’ai compté sur vous!... C’est superbe!... Les femmes sont superbes, parole d’honneur!... C’est qu’elle y compte, oui!... Écoutez plutôt la fin!

Et il continua:

«..... Il est indispensable que je vous voie le plus tôt possible.

«Daignez donc, demain jeudi, 15 octobre, vous rendre, 43, rue du Helder, à l’hôtel de Hombourg. Vous demanderez MmeLucy Huntley, et on vous conduira à moi...

«Je vous attendrai depuis trois heures jusqu’à six...

«Venez, je vous en conjure, venez...

«Il m’est pénible d’ajouter que si je n’ai pas de vos nouvelles, je suis résolue à exiger et à obtenir,—quoi qu’il doive arriver,—ce que je vous demande encore à genoux et à mains jointes.»

Ayant achevé, M. Casimir posa la lettre sur la table et se versa un bon verre d’eau-de-vie qu’il lampa d’un trait.

—Et c’est tout!... prononça-t-il. Pas de signature, pas une initiale, rien... C’est une femme du monde qui écrit ça... Elles ne signent jamais leurs poulets, les coquines, de peur de se compromettre... On a ses raisons pour le savoir...

Et il riait, de ce rire idiot et entrecoupé de hoquets de l’homme qui a bu.

—Si j’avais eu le temps, poursuivit-il, je serais allé m’informer de cette Lucy Huntley, un faux nom, évidemment... J’aurais voulu... Mais qu’avez-vous donc, cher monsieur Fortunat, vous voilà pâle comme la mort... Seriez-vous indisposé?

Il est de fait que, depuis un moment, l’honorable guetteur d’héritages était changé comme après une maladie d’un mois.

—Merci, balbutia-t-il, je vais très-bien... Seulement je viens de me rappeler qu’on m’attend...

—Qui?...

—Un client, pour une liquidation...

L’autre eut un geste moqueur et cordial.

—Connu le prétexte! interrompit-il. Eh! envoyez promener le client! N’êtes-vous pas assez riche?... Tenez, versez-nous plutôt un petit verre, cela vous remettra...

M. Fortunat obéit, mais si maladroitement, ou si adroitement plutôt, que sa manche ramena devant lui la lettre placée devant M. Casimir.

—Allons... à votre santé! fit le valet de chambre.

—A la vôtre! répondit M. Fortunat.

Et en retirant le bras qu’il avait tendu pour trinquer, il fit tomber la lettre sur ses genoux.

M. Casimir, qui ne s’était aperçu de rien, essayait d’allumer un cigare, et tout en usant en vain quantité d’allumettes, il continuait:

—C’est-à-dire, mon vieux, que vous voudriez me lâcher... Pas de ça, Lisette!... Nous allons monter chez moi, et je vous lirai des lettres d’amour de femmes du monde... Après, nous irons faire une partie de billard chez Morloup... C’est là, qu’on rit... Vous verrez Joseph de chez Commarin, un farceur qui est plein d’esprit...

—C’est cela... Mais avant, il faut que je paie ici.

—Oui, payez...

Le chasseur d’héritages sonna, en effet, pour demander la carte.

Il avait obtenu bien plus de renseignements qu’il n’espérait, il avait la lettre dans sa poche, il ne souhaitait plus qu’une chose: se débarrasser de M. Casimir.

Mais cela ne devait pas être facile, les ivrognes ont l’amitié tenace, et il se demandait quel stratagème employer, quand le traiteur parut et dit:

—Il y a là un petit jeune homme très-pâle... qui a l’air d’un clerc d’huissier... Il voudrait parler à ces messieurs...

—Eh! c’est Chupin!... s’écria le valet de chambre. C’est un ami... Faites entrer et apportez un verre. Plus on est de fous, plus on rit, comme dit cet autre!

Que voulait Chupin? M. Fortunat ne l’imaginait pas du tout. Il n’en bénit pas moins sa venue, bien décidé à lui colloquer le fardeau de Casimir.

Mais dès que Victor Chupin parut, son visage se rembrunit.Il ne lui avait fallu qu’un coup d’œil pour reconnaître l’ivresse du brillant valet de chambre. Or, c’était un garçon sérieux et rangé, qui n’aimait pas à traiter les affaires le verre à la main et qui professait pour les ivrognes une grande aversion.

Il salua poliment M. Fortunat, et s’adressant à M. Casimir d’un ton mécontent:

—Il est trois heures... fit-il, et je venais, ainsi que nous en étions convenus, m’entendre avec vous pour les funérailles de M. de Chalusse.

Cela fit à M. Casimir l’effet d’une douche d’eau glacée.

—Sapristi!... s’écria-t-il, j’avais oublié... totalement... parole d’honneur!...

Et la notion lui revenant tout à la fois, et de la responsabilité qu’il avait acceptée, et de son ivresse:

—Dieu de Dieu!... poursuivit-il, je me suis mis dans un bel état... Allons, bon!... je ne tiens seulement plus debout... Que va-t-on penser à l’hôtel... Que va-t-on dire...

M. Fortunat avait attiré son employé dans un coin.

—Victor, lui dit-il vivement, je file... Tout est payé, mais pour le cas où il vous faudrait faire quelque dépense de voiture ou autre, voici dix francs... Le reste sera pour vous... Je vous confie cet imbécile, veillez sur lui...

La pièce de dix francs dérida un peu Chupin.

—Bon, grommela-t-il, les ivrognes, ça me connaît... J’ai fait mon apprentissage «d’ange gardien» quand ma grand-mère tenait laPoivrière.

—Surtout ne le laissez pas rentrer dans l’état où il est...

—Soyez tranquille, m’sieu, il faut que je cause d’affaires avec lui; ainsi, je vais vous le dégriser comme avec la main...

Et pendant que M. Fortunat s’esquivait, Chupin fit signe à un garçon et lui dit:

—Apportez-moi du café très-fort, une poignée de sel gris et un citron... Rien de meilleur pour remettre un homme!...

C’est en courant que M. Fortunat sortit de chez le traiteur. Il tremblait d’être poursuivi et rejoint par M. Casimir.

Mais au bout de deux cents pas il s’arrêta, moins pour reprendre haleine que pour rassembler ses idées en déroute, et bien que ce ne fût guère la saison, il s’assit sur un banc.

Ce qu’il avait enduré, dans cet étroit cabinet de marchand de vin, pendant que se grisait son convive, dépassait les plus cruels tourments de sa vie agitée.

Il avait voulu des informations précises, il les avait, et elles renversaient, elles anéantissaient toutes ses espérances.

Persuadé que les héritiers du comte de Chalusse l’avaient perdu de vue, il s’était dit qu’il les retrouveraitet qu’il traiterait avec eux avant de leur apprendre qu’ils étaient riches à millions...

Et, pas du tout, ces héritiers, qu’il croyait dispersés et éloignés, surveillaient M. de Chalusse et connaissaient si bien leurs droits qu’ils étaient prêts à les faire valoir.

—Car c’est bien réellement la sœur du comte qui a écrit cette lettre que j’ai dans ma poche, murmurait-il... Ne voulant pas, ne pouvant pas sans doute le recevoir chez elle, prudemment elle lui donnait rendez-vous dans un hôtel... Mais qu’est-ce que ce nom d’Huntley?... Le porte-t-elle, ou ne l’avait-elle adopté que pour la circonstance?... Serait-ce celui de l’homme qui l’a enlevée?... Est-ce celui de ce fils dont elle s’est séparée?...

Mais à quoi bon toutes ces conjectures!... Le sûr, le positif, c’est que l’argent lui échappait, sur lequel il avait compté pour réparer la saignée faite à sa caisse par le marquis de Valorsay. Et il souffrait comme s’il eût perdu 40,000 francs une seconde fois.

Peut-être, en ce moment, regretta-t-il d’avoir rompu avec le marquis...

Cependant, il n’était pas homme à renoncer à une partie, si désespérée qu’elle lui parût, sans une tentative. Il savait combien sont surprenants et soudains les retours de fortune qu’un acte insignifiant détermine.

—Je veux arriver jusqu’à cette sœur, se dit-il... je veux savoir sa position et ses projets... Si elle n’a pas de conseiller, je m’offrirai... Et qui sait...

Une voiture passait; M. Fortunat l’arrêta et monta en disant au cocher:

—Rue du Helder, nº 43, hôtel de Hombourg.

Était-ce le hasard ou une préméditation narquoise, qui avait imposé à cet établissement le nom d’une ville qui est comme le tripot de l’Europe?

L’hôtel de Hombourg est une de ces maisons où descendent de préférence les aventuriers de distinction qu’attire l’éblouissement des millions qui se dépensent à Paris.

Comtes valaques d’occasion et princesses russes de contrebande, pipeurs de cartes et pipeuses d’amour sont sûrs d’y trouver bon accueil, un luxe princier, des prix peu modérés et une confiance extraordinairement modérée.

Chacun y est appelé par le titre qu’il lui plaît de se donner en arrivant, Excellence ou Seigneurie, au choix... On y trouve, selon le goût des personnes, des domestiques jouant le vieux serviteur et des voitures où on peint en deux heures les armoiries les plus compliquées... On s’y procure sur-le-champ tous les accessoires de la grande vie, tout ce qu’il faut pour faire le grand seigneur au mois, à la journée ou à l’heure, tout ce qui est utile pour éblouir le niais, jeter de la poudre aux yeux, et prendre de bonnes et grasses dupes.

Seulement, crédit y est mort...

On y présente la carte tous les soirs, quand on ne fait pas payer d’avance, et qui ne peut l’acquitter ou donner un nantissement, Excellence ou Seigneurie, est prié de déguerpir sur l’heure, et impitoyablement on retient les nippes...

Lorsque M. Fortunat entra dans le bureau de l’hôtel de Hombourg, une jeune femme à la physionomie trop intelligente était en grande conférence avec un vieuxmonsieur qui avait sur la tête une calotte de velours noir et à la main une loupe.

Tour à tour, des yeux et de la loupe, ils examinaient d’assez beaux brillants, gage offert, sans aucun doute, par quelque noble et insolvable étranger.

Au bruit que fit M. Fortunat, la jeune femme leva la tête.

—Que désirez-vous, monsieur? demanda-t-elle poliment.

—MmeLucy Huntley?...

La dame ne répondit pas tout d’abord.

Les yeux fixés au plafond, on eût dit qu’elle y épelait la liste de tous les «étrangers de distinction» qui honoraient en ce moment de leur présence l’hôtel de Hombourg.

—Lucy Huntley!... répétait-elle, je ne vois pas!... Je ne crois pas que nous ayons cette personne... Lucy Huntley!... Comment est-elle, cette dame?

Pour beaucoup de raisons, M. Fortunat ne pouvait le dire... D’abord, il ne le savait pas.

Mais il ne se déconcerta nullement, rompu qu’il était par l’exercice de ses professions diverses, au grand art de tirer des gens qu’il interrogeait les renseignements qu’il eût dû donner lui-même.

Il tourna donc la question le plus naturellement du monde, tout en aidant véritablement les souvenirs de la jeune femme.

—La dame que je demande, répondit-il, a dû, hier jeudi, 15, entre trois et six heures, attendre une visite avec une impatience et une anxiété qui n’ont pu vous échapper.

Ce détail réveilla la mémoire paresseuse du monsieur à la loupe, lequel n’était autre que le mari de la jeune femme, le propriétaire en personne de l’hôtel de Hombourg.

—Eh!... dit-il à son épouse, monsieur parle de la voyageuse du Nº 2, tu sais bien... celle qui a voulu absolument le grand salon.

La jeune femme se frappa le front.

—C’est juste!... Où donc avais-je l’esprit!...

Et se tournant vers M. Fortunat:

—Excusez mon oubli, monsieur, ajouta-t-elle... Cette dame n’est plus chez nous et elle n’y est restée que quelques heures.

Cette réponse n’avait rien qui dût surprendre le chasseur d’héritiers, il la prévoyait, ce qui n’empêche qu’il prit l’air le plus consterné qu’il put.

—Quelques heures! répéta-t-il comme un écho désolé.

—Oui, monsieur. Elle est arrivée ici sur les onze heures du matin, n’ayant avec elle qu’un gros sac de voyage... et elle est repartie le même soir à huit heures.

—Hélas! mon Dieu... Et pour où aller?

—Elle ne l’a pas dit.

On eût juré que M. Fortunat était tout près de fondre en larmes.

—Pauvre Lucy!... fit-il d’un ton tragique, c’est moi, madame, qu’elle attendait... Je n’ai reçu que ce matin, à l’instant, la lettre où elle me donnait rendez-vous... Elle sera partie désespérée!... La poste n’en fait jamais d’autres!...

Le mari et la femme eurent en même temps ce geste de la tête et des épaules qui si clairement veut dire:

—Que voulez-vous que j’y fasse!... Ce ne sont pas là mes affaires... Laissez-moi en repos!...

Mais M. Fortunat n’était pas homme à se décourager pour si peu.

—Elle s’est sans doute fait conduire au chemin de fer, insista-t-il.

—Je n’en sais rien.

—Vous venez de me dire qu’elle avait un gros sac de nuit... donc elle n’a pas quitté votre hôtel à pied... Elle a demandé une voiture... Qui a couru la chercher?... Un de vos garçons... Si on retrouvait le cocher de cette voiture, il donnerait peut-être des indications précieuses...

En un seul coup d’œil, le monsieur et la dame échangèrent un volume de soupçons...

Incontestablement M. Isidore Fortunat avait le dehors de l’homme comme il faut, mais il est connu que ces messieurs si curieux qui habitent la rue de Jérusalem savent revêtir toutes les apparences.

On sait cela, quand on tient une maison comme l’hôtel de Hombourg, par cette raison fort simple que la police nourrit à l’endroit des comtes valaques et des princesses russes quantité de préventions qu’elle aime à vérifier.

C’est pourquoi l’hôtelier eut vite pris son parti.

—Votre idée est excellente, dit-il à M. Fortunat. Il est clair que cette dame Huntley a pris une voiture à son départ et une voiture de l’hôtel, qui plus est... Si vous voulez me suivre, nous allons nous informer.

Et se levant avec un empressement du meilleur augure, il guida le guetteur de successions jusqu’à une cour intérieure, où stationnaient cinq ou six voitures, dont les cochers, assis sur un banc, causaient tout en fumant leur pipe.

—Lequel de vous, demanda-t-il, a chargé une voyageuse, hier soir, sur les huit heures?

—Comment était-elle?

—C’était une belle femme de trente à quarante ans, blonde, blanche et dodue, vêtue de noir... Elle avait un sac en cuir de Russie.

—C’est moi qui l’ai prise, dit un cocher.

M. Fortunat s’avança vers cet homme, les bras ouverts, avec un tel empressement, qu’on eût juré qu’il allait lui sauter au cou.

—Ah! mon brave!... criait-il, vous pouvez me sauver la vie!...

Le cocher eut un large sourire... Il pensait que le salut d’une existence vaut bien un bon pourboire.

—Que dois-je faire?... interrogea-t-il.

—Me dire où vous avez conduit cette dame.

—Je l’ai menée rue de Berry.

—A quel numéro?

—Ah!... voilà... Je ne sais plus...

Mais M. Fortunat n’avait désormais aucune inquiétude.

—Bon!... fit-il, vous l’avez oublié... cela se conçoit. Mais vous reconnaîtriez bien la maison?

—Pour cela, oui.

—Voulez-vous m’y conduire?

—Certainement, bourgeois. Tenez, voici ma voiture, montez.

Le chasseur d’héritages monta, et c’est seulement quand le cocher eut fouetté son cheval, que l’hôtelier regagna son bureau.

—Ce gaillard-là doit être un mouchard, dit-il à sa femme.

—C’est bien mon avis.

—Il est singulier que nous ne le connaissions pas... Enfin, il est peut-être nouveau.

Qu’importait à M. Fortunat l’opinion qu’il laissait de lui dans une maison où il ne pensait pas remettre jamais les pieds.

L’essentiel, c’est qu’il tenait tous ses renseignements; il avait jusqu’au signalement de la dame, et il se sentait sur la piste.

Aussi, étendu dans sa voiture, qui était on ne peut plus douce, il se réjouissait de ce succès d’heureux présage au début de ses investigations...

Mais la voiture ne tarda pas à arriver rue de Berry, bientôt elle s’arrêta devant un charmant petit hôtel, et la cocher, se penchant à la portière, dit:

—Nous sommes arrivés, bourgeois.

Lestement, M. Fortunat sauta sur le trottoir et mit cinq francs dans la main du cocher, lequel s’éloigna en grognant et en jurant, estimant que la récompense était maigre, venant d’un homme auquel, de son aveu même, on sauvait la vie.

L’autre n’entendit certes pas. Immobile à la place même où il avait sauté, il examinait l’hôtel de toute la force de son attention.

—C’est donc là qu’elle demeure, murmurait-il, c’est là!... Mais je ne puis me présenter ainsi de but en blanc, sans même savoir quelle nom elle porte... Il faut que je m’informe..

A cinquante pas était la boutique d’un marchand de vin; il y courut et se fit servir un de sirop de groseille.

Puis, tout en buvant à petits coups, de l’air le plus indifférent qu’il put prendre, il montra l’hôtel en demandant:

—A qui donc cette ravissante habitation?

—A MmeLia d’Argelès, répondit le marchand de vin.

Le guetteur d’héritages tressaillit.

C’était bien là, il se le rappelait, le nom qu’avait prononcé le marquis de Valorsay quand il avait avoué l’abominable guet-apens dont il était l’auteur... C’était chez cette femme que l’homme aimé de MlleMarguerite avait laissé son honneur!...

Cependant, il sut dissimuler sa stupéfaction, et d’un ton plein de candeur:

—Un beau nom! prononça-t-il. Et que fait-elle, cette dame?...

—Ah!... ma foi. Elle s’amuse...

M. Fortunat parut ébloui.

—Peste!... il faut qu’elle s’amuse beaucoup pour avoir une pareille maison!... Est-elle jolie au moins?...

—Cela dépend des goûts... Elle n’est plus jeune en tout cas... Mais elle a des cheveux blonds superbes... Et blanche qu’elle est. Comme la neige, monsieur, comme la neige... Bonne personne d’ailleurs, et tout ce qu’il ya de plus distingué... payant tout comptant, rubis sur l’ongle...

Plus de doutes!... Le portrait tracé par le marchand de vin répondait exactement au signalement donné par l’hôtelier de la rue du Helder.

M. Fortunat acheva son sirop de groseille et jeta cinquante centimes sur le comptoir.

Puis, traversant la rue, bravement il alla sonner à l’hôtel d’Argelès...

A qui lui eût demandé ce qu’il se proposait de faire et de dire, le guetteur de successions eût pu répondre en toute sincérité: «Je l’ignore.»

Le fait est que le but seul était parfaitement arrêté et défini dans son esprit.

Il voulait obstinément, furieusement, tirer quelque chose, peu ou prou, n’importe comment, de cette ténébreuse affaire.

Pour le reste, pour les moyens d’exécution, il s’en remettait à son audace et à son sang-froid, bien sûr qu’une fois la partie engagée, la promptitude du coup d’œil ne lui ferait pas défaut, ni la fertilité d’expédients.

—Avant tout, se disait-il, je dois voir cette femme... Les premiers mots dépendront de la première impression... Après cela, je prendrai conseil des événements...

Un vieux domestique, portant une livrée de bon goût et fort simple étant venu lui ouvrir, il demanda d’un ton d’autorité:

—MmeLia d’Argelès?

—Madame ne reçoit pas le vendredi, répondit le valet.

M. Fortunat eut un geste d’extrême contrariété.

—Il faut cependant, insista-t-il, que je lui parle aujourd’hui même... Il s’agit d’intérêts de la plus haute gravité... Faites-lui passer ma carte, que voici. Je suis homme d’affaires...

Et il tendait sa carte, où on lisait au-dessous de son nom:

LIQUIDATIONS.—RÈGLEMENTS DE FAILLITES.

L’effet prestigieux de ce titre: «homme d’affaires,» on ne saurait l’imaginer.

Il évoque aussitôt l’idée d’un personnage équivoque et louche, dangereux interprète des subtilités de la loi, précurseur des huissiers et des recors, redoutable et par conséquent bon à ménager.

—Ah!... Monsieur est homme d’affaires, dit le domestique, c’est une autre histoire... que Monsieur prenne la peine de me suivre...

M. Fortunat prit cette peine, et on le conduisit dans le grand salon du premier étage, où on le pria de s’asseoir pendant qu’on irait prévenir Madame.

—Allons!... pensa-t-il, cela commence bien.

Et resté seul, il se mit à inventorier le salon, comme un général étudie le terrain où il livrera bataille.

Nulle trace ne restait à cette heure des scènes lamentables de la nuit, qu’un candélabre à demi brisé sur la cheminée. C’était celui dont s’était armé Pascal Férailleur quand on avait parlé de le fouiller, et qu’il avait jeté dans la cour en se retirant.

Mais ce détail ne frappa pas M. Isidore Fortunat. Ce qui l’intriguait, c’était le vaste abat-jour disposé au-dessusdu lustre, et dont il fut un moment à comprendre l’usage et l’utilité.

Sans l’intimider précisément, le luxe de l’hôtel le surprenait.

—C’est princier ici.... grommelait-il. Voilà qui prouve bien que tous les fous ne sont pas à Charenton!... Si Mmed’Argelès a manqué de pain autrefois, il n’y paraît plus guère!...

Tout naturellement cette réflexion l’amenait à se demander comment une femme si opulente avait pu devenir la complice du marquis de Valorsay, et prêter les mains à une action si lâche et si ignoble qu’elle le révoltait, lui, Fortunat.

—Ne serait-elle donc pas complice?... pensait-il.

Et, philosophiquement, il s’émerveillait des caprices du hasard, plaçant le malheureux qui avait été sacrifié entre la fille non avouée et la sœur inavouable du comte de Chalusse.

Ce rapprochement le fit tressaillir.

Un vague pressentiment, voix mystérieuse de l’instinct personnel, lui disait que là était pour lui le nœud de la situation, et que de l’antagonisme et de l’alliance de MlleMarguerite et de Mmed’Argelès, résulteraient des complications ou un dénoûment qui lui profiterait s’il était habile.

Mais ses méditations furent soudainement troublées par le bruit d’une discussion qui partait d’une pièce voisine.

Vivement il s’avança, espérant saisir quelque chose, et, en effet, il entendit une grosse voix d’homme qui criait:

—Quoi!... je campe là une bouillotte corsée, je gaspilleun temps précieux à venir vous offrir mes services, et vous me recevez ainsi... Parbleu!... cela m’apprendre à me mêler de ce qui ne me regarde pas... Jusqu’au revoir, chère dame, vous saurez quelque jour, à vos dépens, ce que vaut ce sire de Coralth que vous défendez si chaudement.

Ce nom de Coralth était de ceux qui se gravent d’eux-mêmes dans la mémoire, et cependant M. Fortunat ne le remarqua pas sur le moment.

Toute son attention était absorbée par ce qu’il venait d’entendre, et il s’efforçait de le rattacher au sujet de ses préoccupations.

Et pour l’arracher à ses conjectures, il ne fallut rien moins que le frôlement d’une robe contre l’huisserie d’une porte.

MmeLia d’Argelès entrait.

Elle était vêtue d’un très-élégant peignoir de cachemir gris à revers de satin bleu, coiffée avec beaucoup de goût, elle n’avait oublié aucun des artifices ordinaires de sa toilette, et cependant on lui eût donné plus de quarante ans.

Son morne visage offrait l’expression d’une résignation désespérée, et ses yeux rougis, entourés d’un cercle bleuâtre, trahissaient des larmes récentes.

Elle toisa le guetteur d’héritages, et d’un ton bref aussi peu encourageant que possible:

—Vous avez à me parler? interrogea-t-elle.

M. Fortunat s’inclina, presque déconcerté.

Il s’était préparé à rencontrer quelqu’une de ces stupides demoiselles qui promènent au bois leurs cheveux salis d’ocre et empuantis d’ammoniaque, et pas du tout,il se trouvait en présence d’une femme à l’air impérieux qui, déchue, gardait encore la fierté de sa race, et qui lui imposait.

—J’aurais en effet, madame, balbutia-t-il, à vous entretenir d’intérêts bien sérieux.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et sans engager son visiteur à prendre un siége:

—Expliquez-vous, dit-elle.

L’importance de l’enjeu qu’il risquait avait déjà rendu à M. Fortunat toute sa présence d’esprit.

Il n’avait eu besoin que d’un coup d’œil pour évaluer Mmed’Argelès, et il avait compris que pour s’emparer de l’esprit d’une telle femme, il fallait frapper fort et l’étourdir du premier coup.

—J’ai à vous annoncer un grand malheur, madame... prononça-t-il. Une personne qui vous est chère et qui vous touche de bien près, a été victime hier soir d’un affreux accident et a succombé ce matin.

Ce lugubre préambule ne parut pas toucher Mmed’Argelès.

—De qui parlez-vous? demanda-t-elle froidement.

M. Fortunat arbora son air le plus solennel, et d’une voix profonde:

—De votre frère, madame, de M. le comte de Chalusse...

Elle se dressa en pied, secouée par un tremblement convulsif.

—Raymond est mort... balbutia-t-elle.

—Hélas!... oui, madame... Mort au moment où il se rendait sans doute au rendez-vous que vous lui aviez fixé à l’hôtel de Hombourg.

C’était un joli mensonge, qu’avançait là le dénicheur d’héritages, mais il n’en était pas à un mensonge près, et celui-ci lui offrait cet avantage de le poser en homme très au courant du passé.

Il est vrai que cette savante manœuvre dut échapper à Mmed’Argelès.

Elle s’était affaissée sur son fauteuil, plus blanche que la cire.

—Comment est-il mort? demanda-t-elle.

—Il a été frappé d’une attaque d’apoplexie.

—Mon Dieu!... s’écria la malheureuse femme, qui entrevit alors la vérité. Mon Dieu!... pardonnez-moi... C’est ma lettre qui l’a tué!...

Et son cœur se brisant, elle trouva encore des larmes, elle qui cependant avait tant souffert et tant pleuré...

Prétendre que M. Fortunat n’était aucunement ému serait beaucoup s’avancer. Il était sensible en dehors des affaires.

Mais son émotion était singulièrement mitigée de la satisfaction qu’il éprouvait d’avoir si vite et si bien réussi. Mmed’Argelès avait tout avoué!... C’était une victoire, car, faut-il le dire, il avait tremblé qu’elle ne niât tout et ne le mît dehors dès les premiers mots.

Certes, il apercevait bien des difficultés encore entre sa poche et la succession du comte de Chalusse, mais il ne désespérait pas de les vaincre, après avoir si brillamment engagé la partie.

Et il commençait à soupirer quelques paroles de consolation, quand Mmed’Argelès, tout à coup, se leva en disant:

—Il faut que je le voie!... Je veux le voir une dernière fois!... Venez, monsieur!

Hélas! quelque terrible souvenir la cloua sur place aussitôt.

Elle eut un geste désespéré, et d’une voix où éclataient toutes les souffrances, toutes les rages de la vie:

—Mais non! s’écria-t-elle, non!... Cela même je ne le puis pas!...

M. Fortunat ne laissait pas que d’être assez embarrassé de son personnage, et même un peu inquiet.

Immobile et tout pantois, il considérait d’un œil ahuri Mmed’Argelès qui s’était rassise, et qui sanglotait, la tête appuyée sur un des bras de son fauteuil.

—Qui l’arrête?... pensait-il. Pourquoi cette terreur soudaine, maintenant que son frère est mort?... Ne veut elle donc pas confesser publiquement qu’elle est une Chalusse!... Il faudra cependant qu’elle en vienne là, si elle veut recueillir l’héritage du comte... et il faut qu’elle le veuille, pour moi, sinon pour elle...

Pendant un moment encore, le chasseur d’héritages garda le silence, l’esprit tiraillé par les hypothèses les plus contradictoires, jusqu’à ce qu’enfin il lui sembla que Mmed’Argelès se calmait.

—Excusez-moi, madame, commença-t-il alors, de troubler votre douleur si légitime, mais ma conscience m’ordonne de vous rappeler au souvenir de vos intérêts...

Avec la docilité passive des malheureux, elle écarta les mains de son visage tout couvert de larmes, et doucement:

—Je vous écoute, monsieur... soupira-t-elle.

Lui avait eu le temps de préparer son thème.

—Avant tout, madame, reprit-il, je dois vous apprendre que j’étais l’homme de confiance de M. de Chalusse... Je perds en lui un protecteur... Le respect seul m’empêche de dire un ami. Pour moi, il n’avait pas de secrets...

Mmed’Argelès ne comprenait rien à cet exorde sentimental, cela se voyait si clairement que M. Fortunat crut devoir ajouter:

—Si je vous expose cela, madame, c’est moins pour concilier votre bienveillance que pour vous expliquer comment j’ai su tant de choses de votre famille... comment je connaissais votre existence, par exemple, que personne ne soupçonne.

Il s’arrêta, espérant une réponse, un mot, un signe.

Cet encouragement ne venant pas, il continua:

—Je dois, avant tout, fixer votre attention sur la situation particulière de M. de Chalusse et sur les circonstances qui ont précédé et entouré sa fin... La mort l’a surpris, si inattendue et si foudroyante, qu’il n’a pu prendre de dispositions testamentaires, ni même manifester de vive voix ses dernières volontés. Ceci, madame, est pour vous une faveur de la Providence... M. de Chalusse avait contre vous certaines préventions. Pauvre comte... Il avait certes le meilleur cœur du monde, mais chez lui la rancune allait jusqu’à la barbarie... Il n’y a pas à en douter, il était décidé à vous priver de sa succession... Déjà dans ce but il avait commencé à dénaturer sa fortune... S’il eût vécu six mois encore, vous n’aviez pas un centime.

Mmed’Argelès eut un geste d’insouciance, bien difficileà expliquer après les instances et même les menaces de sa lettre de la veille.

—Eh!... qu’importe!... murmura-t-elle.

—Comment, qu’importe!... s’écria M. Fortunat. Je vois, madame, que votre douleur vous empêche de mesurer la grandeur du péril auquel vous échappez. Outre sa rancune, M. de Chalusse avait pour vous dépouiller des raisons décisives... Il s’était juré qu’il donnerait une opulence royale à sa fille bien-aimée.

Pour la première fois, l’immobile visage de Mmed’Argelès trahit une sensation.

—Quoi!... mon frère avait un enfant...

—Oui, madame, une fille naturelle, MlleMarguerite... une belle et douce personne que j’ai eu le bonheur de rendre à son affection, il y a quelques années... Elle vivait près de lui depuis six mois, et il allait la marier, avec une dot énorme, à un gentilhomme qui porte un des grands noms de France, le marquis de Valorsay...

Ce nom secoua Mmed’Argelès comme le choc d’une batterie électrique.

Elle se leva, l’œil en feu:

—Vous dites, répéta-t-elle, que la fille de mon frère devait épouser M. de Valorsay?

—C’était décidé... le marquis l’adorait...

—Mais elle ne l’aime pas, elle!... Avouez qu’elle ne l’aime pas...

M. Fortunat demeura tout interdit.

Cette question déroutait toutes ses prévisions. Il sentait que sa réponse aurait sur les événements une influence considérable, et il hésitait.

—Parlerez-vous! insista durement Mmed’Argelès. Elle en aime un autre, n’est-ce pas?

—A vrai dire, balbutia-t-il, je le crois... Mais je n’ai pas de preuves, madame...

D’un mouvement terrible de menaces, elle l’interrompit.

—Ah! le misérable! s’écria-t-elle, le traître! l’infâme!... Je m’explique tout, maintenant, je comprends, je vois... Et ce serait chez moi!... Mais non!... Je puis tout réparer encore...

Et se précipitant sur un cordon de sonnette, elle le tira à le briser.

Un domestique parut.

—Jobin, commanda-t-elle, courez après M. le baron Trigault... il me quitte à l’instant... et ramenez-le moi, il faut que je lui parle... Si vous ne le rattrapez pas, allez à son cercle, chez ses amis, chez lui, partout où il y a chance de le trouver... Faites vite... Je vous défends de rentrer sans lui.

Le valet s’éloignait, elle le rappela.

—Ma voiture doit être attelée, ajouta-t-elle, prenez-la...

Pendant ce temps, la figure de M. Fortunat se décomposait à vue d’œil.

—Eh bien! pensait-il, je viens de faire un beau coup!... Voilà mon Valorsay démasqué... et que je sois pendu, si après cela il épouse MlleMarguerite... Certes, je ne le plains guère, ce scélérat, qui me filoute 40,000 francs, mais que dira-t-il s’il découvre mon rôle!... Jamais il ne croira à une maladresse involontaire, et Dieu sait quelles seront ses idées de vengeance!... Un homme de satrempe, se sentant ruiné et perdu, est capable de tout!... Ma fois, tant pis!... Dès ce soir je préviens le commissaire de police de mon quartier, et je ne sors plus sans une arme!...

Le domestique sorti, Mmed’Argelès revint à son visiteur...

Mais elle ne se ressemblait plus, véritablement transfigurée par les sentiments qui l’enflammaient, le sang remontait à ses joues, l’énergie étincelait dans ses yeux.

—Finissons, dit-elle, j’attends quelqu’un.

M. Fortunat s’inclina, et d’un air à la fois important et obséquieux:

—Je terminerai en dix mots, déclara-t-il. M. de Chalusse n’ayant d’autre héritier que vous, madame, je venais vous engager à faire valoir vos droits.

—Eh bien?...

—Vous n’avez qu’à vous présenter et à établir votre identité pour être envoyée en possession de la succession de votre frère.

Mmed’Argelès l’enveloppa d’un regard où il y avait autant d’ironie que de défiance, et après une minute de réflexion:

—Je vous suis très-reconnaissante de votre démarche, monsieur... prononça-t-elle; seulement, si j’ai des droits, il ne me convient pas de les faire valoir.

Positivement, M. Fortunat faillit tomber à la renverse.

—Vous ne parlez pas sérieusement, s’écria-t-il, ou vous ignorez que M. de Chalusse laisse peut-être vingt millions...

—Mon parti est pris, monsieur... irrévocablement.

—Soit, madame... Mais il se peut que le tribunal cherche des héritiers à ces immenses richesse, désormais sans possesseur connu... Il se peut qu’on arrive jusqu’à vous.

—Je répondrais que je ne suis pas une demoiselle de Chalusse, et tout serait dit... Bouleversée par la nouvelle de la mort de mon frère, j’ai laissé échapper mon secret... prévenue, je saurais le garder.

A la stupeur de M. Fortunat, la colère succédait.

—Madame, insista-t-il, madame, y songez-vous!... Acceptez, au nom du ciel, acceptez cet héritage, si ce n’est pour vous, que ce soit pour...

Dans le désordre de sa pensée, il allait dire une sottise énorme, il s’en aperçut à temps et la retint.

—Pour qui?... interrogea Mmed’Argelès d’une voix altérée.

—Pour MlleMarguerite, madame... pour cette pauvre jeune fille qui est votre nièce... Le comte ne l’ayant pas reconnue, elle sera sans pain, pendant que les millions de son père iront enrichir l’État.

—Il suffit, monsieur. J’aviserai... En voici assez!

Le congé était si impérieux, que le dénicheur de successions salua aussitôt et sortit confondu de ce dénoûment.

—Elle est folle!... se disait-il, folle à lier... folle en cinq lettres... Je vous demande un peu où l’orgueil va se nicher!... C’est pourtant de peur d’apprendre à l’univers jusqu’où est descendue une Chalusse qu’elle repousse ces millions... Elle menaçait son frère, mais jamais elle n’eût réalisé ses menaces... Et à cette fortune honorable, elle préfère sa position... Drôlesse, va!

Cependant, s’il était furieux et désolé tout ensemble, M. Fortunat était bien loin de désespérer.

—Heureusement pour moi, pensait-il, cette noble et fière personne a de par le monde un grand fils... Ce fils que j’ai failli si sottement évoquer tout à l’heure pour la décider... Par elle, avec un peu de patience, et Victor Chupin aidant, j’arriverai jusqu’à lui... Ce doit être un garçon intelligent... Et nous verrons bien s’il crache sur les millions comme mademoiselle sa maman.

Tout à coup, violemment, sans avoir eu le temps d’y accoutumer sa pensée, rompre avec son passé, le déchirer, l’anéantir...

Renoncer volontairement à la vie vécue, pour revenir au point de départ et recommencer une existence nouvelle...

Abandonner tout, situation conquise, labeurs familiers, espérances chèrement caressées, amis, habitudes, relations...

Rompre avec le connu pour s’élancer vers l’inconnu, quitter le certain pour le problème, déserter la lumière pour les ténèbres...

Dépouiller en un mot sa personnalité pour revêtir une personnalité étrangère, devenir un mensonge vivant, changer de nom, de milieu, d’état, de physionomie et de vêtements, cesser d’être soi pour devenir un autre...

Cela exige une résolution et une énergie dont peu d’âmes humaines sont capables.

Les coquins les plus hardis hésitent devant cet étonnant sacrifice, et on en a vu qui attendaient la Justice plutôt que de recourir à cette terrible extrémité.

Voilà pourtant le courage qu’eut Pascal Férailleur, au lendemain du guet-apens inouï qui lui enlevait l’honneur, à lui, le plus honnête des hommes.

Disparaître, fuir en apparence l’injuste réprobation, puis, tapi dans l’ombre, épier l’occasion et l’heure de la réhabilitation et de la vengeance, il ne vit que cela, quand les exhortations de sa mère et les bonnes paroles du baron Trigault lui eurent rendu la lucidité de son intelligence. Entre MmeFérailleur et son fils, tout fut promptement convenu.

—Je pars, dit Pascal à sa mère... Avant deux heures, j’aurai trouvé et garni de meubles d’occasion le modeste appartement où nous nous cacherons. Je sais, à l’autre bout de Paris, un quartier qui nous convient et où, certes, on ne nous cherchera pas.

—Et moi, demanda MmeFérailleur, que ferai-je, pendant ce temps?

—Toi, mère, tu vas te hâter de vendre tout ce que nous possédons ici... Tout, sans en excepter mes livres... Tu réserveras seulement, de notre linge et de nos effets, ce que tu pourras faire tenir dans trois ou quatre malles... Nous devons être épiés... Il importe donc que tout le monde soit bien persuadé que j’ai quitté Paris et que tu me rejoins.

—Et quand tout sera vendu et que mes malles seront prêtes?...

—Alors, chère mère, tu enverras chercher un fiacre, et en y montant tu crieras bien haut au cocher de te conduire au chemin de fer de l’Ouest... Tu y feras descendre tes bagages et tu prieras les employés de les mettre en magasin et de t’en donner un reçu, comme si tu devais ne partir que le lendemain...

—Ainsi ferai-je. Il est clair que si on m’épie on ne soupçonnera pas cette ruse. Mais ensuite?

—Ensuite, mère, tu monteras à la salle du haut, et tu m’y trouveras... Je te conduirai au logement que j’aurai arrêté, et demain, nous enverrons un commissionnaire, avec ton reçu, retirer les bagages...

MmeFérailleur approuvait, s’estimant heureuse, en cet effroyable malheur, que le désespoir n’eût pas brisé les ressorts de l’énergie de son fils.

—Conservons-nous notre nom, Pascal?... demanda-t-elle.

—Oh!... ce serait une impardonnable imprudence.

—Lequel prendre alors? J’ai besoin de le savoir, on peut me le demander au chemin de fer.

Il réfléchit et dit:

—Ton nom de jeune fille sera le nôtre, ma mère... Il nous portera bonheur. Notre nouveau logis sera loué au nom de Mmeveuve Mauméjan...

Pendant quelques instants encore ils délibérèrent, cherchant s’ils ne négligeaient aucune des précautions que commandait la prudence.

Et quand ils furent persuadés qu’ils n’oubliaient rien:

—Tu peux partir, mon fils, dit MmeFérailleur.

Mais avant de s’éloigner, Pascal avait un devoir sacré à remplir.

—Il faut que je prévienne Marguerite, murmura-t-il.

Et, s’asseyant à son bureau, il écrivit pour cette unique amie de son âme une brève et exacte relation des événements. Il lui disait encore quel parti extrême il prenait, et qu’il lui ferait connaître sa demeure dès qu’il la connaîtrait lui-même... Enfin il la priait de lui accorder une entrevue, où il lui donnerait des détails et lui exposerait ses espérances.

Quant à se disculper, ne fût-ce que par un mot, quant à expliquer le guet-apens dont il avait été victime, l’idée ne lui en vint seulement pas.

Il était digne de MlleMarguerite, il savait que pas un doute n’effleurerait la foi qu’elle avait en son honneur...

Penchée sur l’épaule de son fils, MmeFérailleur avait lu ce qu’il écrivait.

—Songerais-tu à confier cette lettre à la poste? lui demanda-t-elle. Es-tu sûr, parfaitement sûr qu’elle sera remise à MlleMarguerite et non à une autre personne qui s’en servirait contre toi?

Pascal secoua la tête.

—Je sais comment m’y prendre pour qu’elle parvienne sûrement, répondit-il. Marguerite m’a dit que si jamais quelque grand danger nous menaçait, elle m’autorisait à envoyer demander la femme de confiance de l’hôtel de Chalusse, MmeLéon, et à lui remettre un mot... Le péril est assez pressant pour que j’use de cette ressource... Je passerai rue de Courcelles; je ferai prévenir MmeLéon et je lui donnerai cette lettre. Es-tu rassurée, chère mère?...

Ayant dit, il se mit à entasser dans une grande caisse tous les dossiers qui lui avaient été confiés. Cette caissedevait être portée à un de ses amis d’autrefois, qui les remettrait à qui de droit.

Il prit ensuite quelques papiers précieux et les valeurs qu’il possédait, et, prêt pour le sacrifice, il parcourut une dernière fois ce modeste appartement de la rue d’Ulm, où le succès avait souri à ses efforts, où il avait été heureux, où il s’était bercé de si beaux rêves d’avenir.

Mais bientôt il sentit que l’attendrissement le gagnait; les larmes lui venaient aux yeux... Il embrassa sa mère et sortit d’un pas précipité.

—Pauvre enfant!... murmura MmeFérailleur. Pauvre Pascal!...

Pauvre femme aussi!... C’était la seconde fois, à vingt ans de distance, qu’elle était foudroyée en plein bonheur... Mais en ce jour, comme au lendemain de la mort de son mari, elle trouvait dans son cœur cette robuste énergie, cette constance héroïque des mères, supérieures à toutes les infortunes.

C’est d’une voix ferme qu’elle commanda à sa femme de ménage de courir chercher un marchand de meubles, le plus proche, n’importe lequel, pourvu qu’il eût de l’argent comptant.

Et, cet homme arrivé, elle fut stoïque pendant qu’elle le promenait dans toutes les pièces.

Dieu sait si elle souffrait, cependant!...

Ceux-là seuls qui ont été réduits à cette extrémité affreuse de vendre ce qu’ils possédaient peuvent juger cette angoisse.

A l’heure fatale où le brocanteur arrive, chaque meuble et jusqu’au dernier bibelot acquièrent aux yeux deleur possesseur une valeur extraordinaire. Il semble qu’il passe quelques gouttes du sang qu’on a dans les veines dans chaque objet qu’on va livrer. Et quand le marchand, de ses grosses mains avides, tourne et retourne chaque chose, on croit ressentir l’affront d’une profanation de soi.


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