VI

Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre lune».

Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous son capuchon, les interrogeait:

—Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?

Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:

—A la marée peut-être, si le vent tournait...

On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest... toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets de plume mouillée.

Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»

Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait, on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait tout perdre.

Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que l’affaire était à lui.

Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la faneuse et la ratissoire.

—Mais si vous les cassez?

Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:

—Il y a beau temps que ça me connaît.

Il insinua:

—Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se perdent.

Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant d’être dupe:

—C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que j’ai à faire.

Il partit enfin, la figure dilatée de joie.

Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses concurrents.

Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la recherche d’une herbe meilleure.

Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des labours et des transports de bois à droite et à gauche.

Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire, infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer. Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait aigrissait encore son humeur.

Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien, allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait pas les trois pièces de son logement et le pâturagequ’il avait loué. Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une grande réussite ne s’était encore présentée.

Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse, tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.

Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder, juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait beau vivre à sa porte, onn’existaitpas.

Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, son teint puret lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi, volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.

Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa, de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et qu’il faut bien se soutenir.

Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en sourdine!

Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête, et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces, longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître, de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il l’être, chacun dit déjà quel est celui quile fait partir.

Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents; tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.

Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel:un laboureur, deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de renfort.

Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat, un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs mélangés de gris:

—Qu’est-ce que vous voulez?

Il faisait l’aimable:

—Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je vais au village.

Elle le rembarrait:

—Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.

Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au fond que violence:

—Alors, c’est bien. A une autre fois.

Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. Celui-là l’impatientait:

«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.

Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entrédepuis peu. L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:

—Je te paie le vin blanc!

Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage, d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:

—Encore un qui veut te monter la tête!

Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:

—Les hommes sont si bêtes!

Crochard pensait:

«Je le tiens, celui-là. Je pourrai le mener sans qu’il se méfie. Une tête d’enfant, pas de malice, un gars qui dit tout.»

Il avait son plan. Il s’introduirait bien dans la place un jour ou un autre; alors, ceux qui lui résisteraient, il les ferait partir; s’il le fallait, ils partiraient tous. Les nouveaux, ce serait lui qui les choisirait. Quand la demoiselle en aurait assez, il affermerait: peut-être pourrait-il acheter même, en payant à terme...

Il n’attendait plus qu’une occasion, refoulant sa bile. Tant de fois, avec ses grandes montées de colère, le bruit et les coups, il avait ruiné en une heure ses combinaisons. Pour celle-là, il ne tirerait pas sur le mors avant l’arrivée. Pourtant, à trop patienter, il avait manqué l’affaire des prés, et c’était une chose qu’il aurait longtemps à se reprocher.

Pouley surtout l’exaspérait. Un matin, l’ayant aperçu qui venait avec son cheval prendre la faneuse, il ne fut plus capable de se contenir; à peine l’eut-il vu passer, assis sur le siège de sa machine, comme en haut d’un énorme insecte aux pattes repliées, il mit son béret et traversa enfin la route.

La maison, toutes portes et fenêtres ouvertes, respirait ces brises du matin qui ont passé sur les brumes du fleuve et sur la rosée. Paule debout, en peignoir blanc, ses cheveux relevés à la hâte en un chignon bas, arrangeait des fleurs dans un vestibule carrelé qui faisait communiquer la salle à manger avec le salon. A côté d’elle, sur un guéridon d’acajou, recouvert d’une tranche de marbre gris, elle avait posé une brassée d’iris qu’elle venait de cueillir dans le jardin, tout mouillés encore. Elle aussi, la grande et claire jeune fille, avait sur son cou et dans ses cheveux quelques gouttes de cette eau céleste où demeure une douceur d’étoiles. Tout à l’heure, comme elle revenait dans une allée, tenant pressée dans ses bras la gerbe de fleurs, une branche basse l’avait effleurée.

L’homme apparut dans la porte ouverte, chétif et noiraud, grimaçant son meilleur sourire. Il semblait suer péniblement l’amabilité:

—On m’a dit que mademoiselle avait besoin d’un laboureur?

Paule se retourna, un peu étonnée, avec une expression de bonté sur sa bouche fraîche:

—Non, je n’ai demandé personne.

Il se rapprocha un peu, franchissant le seuil, et tortilla de longues offres de service...

Elle continuait de prendre une à une les belles fleurs sculptées dans du givre, entre leurs glaives d’émeraude. La haute gerbe, dans un vase de porcelaine peinte contourné comme un coquillage, avait le jaillissement d’un chant printanier. Paule allant et venant autour de cette clarté semblait en être revêtue. Il se dégageait d’elle cette fraîcheur que la jeunesse n’a parfois qu’une heure, avant que l’aient touchée certaines laideurs dont la flétrissure est ineffaçable. La manche ouverte de son peignoir au-dessous de son bras nu volait comme une aile.

Elle réfléchissait, c’était bien vrai qu’elle se trouvait embarrassée. Le domestique qui menait les bœufs lui avait dit le matin même qu’une de ses bêtes était blessée: un grand clou planté dans un pied avait provoqué un abcès. Sa pensée voyait déjà les labours en retard, l’herbe dans les vignes; tous les autres travaux seraient arrêtés.

Le lendemain, Crochard marchait au milieu d’une allée, son bœuf massif à côté de lui et l’attelait à la charrue. Sa petite tête, redressée cette fois et arrogante, jetait des coups d’œil perçants à droite et à gauche.

Les scènes commencèrent.

Les disputes conservent depuis des siècles dans le Bordelais une verdeur et une extraordinaire richesse de vocabulaire. Nulle part peut-être les éclats d’une querelle n’ont tant de couleur et de mouvement. Deux femmes surtout, plantées face à face, peuvent s’insulter pendant des heures, sans que s’affaiblisse ce torrent d’injures. Tout au contraire, il rebondit et grossit toujours.

Si Paule avait donné la moindre réplique, la scène que lui fit Louisa «rapport à Crochard» aurait pu durer la journée entière. Elle ne comprenait pas, elle, l’entrée dans la propriété d’un homme pareil, un ivrogne, un fumier, qui insulterait tout le monde, et mettrait la vigne à feu et à sang; un méchant sujet qui cherchait toujours quelque os à ronger. Ah! le bel homme, le joli garçon, il aurait mieux fait d’aller se cacher. Dieu merci, elle y voyait clair, elle n’avait pas besoin de mettre ses lunettes. Unlaboureur, elle en aurait trouvé ailleurs, et même dix, s’il l’avait fallu. Le bœuf n’était pas aussi malade qu’on le prétendait: on faisait une bien grande affaire pour un mauvais clou.

—C’est étonnant, confia Paule à Mlle Dumont, comme les vieilles domestiques deviennent tracassières.

Mais les pires scènes furent celles de Crochard lui-même, bientôt enhardi, prenant pied partout, lançant d’abord à ses ennemis des morsures rapides, puis les tenant plus longuement entre ses mâchoires, les mastiquant à pleines dents, les couvrant de fiel.

Tout le monde parlait de la sécheresse.

Août amenait des chaleurs torrides. Le soleil de midi blanchissait le ciel; une buée aveuglante tremblait sur les vignes. Jusqu’à trois heures, la campagne était vide, les volets fermés. Les gens se lamentaient sur les puits taris. On trouvait dans les basses-cours des poules crevées.

Dès qu’on entrait dans une cuisine, un nuage de mouches vous enveloppait.

Le soir, la terre et les murs dégageaient une si épaisse chaleur que l’on étouffait encore à la respirer; on apercevait des gens couchés au bord de l’eau, cherchant la fraîcheur. Parfois, un orage lentement amassé éclatait enfin.

Paule commençait à se sentir lasse.

Pouley, qui avait pour elle des prévenances, arriva un matin avec un grand panier fermé. Il lui apportait un petit chien qu’un maquignon de ses amis lui avait donné.

C’était un fox d’écurie, au poil assez fin, à la queue coupée. Il avait de beaux yeux d’agate dans des taches de poil noir et feu qui semblaient tracées au pinceau. Une raie blanche les séparait au milieu de la tête.

Le panier ouvert, dès qu’elle le vit, avec son museau frais, sa petite truffe noire, point effrayé du tout, sautant, aboyant, elle eut un mouvement de plaisir:

—Il est bien gentil. Comment s’appelle-t-il?

Pouley, souriant, ne savait pas.

Elle l’avait appelé Boli.

Il était extrêmement vif, rapide à la course, et jetait le désordre dans la volaille. On le voyait passer comme une flèche blanche, poursuivant le chat. Son compère niché sur un arbre, il sautait au-dessous indéfiniment, aboyant à en perdre haleine.

Paule était sans cesse occupée à le retrouver. On l’entendait appeler:

—Boli... Boli...

Il reparaissait deux ou trois secondes.

Avec lui, il n’y avait pas moyen de causer ni de s’arrêter. Le temps de tourner la tête, on ne savait plus où il était. Elle frappait dans ses mains:

—Voyons, Boli, tu es insupportable!

Il sortait au petit galop d’un chemin, d’un chai, le nez toujours au vent, affairé.

Tout de suite, il s’était attaché à elle, la tyrannisant: pendant les repas, il écorchait sa robe de ses ongles rudes; quand elle se préparait à sortir, il la surveillait, couché en rond dans un fauteuil; si elle le laissait, c’étaient des regards à fendre le cœur: puis, quand elle rentrait, des aboiements, des colères folles.

La nuit, il sautait sur son lit, lui flairait le visage pour voir si elle n’était pas encore éveillée. Quand la chaleur était étouffante, il changeait de place, se jetait sur le parquet étendu à plat, essayait d’un fauteuil, d’un autre et poussait de petites plaintes vers la fenêtre.

Parfois, elle le retenait sur ses genoux, lui prenait la tête entre ses deux mains, et l’étouffait de grands baisers tristes:

—Il n’y a que toi qui m’aimes!

Elle était bien seule en effet.

Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu:

—Où voulez-vous que j’aille vivre?

Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux.

Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas. Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait.

Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition qui venait du père d’une de ses élèves:

—Céder les Tilleuls!

Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.

Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve demeurait celui de toute sa jeunesse.

Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps, elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde.

La pauvre femme soupirait:

—C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de l’habituer ailleurs.

C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son travail de fourmi dans la fourmilière.

Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément.

Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place, essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de lassitude. Quand elle rouvraitEugénie Grandet, le livre cher dont son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil,la faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey. Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers le vieux livre la troublait encore.

Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable.

Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage?

Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée.

Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et charmante, la signature se détacha.

Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après, tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif,attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas.

Sa vie fut désormais remplie par l’attente.

A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des jours inconnus.

Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime mieuxla nôtre!»

La nôtre... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse entre toutes, petit point unique dans le vaste monde.

Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la couleur des robes de Peau d’Ane.»

Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau, le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle, était délicieuse.

Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver, mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais, à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux sous, elle avait acheté un trésor de rêves.

Elle n’osait pas écrire comme lui:notrecoteau,notrevieille église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots un appel rapide, une sollicitation à être fidèle.

Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies, on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel sur l’herbe innocente.

Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui, changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres, passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie tout entière.

Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.

Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur, une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant la porte.

Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline. Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir.

Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui rongeait.

L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume pour chasser les mouches.

A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui demandait:

—Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?

Ou bien:

—Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?

Il allait chercher une chaise pour elle dans une petite pièce où il y avait des chiffons par terre, et de vieilles savates sur toutes les marches d’un escalier en bois montant à l’étage. La table était sale, couverte de mouches, avec des croûtons de pain, quelques gousses d’ail, et une assiette jamais lavée dans laquelle il avait bu du vin avec son bouillon. Mais quant à mettre de l’ordre parmi ses hardes, il ne fallait pas y songer.

Paule arrivant, c’était la jeune reine chez le plus pauvre de ses sujets, le seul qui se fût jeté à l’eau pour l’en retirer.

Il avait des sentences sur toutes choses:

—La suie tombe dans la cheminée, c’est signe de pluie.

Ou encore:

—Je n’ai jamais aimé mentir parce que ça m’embrouille.

Ah! ce Pichard, c’était un type de ce pays!

Il vivait dans la propriété depuis cinquante ans. Sa vieille était morte; son fils avait appris le métier de mécanicien, s’était marié et travaillait à Bordeaux dans une grande usine. Lui n’aurait jamais voulu s’en aller.

Mme Dupouy le voyant seul, misérable, et craignant qu’il tombât infirme, lui donna un jour le conseil d’entrer à l’hospice. Mais il avait été pris dans tous ses membres d’un tel tremblement qu’elle en eut pitié:

—Ce n’est pas que je vous renvoie.

Il serait mort avant de partir.

Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir, discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant qu’il lui abandonnât ses économies.

Ses économies!

Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait bien montrer la porte:

—Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi.

Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de la route, semblait fait pour qu’on y entrât.

Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa chemise, et du violet sur ses sabots. Toutle jour, il rôdait autour de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait l’abreuvoir des poules.

Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés, arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque pièce comme une personne:

—Le Baraillotest beau cette année. Dansla Bécasse, il y a des manques.La Brunette, la pauvre, a été gelée.

L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix qui chevrotait d’attendrissement:

—C’est sa derni...è...è...re toile...e...tte.

Depuis, il n’avait jamais convenu qu’elle était vieille, malade, et ne valait plus rien. Quand on lui en reparlait, il disait seulement:

—Vous verrez bien, madame, qu’on la replantera.

Ah! la vigne, la vigne, en avait-elle ruiné des gens, dans ce pays que le phylloxera avait ravagé, puis tant d’autres maux, la mévente, les maladies sournoises qui dévorent la grappe en quelques matins. Sur combien de petits domaines avait-on lutté, au delà de ses ressources, les pieds sur les terres hypothéquées, la ruine dans l’âme, la peur dans le sang, avec une passion qui était chez certains presque un héroïsme.

Quelqu’un a écrit qui le sait bien:

«Chaque lopin de terre représente une blessure.»

Aussi, quelles colères pendant les années de guerre, quand les usines attirèrent une foule d’Espagnols. Qu’est-ce qu’ils venaient faire? On n’avait pas besoin de ces étrangers: des hommes que l’on voyait passer sur la route, la figure tannée sous un béret sombre, le pas élastique; des femmes au teint d’orange mûre, aux bandeaux de suie, qui avaient des fichus à fleurs, de vieux jupons et des enfants nus. Tout ce monde s’était jeté sur les masures environnantes comme les mouches sur les pourritures. Les taudis, les hangars, les vieilles écuries, tout leur était bon. Leurs campements se grossissaient sans cesse de recrues nouvelles qui se disaient être des oncles, des tantes, des cousins.

Il ne disparaissait plus une poule, qu’on n’accusât les Espagnols de l’avoir volée.

Pichard disait:

—De la vermine, quoi!...

Et avec orgueil:

—Pour sûr qu’ils n’ont pas de si belles vignes!

Ses vignes, Paule les inspectait dans le tremblement de la chaleur: larges carrés de verdure dense, armées pacifiques, incendiées d’or, qui avaient pris depuis des siècles possession du sol, lui donnaient sa physionomie, en faisaient la gloire. Leurs alignements resserrés remplissaient leurs cadres, se barricadaient de fil de fer et d’échalas gris. Eux, les vieux ceps pleins de chansons, ils avaient une beauté d’ordre, de géométrie, détachant sur le scintillement du paysage leurs masses profondes et disciplinées.

Elle s’emplissait le cœur de ce décor, ne souhaitant rien d’autre, n’ayant jamais rêvé de l’Espagne, de l’Italie ou des beaux pays fabuleux.

Le soir, elle allait se promener au bord du fleuve. Le soleil baissait derrière le grand vaisseau de l’île feuillue;après l’embrasement de pourpre et d’or vert, le ciel lentement se décolorait. Dans le petit port, les barques flottaient sur leur image renversée.

L’esprit de Paule se dispersait dans l’avenir. Gérard Seguey sans doute reviendrait bientôt. Elle pensait au jour où elle le reverrait, à son émotion, à la robe qu’elle pourrait mettre. Elle essayait de se rappeler ses traits qui lui échappaient.

Au couchant, l’horizon prenait des teintes déjà froides. Mais un peu de la féerie s’attardait sur l’eau grise qui traînait des roses.

Septembre glissait, pâlissant le ciel, insinuant dans les feuillages ses touches d’or roux, et affinant de sa grâce un peu languissante les lourdes parures de l’été.

Les matins surtout n’étaient plus les mêmes.

La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon.

La terre fumait.

Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient:

—Ça chauffera cet après-midi.

Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées. Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient, leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.

Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés, formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas.

On disait de toutes qu’elles avaient été bâties parLouis; et si la main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement de son école les avait touchées.

Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté.

Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles. Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin.

Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, des orgueils nouveaux.

Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête.

Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon, accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un passage entre les fauteuils:

—Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?

Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille, qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant. Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire.

Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite:

—Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!

Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques flottantes.

Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue d’un visage plus savoureux.

Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses. Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité, et un goût de la femme que sessoixante-dix ans sonnés n’amortissaient pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait sur elle tout spécialement—que cette femme fût une élégante, une petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué, qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger. A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la jeune fille.

—Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?

Cette question, il la posait maintenant, profondément assis dans une bergère. Comment, pas d’amis, pas de réunions.... Mais elle laissait perdre sa jeunesse!

Paule secouait tristement la tête:

—J’ai eu tant d’ennuis!

Le vieillard tourna vers elle un œil petit et fin, d’un bleu brillant, qui semblait saisir au passage les pensées cachées:

—Des ennuis... lesquels?

Elle essaya de s’expliquer, énumérant les tracas quotidiens, mais incapable d’exprimer le fond de ses soucis, ce qu’elle sentait autour d’elle de menaces, et d’obscurités. Crochard maintenant lui faisait peur. L’avocat lui donnait la réplique sur un ton plaisant:

—Je vois, lui dit-il, votre partie est mal engagée.

Il se mit à analyser la situation, en vieux propriétaire qui connaissait le pays et les paysans, ayant écouté le récit de beaucoup d’affaires, et sondé toutes les convoitises que peut séparer un fossé envahi de roseaux ou l’épaisseur d’un mur mitoyen:

—Vous avez des ennuis, vous en aurez d’autres. L’important, quand on commence une partie, c’est de bien jouer les premiers coups. Lorsque les pions sont emmêlés mieux vaut souvent renverser le jeu et recommencer. Et encore faut-il changer ses moyens. Votre Crochard sait déjà où est votre faible.

Dans la niche de vieille soie qu’il remplissait toute, un peu renversé, sa tête majestueuse avait cette promptitude à se mouvoir, à droite et à gauche, qui trahissait chez lui l’habitude d’un auditoire.

Elle l’écoutait, désolée, de l’autre côté de la cheminée, frappée par cette idée qu’elle se trouvait peut-être prise aux pièges mêmes de ses maladresses et qu’il était trop tard pour s’en dégager.

Il continuait:

—Dans les affaires, comme dans le mariage, c’est le début qui décide le plus souvent en faveur de l’un ou de l’autre.

A ces derniers mots, une étincelle avait couru dans son petit œil bleu, qu’une paupière flétrie et l’éventail de rides fines comme des cheveux nuançaient sans cesse. Le mariage était le sujet dont il aimait parler aux femmes. Cette question était pour lui la pierre de touche sous laquelle se révélaient le cœur et l’esprit. Il la maniait sans embarras, d’une main alerte, avec l’expérience de toute sa carrière. Que pouvait-elle en penser, cette fille de vingt ans, qui gâchait ainsi dans la solitude un précieux moment de sa vie? Il fallait que sa famille n’eût aucun bon sens. Lui, au contraire, en dilettante, aurait eu le goût d’essayer sur cette nature neuve des idées qui jamais ne l’avaient touchée, de l’éveiller, de l’épanouir en une œuvre d’art et de joie.

Elle détournait un peu la tête, gênée et heureuse, se dérobant au charme:

—Tout dans la vie est si difficile!

Un moment après, ses beaux yeux châtains s’étaient animés. Une expression nouvelle entr’ouvrait sa bouche éclatante. M. Peyragay disputait avec elle, l’enveloppant d’arguments qu’elle n’avait jamais entendus, mais surtout changeant l’atmosphère, y suspendant des pensées radieuses. Ce vieil homme, qui avait embelli tant de causes douteuses, trouvait des ressources infinies pour plaider la plus discutée.

Sa femme parfois commençait le geste de l’interrompre, puis se résignait avec un sourire, ayant d’ailleurs passé sa vie sans réussir à placer son mot. Le moment qu’elle croyait saisir lui échappait toujours.

Il faisait maintenant à Paule le portrait de la femme qu’elle pourrait être et elle protestait, se donnant l’air d’être incrédule, mais enivrée intérieurement par les mots magiques. Personne ne lui parlait jamais du bonheur. L’instinct qu’elle en avait demeurait dormant, étouffé par une chagrine conception des chose que sa mère lui avait léguée.

—Les Lafaurie sont arrivés, déclara M. Peyragay qui s’était levé.

Il resta un quart d’heure encore, faisant un pas, s’arrêtant, n’arrivant pas à épuiser ce qu’il voulait dire.

Mais dans la pensée de Paule bourdonnait une seule phrase, obstinée et étourdissante:

—Les Lafaurie étaient arrivés...

Le grand salon paraissait changé. Son air de froideur et de solitude s’était dissipé. Les boiseries peintes en vert qui le tapissaient répandaient dans la lumière déclinante une teinte douce; les meubles un peu disparates, hérités de deux ou trois générations, ne dessinaient plus un cercle muet. Cette causerie vive et familière, cette flamme de l’esprit les faisaient revivre.

Depuis qu’elle était maîtresse dans cette maison,Paule n’avait désiré aucun changement, éprouvant pour ces vieilles choses une affection mêlée de respect. Le fond de l’ameublement était formé par des fauteuils à médaillon. Des bandes de tapisserie tranchaient sur le velours émeraude qui les recouvrait. La rosace du tapis d’Aubusson, étalée devant la cheminée, les avait toujours vus groupés autour d’elle. Mais, dans leur assoupissement, avec M. Peyragay, le plein air de la vie venait de pénétrer. Le vieil avocat ouvrait toutes grandes les perspectives: la jeunesse, l’amour, ses lèvres d’enchanteur s’étaient usées à les glorifier, des ondes de joie se répandaient. Paule avait l’impression que son fardeau glissait, que ses yeux voyaient, et un contentement extraordinaire soulevait son être.

Dans cette voix qui engourdissait magiquement les juges, sous leur toque, les amollissait, les transportait dans un monde de philosophie et de bienveillance, elle entendait pour la première fois le chant de la vie. Ce chant n’était ni hésitant ni mélancolique. Il annonçait au contraire que la tristesse a tort, et qu’il en est de l’avenir ainsi que d’un banquet parfumé, orné, où il ne faut pas manquer de trouver sa place.

Toute la société essaimée dans les domaines du coteau et au bord du fleuve se retrouvait le dimanche à l’église, pour la messe chantée de dix heures.

C’était un sujet de grande agitation pour la sacristine, qui avait la tâche de guider dans les rangées de la nef des familles si considérées, pouvant toutes prétendre aux meilleures places. Elle aurait aimé dispenser à chacune des faveurs spéciales. Cette répartition de prie-Dieu et de chaises devenait dans son esprit une question de préséances, qu’elle croyait fermement être la seule à pouvoir régler.

Pour les deux premiers rangs, les contestations n’étaient pas possibles: ils étaient réservés, par tradition, à une famille de la noblesse, presque une dynastie, patriarcale, nombreuse, de foi militante, dont trois générations apportaient chaque semaine au pied de l’autel le même type physique et moral fortement marqué. Mais, par derrière, les hésitations commençaient. Il fallait tenir compte des prie-Dieu marqués aux initiales de quelques dévotes, rétives et méfiantes dans leur robe noire, formant des îlots de résistance qu’il était impossible de déplacer. La question se grossissait, certains dimanches, de difficultés insoupçonnables, quand un groupement quelconque de la commune célébrait sa fête, poussant sous les voûtes décorées de guirlandes de mousseline un défilé de jeunes gymnastes, avec musique et bannière en tête,le groupe suranné et vénérable des vétérans de 70, ou le flot compact de la Société des Combattants. Ces jours-là, les fidèles étaient refoulés en désordre dans les bas côtés, où ils manifestaient par leur désir de s’agiter et de piétiner l’horreur qu’éprouvent toujours pour la compression et le manque d’air les natures villageoises, habituées à l’espace, et qui ne craignent rien tant que de ne pouvoir pas bien respirer.

L’église se trouvait sur la hauteur, enveloppée de deux routes, dont l’une en terrasse sur le vallon. Elle était vieille, d’un gris mordoré, présentant à la montée perpétuelle des gens et des choses son clocher-arcade. Il se dressait au beau milieu de la façade. C’était, à la mode de la Gascogne, un haut fronton, qui portait les cloches, entre deux ailes accroupies dans un mince jardin planté d’ifs taillés.

L’ogive du portail avait la forme d’une mitre d’évêque. Deux cordons de pierre la dessinaient comme des bourrelets posés gauchement. On y insérait, aux grandes fêtes, une guirlande de verdure.

Devant ce portail, autos et voitures évoluaient le dimanche sur la petite place triangulaire, sous le feuillage des tilleuls, et allaient se ranger un peu à l’écart, voisinant avec l’humilité résignée des ânes. Les groupes campagnards, qui ne se décident à descendre les marches que lorsque retentissent les premiers chants, échangeaient autour des bancs, des paroles pesées et circonspectes. Enfin, aux derniers battements des cloches le troupeau des garçons se précipitait dans un bruit d’orage. Le curé, dont un enfant de chœur relevait la chape, parcourait l’allée en faisant s’incliner les têtes sous le goupillon, cependant que le groupe des chanteuses brusquement dressées contre l’harmonium jetait aux piliers romans sa gerbe de voix:

Veni Creator....

L’assistance se tassait peu à peu. La messe commençait.

Ce dimanche-là, le prêtre était déjà monté à l’autel, entre deux rangées d’enfants de chœur, coiffés de rouge, dont la sagesse variait instantanément selon qu’ils étaient sous les regards de leur pasteur ou derrière sa belle chasuble blanche, ornée d’une croix d’or. LeGloriavenait même d’être entonné, devant l’assistance qui retournait bruyamment les chaises, lorsqu’un mouvement de curiosité se produisit au fond de l’église: Paule s’avançait vers le portail ouvert.

Il y avait des mois qu’on ne l’avait pas vue à la messe. Sa mère morte, la règle qu’elle représentait s’était détendue. La jeune fille avait redouté d’être exposée à tous les regards de la paroisse; son âme blessée croyait les sentir braqués sur elle avec insistance pour estimer son degré de peine; mais, plus encore, elle ne pouvait souffrir de revoir l’allée où le cercueil avait reposé, entre deux rangées de cierges, avant de s’enfoncer dans des ténèbres plus profondes. Son sentiment s’étant ainsi substitué aux lois établies, il lui avait paru que son chagrin était devant Dieu la meilleure prière, et qu’elle n’avait pas besoin d’en chercher une autre.

Mais, ce matin, elle s’était habillée de bonne heure avec l’idée d’aller à la messe. La visite de M. Peyragay avait ranimé en elle une force joyeuse. A Pichard, qui ouvrait le portail devant son cheval, elle avait crié:

—Vous ne venez pas?

Tout en regardant s’éloigner la petite voiture, dont le fond touchait presque le ruban de la route blanche, le vieux marmottait:

—Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche.

Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée, prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre, suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.

Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société rangée devant lui—famille, amis et invités—parmi laquelle se détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide:

«Gérard Seguey...»

Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé, désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre. Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà s’étaient réunies.

Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait. Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,—un jour de douleur—une force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante, attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là.

Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses goûts de large hospitalité.

Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher, aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre.

Sanctus, Sanctus....

Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment; c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché.

Un enfant de chœur agenouillé au bas des marches secouait la sonnette avec frénésie. Le prêtre, au-dessus de l’autel, commençait le geste solennel. Dans ses deux mains dressées, l’hostie apparut.

Une émotion bouleversa Paule. Des paroles confuses se pressaient en elle: «Vous pouvez tout, mon Dieu, si vous le voulez. Vous pouvez, d’un cœur indifférent, faire un cœur qui m’aime... Mon Dieu, puisque je le revois, accordez-moi au moins un peu d’amitié. Vous savez, vous, toute ma solitude.»

Son être fondait dans un sentiment de douceur, de reconnaissance. Une impression de vœu exaucé.

Le bataillon des jeunes filles entourant l’accompagnatrice en robe rose, penchée sur les soufflets de l’harmonium, commençait un Souvenez-vous:

... Souvenez-vous de ceux qui pleurent, de ceux qui tremblent.

Elle aussi, dans le plus profond de son cœur, elle se souvenait. Mais non point de ses larmes, de ses frayeurs. Une paix divine était descendue sur toute la vie.

Une phrase passait cependant que les voix plus tendues semblaient soutenir d’un sanglot caché:

Souvenez-vous de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés...

Le curé, que précédait la double file des enfants de chœur, venait de disparaître par la porte de la sacristie.

La foule sortait dans le bruit des cloches. Elles battaient l’air avec une sorte d’exaltation, proclamant la messe finie, les langues délivrées, et soutenues d’en bas par la bourdonnante rumeur des conversations. Les fidèles, répandus entre les rangs d’arbres, s’y aggloméraient en groupes de toutes les couleurs.

C’était pour cette petite place un extraordinaire moment de vie. Toute la semaine, elle avait été une plate-forme méditative: son étendue vide, avec seulement du soleil, de l’ombre, quelques jeux d’enfants égrenés, faisait étrangement ressortir derrière le portail un plus profond et obscur silence. L’église, veuve de la paroisse occupée ailleurs, se réfléchissait sur la place mystérieusement. Muette, ses ailes arrêtées, le regard fixé sur l’horizon, portant en elle une infinie blessure d’amour dans un abîme de solitude, elle paraissait plus profondément religieuse qu’à cette heure-là.

Les autos ronflaient.

Tout près du portail, Paule avait été arrêtée par un groupe de ces personnes prolixes et complimenteuses, qui retiennent dans leurs discours comme dans de la glu.Elles manifestaient, d’une manière un peu appuyée, leur satisfaction de la rencontrer. Leur étonnement aussi: on ne l’avait pas vue à la messe depuis si longtemps. Une vieille dame indulgente rectifia: «à la grand’messe».

Elle était gênée, uniquement attentive à l’approche de Gérard Seguey, qui attendait à quelques pas, avec un sourire dans son regard gris, qu’il fût possible de lui parler. Elle craignait qu’il eût entendu quelque chose des allusions faites à sa négligence. La pensée qu’il en tirerait peut-être un motif de la mal juger, mettait au supplice une part secrète d’elle-même, qui ne s’était encore jamais souciée de plaire à personne.

Seguey n’était pas précisément choqué, mais un peu désillusionné. Lui-même était cependant fort peu religieux: il lui arrivait, devant assister à un office par convenance, d’y apporter quelque petit livre bien relié rappelant la forme d’un paroissien, mais d’un caractère tout à fait profane. Néanmoins, dans le tissu de sa conscience, subsistait l’idée que la religion ajoute infiniment au charme des femmes. Il avait même de cette question une conception à la fois psychologique et sentimentale, qui eût mérité qu’il la discutât. Mais ce n’était pas le moment. Il arrivait enfin jusqu’à Paule et retenait sa main dans la sienne:

—Où étiez-vous dans l’église? Je vous ai cherchée. J’étais sûr que vous y seriez. Je vous avais dit que je viendrais à Belle-Rive. Il me tardait de vous remercier. C’est tout ce pays que vos petites cartes m’ont apporté.

Il parlait avec aisance, de cette voix aux intonations caressantes qui le faisait rechercher des femmes. Elle, au contraire, ne disait rien, le regard baissé, remarquant seulement la chaînette d’or qui attachait ses manchettes souples rayées de noir. Tout, dans sa personne, bien queparfaitement simple, décelait une élégance qui semblait l’expression même de sa nature.

Il parut se souvenir de ce qui l’amenait:

—Mme Lafaurie m’a prié d’aller vous chercher. Voulez-vous venir?

Il la guida à travers les groupes.

M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques minutes une profusion de galanteries, mais avec l’arrière-pensée de ne pas retarder l’heure de son déjeuner. Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs aux pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans le fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui coiffait sa femme, et quittait la place avec des gestes de la main et des saluts de président. Deux paysannes s’étaient serrées sur le siège, réduisant autant que possible la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille.

La voiture disparut dans un murmure de sympathie et d’admiration.

Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme Lafaurie du désagrément d’être bousculée.

Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre, une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie, volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées etses sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.

Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne. Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà, elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:

—Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.

Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment, Paule ne savait pas...


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