Et, dans sa détresse, ses regards erraient du docteur au marquis de Valorsay et à M. de Coralth, mendiant une idée...
—Ma profession m’interdit toute espèce de conseil, prononça le médecin... Mais ces messieurs n’ont pas pour se taire les mêmes raisons que moi...
—Pardon!... interrompit vivement le marquis, il est de ces circonstances terribles où un homme doit être abandonné à ses inspirations... Tout au plus puis-je dire ce que je ferais si j’étais le parent et l’héritier du comte de Chalusse.
—Oh!... dites, cher marquis, soupira M. Wilkie, dites... C’est un service immense que vous me rendrez...
M. de Valorsay réfléchit une minute; puis d’un air solennel:
—Je croirais, dit-il, mon honneur intéressé à éclaircir jusqu’en ses moindres détails cette ténébreuse affaire... Avant de recueillir la succession d’un homme, c’est bien le moins qu’on sache de quoi il est mort, et qu’on la venge s’il a été lâchement assassiné...
Pour M. Wilkie, l’oracle avait parlé:
—Tel est exactement mon avis, déclara-t-il... Maispour éclaircir le mystère, cher marquis, comment vous y prendriez-vous?...
—Je m’adresserais à la justice.
—Ah!...
—Et dès aujourd’hui, sur l’heure, sans perdre une seconde, j’adresserais une plainte au procureur impérial... affirmative quant au vol qui est patent, dubitative pour ce qui est de l’empoisonnement...
—En effet, oui, c’est une idée, cela... Mais il y a un petit inconvénient... Je ne saurais jamais formuler une plainte...
—Je ne le saurais pas plus que vous, mais le premier homme d’affaires venu vous rédigera cela... En avez-vous un?... Voulez-vous que je vous donne l’adresse du mien?... C’est un avocat très-habile et très-entendu, qui a pour clients presque tous les membres de mon cercle...
Cette dernière raison, à elle seule, eût suffi pour fixer le choix de M. Wilkie.
—Où trouver cet homme de bon conseil? interrogea-t-il.
—Chez lui... il y est toujours à cette heure... Tenez, voici un morceau de papier et un crayon, pour prendre son adresse; écrivez: Mauméjan, route de la Révolte... En lui disant que vous venez de ma part, il vous traitera comme moi-même... La course est longue, mais mon coupé est dans la cour, tout attelé, prenez-le, et la consultation terminée, revenez ici me demander à dîner...
—Ah!... c’est trop de bonté, s’écria M. Wilkie... Vous me comblez, cher marquis, parole sacrée... Je vole et je reviens!...
Et il s’éloigna radieux, et presque aussitôt on entendit le roulement de la voiture qui l’emportait chez M. Mauméjan.
Le docteur, lui, avait déjà pris sa canne et son chapeau.
—Vous m’excuserez, M. le marquis, dit-il, de vous quitter si brusquement, mais on m’attend, pour discuter un marché...
—Diable!...
—Tel que vous me voyez, je suis en pourparlers pour acheter un cabinet de dentiste.
—Comment, vous!...
—Moi-même!... Tous me direz: «C’est déchoir...» Je vous répondrai: «Ce sera vivre.» La médecine, de plus en plus, devient un métier maudit... A courir la visite, on ne gagne pas l’eau qu’on dépense à se laver les mains... Je trouve à acheter dans des conditions exceptionnelles un cabinet tout agencé, bien achalandé, dans un bon quartier, pourquoi ne le prendrais-je pas?... Une seule chose peut m’arrêter... le manque de fonds...
Il n’y avait pas à en douter, ayant rendu le service qu’on attendait de lui, le docteur en réclamait le prix... Avant de s’engager davantage, il voulait savoir à quoi s’en tenir.
M. de Valorsay le sentit si bien, que vivement il s’écria:
—Eh!... cher docteur, s’il ne vous fallait qu’une vingtaine de mille francs, je serais trop heureux de vous les offrir...
—Bien vrai?
—Parole d’honneur!
—Et vous me les offririez quand?
—D’ici trois ou quatre jours.
Le marché était conclu. Le médecin était prêt, désormais, à essayer d’extraire un poison quelconque du cadavre exhumé du comte de Chalusse. Il serra la main du marquis en disant:
—Quoi qu’il advienne, comptez sur moi.
Seul enfin avec le vicomte de Coralth, et libre de toute contrainte, M. de Valorsay se leva en respirant bruyamment.
—Quelle séance!... grommela-t-il.
Et comme M. de Coralth, affaissé sur sa chaire, se taisait, il s’approcha, et lui frappant sur l’épaule:
—Êtes-vous malade, fit-il, que vous restez-là comme un terme!...
Le vicomte sursauta comme on dormeur brusquement éveillé.
—Je me porte fort bien, répondit-il d’un ton rude, seulement je réfléchis...
—Point à des choses gaies, à en juger par votre mine.
—En effet... Je pense à la destinée que vous nous préparez et que je prévois...
—Oh!... trève de prophéties désagréables... Il n’y a plus d’ailleurs à délibérer ni à songer à une reculade, le Rubicon est franchi...
—Hélas!... c’est bien là ce qui me désole!... Si ce n’était mon passé maudit, dont vous me menacez comme d’un poignard, il y a longtemps que je vous aurais laissé courir seul à l’abîme... Vous m’avez été utile autrefois, vrai... C’est vous qui m’avez présenté à la baronneTrigault, et je dois à votre patronage les brillantes apparences dont je vis... Mais c’est payer trop cher vos services que d’être l’instrument de vos expédients les plus dangereux!... Qui a aidé à flouer Kami-Bey!... Qui pariait sous-main contre votre chevalDomingo?... Qui a risqué sa peau pour glisser des paquets de cartes préparées entre les mains de Pascal Férailleur?... Coralth, toujours Coralth...
Un geste de colère échappa au marquis, mais résolu à se contenir, il ne répliqua pas et c’est seulement après avoir arpenté cinq on six fois le fumoir que, se sentant plus calme, il revint au vicomte.
—En vérité, reprit-il, je ne vous reconnais plus. Est-ce bien vous que la frayeur égare à ce point? Et quand cela, s’il vous plaît? La veille du succès.
—Je voudrais vous croire...
—Les faits sont là!... Ce matin je pouvais douter encore, mais à cette heure, et grâce à ce vaniteux idiot qui a nom Wilkie, je suis sûr, entendez-vous, rigoureusement, mathématiquement sûr du succès... Que va-t-il arriver?... Mauméjan, qui m’est tout dévoué et qui est bien le gredin le plus avide et le plus roué que je sache, va rédiger une telle plainte que demain soir Marguerite couchera en prison. On citera des témoins. Par ce qu’a dit Casimir, vous savez ce que diront les autres domestiques... La voilà donc presque convaincue de vol. Pour ce qui est de l’empoisonnement, vous avez entendu le docteur Jodon... Puis-je compter sur lui? Évidemment, oui, si je paye sans marchander... Eh bien! je payerai...
Tout cela ne rassurait pas M. de Coralth.
—L’accusation d’empoisonnement tombera, dit-il, dèsqu’on retrouvera cette fameuse fiole dont M. de Chalusse a bu deux cuillerées...
—Pardon!... on ne la retrouvera pas.
—Parce que...
—Parce que, cher ami, je sais où elle est, cette fiole... Elle est dans le secrétaire du comte. Après-demain, elle n’y sera plus.
—Et qui l’en retirera?
—Un homme adroit qui m’a déniché MmeLéon, un certain Vantrasson... Tout a été parfaitement combiné et prévu... La nuit prochaine ou la suivante, au plus tard, MmeLéon, introduira son protégé à l’hôtel de Chalusse par la porte du jardin, dont elle a gardé la clef. Le Vantrasson, qui connaît la distribution de l’hôtel, crochètera le secrétaire et s’emparera de la fiole. Il y a les scellés, me direz-vous. C’est juste... Mais l’homme affirme que les enlever et les replacer sans laisser de traces ne sera qu’un jeu pour lui... Pour ce qui est de la serrure, comme elle a déjà été forcée le jour de la mort de M. de Chalusse, un second crochetage ne s’apercevra pas...
Le vicomte, d’un air ironique, approuvait.
—Parfait, dit-il. Seulement l’autopsie révèlera l’inanité de l’accusation.
—Naturellement. Mais l’autopsie demande du temps. Or, qu’est-ce que je veux? Que MlleMarguerite se voie compromise au point de se croire perdue. Après huit ou dix jours de secret et les tortures de l’instruction, son énergie sera brisée. Que pensez-vous qu’elle réponde alors à un homme qui lui dira: «Je vous aime. Pour vous, je tenterai l’impossible. Jurez-moi de devenirma femme si je parviens à faire éclater votre innocence?...»
—Je pense qu’elle répondra: «Sauvez-moi, et je vous épouse!...»
M. de Valorsay battit des mains.
—Bravo!... s’écria-t-il, c’est vous qui l’avez dit. Reconnaissez-vous, maintenant, que vos noirs pressentiments sont autant de chimères!... Oui, elle jurera, et je la sais femme à tenir son serment quand elle devrait en mourir de douleur. Et moi, le lendemain, j’irai trouver le juge d’instruction, et je lui dirai: «Marguerite une voleuse!... Ah! monsieur, quelle épouvantable erreur! Un vol a été commis, c’est vrai, mais je connais le coupable, un misérable qui a cru, en anéantissant une lettre, anéantir toute trace du fidéi-commis qu’il avait reçu... Heureusement le comte de Chalusse était défiant, une seconde preuve du dépôt existe, elle est entre mes mains.» Et en effet je montrerai une seconde lettre qui prouve le fidéi-commis...
Nul doute n’assombrissait sa joie, il n’apercevait plus d’obstacles, il triomphait.
—Et le lendemain du jour où Marguerite sera ma femme, poursuivit-il, je retrouverai au fond d’un tiroir certain acte que M. de Chalusse m’avait remis lorsque j’étais sur le point de devenir son gendre, et par lequel il reconnaît sa fille Marguerite, et l’institue sa seule et unique héritière... Et cet acte est parfaitement en règle et inattaquable, Mauméjan, qui l’a examiné, me le garantit. On ne peut pas évaluer à moins de dix millions ce que laisse le comte... Cinq reviennent à la d’Argelès du chef de ses parents dont elle n’a pas recueilli la succession,les cinq autres sont à moi!... Allons, avouez que le plan est admirable!...
—Admirable, soit, mais terriblement compliqué... Quand il y a tant de rouages à une machine, toujours il s’en trouve un qui se détraque...
—Bast!...
—D’autre part, il vous faut je ne sais combien de complices... Mauméjan, le docteur, MmeLéon, Vantrasson... je ne parle pas de moi. Tous ces gens-là manœuvreront-ils avec la précision voulue?...
—Tous sont aussi intéressés que moi au succès...
—Puis, nous avons des ennemis... La d’Argelès, Fortunat...
—La d’Argelès va disparaître. Si Fortunat bouge, je le paye, Mauméjan m’a promis de l’argent.
Mais M. de Coralth avait gardé pour la fin son argument le plus fort.
—Et Pascal Férailleur?... fit-il. Vous l’oubliez...
Non, le marquis de Valorsay ne l’oubliait pas... On n’oublie pas l’homme dont on a brisé la vie en le déshonorant lâchement... Mais c’est d’un ton d’insouciance bien éloignée de son esprit qu’il répondit:
—Le pauvre diable, à cette heure, doit être en route pour l’Amérique.
Le vicomte tristement hocha la tête.
—Voilà ce que je cherche en vain à me persuader, fit-il. Savez-vous que Pascal a été chassé du Palais et rayé du tableau des avocats?... S’il ne s’est pas brûlé la cervelle ce jour-là, marquis, c’est qu’il lui restait un espoir de réhabilitation... Ah! si vous le connaissiez comme moi, vous ne seriez pas si tranquille!...
Le bruit de la porte, s’ouvrant brusquement, lui coupa la parole.
Déjà le marquis fronçait le sourcil; l’inquiétude remplaça la colère, quand il vit apparaître MmeLéon, ronge et tout essoufflée.
—Et pas un fiacre!... gémissait-elle. C’est comme un sort!... Je suis venue à pied, et j’ai couru tout le long de la route... Aussi, je suis crevée...
Sur quoi, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
M. de Valorsay était devenu fort pâle.
—Ah! remettez vos simagrées à un autre jour, dit-il brutalement. Qu’y a-t-il? Parlez.
La digne femme de charge leva les bras au ciel, et d’un accent plaintif:
—Des tas d’histoires!... gémit-elle. D’abord, MlleMarguerite a écrit deux lettres... A qui? impossible de le savoir. Secondement, elle est restée hier plus d’une heure dans le salon, avec le fils du «général,» le lieutenant Gustave, et en se quittant, ils se sont donné une poignée de main, comme une paire d’amis, en disant: «C’est convenu.»
—Si ce n’est que cela!
—Minute, vous allez voir... Ce matin, Mademoiselle est allée avec Mmede Fondège chez la baronne Trigault. Que s’est-il passé? Il faut que ce soit terrible, car on a ramené Mademoiselle comme morte, dans une voiture du baron...
—Vous entendez, vicomte, fit M. de Valorsay.
—Très-bien! j’aurai l’explication demain.
—Enfin, reprit MmeLéon, voilà le bouquet: Ce soir, sur les cinq heures, je revenais de faire une commission,quand il me semble voir mademoiselle sortir et remonter la rue Pigalle... Moi qui la croyais couchée, je me dis: «C’est drôle.» Je hâte le pas... C’était bien elle. Naturellement je la suis... Et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle qui s’arrête à causer avec une espèce de vaurien en blouse. Ils ont échangé un billet, et dare dare Mademoiselle est rentrée. Et me voilà... Sûr, elle trame quelque chose... Que faire?...
Si M. de Valorsay fut effrayé, il n’en parut rien sur son visage.
—Merci de votre empressement, chère dame, prononça-t-il; mais tout cela n’est rien... Rentrez bien vite, vous recevrez demain mes instructions...
Grande avait été la surprise de MlleMarguerite le jour où, chez M. Isidore Fortunat, elle avait vu tout à coup Victor Chupin s’avancer vers elle, et d’une voix émue s’écrier:
—Que je perde mon nom, mademoiselle, si avant quinze jours je ne vous ai pas retrouvé M. Férailleur.
Il est vrai que, ce jour-là, l’employé de M. Fortunat n’était pas mis à son avantage.
Pour épier plus commodément M. de Coralth, il avait revêtu sa vieille défroque; et, dame!... avec sa blouse et ses chaussures fatiguées, avec ses cheveux ramenés sur les tempes et sa casquette de toile cirée, il avait tout l’air d’un parfait garnement...
Cependant, tel est l’empire de la passion vraie, que MlleMarguerite ne douta, pas une seconde du dévouement de cet étrange auxiliaire.
Faut-il le dire? Il lui inspira plus de confiance que n’en avait obtenu M. Fortunat avec ses façons obséquieuses et sa voix plus douce que miel.
Le regard de l’employé du moins était franc et direct...
Aussi presque sans hésitation:
—J’accepte vos services, monsieur, répondit-elle.
C’était bien à lui que cette belle jeune fille parlait de sa voix pure et sonore comme le cristal, c’était bien à lui!... Victor Chupin se sentit grandi d’une coudée.
—Ah!... vous avez raison de compter sur moi, reprit-il, en se frappant du poing sur la poitrine à la défoncer, car il y a quelque chose qui bat là-dedans... seulement...
—Quoi, monsieur?...
—Je me demande si vous consentiriez à faire ce que je désirerais... Ce serait bien utile, mais si ça doit vous gêner, n’en parlons plus...
—Et que désireriez-vous?...
—Vous parler tous les jours... Comme cela, je vous dirais mes démarches, et vous me donneriez les renseignements dont j’aurais besoin... Je sais bien que je ne peux pas aller sonner chez M. de Fondège et demander à vous dire deux mots... Mais il y a d’autres moyens... Par exemple, tous les soirs, à cinq heures précises, je passerais rue Pigalle, et, pour vous avertir que je suis là, je donnerais un signal, tenez, comme cela: «pi... ouit!...» Alors, sans faire semblant de rien, vous descendriez dès que vous le pourriez, et je vous débiterais mon petit boniment... sans compter que je vous serais crânement utile pour vos commissions...
MlleMarguerite réfléchit un moment, puis inclinant la tête:
—Ce que vous me demandez est praticable, prononça-t-elle... A partir de demain, tous les soirs vers cinq heures je serai aux aguets... Si une demi-heure après le signal je n’étais pas descendue, c’est que je serais retenue...
Chupin eût dû être satisfait... Eh bien, non! Il avait une autre requête encore à présenter, et l’instinct, à défaut de l’éducation, lui en disant l’inconvenance, il n’osait...
Même son embarras était si visible, et il tortillait sa casquette si désespérément que la jeune fille, doucement, lui demanda:
—Qu’y a-t-il encore, monsieur?...
Il hésita... puis, prenant son courage à deux mains:
—Voilà!... fit-il. Je ne connais pas M. Férailleur... Est-il grand ou petit, blond, brun, gras, maigre?... Je n’en sais rien. Je me trouverais nez à nez avec lui que je ne pourrais pas dire: «C’est lui!» Ce serait une autre paire de manches si je voyais seulement une photographie de lui...
MlleMarguerite rougit extrêmement; mais c’est de l’accent le plus simple qu’elle dit:
—Demain, monsieur, je vous remettrai la photographie de M. Férailleur...
—Alors, s’écria Victor Chupin, nous sommes des bons!... N’ayez pas peur, Mademoiselle, à nous deux nous ferons voir le tour aux malins... Je suis là, pour un coup, et je réponds de la casse...
Témoin muet de cette scène, M. Fortunat crut devoirintervenir. Il n’était que médiocrement satisfait de l’importance soudaine dont se grandissait son employé; mais que lui importait, après tout, pourvu qu’il fût vengé de Valorsay.
—Victor est un garçon capable et sûr, mademoiselle, déclara-t-il, c’est moi qui l’ai dressé. Vous vous trouverez bien, je crois, de ses services...
Un «as-tu fini, vieux poseur!...» monta aux lèvres de Chupin... Il le retint par respect pour MlleMarguerite.
—Voilà donc qui est dit, prononça-t-elle, à demain...
Et, souriante, comme on fait quand on conclut un marché, elle tendit la main à Chupin.
Ah! s’il n’eût écouté que son inspiration, il se fût jeté à genoux pour la baiser, cette main blanche et exquise comme jamais il n’en avait vu... A peine osa-t-il l’effleurer du bout des doigts, et encore il changea deux ou trois fois de couleur...
—Quelle femme! m’sieu, s’écria-t-il dès qu’elle fut sortie. Une reine!... On se ferait hacher pour elle... Et bonne et futée... Vous avez vu, m’sieu, elle ne m’a rien offert... Elle a compris que si je travaille pour elle, c’est pour moi, pour mon contentement, de tout cœur et pour l’honneur... Cristi! aurais-je bisqué si elle m’avait offert de l’argent?... Aurais-je été assez vexé, assez aplati.
Chupin ravi qu’on ne rétribuât pas ses peines!... C’était si bien le monde renversé, que M. Fortunat en demeura abasourdi.
—Deviendriez-vous fou, Victor?... fit-il.
—Fou? moi!... jamais de la vie... Je deviens...
Il s’arrêta court. Il allait dire: «honnête homme.» Mais de même qu’il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu, il est certains mots qu’on ne doit jamais prononcer devant certaines gens... Chupin savait cela, aussi se reprenant vivement:
—Quand je serai très-riche, m’sieu, ajouta-t-il, quand je serai banquier et que j’aurai des tas d’employés, qui passeront leurs journées à compter mes pièces de cent sous derrière des grillages, je veux une femme comme celle-là... Mais je file, bien au revoir, m’sieu...
Et voici comment et pourquoi l’honnête MmeLéon avait surpris sa «chère demoiselle» en grande conversation avec «un vaurien en blouse.»
C’est que Victor Chupin n’était pas un garçon à promettre et à ne point tenir.
S’il était difficile à émouvoir, comme tous ceux dont l’existence a été pénible, ses émotions durables ne s’évaporaient pas en vaines protestations... Quand l’enthousiasme vibrait en lui, ce n’était pas pour un jour...
Retrouver Pascal Férailleur devint son idée fixe. Tâche difficile, dans les conditions où il l’entreprenait.
Quel était en effet le point de départ de ses investigations?... Il savait que Pascal habitait rue d’Ulm, et qu’il en était parti soudainement avec sa mère, en annonçant qu’il se rendait en Amérique. A cela se bornait le positif. Pour ce qui est des conjectures, Chupin était persuadé, sur la foi de MlleMarguerite, que Pascal n’avait pas quitté Paris et y attendait l’occasion de se réhabiliter, en se vengeant de M. de Coralth et du marquis de Valorsay...
Avec ces seuls indices, espérer découvrir un hommeayant intérêt à se cacher, dans une ville comme Paris, n’est-ce pas folie?...
Ainsi ne pensait pas Chupin. Lorsqu’il avait déclaré qu’il répondait de tout, c’est qu’il avait, ainsi qu’il le disait, son idée.
C’est pourquoi, en sortant de chez M. Fortunat, il courut tout d’une haleine rue d’Ulm.
Le concierge de l’ancienne maison de Pascal n’était pas poli. C’était ce même homme qui avait répondu si brutalement à MlleMarguerite. Mais Chupin possédait l’art de dérider les portiers les plus rébarbatifs et de leur arracher les renseignements dont il avait besoin.
Il apprit de celui-ci que c’était le 16 octobre, à neuf heures du soir, que MmeFérailleur, après avoir fait charger ses bagages sur un fiacre, y était montée en disant au cocher: «Place du Havre, au chemin de fer!...»
Chupin eût bien voulu savoir le numéro du fiacre, il ne voulait même que cela... Le concierge l’ignorait, mais il déclara que MmeFérailleur avait envoyé chercher cette voiture par sa femme de ménage, laquelle demeurait à deux pas, rue Mouffetard...
L’instant d’après, Chupin frappait à la porte de cette femme de ménage.
C’était une digne personne, qui regrettait amèrement ses maîtres. Elle confirma les dires du portier, mais elle avait oublié le numéro du fiacre. Tout ce qu’elle put dire, c’est qu’elle l’avait pris à la station de la rue Soufflot et que le cocher était un gros réjoui.
Chupin se rendit rue Soufflot.
Malheureusement le surveillant de la station était d’une humeur massacrante. Il commença par demanderde quel droit on le questionnait, pourquoi et si on le prenait pour un mouchard?... Il ajouta que son métier consistait à écrire sur un carnet le numéro de tous les fiacres de la station, à viser à l’arrivée et au départ la feuille des cochers, et qu’il ne pouvait fournir aucune indication...
Évidemment, il n’y avait rien à attendre de ce surveillant farouche... Chupin ne l’en salua pas moins civilement, et une fois hors de sa petite cabine:
—Mauvaise affaire!... grommela-t-il piteusement. Il faudrait voir maintenant à trouver autre chose.
Découragé, il ne l’était aucunement, mais seulement déconcerté et fort perplexe.
Ah!... s’il eût eu en poche une carte de la préfecture de police, si seulement son extérieur eût été de ceux qui imposent, il ne se fût point senti embarrassé... Suivre à la piste, à travers Paris un fiacre chargé de bagages, eût été pour lui aussi facile que de suivre dans la nuit un homme portant un fanal.
Mais, infime, chétif, sans appui ni recommandations, sans autres moyens que son aplomb et son expérience du pavé de «sa» ville, tout pour lui devenait obstacle.
Debout sur le trottoir, devant l’école de droit, il avait retiré sa casquette, et furieusement se grattait la tête, quand tout à coup:
—Suis-je assez bête! s’écria-t-il si haut que plusieurs passants se détournèrent pour voir qui s’adressait cette épithète peu flatteuse.
C’est qu’il venait de se rappeler un des débiteurs de M. Isidore Fortunat, qu’il était allé tourmenter bien souvent pour lui arracher quelques malheureuses pièces decent sous et qui était employé à l’administration centrale de la Compagnie des Petites-Voitures.
—Si quelqu’un peut me tirer de peine, pensa-t-il, c’est ce gars-là... Pourvu qu’il soit encore à son bureau!... Allons, Victor, mon fils, haut le pied!...
Ce qu’il y avait de pis, c’est qu’il ne pouvait se présenter à ce bureau vêtu comme il l’était... Bon gré mal gré, il lui fallait passer chez lui, rue du Faubourg-Saint-Denis, pour y endosser sa redingote d’employé aux recouvrements de M. Fortunat...
Il prit une voiture «à ses frais,» il se hâta tant qu’il put, mais les courses étaient longues, et dix heures sonnaient lorsqu’il arriva à l’administration centrale, avenue de Ségur.
Bonheur inespéré!... Son homme, chargé d’un travail particulier de pointage, revenait chaque soir après son dîner, et il était là!...
C’était un brave garçon, un pauvre diable qui gagnait quinze cents francs par an, qui en dépensait deux mille et, comme de juste, qui employait le plus clair de son intelligence à défendre contre ses créanciers ses maigres appointements.
Il eut un geste furibond en reconnaissant Chupin, et son premier mot fut:
—Je n’ai pas le sou!
Chupin, lui, avait aux lèvres son meilleur sourire.
—Quoi!... fit-il, vous pensez que je viens vous réclamer de l’argent, ici, à cette heure! Vous me prenez pour un autre!... Je viens simplement vous demander un service...
Le front assombri de l’employé s’éclaira.
—Puisque c’est ainsi, asseyez-vous donc, dit-il, et voyons ce dont il s’agit...
—Voilà: le 16 octobre, à neuf heures du soir, une dame, demeurant rue d’Ulm, a envoyé chercher un fiacre à la station de la rue Soufflot, y a fait charger ses bagages, et s’est fait conduire, on ne sait où... Comme cette dame est parente du patron, il voudrait la rejoindre, et donnerait bien cent francs, plus que vous ne lui devez, pour savoir le numéro du fiacre... Il prétend que ce numéro, vous le lui diriez, si vous le vouliez... C’est impossible, n’est-ce pas?...
Plus encore que la remise de la dette, le doute de Chupin émoustilla l’employé.
—Rien n’est plus simple, au contraire, déclara-t-il, fier d’expliquer à un profane l’ingénieux mécanisme de son administration... Vous ayez bien dix minutes...
—J’aurai dix jours, s’il faut.
—Alors, vous allez voir.
Il se leva, passa dans le bureau voisin, et l’instant d’après reparut portant un énorme carton vert.
—Là dedans, fit-il, sont les feuilles de contrôle que chaque station envoie tous les soirs au bureau central...
Il ouvrit le carton, en examina rapidement le contenu, et d’un ton joyeux:
—Nous y sommes!... dit-il. Voici la feuille du surveillant de la rue Soufflot pour le jour indiqué, 16 octobre... Voyons le mouvement des voitures entre neuf heures moins un quart et neuf heures un quart... Cinq fiacres sont arrivés à la station... Inutile de nous occuper de ceux-là... Trois l’ont quittée, portant les numéros1781, 3025 et 2140... c’est un de ces trois-là qu’a pris la parente de votre patron...
—C’est trois cochers à interroger...
L’employé haussa les épaules.
—A quoi bon? prononça-t-il. Ah! vous ne connaissez pas tous nos moyens de contrôle! Les cochers sont fins, mais la Compagnie n’est pas bête... Moyennant cent cinquante mille francs que lui coûte annuellement sa police, elle sait heure par heure ce que font ses voitures... Je vais chercher la feuille des cochers des trois numéros, et l’une d’elles, certainement, nous renseignera.
Cette fois, les investigations furent assez longues, et Chupin commençait à s’impatienter, quand l’employé agita triomphalement une feuille de papier sale et toute fripée, en s’écriant:
—Quand je vous disais!... Voici la feuille du fiacre 2140... lisez, tenez, là: «Vendredi, neuf heures dix minutes du soir, chargé rue d’Ulm!...» Que pensez-vous de ça?...
—C’est épatant!... Mais où prendre le cocher?...
—En ce moment, je ne sais, il est dehors. Mais comme il est de ce dépôt, si vous voulez l’attendre, il finira toujours par rentrer...
—Je l’attendrai... Seulement, comme je n’ai pas dîné, il faut que j’aille manger un morceau... A une autre fois!... Je vous promets que M. Fortunat vous renverra votre billet...
Chupin, en effet, avait grand faim, et c’est au pas de course qu’il gagna un petit restaurant qu’il avait remarqué en venant. Là, pour dix-huit sous, il dîna comme un prince; il s’offrit en manière de récompense une tassede café et un petit verre, et c’est ainsi lesté qu’il retourna au dépôt.
Le fiacre 2140 n’étant pas rentré en son absence, il se mit en faction à la porte.
Ah!... sa patience eût été mise à une rude épreuve, s’il n’eût possédé à fond l’art d’attendre, car c’est un art difficile que de savoir rester en observation sans trop s’ennuyer, sans attirer surtout l’attention...
Il était un peu plus de minuit, lorsque Chupin, non sans un battement de cœur, vit entrer dans la cour la voiture tant désirée...
Lentement le cocher descendit de son siége, passa au bureau du contrôleur verser son gain de la journée et rendre sa «feuille de retour» et sortit...
C’était bien un gros réjoui, ainsi que l’avait annoncé la femme de ménage, et qui ne fit point de façons pour accepter un verre de n’importe quoi chez un marchand de vin resté ouvert...
Il crut ou ne crut pas l’histoire que lui conta Chupin, pour justifier ses questions, le fait est qu’il y répondit sans difficultés.
Il se souvenait si bien d’avoir «chargé» rue d’Ulm, qu’il put donner le signalement de «la bourgeoise,» une vieille dame respectable, dire le nombre des colis, malles ou chapelières, et en décrire la forme.
Il avait conduit «sa pratique» à la gare de l’Ouest, rive droite, et s’était arrêté devant l’entrée de la rue d’Amsterdam. Et quand les facteurs du chemin de fer s’étaient approchés, en demandant, selon l’usage: «Pour où les bagages?» la vieille dame avait répondu: «Pour Londres.»
Chupin, à cette déclaration, faillit tomber de son haut.
Dans son opinion, MmeFérailleur n’avait commandé de la conduire au chemin de fer du Havre que pour dérouter les poursuites. Il eût parié qu’après vingt tours de roue elle avait donné à voix basse au cocher sa véritable adresse...
Et pas du tout...
MlleMarguerite s’était-elle, donc trompée?... Pascal avait-il réellement fui devant ses ennemis, sans même essayer de lutter?... D’un tel homme, cela n’était pas admissible.
Cette nuit-là, Chupin dormit mal, et le lendemain, dès cinq heures du matin, il rôdait rue d’Amsterdam, collant l’œil aux devantures des marchands de vin, cherchant quelque facteur du chemin de fer...
Il ne tarda pas à en découvrir un, en train «de tuer le ver,» dont il se fit un camarade en moins de rien, grâce à certains procédés qu’il avait pour lier promptement connaissance.
Ce facteur, malheureusement, ne savait rien, mais il conduisit Chupin à un de ses collègues, lequel se souvint parfaitement d’avoir, dans la soirée du 16, aidé à décharger les bagages d’une vieille dame qui se rendait à Londres.
Cependant, ces colis n’étaient pas partis. La vieille dame les avait laissés en consignation, et le surlendemain, une grosse femme aux allures suspectes était venue les réclamer, le bulletin de dépôt à la main, et les avait fait enlever après avoir acquitté les droits de magasinage.
Ce qui fixait les souvenirs de ce digne facteur, c’était que cette grosse femme ne lui avait pas donné un liard de pourboire, quoiqu’il se fût montré plus complaisant que le règlement ne l’ordonne.
Et au moment de s’éloigner, elle lui avait dit de sa voix douceâtre et d’un air impudent:
—«Je vous revaudrai cela, mon garçon... Je tiens un débit de vins route d’Asnières... Si jamais vous passez par là, avec un de vos camarades, entrez chez moi, je vous en paierai une de fameux!...»
Ce qui exaspérait surtout le digne facteur, c’était cette conviction que la grosse femme s’était moquée de lui.
—Car elle ne m’a pas dit son nom, ni son adresse, la vieille scélérate!... grondait-il. Aussi, gare dessous, si je la repince jamais!
Déjà Chupin s’éloignait, peu sensible aux doléances de son donneur de renseignements.
A cette heure, qu’il s’expliquait le stratagème employé par MmeFérailleur pour égarer les recherches, ses conjectures se changeaient en certitude.
Il lui était prouvé que Pascal se cachait quelque part à Paris. Mais où? Il lui était démontré que rejoindre la grosse femme serait retrouver MmeFérailleur et son fils. Comment y arriver?
Cette femme avait dit qu’elle tenait un débit de boissons route d’Asnières; était-ce vrai?... N’était-ce pas probable, plutôt, que cette indication vague n’était qu’une précaution nouvelle?
Ce qu’il y a de sûr, c’est que Chupin, qui connaissait tous les cabarets de la route d’Asnières, ne se rappelaitpas avoir jamais vu trôner derrière un comptoir une puissante matrone telle que l’avait décrite le facteur.
Si, cependant, il se souvenait de la Vantrasson.
Mais imaginer une communauté d’intérêts quelconque entre Pascal et la mégère duGarni Modèle, n’était-ce pas folie! Cependant, comme il se trouvait dans une de ces situations où on doit tâter toutes les chances, c’est auGarni Modèlequ’il se rendit.
L’établissement, depuis le soir où il y était venu avec M. Isidore Fortunat, n’avait pas changé... Seulement au plein jour il paraissait plus sordide et plus sinistre... On voyait combien menaçait ruine cette grande maison restée inachevée faute d’argent, et les denrées amoncelées dans la boutique faisaient décidément horreur.
La Vantrasson n’était pas à son poste habituel, c’est-à-dire à son comptoir entre son chat noir, sa dernière affection, et les bouteilles où elle puisait son «mêlé-cassis,» sa consolation suprême ici-bas.
Il n’y avait dans le «débit» que le patron.
Assis tout au fond, devant une table, avec une chandelle allumée près de lui, il se livrait à une occupation bizarre et qui eût étrangement intrigué Chupin s’il l’eût remarquée.
Vantrasson faisait fondre à sa chandelle de la cire à bouteille, la laissait tomber sur la table, y apposait un sou, en manière de cachet, et ensuite, quand elle était refroidie, armé d’un mince couteau de vitrier, il s’évertuait à la détacher du bois sans abîmer l’empreinte...
Chupin ne prit pas garde à cela.
—La bourgeoise est absente, grommela-t-il, fameuse affaire!...
Et comme il avait «son idée,» c’est-à-dire un moyen de s’assurer de la réalité ou de l’inanité de ses suppositions, il entra bravement.
Au grincement de sa porte, Vantrasson se leva si maladroitement, si adroitement, plutôt, que tous ses outils, cire, empreintes et couteau roulèrent à terre.
—Qu’est-ce qu’il faut vous servir? demanda-t-il de sa voix éraillée.
—Rien!... Je voudrais parler à la bourgeoise.
—Sortie!... Elle fait un ménage en ville, le matin.
C’était un trait de lumière... Entre toutes les hypothèses admissibles, Chupin n’avait point songé à celle-là qui expliquait ce qui lui avait paru inexplicable. Mais il sut dissimuler ses tressaillements d’espoir, et d’un air dépité:
—Comme c’est amusant... fit-il. Va falloir que je revienne...
—C’est donc un secret que vous avez à dire à ma femme?
—Jamais de la vie!
—Je suis bon pour vous répondre, alors.
—Je ne vous cache pas que ça m’irait. Je suis employé au chemin de fer de l’Ouest, bureau des consignations, et je voudrais savoir si votre épouse n’est pas venue ces jours passés retirer des colis.
La physionomie du marchand de vin-épicier-logeur trahit cette vague et incessante inquiétude des gens qui comptent les jours par leurs méfaits. Ce n’est qu’après une visible indécision qu’il répondit:
—Oui, ma femme est allée à la gare du Havre, chercher des bagages, l’autre dimanche...
—Parfait... Alors voilà la chose: l’employé du magasin a oublié de lui faire rendre le bulletin de dépôt, ou il l’a perdu, de sorte qu’il ne le retrouve pas... Je venais prier votre femme de voir si elle ne l’aurait pas gardé, par hasard... Quand elle rentrera, faites-lui ma commission, et si elle le retrouvait, renvoyez-le moi par la poste...
La ruse était grossière, mais suffisante pour tromper Vantrasson.
—A quel nom l’adresser, ce bulletin? demanda-t-il.
—Au mien, Victor Chupin.
Imprudent!... Il ne pouvait, il est vrai, soupçonner l’abus qu’avait fait de son nom M. Isidore Fortunat le soir où il avait remis aux époux Vantrasson un billet à ordre signé d’eux en échange d’une reconnaissance.
Mais le patron duGarni Modèlen’avait pas oublié le nom prononcé par M. Fortunat. Il blêmit de colère, croyant voir son prétendu créancier, et passant brusquement entre la porte et lui:
—Ainsi, fit-il, votre nom est bien Chupin, Victor...
—Mais... oui.
—Et vous êtes employé au chemin de fer?
—Je viens de vous le dire.
—Ce qui ne vous empêche pas de vous occuper de recouvrements, n’est-ce pas?
Instinctivement Chupin recula, comprenant qu’il venait de faire une sottise et ne concevant pas laquelle.
—Je m’en occupais autrefois! balbutia-t-il.
Vantrasson ne douta plus.
—Ah! tu avoues donc que tu n’es qu’une canaille!...s’écria-t-il. Tu avoues donc que c’est toi qui as racheté pour quatre sous un vieux billet de moi, et qui m’as envoyé ici un huissier pour me saisir. Ah! tu achètes des créances dans les faillites! Ah! tu veux faire arriver de la peine au pauvre monde... Eh bien! puisque je te tiens, brigand, je vais te régler ton compte... A toi celui-là!
Et d’un terrible coup de poing il envoya rouler à l’autre bout de la boutique son prétendu créancier...
Chupin, par bonheur était leste... D’un bond il fut debout, et franchissant une table la mit entre lui et son dangereux adversaire.
Rompu à ce terrible jeu qu’on appelle «la savate,» Chupin, le vieux gamin de Paris se fût défendu avec avantage s’il eut eu du champ.
Mais là, dans cet étroit espace, acculé dans un angle, il se vit perdu.
—Quelle «tripotée!» pensa-t-il tout en évitant avec une prestigieuse agilité le poing de Vantrasson, un poing à assommer un bœuf.
Il eut bien l’idée de crier à l’aide!... Mais l’entendrait-on, viendrait-on? Et si l’on venait, la police, curieuse, ne s’en mêlerait-elle pas? Or, la police s’en mêlant, il y aurait un commencement d’enquête qui dérangerait peut-être les projets de Pascal.
Avec cette appréhension de nuire à ceux qu’il voulait servir, il se fût fait hacher sur place plutôt que de laisser échapper un cri. Résolu à se tirer seul du guêpier, il changea de tactique et, au lieu de parer comme il avait fait jusqu’alors, il ne songea plus qu’à gagner, coûte que coûte, la porte...
Il y arrivait, non sans dommage, lorsqu’elle s’ouvrit,et un jeune homme vêtu de noir et scrupuleusement rasé entra, qui d’une voix bien timbrée dit:
—Eh bien! qu’est-ce que cela?
La vue de ce nouvel arrivant parut stupéfier Vantrasson.
—Ah!... c’est vous, M. Mauméjan, balbutia-t-il d’un air penaud... Ce n’est rien, nous plaisantions...
M. Mauméjan sembla se contenter de l’explication, et du ton indifférent d’un homme qui exécute une commission sans savoir ce dont il s’agit:
—Comme on sait que votre femme fait mon ménage, reprit-il, on m’a chargé de vous demander si vous seriez prêt pour l’affaire convenue.
—Certainement, et même je m’en occupais encore il n’y a qu’un instant...
Chupin n’en entendit pas davantage.....
Il s’était précipité dehors, les vêtements en désordre et fort meurtri, mais ne sentant pas son mal tant sa joie était grande.
—Celui-là est M. Férailleur, pensait-il. J’en suis sûr et je vais en avoir la preuve...
A vingt pas de là était une bâtisse abandonnée, Chupin s’y blottit et attendit...
Et lorsque M. Mauméjan sortit duGarni Modèle, il le suivit...
Il le vit remonter la route d’Asnières, prendre à droite la route de la Révolte et finalement s’arrêter devant une maison de chétive apparence.
Alors il se rapprocha bien vite, et doucement:
—M’sieu Férailleur?... appela-t-il.
Instinctivement le jeune homme se détourna... Puis,reconnaissant sa faute, et qu’il s’était trahi, il bondit jusqu’à Chupin, et lui saisissant les poignets, qu’il serra à les briser...
—Malheureux!... fit-il; qui es-tu, qui t’a chargé de me suivre, que me veux-tu?...
—Pas si fort, m’sieu, ne serrez pas si fort! Vous me faites mal!... Je vous suis envoyé par MlleMarguerite...
—Faites, mon Dieu!... faites que Pascal vienne bientôt à mon aide!
Ainsi, du plus profond de son âme, priait MlleMarguerite en quittant M. Isidore Fortunat.
C’est que désormais la ténébreuse intrigue dont elle était victime n’avait plus de secrets pour elle. Complétant par les renseignements qu’on venait de lui donner ses informations personnelles et ses conjectures, elle touchait en quelque sorte du doigt la vérité.
Mais loin de la rassurer, le «traqueur d’héritages» l’avait épouvantée en lui dévoilant l’exacte situation du marquis de Valorsay.
Quels ne devaient pas être les transports de rage de ce viveur ruiné, réduit aux derniers expédients, à qui tout manquait, et qui se sentait glisser des sommets de son opulence dans les cloaques de la misère honteuse etméritée... De quoi ne serait-il pas capable, pour conserver un an, un mois, un jour de plus les apparences de sa grande vie!... N’avait-on pas pu déjà mesurer les profondeurs de sa scélératesse?... Reculerait-il devant un meurtre!...
Et la pauvre jeune fille se demandait, toute frissonnante, si Pascal était vivant encore, et comme en une vision funèbre, il lui semblait apercevoir son cadavre étendu sanglant au détour de quelque rué écartée...
Quels dangers ne la menaçaient pas elle-même!... Car si elle connaissait le passé, elle ne pouvait prévoir l’avenir... Que signifiait la lettre de M. Valorsay, et quel sort lui réservait-il, pour chanter ainsi victoire d’avance?...
L’impression fut si terrible, qu’elle hésita un moment à courir chez le vieux juge de paix réclamer sa protection et lui demander un asile...
Mais cet accès d’épouvante dura peu. Perdrait-elle donc son énergie, sa volonté faiblirait-elle au moment décisif?...
—Non, mille fois non! répéta-t-elle. Périr, soit; mais périr en luttant.
Et, en effet, à mesure qu’elle approchait de la rue Pigalle, elle s’efforçait de chasser ses appréhensions sinistres pour ne s’inquiéter plus que du prétexte qu’elle donnerait si on s’était aperçu de sa longue absence.
Préoccupation superflue! De même qu’à son départ, elle trouva la maison livrée aux seuls domestiques, à ces étrangers fournis la veille, au hasard, par le bureau de placement.
C’est que de graves intérêts retenaient dehors le «général» et Mmede Fondège. Le mari avait ses chevaux à montrer, la femme à courir les magasins. Quant à MmeLéon, elle devait être retenue dehors par cette fameuse famille qu’elle s’était si soudainement improvisée...
Seule, libre de tout espionnage, ayant à se défendre du découragement, MlleMarguerite s’était mise à écrire, quand un valet vint lui annoncer que sa couturière était là, demandant à lui parler...
—Qu’elle entre!... répondit-elle avec une vivacité singulière, faites-la bien vite entrer.
Une femme d’une quarantaine d’années, de l’extérieur le plus simple et le plus distingué, parut.
En fournisseuse bien stylée, elle s’inclina respectueusement tant que le domestique fut là; mais, dès qu’il sortit, elle s’avança vers MlleMarguerite, et lui prenant les mains:
—Chère demoiselle, dit-elle, je suis la belle-sœur de votre vieil ami le juge de paix. Ayant un avis pressant à vous faire parvenir, il cherchait, selon vos conventions, une personne de confiance pour ce rôle de couturière, quand je me suis offerte, pensant qu’il n’en trouverait pas de plus sûre que moi...
Une larme brilla dans les yeux de MlleMarguerite... La moindre preuve d’intérêt est si douce au cœur des malheureux abandonnés!...
—Comment vous remercier jamais, Madame! balbutia-t-elle d’une voix émue!...
—En ne me remerciant pas... et en lisant bien vite la lettre que voici.
Cette lettre était ainsi conçue:
«Chère enfant, disait le vieux juge de paix, je suis enfin sur la piste des voleurs. Mis en rapport avec les gens dont M. de Chalusse avait reçu des fonds la surveille de sa mort, j’ai eu l’insigne et l’inespéré bonheur d’obtenir d’eux le détail minutieux des valeurs au porteur et le numéro des billets de banque qui se trouvaient dans le secrétaire... Avec cela, infailliblement, nous atteindrons le ou les coupables et nous les confondrons... Les F... se livrent à de folles dépenses, à ce que vous m’écrivez; tâchez de savoir et de me dire le plus tôt possible où et chez quels fournisseurs. Encore une fois, je réponds du succès; nous les prendrons la main dans le sac... Courage!»
—Eh bien!... demanda la fausse couturière, quand elle vit que MlleMarguerite avait terminé, que dois-je dire à mon beau-frère?
—Que demain, très-certainement, il aura les renseignements qu’il me demande. Je ne sais aujourd’hui que le nom du carrossier chez qui M. de Fondège a acheté ses voitures.
—Donnez-le moi par écrit, ce sera toujours cela.
MlleMarguerite le lui remit, et heureuse très-certainement, car elle était femme, de se trouver mêlée honnêtement à une intrigue, elle sortit en répétant le mot du vieux juge:
—Courage!...
Il n’était plus besoin d’en souhaiter à MlleMarguerite. L’assurance d’être si puissamment secondée centuplait sa vaillance. L’avenir qu’elle voyait si sombre l’instant d’avant s’éclairait. Par la lettre confiée à la photographie Carjat, elle tenait peut-être le marquis de Valorsay; lejuge de paix, grâce aux numéros des billets de banque, devait fatalement prendre les Fondège. La protection de la Providence lui parut manifeste.
Aussi, est-ce d’une physionomie placide et presque souriante qu’elle accueillit successivement MmeLéon, qui rentrait exténuée, puis Mmede Fondège, qui revenait suivie de deux garçons de magasin chargés de paquets, et enfin le «général,» qui amenait son fils, le lieutenant Gustave.
C’était, ce lieutenant, un assez beau garçon de vingt-sept ans, à l’air insignifiant et bon enfant, à l’œil riant, fort moustachu, faisant sonner haut ses éperons, et portant crânement l’uniforme un peu théâtral du 13erégiment de hussards.
Il s’inclina devant MlleMarguerite avec un sourire trop avantageux pour n’être pas déplaisant, et d’un geste non moins triomphant, il lui offrit son bras pour passer dans la salle à manger, quand un domestique vint annoncer que «Madame la comtesse» était servie.
Placée en face de lui, à table, la jeune fille ne pouvait s’empêcher d’observer curieusement, à la dérobée, l’homme qu’on eût voulu lui donner pour mari.
Jamais elle n’avait rencontré un plus parfait contentement de soi uni à une si complète banalité.
Et cependant il était clair qu’il se mettait en frais pour elle, et qu’à l’instigation de ses parents, sans doute, il se posait en prétendant, et en prétendant sûr d’être agréé, qui plus est. Il cherchait à briller, il s’étalait, il se «développait,» pour employer une de ses expressions.
Il est vrai qu’à mesure que s’avançait le dîner, sa conversation peu à peu haussait le ton. De gourmé qu’ilsemblait au potage, il s’était animé insensiblement, et trois ou quatre aventures de garnison, qu’il conta vers le dessert, malgré les coups d’œil furibonds de sa mère, ne devaient laisser ignorer à personne qu’il avait eu près des femmes les plus grands succès.
C’était la bonne chère qui lui déliait ainsi la langue, il n’y avait pas à en douter, et même, en dégustant un verre de ce Château-Laroze que MmeLéon prisait si fort, il lui échappa d’avouer à sa mère que si elle lui eût donné une «pension» pareille, lors de son dernier congé, eh bien, sacré tonnerre! il eût demandé une prolongation...
Le café une fois servi cependant, la causerie, contre l’ordinaire, se refroidit, languit et tomba presque.
Mmede Fondège, la première, sous prétexte de donner quelques ordres, disparut. Le «général» se leva ensuite et sortit, pour aller fumer, déclara-t-il, un cigare. Finalement, MmeLéon à son tour s’esquiva sans rien dire.
Ainsi, MlleMarguerite restait seule avec le lieutenant Gustave.
Que cette désertion eût été concertée, elle ne pouvait conserver la moindre incertitude à cet égard... Mais quelle idée M. et Mmede Fondège avaient-ils donc de son esprit!... Le procédé la révolta si fort qu’elle fut sur le point de se lever et de se retirer comme les autres... La raison la retint; elle se dit que peut-être ce jeune homme lui fournirait quelques indications précises, et elle resta...
Lui, fort rouge, semblait plus embarrassé qu’elle; toute sa verve était tombée...
Accoudé sur la table, il tenait de la main droite unpetit verre à demi-plein d’eau-de-vie, qu’il fixait avec une obstination singulière, comme s’il eût espéré y trouver quelque sublime inspiration.
Enfin, après un gros moment du plus gênant silence:
—Mademoiselle, commença-t-il, aimeriez-vous à être la femme d’un officier?—Il prononçait «off’cier.»
—Je ne sais...
—Bah!... vraiment!... Mais au moins, j’espère, vous devinez pourquoi je vous fais cette question?
—Non!...
Tout autre que l’agréable lieutenant, décontenancé par le ton sec de MlleMarguerite, se fût arrêté court.
Lui ne le remarqua pas. L’effort qu’il faisait pour se déclarer et la volonté d’être éloquent et persuasif absorbaient toutes ses facultés.
—Alors, mademoiselle, reprit-il, permettez que je m’explique... Nous nous voyons ce soir pour la première fois, mais sans qu’il y paraisse, ce n’est pas d’aujourd’hui que je vous connais... Voici je ne sais combien de temps que mon père, que ma mère surtout, me chantaient vos louanges... MlleMarguerite par-ci, MlleMarguerite par-là... Ils ne tarissaient pas. Cœur, esprit, talent, beauté, vous réunissiez à les entendre tous les dons de la femme... Et ils s’épuisaient à me répéter: «Ah! il ne sera pas à plaindre, celui qu’elle choisira.» Si bien que, moi, flairant un mariage, je me défiais et je vous avais quasi prise en grippe. Oui, d’honneur! j’arrivais avec les plus détestables préventions. Je vous ai vue, tout a été changé. Dès en entrant, j’ai senti au cœur un coup comme jamais de ma vie... et je me suis dit: «Lieutenant, mon ami, c’est fini, vous êtes pincé!»
Pâle de colère, étonnée et humiliée, la jeune fille écoutait, la tête basse, cherchant, sans les trouver, des termes pour traduire les sensations qui l’agitaient.
Lui, au contraire, comprenant bien qu’il produisait un effet, et ne discernant pas lequel, s’enhardissait, et donnant à sa voix les inflexions qu’il jugeait les plus tendres et les plus passionnées, il poursuivait:
—Qui donc, à ma place, n’eût de même subi le charme!... Comment voir, sans être troublé jusqu’au fond de l’âme, ces yeux si beaux, ces merveilleux cheveux noirs, ces lèvres au sourire si doux, cette démarche enchanteresse, toutes ces grâces, toutes ces séductions!... Comment entendre sans une énivrante émotion, cette voix au timbre plus pur que le cristal... Ah! que ma mère était loin de la vérité!... Mais on ne dépeint pas les perfections d’un ange! Pour qui a le bonheur... ou le malheur de vous connaître, il ne saurait y avoir ici-bas d’autre femme que vous!...
Insensiblement il avait rapproché sa chaise, il avança la main pour prendre celle de MlleMarguerite, et sans doute la porter à ses lèvres...
Mais elle, au contact de cette main, comme à celui d’un fer rouge, se dressa brusquement, l’œil étincelant, et d’une voix frémissant d’indignation:
—Monsieur!... s’écria-t-elle, monsieur!...
Il en fut si interdit, qu’il demeura immobile et comme pétrifié, la pupille dilatée, le bras en l’air, balbutiant:
—Permettez, laissez-moi vous expliquer...
Elle ne l’entendit pas.
—Qui donc vous a dit que l’on pouvait impunément m’adresser de telles paroles? poursuivait-elle. Vos parents,n’est-ce pas? «Ose,» vous ont-ils dit... Et voilà pourquoi ils se sont retirés, et pourquoi pas un domestique ne paraît... Ah!... c’est faire payer cher à une pauvre fille l’hospitalité qu’on lui accorde.
Des larmes près de jaillir tremblaient entre ses longs cils...
—A qui donc avez-vous cru parler? ajoutait-elle encore. Auriez-vous eu cette audace, si j’avais un père ou un frère pour vous demander raison de vos outrages!...
Le lieutenant bondit comme sous un coup de cravache.
—Ah! vous êtes dure!... fit-il...
Et une inspiration heureuse traversant son esprit:
—On n’insulte pas une femme, mademoiselle, prononça-t-il, quand, en lui disant qu’on la trouve belle et qu’on l’aime, on lui offre son nom et sa vie.
MlleMarguerite haussa les épaules d’un mouvement ironique, et demeura un moment silencieuse.
Elle, si fière, elle était cruellement blessée, mais la raison lui disait que poursuivre cette scène, c’était se rendre impossible une minute de plus le séjour de la maison du «général.» Alors où aller, sans s’exposer aux plus malveillants commentaires, et à qui demander asile?
Cependant, ces considérations seules ne l’eussent pas retenue.
Elle songea que se brouiller avec les Fondège et les quitter, c’était peut-être risquer la partie où elle jouait son avenir et celui de Pascal.
—Je dévorerai donc encore cette humiliation!... se dit-elle.
Puis, tout haut, et d’un accent d’amère tristesse:
—C’est être peu soucieux de son nom, reprit-elle, que de l’offrir ainsi à une femme dont on ignore tout...
—Pardon! vous oubliez que ma mère...
—Il n’y a pas huit jours que votre mère me connaît, monsieur.
La plus vive surprise se peignit sur le visage du lieutenant.
—Est-ce possible!... murmura-t-il.
—Votre père, lui, continua la jeune fille, s’est trouvé cinq ou six fois à table avec moi chez M. le comte de Chalusse, qui était son ami... Mais que sait-il de moi? Que tout à coup, il n’y a pas un an, je suis arrivée à l’hôtel de Chalusse et que M. le comte me traitait comme sa fille... et voilà tout. Qui je suis, où j’ai été élevée et comment, quel est mon passé, M. de Fondège l’ignore autant que vous...
—Mes parents m’ont dit que vous étiez la fille du comte de Chalusse, mademoiselle...
—Et la preuve?... Ils auraient dû vous dire plutôt que je suis une malheureuse enfant trouvée, sans autre nom que mon nom de Marguerite...
—Oh!...
—Ils auraient dû vous dire aussi que je suis pauvre, très-pauvre, que sans eux j’en serais peut-être réduite à travailler pour gagner mon pain...
Un sourire incrédule glissa sur les lèvres du lieutenant...
L’idée lui vint que peut-être MlleMarguerite voulait l’éprouver, et cela lui rendit quelque aplomb.
—Peut-être exagérez-vous un peu, mademoiselle, fit-il.
—Je n’exagère rien... Je ne possède au monde qu’une dizaine de mille francs, je vous le jure par tout ce que j’ai de plus sacré.
—Ce ne serait pas même la dot réglementaire, murmura le lieutenant.
Raillait-il, son évidente incrédulité était-elle sincère ou jouée?... Que lui avaient dit en réalité M. et Mmede Fondège?... Lui avaient-ils tout avoué et était-il leur complice, ou bien ne l’avaient-ils prévenu de rien, ne pouvant prévoir comment tournerait cette entrevue étrange?
Voilà ce dont MlleMarguerite crut qu’il lui importait d’avoir la cœur net, et troublée qu’elle était, ne réfléchissant pas à l’incalculable portée de quelques paroles:
—Vous êtes persuadé que je suis riche, monsieur, reprit-elle; je ne le comprends que trop... Si je l’étais, vous devriez vous éloigner de moi comme d’une misérable, car je le serais par un crime...
—Mademoiselle!...
—Oui, par un crime... A la mort de M. de Chalusse, deux millions qui se trouvaient dans son secrétaire ont disparu... Qui les a volés?... On a osé m’accuser... Votre père eût dû vous apprendre cela, monsieur, et aussi quels flétrissants soupçons pèsent encore sur moi...
Elle s’arrêta... Le lieutenant était devenu plus blanc qu’un linge...
—Grand Dieu!... s’écria-t-il, avec un accent d’horreur, et comme si tout à coup une épouvantable lumière se fût faite dans son esprit...
Il eut un mouvement comme pour s’élancer dehors, mais se ravisant, il s’inclina devant MlleMarguerite, et humblement, d’une voix étranglée:
—Me pardonnez-vous, Mademoiselle... balbutia-t-il. Je ne savais ce que je faisais... On m’avait égaré, en me flattant d’espérances insensées... Je vous en conjure, dites-moi que vous me pardonnez...
—Je vous pardonne, monsieur...
Cependant il ne s’éloigna pas encore:
—Je ne suis qu’un pauvre diable de lieutenant, poursuivit-il, sans autre fortune que mes épaulettes, sans autre avenir qu’un avancement incertain... J’ai été fou et insouciant, j’ai fait bien des sottises, mais il n’est rien dans mon passé que je ne puisse avouer sans rougir...
Il fixait MlleMarguerite, comme s’il eût essayé de lire au plus profond de sa pensée, et c’est d’un ton solennel, contrastant avec sa légèreté habituelle, qu’il ajouta:
—Si le nom que je porte venait à être... compromis, ma carrière serait brisée, et je n’aurais plus qu’à donner ma démission... Je tenterai tout pour que l’honneur demeure intact aux yeux du monde, et que cependant justice soit rendue à qui on la doit... Promettez-moi de ne pas entraver mes desseins.
MlleMarguerite tremblait comme la feuille... Maintenant elle comprenait son imprudence énorme... Ce malheureux avait tout deviné... Cependant elle se taisait; alors lui, d’un air égaré:
—Je vous en conjure, insista-t-il, voulez-vous que je me jette à vos genoux...
Ah!... c’était un terrible sacrifice, qu’il lui demandait là...
Mais pouvait-elle demeurer insensible devant cette douleur si poignante...
—Je resterai neutre désormais, murmura-t-elle, c’est tout ce que je puis vous promettre... La Providence décidera...
—Merci!... fit-il tristement, soupçonnant peut-être qu’il était trop tard, merci!...
Il sortait, il avait déjà ouvert la porte, un dernier espoir le ramena près de MlleMarguerite, et lui prenant la main:
—Nous sommes amis, n’est-ce pas?... demanda-t-il.
Elle ne retira pas sa main inerte et glacée, et d’une voix à peine intelligible elle répéta:
—Nous sommes amis!...
Sentant bien qu’il n’obtiendrait de MlleMarguerite rien de plus que sa neutralité, le lieutenant se précipita dehors, et elle retomba sur sa chaise plus morte que vive.
—Que va-t-il arriver, grand Dieu! murmurait-elle.
Les intentions de ce malheureux jeune homme, elle pensait les avoir pénétrées, et palpitante, elle prêtait l’oreille, s’attendant entre le «général» et lui, à quelque terrible explication, dont les éclats arriveraient jusqu’à elle.
Presque aussitôt, en effet, sa voix retentit, brève et convulsive:
—Où est mon père?...
—Le «général» vient de partir pour son cercle.
—Et ma mère?...
—Une amie de Mmela comtesse est venue la prier de l’accompagner à l’Opéra.
—Ah!... C’est de la démence!...
Et ce fut tout. La porte d’entrée s’ouvrit et se referma avec une violence inouïe, et on n’entendit plus rien que les ricanements des valets.
N’était-ce pas folie, en effet, de la part de M. et de Mmede Fondège de n’avoir pas attendu pour sortir l’issue de cette entrevue, ménagée par eux, et d’où leur vie dépendait!
Mais le délire s’était emparé d’eux depuis que tout à coup, grâce à un crime encore inexplicable, ils se trouvaient possesseurs d’une fortune immense, où sans compter ni réfléchir ils puisaient à pleines mains... Peut-être en se ruant furieusement au plaisir, en se hâtant d’assouvir toutes leurs convoitises, cherchaient-ils aussi à s’étourdir, à oublier, à étouffer l’implacable voix de la conscience...
Ainsi songeait MlleMarguerite, mais on ne la laissa pas longtemps seule à ses méditations.
Par le départ du lieutenant, la consigne évidemment imposée aux domestiques se trouvait levée, et ils avaient hâte de relever le couvert...
Ayant obtenu, non sans peine, une bougie de ces serviteurs modèles, MlleMarguerite gagna sa chambre.
Dans son trouble, elle oubliait MmeLéon, qui ne l’oubliait pas, elle, et qui, en ce moment, blottie contre la porte du salon, se désolait de n’avoir pu, autant dire, rien saisir de l’entretien du lieutenant et de sa chère demoiselle.
Réfléchir... la jeune fille ne le voulait pas. Qu’elle eut ou non commis une grande faute en se laissant deviner, et en ne sachant pas ensuite rester impitoyable, peu importait,puisqu’elle était résolue à tenir la promesse qui lui avait été arrachée... Et cependant, au dedans d’elle-même un pressentiment mystérieux lui affirmait que le châtiment du «général» et de sa femme n’en serait pas moins terrible, et qu’ils trouveraient leur fils plus inexorable que le plus sévère tribunal.
L’essentiel était de prévenir le vieux juge de paix... Rapidement elle résuma en deux pages la scène de la soirée, sûre de trouver le lendemain une occasion de jeter sa lettre à la poste.
Ce devoir accompli, et bien qu’il fût de bonne heure encore, MlleMarguerite se coucha et prit un livre, espérant ainsi échapper à la douloureuse obsession de ses pensées. Espérance vaine!... Ses yeux lisaient les mots, suivaient les lignes, parcouraient les pages, mais son esprit échappant à sa volonté s’élançait à la suite de ce jeune garçon à physionomie si rusée qui lui avait juré qu’il retrouverait Pascal.
Un peu après minuit seulement, Mmede Fondège rentra du théâtre, et immédiatement se mit à réprimander aigrement sa femme de chambre, qui n’avait pas eu la précaution de lui allumer du feu...