Le «général» ne rentra que bien plus tard, en fredonnant gaiement.
—Ils n’ont pas vu leur fils... se dit MlleMarguerite.
Cette préoccupation, jointe à toutes les autres, la tourmentait si cruellement, qu’elle ne s’endormit qu’au jour; ce ne fut pas pour longtemps.
Il n’était guère que sept heures et demie, lorsqu’elle fut éveillée par un remue-ménage incompréhensible et par un grand bruit de marteaux...
Elle se demandait la raison de tout ce tapage, quand Mmede Fondège, déjà parée d’une robe mirifique à trois étages et à pouf énorme, entra dans sa chambre.
—Je viens vous enlever, chère fille, déclara-t-elle... Le propriétaire se décide enfin à nous accorder des réparations et ses ouvriers viennent d’envahir notre appartement. Le «général» a déjà décampé, imitons-le... Faites-vous bien belle et sauvons-nous.
Sans mot dire, la jeune fille se hâta d’obéir, pendant que Mmede Fondège lui détaillait toutes les courses qu’elles feraient et aussi le plaisir qu’elles prendraient à essayer le merveilleux coupé acheté l’avant-veille par le «général.»
Du lieutenant Gustave, pas un mot!...
Habituée aux somptueux équipages de l’hôtel de Chalusse, MlleMarguerite trouva le coupé médiocre... Il était surtout très-voyant et choisi exprès, eût-on dit, pour attirer les regards.
Mmede Fondège ne se fit pas faute de le montrer, ce matin-là...
Visiblement elle était en proie à une exaltation nerveuse qui devait lui enlever le libre exercice de ses facultés...
Elle s’agitait, se remuait, elle semblait ne pouvoir tenir en place... En moins de rien, elle visita dix magasins, demandant à tout voir, trouvant tout affreux, payant sans compter... On eût dit qu’elle voulait acheter Paris entier...
Vers dix heures, elle traîna MlleMarguerite chez Van Klopen... Reçue en habituée, grâce à ses commandes importantes depuis deux jours, elle put enfin pénétrerdans le salon mystérieux où l’illustre couturier sert à ses clientes de prédilection l’absinthe ou le madère...
En sortant de cette respectable maison, et avant de remonter en voiture:
—Où aller maintenant?... demanda Mmede Fondège à MlleMarguerite. J’ai donné la volée à mes gens, à cause des ouvriers, il n’y a donc pas de déjeuner à la maison... Pourquoi n’irions-nous pas toutes deux seules au restaurant!... Les femmes du plus grand monde le font... Vous verrez comme on nous regardera... Je suis sûre que nous nous amuserons énormément...
—Ah! madame, vous oubliez qu’il n’y a pas quinze jours que le comte de Chalusse est mort!...
Mmede Fondège eut un mouvement de dépit, mais elle se maîtrisa, et d’un ton d’hypocrite compassion:
—Pauvre enfant! fit-elle, pauvre chatte chérie, c’est vrai, j’oubliais... Cela étant, il nous faut aller demander à déjeuner à la baronne Trigault... Vous verrez quelle femme délicieuse.
Et s’adressant à son cocher:
—Rue de la Ville-l’Évêque, hôtel Trigault, commanda-t-elle...
Debout, au milieu de sa cour, le cigare aux dents, le baron examinait une paire de chevaux qu’on lui proposait, quand le coupé de Mmede Fondège s’arrêta devant le perron...
Il ne l’aimait pas, et d’ordinaire la fuyait.
Mais précisément parce qu’il savait le crime du «général» et les projets de Pascal, il crut politique de se montrer aimable...
Ayant donc reconnu Mmede Fondège à travers lesglaces, il s’avança vivement, lui tendant la main pour l’aider à descendre.
—Viendriez-vous me demander à déjeuner, disait-il, ce serait une agréable...
Le reste expira dans sa gorge... Il devint cramoisi, et le cigare qu’il tenait lui échappa des mains.
Il venait d’apercevoir MlleMarguerite...
Son saisissement était trop manifeste pour que Mmede Fondège ne le remarquât pas, mais elle l’attribua à la surprenante beauté de la jeune fille...
—Mademoiselle, fit-elle, est Mllede Chalusse, mon cher baron, la fille du noble et respectable ami que nous pleurons.
Ah!... il n’était pas besoin qu’on dît au baron qui était cette jeune fille, il ne l’avait que trop compris.
Foudroyé d’abord, une pensée de vengeance terrible traversa son esprit comme un éclair... Il pensa que c’était la Providence même qui lui offrait le moyen d’en finir avec une situation intolérable qu’il n’avait pas le courage de dénouer...
Reprenant donc son sang-froid, grâce à un puissant effort, il précéda Mmede Fondège à travers les magnifiques appartements de son hôtel, et d’un ton léger:
—Ma femme est dans son petit salon, au bout de la galerie, dit-il... Elle va être ravie... Mais moi, j’aurais un gros secret à vous confier... Permettez que je conduise mademoiselle à la baronne, nous les rejoindrons dans un moment.
Aussitôt, sans attendre une réponse, il s’empara du bras de MlleMarguerite qu’il entraîna jusqu’à l’extrémité de la galerie...
Là il ouvrit une porte, et d’une voix railleuse:
—Madame Trigault, cria-t-il, je vous présente la fille du comte de Chalusse...
Puis, poussant MlleMarguerite stupéfaite, et se penchant à son oreille:
—Voilà votre mère, jeune fille, ajouta-t-il tout bas.
Et, refermant la porte, il revint à Mmede Fondège.
Plus blanche que son peignoir de mousseline, la Baronne Trigault s’était dressée tout d’une pièce...
C’était bien toujours la même femme qui, pauvre, et pendant que son mari bravait la mort pour lui conquérir une fortune, avait été éblouie par le luxe du comte de Chalusse, et qui, plus tard, riche à faire envie aux plus riches, était descendue, les mains pleines d’or, jusqu’à la boue, jusqu’à un Coralth.
Belle, la baronne l’avait été à miracle, et maintenant encore, quand elle traversait les Champs-Élysées au grand trot de ses chevaux, vêtue d’un de ces costumes excentriques qu’elle seule osait porter, bien des murmures d’admiration montaient jusqu’à elle.
Celle-là était bien l’épouse telle que la font les mœurs et la «haute vie,» la femme qui croit s’élever quand elle tombe dans le domaine des journaux et des chroniques, sans souci de son foyer désert, tourmentée d’un incessant besoin de mouvement et de bruit, la tête vide, le cœur sec, n’existant que pour et par le monde, dévorée par d’inassouvissables convoitises, trempant ses lèvres flétries à toutes les coupes, malheureuse par l’impossibilité d’étreindre les fantômes de son imagination déréglée, enviant tour à tour l’impudente liberté des femmes de théâtre ou l’avilissement de la fille des rues, toujoursen quête de sensations nouvelles et n’en trouvant plus, épuisée, lassée, et se raccrochant désespérément à la jeunesse qui fuit...
Inaccessible à toute émotion qui n’était pas vanité, la baronne n’avait jamais eu une larme pour les atroces souffrances de son mari... Elle était sûre de son empire absolu sur lui; qu’importait le reste! Même son orgueil se délectait de cette certitude, qu’elle pouvait, au gré de son caprice, bouleverser ce malheureux fou, qui l’aimait en dépit de tout, lui arracher des rugissements de douleur et de rage, et l’instant d’après, d’un mot, d’un sourire, d’une caresse, le plonger dans le ravissement d’une extase idiote.
Car c’était ainsi, et bien souvent elle s’était fait un jeu cruel de l’exercice de son pouvoir.
Les jours passés, encore, après la scène affreuse surprise par Pascal, elle était revenue au baron, et elle avait obtenu de la lâcheté de sa passion les trente mille francs dont M. de Coralth avait besoin pour imposer silence à sa femme.
Et cependant, à cette heure, la baronne tremblait.
C’est que la pénétration ne lui manquait pas... Elle comprenait bien tout ce qu’avait d’alarmant la présence de MlleMarguerite.
Pour que son mari lui amenât cette jeune fille—sa fille—il fallait qu’il sût tout et qu’il eût pris quelque résolution terrible.
Avait-elle donc épuisé une patience qu’elle croyait inépuisable?...
Elle n’ignorait pas que le baron avait placé son immense fortune de façon à pouvoir se dire et paraître ruiné.Si le courage lui était venu de rompre et de demander une séparation, qu’obtiendrait-elle des tribunaux?... Une misérable pension alimentaire, presque rien...
Et alors, comment vivre et de quoi?... Elle entrevoyait pour ses dernières années l’indigence qui avait désolé sa jeunesse: la gêne, la misère hideuse et honteuse... Elle se voyait, chute effroyable, tomber de son hôtel princier à un logement de quatre cents francs par an!
Non moins que MmeTrigault, MlleMarguerite était atterrée, et elle restait comme clouée au sol, à la place même où le baron l’avait poussée...
Immobiles et muettes, elles demeurèrent ainsi en présence pendant un moment, qui leur parut un siècle...
Leur ressemblance, qui avait surpris Pascal, ne pouvait pas ne les point frapper, plus sensible maintenant qu’elles étaient là, face à face...
Mais tout était préférable au supplice de ce silence, et la baronne, rassemblant ses forces en un suprême effort, le rompit.
—Vous êtes la fille du comte de Chalusse, mademoiselle, commença-t-elle.
—Je le crois, mais je n’en ai pas la preuve.
—Et... votre mère?
—Je ne la connais pas, madame, et j’espère ne la connaître jamais.
Écrasée par cette phrase brève et dure, qui remuait en elle ses plus mauvais souvenirs, MmeTrigault baissait la tête...
—Qu’aurais-je à dire à ma mère? poursuivit la jeune fille. Que je la haïs?... Le courage me manquerait. Et cependant puis-je songer sans amertume à la femme qui,après m’avoir misérablement abandonnée, voulait encore me dérober à la tendresse de mon père! Ah! j’ai été moins résignée que cela autrefois... La loi ne défend pas de rechercher sa mère; je m’étais dit que je découvrirais la mienne et que je me vengerais.
—Les moyens vous ont manqué?
—Non, madame... A la mort du comte de Chalusse, on a trouvé dans un des tiroirs du secrétaire des fleurs desséchées, un gant, un paquet de lettres...
Violemment la baronne se rejeta en arrière, comme si elle eût vu un abîme s’ouvrir sous ses pieds.
—Mes lettres!... s’écria-t-elle. Ah! misérable que je suis, il les avait gardées!... C’est fini, je suis perdue, car on les a lues, n’est-ce pas?...
—On n’a même pas dénoué le ruban qui les attachait.
—Est-ce possible!... Ne me trompez-vous pas? Où sont-elles alors, où sont-elles?
—Sous les scellés.
MmeTrigault chancela.
—Alors, ce n’est qu’un sursis, balbutia-t-elle, et je n’en suis pas moins condamnée. On les lira, ces lettres maudites, lors de l’inventaire, nécessairement, fatalement; et on verra...
L’idée de ce qu’on verrait lui rendit l’énergie du désespoir, et saisissant les poignets de MlleMarguerite:
—Écoute, lui dit-elle, en s’approchant si près que son souffle, comme une flamme, brûlait le visage de la jeune fille, il ne faut pas que personne voie ces lettres, c’est impossible, je ne le veux pas... Ce qu’elles contiennent, je vais te le dire... J’exécrais mon mari, j’aimais lecomte de Chalusse d’une passion folle, et il m’avait juré qu’il m’épouserait si je devenais veuve... Comprends-tu, maintenant?... Le nom du poison, qui me l’avait fourni? Comment je me proposais de l’administrer et quels seraient ses effets? Tout cela est écrit en toutes lettres de mon écriture, et signé, oui signé de mon nom: «femme Trigault...» Le crime a échoué, mais il n’en est pas moins réel, positif, patent, et ces lettres sont une preuve... Mais on ne les lira pas, non, quand il me faudrait pour les anéantir, mettre le feu, de ma main, à l’hôtel de Chalusse...
Désormais s’expliquaient les terreurs du comte, et l’effroi que lui inspirait cette femme...
Complice, il avait sans doute écrit, lui aussi, et de même qu’il avait gardé les lettres de la baronne, elle devait avoir conservé les siennes...
Ils se tenaient; le crime indissolublement les enchaînait l’un à l’autre...
Glacée d’horreur, MlleMarguerite s’était dégagée de l’étreinte de MmeTrigault.
—Je vous jure, madame, fit-elle, que tout ce qui est humainement possible je le tenterai pour sauver votre correspondance.
—Et avez-vous quelque espoir d’y parvenir?
—Oui... répondit la jeune fille, qui pensait à son vieil ami le juge de paix.
Émue d’une émotion qu’elle ne connaissait pas, bouleversée, hors d’elle-même, la baronne eut une exclamation de joie.
—Ah!... tu es bonne, toi.... s’écria-t-elle. Tu es généreuse et noble, toi qui te venges en me rendant la vie,l’honneur, tout... car tu es ma fille, n’est-ce pas, tu le savais... On t’avait dit, en t’amenant ici, que c’est moi qui, exécrable et dénaturée, t’ai lâchement abandonnée...
Elle s’avançait, les yeux pleins de larmes, les bras ouverts, mais MlleMarguerite la repoussa froidement:
—Épargnez-vous, madame, épargnez-moi les souffrances d’une inutile explication.
—Marguerite!... Seigneur Dieu!... Tu me repousses!... Après ce que tu me promets de faire pour moi, tu ne me pardonnerais pas!...
—Je tâcherai d’oublier, madame.
Elle fit un pas vers la porte, mais la baronne se jeta à ses genoux, et d’une voix déchirante:
—Grâce! s’écria-t-elle; Marguerite, je suis ta mère... on n’a pas le droit de repousser sa mère...
Mais la jeune fille l’écarta:
—Ma mère est morte, madame; je ne vous connais pas!
Et elle sortit sans détourner la tête, sans voir la baronne s’affaisser évanouie sur le parquet...
Dans la galerie, le baron Trigault retenait toujours Mmede Fondège...
Que lui disait-il, pour justifier l’expédient grossier qu’il avait improvisé?... Si grand était son trouble qu’il ne le savait guère, et peu importait, car elle ne l’écoutait pas...
Sans être précisément fine, la bonne dame flairait quelque gros mystère, un bon scandale peut-être, et ses yeux ne quittaient pas la porte du petit salon...
Dès qu’elle s’ouvrit, cette porte, et que MlleMarguerite parut:
—Ciel, s’écria-t-elle, qu’arrive-t-il à ma pauvre enfant!
C’est qu’elle s’avançait, la malheureuse, d’un pas raide, l’œil fixe, les bras étendus en avant... Il lui semblait que le parquet oscillait sous ses pieds, que lesmurs tremblaient, que les plafonds allaient s’effondrer.
Mmede Fondège se jeta sur elle.
—Qu’avez-vous, ma chérie?
Hélas! la pauvre fille était anéantie, brisée...
—Ce ne sera rien... balbutia-t-elle.
Et ses yeux se fermèrent; ses mains, cherchant un point d’appui se crispèrent dans le vide, et elle fût tombée, sans le baron qui la retint et la porta sur un canapé.
—Au secours! criait Mmede Fondège; à l’aide! elle se meurt; un médecin!...
Il n’était pas besoin de médecin... Une des femmes de chambre de la baronne arriva avec de l’eau fraîche et des sels, et MlleMarguerite se redressa, promenant autour d’elle un regard égaré, passant et repassant, d’un mouvement machinal, sa main sur son front moite...
—Vous sentez-vous mieux, chère mignonne? interrogea Mmede Fondège.
—Oui.
—Ah!... vous m’avez fait une belle peur! Voyez comme je tremble.
Mais la frayeur de la digne «générale» n’était rien comparée à la curiosité qui la peignait... Même ce sentiment fut si fort que, n’y tenant plus:
—Enfin, que s’est-il passé? demanda-t-elle.
—Rien, madame, rien...
—Cependant...
—Je suis sujette à ces indispositions... J’avais eu froid, la chaleur du salon m’a saisie...
A l’accent de la jeune fille, encore qu’elle s’exprimâtpéniblement, le baron comprit qu’elle ne parlerait pas, et sa reconnaissance fut grande.
—Ne fatiguez donc pas cette pauvre enfant, dit-il à Mmede Fondège... Vous feriez mieux de la reconduire chez vous et de la coucher...
—J’y pensais, mais j’ai renvoyé mon coupé, en disant à mon cocher de venir me prendre à une heure chez Van Klopen...
—N’est-ce que cela? On va vous atteler une voiture, chère madame.
Il fit un signe, un domestique s’élança dehors.
Furieuse, Mmede Fondège se tut.
—Le voici qu’il me met à la porte, maintenant, pensait-elle, c’est un peu fort!... Et la baronne qui ne paraît pas!... Elle a dû m’entendre crier, cependant!... Qu’est-ce que cela signifie?... Bast! il faudra bien que Marguerite me l’apprenne, quand nous serons seules.
Erreur! c’est en vain que durant le trajet de la rue de la Ville-l’Évêque à la rue Pigalle, elle martyrisa la jeune fille de ses questions, elle n’en obtint que cette réponse invariable et obstinée:
—Il n’y a rien eu... Que voulez-vous qu’il y ait eu?
De sa vie la «générale» n’avait été plus irritée.
—Pécore!... pensait-elle. Qui a jamais vu un entêtement pareil!... Mademoiselle pose pour la discrétion! Une fille de rien... Je la battrais!
Elle ne la battit pas, mais lorsqu’elles arrivèrent:
—Vous sentez-vous la force de remonter l’escalier seule? demanda-t-elle.
—Oui, madame.
—Alors, je vous quitte... Vous savez que Klopen m’attend à une heure précise, et je n’ai pas déjeuné... Et surtout rappelez-vous que mes gens sont à vos ordres; commandez, vous êtes chez vous...
Non sans peine, non sans être contrainte de s’arrêter plusieurs fois, MlleMarguerite parvint à l’appartement de la «générale.»
—Où est madame? lui demanda la femme de chambre qui lui ouvrit.
—Elle fait des courses...
—Rentrera-t-elle dîner?
—Je ne sais pas.
—C’est que voilà trois fois que M. Gustave vient, il dit que c’est dégoûtant de ne jamais trouver personne, et il fait une vie, une vie!... Et avec cela, les ouvriers nous mettent dans le gâchis jusqu’au cou!... Baraque, va!...
Déjà MlleMarguerite avait gagné sa chambre et s’était jetée sur son lit...
Elle souffrait horriblement... L’âme vaillante tenait bon, mais le corps succombait..... Ses artères battaient avec une violence inouïe, elle sentait un froid glacial lui monter des pieds jusqu’au cœur, sa tête brûlait comme si elle y eût eu un brasier...
—Mon Dieu!... pensait-elle, est-ce que je vais tomber malade au dernier moment, et quand j’ai le plus besoin de toutes mes forces...
Elle essaya de dormir.... mais le pouvait-elle? Comment se délivrer de l’odieuse obsession!... Sa mère!... Penser qu’une telle femme était sa mère!... N’était-ce pas à mourir de douleur et de honte! et il fallait la sauver,anéantir avec ses lettres la preuve de son crime... Le pouvoir du vieux juge de paix irait-il jusque-là?...
Et cependant elle se demandait si elle n’avait pas été trop cruelle, trop dure... Criminelle ou non, la baronne était sa mère... De quel droit s’était-elle montrée impitoyable, quand tendre la main à cette misérable femme, c’eût été peut-être l’arracher à son affreuse existence.
Ainsi elle songeait, oubliée dans sa petite chambre... Les heures passaient; et le jour commençait à baisser quand, dans la rue, sous ses fenêtres, un cri strident retentit:
—Pi... ouit!...
Ce fut comme une commotion électrique. D’un bond elle fut sur pied.
Ce cri, c’était le signal dont elle était convenue avec ce jeune garçon qui chez M. Fortunat s’était si soudainement déclaré son auxiliaire.
Pourtant, ne s’abusait-elle pas?... Non... Elle écouta: le cri se fit entendre une seconde fois, plus aigu et plus prolongé.
Il n’y avait pas à hésiter, elle descendit... L’espoir versait comme un sang nouveau dans ses veines et réveillait en elle une toute-puissante énergie...
Arrivée au seuil de la porte de la rue, elle s’arrêta, regardant...
Tout près, à droite, un jeune garçon en blouse semblait examiner attentivement un magasin... Il se rapprocha encore, et vivement:
—Suivez-moi à dix pas, dit-il, jusqu’à ce que je m’arrête.
—C’est bien lui!... pensa MlleMarguerite.
Et palpitante, elle le suivit...
C’était Victor Chupin, en effet, passablement meurtri de sa lutte du matin, un œil quelque peu poché, mais heureux jusqu’au délire.
Heureux, et cependant inquiet. Et tout en précédant la jeune fille, il murmurait:
—Comment lui annoncer que j’ai réussi? Pas de bêtises?... Si je lui dis la chose tout d’un coup, elle est capable de s’en faire une émotion à en être malade... Il faudrait amener ça insensiblement, en douceur.
Arrivé à la rue Boursault, ayant tourné le coin, il s’arrêta, et MlleMarguerite le rejoignit, demandant d’une voix troublée:
—Eh bien?...
—Ça marche, répondit-il, petitement, mais néanmoins assez bien...
—Vous savez quelque chose, monsieur!... Parlez!... Ne voyez-vous pas mon angoisse!...
Il ne la voyait que trop, au contraire, son hésitation en redoublait, et furieusement il se grattait la tête...
Enfin prenant son parti:
—Pour lors, mademoiselle, reprit-il, appuyez-vous contre le mur, là, encore un peu... Et maintenant, tenez-vous bien... oui, comme ça... Y êtes-vous?... Eh bien!... j’ai retrouvé M. Férailleur...
Sage avait été la précaution de Chupin, car MlleMarguerite chancela... Un tel succès, si prompt, c’était inouï!...
—Est-ce bien possible, mon Dieu!... murmura-t-elle...
—Tellement possible, que j’ai là dans ma poche une lettre de M. Férailleur pour vous, mademoiselle... La voici, et il y a une réponse.
Elle la prit, cette lettre, elle brisa le cachet d’une main tremblante et lut:
«Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons... Mais il faut que je vous parle aujourd’hui même, à tout prix...«Ce soir, donc, à partir de huit heures, ma mère vous attendra dans un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle.«Venez, et que la crainte des soupçons des Fondège ne vous arrête pas... Ils sont désormais hors d’état de vous nuire...«PASCAL.»
«Je touche au but, mon amie. Un pas encore, et nous triomphons... Mais il faut que je vous parle aujourd’hui même, à tout prix...
«Ce soir, donc, à partir de huit heures, ma mère vous attendra dans un fiacre rue Boursault, au coin de la rue Pigalle.
«Venez, et que la crainte des soupçons des Fondège ne vous arrête pas... Ils sont désormais hors d’état de vous nuire...
«PASCAL.»
—J’irai! répondit Marguerite.
Mille obstacles pouvaient entraver le dessein de MlleMarguerite... Il était à craindre que MmeLéon, invisible depuis le matin, ne reparût tout à coup, ou que le «général» et sa femme ne rentrassent diner.
Que répondrait-elle si on lui demandait où elle voulait aller, seule, à pareille heure?...
Et si on s’avisait de s’opposer à ce qu’elle sortît, quel parti prendre?
N’importe, elle ne délibéra ni ne disputa... Pascal avait parlé, cela suffisait pour qu’elle fût déterminée à obéir aveuglément, coûte que coûte... S’il lui conseillait une démarche, c’est qu’il la jugeait bonne et utile, et elle s’estimait heureuse de s’abandonner à la volonté de celui en qui elle avait une confiance sans bornes.
Mais aucune de ses appréhensions fâcheuses ne devait se réaliser. L’heure du dîner vint, passa, et la maison resta déserte... Les ouvriers s’étaient retirés et on n’entendait plus rien qu’un grand bruit de ripaille à l’office.
Même, se sentant faible, car elle n’avait rien pris de la journée, elle eut de la peine à obtenir des domestiques quelque chose à manger, un potage et une tranche de viande froide, qu’on lui servit en rechignant, sur un coin de table, sans nappe.
La demie de sept heures sonnait, comme elle finissait ce dîner sommaire... Elle laissa s’écouler un moment encore, puis, craignant de faire attendre MmeFérailleur, elle descendit.
Rue Boursault, à la place indiquée, un fiacre stationnait. Les glaces en étaient baissées, et, dans l’ombre, vaguement, on distinguait le visage et les cheveux blancs d’une femme âgée.
Rapidement, après un regard autour d’elle, pour s’assurer qu’on ne l’avait pas suivie, MlleMarguerite s’approcha.
—Montez vite, mademoiselle, lui dit une voix bienveillante.
Elle monta, et la portière n’était pas refermée, que le cocher, enveloppant ses chevaux d’un vigoureux coup de fouet, les lança au galop.
Évidemment, avec ses instructions, il avait reçu d’avance les arrhes d’un magnifique pourboire.
Assises l’une près de l’autre sur la banquette du fond, la vieille femme et la jeune fille gardaient le silence, s’observant à la dérobée, cherchant à se dévisager toutesles fois que la voiture passait devant quelque magasin fortement éclairé.
Elles ne s’étaient jamais vues, et leur anxiété de se connaître était immense, chacune sentant bien que l’autre aurait sur sa vie une influence décisive...
Qui eût été admis à l’intimité de MmeFérailleur eût sans doute trouvé bien surprenante, bien extraordinaire, inouïe, la démarche qu’elle hasardait en ce moment... Elle était cependant tout à fait dans la logique de son caractère.
Tant qu’elle avait espéré détourner Pascal d’épouser MlleMarguerite, elle avait témoigné hautement et même exagéré ses préventions et ses répugnances... Mais du moment où, vaincue par la passion de son fils, elle se laissa arracher son consentement, le point de vue changea. La jeune fille qui allait être sa bru lui devint sacrée, et veiller sur elle, sur sa conduite, sur sa réputation lui parut le plus strict devoir.
Or, elle avait jugé et décidé qu’il n’était pas convenable que la fiancée de son fils courût seule les rues, le soir. Ne serait-ce pas compromettre son honneur, et plus tard, la venimeuse Mmede Fondège ne calomnierait-elle pas cette sortie? Et elle était venue, la rigide bourgeoise, afin de pouvoir répondre:
—J’étais là!...
Quant à MlleMarguerite, après les horribles agitations de la journée, elle s’abandonnait sans réserve à la douceur des émotions qui la pénétraient...
Bien des fois Pascal lui avait dit les préjugés de MmeFérailleur, et l’inflexibilité de ses principes... Mais il lui avait dit aussi son énergie, l’élévation de son espritet de son cœur, et qu’elle était bonne entre les meilleures et les plus dévouées...
Mais pour la jeune fille, une considération qu’elle ne s’avouait peut-être pas, effaçait toutes les autres... MmeFérailleur était la mère de Pascal... Pour cela seul, elle l’eût adorée...
Comment n’eût-elle pas béni cette femme qui, veuve, ruinée par un misérable, s’était vaillamment remise au travail pour élever son fils, et en avait fait un homme... l’homme que, librement, MlleMarguerite avait choisi entre tous...
Elle se fût agenouillée devant cette bourgeoise si simple et si grande, si elle l’eût osé... elle lui eût baisé les mains!...
Et si son cœur se serra, pendant qu’elle franchissait la distance qui séparait ses espérances de la réalité, c’est que pendant qu’elle admirait cette mère incomparable, le souvenir de sa mère, à elle, de la baronne Trigault, lui revint...
Le fiacre, cependant, avait dépassé les boulevards extérieurs, et il cahotait sur la route d’Asnières, au grand galop des chevaux incessamment fouaillés.
—Nous approchons, dit MmeFérailleur.
Ce que répondit MlleMarguerite, on ne l’entendit pas; elle étouffait.
Le cocher venait de tourner court la route de la Révolte; il ne tarda pas à ralentir l’allure de ses bêtes.
—Regardez, mademoiselle, dit encore MmeFérailleur, voici notre maison là-bas.
Sur le seuil, la tête nue, les cheveux au vent, haletant d’impatience et d’espoir, un homme était debout, quicomptait les secondes aux battements furieux de ses tempes... Pascal.
Il n’attendit pas que la voiture s’arrêtât...
Bondissant jusqu’à la portière, il l’ouvrit, et MlleMarguerite se trouvant de son côté, il l’attira à lui, l’enleva entre ses bras, et l’emporta dans la maison en poussant un grand cri de joie...
Elle n’eut pas le temps de se reconnaître. Il la déposa sur un méchant fauteuil, et se laissant tomber à genoux devant elle:
—Enfin je vous revois, ô ma Marguerite bien-aimée!... s’écria-t-il... Vous êtes à moi, rien ne nous séparera plus!...
Ils sanglotaient... Forts contre l’adversité, ils succombaient sous l’excès de leur bonheur... Et ils demeuraient là, penchés l’un vers l’autre, si près que leur souffle se mêlait, les mains enlacées, les yeux dans leurs yeux, troublés jusqu’au plus profond d’eux-mêmes, le visage inondé de larmes, palpitants à croire que leur cœur se brisait... Debout, appuyée à l’huisserie de la porte, MmeFérailleur pleurait.
—Comment vous dire tout ce que j’ai souffert... poursuivait Pascal d’une voix saccadée. Les journaux vous ont tout appris, n’est-ce pas?... qu’on m’a accusé de tricher au jeu; qu’on m’a appelé voleur en face; qu’on a levé la main sur moi pour me fouiller; que mes amis les plus intimes m’ont renié; que j’ai été chassé du Palais... Tout cela est horrible, n’est-ce pas?... Eh bien! non, ce n’est rien, comparé à la douleur atroce, insoutenable que j’ai ressentie en pensant que vous ajoutiez foi à l’abominable calomnie qui me déshonorait.
MlleMarguerite se dressa.
—Vous avez pensé cela, s’écria-t-elle, vous avez cru que je doutais de vous, moi!... Comme vous, je suis accusée d’un vol ignoble... Me soupçonnez-vous donc?...
—Dieu puissant! moi, vous soupçonner!...
—Alors pourquoi...
—Je n’avais plus ma raison, Marguerite, mon unique amie, j’étais fou!... Qui ne l’eût été à ma place!... C’était le lendemain du guet-apens infâme... J’avais fait demander MmeLéon, et je l’avais chargée pour vous d’une lettre où je vous conjurais de m’accorder cinq minutes...
—Hélas! je ne l’ai pas reçue, cette lettre.
—Je le sais maintenant, mais alors!... Alors, je suis allé vous attendre à la petite porte du jardin... mais c’est MmeLéon qui est venue... Elle m’apportait un billet au crayon, signé de votre nom, et qui était un éternel adieu... Et moi, insensé, je n’ai pas reconnu que ce billet était un faux...
MlleMarguerite était confondue. Le voile se déchirait, la vérité lui apparaissait plus claire que le jour...
Elle se rappelait la confusion de l’indigne femme de charge, quand le lendemain de la mort du comte de Chalusse, elle l’avait surprise rentrant du jardin tout en désordre...
—Eh bien! reprit-elle, savez-vous ce que je faisais, moi, Pascal, presque au même moment?... Épouvantée de ne pas recevoir de vos nouvelles, je courais rue d’Ulm, et là j’apprenais que vous veniez de vendre votre mobilier et de partir pour l’Amérique... Une autre femme peut-être se serait crue abandonnée... moi, non... J’étaissûre que vous n’aviez pas fui lâchement, et que si vous vous cachiez, c’était pour frapper plus sûrement vos ennemis.
—Ne m’accablez pas, Marguerite... C’est vrai, de nous deux j’ai été le plus faible...
Ils déliraient, ils divaguaient... Perdus dans le ravissement de l’heure présente, ils oubliaient le passé et l’avenir, les angoisses de la veille et les menaces du lendemain; tout, jusqu’à leurs ennemis encore debout.
Mais MmeFérailleur veillait... Elle étendit les bras vers la pendule, et d’une voix vibrante:
—Le temps marche, mon fils, prononça-t-elle, regarde... Chaque minute qui s’écoule, compromet le succès... Qu’un soupçon amène ici la Vantrasson, tout peut être perdu...
—Elle ne nous surprendrait pas, chère mère... Chupin m’a promis de ne pas la perdre de vue... Si elle bougeait de sa boutique, il arriverait vite ici, et en lançant une pierre contre les volets nous préviendrait.
Ce n’était pas assez pour satisfaire MmeFérailleur.
—Tu oublies, Pascal, insista-t-elle, que MlleMarguerite doit être rentrée à dix heures si elle se résigne au sacrifice que tu attends de son courage...
C’était la voix même du devoir, qui rappelait Pascal au sentiment amer de la réalité. Il se releva lentement, et après s’être recueilli une minute, maîtrisant son émotion:
—Avant tout, Marguerite, ma bien-aimée, commença-t-il, je vous dois la vérité et l’exposé exact de notre situation... Pressé par les événements, j’ai dû agir sansvous consulter et disposer en quelque sorte de votre personne... Ai-je eu tort ou raison?... Soyez juge...
Et, sans s’arrêter aux protestations de la jeune fille, rapidement il lui expliqua comment et par quel concours de circonstances favorables il avait réussi à se glisser dans l’intimité de M. de Valorsay, à pénétrer ses desseins les plus secrets et à devenir en apparence son complice.
—Le but de ce misérable, poursuivait-il, est bien simple... Il prétend vous épouser. Pourquoi?... Parce que, sans vous en douter, vous êtes riche, mon amie, riche de toute la fortune du comte de Chalusse, votre père...
Cela vous surprend, n’est-ce pas? Eh bien! écoutez-moi.
Trompé par le marquis de Valorsay, le comte de Chalusse lui avait promis votre main... Ah! les choses étaient terriblement avancées sans qu’on vous eût prévenue, et tout était réglé et convenu...
Dès le principe, cependant, une grave difficulté s’était présentée. Le marquis voulait que votre père vous reconnût avant le mariage, et lui, résistait. «Cela m’exposerait aux plus sérieux dangers, disait-il... Je reconnaîtrai Marguerite par mon testament, en même temps que je l’instituerai ma seule héritière...» Mais le marquis n’entendait pas de cette oreille: «Je ne doute pas de vos dispositions actuelles, mon cher comte, objectait-il, seulement rien ne m’assure et vous n’êtes pas certain vous-même qu’elles ne changeront pas... Supposez une brouille, votre héritage nous échappe...»
Cette difficulté les arrêtait depuis longtemps, l’un exigeant des garanties, l’autre s’obstinant à n’en point donner,quand enfin M. de Chalusse s’avisa d’un expédient qui conciliait tout.
Il remit à M. de Valorsay un testament par lequel il vous reconnaissait et vous léguait toute sa fortune...
Cet acte inattaquable, le marquis l’a conservé précieusement. Il s’est bien gardé d’en parler et le brûlerait plutôt que de vous le rendre. Mais du jour où vous seriez sa femme, il le produirait et recueillerait ainsi les millions du comte de Chalusse...
—Ah! le vieux juge de paix avait deviné juste... murmura MlleMarguerite.
Pascal ne l’entendit pas.
Toutes ses facultés étaient absorbées par la nécessité d’être clair, d’être bref surtout, car il avait bien des choses à dire encore et l’heure avançait...
—Pour ce qui est de la somme énorme qu’on vous accuse d’avoir détournée, continuait-il, je sais ce qu’elle est devenue... Elle est entre les mains de M. de Fondège...
—Je le sais, Pascal, j’en suis sûre, mais la preuve, la preuve!
—Elle existe, et c’est le marquis de Valorsay qui l’a.
—Est-ce possible, grand Dieu!... Ne vous abusez-vous pas?
—Je l’ai vue, mon amie, cette preuve accablante, irrécusable, je l’ai touchée, je l’ai tenue... Et elle explique tout ce qui nous avait paru inexplicable, incompréhensible, inouï...
La lettre reçue par M. de Chalusse le jour de sa mort lui était adressée par sa sœur... Elle lui demandait sapart de la succession paternelle, le menaçant d’un scandale terrible, s’il refusait de faire droit à sa juste réclamation...
Le comte était-il décidé à tout braver plutôt que de s’exécuter? Il y a lieu de le croire.
Ce qui est sûr, c’est qu’il haïssait d’une implacable haine non sa sœur, peut-être, mais l’homme qui l’avait séduite et qui, plus tard, inspiré par la cupidité, l’avait épousée. Mille et mille fois il avait juré que jamais le mari ni la femme n’auraient un centime des sommes immenses qu’il leur devait véritablement.
Dans de telles conditions, se croyant à la veille d’un procès, décidé à dissimuler sa fortune, les fonds qu’il venait de réaliser l’embarrassaient... Qu’en faire?
Il résolut de les confier à M. de Fondège, qui passait pour un excentrique, mais dont la probité semblait au-dessus du soupçon...
Lors donc qu’il sortit, le soir vers six heures, il emportait les titres au porteur et les paquets de billets de banque que vous aviez vus le matin dans son secrétaire...
Que se passa-t-il entre votre père et le dépositaire choisi par lui?... On ne peut que le soupçonner...
Ce qui est prouvé pour moi et que je prouverai, c’est que M. de Fondège accepta le fidéicommis et qu’il en donna un reçu en forme de lettre.
Il était ainsi conçu:
«Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reçu de vous, aujourd’hui jeudi, 15 octobre 186..., la sommedeDEUX MILLIONS DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS,que je déposerai en mon nom à la Banque de France, pour les remettre à MlleMarguerite, votre fille, le jour où elle me représentera cette lettre.«Et croyez, mon cher comte, à l’absolu dévouement de votre vieux camarade.«GalDE FONDÈGE.»
«Je reconnais, mon cher comte de Chalusse, avoir reçu de vous, aujourd’hui jeudi, 15 octobre 186..., la sommedeDEUX MILLIONS DEUX CENT CINQUANTE MILLE FRANCS,que je déposerai en mon nom à la Banque de France, pour les remettre à MlleMarguerite, votre fille, le jour où elle me représentera cette lettre.
«Et croyez, mon cher comte, à l’absolu dévouement de votre vieux camarade.
«GalDE FONDÈGE.»
MlleMarguerite était confondue.
—Qui donc a pu vous révéler ces détails si précis?... interrogea-t-elle.
—Le marquis de Valorsay, mon amie, et vous allez comprendre comment.
Cette lettre pliée—sans enveloppe—M. de Fondège y écrivit l’adresse de son «vieux camarade.» M. de Chalusse se proposait de la mettre à la poste, afin que le timbre lui donnât une date certaine.
Mais une fois dehors, réfléchissant, il eut peur. Il se dit que c’était chose bien fragile que cette feuille de papier, seule preuve qui existât du dépôt qu’il venait de remettre à l’honneur de M. de Fondège. Elle pouvait s’égarer, cette feuille, se perdre, être brûlée ou volée, que sait-on?... Alors qu’adviendrait-il? Combien de fois n’a-t-on pas vu des fidéicommissaires trahir la confiance dont ils avaient paru dignes!...
Avec de telles idées, M. de Chalusse devait s’inquiéter d’un moyen de se garantir d’un malheur non probable, mais possible. Il le chercha et le trouva.
Passant devant le magasin d’un papetier, il y entra, acheta une de ces presses dont les négociants se servent pour leur correspondance, et, sous prétexte de l’essayer, donna à copier la lettre de M. de Fondège.
L’opération terminée, il prit la feuille où se trouvait reproduit le reçu et la mit sous une enveloppe à l’adresse du marquis de Valorsay.
Et, tranquille désormais, il jeta à la poste et la lettre et la reproduction.
Quelques instants plus tard, il montait en voiture et était frappé d’une attaque d’apoplexie...
Si extraordinaires que dussent paraître les explications de Pascal, MlleMarguerite ne doutait certes pas de leur exactitude.
—Alors, demanda-t-elle, c’est la reproduction, que vous avez vue entre les mains du marquis de Valorsay?
—Oui.
—Et l’original?
—M. de Fondège seul pourrait dire ce qu’il est devenu. Ce qui est évident, c’est qu’il a réussi à s’en emparer. Se livrerait-il à des dépenses insensées, s’il n’était pas persuadé que toute preuve du fidéicommis est anéantie!... Peut-être, en apprenant la mort si soudaine de M. de Chalusse, a-t-il séduit le concierge, qui a guetté sa lettre et la lui a rendue?... A ce sujet, j’en suis réduit aux conjectures. S’il désire que vous épousiez son fils, c’est que probablement il lui paraît trop affreux de vous laisser dans la misère pendant qu’il jouit de la fortune qu’il vous a volée. Les pires coquins ont de ces scrupules. D’un autre côté, vous marier à son fils serait s’assurer contre toutes les chances de l’avenir...
Il se tut un moment, cherchant s’il n’oubliait rien, et plus lentement:
—Vous le voyez, Marguerite, les preuves de votre innocence existent, palpables, plus claires que le jour, indiscutables...Malheureusement, j’ai été pour moi moins heureux que pour vous... Vainement j’ai essayé de rassembler des preuves matérielles du guet-apens dont j’ai été victime... Je n’ai à fournir que des témoignages, toujours discutables, et c’est seulement en démontrant l’infamie du marquis de Valorsay et du vicomte de Coralth que je puis me réhabiliter...
Une joie immense, sans mélange, illuminait le visage de MlleMarguerite...
—Enfin, je puis donc vous servir à mon tour, ô mon unique ami! s’écria-t-elle. Ah! que béni soit Dieu qui m’a si bien inspirée, et qui me récompense ainsi d’une heure de courage!... L’idée de mon pauvre père, je l’ai eue, Pascal, oui, la même absolument, n’est-ce pas étrange!... Cette preuve matérielle de votre innocence, que vous avez inutilement cherchée, je l’ai, écrite et signée du marquis de Valorsay... De même que M. de Fondège, il croit anéantie la lettre qui l’accuse et l’accable, il l’a brûlée, et cependant elle existe.
Et tirant de son corsage une des épreuves qui lui avaient été remises par la photographie Carjat, elle la tendit à Pascal, en disant:
—Lisez!...
D’un coup d’œil, Pascal embrassa cette épreuve, fac-simile merveilleux de la lettre adressée par le marquis de Valorsay à MmeLéon.
—Ah!... c’est le coup de grâce du misérable!... s’écria-t-il.
Et s’approchant de MmeFérailleur, toujours immobile et roide, contre la porte:
—Regarde, mère, ajouta-t-il, regarde!...
Et du doigt il lui fit suivre mot à mot, cette phrase accablante, si explicite que le jury le plus scrupuleux n’eût pas demandé plus:
«...J’ai combiné une mesure qui effacera complétement et à tout jamais le souvenir de ce maudit P. F., si tant est qu’on daigne se souvenir de lui, après le petit désagrément que nous lui avons ménagé chez la d’Argelès...»
—Encore, n’est-ce pas tout, continua MlleMarguerite. D’autres lettres existent, qui complètent celle-ci, et qui, rapprochées, prouvent la froide préméditation, et nomment l’abject complice, Coralth... Et ces foudroyants témoignages sont au pouvoir d’un ancien complice du marquis, un homme d’une honnêteté suspecte, devenu son ennemi... Il s’appelle Isidore Fortunat, et demeure place de la Bourse...
Elle sentait arrêté sur elle, tenace et pénétrant, le regard de MmeFérailleur... Elle eut l’intuition de ce qui se passait dans l’âme de la rigide bourgeoise et comprit que son avenir et le bonheur de son mariage se décidaient en ce moment.
Aussi, vivement, comme si elle eût espéré se dévoiler tout entière:
—Ma conduite n’a peut-être pas été celle d’une jeune fille, Pascal, prononça-t-elle. Timide, inexpérimentée, saintement ignorante de la vie et du mal, une jeune fille pieusement gardée par sa mère se fût abîmée sous la honte et n’eût trouvé que des larmes et des prières... J’ai pleuré aussi, moi, j’ai prié, mais je me suis débattue, j’ai agi... A l’heure du danger, il m’est venu quelque chose de la vaillance et de l’énergie des pauvres femmes dupeuple parmi lesquelles j’ai autrefois gagné mon pain... Les misères du passé n’ont pas été perdues...
Et simplement, sans emphase, comme si elle eût conté la chose la plus naturelle du monde, elle dit quelle lutte elle avait acceptée et soutenue, seule contre tous, forte de sa foi en Pascal et de son amour...
—Ah!... tu es une bonne et courageuse fille, toi!... s’écria MmeFérailleur. Tu es digne de mon fils, et tu porteras fièrement notre nom d’honnêtes gens!...
Déjà, depuis un moment, l’obstinée bourgeoise luttait en vain contre l’attendrissement qui la gagnait, et de grosses larmes silencieuses roulaient le long de ses joues ridées...
N’y tenant plus, elle jeta ses deux bras autour du cou de MlleMarguerite, et l’attirant contre sa poitrine, elle la tint longtemps embrassée, en murmurant:
—Marguerite! ma fille!... Ah! combien elles étaient injustes, mes préventions!
Pascal eût dû être transporté de joie. Non, cependant. Son front de plus en plus se plissait, et c’est d’une voix sourde qu’il dit:
—Voilà donc le bonheur qui est là, là!... Pourquoi faut-il qu’une dernière épreuve, qu’une dernière humiliation nous en sépare!
Mais MlleMarguerite se sentait des forces à affronter en souriant le martyre...
—Parlez, Pascal, dit-elle, ne voyez-vous pas qu’il va être dix heures!...
Lui hésitait, ses yeux se troublaient, sa respiration haletait, et c’est avec l’empressement du désespoir qu’il reprit:
—Il fallait vaincre, n’est-ce pas, pour vous, pour moi, à tout prix!... Voilà l’excuse de l’horrible expédient que j’ai adopté... M. de Valorsay, vous l’avez vu, se vante à MmeLéon d’avoir un moyen de briser vos résistances... et il croit en effet l’avoir... Comment je ne l’ai pas tué de mes mains, quand il me l’a exposé... c’est que je veux une vengeance bruyante comme l’outrage, plus sûre, plus terrible, plus lente surtout... Ce moyen, un scélérat tel que lui pouvait le concevoir. Par son âme damnée, Coralth, il a attiré chez lui le fils de la sœur du comte de Chalusse, son unique héritier en ce moment... C’est un malheureux, sans cœur, sans intelligence, sans esprit, tout vanité stupide et ridicules prétentions, ni meilleur ni pire que bien d’autres qui font figure... il a nom Wilkie Gordon. Sans peine le marquis s’est emparé de ce pauvre idiot, et lui a persuadé qu’il était de son devoir de vous dénoncer au procureur impérial comme ayant détourné de la succession de M. de Chalusse une somme de deux millions, et comme ayant aussi vous, vous, Marguerite, empoisonné le comte.
La jeune fille haussa les épaules.
—Pour ce qui est du vol, fit-elle, nous avons une réponse... Quant à l’empoisonnement... en vérité l’accusation est trop stupide!...
Mais Pascal restait sombre.
—Pas si stupide... fit-il. Un médecin s’est rencontré, un indigne, un lâche et vil gredin, qui pour de l’argent consent à appuyer la dénonciation...
—Le docteur Jodon, n’est-ce, pas?...
—Oui... Et ce n’est pas tout. Sous les scellés, dans le secrétaire du comte, est le flacon dont il a bu deux gorgéesle jour de sa mort... Eh bien!... dans la nuit de demain, MmeLéon doit ouvrir la porte du jardin de l’hôtel de Chalusse à un immonde scélérat qui, sans que les scellés en gardent trace, se charge de faire disparaître le flacon...
La jeune fille frissonna; elle comprenait l’infernale combinaison.
—Je pouvais être perdue!... murmura-t-elle.
Affirmativement, Pascal hocha la tête.
—M. de Valorsay voulait que vous vous vissiez perdue, prononça-t-il, avant de vous proposer de l’épouser s’il vous sauvait... Je dois dire que M. Wilkie ignore quels atroces projets il sert... Il n’y a dans le secret entier du marquis que M. de Coralth, et c’est moi qui, sous le nom de Mauméjan, suis leur conseiller... C’est donc à moi que, sur l’avis de M. de Valorsay, M. Wilkie est venu demander un projet de dénonciation... Je le lui ai rédigé, Marguerite, tel que le souhaitait notre ennemi, terrible, accablant en apparence, groupant avec un art perfide les rapports des valets et les soupçons du médecin, établissant la connexité du meurtre et du vol, demandant une enquête... Et ce projet de dénonciation, M. Wilkie l’a recopié de sa main, signé, mis sous enveloppe... et il a dû le porter lui-même au parquet...
MlleMarguerite s’affaissa sur un fauteuil.
—Vous avez fait cela! balbutia-t-elle.
—Il le fallait, ma fille! déclara MmeFérailleur.
—Oui, il le fallait, reprit Pascal, indispensablement et vous allez le comprendre... Institution humaine, bornée en ses moyens, la Justice ne saurait sonder les âmes, scruter les pensées, ni poursuivre des projets, si abominablesqu’ils soient et si près qu’on les suppose de la réalisation... Pour qu’elle intervienne, la Justice, il lui faut un fait matériel, tangible, tombant sous le sens, ce qu’on appelle un commencement d’exécution... Vous arrêtée, les crimes de M. de Valorsay et des misérables qu’il emploie tombent sous le coup de la loi... Vous arrêtée, je cours prendre votre vieil ami le juge de paix, et ensemble nous nous rendons chez le juge d’instruction à qui nous expliquerons tout... Votre innocence démontrée, et l’infamie des autres, que pensez-vous que fasse la justice?... Prudemment elle attendra que nos ennemis se déclarent, afin de les prendre tous d’un seul coup de filet, et que pas un n’échappe... Dans la nuit de demain des agents habiles surveilleront l’hôtel de Chalusse... et, au moment où MmeLéon et le misérable qu’elle doit guider se croiront sûrs du succès, ils seront pris sur le fait et arrêtés... Interrogés par un magistrat instruit de tout, pourront-ils nier?... Non, évidemment... Leurs aveux détermineront l’action de la justice, et pénétrant à l’improviste chez M. de Valorsay, elle y saisira le testament de votre père, le reçu de M. de Fondège, en un mot toutes les preuves du crime... Et à l’heure de cette perquisition, tous nos ennemis, rassurés par votre arrestation, se trouveront à une grande soirée de jeu que donne le baron Trigault... J’y serai aussi!...
La défaillance de MlleMarguerite avait peu duré.
Elle se leva, et d’une voix ferme:
—Vous avez agi comme vous deviez, prononça-t-elle.
—Ah!... c’est qu’il n’était pas d’autre expédient... Et encore, si celui-là vous répugnait trop... C’est pour cela que j’ai voulu vous voir...
Du geste elle l’interrompit.
—Quand dois-je être arrêtée? demanda-t-elle.
—Ce soir ou demain...
—Bien... Je n’ai plus qu’une prière à vous adresser... Les Fondège ont un fils qui n’est pas coupable, lui, et qui cependant sera plus cruellement puni qu’eux si nous ne les épargnons. Ne pourriez-vous pas...
—Je ne puis plus rien, Marguerite...
Tout était décidé. MlleMarguerite tendit son front à Pascal, et sortit suivie de MmeFérailleur qui voulut absolument la reconduire au coin de la rue Boursault.
Le «général» et sa femme étaient enfin rentrés quand rentra MlleMarguerite. Elle les trouva dans le salon, le visage décomposé et si tremblants que leurs dents claquaient.
Avec eux était un homme à moustache qui, dès qu’elle parut, dit:
—Vous êtes MlleMarguerite, n’est-ce pas?... Au nom de la loi, je vous arrête... Voici le mandat.....
Et il l’emmena.
Du soir au lendemain, le tout-puissant Génie qui a remplacé les bonnes fées du vieux temps, l’Argent, avait comblé les convoitises de M. Wilkie.
Sans transition, et comme dans un rêve, il passa de ce qu’il appelait sa situation gênée aux splendeurs d’une fortune princière.
La renonciation de MmeLia d’Argelès était si bien en règle, que sur la seule production de ses titres, l’intelligent jeune homme fut envoyé en possession de l’héritage du comte de Chalusse.
Quelques difficultés pourtant se présentèrent.
Le vieux juge de paix qui avait apposé les scellés refusa de lever ceux de certains meubles, ceux du secrétaire notamment, sans une ordonnance du tribunal, ce qui devait demander plusieurs jours...
Mais qu’importait à M. Wilkie! L’hôtel de Chalusseétait libre, avec son mobilier splendide, ses appartements de réception, ses tableaux, ses statues, ses jardins... Il s’y installa. Vingt chevaux piaffaient dans les écuries, dix voitures dormaient sous les remises. Il s’appliqua chevaux et voitures. Même, sur le conseil de M. Casimir, devenu son valet de chambre et son oracle, il garda toute la maison du comte, depuis M. et MmeBourigeau, les concierges, jusqu’au dernier marmiton.
Le tout provisoirement, bien entendu, un homme tel que lui, de son siècle, et «en plein dans le mouvement,» ne pouvait se contenter de ce qui avait satisfait le comte de Chalusse.
—Car j’ai mes idées, disait-il à M. Casimir... Paris n’a qu’à bien se tenir!...
Ses anciens amis, il les répudia... Un Costard, un Serpillon, si vicomtes qu’ils se prétendissent, étaient de trop petits sires pour un Gordon-Chalusse, ainsi qu’il était dit sur ses cartes de visites.
Seulement, il leur racheta leurs parts dePompier de Nanterre, sûr qu’il était, dit-il à M. Casimir, de l’avenir de ce remarquable «steeple-chaser.»
De sa mère, il ne s’inquiéta aucunement. Il sut, comme tout Paris, que la d’Argelès avait disparu—rien de plus. Mais l’idée de son père, le terrible chevalier d’industrie, demeura suspendue comme un crêpe funèbre au-dessus de sa joie.
Quand du fond de son appartement il entendait tinter la grosse cloche d’entrée de l’hôtel, il tressaillait, devenait tout pâle et murmurait:
—C’est peut-être lui!...
Pour cette dernière raison, surtout, il s’accrochait obstinémentau marquis de Valorsay... Effaré de ses prospérités nouvelles, il se sentait plus solide, appuyé sur cette haute amitié... Par tempérament, d’ailleurs, il était invinciblement attiré vers les gens à bruyante renommée, et il lui semblait grandir de plusieurs coudées, quand, dans un endroit public, dans la rue ou au restaurant, il criait à pleine voix:
«—Dites donc, Valorsay, mon excellent bon...» ou «Par ma foi! mon très-cher marquis!...»
L’autre, complaisamment, se prêtait à ces effusions, encore qu’il fût terriblement agacé de la platitude et des ridicules du personnage... Il se faisait une fête de l’envoyer aux cinq cents diables plus tard, mais en ce moment il sentait trop l’utilité de M. Wilkie pour souffrir seulement qu’il s’écartât de lui.
Sans se faire tirer l’oreille, il l’avait présenté à son cercle et conduit chez ses amis. Il se montrait avec lui partout; au bois, au restaurant, au théâtre...
D’aucuns demandaient parfois:
—Qui donc est ce drôle de petit bonhomme?...
Mais quand le marquis avait répondu négligemment:
—C’est un pauvre diable qui vient de recueillir une succession de vingt millions!...
Peste!... On devenait sérieux, et c’était à qui aurait le plaisir, l’avantage, l’honneur... de serrer la main d’un garçon de tant de revenus.
C’est ainsi que M. de Valorsay avait offert à M. Wilkie de Gordon-Chalusse, de le présenter à la fête, annoncée chez le baron Trigault.
Ce ne devait être qu’une soirée d’hommes, une séancemonstre de jeu, mais on savait le baron magnifique et pour irriter la curiosité, sans doute, il avait dit et leFigaroavait répété qu’il réservait une surprise à ses invités... Oh! mais une surprise!...
C’était le lendemain de l’arrestation de MlleMarguerite que devait avoir lieu cette fête, et le soir, entre neuf et dix heures, M. de Valorsay et M. de Coralth, habillés et prêts l’un et l’autre, attendaient que M. Wilkie vînt les prendre, ainsi qu’il était convenu.
Ils étaient fort gais l’un et l’autre, les appréhensions du vicomte s’étaient dissipées, le marquis oubliait les douleurs de sa jambe cassée à la Marche.
—Marguerite ne sortira de prison que pour m’épouser, disait M. de Valorsay triomphant.
Ou encore:
—Quel merveilleux instrument que ce Wilkie? Sur un mot en l’air, il a donné congé à tous ses domestiques, l’hôtel de Chalusse va être désert, MmeLéon et Vantrasson pourront opérer à loisir.
Dix heures sonnèrent, M. Wilkie parut.
—Venez-vous, excellents bons, dit-il, mon huit-ressorts est en bas.
Ils partirent, et cinq minutes plus tard, on les annonçait chez le baron Trigault, lequel accueillit M. Wilkie comme s’il ne l’eût jamais vu ailleurs.
Il y avait beaucoup de monde déjà, trois ou quatre cents personnes, la fine fleur de la «haute vie,» du sport et de la table de jeu. Tous les anciens habitués de Mmed’Argelès étaient là, M. de Fondège y retroussait ses moustaches, Kami-Bey s’y étalait, reconnaissable à son ventre piriforme et à son éternel fez rouge.
Puis, parmi tous ces hommes, d’une élégance étudiée, tous connus de M. de Valorsay, d’autres circulaient, plus graves et d’allures toutes différentes... Leur gilet était moins ouvert, leur habit tombait moins correctement, mais leur physionomie ne respirait pas seulement l’idiote satisfaction de soi, et leurs yeux trahissaient autre chose que le néant de la pensée.
—Ah ça, murmura le marquis à l’oreille de M. de Coralth, qu’est-ce que c’est que ces gens-là? On jurerait des avocats et des magistrats...
Il ne croyait pas si bien dire, et sans l’ombre d’une inquiétude, il passait de groupe en groupe, échangeant des poignées de main en présentant M. Wilkie...
Une étrange nouvelle circulait tout bas... On racontait, comment l’avait-on su?... qu’à la suite d’une querelle avec son mari, MmeTrigault avait quitté Paris la veille. On allait jusqu’à citer ses dernières paroles au baron...
—Vous ne me reverrez jamais!... avait-elle dit. Vous êtes bien vengé... Adieu!...
Les bien informés, gens au courant de tous les scandales malpropres, déclaraient l’histoire fausse, soutenant que si la baronne se fût enfuie, comme on le disait, on n’eût point vu le beau comte de Coralth calme et souriant...
L’histoire était vraie, cependant!... Mais M. de Coralth se souciait bien de la baronne, en vérité!... N’avait-il pas en poche la signature de M. Wilkie, laquelle, à cette heure, représentait pour lui plus d’un demi-million?...
Debout, près d’une des fenêtres de la grande galerie,entre le marquis de Valorsay et M. Wilkie, le brillant vicomte pérorait, non sans esprit, non sans plus de méchanceté encore, lorsqu’un valet de pied, d’une voix si éclatante que toutes les conversations en furent interrompues, annonça:
—M. Mauméjan!...
Que Mauméjan, un des hommes d’affaires du baron, fût reçu chez lui, cela parut si simple à M. de Valorsay, qu’il ne bougea pas.
Mais M. de Coralth ayant entendu le nom, voulut voir l’homme qui avait si bien aidé et conseillé le marquis.
Il tourna la tête, et alors les paroles expirèrent dans sa gorge. Il devint livide, ses pupilles s’agrandirent démesurément, et à grand’peine il balbutia:
—Lui!...
—Qui? interrogea le marquis stupéfait.
—Regardez!...
A la suite de l’homme annoncé sous le nom de Mauméjan, apparaissait MlleMarguerite, donnant le bras au vieux juge de paix, et MmeFérailleur... puis M. Isidore Fortunat... et enfin Chupin, Victor Chupin, resplendissant, mais ne «la menant pas large,» selon son expression, dans un superbe habit noir tout battant neuf.
Le marquis de Valorsay ne pouvait plus ne pas comprendre. Il comprit qui était ce Mauméjan et de quelle audacieuse comédie il avait été dupe...
Son visage si effroyablement se décomposa, que cinq ou six personnes s’avancèrent, disant:
—Qu’avez-vous, marquis?
Il n’avait rien, sinon qu’il se sentait pris au piége, etses regards affolés cherchaient une porte, une fenêtre, une issue, pour fuir.
Mais un mot d’ordre, évidemment, avait été donné.
Brusquement, tous les invités répandus dans les salons affluèrent dans la galerie, et les portes furent fermées...
Et alors, avec une solennité qu’on ne lui connaissait pas, le baron Trigault alla prendre la main du soi-disant Mauméjan, et le conduisant au centre de la galerie, devant la cheminée:
—Messieurs, prononça-t-il d’un accent irrésistible d’autorité, Monsieur est M. Pascal Férailleur, cet honnête homme qui, chez la d’Argelès, fut accusé d’avoir triché au jeu. Vous vous devez de l’entendre!...
Visiblement, Pascal était extraordinairement ému.
L’étrangeté de la situation, la certitude de l’éclatante réhabilitation, la joie peut-être de la vengeance, le silence, si profond qu’on entendait les respirations haleter, tous les regards obstinément rivés sur lui, le troublaient. Mais ce fut l’affaire d’une seconde.
Il se redressa l’œil plein d’éclairs, et d’une voix ferme et vibrante, il dit, mais sans prononcer le nom de ses ennemis, la ténébreuse intrigue qui s’était agitée autour des millions du comte de Chalusse, et de quelles machinations abominables MlleMarguerite et lui avaient été victimes...
Quand il eût achevé, enflant encore la voix:
—Maintenant, ajouta-t-il, regardez... Le visage seul des coupables les dénoncera à vos mépris... L’un, est ce misérable qui se fait appeler le vicomte de Coralth, Paul Violaine de son véritable nom, un escroc, l’ex-complicede Mascarot, un lâche qui est marié et qui laisse sa femme mourir de faim...
M. de Coralth eut comme un rugissement.
—L’autre est M. le marquis de Valorsay.
Il en était au troisième, qui eût inspiré dégoût et pitié, si on l’eût remarqué dans le coin où il était affaissé, décomposé par la terreur, bégayant d’un air stupide: «Ce n’est pas moi... Ma femme l’a voulu!...»
Celui-là était le «général» de Fondège...
Pascal ne prononça pas son nom, cependant; ce n’était pas indispensable, et il se souvenait de la prière de MlleMarguerite...
Mais pendant que parlait Pascal, le marquis avait fait appel à tout ce qu’il avait d’énergie et d’impudence... Si désespérée que fût la partie, il essaya de se débattre.
—C’est un guet-apens indigne, s’écria-t-il. Baron, vous m’en rendrez raison... Cet homme est un imposteur, il ment, tout ce qu’il dit est faux!...
—Oui, c’est faux! appuya M. de Coralth.
Une clameur s’éleva, et de tous côtés les plus injurieuses apostrophes éclatèrent.
—Quelles preuves vous faut-il donc? criait M. Fortunat.
—Il ne faut pas nous la faire, disait Chupin: Vantrasson et la Léon sont «pigés.»
—Qui donc nous a tous floués avecDomingo?...
Et, plus fort que les autres, Kami-Bey glapissait:
—Sans compter que votre vente était une pure filouterie, mon très-cher!...
Autour de Pascal, ses anciens amis, des confrères, desmembres du conseil de l’ordre, des magistrats qui jadis avaient aidé ses débuts, se pressaient, lui serrant les mains, l’étreignant à l’étouffer, s’accusant d’avoir pu le soupçonner, lui, l’honneur même, s’excusant sur ce temps troublé où nous vivons, où on voit faillir ceux qu’on croyait les plus purs...
Et plus loin, un murmure de respectueuse admiration montait jusqu’à MlleMarguerite, dont les yeux pleins de larmes de bonheur brillaient d’un éclat presque surnaturel, dont la beauté empruntait à ses sensations une expression sublimé.