The Project Gutenberg eBook ofLa vie simple

The Project Gutenberg eBook ofLa vie simpleThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: La vie simpleAuthor: Charles WagnerRelease date: December 1, 2013 [eBook #44323]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel (This file was produced fromimages generously made available by The InternetArchive/American Libraries.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE SIMPLE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: La vie simpleAuthor: Charles WagnerRelease date: December 1, 2013 [eBook #44323]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel (This file was produced fromimages generously made available by The InternetArchive/American Libraries.)

Title: La vie simple

Author: Charles Wagner

Author: Charles Wagner

Release date: December 1, 2013 [eBook #44323]Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel (This file was produced fromimages generously made available by The InternetArchive/American Libraries.)

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PARC. WAGNERAuteur de «Jeunesse»

DOUZIÈME ÉDITION

PARISLibrairie Armand Colin5, rue de Mézières, 5

1908

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

OUVRAGES DE C. WAGNER

Auprès du Foyer(6eédition). Un volume in-18 jésus, broché (Librairie Armand Colin)350Justice.Huit discours (7eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)350Jeunesse.Ouvrage couronné par l'Académie française (2eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)350Vaillance.Ouvrage honoré d'une souscription du Ministère de l'Instruction publique (18eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)350Le long du chemin(4eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)2»L'Évangile et la vie.Discours (4eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)350Sois un homme!Simples causeries sur la conduite de la vie (2eédition). Un volume in-12, br. (Fischbacher).125Relié2»L'Ame des choses(2eédition). Un volume in-12, broché (Fischbacher)350L'Ami.Dialogues intérieurs (3eédition). Un volume in-12 (Fischbacher)350Histoires et Farciboles, pour les enfants. Un volume in-8 illustré parRené Henriquez(Fischbacher).Libre Pensée et Protestantisme libéral.4 lettres deFerdinand Brissonavec réponses deC. Wagner. Un volume in-12.

145–08.—Coulommiers. Imp.PaulBRODARD.—P2–08.

ÀLA MÉMOIRE DE MA MÈRE

Aujourd'hui queLa Vie simplea été tellement réimprimée que les vieux clichés sont usés et qu'il faut recomposer le texte à nouveau, il ne sera sans doute pas dépourvu d'intérêt de noter ici quelques faits concernant l'origine et la destinée de ce livre.

Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer domestique, l'éditeur parisien m'écrivit:

«Faites-nous donc un livre sur la «Vie simple». Rien ne serait plus actuel ni plus nécessaire.»

Six mois plus tard le livre paraissait.

Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent de l'un à l'autre cette familière et solide réclame par laquelle on se recommande mutuellement ses livres comme on se présente ses amis. Il fut vite connu, et sans faire le moindre bruit se répandit et se traduisit à travers l'Europe.

En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en élégant anglais pour la maison Mc Clure de New-York. Un romancier américain de marque, miss Grace King, le faisait précéder d'une notice écrite avec beaucoup de soin et de grâce.

Déjà le livre commençait à marcher d'un bon train aux États-Unis, lorsque le Président Roosevelt le lut et en fut particulièrement frappé. Il écrivit à l'auteur: «Je prêche vos livres à mes compatriotes.» Il recommanda aux Américains la lecture deLa Vie simpledans deux discours publics retentissants, l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie. Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique et le 22 novembre 1904, au grand théâtre de Lafayette-Square à Washington, le présenta lui-même au public en ouvrant son discours par ces mots: «Ceci est la première fois et sera en même temps la seule et unique, que durant ma Présidence je présente un orateur à un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je désire voir lire comme un tract, et un tract intéressant, par notre peuple entier, c'estLa Vie simple, écrite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance, aucun ouvrage écrit ces dernières années, ici ou à l'étranger, qui contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amérique nous devions prendre à cœur, queLa Vie simple.

Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, j'ai pu me convaincre à quel point l'Amérique avait suivi le conseil de son Président.

Les familles, les universités, les hommes d'affaires, un large public recruté dans les milieux les plus divers, s'est mis à lire le livre. Les journaux l'ont publié en feuilleton, les prédicateurs en ont tiré des séries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu les éditions populaires se criaient dans les rues par les camelots.

Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et répond à un besoin profond de simplification au milieu de cette époque agitée et complexe.

Par un effet très naturel, le succès extraordinaire des traductions rejaillit aujourd'hui sur l'édition française et lui imprime une énergie nouvelle.

Puissent ces pages, en se répandant, ramener l'attention de beaucoup de nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et l'organisation de la vie.

Et puissions-nous en méditant sur ce problème des problèmes arriver à comprendre que le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour une grande part leur source dans l'esprit de Simplicité.

Charles Wagner.

Paris, février 1905.

Le malade miné par la fièvre, dévoré par la soif, rêve pendant son sommeil d'un frais ruisseau où il se baigne, ou d'une claire fontaine où il boit à grandes gorgées. Ainsi dans l'agitation compliquée de l'existence moderne, nos âmes exténuées rêvent de simplicité.

Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien à jamais disparu? Je ne le pense pas. Si la simplicité se trouvait liée à quelques circonstances exceptionnelles que de rares époques ont seules connues, il faudrait renoncer à la réaliser encore. On ne ramène pas les civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramène les fleuves aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes se rejoignaient sur leur source.

Mais la simplicité ne dépend pas de telles ou telles conditions économiques ou sociales en particulier; c'est plutôt un esprit qui peut animer et modifier des vies de genres très différents. Loin d'en être réduits à la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je l'affirme, en faire l'objet de nos résolutions et le but de notre énergie pratique.

Aspirer à la vie simple, c'est proprement aspirer à remplir la plus haute destinée humaine. Tous les mouvements de l'humanité vers plus de justice et plus de lumière, ont été en même temps des mouvements vers une vie plus simple. Et la simplicité antique, dans les arts, les mœurs, les idées, ne garde pour nous son prix incomparable que parce qu'elle est parvenue à donner un relief puissant à quelques sentiments essentiels, à quelques vérités permanentes. Il faut aimer cette simplicité et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait que la centième partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes extérieures et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. En effet s'il nous est impossible d'être simples dans les mêmes formes que nos pères, nous pouvons le rester ou le redevenir dans le même esprit. Nous marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité demeure au fond le même: c'est toujours l'étoile polaire qui dirige le marin qu'il soit embarqué sur un voilier ou sur un bateau à vapeur.

Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voilà la chose la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en être souvent écartés que nous avons embrouillé et compliqués notre vie.

Si je pouvais réussir à faire partager cette notion tout intérieure de la simplicité, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs penseront qu'une telle notion doit pénétrer les mœurs et l'éducation. Ils commenceront par la cultiver en eux-mêmes et lui feront le sacrifice de quelques-unes de ces habitudes qui nous empêchent d'être des hommes.

Trop d'encombrantes inutilités nous séparent de l'idéal de vérité, de justice et de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos cœurs. Toute cette broussaille, sous prétexte de nous abriter, nous et notre bonheur, a fini par nous masquer la lumière. Quand aurons-nous le courage d'opposer aux décevantes tentations d'une vie aussi compliquée qu'inféconde la réponse du sage: «Ôte-toi de mon soleil»?

Paris, mai 1895.

Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vérité il y a de quoi! Songez donc que MlleYvonne se marie mardi et nous voici au vendredi!

C'est un interminable défilé de visiteurs chargés de cadeaux, de fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturières, les modistes, les tapissiers, les ébénistes, les bijoutiers, ou dans l'appartement livré aux peintres et aux menuisiers. De là, course rapide par les études des hommes d'affaires, où l'on attend son tour en regardant les clercs grossoyer à l'ombre des paperasses. Après cela, c'est à peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se parer pour la série des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles, dîners de présentations, dîner de contrat, soirées et bals. Autour de minuit on rentre harassé, mais c'est pour trouver au logis tous les derniers arrivages et une correspondance effrénée. Félicitations, compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garçons d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la dernière heure: un deuil subit qui désorganise le cortège, un vilain rhume qui empêche une actrice, étoile amie, de chanter à l'orgue, etc. C'est autant à recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront prêts, eux qui croyaient pourtant avoir songé à tout, et tout prévu.

Et voilà leur existence depuis tantôt un long mois. Plus moyen de respirer, de se recueillir une heure, d'échanger une parole tranquille.Non, ce n'est pas une vie, cela…

Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mère! Grand'mère touche à ses quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaillé, elle en est arrivée à envisager les choses avec cette calme sûreté que rapportent de la vie ceux qui ont l'intelligence élevée et le cœur aimant. Presque toujours assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit par la maison s'est-elle arrêtée respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes fiancés veulent se mettre un instant à l'abri, ils s'enfuient chez grand'mère.

—Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voilà énervés! Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le principal. Le reste est peu de chose, il ne mérite pas qu'on s'y absorbe!

Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines dernières, leur amour n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes de conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils souffrent de la fatalité, qui à ce moment décisif de leur vie détache sans cesse leurs esprits de la seule chose essentielle, pour les pousser à travers la multitude des préoccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire:

—Décidément, mes enfants, le monde se fait trop compliqué, et tout cela ne rend pas les gens plus heureux… au contraire!…

Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et de lui-même, l'homme moderne se débat au milieu de complications sans nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni même mourir. Nous avons, de nos mains, ajouté à l'existence une foule de difficultés et retranché plusieurs agréments. Je suis persuadé qu'il se trouve à l'heure présente des milliers de mes semblables qui souffrent des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gré de chercher à donner une expression à leur malaise et de les encourager dans ce regret de la simplicité qui les travaille confusément.

Énumérons d'abord une série de faits qui mettent en relief la vérité que nous désirons faire apercevoir.

La complication de la vie nous apparaît dans la multiplicité de nos besoins matériels. Un des phénomènes universellement constatés du siècle est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrès. C'est un signe de supériorité que d'éprouver le besoin de se laver, de porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins dont la naissance est désirable et qui ont droit à la vie, il en est d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent à nos dépens comme des parasites. C'est le nombre et le caractère impérieux de ceux-ci qui nous préoccupent. Si l'on avait pu prédire à nos anciens qu'un jour l'humanité aurait à sa disposition tous les engins dont elle dispose maintenant pour entretenir et défendre son existence matérielle, ils en auraient conclu d'abord à une augmentation de l'indépendance et par conséquent du bonheur, et en second lieu à un grand apaisement dans les compétitions pour les biens de la vie. Il leur eût été permis ensuite de penser que la simplification de l'existence, résultat de ces moyens d'action perfectionnés, permettrait de réaliser une plus haute moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix sociale, ni l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En premier lieu, vous semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? Je ne demande pas s'ils auraient des raisons de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en majorité mécontents de leur sort, avant tout préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés par le souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a été plus aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé qu'autrefois. Celui-là se trompe qui croit que la question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous vêtus?» ne se pose qu'aux pauvres gens exposés aux angoisses des lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et pourtant c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. Il faut aller chez ceux qui commencent à jouir d'un peu de bien-être, pour constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est troublée par le regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de l'avenir matériel dans tout son luxueux développement, regardez les gens aisés et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont pas celles qui se demandent le plus comment elles se vêtiront, de même ce ne sont pas les rationnés du strict nécessaire, qui s'interrogent le plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une conséquence nécessaire de la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne:plus un homme a de bien, plus il lui en faut.

Plus il est assuré du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus il se condamne à se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants, comment il établira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner une idée des craintes d'un homme établi, de leur nombre, de leur portée, de leurs nuances raffinées.

De tout cela, il est résulté à travers les différentes couches sociales, et selon les conditions, avec une intensité variable, une agitation générale, un état d'esprit très complexe qui ne saurait mieux se comparer qu'à l'humeur des enfants gâtés à la fois comblés et mécontents.

Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gâtés se disputent souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de désirs, plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on se batte pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa dureté même, et en général elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout autre est la bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilège, pour le caprice, pour la jouissance matérielle. Jamais la faim n'a fait commettre à l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition, l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient plus malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assisté de ce temps à une aggravation de l'esprit d'hostilité entre semblables, et nos cœurs sont moins apaisés que jamais.

Est-il utile de se demander après cela si nous sommes devenus meilleurs? Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme d'aimer quelque chose en dehors de lui-même? Et quelle place reste-t-il pour le prochain dans une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, aux besoins en majorité factices, à la satisfaction des ambitions, des rancunes et des fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses appétits, les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et l'énergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le pratiquer. Il est livré à l'anarchie intérieure des désirs dont naît à la longue l'anarchie extérieure. La vie morale consiste dans le gouvernement de soi-même, l'immoralité consiste dans le gouvernement de nous-mêmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les bases de la vie morale se déplacent et la règle du jugement dévie.

Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, posséder est le bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que, dans la concurrence acharnée pour la possession, on en arrive à haïr ceux qui possèdent, et à nier le droit de propriété lorsque ce droit est entre les mains d'autrui et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à attaquer ce que possède autrui, est une preuve nouvelle de l'importance extraordinaire que nous attachons à posséder. Les choses et les hommes finissent par être estimés à leur valeur vénale et selon le profit qu'on en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque ne possède rien n'est rien. La pauvreté honnête risque fort de passer pour une honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas trop de difficulté à compter pour du mérite…—Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez le progrès moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux temps, à l'acétisme peut-être?—Pas le moins du monde. C'est la plus stérile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas à se retirer de la vie. Mais nous cherchons à mettre en lumière, afin de lui trouver un remède, une des erreurs qui pèsent le plus lourdement sur le progrès social, à savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation du bien-être extérieur. Rien n'est plus faux que ce prétendu axiome social. Au contraire, la diminution de la capacité d'être heureux et l'avilissement des caractères par le bien-être matériel sans contrepoids, est un fait que mille exemples sont là pour établir. Une civilisation vaut ce que vaut l'homme installé à son centre. Quand cet homme manque de direction morale, tout progrès n'aboutit qu'à empirer le mal et à embrouiller davantage les problèmes sociaux.

Ce principe peut se vérifier dans d'autres domaines que celui du bien-être. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la liberté. On se rappelle le temps où des prophètes écoutés annonçaient que, pour transformer la terre mauvaise en un séjour des dieux, il suffisait d'abattre ces trois vieilles puissances coalisées: la misère, l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophètes reprennent aujourd'hui les mêmes prédictions. Nous venons de voir que l'évidente diminution de la misère n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce résultat a-t-il été atteint dans une certaine mesure par le soin louable apporté à l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, et c'est bien là le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent à l'éducation nationale.—Alors il faut abêtir le peuple, supprimer l'instruction universelle, fermer les écoles. Nullement: mais l'instruction, de même que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est après tout qu'un outillage. Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.

De même pour la liberté: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi qu'on en fait. Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient aux malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La liberté est une atmosphère de vie supérieure qu'on devient capable de respirer par une lente et patiente transformation intérieure.

Il faut une loi à toute vie, à celle de l'homme bien plus encore qu'à celle des êtres inférieurs, car la vie de l'homme et des sociétés est plus précieuse et plus délicate que celle des plantes et des animaux. Cette loi pour l'homme est d'abord extérieure, mais elle peut devenir intérieure. Aussitôt que l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, par le respect et l'obéissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intérieure forte et souveraine, il est incapable de respirer l'air de la liberté. Cet air le grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorité extérieure, qu'un oiseau adulte ne peut vivre enfermé dans la coquille de l'œuf; mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral où il se gouverne lui-même, ne peut pas plus vivre sous le régime de la liberté qu'un embryon d'oiseau privé de la coquille protectrice. Ces choses sont terriblement simples, et la série de leurs preuves anciennes et nouvelles ne cesse de s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous en sommes toujours encore à méconnaître les éléments mêmes d'une loi si importante. Dans notre démocratie, combien sont-ils, grands et petits, qui ont compris, pour l'avoir vérifiée, vécue et quelquefois subie, cette vérité sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner lui-même? La liberté c'est le respect; la liberté, c'est l'obéissance à la loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants, ni le caprice des foules, mais la règle impersonnelle et supérieure devant laquelle ceux qui commandent courbent la tête les premiers. Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais il faut nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient impossible, et une nation s'achemine, à travers la licence et le manque de discipline, aux inextricables complications de la démagogie.

Quand on passe en revue les causes particulières qui troublent et compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les désigner, et l'énumération en serait longue, elles se ramènent toutes à une cause générale qui est celle-ci:la confusion de l'accessoire avec l'essentiel. Le bien-être, l'instruction, la liberté, tout l'ensemble de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de plus intime, sa conscience, son caractère, sa volonté. Et tandis qu'on soignait et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, endommagé le tableau. Aussi nous sommes comblés de biens extérieurs et misérables en vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont à la rigueur on pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose nécessaire. Et lorsque notre être profond se réveille, avec son besoin d'aimer, d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve comme l'angoisse d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement des choses secondaires qui pèsent sur lui et le privent d'air et de lumière.

Il faut dégager, libérer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute chose à son rang et se souvenir que le centre du progrès humain est dans la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du métal le plus précieux. Une bonne lampe est une lampe qui éclaire bien. Et de même on est un homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les honneurs ou l'indépendance dont on jouit, mais par la solidité de sa fibre morale. Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui, mais une vérité de tous les temps.

À aucune époque, les conditions extérieures qu'il avait réalisées par son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de l'état de sa vie intérieure. La figure du monde change autour de nous, les facteurs intellectuels et matériels de l'existence se modifient. Nul ne peut s'opposer à ce changement dont le caractère brusque ne laisse pas d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire est que, au sein des circonstances modifiées, l'homme demeure un homme, vive sa vie marche vers son but. Or quelle que soit la route à parcourir, pour marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour mieux se consacrer à l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son bagage, fût-ce même au prix de quelques sacrifices.

Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le retour à la simplicité auquel nous aspirons, il est nécessaire de définir la simplicité dans son principe même. Car l'on commet à son endroit la même erreur que nous venons de dénoncer et qui consiste à confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est tenté de croire que la simplicité présente certains caractères extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans lesquels elle consiste. Simplicité et condition simple, vêtements modestes, demeure sans faste, médiocrité, pauvreté, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma route, l'un allait en équipage, l'autre à pied, le troisième nu-pieds. Ce dernier n'est pas nécessairement le plus simple des trois. Il se peut en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgré sa grande situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de même que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, et ne méprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que, sous ses haillons et les pieds dans la poussière, le troisième ait la haine de la simplicité, du travail, de la sobriété et ne rêve que vie facile, jouissances, désœuvrement. Parmi les moins simples des hommes il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie, les parasites, tout le troupeau des obséquieux ou des envieux dont les aspirations se résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, le plus gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et dans cette même catégorie, rangeons, peu importe à quel milieu ils appartiennent, les ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, les orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait rien, il faut voir le cœur. Aucune classe n'a le privilège de la simplicité, aucun costume, quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assuré. Sa demeure n'est, nécessairement, ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule de l'ascète, ni la barque du plus pauvre des pêcheurs. Sous toutes les formes que revêt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas comme au sommet de l'échelle, il y a des êtres qui sont simples et d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là que la simplicité ne se traduise par aucun indice extérieur, qu'elle n'ait pas ses allures particulières, ses goûts propres, ses mœurs; mais il ne faut pas confondre ces formes qu'on peut à la rigueur lui emprunter, avec son essence même et sa source profonde. Cette source est tout intérieure.La simplicité est un état d'esprit.Elle réside dans l'intention centrale qui nous anime.Un homme est simple lorsque sa plus haute préoccupation consiste à vouloir être ce qu'il doit être, c est-à-dire un homme tout bonnement.Cela n'est ni aussi facile ni aussi impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste à mettre ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi même de notre être et par conséquent avec l'intention éternelle qui a voulu que nous soyons. Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un lièvre, un oiseau de proie ou un pourceau, tout est là.

Nous voici donc amenés à formuler l'idéal pratique de l'homme. Dans toute vie nous observons une certaine quantité de forces et de substances associées pour un but. Des matériaux plus ou moins bruts y sont transformés et portés à un degré supérieur d'organisation. Il n'en est pas autrement pour la vie des hommes.L'idéal humain consisterait ainsi à transformer la vie en biens plus grands qu'elle-même.On peut comparer l'existence à une matière première. Ce qu'elle est, importe moins que ce qu'on en tire. Comme dans une œuvre d'art, ce qu'on doit y apprécier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en naissant, des dons différents. L'un a reçu de l'or, l'autre du granit, un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tâche consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu'on peut gâter la substance la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer une œuvre immortelle d'une matière sans valeur. L'art consiste à réaliser une idée permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser les biens supérieurs qui sont la justice, l'amour, la vérité, la liberté, l'énergie morale dans notre activité journalière, quel qu'en soit d'ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les dons naturels les plus inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de la vie. L'éclat n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, voilà le principal.

Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas à ce point de vue, sans effort et sans lutte? L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. Bien vivre, comme bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste à faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques règles générales. Mais que d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir à la découverte de ces règles! Des siècles de recherche viennent souvent se condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce point présente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-même et souvent se trompe. Mais à force d'agir et de se rendre compte de ses actes avec sincérité, l'homme arrive à mieux savoir la vie. La loi lui apparaît, et cette loi, la voici:Accomplir sa mission. Celui qui s'applique à autre chose qu'à la réalisation de ce but, perd en vivant la raison d'être de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, les ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son blé en herbe. Ils l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues. Au contraire celui qui fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve en la donnant. Les préceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous préserver du malheur d'avoir vécu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramènent constamment à la même direction et qu'ils ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie; fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher de se perdre. En cela se résume l'expérience de l'humanité. Cette expérience, que chaque homme est obligé de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus précieuse qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, sa démarche morale devient plus sûre, il a ses moyens d'orientation, sa norme intérieure à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et compliqué qu'il était, il devient simple. Par l'influence constante de cette même loi qui grandit en lui et se vérifie tous les jours dans les faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses habitudes.

Une fois saisi par la beauté et la grandeur de la vie vraie, par ce qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanité pour la vérité, pour la justice, pour la bonté, il en garde au cœur la fascination. Et tout vient se subordonner naturellement à cette préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie nécessaire des pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande, l'accessoire obéit, et l'ordre naît de la simplicité. On peut comparer le mécanisme de la vie intérieure à celui d'une armée. Une armée est forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de l'inférieur pour le supérieur, et dans la concentration de toutes les énergies vers un même but. Aussitôt que la discipline se relâche, l'armée souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au général. Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la société. Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il naît des complications ou du désordre, c'est parce que le caporal a commandé au général. Là où la loi de simplicité pénètre dans les cœurs le désordre disparaît.

Je désespère de jamais décrire la simplicité d'une façon digne d'elle. Toute la force du monde et toute sa beauté, toute la joie véritable, tout ce qui console et augmente l'espérance, tout ce qui met un peu de lumière sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prévoir à travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense, nous vient des êtres simples qui ont assigné un autre objet à leurs désirs que les satisfactions passagères de l'égoïsme et de la vanité et qui ont compris que la science dela vieconsistait à savoir donner sa vie.

Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles, perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction.

Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la rejette comme malsaine.

Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles, jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il aime; il y va de tout son cœur et non avec cette curiosité détachée et stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un acte véritable.

Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer. L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se regarder le nombril.

Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et impérissables, qui semblent être sorties du cœur même des foules. Le bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur, qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa pensée.

Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples. Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin. Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle. L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a toujours vécu sur quelquesprovisionsélémentaires.

Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par laconfiance. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent, sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes, vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis, donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons tranquille.»

Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance. Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille, l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui ébranle cette confiance estmauvais, c'est du poison, non de la nourriture.

Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie, pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il? mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie, ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en dégoûter les gens?—Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines, et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps; mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute.

Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le fortifie le mieux.

Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète dans le cœur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien, plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini. Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons et que nous croyons à la vie.

Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela, disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.» Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille immortelle de Dieu.

Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans nos cœurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des mots enflammés pour dire à quiconque se sent le cœur abattu en ce temps désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus.La plus naïve espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné.

Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté.

Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée, l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu:Sois bon. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance, comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants?

C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi.

Au cœur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul signe:La bonté.

Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures, effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les cœurs endoloris, pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous résumerons la méthode en ces mots:Aie confiance, espère et sois bon.

Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres. L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations, et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon.

Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne? À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu.

Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu.

Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon Samaritain. Je me retranche derrière son autorité.

La parole est le grand organe révélateur de l'esprit, la première forme visible qu'il se donne. Telle pensée, telle parole. Pour réformer sa vie dans le sens de la simplicité il faut veiller sur sa parole et sur sa plume. Que la parole soit simple comme la pensée, quelle soit sincère et qu'elle soit sûre:Pense juste, parle franc!

Les relations sociales ont pour base la confiance mutuelle et cette confiance se nourrit de la sincérité de chacun. Aussitôt que la sincérité diminue, la confiance s'altère, les rapports souffrent, l'insécurité naît. Cela est vrai dans le domaine des intérêts matériels et des intérêts spirituels. Avec des gens dont il faut sans cesse se méfier il est aussi difficile de pratiquer le commerce et l'industrie que de chercher la vérité scientifique, de poursuivre l'entente religieuse ou de réaliser la justice. Quand il faut d'abord contrôler les paroles et les intentions de chacun, et partir du principe que tout ce qui se dit et s'écrit, a pour but de vous servir l'illusion à la place de la vérité, la vie se complique étrangement. C'est le cas pour nous. Il y a trop de malins, de diplomates, qui jouent au plus fin et s'appliquent à se tromper les uns les autres, et voilà pourquoi chacun a tant de mal à se renseigner sur les choses les plus simples et qui lui importent le plus. Probablement ce que je viens de dire suffirait pour indiquer ma pensée et l'expérience de chacun pourrait apporter ici un ample commentaire avec illustrations à l'appui. Mais je n'en tiens pas moins à insister sur ce point et à m'entourer d'exemples.

Autrefois les hommes avaient pour communiquer entre eux des moyens assez réduits. Il était légitime de supposer qu'en perfectionnant et en multipliant les moyens d'information on augmenterait la lumière. Les peuples apprendraient à s'aimer en se connaissant mieux entre eux, les citoyens d'un même pays se sentiraient liés par une fraternité plus étroite, étant mieux éclairés sur tout ce qui touche la vie commune. Lorsque l'imprimerie fut créée on s'écria:fiat lux!et avec plus de raison encore lorsque se répandirent l'usage de la lecture et le goût des journaux. Pourquoi n'eût-on pas raisonné ainsi: deux lumières éclairent mieux qu'une et plusieurs mieux que deux; plus il y aura de journaux et de livres, mieux on saura ce qui se passe et ceux qui voudront écrire l'histoire après nous seront bien heureux, ils auront les mains pleines de documents. Rien ne semblait plus évident. Hélas! on basait ce raisonnement sur les qualités et la puissance de l'outillage, mais on calculait sans l'élément humain qui est partout le facteur le plus important. Or il s'est trouvé que les sophistes, les retors, les calomniateurs, tous gens à la langue bien pendue, et qui savent mieux que personne manier la parole et la plume, ont largement profité de tous les moyens de multiplier et de répandre la pensée. Qu'en résulte-t-il? Que nos contemporains ont toutes les peines du monde à savoir la vérité sur leur propre temps et leurs propres affaires. Pour quelques journaux qui cultivent les bons rapports internationaux, en essayant de renseigner leurs voisins équitablement et de les étudier sans arrière-pensée, combien en est-il qui sèment la méfiance et la calomnie? Que de courants factices et malsains créés dans l'opinion publique, avec de faux bruits, des interprétations malveillantes de faits ou de paroles? Sur nos affaires intérieures nous ne sommes pas beaucoup mieux renseignés que sur l'étranger. Ni sur les intérêts du commerce, de l'industrie ou de l'agriculture, ni sur les partis politiques ou les tendances sociales, ni sur le personnel mêlé aux affaires publiques, il n'est facile d'obtenir un renseignement désintéressé: plus on lit de journaux, moins on y voit clair. Il y a des jours, où après les avoir lus et en admettant qu'il les croie sur parole, le lecteur se verrait obligé de tirer la conclusion suivante: décidément il n'y a plus que des hommes tarés partout, il ne reste d'intègres que quelques chroniqueurs. Mais cette dernière partie de la conclusion tomberait à son tour. Les chroniqueurs en effet se mangent entre eux. Le lecteur aurait alors sous les yeux un spectacle analogue à celui que représente la caricature intitulée le combat des serpents. Après avoir tout dévoré autour d'eux les deux reptiles s'attaquent l'un à l'autre et s'entre-dévorent, finalement il reste sur le champ de bataille deux queues.

Et ce n'est pas l'homme du peuple seulement qui est dans l'embarras, ce sont les gens cultivés, c'est presque tout le monde. En politique, en finance, en affaires, même dans la science, les arts, la littérature et la religion, il y a partout des dessous, des trucs, des ficelles. Il y a une vérité d'exportation et une autre pour les initiés. Il s'ensuit que tous sont trompés, car on a beau être d'une cuisine, on n'est jamais de toutes, et ceux-là mêmes qui trompent les autres avec le plus d'habileté sont trompés à leur tour, lorsqu'ils ont besoin de compter sur la sincérité d'autrui.

Le résultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un vil instrument. Il n'y a plus de parole respectée pour les discuteurs, les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont animés que par la rage d'avoir raison ou la prétention que leurs intérêts seuls sont respectables. Leur châtiment est d'être contraints à juger les autres d'après la règle qu'ils suivent eux-mêmes:Dire ce qui profite et non ce qui est vrai. Ils ne peuvent plus prendre personne au sérieux. Triste état d'esprit pour les gens qui écrivent, parlent, enseignent. Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux dans de semblables dispositions! Pour qui a gardé un fonds d'honnêteté, rien n'est plus révoltant que l'ironie détachée d'un acrobate de la plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire à quelques braves gens pleins de confiance. D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne sait pas, le menteur, à quel point il se trompe lui-même. Le capital sur lequel il vit c'est la confiance, et rien n'égale la confiance du peuple, si ce n'est sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicité. Mais, après cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et les oreilles, jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles se ferment alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est là le crime de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent la confiance générale. On considère comme une calamité l'avilissement de l'argent, la baisse de la rente, la ruine du crédit: un malheur est plus grand que celui-là, c'est la perte de la confiance, de ce crédit moral que les honnêtes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole circule comme une monnaie authentique. À bas les faux monnayeurs, les spéculateurs, les financiers véreux, car ils font suspecter même l'argent loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole, car ils font qu'on ne se fie plus à rien ni à personne, et que la valeur de ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des billets de banque de la Sainte-Farce.

On voit à quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa langue, châtie sa plume et aspire à la simplicité. Point de sens détournés, point tant de circonlocutions, point tant de réticences, de tergiversations! Cela ne sert qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, ayez une parole. Une heure de sincérité fait plus pour le salut du monde que des années de roueries.

Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse à ceux qui ont la superstition de la parole et des démonstrations du style. Sans doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui goûtent une parole élégante, ou une lecture délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il ne s'ensuit pas que les choses les mieux dites et les mieux écrites soient celles qui sont les plus apprêtées. La parole doit servir le fait et non se substituer à lui et le faire oublier à force de l'orner. Les plus grandes choses sont aussi celles qui gagnent le plus à être dites avec simplicité, parce qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur elles le voile même transparent d'un beau discours, ni cette ombre si fatale à la vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain et d'un orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicité. Il y a des émotions sacrées, de cruelles douleurs, de grands dévouements, des enthousiasmes passionnés, qu'un regard, un geste, un cri traduisent mieux que les plus belles périodes. Ce que l'humanité possède de plus précieux dans son cœur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader il faut être vrai et certaines vérités se comprennent mieux si elles sortent de lèvres simples, infirmes même, que si elles tombent des bouches trop exercées, ou sont proclamées à la force des poumons. Ces règles-là sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours. Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie morale, de la constante observation de ce principe: être vrai, sobre, simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en particulier comme en public, ne jamais dépasser la mesure, traduire fidèlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est là le principal.

Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre. Ce sont des serviteurs distingués qui ont gardé leurs titres et ne remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est bien, il suffit.

Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés de parler et ont cru que cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les écoutent se contentent d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se composer à la longue, que de quelques discours bien tournés, de quelques beaux livres, de quelques belles pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce qui est si magistralement exposé, on n'y songe guère. Et si nous passons du domaine des gens de talent aux basses régions qu'exploitent les médiocres: là, dans le pêle-mêle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler, l'immense et désespérante cohue des bavards, de tout ce qui braille, jase ou pérore et après cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de besogne. Une machine qui dépense toute sa vapeur à siffler n'en a plus pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force.

Ces réflexions nous amènent à nous occuper d'un sujet voisin, très digne aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer l'exagération du langage. Quand on étudie les populations d'une même contrée, on remarque entre elles des différences de tempérament dont le langage porte les traces. Ici, la population est plutôt flegmatique et calme: elle emploie les diminutifs, les termes atténués. Ailleurs, les tempéraments sont bien équilibrés: on entend le mot juste, exactement adapté à la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin peut-être, un sang chaud circule dans les veines: on a la tête près du bonnet et l'expression outrée; les superlatifs émaillent le langage et pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort.

Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffère aussi selon les époques. Comparez le langage écrit ou parlé de ce temps à celui de certaines autres périodes de notre histoire. Sous l'ancien régime on parlait autrement que sous la révolution, et nous n'avons pas le même langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En général le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de perruque, nous ne mettons plus pour écrire des manchettes de dentelles; mais un signe nous différencie de presque tous nos ancêtres, notre nervosité, source de nos exagérations.

Sur des systèmes nerveux excités, quelque peu maladifs—et Dieu sait que d'avoir des nerfs n'est plus un privilège aristocratique—les paroles ne produisent pas la même impression que sur l'homme normal. Et inversement à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche à exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique, dans la littérature et au théâtre le langage calme et sobre a fait place à un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comédiens ont employés pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se retrouvent à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations, dans le style épistolaire, et surtout dans la polémique. Nos procédés de langage sont à ceux de l'homme posé et calme ce qu'est notre écriture, comparée à celle de nos pères. On accuse les plumes de fer; si l'on pouvait dire vrai!

—Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est en nous-mêmes. Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; la plume de nos aïeux courait sur le papier plus sûre, plus reposée. Ici nous sommes en face d'un des résultats de cette vie moderne si compliquée et qui fait une si terrible consommation d'énergie. Elle nous laisse impatients, essoufflés, en perpétuelle trépidation. Notre écriture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De l'effet remontons à la source et comprenons l'avertissement qui nous est donné. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagérer son langage? Interprètes infidèles de nos propres impressions, nous ne pouvons que fausser par nos exagérations l'esprit de nos semblables et le nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se comprendre. L'irritation des caractères, les discussions violentes et stériles, les jugements précipités, dépourvus de toute mesure, les plus graves excès dans l'éducation et les rapports sociaux, voilà le résultat des intempérances de langage.

Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la parole simple, de formuler un vœu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je demande une littérature simple, non seulement comme un des meilleurs remèdes à nos âmes blasées, surmenées, fatiguées d'excentricités, mais aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un art simple. Nos arts et notre littérature sont réservés aux privilégiés de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je n'invite pas les poètes, les romanciers, les peintres à descendre des hauteurs pour marcher à mi-côte et se complaire dans la médiocrité, mais au contraire à monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient à une certaine classe de la société qu'il est convenu d'appeler la classe populaire; est populaire ce qui est commun à tous et ce qui les unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait naître un art simple sont dans les profondeurs du cœur humain, dans les éternelles réalités de la vie devant lesquelles tous sont égaux. Et les sources du langage populaire sont à chercher dans le petit nombre des formes simples et fortes qui expriment les sentiments élémentaires et les lignes maîtresses de la destinée humaine. C'est là qu'est la vérité, la force, la grandeur, l'immortalité. N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brûler en eux la flamme sacrée du beau, connaissent la pitié et préfèrent à l'adage dédaigneux: «Odi profanum vulgus», cette parole autrement humaine: «Misereor super turbam».—Quant à moi je n'ai aucune autorité artistique, mais de la foule où je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reçu du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie. Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une œuvre d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources où puisèrent jadis ces maîtres dont les créations ont défié les âges parce qu'ils surent donner pour vêtement au génie, la simplicité.


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