Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient les arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur le port. Ils longèrent les façades silencieuses. Devant le Jardin Public, les hautes grilles d’or étaient fermées, les allées tournaient vides et blanches entre les feuillages.
Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur:
—Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. Partout où je vais, on m’arrête et on me présente: Carignan... médaille d’or... Les gens veulent mon avis sur n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs porcelaines, leur appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, cela ne peut pas se refuser.
Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de gestes violents. Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, et qui essayait de régler son pas sur le sien, voulut des détails. Cette robe serait-elle exécutée?
—Exécutée!... Personne ici ne va jamais au bout de quoi que ce soit! Ce n’est pas une, mais dix personnes qui m’ont parlé de faire leur portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais prendre, je remuais les vieux éventails, les robes, lesécharpes, tout ce que les femmes peuvent exhiber d’affreux et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou bien, elles me recevaient par grâce et d’un air pincé, en laissant entendre que je les dérangeais. C’est qu’elles attendaient ce jour-là leur modiste ou leur manucure...
Il respira profondément, à plusieurs reprises:
—Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les gens qui l’ont eux-mêmes prié de venir ne se souviennent plus de lui ni de rien. On n’oserait pas faire perdre ainsi son temps à un domestique. C’est fatigant, à la longue, ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui aurais tant à travailler...
Et d’une voix plus basse:
—Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, ils n’ont aucune idée de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche son temps, se détruit lui-même. Le temps, un homme comme moi n’a que cela... Mais, pour ce qui est de ma peinture, ilsne m’auront pas! Je ne leur ferai aucune concession.
Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, illuminées de hauts candélabres. Les devantures de fer des magasins étaient abaissées, l’heure du dîner hâtait la marche des rares passants. Au bout de cet espace éclairé, la masse sombre du Grand Théâtre dominait tout.
Seguey lui toucha légèrement le bras:
—Pourquoi êtes-vous venu ici?
Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas Carignan pauvre, accablé de charges, talonné par un besoin d’argent qui était sa pire humiliation? Lui aussi tombait fatalement dans la dépendance des gens et des choses; et, sans lui donner le temps de répondre:
—Des sympathies... Vous en aurez, de très réelles. Les meilleures n’apparaissent d’abord qu’à un second plan.
Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié dans ses traits tirés. Seguey le regarda profondément:
—Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il capitule, n’a vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, vous n’avez pas besoin d’argent! Qu’est-ce que cela vous fait? Votre vie n’est pas là.
Il parlait avec une émotion singulière:
—Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde de plus difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se peut pas. La vie est plus forte. Mais vous, peut-être, vous le pourrez. Quelques-uns résistent.
Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans les rues désertes. Devant un cinéma illuminé, comme il passait auprès d’une glace, il fut frappé par l’expression d’enthousiasme qui rajeunissait son maigre visage. Tous ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de joie orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût dans son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression de l’étreindre passionnément.
Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux quartier par un dédale de petites rues. L’entretien qu’il venait d’avoir décuplait ses forces nerveuses. «Votre situation, c’est vous-même qui la ferez,» avait dit M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple!
«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi de se marier.»
Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord comme une folie, mais elle reparaissait, tâtonnant autour de faits oubliés, et répandant une lumière qui lui semblait presque insupportable.
«Non, protesta-t-il intérieurement, je n’aurais pas pu épouser Odette.»
Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant son séjour à Belle-Rive, elle avait été singulière et presqueimpolie: en dix jours, elle ne lui avait pas adressé trois fois la parole; cependant, il ne cessait de la rencontrer, puis, à la veille de son départ, cette agitation, ce trouble subit! A ce point de ses déductions, son esprit s’arrêta de nouveau, craignant de conclure.
Un camion attardé dans une petite rue passa près de lui avec fracas. Il se gara dans l’entrée d’un corridor noir.
«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.»
Mais des images se succédaient, lui représentant vivement ce qui aurait pu être. Cette fois encore, il avait été négligent, il avait vu faux; avec Mme Saint-Estèphe aussi, une occasion de fortune s’était présentée qu’il ne s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment n’était-il pas venu enfin d’étouffer son âme de jeunesse?
L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il était temps de changer délibérément d’idéal et de jouissances. Mais Paule était comprise dans ce sacrifice, Paule, dont il voyait d’avance le visage meurtri, la désolation. L’abandonner... Cette pensée lui faisait horreur. L’ambitieux chez lui était doublé d’un délicat dont il ne parvenait pas à se délivrer.
Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de voir éclairées les deux fenêtres de son bureau.
Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait dans un globe de verre dépoli; sa flamme éclairait un vieux tapis et une rampe en fer forgé s’élevant dans l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une lampe allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée dans l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la clef, versait le potage dans la soupière.
Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assisedans une encoignure, la taille ployée, se leva vivement et comme en un sursaut.
C’était sa sœur.
Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay un long entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir son frère. Un flot de sang était monté à son visage durement marqué par ces derniers temps. L’explication qu’elle redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était maintenant tout près et inéluctable.
Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, laissant ses enfants à sa belle-mère dans un domaine du Bazadais. Les de Pontet avaient là-bas, depuis cent cinquante ans, des châtaigneraies, une grande métairie, et un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière enguirlandée par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, fiévreux, pendant lesquels elle attendait l’amant, qui souvent tardait à venir. Quand il était là, elle ne pouvait s’empêcher de lui demander des explications, elle était jalouse; lui, de plus en plus capricieux, brutal... Elle lui reprochait de ne plus l’aimer.
Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. Dans l’appartement vide, où son pas résonnait sur les parquets nus, Virginie l’avait reçue avec un attendrissement de vieille bonne. Un moment, elle la garda auprès d’elle, s’étourdissant de ses paroles.
Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses nerfs fatigués. Elle paraissait maintenant plus vieille que son âge, élégante toujours, mais la figure osseuse, le nez aminci, le teint presque gris. Les agitations incessantes avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge ranimait sa bouche amère et comme harassée.
Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. Dans une minute peut-être, elle entendrait tournerune clef, la porte s’ouvrir. Que savait-il au juste de sa vie? La faisait-il appeler pour l’accabler de reproches et la rejeter?
L’idée lui vint que toussavaientet la méprisaient. Combien de fois s’était-elle heurtée à des manières contraintes et des regards froids? Le monde qui avait fêté sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie angoissée haletait dans la solitude.
Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; son amer bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit les indifférents tournaient-ils vers elle des faces de juge? Qui donc aurait su aimer comme elle l’avait fait, dans ces affres, cette agonie, toujours menacée par le scandale, engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule... L’amour... Il n’y avait que cela au monde.
Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. Quatre ans, pendant lesquels elle avait lutté, torturée de crainte, de jalousie, reprenant sans cesse un amant qui lui échappait! Maintenant, traquée par tous, elle ne s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La pire honte, c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les scènes, les reproches, ses bras refermés qui n’étreignaient plus qu’une haine aveugle. Malgré tout ce qu’elle avait fait, en arriver là... Et demain serait pire encore... Cet amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération, quel désastre l’en délivrerait?
Elle pensa:
—Quand Gérard sera là, je lui dirai tout.
Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. Au point où elle en était arrivée, il n’y avait que lui pour la sauver. Quelle autre main se serait tendue? Lui seul pouvait souffrir avec elle, dans la même chair; et elle oubliait son silence de quatre années—ce silencedans lequel chacun d’eux s’était enfermé, inaccessible. Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, ce n’étaient pas des choses pour elles.
Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait ouvrir la porte et marcher dans le corridor. Mais, quand il entra, son courage s’évanouit et elle s’abandonna aux événements.
Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert que Virginie avait préparé pour elle et s’assit un peu à l’écart. Il lui demanda des nouvelles de ses enfants.
—Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte les laisser à la campagne pendant tout l’hiver. L’air des pins, c’est parfait pour eux. Moi-même, je ne viens ici qu’en passant...
Il évitait de regarder en face ses yeux misérables. S’il lui avait demandé ce qui l’amenait ainsi à Bordeaux, elle aurait menti; sa vie n’était que mensonge depuis si longtemps, mais, dans sa voix, il entendait le son d’une douleur cachée.
Elle grappillait dans un compotier des grains de raisin. Quand ils se retrouvèrent dans le petit bureau, la porte soigneusement fermée, elle se sentit prisonnière et à sa merci; Gérard, assis devant sa table, les mains éclairées, se dérobant à l’émotion, était à la fois son juge et le plus redoutable de ses créanciers; passive, elle répondait à ses questions. Ces billets, elle avait pu trois fois les renouveler. Maintenant, c’était impossible. D’autres dettes, oui, elle en avait... Elle ne se souvenait pas bien... Elle ferait le compte.
Un abat-jour très abaissé étouffait une lumière orange. Anna reculait peu à peu dans l’ombre, à l’extrémité d’un lit de repos. L’interrogatoire courbait ses épaules. Sapetite main blanche s’accrochait nerveusement à un appui d’acajou, qui avait la forme d’un col de cygne; ses doigts serraient par moments comme pour l’étrangler.
L’angoisse rendait sa voix haletante:
—Tu vas payer... Tu feras encore cela pour moi!
Elle souffrait horriblement, accablée, le cœur en détresse, mais avec l’idée que tout à l’heure elle pourrait partir. Dans la rue, toute honte bue, elle respirerait. Depuis six mois, épouvantée par ce cauchemar des questions d’argent, elle s’était abaissée à tant de démarches. Maintenant, pour quelque temps au moins, ce serait fini.
Elle murmura:
—Alors, tu veux... tu veux encore!
Il se leva, agité par la colère, et revint s’asseoir devant sa table:
—Si c’était la dernière fois... A présent, fais attention, je ne pourrai plus, tu nous as ruinés.
Après un silence:
—Et pourquoi, pourquoi?
Il s’était promis de se dominer, mais les reproches amassés en lui étaient plus forts que sa volonté, l’injustice qui le dépouillait était trop criante. D’une voix sourde et pourtant violente, il rappela tout...
Elle avait mis sur son visage ses mains amaigries. Son corps tremblait. C’était bien l’heure terrible qu’elle avait prévue, et elle essayait de ne pas l’entendre, de penser à «l’autre». Demain, s’il l’avait vue insolvable, ses meubles saisis, avec quelle brutalité il l’eût repoussée! Ces histoires-là lui faisaient horreur.
Gérard aussi la piétinait:
—Nous avons trop souffert par ta faute.
Elle revoyait les premiers temps de cette passion ardente; un début si doux, un enivrement rapide et total;puis, par de toutes petites blessures, un envahissement du malheur qui déchirait et emportait tout.
Elle se défendait intérieurement. L’appel avait été trop puissant, elle n’avait pas pu; l’excès même de sa folie ranimait ses forces. Soudain, une intonation meurtrie de Gérard la fit tressaillir, quelque chose en elle venait d’être heurté, l’ancienne tendresse...
—Comme tu me méprises!
Dans ses bras, intimement raccrochée à lui, elle avoua tout: ces signatures, son mari avait usé de menaces pour les obtenir; si elle avait résisté, il l’aurait chassée, il avait le droit. Elle aurait préféré mourir.
Gérard la serrait contre sa poitrine. Pour ce misérable argent, allait-il aussi la brutaliser? La passion qui l’avait arrachée aux siens la rejetait ce soir toute en larmes. Il l’avait aimée pourtant, il l’aimait toujours...
Une onde de tendresse submergea son cœur.
Gérard avait dit à Paule:
—Quelquefois, vers une heure, sur la terrasse du Jardin Public...
Mais il pensait qu’elle ne viendrait pas.
Le lendemain, le jour suivant, il parut très intéressé par les plates-bandes. L’étroite esplanade était presque vide. Un gardien à moustaches grises, assis dans l’entrée ouverte du Musée colonial, lisait son journal. C’était l’heure où le jardin est dégarni de petits enfants; des couples passaient; d’autres se penchaient, chuchotants, le long des allées, sur des chaises de fer rapprochées.
Un jardinier déplaçait le panache d’eau jailli d’une lance. Au-dessous de la terrasse, au bord d’une pelouse, un grand massif couleur d’incendie vous éblouissait. Sa large ceinture brune s’éclairait de festons verdâtres.
Il pensait:
«Pourquoi lui ai-je demandé de venir? N’avais-je pas assez d’ennuis, de difficultés? Si je pars, il eût mieux valu...»
Ou bien:
«Dans sa vie si triste, elle aura toujours eu cela. Quand bien même je ne lui donnerais que de l’amitié, c’est beaucoup pour elle. Après, je ne sais pas, je ne peux pas savoir. A son âge; on doit oublier...»
Mais sa sœur était comme présente en lui. Il revoyaitsa poitrine creusée, son visage pitoyable et pourtant avide, le déséquilibre de tout son être:
—Avec les femmes, on n’est jamais sûr!
Il se rassurait en pensant que Paule était tout autre, très raisonnable. Elle avait été élevée dans des idées de réserve, de dignité; c’était cela aussi qu’il aimait en elle; avec celle-là, il serait toujours possible de raisonner et de réfléchir. Une tendresse de jeune fille n’avait d’ailleurs rien d’une passion de femme, c’était quelque chose de pur, de presque glacé...
La preuve semblait faite d’ailleurs: elle ne venait pas.
Il vivait de dures journées. Ses matinées se passaient chez les huissiers et chez les avoués, sa main tournait le loquet de portes gluantes, et, dans tout cela, il respirait un relent de misère, de malpropreté qui lui répugnait. Les affaires de sa sœur s’étaient enchevêtrées dans un tissu d’expédients presque inextricable. Devant les notaires, les gens de loi qui tournaient vers lui des masques d’Argus, il s’efforçait de paraître calme et indifférent, mais le mépris qu’il croyait lire sur tous les visages lui était odieux. Son intervention ne rendrait pas à Anna l’estime du monde. Il retirerait les billets honteusement souscrits des mains avides qui les retenaient, mais il ne pouvait faire que sa sœur ne les ait signés, et que ces mêmes cabinets aux portes rembourrées de crin ne l’eussent vue entrer, le visage décomposé, avec l’attitude d’une femme aux abois. Elle, si fine, dont toute la personne n’était que grâce et distinction, elle avait paru la bête traquée que les chiens achèvent.
Il devinait autour d’elle de douteuses complicités. Un sentiment d’amertume s’élevait dans son âme contre ceux qui avaient ainsi gâché sa vie. Sa mère même, entraînée par la violence de ce désespoir, avait fermé les yeux en se dépouillant. Dans ce désastre de leur fortune,le règlement définitif ne lui laisserait peut-être pas soixante mille francs. Que faire alors? Comment entreprendre? Le soir où il l’avait tenue dans ses bras, palpitante, exténuée, la pitié montée du fond de sa chair l’avait désarmé. A la réflexion, une colère impuissante l’irritait contre elle:
«Il faut qu’elle consente à une rupture», se répétait-il. Elle n’a donc pas d’honneur, pas de sens moral? Elle ne pense pas à ses enfants? Attendra-t-elle la dernière insulte, la honte d’être rejetée et abandonnée?» Après tant de sacrifices, il avait le droit de lui imposer... Puis, tout se fondait dans une sensation de tristesse, dont il ne parvenait pas à se délivrer; leur situation lui apparaissait tellement sombre que la seule issue était de partir.
«Il ne t’aime plus, voulait-il lui dire. Pourquoi n’as-tu pas le courage de faire aujourd’hui ce que tu seras forcée de subir demain?» Mais elle avait repris vis-à-vis de lui une attitude inquiète et craintive. Devant cette femme ombrageuse, toujours prête à se dérober, qui fixait anxieusement ses yeux sur la porte, il sentait l’inutilité des raisonnements; leurs conversations d’affaires déraillaient sans cesse, tous les gens qui lui réclamaient de l’argent étaient pour elle des hommes sans cœur et des malhonnêtes.
Puis elle s’interrompait, le cerveau perdu et comme épuisée:
—Je ne sais plus. C’est trop fort pour moi.
Dans la passion seulement, elle n’était qu’intuitions, ardeur, énergie.
Cette fièvre entraînait Gérard insensiblement. Lui aussi sentait l’attrait de l’abîme. Chaque jour, il se promettait de ne plus venir au Jardin Public, mais, quelques instants après une heure, il se retrouvait marchant de long en largesur la terrasse; il entendait les tramways passer dans un bruit de ferraille; quelques vieilles gens étaient assis le long des murs, sur des bancs verts, entre les colonnes du petit Musée colonial. Il y entrait, parcourait les salles tapissées de sandales tressées, de chapeaux en forme d’éteignoir, de peaux de boas qui descendaient depuis la voûte jusqu’au parquet; quelques flâneurs traînaient leurs semelles autour des vitrines, ébahis devant le tam-tam, les dents d’éléphant et un masque de féticheur auquel pend une barbe de paille; les petits oiseaux de Guyane à la gorge couleur d’étincelle brillaient doucement à travers les vitres.
Le troisième jour, comme il tournait au coin de la terrasse, il vit Paule qui venait à lui. Elle avait un chapeau recouvert d’un léger voile qui tombait jusqu’à ses épaules et une veste ouverte sur une blouse blanche. La clarté de son sourire effaçait toute idée de mensonge et de rendez-vous équivoque.
Elle approcha, le visage heureux, sans hésitation:
—Je me demandais si je vous verrais... Il y a longtemps que vous êtes là?
D’autres auraient regardé à droite et à gauche, inquiètes d’être vues, mais elle était très naturelle et comme au-dessus de tous les soupçons, avec un air de plaisir et de confiance.
Ils marchaient à côté des plates-bandes qui débordaient de fleurs mêlées et multicolores, encadrant les gazons d’un jardin français. Au-dessus s’élevait une figure d’adolescent enlacé à une chimère. Seguey lui demanda si elle venait souvent à Bordeaux. Dans la fatigue de la journée, un moment comme celui-là était délicieux.
Une semaine pendant laquelle ils se virent presque tous les jours; mais Seguey paraissait souvent nerveux et préoccupé. Quand elle l’apercevait, elle cherchait anxieusement dans ses yeux cette première impression qui ne trompe pas; le ton qu’il conservait avec elle était celui d’une amitié presque fraternelle; leur intimité était plus dans leurs sentiments que dans leurs paroles. Paule, après qu’elle l’avait quitté, s’en apercevait. Que savait-elle de lui, sinon qu’il y avait dans sa vie un fond douloureux et impénétrable?
Lui-même ne voulait rien connaître des soucis qui la tourmentaient. Le soir où Crochard l’avait insultée, elle avait pensé à Seguey, comme au seul être qui pût la défendre, mais le geste que son imagination lui prêtait,—ce geste des bras forts qui vous enveloppent,—pouvait-elle compter qu’il le fît jamais? Chaque fois qu’elle essayait de lui parler de cette scène, elle avait l’impression qu’il se dérobait, l’air contrarié, avec l’égoïsme des hommes qui redoutent d’être mêlés aux choses ennuyeuses. Tout cela était laid, brutal, et il lui reprochait instinctivement de ne pas savoir s’en garder:
—Ces gens-là abusent de votre faiblesse, il faut être ferme.
Pourquoi lui opposait-il, quand elle lui montrait sa vie véritable, cette réserve un peu hautaine et qui la glaçait? Elle avait cru qu’il serait indigné et qu’il la plaindrait; mais, quand il était à côté d’elle, tout cela lui paraissait tellement étranger et indifférent!
Chez elle aussi, elle oubliait... Elle pensait à tant d’autres choses; le matin, occupée à choisir sa robe, à préparer ses gants, ses rubans, elle ne regardait pas plus loin que le jour présent. Il lui fallait déjeuner rapidement pour prendre le train.
Un après-midi, elle l’attendit jusqu’à près de deux heures. Les allées ensoleillées se garnissaient peu à peu d’enfants et de bonnes... des petites robes roses, des bleues, des vertes. Elle se sentait fatiguée et abandonnée. S’il nevenait pas, quelle humiliation pour elle de l’attendre ainsi! Peut-être était-il déjà lassé? La veille aussi, il avait été en retard; elle était assoiffée de lui, et il lui avait parlé de Londres, d’un musée, de voyages interminables; ces récits, elle les détestait, parce qu’ils lui volaient un temps précieux. Qu’est-ce que tout cela pouvait lui faire? Elle attendait l’instant où un de ses regards descendrait en elle, comme pour y chercher des choses profondes. Ce regard n’était pas venu; elle l’avait trouvé froid, lointain et elle avait cru sentir qu’il était un autre, un étranger qui ne l’aimait pas et qui lui faisait peur.
Une voiture d’enfant passait près d’elle, la capote baissée, découvrant une petite figure embéguinée qui regardait à droite et à gauche.
Qu’attendait-elle là, perdue, toute seule? Elle se répétait qu’il était fatigué d’elle, qu’il ne viendrait pas. S’il l’avait aimée, ils auraient eu tant de choses à dire, intimes, secrètes, dont le frémissement seul la remplissait de trouble; mais, la veille, il lui avait serré la main hâtivement, la pensée ailleurs; elle l’avait regardé partir... Et elle avait eu la sensation de n’être plus rien pour lui. Il l’avait laissée si facilement.
Elle, au contraire, l’aurait accompagné indéfiniment, manquant tous les trains. Il lui eût fallu dix longues étreintes de leurs mains unies—et non point ce serrement sec et dégagé qui la froissait si intimement. Elle le sentait bien... A l’instant où l’on se sépare, toutes les impressions se résolvent en une impression décisive. C’est celle-là seulement qui se continue. Elle donne une physionomie au souvenir. Quand deux êtres se sont touchés, enivrés, déçus, c’est à cette seconde-là qu’ils le savent; les mains se retiennent, se quittent à regret ou se détachent tristement.
Elle pensa:
—Je ne reviendrai plus. Cette fois, c’est fini.
A cet instant même, elle le vit venir, maigri, l’air fiévreux. Une angoisse lui serra le cœur:
—Qu’est-ce qu’il y a? Vous êtes malade?
Elle gardait sa main dans la sienne et la réchauffait silencieusement.
En ces quelques jours, elle avait appris tant de choses! Avec lui, elle devenait vraiment une femme, découvrant les nuances, l’inconnu du cœur, et cette impossibilité de donner le bonheur à celui qu’on aime.
Un après-midi de pluie, ils avaient été au Musée.
Un jour gris régnait dans les longues salles silencieuses. Il avait voulu lui montrer un grand paysage de dunes et de mer. Mais elle paraissait accablée, la pensée absente.
Il la regardait, apitoyé:
—Vous venez presque tous les jours, c’est trop fatigant. Il fera nuit quand vous rentrerez.
Il la pressait un peu contre lui. C’était bien vrai qu’il se montrait égoïste et déraisonnable. Dans l’état d’insécurité où il se trouvait, il ne réfléchissait plus, buvant aveuglément sa goutte de bonheur comme il le faisait pendant la guerre, aux permissions, avec une hâte un peu avide et une sorte de fatalisme.
Dans une pâtisserie où il l’emmena, il prit son manteau pendant qu’elle se reposait enfin sur une banquette de velours rouge. Elle tourna un peu la tête pour se regarder dans une grande glace placée derrière elle, toucha ses cheveux, retira ses longs gants de soie et les plaça à côté de son sac, sur la petite table recouverte d’un napperon blanc et fleurie d’œillets. Il admirait ces jolis gestes de la femme qui tout de suite a l’air chez elle, s’arrange et s’installe, créant dans la pièce la plus banale une impression d’intimité, presque dehome. Ils étaient assis dansun coin, en face l’un de l’autre. Elle voulut lui verser son thé, étendre du beurre sur le pain grillé; toute à la douceur de s’occuper de lui, de le gâter et de le servir, elle redevenait rose et rayonnante.
Il se rapprochait peu à peu d’elle, attiré par ce beau regard profond et doré. Il avait l’impression de l’avoir à lui, de respirer son charme. Comme il l’eût aimée si la vie ne l’avait pas harcelé de soucis et d’humiliations, lui rappelant sans cesse que rien au monde ne pouvait en ce moment lui appartenir; il eût éveillé son esprit, ses goûts, choisi pour elle des fleurs et des livres; il lui aurait appris à savourer la vie, délicatement, dans ce refuge de silence où ceux qui s’aiment oublient tout le reste. Mais que pouvait-il attendre et promettre? Cette tendresse de jeune fille qui faisait si doux ses mouvements, il se reprochait comme la pire faute d’en élargir la source profonde. «Aujourd’hui, pensa-t-il, une heure encore, et puis ce sera fini. Il faudra que je sache ce que je veux faire.»
Au dehors, les réverbères étaient allumés. Une buée grise couvrait les vitres sur lesquelles coulaient quelques gouttes d’eau. Ils distinguaient confusément les tramways illuminés, les phares d’autos, qui dardent dans l’obscurité de grands faisceaux blonds. Cette trépidation de vie emportée faisait tinter parfois les verres rangés dans une petite armoire. Le salon baigné de lumière paraissait plus tranquille encore; les tasses étaient vides, la théière refroidie, des miettes de pain traînaient sur la nappe... Il lui prit la main:
—Vous êtes bien... Vous n’avez plus froid?
Elle ne voyait pas l’heure qui approchait, son retour solitaire dans la nuit d’automne. Un bien-être délicieux la pénétrait entièrement. Cette heure avec lui, c’était peut-être la plus intime qu’ils eussent goûtée. Elle avait une impression de foyer, de vie partagée. Un momentcomme celui-là tous les jours, c’eût été si bon; et plus encore, des soirées entières, l’abandon total... Il y avait pourtant des gens qui s’aimaient ainsi, les rideaux fermés. Ceux-là ne connaissaient pas cet étouffement de l’heure qui passe... Toujours craindre, toujours se quitter...
Elle le regardait par-dessus les fleurs. Il prit un œillet et le lui donna, puis ils demeurèrent silencieux, les mains réunies, comme suspendus au-dessus d’un gouffre.
Dans la rue, la pluie avait cessé, un vent froid soufflait. Ils marchèrent rapidement sur un trottoir qu’éclairaient de grandes vitrines. Elle ne savait pas l’heure... Si le dernier train était parti, que ferait-elle? Il la sentait appuyée à lui, inquiète, oppressée...
Au coin d’une rue, une jeune femme très élégante ralentit le pas pour les saluer. C’était Mme Saint-Estèphe, les yeux brûlants sous sa voilette.
Sa vue donna à Seguey une brusque secousse.
Ils passaient sur le quai de Bourgogne. Gérard vit que Paule levait les yeux vers ses fenêtres, mais il l’entraîna; des ouvriers encombraient le trottoir, le bras de Seguey serrait celui de Paule:
—Venez... Venez...
Sur le pont, ils respirèrent la fraîcheur du soir. Les feux des navires brillaient dans la rade, ponctuant des masses d’ombre immobiles; les phares des Quinconces étincelaient dans le bleu nocturne.
Au bout du pont, ils ralentirent un peu leur marche. Ils étaient maintenant tout près de la petite gare de banlieue; le train qu’ils apercevaient à travers une barrière soufflait dans la nuit; le long du trottoir, deux voitures étaient arrêtées, leurs lanternes éclairaient faiblement le pavé boueux.
Seguey fut pris soudain d’une infinie pitié pour la jeune fille qu’il allait quitter. Dans un instant, elle s’enfonceraitdans l’obscurité, toute chaude encore de son étreinte. Elle serait seule dans ce train poussif, seule là-bas sur la route vide:
—Ne venez pas demain, je vous écrirai.
Un vertige s’emparait de lui. Brusquement, il saisit une des mains de Paule et l’écrasa contre sa bouche.
La nuit autour d’eux leur parut soudain impénétrable. Il eut l’impression qu’elle s’appuyait à lui, qu’il n’avait qu’à ouvrir les bras...
Un homme passa en courant. Le train allait partir.
—Paule, dit Seguey, desserrant l’étreinte qui les unissait.
Une hâte instinctive les précipita. Dans la gare déserte et froide, éclairée par un lumignon, un jeune garçon contrôlait le billet d’un petit homme revêtu d’une blouse qui les regarda. Ses prunelles s’allumèrent dans l’ombre comme des yeux de chat. Mais Paule, toute pénétrée par la grande flamme entrée dans sa chair, n’entendit pas dans les ténèbres du quai un ricanement.
La vie domestique de Mme Lafaurie était fondée sur des règles et des habitudes auxquelles il n’était même pas question de manquer jamais. C’est ainsi qu’elle rentrait de Belle-Rive à la fin d’octobre, quel que fût le temps et l’agrément qu’un bel automne répand souvent sur la campagne.
Pour les fêtes de la Toussaint, elle voulait se trouver «en ville».
Le 28 octobre, les habitants du Pavé des Chartrons purent voir aux fenêtres de son hôtel les stores relevés, une voiture de déménagement arrêtée devant la porte, et sur le trottoir des débris de foin tombés des caisses que l’on déballait. Les plantes d’appartement, rapportées la veille par le jardinier prenaient l’air sur le grand balcon renflé du premier étage qui s’étendait devant les six fenêtres de la façade.
A travers les vitres du salon, leDavid vainqueurde Mercié, tout en remettant dans le fourreau son épée de bronze, inspectait le cours presque désert sous les marronniers.
Le retour en ville était pour Mme Lafaurie un événement. Il lui fallait réinstaller la maison entière. Quand elle remettait le pied dans son escalier, sa figure sévère sous sa capote jetait sur toutes les choses le regard d’un inquisiteur. Les grandes glaces reflétaient une enfilade de salons blafards, les lustres et les candélabres ayant étéemmaillotés dans des linges blancs et les meubles ensevelis sous des housses pendant tout l’été.
Son ombrelle à la main, elle désignait les objets et donnait des ordres:
—Comment, l’escalier n’a pas encore été lavé! J’avais pourtant dit... Où est Frédéric? La femme de ménage devait venir hier pour commencer le nettoyage.
La cuisinière interpellée se mettait à la recherche du domestique. Frédéric, vexé, le teint brouillé de bile, et qui avait encore son chapeau melon, voulait envoyer une des femmes de chambre répondre à sa place; mais les unes et les autres, réfugiées dans la lingerie, parlaient surtout d’aller à la foire et encourageaient dans sa résistance la femme de chambre de Mme Saint-Estèphe qui se refusait à comparaître. Le personnel, satisfait de rentrer en ville, mais mécontent des observations et du brouhaha, témoignait de ses sentiments en disparaissant dans toutes les chambres.
Mme Lafaurie, essoufflée, grondeuse, accusait ses filles de ne vouloir s’occuper de rien. Elles aussi redoutaient l’orage. L’expérience leur avait appris que leur mère ne permettait à personne de donner des ordres. Peu à peu, cependant, tout s’apaisait, l’eau ruisselait dans l’escalier, la femme de service tordait dans un seau ses gros linges gris. Mme Saint-Estèphe, relevant sa robe sur ses petites bottines, sortait vivement:
—Je vais prévenir le tapissier.
Dans le fumoir, Odette téléphonait. Un peu penchée, auréolée d’un grand chapeau sombre sur lequel s’écrasait une pivoine rose, elle tenait le cornet de métal près de son visage:
—C’est vous, Gilberte... vous allez au théâtre ce soir...Primerose, on dit que c’est très joli... Vous croyez que votre mère voudra m’emmener... que vous êtes gentille!
Elle parlait en face d’un miroir encadré de vieil or et se regardait. Sa robe était fanée, ce chapeau d’été revu à Bordeaux la choquait comme une fausse note:
—Je n’ai rien à me mettre, c’est ennuyeux.
Elle continua de téléphoner:
—C’est vous, Madeleine... Bonjour, Paulette... Il y a un siècle que je ne vous ai vue... Arcachon, oui, c’est amusant, plus que la campagne... Irez-vous au tennis cet après-midi?
Une demi-heure après, elle avait repris contact avec toutes ses amies rentrées à Bordeaux. Il était convenu qu’on se retrouverait au théâtre le soir, le lendemain au golf, à cinq heures chez le pâtissier du cours de l’Intendance, où la fine fleur de la société bordelaise se réunit presque chaque jour, autour de petits gâteaux qu’on pourrait servir dans le royaume de Lilliput. La légende veut que le moindre chou à la crème enlevé aux compotiers de cristal de cette maison, surpasse toutes les pâtisseries parisiennes en délicatesse. Cela se répétait souvent autour des tables légères et des plateaux encombrés de tasses; mais il était parlé encore de bien d’autres choses...
Tout en remontant l’escalier, Odette pensait:
—Au tennis, il n’y aura pas beaucoup de monde. Maxime Le Vigean peut-être... Qu’il me déplaît! Nous rentrons trop tôt...
Dans sa chambre, un petit groupe en biscuit était encore empaqueté. Les meubles, comme déshabitués de la vie, avaient pris un air de froideur. Elle passa dans son cabinet de toilette et se recoiffa, brossant longuement ses beaux cheveux dorés. La ville lui paraissait maussade et grise. L’éblouissement du jardin de Belle-Rive restait dans ses yeux.
Elle sonna sa femme de chambre et demanda une robe de serge. Quand elle fut habillée, avec son teint de rose,ses dents régulières, elle ressemblait à une jeune Anglaise. L’entraînement physique lui donnait une démarche souple. Mais elle avait des jointures fortes et des mains trop grandes.
Un moment encore, avant de sortir, elle alla d’un meuble à l’autre, ouvrant des tiroirs, s’impatientant de ne pas trouver à leur place tous les objets. La vie l’ennuyait. L’année précédente, dans la joie de ses dix-huit ans, avec quelle ardeur elle pensait aux plaisirs, aux bals! L’hiver qui venait éveillait en elle un pressentiment de bonheur. Maintenant, si elle s’agitait, c’était pour échapper à la solitude.
«Je ne veux pas penser àlui, se disait-elle. Je ne le veux pas.»
Pourquoi, entre tous les jeunes gens qui l’entouraient, était-ce Seguey qui l’avait troublée, dominée, conquise? Elle avait senti cette attraction sans se l’expliquer. Tout de suite, elle avait été blessée dans sa confiance en elle-même et dans son orgueil. L’idée de sa supériorité vis-à-vis de Paule, établie depuis l’enfance, lui paraissait indiscutable. Aussi l’attitude de Seguey la remplissait-elle de colère et d’humiliation! C’était pour cela qu’elle l’avait à la fois évité, cherché, pendant son séjour à Belle-Rive, avec les brusqueries et les maladresses d’une nature qui n’admettait pas qu’on lui résistât. Ce secret qu’elle avait cru si bien comprimer, elle ne se doutait pas que sa sœur l’avait deviné.
Quand elle revoyait Seguey, avec son air indifférent, son sourire fin, un peu ironique, un sentiment de honte la bouleversait. Mais elle se défendait, en fille énergique, décidée à se sauver elle-même de cette souffrance:
«Non, se disait-elle, je ne serai pas malheureuse. Je m’occuperai, je m’amuserai.»
Les larmes qui montaient à ses grands yeux clairs, elleles refoula. Posément, elle arrangea ses cheveux et les rattacha sur la nuque avec une petite épingle d’écaille. Chaque mouvement de tête déplaçait sur son chapeau de longues aigrettes douces et légères. Quand elle eut fini, elle se détourna pour ne plus voir son regard brillant.
Ah! comme elle haïssait la tristesse et qu’il lui tardait de ne plus souffrir!
Un instant encore, elle revit Seguey avec Paule, absorbé, songeur, dans la grande allée. Quand elle était venue au-devant d’eux, de Gisèle qui les précédait, il avait levé sur elle des yeux étonnés. Peut-être son agitation lui avait-elle paru extraordinaire! Elle s’en voulait de n’avoir pas su mieux dissimuler; mais elle venait d’apprendre qu’il allait partir: une sorte de révolte lui faisait perdre toute prudence.
Maintenant encore, à se rappeler ces jours si récents, elle le détestait. Quand bien même il aurait compris, que lui importait? Elle saurait lui montrer qu’il s’était trompé.
A l’étage au-dessous, toutes les fenêtres étaient ouvertes. Frédéric, en tablier bleu, brossait sur le palier des fauteuils de soie capitonnée. Mme Lafaurie, la tête casquée de ses beaux cheveux, lançait des ordres d’une voix forte et autoritaire. Quand elle aperçut sa fille prête à sortir, elle s’arrêta net.
—Tu sors! Où vas-tu? Aujourd’hui, tu aurais bien pu m’aider un peu. Ta sœur, où est-elle?
Odette regardait avec dégoût à droite et à gauche:
—Oh! cette poussière, Frédéric, attendez un peu. Vous savez bien, maman, que je ne ferais rien...
—Ce n’est pas fini, pensa Gisèle Saint-Estèphe, quand elle eut rencontré Seguey avec Paule. Mais il faut que ce soit bientôt terminé.
A Belle-Rive, le soir où M. Lafaurie s’efforçait de capter Gérard, elle avait jugé d’un coup d’œil la situation. L’idée d’envoyer Seguey à la Martinique lui semblait plaisante. Pourquoi pas en Chine? Décidément, entre les affaires des hommes et celles des femmes, il y avait un monde. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’un tel projet fût pris au sérieux. Son père, avec ses belles manières flatteuses, ne comprenait donc pas qu’il perdait son temps; et aussi Seguey qui l’avait écouté attentivement... et encore Odette. La jeune femme, tapie dans son coin, l’esprit aiguisé par tous ces manèges, avait le sentiment qu’elle seule voyait juste et triompherait.
Ce n’était pas qu’elle voulût travailler pour son propre compte. Vis-à-vis de Seguey, elle gardait un fond de dépit plutôt bienveillant. M. Peyragay, tout à l’heure encore, n’avait-il pas fait le geste de l’homme qui met bas les armes pour lui dire qu’elle n’avait jamais été plus jolie. C’était d’ailleurs ce qu’elle sentait. Cette impression délicieuse mêlée à sa vie la disposait à l’indulgence: puisque sa sœur aimait Seguey, elle l’épouserait, et elle était sûre maintenant que de légers indices ne la trompaient pas.
Entre Odette et elle, il n’y avait jamais eu beaucoup d’affection ni d’intimité. Gisèle appartenait à une autre génération. Elle ne comprenait pas les goûts nouveaux des jeunes filles, leurs allures franches, cette passion des sports qui changeait jusqu’à l’atmosphère de la vie mondaine. «Ce n’est pas de mon temps», disait-elle, avec la coquetterie de ses vingt-huit ans brillants et épanouis. Cette agitation physique lui semblait fatigante et sèche, opposée à ce qui fait le charme de la femme, son attrait changeant, son caprice. Il fallait avoir bien peu de fantaisie pour passer des heures à courir après une balle. Le football était une horreur. Les jeunes gens qui se bousculaient à des jeux pareils s’endormaient à table. Si celacontinuait, ce ne serait plus la peine de savoir s’habiller, de savoir causer... Odette, toujours pressée, était pour elle presque une étrangère. Mais, ce soir-là, mise en éveil par la découverte qu’elle venait de faire, Gisèle se sentait, vis-à-vis de sa sœur, curieuse, amicale et pleine d’entrain.
Comment n’avait-elle pas remarqué plus tôt qu’Odette était avec Seguey contrainte et sérieuse? Quand il approchait, sa physionomie perdait sa vivacité et elle évitait de le regarder.
«Comme elle est jeune, pensait Gisèle, devant ce visage franc et ouvert sur lequel les impressions étaient si visibles. A son âge, nous savions mieux cacher notre jeu. Et elle fait précisément tout ce qu’il ne faut pas. Ces petites ne comprennent rien.»
Il y avait dans cette affaire sentimentale un plaisir d’intrigue, de combinaisons, qui l’eût animée en toute circonstance; mais sa jouissance était plus complexe et un goût de revanche y était mêlé.
Dans l’attitude de Gérard vis-à-vis de Paule, elle avait discerné des hésitations, cet air des gens qui se demandent s’ils sont amoureux. Tout était d’ailleurs au rebours du bon sens dans cette aventure. Seguey ne pouvait manquer de comprendre qu’il n’est pas pour un homme de plus grande faute qu’un sot mariage. Agréable, fin, mais appauvri, il devait avant tout chercher la fortune. Quant à Paule, elle la jugeait en femme du monde. Une jeune fille qui menait une vie de sauvage, seule, à la campagne, n’était en rien intéressante. Il entrait dans son antipathie beaucoup de dédain, de l’amour-propre, et ce goût de prendre qui est pour certaines jolies femmes tout le plaisir de vivre.
Combien il serait agréable de réussir, elle le sentit plus vivement encore le soir où elle rencontra les deux jeunes gens. C’était le lendemain du jour où elle étaitrentrée à Bordeaux. A les voir ensemble, elle éprouva un froissement vif. Vraiment, il était de son devoir d’occuper Seguey plus utilement. Les femmes veulent toujours que l’homme qui les intéresse soit un peu leur œuvre; elles ont des exigences de protectrice et de conseillère, une de leurs plus vives satisfactions est de pouvoir dire: «Vous voyez bien... Comme j’avais raison!» Gisèle pensa que si Seguey venait la voir, entre cinq et six, tout s’arrangerait.
Le soir de cette rencontre, Gisèle qui habitait le troisième étage de l’hôtel dînait chez sa mère. M. Lafaurie, le dos légèrement voûté, était entré dans la salle à manger d’un air mécontent. Tout de suite, il avait cherché des yeux le couvert d’Odette:
—Où est-elle?... Voilà deux soirs qu’elle dîne hors de la maison. Je ne supporterai pas que cela continue.
M. Lafaurie, qui avait dans le monde une réputation d’amabilité, était dans la vie quotidienne un père irritable. Pour sa seconde fille, il se montrait extrêmement jaloux, susceptible, et accusait sa femme de contrecarrer son autorité. En réalité, les défenses qu’il accumulait ne servaient à rien. Mme Lafaurie, tout en blâmant les nouvelles habitudes de liberté et d’indépendance, laissait Odette faire à sa volonté. Elle récriminait beaucoup et n’empêchait rien. M. Lafaurie, d’ailleurs, ne disait guère autre chose qu’elle; mais ses propres observations, dans la bouche de son mari, la révoltaient comme une injustice. Quand il commençait, elle prenait une attitude de mère outragée:
—Qu’est-ce que tu me reproches? Tu ne veux pourtant pas que je l’empêche de s’amuser? Elle serait la seule.
Saint-Estèphe, conciliant, citait toutes les jeunes filles de leurs relations qui jouaient aussi au tennis, allaient authéâtre, montaient à cheval beaucoup plus qu’Odette. C’étaient, disait-il, les nouveaux usages. Il ne fallait pourtant rien exagérer.
Le dîner à peine fini, ces messieurs sortirent. Gisèle s’inquiétait peu de savoir où Saint-Estèphe passait la soirée. Quant à Mme Lafaurie, tout en continuant de gronder un peu, elle était contente que son mari eût l’habitude d’aller au cercle. Jusqu’à dix heures au moins, on était tranquille.
La mère et la fille s’installèrent en tête-à-tête dans un petit salon réservé à la vie intime. Un plateau lumineux suspendu au plafond diffusait une lumière douce. Mme Lafaurie se plaignit qu’elle n’y voyait pas, éteignit le plafonnier, puis le ralluma. La jeune femme à demi étendue sur un canapé lui conseillait de rester tranquille:
—Vous ne savez pas ce que vous voulez. J’aime beaucoup cet éclairage. C’est très reposant...
—Mais on ne peut rien faire. Comment veux-tu que je travaille?
Une lampe de Chine, coiffée d’un abat-jour rose voilé de dentelle, noya de lumière le salon vert d’eau. Mme Lafaurie s’assit enfin près d’une bonne table de style Louis-Philippe, repoussa des journaux pliés, les derniers numéros del’Illustration, et ouvrit une boîte à ouvrage en vannerie ronde nouée d’un ruban. La bergère qu’elle affectionnait était recouverte d’un velours côtelé qui avait la nuance des très vieux vins. Quand elle eut assuré ses grosses lunettes d’écaille sur son nez busqué et pris son tricot, ses mains commencèrent à s’agiter. Un médaillon ovale entouré de perles fermait son corsage de blonde noire. Elle parut soudain vieillie, fatiguée, avec des ombres creusant son masque blafard, sa corpulence de quinquagénaire en robe de soie un peu craquante, et les pelotons roulant dans son tablier.
Gisèle ouvrit une petite boîte de cigarettes, en choisit une, l’alluma soigneusement et se renversa dans la courbe du canapé. Elle fumait lentement, avec des gestes paresseux de son beau bras nu. Quand sa main s’approchait de ses lèvres, ses bagues brillaient.
—Je ne comprends pas, déclara Mme Lafaurie, quel plaisir tu trouves à fumer. Je ne peux pas m’y habituer. Autrefois, une jeune femme n’aurait pas osé! On eût été bien étonné.
Gisèle, dans son nuage de fumée légère, ne semblait entendre que très vaguement ces observations. Sa mère ne remarqua pas son expression qui était à cet instant singulière et presque cruelle. Elle ne répondait que sur un ton de condescendance:
—Moi, vous savez, rien ne m’étonne.
Elle avait une tunique claire en crêpe de Chine. Sa jupe noire, un peu remontée, découvrait ses bas de soie gris et ses pieds charmants chaussés de satin. Habituellement, lorsque sa mère récriminait, elle montrait plus d’impatience. Mais, ce soir, ses yeux pleins de feu semblaient sourire à d’autres pensées.
A dix heures et demie, Saint-Estèphe rentra et referma soigneusement la porte. Il avait l’air pressé et mystérieux de quelqu’un qui a marché vite pour apporter une nouvelle:
—Vous ne savez pas, commença-t-il...
Frédéric se montrait pour servir le thé. Il s’interrompit.
Le domestique avançait une petite table sur laquelle étaient disposées, autour d’un grand samovar d’argent, des tasses de porcelaine transparente à petits bouquets.
Gisèle se leva:
—Je vous sers du thé?
—Non, un peu de tilleul, si vous voulez bien.
Il souffrait de l’estomac et reprochait à sa femme dene pas y faire attention. Son visage se rembrunit. C’était une contrariété pour lui de n’avoir pas dit tout de suite ce qu’il voulait dire.
Tout en attendant que le domestique se retirât—et il semblait prendre plaisir à prolonger son manège autour de la table—Saint-Estèphe regardait sa femme à la dérobée. Valait-il la peine qu’il eût quitté si tôt une réunion extrêmement joyeuse pour être accueilli de cette façon? Depuis quelque temps, elle était maussade, agacée. Lui, au contraire, qui avait une infidélité à se reprocher, exagérait l’empressement. Si elle se doutait de quelque chose, pensait-il, ce serait terrible! Devant cette idée, il se sentait pusillanime comme un enfant, prêt à toutes les protestations, à tous les mensonges. En réalité, cette liaison avec une modiste en renom—celle-là même qui faisait à Gisèle de charmants chapeaux—ne l’amusait guère. Cette femme avait des manières vulgaires qui lui déplaisaient; mais, dans le monde où il fréquentait, n’était-il pas presque de règle que tout homme marié eût une maîtresse? Il ne comprenait pas comment l’opinion exigeait de lui cette chose ennuyeuse, qui contrariait ses goûts de prudence, de tranquillité; néanmoins le souci de ne pas manquer à «ce qui se fait» l’empêchait de mener jusqu’au bout son raisonnement.
—Non, elle ne sait rien, pensa-t-il en regardant la jeune femme verser tranquillement du thé dans sa tasse; et l’intérêt de la nouvelle qu’il apportait le gonfla de nouveau du sentiment de son importance.
Mme Lafaurie, tirée de son assoupissement, tenait Frédéric comme au port d’armes en face d’elle. Presque chaque soir, elle entamait ainsi un interrogatoire et lui donnait en cinq minutes trois ou quatre ordres contradictoires.
—Que nous disiez-vous? demanda-t-elle enfin à son gendre.
Et elle s’installa confortablement, avec une sensation de bien-être. C’était un bon moment pour elle que celui où elle s’apprêtait à dévorer quelque nouvelle. La mine de Saint-Estèphe mettait en appétit sa curiosité de dame presque mûre, barricadée de vertus bourgeoises mais qui éprouvait vaguement devant le scandale le mouvement de l’ogre flairant la chair fraîche.
La physionomie de Saint-Estèphe s’éclaira de satisfaction. Il s’assit à côté de sa belle-mère, remuant son tilleul avec une petite cuiller, ses maigres jambes croisées par-dessous la table. Gisèle eut soudain l’intuition qu’il allait parler de Seguey.
—Videau m’a appris ce soir de bien tristes choses, commença-t-il sur le ton affligé d’un homme du monde qui déplore des événements contraires aux bienséances élémentaires. Vous savez ce que l’on dit du capitaine Galet, et que Mme de Pontet serait du dernier bien avec lui depuis des années...
Il regardait alternativement sa belle-mère pétrifiée par l’attention et sa femme qui mangeait un petit gâteau:
—Le capitaine, qui est en garnison à Libourne, venait la voir chaque semaine. Elle-même le rejoignait le samedi et restait deux jours. C’était soi-disant pour des affaires, mais le monde avait son opinion faite et ses voyages à Bordeaux étaient remarqués. Il y a vraiment des femmes qui ne redoutent rien. On s’étonne que sa belle-mère, qui est une personne de grand mérite, n’ait pas essayé de la retenir. Cependant le capitaine se serait lassé. Certains disent que la dame aurait des dettes, et qu’il a eu peur...
Sa voix se faisait de plus en plus basse et chuchotante, comme s’il eût craint que quelqu’un écoutât derrière la porte:
—Le capitaine, qui voulait rompre, a obtenu de permuter. Il part pour Nancy. On raconte que cette malheureuse l’a relancé jusque chez lui, et qu’il lui a refusé sa porte. C’est vraiment une créature sans dignité.
—Quelle horreur, déclara énergiquement Mme Lafaurie qui avait le mépris du monde militaire. Cette petite femme n’a jamais été de mon goût. J’espère bien que son frère ne la verra plus.
—Vous-même, interrogea Saint-Estèphe, tourné vers sa femme, ne pensez-vous pas qu’il serait convenable de lui faire comprendre que nous ne pouvons plus la recevoir?
—Oh! dit Gisèle, je ne pense pas qu’elle vienne. Vous savez bien qu’elle ne s’occupe pas beaucoup de nous. Il faut croire qu’une grande passion est très absorbante.
Saint-Estèphe, gêné, se demandait s’il n’était pas visé par quelque allusion. Certaines phrases de sa femme le déconcertaient. Sa belle-mère, au contraire, fortement établie dans ses opinions, n’attendait pas d’autres informations pour prendre parti; tout à fait réveillée maintenant, son tricot repris, elle sautait selon son habitude d’une idée à l’autre:
—Les enfants sont bien à plaindre. Ce qu’elle aura de mieux à faire, c’est de rester à la campagne. Tout cela, c’est pour de l’argent. Sa pauvre mère aurait bien souffert...
—Qu’est-ce qu’il y a? dit M. Lafaurie qui venait d’entrer.
Sa fille lui offrit une tasse de thé qu’il but sans s’asseoir appuyé à la cheminée. Lui aussi connaissait l’histoire, mais se donna l’air de ne rien savoir:
—Odette n’est pas rentrée? demanda-t-il.
Mme Lafaurie lui jeta un regard de blâme, plia son ouvrage et quitta la pièce majestueusement. Gisèle, les coudes posés sur ses genoux, paraissait pensive. Son mari, qui avait sommeil, s’excusa de se retirer.
Quand il fut parti, M. Lafaurie s’assit, calmé, et elle lui tendit la petite boîte à cigarettes: il y avait entre eux une affinité de père à fille, profonde, immédiate, plus pénétrante que les paroles.
—Odette, lui dit-elle, après un silence, je voulais justement vous parler d’elle....
Mme Saint-Estèphe s’était composé, dans son appartement du troisième étage, un petit coin moderne avec des meubles achetés rue du Faubourg-Saint-Honoré, des tentures violet évêque et des coussins de toutes les couleurs. Cette initiative n’avait pas été sans préoccuper Saint-Estèphe qui craignait que sa femme fût critiquée. La plus haute société bordelaise, celle qui a ses hôtels dans le voisinage du Jardin Public, n’admettait que le Louis XVI, les meubles anciens. Quant à la bourgeoisie de vieille souche, qui a moins de brillant et d’automobiles, elle se contentait de vivre confortablement, avec sérieux et dignité, dans son acajou et dans ses peluches, renouvelant de loin en loin quelque bon tapis ou faisant recouvrir ses canapés d’étoffe pompadour. Gisèle Saint-Estèphe, avec ses coussins et les petites pattes de ses fauteuils, fit beaucoup parler et choqua grand nombre de ces personnes dont il est convenu de dire qu’elles ont «beaucoup de goût»; mais les mêmes dames qui avaient déclaré tout cela affreux, et peut-être pas très comme il faut, trouvèrent en rentrant chez elles leurs meubles plus éteints et éprouvèrent un déplaisir qu’elles ne s’expliquaient pas.
Les messieurs, très favorables au contraire, disaient à Gisèle que ce petit coin lui allait bien. Quand on entrait, il y avait toujours des revues sur la table, un grand étui plein de cigarettes et un je ne sais quoi d’intime et d’amical qui vous accueillait. Le divan gardait quelquechose de ses repos de jeune femme, et aussi les coussins jetés, le livre oublié qui restait ouvert.
Entre cinq et six heures, le plateau du thé était posé sur une table basse. Des amis entraient et sortaient, des jeunes gens apportaient des fleurs. Un éclairage spécial avait été ménagé sur un petit vase.
—... Moi, déclarait Gisèle quand Seguey entra, j’aime beaucoup le jaune serin.
Elle élevait sur son poing un petit abat-jour en forme de cloche, la bouche rieuse, les cheveux tirés découvrant son front. Sa souple robe noire s’enroulait sur ses jambes minces. Deux jeunes gens, assis à l’autre bout du divan, comparaient des morceaux d’étoffe.
Elle tendit la main à Seguey comme s’il eût été un des habitués de ce petit coin.
Lorsque la portière s’était soulevée et qu’elle l’avait vu paraître, un peu pâle, habillé avec ce soin où il excellait, elle avait compris ce que signifiait sa présence. La veille, elle lui avait envoyé un de ces billets que les femmes savent écrire et qui laissent beaucoup entendre en ne disant rien. Toute la journée, elle avait pensé qu’il viendrait, le soir même ou le lendemain, à une heure qu’il essaierait de retarder mais qui devait sonner infailliblement; elle sentait, elle, que l’attrait de leur fortune, de leur situation l’amènerait là, à défaut d’autres sentiments, et que ses essais d’indépendance viendraient sombrer au pied de son divan, sur cette peau d’ours blanc dans laquelle se perdaient ses petits souliers de satin.
Maintenant elle le regardait, elle lui souriait, avec des attitudes où quelque chose de son père affleurait sans cesse. Elle semblait lui dire: «Vous voyez comme c’était facile», et avec elle, dans son atmosphère, Seguey sentait se dissiper les impressions presque intolérables qui se pressaient en lui un instant avant, comme il montaitavec un peu d’oppression le grand escalier. Il avait redouté une explication, un étalage de paroles dont sa pensée accablée se détournerait. Mais, à peine introduit, dans la lumière violette de ce petit salon, ses appréhensions s’étaient effacées: il ne trouvait que la réunion de chaque soir, autour des tasses de thé d’une femme agréable, qui savait rendre attrayantes toutes les choses mêlées à son petit monde. Un des jeunes gens la contemplait avec des yeux extasiés.
Elle les présenta: «Louis Castéra... Daniel d’Eysines. Mais vous les connaissez. Tous mes amis doivent se connaître!»
Et elle lui demanda son opinion sur l’abat-jour.
Seguey cligna des yeux comme un peintre en face d’un tableau dont il ne sait que dire et approuva le jaune serin.
La jeune femme jouait avec des chapelets d’olives sombres qui glissaient sur un fil de soie:
—Je pourrais y suspendre quelques petits pruneaux.
Puis elle écarta l’abat-jour qui alla rouler sur le divan comme une petite cage renversée dont l’oiseau a fui. Elle se leva, versa du thé dans de minuscules tasses de Chine, s’assit de nouveau, se leva encore.
—Elle est charmante, pensa Seguey, qui vit deux roses grenat sur la cheminée et regretta de ne pas lui avoir envoyé des fleurs.
Le premier feu de l’année, entre deux chenets coiffés de boules de cuivre, consumait doucement une grosse bûche doublée de braises; quelques mottes incandescentes se recouvraient lentement de cendres; il y avait dans l’atmosphère un peu lourde et chaude des odeurs de thé, de pain grillé, et une impression d’intimité qui faisait oublier la vie du dehors.
En un moment, Gisèle avait fourni à chacun des jeunes gens un sujet de conversation, parlé d’un livre, d’un concert qui se préparait, mais en conservant à toutes ces choses leur caractère qui était pour elle d’embellir la vie.
Un des jeunes gens parlait beaucoup. C’était Louis d’Eysines qui avait des cheveux très noirs sur un masque de Japonais. Il était connu à Bordeaux pour ses singularités d’esprit: avant même d’avoir passé son baccalauréat, il lisait Claudel, et méprisait les vieux opéras. L’autre, Louis Castéra, demeurait à l’extrémité du divan et ne disait rien; c’était un petit brun, mince, aux yeux bleu-tendre, l’air réservé et délicat: il n’avait ni la vigueur ni l’allure ferme des «sportsmen». Un garçon qui aimait à rester tranquille, qui savait des vers. Mme Saint-Estèphe lui avait révélé ces choses qui n’ont l’air de rien, et qui sont tout pour certaines natures, le charme d’une étoffe moderne, d’un appartement, d’une fleur dans un vase. Il l’admirait, comme on admire une fois dans sa vie, quand on a vingt ans, des rêveries flottantes, et un goût de la femme qui ne sait encore comment se fixer. Seguey fut frappé par le caractère poétique de cette figure: quand on lui parlait, ses yeux s’éclairaient un peu lentement...
—Madame, dit Gérard en posant sa tasse sur la petite table, il paraît que vous allez avoir une bien belle robe, une robe japonaise...
Et il parla de Carignan. Mme Saint-Estèphe trouvait qu’il avait l’air un peu farouche:
—Je ne sais pas s’il réussira.
Elle disait cela comme si elle pensait:
«Le pauvre garçon! Je lui ai demandé ce croquis de robe pour le distraire, pour lui faire une politesse. Cela ne m’intéressait pas beaucoup...»
Elle fixait sur Seguey ses beaux grands yeux sombres:
—Sa peinture, vous croyez vraiment que c’est bien? Moi, je ne sais pas.
Et avec gaieté:
—Ces jeunes gens qui arrivent de Paris croient que nous n’avons jamais rien vu. Si, ils nous méprisent. Mon portrait, croyez-vous que ce serait très cher? Mais je suis sûre qu’il m’enlaidirait.
Seguey sourit:
—Les peintres ne pensent jamais à cela.
La conversation s’anima sur ce sujet de la beauté, trois jeunes gens réunis autour d’une femme ayant naturellement beaucoup à dire. Gérard, tout à fait détendu, se sentait presque de la maison...
Pendant ce temps, à l’étage au-dessous, Mme Lafaurie disait à son mari d’une voix impétueuse:
—Je t’assure que c’est impossible!
M. Lafaurie, qui devait assister le soir à un dîner officiel donné à l’Hôtel de Ville, mettait sa cravate. Il renversait un peu la tête, en face d’une glace, pour voir le nœud immaculé par-dessous sa barbe. Lui aussi, la veille au soir, avait eu un mouvement de réprobation quand Gisèle lui avait insinué l’idée audacieuse de donner sa fille à Seguey; à la réflexion, cette pensée ne lui paraissait plus si déraisonnable.
Ce n’était pas la première fois qu’une scène éclatait entre eux au sujet d’un projet de mariage. Mme Lafaurie, comme presque toutes les femmes, cherchait pour Odette un parti brillant, de la fortune, cet ensemble de conditions sur lequel le monde ne transige pas. Mais son mari, pour sa seconde fille, ne voulait pas d’un Saint-Estèphe: une préoccupation pour lui dominait les autres, celle de sa Maison.
Il entendit sa femme qui disait:
—Tu ne penses pas à sa sœur. Lui-même, quoiqu’il soit ruiné, croira nous faire un grand honneur. D’ailleurs, à Belle-Rive, il n’était occupé que de cette petite Dupouyqui n’est pourtant ni belle, ni riche. Odette aurait bien peu d’amour-propre...
M. Lafaurie ne discutant pas davantage, elle pensa l’avoir convaincu. Mais, quand il fut sur le point de partir, son chapeau de soie luisant à la main, il dit seulement:
—Je l’inviterai à dîner demain.