Le lendemain, en s’habillant, dans sa chambre tendue de camaïeux qui communiquait avec le salon, Seguey regardait la rade par-dessus les tilleuls rouilleux que les premières gelées avaient éclaircis. Le grand paysage du port baignait dans le ciel comme dans une opale. Des chariots passaient, des voitures chargées de malles; sur le quai poisseux, un double courant s’établissait, montant vers la gare et en descendant; les carrioles des maraîchers roulaient sur le pont. C’était l’heure où des filles échevelées, en bas roses et violets, traînant leurs savates, versent le vin blanc aux charretiers qui entrent dans les cabarets, leur fouet sur l’épaule.
Seguey passa dans son cabinet de toilette, noua une cravate sombre sur un col souple, ouvrit une armoire et la referma. Le soleil levé derrière le coteau montait lentement au-dessus du fleuve. Virginie, coiffée de son turban orange à grands carreaux bruns, versait une carafe d’eau sur les jardinières de géraniums et de pétunias. Le plateau du déjeuner était posé sur une petite table. Elle tambourina sur la porte.
—Voilà, dit Seguey en apparaissant, rasé, rafraîchi, mais les yeux profondément enfoncés et l’air fatigué.
Tout en trempant le pain grillé dans sa tasse de thé, il jeta les yeux sur le carnet fripé où elle inscrivait ses dépenses; un bout de crayon y était attaché par une ficelle. Familière, elle s’asseyait à côté de Gérard, les mains croisées sur son tablier; le contentement épanouissait sa bonne figure marron, joyeuse et soumise, sur laquelle saillaient les grosses prunelles roulant comme des boules dans un globe jaune; les larges narines se relevaient à la manière d’un énorme accent circonflexe. Son dévouement était celui du chien de la maison, toujours prêt à lécher la main de son maître, même s’il est injuste ou de mauvaise humeur. Le rire plissait toute la face, secouait aux oreilles les grands anneaux d’or et élargissait la bouche lippue sur la gaieté des grosses dents blanches.
Gérard ferma le petit carnet:
—Aujourd’hui, je pense que Mme de Pontet viendra déjeuner. Ce n’est pas sûr, mais tu mettras son couvert.
Virginie emporta le plateau en combinant dans sa tête laineuse un plat de volaille au kari auquel elle mélangeait toujours un peu de safran.
Seguey écrivit un moment avant de sortir. Une serviette de cuir placée dans le tiroir de sa table contenait des papiers relatifs à la succession de ses parents et aux affaires de sa sœur. Il l’ouvrit, en retira des notes, et s’absorba dans des calculs.
Puis il chercha un brouillon de lettre, plusieurs fois repris et abandonné, qui commençait par ces mots: Ma chère Paule... Il le relut lentement, ratura des lignes entières et enfin l’écarta d’un geste de lassitude.
Il resta un moment encore, les coudes sur la table, comme s’il eût fixé son regard sur une image qui lui était extrêmement pénible: on eût dit que toute la lâcheté de la vie lui apparaissait et que ses yeux s’éteignaient en la mesurant. Puis il se leva, agité, comme s’il eût cherché en marchant à se fuir lui-même. Bien des fois, depuis quelques jours, cette expression de fatigue morale avait creusé sur son visage un masque tragique. Il semblait voir une chose à la fois redoutée et souhaitée s’approcherde lui. Son regard parcourut le port, les paquebots amarrés au quai, et un feu trouble baigna ses prunelles grises.
Il descendit et fit les cent pas sur le trottoir. Chaque matin, il allait ainsi à la rencontre du facteur, un homme alerte et jovial, au teint échauffé, content de distribuer sous forme de lettres la pâture impatiemment attendue des joies et des peines. Des femmes en peignoir, soulevant un rideau, le guettaient à tous les étages. Seguey jeta sur les enveloppes qui portaient son nom un coup d’œil rapide; le facteur passé, il respira, une légère rougeur au visage, avec la sensation d’un répit gagné.
Sur le quai, il salua successivement un courtier et un grand négociant en grains qu’il rencontrait presque tous les jours. Il marchait vite, pressé par ce désir d’agitation qui tourmente les tempéraments nerveux aux heures de crise. Le trottoir était grouillant de vie populaire. Une brume jaune pesait ce matin sur les toits d’ardoise, lustrés et sombres, d’un bleu d’hirondelle; la petite gondole qui va et vient d’une rive à l’autre, pareille, de loin, à une mouche verte, gonflait son panache de coton blanc; les navires se dressaient comme des îles sur la grande courbe d’eau limoneuse. Devant tout cela, il voyait double... Des deux hommes qu’il portait en lui, il fallait que l’un fût sacrifié.
Il regardait machinalement les devantures qui lui donnaient la sensation de défiler à côté de lui. Dans leurs boutiques, les sandaliers, manches retroussées, tapaient les semelles de corde sur leur établi; des charretiers en pantalon rapiécé et veste de toile, essuyant leur moustache du revers de la main, sortaient des cabarets d’un pas incertain; un groupe, attablé, mangeait des sardines bleues figées dans du sel; d’autres puisaient dans des cornets de gros papier jaune, et jetaient derrière eux sur le trottoir des débris de crabes. Il y avait cercle, au coin duquai et d’un grand cours, autour de la grosse marchande assise entre ses deux corbeilles rondes, les hanches écroulées sur un escabeau. Tout cela lui apparaissait comme à travers un brouillard de fièvre.
A midi, en rentrant chez lui, il trouva Virginie consternée et le salon vide. Anna de Pontet n’avait pas paru. Cette absence, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, le troubla comme ces moments d’attente angoissée qui précèdent une catastrophe.
Après le déjeuner, il s’étendit sur le lit d’acajou en forme de barque, doucement soutenu par les cols de cygne. Que de fois, à cette même place, il avait joui de sa solitude, dans ce petit salon tapissé de livres, de gravures, et où son âme respirait si bien. Il demeurait immobile, un bras replié sous sa tête, laissant s’éteindre une cigarette presque consumée. La pensée qui avait le matin assombri ses traits, se reflétait de nouveau dans son regard morne.
Une petite pendule de voyage encadrée de cuir, posée sur sa table, marquait une heure moins le quart. Il la regarda... Sa physionomie changeait peu à peu, déformée par des sensations qui devaient être presque intolérables. Des images passaient lentement en lui comme des taches claires sur un écran sombre... un sourire, une expression de bonté merveilleuse qui un jour l’avait ébloui.
Quand la pendule sonna une heure, il se leva, ouvrit la fenêtre et demeura quelques minutes dans la corbeille ajourée du balcon de fer: là-bas, sur la droite, au delà de la passerelle où roulait un train, les clochers pointaient sur la ligne douce des coteaux. Tout son être, penché comme sur un visage, semblait implorer un pardon secret.
A ce moment même, abaissant ses yeux, il aperçut Paule qui débouchait du pont et suivait la rampe inclinée au-dessus du fleuve. C’était bien sa démarche parfaitement noble, sa tête pensive sous un léger voile. Ilquitta le balcon et continua de la regarder. Un instant elle s’arrêta devant la balustrade de pierre, les yeux sur la rade. Il eut le pressentiment qu’une émotion la retenait là, le désir peut-être de se retourner. Une flamme de tendresse passa dans ses veines.
Brusquement, il entra dans sa chambre, chercha son chapeau, puis le posa d’un air indécis: quelque chose d’inexprimable le clouait là, le sentiment qu’il ne pouvait commettre que plus de mal encore.
Quand il se rapprocha du balcon, la terrasse inclinée lui parut étrangement vide. Un homme, la figure cachée sous son bras, dormait sur un banc, des enfants couraient. Il se pencha pour chercher sur la chaussée, dans le mouvement des voitures, un point noir lointain. Mais il ne vit rien.
Gisèle Saint-Estèphe entra chez sa sœur un moment avant le dîner. Odette était assise sous la cage rose d’un abat-jour pendu au plafond. Elle était encore en costume de ville; une fourrure jetée sur ses épaules enveloppait sa gorge d’une pénombre douce. Elle semblait engourdie et triste, ses grands bras croisés sur sa taille.
La jeune femme, au contraire, paraissait contente. Elle s’assit sur un petit pouf et ouvrit sur un corsage émeraude sa longue jaquette de couleur sombre; à travers sa voilette, ses beaux yeux brillaient:
—Comment t’habilles-tu ce soir? demanda-t-elle en souriant.
L’atmosphère de la chambre avait la teinte des roses de Bengale. C’était Odette qui avait choisi l’année précédente les cretonnes claires sur lesquelles se détachaient de grandes fleurs et de grands oiseaux. Le lit bas et blanc était adossé à une tenture; blanche aussi l’armoire sans angles, doucement renflée de chaque côté et treillisséed’or. Il y avait sur les petits meubles ces bibelots informes et mièvres qu’une jeune fille riche ne peut manquer de recevoir comme cadeaux de fête et d’anniversaire. Mme Saint-Estèphe négligea de leur jeter son coup d’œil moqueur:
—Je suis rentrée de bonne heure pour causer un peu avec toi, dit-elle à Odette en tirant ses gants. Tu sais qui nous avons à dîner ce soir?
Odette cita deux ou trois noms. Sa mère lui avait parlé d’un jeune Anglais, de passage à Bordeaux, et que patronnait une famille de grands négociants:
—Je ne sais pas, dit-elle, s’il parle français. Il est descendu chez les Butlow qui ont été reçus chez lui à Londres et le promènent en automobile. Aujourd’hui, ils ont dû aller en Médoc...
—Odette, interrompit sa sœur, d’une voix insinuante, tu sais bien que ce n’est pas de lui que je veux parler...
Une rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille. Pourquoi Gisèle prenait-elle plaisir à la tourmenter? Elle se demandait aussi ce que signifiait ce dîner. Il lui semblait singulier que sa mère eût consenti à recevoir alors qu’elle venait seulement de revenir en ville et que la maison était encore désorganisée. Et pourquoi Seguey avait-il été invité? Depuis le matin, elle s’efforçait de composer son visage et ses attitudes; mais, maintenant, elle avait l’impression que son secret lui échappait...
Brusquement, elle couvrit son visage de ses deux mains:
—Laisse-moi, dit-elle. Tu sais bien qu’il ne m’aime pas. Moi non plus, je ne tiens pas à lui. Si tu crois le contraire, c’est pour me blesser; personne ici ne me comprend...
—Oh! déclara Mme Saint-Estèphe, le mariage n’est pas du tout ce que tu crois. Je suis sûre, moi, qu’il t’épousera.
Elle avait envie de lui dire:
—Tu n’as plus qu’à te laisser faire.
Une discussion s’engagea qui fut assez vive. Odette répétait à travers ses larmes que Seguey ne la trouvait pas intelligente: si elle était bête, on pouvait au moins la laisser tranquille. Les femmes ne confiant jamais le fond de leurs pensées, elle ne dit pas qu’elle était jalouse de Paule. Gisèle ne donnait pas au facteur sentimental une grande importance:
—Si tu ne l’épouses pas, continua-t-elle, il végétera. Ce sera un homme fini, un homme à la côte. Tu ne voudrais pourtant pas le laisser partir pour la Martinique.
Et, changeant de ton:
—Cette petite Dupouy était une erreur. Il l’a vu lui-même. D’ailleurs, quand quelqu’un vous plaît, il faut savoir lutter, se jeter en travers des événements. Pour une femme, c’est le seul match qui vaille la peine. Et maintenant, montre-moi tes robes...
Mme Lafaurie recevait d’une manière un peu pompeuse. Elle avait été jeune dans un milieu où une maîtresse de maison n’improvisait rien, mais donnait au contraire une sorte de bouffissure à tous les détails. La vieille société bordelaise avait sur ce sujet un fond de principes extrêmement solide.
Gisèle, invitant des amis au dernier moment, téléphonait d’abord à la fleuriste pour avoir des roses. C’était le genre des jeunes femmes qui ne veulent décidément rien prendre au sérieux. Les nouvelles générations bouleversaient l’existence avec cette idée que l’on ne doit vivre que pour son plaisir; mais les dames qui approchaient de la cinquantaine tenaient bon encore. Mme Lafaurie, héritière d’aïeules intransigeantes et plantureuses, considérait comme une charge de donner des dîners cossus,confortables, avec de grands vins, des foies gras, et un de ces entremets qui font la gloire d’une cuisinière. La sienne était une personnalité avec laquelle il fallait compter. Bien des maîtresses de maison la lui enviaient depuis le jour où M. Klipcher, un des arbitres de la ville, avait dit sur une certaine purée de bécasses un mot que toute la société avait répété.
M. Lafaurie, lui, aimait à réunir autour de sa table quelques vieux amis, bien choisis, qui savaient apprécier les vins. Mais il invitait volontiers les étrangers, surtout les Anglais de passage et les Hollandais, ayant le souci d’entretenir des relations très étendues qui lui étaient utiles. Ce soir-là, Charly Hudson, un jeune Anglais frais et rasé, haut de deux mètres, dont le père expédiait du charbon dans toute la France, venait dans la maison pour la première fois.
A sept heures et demie, Seguey n’était pas encore arrivé. La lumière inondait le grand salon crème. Mme Lafaurie, en velours noir, essayait de tirer quelques paroles du jeune Hudson, écarlate, qui répondait par des gloussements d’approbation. M. Butlow, de la maison Schamming et Butlow, lui donnait en anglais des explications. C’était un petit homme court et couperosé, qui portait des faux cols trop étroits et élevait dans ses prairies du Médoc d’assez beaux chevaux. Sa femme, longue, maigre, d’une distinction ennuyeuse, avait sur ses lèvres pincées un pâle sourire. Elle s’occupait d’œuvres protestantes. Ses amis la redoutaient, à cause du tribut qu’elle prélevait régulièrement sous forme de souscriptions et de billets de loterie.
La conversation languissait. Un nouvel arrivant, en redingote et cravate grise, le sourcil froncé sur son monocle, glaça tout le monde. C’était M. Lafay, un administrateur de la Banque de Bordeaux, que M. Lafaurieavait invité par égard pour M. Butlow. Gisèle, toute scintillante, dans une robe noire brodée d’argent, laissait pendre avec ennui ses manches de gaze.
Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait changé.
—Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude; maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint avait le rose nacré des coquillages.
«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon, bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey, un sourire éclaira son visage rond.
Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre voisin se remplitd’unChâteau-Laroze. M. Butlow, déjà repu et congestionné, le compara avecLa Mission; il parla aussi d’une excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la question des changes:
—Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.
Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette nouvelle.
M. Lafaurie paraissait sceptique:
—La question reste bien discutée.
Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet. Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient besoin d’être regarnies.
Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille francs un tonneau d’Yquem.
—Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte de rite.Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie, renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes après et fut goûtée avec attention:
—Très bonne... Excellente... un peu plus de cognac peut-être...
—Cette année, confiait Butlow à Gisèle, je vais engraisser des ortolans.
Montbadon plaignait Saint-Estèphe qui buvait de la camomille et émiettait du pain grillé:
—Les médecins sont de grands coupables.
M. Lafaurie, souriant, félicité, le visage un peu coloré, détourna la conversation. Le directeur du Grand-Théâtre avait engagé un nouveau ténor qui débuterait dansles Huguenots.
—Ah! s’écria Gisèle, toujours ce beau ciel de la Touraine!
Mme Butlow parut choquée. Dans cette ville, où des concerts classiques réunissent toute la société, on revenait toujours entendrela Juive,le Prophèteetles Huguenots. C’était le fonds du répertoire. Les artistes continuaient d’être jugés aux mêmes grands morceaux.
—Non, disait Odette à Seguey, je n’aime pas beaucoup la musique. Le chant peut-être... Mais les acteurs sont souvent si laids et si ridicules...
Il lui cita quelques noms: Debussy... Ravel... C’était pour elle une langue étrangère. Peut-être préférait-il qu’elle ne comprît pas. A quoi bon? Il garderait du moins, fermé et intact, son monde intérieur.
Soudain, pendant ce dîner, il avait eu la sensation que sa destinée était fixée. Il ne savait pas à quel moment sarésolution avait été prise; mais pouvons-nous jamais remonter jusqu’aux plus profondes racines de nos décisions? Le moment où il hésitait encore semblait déjà loin: la vie l’avait si bien emporté qu’il ne distinguait plus le point de départ.
Il voyait, lui, le sens réel de la scène qui se jouait là, autour de cette table couverte de fruits, sous des paroles insignifiantes. Ce Butlow, rogue et trop nourri, croyait être le personnage important de cette réunion; M. Lafay, qui semblait regretter chaque parole qu’il lui adressait, le considérait d’un air protecteur. Ni l’un ni l’autre ne se doutaient qu’ils devraient bientôt changer de ton. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait ainsi mesuré, classé... Chaque coup d’œil tombé sur lui décuplait le désir de revanche que réveillait toujours dans son sang le contact du monde. Une trépidation rapide passa dans ses nerfs: la partie se jouait et il ne souffrirait pas de ne la point gagner. Le souvenir de Paule, gênant et obscur, était relégué ce soir hors de la vraie vie.
Après le dîner, dans le salon, il se sentit harassé comme s’il avait longtemps marché. Quel chemin avait-il donc parcouru sans que son corps changeât de place? Le regard de Gisèle posé sur lui semblait lui dire: «Mais allez donc! Qu’attendez-vous?»
Odette était assise un peu à l’écart, ses bras nus très blancs dans les volants de sa robe verte. Son visage avait une expression passive, un peu animale; dans ses grands yeux vides, il crut voir une intelligence engourdie. Et il cherchait les mots qu’il fallait, respectueux, pas trop intimes; avec elle, il valait mieux que ce fût banal.
Sa vue intérieure s’obscurcit un instant comme se ferment les yeux de l’homme qui se jette à l’eau: ce fut une déchirante sensation d’angoisse. Puis il se leva, traversa le salon, et alla s’asseoir à côté d’Odette...
«Ne revenez pas, je vous écrirai», avait dit Seguey à Paule, d’une voix rapide et sourde qui l’avait frappée. C’était dans l’obscurité, sur le bord du fleuve. Au même instant, elle avait senti sa bouche à travers son gant, et ce grand saisissement dont elle était restée comme foudroyée.
Dans le train, elle avait fermé les yeux. Une chétive lumière agonisait avec des sursauts dans une cuvette de verre fixée au plafond; les vêtements pressés dégageaient une odeur de laine mouillée. Son visage gardait une impression de brûlure et tout son être défaillait d’une joie étrange et inapaisable.
Octave l’attendait à la gare. Dans la petite voiture, enveloppée d’un grand manteau, elle regardait les étoiles suspendues dans un ciel noir et froid comme un ciel d’hiver. Le grand garçon grommelait à son côté des paroles qu’elle entendait mal. Ce n’était pas la première fois que la voiture venue la chercher à un autre train stationnait pendant deux heures devant la gare: la colère grondait chez ses gens à cause du souper retardé, du cheval qu’il fallait encore dételer, soigner. Elle passait vite, les oreilles bourdonnantes. Mais, ce soir-là, elle se sentait soulevée au-dessus des choses quotidiennes, dans l’isolement farouche de l’amour.
La porte de la cuisine était ouverte et une seule fenêtre éclairée. Elle prit une petite lampe qui brûlait dansle vestibule. Il y avait sur la table de sa chambre une boîte à gants bouleversée et sur le lit un corsage qu’elle avait jeté avant de partir. Il lui semblait qu’elle revenait après une très longue absence; elle n’avait plus la notion du temps; il lui était aussi impossible de rentrer dans sa vie ancienne que d’étouffer dans tout son être ce besoin d’aimer et d’être aimée. Son cœur continuait de battre dans un autre cœur.
Elle n’avait jamais imaginé la minute obscure et poignante qu’elle venait de vivre: tout était surprise pour elle dans le mouvement irrésistible qui, un instant, l’avait enlacée. Combien elle avait dû douter pour éprouver tant d’étonnement, une si enivrante sensation d’orgueil! Et elle allait d’un meuble à l’autre, égarée et désorientée, oubliant d’enlever son chapeau.
Toute la soirée elle se réfugia dans un souvenir.
D’autres femmes, peut-être, désiraient la fortune, des colliers de perles; mais elle, dans son petit monde, chez tous les êtres mêlés à sa vie, n’avait jamais cherché qu’un cœur qui l’aimât. Il y avait en elle comme un grand amas de tendresse que les jours avaient entassé. Que Seguey fût ruiné, peut-être tourmenté de soucis tragiques, ce n’était qu’une raison d’aimer davantage. En un instant, avec une sorte de violence, il avait serré autour de ses mains un nœud de tendresse qui la ravissait; et elle se taisait, le regard ébloui par les joies si proches de la fiancée et de l’épouse, comme devant une lumière trop vive dont elle pouvait à peine supporter l’éclat.
Il lui avait dit: «Je vous écrirai...» Cette lettre, sans doute, lui apporterait ce qu’il avait tant tardé à lui dire. Désormais, elle ne serait plus tourmentée, troublée; elle vivrait sous son regard comme la campagne sous le soleil, avec le même frisson de bonheur, et cette sécurité inconsciente qui abonde dans la lumière et dans lachaleur. Elle avait été si souvent froissée et déçue! Le mariage ne lui apparaissait pas comme une dangereuse et grave aventure, mais comme une large sérénité.
Le lendemain, il tombait une petite pluie grise. Le facteur se fit beaucoup attendre. A onze heures seulement, elle entendit le grelot de sa bicyclette. Il ne lui remit que des journaux et des lettres insignifiantes. Elle imagina que Seguey viendrait peut-être dans l’après-midi et changea de robe, se recoiffa, avec une hâte un peu fiévreuse. L’après-midi passa, puis une autre journée encore. Elle attendait, frissonnante, se démontrant sans cesse qu’il avait pu être empêché d’écrire et qu’il lui était impossible de venir par ce mauvais temps; mais un instinct grandissait en elle qui la remplissait d’effroi et de honte; quoi qu’elle essayât de se représenter, elle savait maintenant qu’il ne viendrait pas, qu’il avait peur de la revoir et qu’un vent de défaite soufflait sur sa vie. Par moments, il lui semblait même qu’il la haïssait. Ah! qu’elle aurait voulu le revoir! Elle était tellement tourmentée par le désir de s’expliquer, de se justifier. Maintenant, plus encore que d’amour, elle avait besoin de respect. Il y avait eu en elle un idéal immaculé que les derniers événements avaient piétiné. Elle découvrait que cet idéal était sa force, sa sécurité; si elle pardonnait à Seguey son geste violent—et quelle femme ne pardonne pas ces choses-là à celui qu’elle aime—elle était sans pitié pour sa propre erreur.
Chez ceux qui l’entouraient, elle croyait découvrir aussi de l’hostilité. Il était bien vrai qu’Octave la dévisageait avec insolence; Crochard, quand elle le croisait sur la route, la regardait d’un air de triomphe. Une rancune s’amassait en elle contre tous les siens, qui n’avaient pas su la défendre, la protéger...
Une fois seulement, elle avait été à Bordeaux. Sur lequai de Bourgogne, elle crut sentir, par une de ces divinations du cœur qui ne trompent guère, le regard de Seguey attaché à elle; mais elle avait passé solitaire, marchant dans un rêve, avec le sentiment que sa dignité au moins devait lui rester.
Le lendemain, qui était un samedi, Mlle Dumont arriva aux Tilleuls dans l’après-midi. Paule éprouvait le désir violent de s’accrocher à quelqu’un et de s’étourdir. Elle ne pouvait plus supporter de se trouver seule. Toutes deux s’installèrent près du feu, avec leur ouvrage, de chaque côté d’une petite table. Paule regardait la vieille demoiselle; elle n’avait jamais remarqué ces yeux paisibles, ces bandeaux blancs; une vie irréprochable était inscrite sur cette figure, dans cette bienveillance qui avait traversé le monde sans y voir le mal, et elle l’écoutait raconter tranquillement de petites nouvelles de société: une de ses élèves allait se marier... Mme Lafaurie avait donné un grand dîner.
Paule tressaillit comme si Mlle Dumont allait toucher en elle un point douloureux:
—Gérard Seguey y était sans doute?
—Naturellement, déclara très innocemment la vieille demoiselle qui était informée de tout. On prétend qu’il va beaucoup ces temps-ci chez les Lafaurie et qu’il aurait l’intention d’épouser Odette.
Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues, achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les chaussées à la manière d’une eau presque étale.
L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie, à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été adressée.
En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne comptent pas.
Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les mers. Ses mœursvéritables lui étaient aussi étrangères que celles de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel. Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que son cœur viendrait s’y briser.
Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais, elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider? N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?
Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.
Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée, le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.
Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre, faire un éclat? Mais devantson air de dignité qui lui faisait comme une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de l’âme.
Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des étrangers.
—Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.
Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives, qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les restaurants.
Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait grisée de joie orgueilleuse.
«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.
Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient maintenant la vue distincte detoutes ces choses; elle sentait bien qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait à son supplice.
Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre amour.
Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait un recueillement indéfinissable.
Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.
—Vous savez, murmura-t-il—et il s’interrompit—vous savez qu’il y a des choses plus fortes que nous.
Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.
A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies:
—Je lui ai dit ce que j’en pensais, mais elle prétend qu’on est bien partout avec celui qu’on aime.
Il y eut une rumeur de rires dans laquelle la voix se perdit.
Paule se disposait à partir sans prendre congé, quandelle vit M. Peyragay entrant, sa barbe étalée, saluant à droite et à gauche. Les visages exprimèrent le plaisir que tous avaient à le rencontrer. A peine eut-il aperçu Paule qu’il lui adressa un geste bienveillant; ses salutations faites, il se retourna, d’un mouvement vaste, et alla vers elle:
—Justement, lui dit-il, je parlais de vous. Un jeune homme, que je viens de rencontrer dans le vestibule, m’a demandé si je vous connaissais.
Paule leva les yeux. Derrière les épaules du vieil avocat, Louis Talet se tenait debout et la saluait. Elle eut l’impression qu’il ne s’attendait pas à la rencontrer et que sa présence lui causait une joie mélangée de crainte. Il lui apparut qu’elle aussi pouvait, si elle le voulait, faire souffrir Seguey; mais cette vanité misérable passa comme un éclair et sombra en elle.
Ils échangèrent quelques paroles. La pensée que Gérard lui prêterait une intention de revanche la paralysait. Elle eût voulu partir tout de suite. Devant ce grand garçon fortement constitué, un peu lourd et digne, elle avait le sentiment d’être, elle aussi, toute puissante; mais un frisson de désespoir s’élevait en elle:
—Il faut que je parte, dit-elle doucement, comme avec pitié.
Il l’accompagna jusque sur le palier où il la quitta, après l’avoir saluée respectueusement. Quand il revint dans le vestibule, il rencontra Seguey qui eut un mouvement nerveux en l’apercevant. Alors il demanda son chapeau et son pardessus, descendit l’escalier, longea trois automobiles arrêtées le long du trottoir et disparut dans l’obscurité.
Il y avait ce vendredi soir au Grand-Théâtre une représentation de gala.
Cette fois, on ne jouait niles Huguenotsnila Favorite: Une troupe venue de Paris devait chanterOrphée. Seguey, qui arrivait un peu avant huit heures et demie, vit devant le théâtre une file de voitures. Des groupes montaient précipitamment les longues marches solennelles qui s’élèvent vers le péristyle de Louis; les jeunes filles, enveloppées de fourrures claires, des têtes entourées de dentelle blanche se détachaient parmi les pardessus sombres; on apercevait des silhouettes lourdes et grotesques et des robes relevées très haut.
Seguey s’arrêta sous le portique magnifique comme celui d’un temple. Le jaillissement des hautes colonnes lui reposait l’âme. Depuis la veille, ses fiançailles étaient officielles, et la journée s’était passée en visites fastidieuses dont il gardait une courbature. Des centaines de cartes lancées par la poste répandaient automatiquement, depuis le matin, la nouvelle que sa fiancée semblait porter inscrite sur son front. Quelqu’un qui l’aurait connu véritablement aurait vu se refléter sur son visage un ennui qui n’appartient qu’à certaines âmes, après une activité stérile qui les a lassées. Ce n’était pas qu’il eût l’intention de reculer ni de s’évader; mais quelque chose souffrait au plus intime de lui-même, dans cette partie obscure de l’être où aucun regard ne descend jamais. Il aurait eu besoin d’être seul, de fermer les yeux.
La foule envahissait le vestibule illuminé, véritable propylée dorique, au milieu duquel s’élargit, entre ses deux rampes de pierre, la majesté du grand escalier. Seguey monta la première volée, comme soulevé par un mouvement de beauté paisible. Un homme âgé, en habit, qui accompagnait deux dames surchargées d’étoffes, s’engouffra devant lui dans la porte hautaine du premier palier. Une animation de fourmilière régnait dans la pénombre du couloir recourbé sur lequel s’ouvrent les portes des loges. Seguey chercha une des ouvreuses qui couraient affolées dans le corridor. Un instant après, il ressortait: les Lafaurie n’étaient pas encore arrivés.
Il monta vers les grands dégagements bordés de colonnes qui réunissent au-dessus de l’escalier monumental la salle au foyer. L’harmonie de ce décor si vaste et si beau exerçait toujours sur lui une influence d’apaisement. Son âme ne s’était jamais trouvée à l’étroit dans ce grand peuple de colonnes. Tout y était abondant, noble, d’un goût élevé. Une foule même y circulait avec aisance. On y sentait cette présence de l’art qui éveille dans les natures impressionnables des associations d’idées et d’émotions. Cette grandeur, au seuil du royaume des sons et des mélodies, agissait comme une admirable préparation.
Combien il découvrait ce soir qu’il avait faim et soif de beauté! Une part de son âme, durement comprimée et mise à l’étau, tournait vers elle un regard d’esclave. La liberté, il ne l’aurait plus désormais que dans ces régions où l’esprit oublie. Mais ici même, dans ces sortes d’avenues bordées de fûts magnifiques, malgré cette solitude particulière que l’on éprouve au milieu de l’agitation, tout son être demeurait meurtri. Il y avait en lui une lutte sourde contre cette chose qui n’était pastout à fait vaincue, son remords, un fond de sentiments confus et intraduisibles.
Il marcha un moment dans le foyer désert. Quand il était seul, et que des occupations ne l’absorbaient pas, il revoyait Paule, ce geste grave qu’elle avait eu pour se détourner et ne pas regarder en face son humiliation. Il se rappelait aussi cette expression si belle qu’il avait entrevue au seuil du salon. Son visage avait une douceur ineffable de détachement. C’était la pire souffrance qu’elle lui pardonnât; par moments, il eût préféré des reproches, de la colère, cette violence désordonnée qui éclate chez tant de femmes et détruit l’amour; à d’autres, il aurait voulu se justifier... Quand il l’avait vue s’en aller, tout enveloppée du calme effrayant qui précède le désespoir, il avait failli descendre avec elle. Il n’aurait pas dû la laisser partir de cette façon. Mais, dans le salon même de sa fiancée, entouré, surveillé, que pouvait-il dire? Que pensait-elle de lui maintenant? Il savait quelle sincérité animait son âme, et combien elle avait cherché, souhaité, voulu que la vie prît la forme passionnée de son idéal. Combien le monde devait lui paraître trompeur et vide, la foi inutile et les hommes lâches!
C’était un supplice de ne pouvoir lui dire qu’il valait mieux que ce qu’il avait fait. Mais il ne s’attendait pas à la voir paraître; il avait été surpris, dominé par les circonstances: il n’était pas prêt. Maintenant, alors que ses fiançailles étaient annoncées, il y aurait dans toute explication une ironie cruelle qui lui répugnait.
Pourquoi n’avait-il pas voulu la revoir à temps? Il avait eu peur de lui-même—peur de ces surprises sentimentales dont les siens étaient coutumiers et qui avaient été la cause de leur ruine. Il se représentait ce qui, vraisemblablement, serait arrivé: il aurait cédé à l’amour. Mais c’était ne point échapper au dénouement d’une viemédiocre, et il avait fui devant la douleur de l’enlisement, devant la peur aussi de ne pouvoir l’aimer comme elle l’aimait, de sentir toujours le dissentiment prêt à se creuser entre son cœur d’homme ambitieux, avide, et ce cœur royal d’ombre et de bonté. N’y avait-il pas eu tout un ensemble de circonstances? Sa sœur même, qu’il avait vue ces jours derniers, misérable, hagarde, traînant la chaîne brisée rivée à sa chair, lui montrait la passion sous un jour odieux!
Dans la salle, le rideau frémissait comme impatient et l’orchestre s’installait au bas de la scène. Les violons s’accordaient longuement, avec des hésitations et des fausses notes. Seguey, revenu dans le couloir, aperçut Odette. L’ouvreuse la débarrassait de sa longue mante claire bordée d’hermine. Un instant après, entré derrière elle dans la loge, saluant les dames, il avait repris sa figure de fiancé.
La grande salle en hémicycle, au-dessus de la courbe bourdonnante de l’amphithéâtre, tendait le double étage de ses balcons d’or; ils débordaient de robes claires, d’épaules nues, de chevelures; tout près du plafond, sur lequel s’étale en tons brillants l’apothéose de Bordeaux, les cordons humains s’épaississaient, présentant des rangées compactes de têtes avides.
Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des bustes de femmes se détachaient.
Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.
Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.
L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort.Au-dessus du chœur des pleureuses qui se succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, exhalait la plainte immortelle:
—Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.
—C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vuOrphée. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.
Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était entraîné au delà des choses possibles.
Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservéesaux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.
M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, subissait les présentations.
Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.
Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:
—Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?
On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne n’oserait plus aller les chercher.
La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer versla salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.
L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les tourments de l’enfer et Orphée exhalerle Chant de l’amour. Tout ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prièreà la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.
—C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des souffles d’aube.
Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose vif—la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles—sur laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe:Il est vainqueur, il est vainqueur, une substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes délices de sa victoire.
A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?
Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre etla ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans des conditions plus défavorables:
—Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?
Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que la proposition lui parût un peu singulière.
Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’Orphéel’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
—Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
—Voilà ce qu’ilsaiment!
La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
—Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le droit...
Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.
Seguey, rentré dans la loge, se sentit encore plus mécontent de lui-même que de Carignan. Cet essai de générosité n’aboutissait qu’à une sottise: mieux valait pour lui rester maintenant dans le cadre qu’il avait choisi, sans se jeter imprudemment à droite et à gauche, parmi des gens qui mettaient leur orgueil à voir les choses comme elles ne sont pas. Que leur folie roulât n’importe où, c’était leur affaire; sa dépense de compassion n’avait vraiment pas sa raison d’être.
L’orchestre essayait vainement de l’entraîner encore vers l’enchantement des pays divins. Il lui tardait maintenant d’échapper à cette musique imprégnée de nostalgies, de rêves trop grands. Ce n’était pas au milieu des ombres voilées qu’il devait vivre. Les supplications d’Eurydice, implorant son époux de se retourner, lui paraissaient interminables.
Pourtant, quand éclata le fameux air:J’ai perdu mon Eurydice, son âme eut soudain l’impression d’être arrêtée au-dessus du vide. Il disait, ce cri impuissant, qu’il n’est pour le cœur qu’un être au monde et que le supplice de l’avoir perdu est inapaisable: le sanglot d’Orphée atteignait au pathétique d’une fureur sacrée.
Seguey, le front dans sa main, s’isolait pour lui résister. L’écho immortel se propageait dans toute sa chair, réveillant un monde de douleur qui l’épouvantait. Mais tout cela, c’était la beauté de l’Art, dont le triomphe dure à peine une heure, dans des régions imaginaires d’où l’âme tombe avec le rideau.
Tout était fini, en effet, les acteurs saluaient dans le brouhaha du départ.
Dans le couloir, comme l’ouvreuse remuait fébrilement les chapeaux et les pardessus, Seguey entendit chuchoter le nom de sa sœur. Il jeta derrière lui un coup d’œil rapide. Un officier, qui parlait dans un groupe, ledévisagea. Ce fut brusque comme un éclair. Il se redressa...
Un instant après, à côté de sa fiancée blonde, enveloppée d’une cape de soie, Seguey descendait l’escalier presque royal du Grand-Théâtre avec cet air indéfinissable que donne la possession d’une fortune acquise.
L’automne était venu, avec une tempête de vent qui soufflait de l’ouest, entraînant de grandes nappes grises, des vols égarés d’oiseaux de mer, et soulevant en lames courtes la rivière couleur de plomb sur laquelle blanchissaient des crêtes d’écume.
Paule avait entendu pendant deux jours le vent gémir autour de la maison. Les ondées collaient dans la boue du jardin et sur les prairies les feuilles rousses arrachées aux arbres; les ornières s’emplissaient d’eau. L’humidité ruisselait sur les murs et coulait le long des boiseries; la porte du salon avait gonflé et ne fermait plus; des tuiles volaient et une gouttière élargissait sur le plafond de la cuisine une tache grise en forme d’île.
Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle, regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en se couvrant d’une écume rose.Pichard, tremblotant, avait regardé le vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé ses moustaches.
Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise, tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.
Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.
Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:
—Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur toute sagesse. Ces émotions sont notrevie, et aucun découragement ne nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant la guerre.
Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:
—Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu. Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.
Il avait tourné vers elle un regard anxieux:
—Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends tellement que c’était blessant...
Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle s’apaisait et se rassurait.
Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte,c’était pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un désir qu’il ne savait comment exprimer.
Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:
—Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter; être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les yeux sur les abus, sur les négligences.
Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le secourir, puis avait pris le parti de dire:
—Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.
Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée, qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.
Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de vie et les espérances.
Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement dépouillé de feuilles.
Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager. C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers. Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec unabsent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers, ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne lui reprochait. Paule finit par élever la voix:
—Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?
Il se rapprocha, tenant d’une main le bâton pointu dont il se servait pour faire des trous:
—Il y a que quelqu’un me traite de «feignant».
Elle cueillait sur un espalier une poire oubliée, rousse, amollie par la gelée de la nuit dernière. Il gesticulait:
—Feignant... Feignant. Je voudrais bien qu’il le répète. Je lui ferais voir.
Paule s’efforçait de le calmer: