—Ma petite, vous vous y mettrez.
Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent par enchantement.
Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une effusion de toute sa jeunesse.
Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile. Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était sans doute le seul qui pût la sentir.
Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M. Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée. En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie.
Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâtiau dix-huitième siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin, jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une correction toute britannique et protestante.
Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation.
Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation des longues autos où elle s’enfonçait—ces autos grondantes avant le départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait; dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement, sous le couvert de leur main flatteuse.
Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie qui était menée dans cettemaison fournissait une assez intéressante matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini.
Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire, longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement, réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir. Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente. Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés, et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance.
En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable. Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage, chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul, au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament. On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement, d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé. Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent. Cependant, il était venu à Belle-Rive...
En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la maison. Des fauteuils d’osier, garnis decoussins rouges et jaunes, formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux.
Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le jaillissement écarlate d’un massif de sauges.
Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie inclinée gardée par un cèdre.
En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait.
Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes.
En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé:
—Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est pour une assiette dont on m’a parlé....
Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette, appartenait à une autre génération. Une bellejeune femme extrêmement parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle, capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde, elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir, après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de ne plus rêver que chinoiseries:
—Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un bleu, d’un bleu...
Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la Chine.
Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché. Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens fait fonction de goût.
Paule s’engageait à ce moment, dans son grand deuil mat, au bout d’une allée ensoleillée que bordaient des buissons de roses. Elle les aperçut ainsi tous les deux, rapprochés, et semblant causer familièrement.
Son cœur se serra.
L’heure du thé.
Une à une, les autos glissantes se rangeaient devant le perron. Les grands chapeaux clairs, entrevus à travers les glaces, se présentaient dans l’ouverture de la portière. Un instant, comme d’énormes fleurs, ils en occupaient toute la largeur. Puis, relevés, ils découvraient des cheveux brillants et des teints d’été.
Peu à peu, tout le rez-de-chaussée se remplissait.
Mme Lafaurie était allée trôner au salon. Un grand salon à deux fenêtres, aux boiseries ivoire, encadrant des panneaux de soie. Des sujets chinois y étaient tissés dans le même ton d’un bleu ancien. Les rideaux de taffetas, au fond de leurs plis gonflés et traînants, buvaient la lumière.
La jeunesse, refoulée par l’envahissement des gens respectables, se pressait debout dans le vestibule. Odette Lafaurie, la figure encore animée par six parties consécutives, disait de groupe en groupe:
—Il me tarde qu’on serve le thé. Les parents laisseront le salon et après nous pourrons danser.
Elle était bien de cette jeunesse d’aujourd’hui, entraînée et insatiable, qui ne peut supporter que l’on reste un moment tranquille. Un plaisir à peine fini, il fallait qu’un autre le remplaçât, immédiatement:
—Qu’est-ce que l’on attend?
Gisèle Saint-Estèphe, dans une encoignure, tenait quelques jeunes gens sous le charme de ses exclamations de petite fille. Son mari, tout occupé des arrivants, les accompagnait. C’était un personnage cérémonieux, au regard éteint, sans cesse tourmenté de choses infimes.
Seguey, que retenait un homme court et gros, au teint échauffé, fut frappé par l’air malheureux de Paule. Il n’avait pu encore lui dire que quelques paroles à son arrivée. Dans le mouvement joyeux de cette réunion,elle se sentait paralysée. Elle regrettait d’être venue. C’était comme si elle découvrait la tristesse de sa solitude. Tout l’accablait, la simplicité même de sa robe noire. Une heure avant, en face de sa glace, elle l’avait vue plutôt agréable; maintenant, dans ce monde brillant, une impression d’infériorité lui glaçait le cœur; et elle reculait toujours plus dans l’ombre, souhaitant que Seguey ne la vît pas.
Jusqu’à cette heure, elle avait pu croire qu’il était heureux de la rencontrer. Mais ses espérances, toutes les choses de son cœur, comme elle les sentait piétinées ici! Une intuition l’avertissait que ce domaine de la vie lui était contraire. Que faisait-elle, ainsi perdue, parmi ces femmes parées et charmantes? Son imagination exaltait encore la force brûlante de cette expérience, laissant sourdre en elle le découragement infini qui envahit si vite les très jeunes gens. Un premier rêve ne passe pas sans dommage d’un milieu à l’autre, de l’atmosphère enivrée de la solitude aux feux perçants de la vie mondaine! Paule croyait voir ses pensées du matin gisant autour d’elle.
Seguey cependant se rapprochait d’elle, par un cheminement que d’inévitables rencontres arrêtaient sans cesse. Il était maintenant la proie d’un amateur de meubles, M. Le Vigean, dont clignotaient derrière un lorgnon les yeux fureteurs et qui détaillait avec insistance les plus belles pièces du mobilier. Son fils, Maxime, nouveau venu dans la maison, inspectait de toute la hauteur de sa petite taille les gens et les choses, pour établir d’après la richesse et le chic son degré d’amabilité.
Il s’écarta à peine pour laisser passer un homme au front bas, au cou enfoncé, qui cherchait sa fille:
—Tu n’es pas venue saluer Mme Lafaurie!
Et levant vers le plafond ses deux mains épaisses:
—Quelle éducation!
Un domestique annonça:
—Le thé est servi.
Le défilé commençait déjà. La porte avait été ouverte à deux battants sur l’immense salle à manger aux boiseries brunes, que décoraient des faïences anciennes arrangées sur des étagères. Au-dessous des stores à moitié baissés apparaissait dans les trois fenêtres la vue du jardin.
Le thé avait été disposé sur une longue table d’acajou. M. Le Vigean, qui accompagnait Mme Lafaurie, lui fit plaisir en la remarquant. Lui aussi en avait une très belle, un peu plus foncée. Les tasses fines sur de la guipure, les belles pièces d’argenterie ancienne, toute une richesse délicate se reflétait dans ce miroir sombre. Un sucrier Empire, mince lanterne de cristal, dans une cage d’orfèvrerie, dominait le parterre des petits gâteaux. On entendit encore M. Le Vigean qui s’extasiait.
Devant les fenêtres, quelques groupes s’étaient formés, entre lesquels allait et venait la grâce alerte des jeunes filles. De petites phrases s’entre-croisaient: «Voulez-vous du thé?—Oui, merci.—Deux morceaux de sucre?—Non, un seulement.—Du pain brioché?—Attendez, je vais y mettre de la confiture.—Non, vous ne savez pas, laissez-moi faire.—Ce thé est trop fort.—Vous, madame, une seconde tasse?»
Un valet de chambre versait dans les verres un porto couleur acajou.
Paule s’était assise entre deux vieilles dames, moins isolée peut-être parmi les personnes d’âge que dans le mouvement de la jeunesse. Elle se sentait si étrangère à ce qui l’entourait! Les marques de politesse lui étaient à charge. A côté d’elle, les pâtisseries s’accumulaient sans qu’elle y touchât.
De l’autre côté de la table, une demoiselle couperosée, fortement serrée dans une robe claire, jetait des regards désespérés à des gâteaux au chocolat que personne n’avait eu l’idée de lui présenter. L’assiette, après avoir volé autour d’elle, était revenue se poser juste sous ses yeux. Mais elle hésitait, craignant qu’il fût impoli d’y puiser elle-même, comme le faisait pourtant Maxime Le Vigean, avec tant de désinvolture par-dessus sa tête. Ce débat intérieur gâtait son plaisir.
Une rumeur de conversation s’établissait, mais sourde, sans éclats, maintenue sur un ton très bas par l’éducation un peu formaliste dont l’aristocratie girondine a le grand souci. Dans cette Gascogne si profondément pittoresque, la haute classe réforme avec soin son tempérament. Elle se défait de l’exubérance, du rire même et du sans-façon, pour revêtir une froideur un peu apprêtée. La perfection mondaine y paraît plus artificielle que partout ailleurs, tant elle contient l’accent corrigé. On y devine les rectifications successives du langage et des attitudes. Il y règne le goût établi de ce qui est «neutre», par opposition à ce qui pourrait paraître vulgaire. Le désaccord avec les couches profondes de la race semble si complet que l’idée de supériorité en est renforcée.
Dans l’accord tacite de ces conventions, les jeunes filles seules gardaient leur souplesse, cette aisance que donne l’usage du monde, des habitudes d’élégance, la certitude de plaire et d’être jolies. Elles allaient de l’un à l’autre, essayant sur tous leur beauté. Le sentiment qu’elles avaient de leur grâce les enveloppait. Paule, à leur contact, prenait conscience de son sérieux de jeune fille seule, étrangère au monde, ne sachant rien de ce qui s’y dit ni de ce qui s’y fait, trop habituée aussi à réfléchir et à descendre dans ce qui est triste. Qu’auraient-ils pensé, ceux qui l’entouraient, s’ils avaient connu les difficultésdans lesquelles quotidiennement elle se débattait? Sa vie, vue à la lumière de ce milieu mondain, lui paraissait encore plus difficile et plus rebutante.
Au moment où elle se levait, Seguey se détacha d’un groupe et vint la rejoindre. Son cœur alors se mit à battre et ce fut comme si tout changeait au fond d’elle.
—Vous voyez, dit-il, je réussis enfin à vous retrouver.
Son regard gris, posé sur elle, l’enveloppait avec amitié. Une douceur brilla dans son âme, dissipant son angoisse la plus obscure, cette crainte de lui déplaire qui la tenait depuis son arrivée éloignée de lui. Son être engourdi par une sorte d’asphyxie morale recommençait de vivre.
—Vous ne dansez pas, lui dit-il, mais voulez-vous regarder danser?
Dans le salon, qu’éclairait la lumière finissante de l’après-midi, quelques couples allaient et venaient, reprenant indéfiniment une marche lente et cadencée. Il découvrit deux places sur un canapé et s’assit près d’elle. La musique paraissait à Paule étrange et un peu sauvage. Les mêmes robes toujours repassaient, des cheveux d’or pâle, une gorge plate presque transparente et veinée de bleu, des reflets de soie, une figure à moitié cachée par un grand chapeau. Elle remarqua, sans que fût troublée sa joie intérieure, le joli mouvement qu’elles avaient toutes pour se laisser prendre: un peu de la grâce des libellules quittant le feuillage où elles sont posées.
Quant à lui, Seguey, rafraîchi par cette nature neuve, il pensait que Paule ne connaissait encore rien du monde.
«Elle ne sait pas comme c’est compliqué».
Lui aussi se sentait las de cette journée. Depuis son retour d’Angleterre, c’était la première fois qu’il se trouvait mêlé à une réunion. Naturellement, parmi tant de gens, beaucoup avaient dit ou laissé entendre ce qu’unpeu de tact aurait soigneusement commandé de taire. Il avait plusieurs fois senti sa ruine dans l’air, et autour de lui un désir mal contenu de condoléances. Mais il n’était pas de ceux auxquels la vanité distribue aisément ses consolations: la manière dont il écoutait certaines allusions les arrêtait net sur le bord des lèvres.
Néanmoins, la répugnance qu’il éprouvait pour toute laideur, physique ou morale, mêlait à cet état de défense un profond dégoût. Il gardait aussi l’impression qu’on lui avait trop parlé de sa sœur. Chaque fois, il avait cru sentir que son sentiment était guetté, et qu’une sournoise avidité faisait effort pour s’en emparer. Une appréhension augmentait en lui, que son esprit si lucide pourtant se refusait à analyser.
Au-dessus du fleuve, le soleil descendait rouge dans des brumes grises. Mais ses braises éparses sous les feuillages s’éteignirent soudain quand le lustre s’illumina.
Dans le salon ivoire, sous la couronne de pendeloques étincelantes, passaient et repassaient les couples unis; les jeunes gens—figures imberbes, faces glacées par la fatuité, masques vibrants de sentiments sourds—tenaient embrassées les robes flottantes; le grand garçon brun, aux yeux immenses, buvait l’éclat de beaux cheveux d’or; un autre dominait de toute la tête le chapeau de velours noir abaissé sur un teint de fleur, sous lequel apparaissait seulement la bouche très rouge d’un mince visage. Près du piano, un petit homme insouciant, joyeux, le ventre fortement dessiné dans un gilet blanc, fredonnait un refrain qu’on entendait mal.
Seguey sentait en lui une détente dont il jouissait. Paule se tournait fréquemment vers lui. Son visage un peu aplati rappelait la très ancienne souche paysanne. Mais elle lui parut embellie d’une manière extraordinaire: il semblait que son cœur eût recommencé de battre, sonsang de couler. La jeunesse brillait dans ses yeux châtains. Son visage tout à l’heure éteint, sans couleur, était transformé par une expression de bonheur et de confiance; sa bouche, dans les rousseurs posées par l’été, avait l’éclat d’un œillet ouvert.
Il la regardait, étonné, ne pouvant douter que sa présence opérât ce miracle en elle. Entre Paule et la sécheresse du monde, il découvrait un contraste frappant qui n’apparaissait sans doute à personne d’autre. Il écoutait attentivement le son de sa voix et goûtait en elle cette nature profonde et sincère, si différente de toutes celles qu’il avait connues.
M. Lafaurie, retenu à Bordeaux par une réception officielle en l’honneur du ministre de la Marine, arriva à Belle-Rive une heure avant le dîner. Il amenait un jeune peintre, Jules Carignan, qui lui était recommandé par un de ses amis. Il le présenta en entourant son nom d’affables louanges. Seguey, qui avait assisté, l’hiver précèdent, à la lutte pour la vie de ce néophyte, le regarda faire autour du salon ses saluts raides et respectueux. Puis personne ne s’occupa de lui.
M. Lafaurie était un homme de haute taille, élégant, de belles manières. Son sourire, qu’il avait très fin, venait se perdre dans un carré de barbe blanche extrêmement soignée. Il était le seul à promener dans Bordeaux, dès le matin, une fleur énorme à sa boutonnière; et cette fleur, qui sur d’autres eût éveillé quelques sourires, était acceptée chez lui comme la fantaisie d’un homme qui avait le droit de tout se permettre. Il donnait le ton, mais aucun de ceux qui le copiaient assidûment n’avait son aisance, sa désinvolture, et cette manière de porter avec une feinte négligence d’irréprochables costumes commandés à Londres. A la Chambre de commerce, dont il avait été président à plusieurs reprises, il avait reçu le roi d’Espagne, sans que rien en lui décelât l’enflure, avec la fierté d’un grand négociant qui parle au nom d’une grande ville. Dans des toasts qui émerveillaient ses admirateurs, il louait Bordeaux, reine de l’Atlantique, couronnée de pampres, et tenant dans ses mains comme un immense éventail ouvert ses routes marines. D’une vieille famille royaliste, il s’honorait d’un ruban donné à son grand-père, en 1814, par la duchesse d’Angoulême fuyant le retour de Napoléon; mais les temps nouveaux avaient mué sa fidélité en un scepticisme de bonne compagnie. Respectueux vis-à-vis de l’archevêché, il prêtait une de ses autos à Son Éminence. Son nom s’inscrivait automatiquement dans les comités. Mais rien de tout cela ne troublait jamais en lui le sens des affaires. Il l’avait avisé, agile, tenace. Quand une question le mettait en jeu, son visage de vieux renard magnifique s’éclairait soudain d’un regard fouilleur, aigu, insistant, dans lequel passaient les éclairs d’une intelligence vive et autoritaire. Les syndicats lui faisaient horreur, et il assimilait vaguement au socialisme toutes les initiatives sociales, même les plus bénignes.
Dès qu’il parut, les danses furent interrompues, le piano fermé. Il exprima ses regrets aux personnes qui se retiraient. Mais il retint à dîner M. Peyragay, venu à la fin de l’après-midi, et qui faisait à la jolie Mme Saint-Estèphe cette sorte de cour, mêlée de louanges et d’ironie, dont les vieillards qui ont toujours été parfaitement aimables ont seuls le secret.
Seguey, qui avait été passer son smoking, trouva, quelques minutes avant le dîner, Jules Carignan seul sur le perron. Il s’était assis sur une des rampes de pierre, à côté d’un grand vase fleuri de géraniums lierre. Le jeune peintre se jeta sur lui, avec l’avidité terrible d’un garçon gêné, qui n’a encore trouvé personne à qui s’accrocher.
Jules Carignan, dur et nerveux, évoquait l’idée du loup de la fable. Sa jeunesse, mal sustentée de vache enragée, devait cacher sous des façons timides un orgueil entêté d’artiste. Sa tête était ombragée d’épais cheveuxternes. Leurs mèches irrégulières se séparaient sur un front bosselé et proéminent, au-dessous duquel s’étranglait un maigre visage. Mais, tout au fond de leurs grottes d’ombre, les yeux brun-clair avaient parfois une lumière ingénue d’enfance. Deux sources de fraîcheur merveilleuse résidaient là, qu’aucune fièvre n’avait séchées.
Issu d’une famille extrêmement modeste, il travaillait à forcer les portes du monde de l’argent, le seul où l’on puisse espérer placer cette denrée toujours mal cotée, jugée de très haut, qu’est la peinture d’un débutant. Ce rôle de solliciteur lui était odieux. De la vie de l’artiste, il avait embrassé avec une ardeur passionnée les durs travaux et les privations; mais qu’il fallût encore plier sa fierté, mendier des appuis, c’est ce qu’il ne pouvait ni comprendre, ni accepter.
Ce garçon, si profondément psychologue en face d’un visage, portait dans le monde des naïvetés de jeune huron. Il continuait de juger comme il le faisait à l’École même, dans cette sorte de république idéale, rapportant tout aux seules idées de beauté et d’art. Qu’il fût, dans son petit monde d’artistes, ce que, depuis la guerre, on appelle «un as», Seguey s’en doutait; mais que sa vision molestât tous les préjugés, il en était sûr. Auprès des jeunes, c’est une chance de grand succès que d’être brutal; dans les salons, on risque fort de passer pour un malappris. Carignan avait cette naïveté de n’en rien savoir, et de croire aveuglément que la valeur s’impose d’emblée, même au mauvais goût ou au goût prudent. Dans une société où régnaient exclusivement des calculs de réserve, de modération, son âpre touche ferait scandale.
Seguey, appuyé sur l’autre banquette, l’écoutait parler. Il revoyait Paule s’éloignant, dans la petite voiture qui était vers sept heures venue la chercher. Il avait regardé le feu des lanternes se perdre dans l’ombre. Lesimpressions que lui laissait cette journée ne l’inclinaient pas à l’optimisme, mais à une vue des choses toute réaliste et désabusée.
«Pauvre garçon, pensait-il, tandis que Carignan épanchait son cœur, il ne se doute pas avec quels cris les gens qu’il veut conquérir se plaindront d’être maltraités. Il est plein de lui, de son art, quand toute personne qui paie exige qu’on se remplisse d’elle exclusivement. Pour réussir, il devrait précisément renoncer à ce qui lui vaut, dans son milieu de peintres, sa réputation.»
Et il revoyait cette manière corrosive, heurtée, qui dépouillait impitoyablement les visages de leur bourre molle, faisant apparaître en ce monsieur si parfaitement correct un masque de faune, en tel autre, la paupière plissée et l’allure d’un éléphant.
Les femmes surtout jetaient des cris quand la toile leur présentait une face bouffie, qui leur paraissait odieusement vulgaire: «Mon portrait, ma chère, mais c’est une horreur. Je ne veux pas le voir.» La canaillerie inconsciente de certains regards, leur hébétement, il saisissait tout. Aussi était-ce, devant chaque tableau, la conflagration immédiate de son idéal aux angles durs, sans accommodements, ni compromissions, et de l’idéal mondain tout de vernis et de politesse. La folie était de vouloir les faire vivre ensemble, chacun ne pouvant entièrement absorber l’autre.
Un à un, les habitués reparaissaient. Sur une banquette du vestibule, Mme Saint-Estèphe racontait à M. Peyragay son entrée en ménage. Elle avait d’abord acheté trois lustres, dont un tout petit, charmant, en forme de poire. C’était amusant, ces lustres pendus dans des pièces vides. Son mari lui avait dit: «Vous auriez pu commencer par quelque chose de plus utile!»
—Madame, approuva le vieil avocat, sa redingotelargement ouverte sur l’énorme surface de son gilet blanc, c’était assurément une idée de très jolie femme.
Mme Lafaurie, imposante dans une robe de taffetas noir, réclama son bras. Le dîner était annoncé.
Au milieu de la table, dans une corbeille d’argenterie, un massif de gloxinias répandait sur la nappe et dans les cristaux les reflets éclatants de son velours pourpre. Aux extrémités du couvert, sous de petits abat-jour soufre, les ampoules que portaient de hauts candélabres diffusaient sur les épaules et sur les smokings une lumière douce comme de l’huile.
Ces candélabres, au temps où leurs branches étaient encore enflammées de bougies ruisselantes dans des bobèches, avaient appartenu à un grand-oncle de M. Lafaurie, Mgr Blandin, dont Napoléon distingua lui-même les manières et l’intelligence. Il le nomma évêque d’Agen. La corbeille aussi, et les seaux d’argent dans lesquels rafraîchissaient de précieuses bouteilles, portaient les armes de l’évêché. Autour de ce surtout massif, les pauvres chanoines, tremblants encore des orages de la Révolution, avaient peu à peu réparé leurs forces et raconté l’extraordinaire histoire des années d’exil. M. Lafaurie, par tradition, gardait encore dans sa mémoire quelques bribes éparses de leurs aventures. Il savait en tirer parti. Quand sa table réunissait une société dont l’esprit dégelait un peu, une goutte de sang gascon remontait en lui; et il lui arrivait de conter, sur le cuisinier de Monseigneur, de savoureuses anecdotes, dont la dignité même des vieilles dames était égayée.
Ce soir-là, c’était M. Peyragay qui rompait la glace. Installé à la droite de Mme Lafaurie, son petit œil bleu était réjoui par la rangée décroissante des verres effilés, qui rappelaient devant chaque assiette la disposition d’un harmonica. C’était là un excellent clavier, sur lequelles grands crus feraient vibrer à l’instant choisi leur note spéciale. Aussi s’épanouissait-il, en homme qui est assuré de bien dîner et en savoure d’avance toute la jouissance.
Il donnait aux maîtresses de maison des satisfactions profondes et secrètes, en ne laissant point passer un plat sans l’apprécier. Pour le célébrer, il interrompait sans fausse honte la conversation la plus apprêtée. Il en résultait souvent une détente dont tout le monde lui savait gré. Mais personne d’autre n’eût osé amplifier ainsi les louanges autour d’un melon aux côtes énormes, ou d’un lièvre à la royale dont le fumet noyait les cerveaux. Mme Lafaurie, à l’écouter, éprouvait une exaltation bourgeoise de ses sentiments. La qualité des plats qu’on servait lui paraissait se confondre avec ses vertus. Auprès de lui, enveloppée par l’expansion de sa bonne humeur, elle ne pouvait douter que sa table fût incontestablement supérieure aux plus renommées.
M. Lafaurie, discrètement, donnait la réplique par-dessus le massif de fleurs éclatantes. Il fit se récrier à côté de lui une vieille dame, au visage long et parcheminé, en rappelant que la gelée de groseille accompagne chez les Allemands le lièvre rôti. Plusieurs personnes voulurent y voir une preuve de la grossièreté de leur goût; M. Peyragay, moins affirmatif, avait fait l’essai, mais la discussion ne laissa pas de doute sur l’excellence de la sauce forte.
La conversation se fixa un moment sur les bizarreries spéciales à divers pays. Les personnes d’âge en profitèrent pour émettre toutes sortes de contes. Mais M. Lafaurie aiguilla habilement l’entretien vers d’autres sujets.
Seguey, assis entre deux joueuses de tennis, suivait à peine leur conversation, qui allait d’une partie sensationnelle aux danses défendues par l’archevêché. RogerMontbadon, les cheveux relevés sur un front très haut, blâmait «Monseigneur». Il aurait volontiers dansé devant lui pour le convaincre.
Carignan, qui dévorait des yeux les physionomies, essaya de se jeter dans ces commentaires. Mais ses propos venaient mourir sur l’épaule froide d’une de ses voisines, obstinément tournée de l’autre côté. C’était une mince et hautaine jeune fille, qui avait une figure de porcelaine rose sous des cheveux très oxygénés; son attitude en disait long sur les différences sociales que le pauvre artiste fourvoyé ne mesurait pas.
Seguey pensait à un grand dîner auquel il avait dernièrement assisté à Londres. Bien qu’il se sentît las et attristé, il restait le spectateur dont les yeux sont toujours ouverts sur la vie. A deux reprises, un regard rapide de Mme Saint-Estèphe avait arrêté dans son esprit l’engrenage silencieux des comparaisons. Que lui voulait-elle? Odette, au contraire, assise non loin de lui, évitait ses yeux; plusieurs fois, comme il lui adressait la parole, elle avait paru troublée et embarrassée. Mais, à ce point de ses réflexions, le nom de Paule lancé dans la conversation le frappa soudain.
Un domestique venait de faire le tour de la table, versant dans les verres un vin doré et jetant d’une voix sourde dans chaque oreille: Château-Yquem 93. M. Peyragay, mis en verve par le feu caché de ce grand vin à la fois doux et embrasé, racontait l’histoire de la jeune fille. Il y ajoutait même, emporté par l’habitude professionnelle de donner à ses récits un tour dramatique. Dans la grande lutte avec Crochard, son humeur faisait ressortir un côté plaisant. En conteur incomparable, il noircissait et il égayait, passant de l’isolement de l’orpheline à la ruse entêtée de l’homme. Ses yeux mobiles sous les cils blancs, les mouvements de sa longue barbe animaient la scène.
Une rumeur dans laquelle se mélangeaient divers sentiments suivit les courbes de la table.
Mme Lafaurie était indignée. A première vue, elle avait jugé que Paule s’exposait à tous les périls. Elle dépeignit la maison isolée sur le bord de l’eau. Sa mère, Mme Montbadon, une très vieille et austère dame, évoqua d’une voix blanche des choses terribles. La campagne lui faisait peur. Elle y avait toujours nourri l’inquiétude d’être assassinée. Sa figure longue, un peu chevaline, exprimait l’horreur et l’étonnement. Les idées d’autrefois frémissaient en elle: qu’une jeune fille dût se débattre seule dans de tels tracas, c’était une preuve que les temps actuels ne valaient rien; elle rappela le nom de vieux domestiques, des rochers de fidélité, mais le type en était perdu, et le voisinage des usines avait tout gâté.
M. Lafaurie, en propriétaire, envisageait l’histoire sous une autre face. Ce qui le frappait, c’était le drame campagnard, la mise en marche des convoitises encerclant de loin la jeunesse et l’inexpérience:
—Le paysan, dit-il, est rapace.
Ses mains firent le geste d’agripper dans l’air une chose invisible:
—Il veut tout pour lui!
Une expression dure figea lentement son beau visage—ce visage qui avait jusque-là répandu sur la diversité des propos de table un sourire affable et épicurien. Il dissimulait un fond tyrannique. La défense de ses intérêts lui paraissait le premier devoir. C’était à la fois instinct, habitude et idée maîtresse, protestation de toute sa vie contre ce scandale: céder quelque chose. Son esprit, exercé à calculer ses propres affaires, n’avait pas été dressé à intervertir les rôles humains. On pouvait voir d’ailleurs une grandeur dans cette défense: elle représentait, en même temps que ses intérêts particuliers, desprincipes de droit, d’organisation sociale et des idées d’ordre.
Mme Lafaurie décida que Paule aurait déjà dû renvoyer Crochard. Elle se laissait intimider. Son jeune neveu, Roger Montbadon, qui portait le ruban de la croix de guerre, fut de cet avis: si la chose avait dépendu de lui, il eût vite fait de la terminer. Ce n’était pas si difficile. M. Peyragay, plus circonspect, hochait la tête. Il connaissait l’homme. Les jeunes gens mêlèrent à ces commentaires quelques remarques humoristiques que favorisait le nom de Crochard.
Seguey pensait aux anciens serviteurs qui avaient sans heurts vieilli à Valmont: d’honnêtes gens, non point très actifs, un peu négligents, mais dévoués dans le fond du cœur et dont sa mère était adorée. Installés pour toute leur vie dans des maisons éparses au bord du domaine, ils faisaient partie de la famille. Ils se souvenaient de très anciennes choses, des grands-parents morts, d’une jument: Trompette, que M. Seguey avait achetée à un officier, de l’année même où avait été plantée quelque vigne maigre et qui déclinait. Étaient-ce là des mœurs qui disparaissaient pour ne plus renaître?
En face de lui, Francis Saint-Estèphe désapprouvait au point de vue mondain la situation de la jeune fille. Elle n’aurait pas dû demeurer seule. Il croyait découvrir en Paule un penchant fâcheux à ne pas tenir compte de l’opinion. Une existence pareille, dans un certain monde, ne pouvait pas être tolérée:
—Cela ne se fait pas.
Il confia à sa voisine que les Dupouy appartenaient à un milieu qui manquait de tact.
Seguey regardait, d’une extrémité à l’autre, les deux côtés de la longue table. La dureté des jugements mondains atteignait en lui une douleur latente. Lui aussi, unjour, il serait peut-êtreexécuté. Rien ne le laverait du tort impardonnable de manquer d’argent. Puis sa pensée se fixa de nouveau sur Paule; il comprenait mieux maintenant certaines paroles qu’elle lui avait dites, et ce qui passait parfois de si triste dans ses silences.
Dans un petit salon où le café était servi, M. Lafaurie, debout devant un buffet ancien, réchauffait dans sa belle main un verre rempli d’un cognac fameux. Il le fit tourner plusieurs fois, en respira longuement l’odeur, et l’inséra enfin dans sa barbe blanche.
M. Peyragay, ses larges narines penchées aussi sur les effluves incomparables, développait l’éloge de Gérard Seguey:
—Un garçon charmant, sympathique.
Il ajouta, ménageant un sous-entendu qui s’étendait loin:
—Malheureusement, sa sœur lui donnera de l’ennui. On parle beaucoup d’elle.
M. Lafaurie voulut savoir ce que l’on en disait:
—Vous la connaissez bien, cette petite Mme de Pontet, dont le mari montait aux courses. Un officier très brillant, qui faisait des folies au jeu. Elle-même avait une vie plutôt compliquée. Maintenant, le capitaine est mort, laissant des dettes, et elle s’accroche désespérément d’un autre côté. On raconte que ses affaires ne vont pas du tout.
Et il lui chuchota, presque dans l’oreille, une histoire que M. Lafaurie écoutait attentivement.
Devant le perron, Seguey, tête nue, fumait en silence. Odette, un instant arrêtée au seuil du vestibule éclairé, dans une robe blanche, était rentrée vivement, en l’apercevant. Mais il regardait d’un autre côté. Son souffle avivait régulièrement le point rouge de son cigare. Un grand massif d’héliotropes embaumait la nuit.
Le même soir, assise devant un couvert disposé à la hâte par Louisa, Paule avait l’impression de se réveiller.
La fin de l’après-midi avait suspendu en elle toute autre sensation que celle de la joie. Tandis que son poney filait sur la route, dans la fraîcheur de la nuit tombée, la vibration des minutes heureuses la maintenait au-dessus de la vie réelle. Ses pensées étaient délivrées. La griserie du bonheur et de la jeunesse soulevait son cœur.
L’heure qu’elle venait de vivre lui soufflait une inspiration merveilleuse, cette première inspiration de l’amour qui ressuscite la beauté du monde. La voiture, dont bondissaient sur la route les deux roues légères, ne courait pas vers sa maison obscure mais vers l’avenir. Son âme volait au-devant d’elle.
La fête de l’imagination commençait dans son souvenir. Les tristesses étaient effacées. Que lui importait la cohue des indifférents? Elle croyait emporter l’amour. Le rêve s’emparait de toutes les choses, du silence, de la solitude où elle s’était trouvée avec Seguey au milieu du monde. Le beau regard gris versait en elle sa lumière mystérieuse. Et elle oubliait que tout avait été entre eux indéfinissable. Aucun mot prononcé ne justifiait une joie si ardente; mais l’état d’esprit qui s’était profondément éclairé en elle n’avait pas commencé d’éteindre ses feux. Les pensées radieuses y descendaient naturellement comme des oiseaux dans le soleil. C’était la faute de sesvingt ans, de l’éclat des lampes, du monde brillant dont elle revenait. Son cœur, qui avait pâti en ces derniers mois, se penchait avidement sur la première sympathie trouvée sur sa route. Le désir qu’elle avait de l’amour s’y répétait merveilleusement.
Quand la voiture tourna au portail, un dernier nuage couleur de rose noyait son reflet dans le miroir obscurci du fleuve.
Dans le désert de la vaste salle à manger, sous l’abat-jour de porcelaine, pendu au plafond, la médiocrité de son existence commença de réapparaître. Les battements de la pendule rejetaient inexorablement dans l’ombre le monde enchanté. Ses pensées peu à peu s’affaissaient, se décoloraient: ainsi retombe le fleuve au fond de son lit, quand se retire le flot puissant qui l’a soulevé.
Son regard voyait sur tout ce qui l’entourait des traces d’usure. Un grand cercle lumineux éclairait au plafond des solives brunes. La pièce, située dans un angle de la maison, rappelait les mœurs d’une vieille et simple bourgeoisie; elle était carrelée, sans luxe, meublée d’une grande armoire à linge, de chaises paillées et de deux buffets sur lesquels étaient sculptés des trophées de fruits et de gibier; les boiseries couleur de tabac, divisées en panneaux par des moulures rectangulaires, étaient décorées d’estampes qui représentaient des scènes de chasse, avec des chevaux, des chiens et des habits rouges.
La soupière posée devant Paule était remplie d’une soupe rustique que recouvrait une couche de légumes. Elle remarqua une assiette ébréchée et les carafes mises sur la nappe un peu au hasard. C’était un précepte de Louisa qu’on ne doit pas être difficile. Elle prétendait, comme un grand nombre de Méridionaux, qu’il est beaucoup plus long de faire bien que mal; dans son ignorance de paysanne, qui avait surtout travaillé auxchamps, elle traitait les choses du ménage selon son humeur, passant de la brusquerie à la négligence et au sans-souci. Son caractère têtu et méfiant, d’une indépendance obstinée, redoutait plus que tout au monde ce qu’elle appelait la peine inutile:
—Est-ce que je sais, moi, ce que vous voulez?
Ou encore:
—Si vous croyez que j’ai le temps!
La contradiction montait en elle, comme s’enfle le lait qui bout.
Dans la cuisine qui communiquait avec la salle à manger par une porte restée entr’ouverte, elle admonestait maintenant le chat et le renvoyait à coups de balai. Un moment après, Paule l’entendit qui s’agitait devant la maison, secouant les arbustes dans lesquels des volailles s’étaient juchées, puis les pourchassant avec quantité de reproches vers le poulailler. Ces humbles détails d’une vie campagnarde, dénuée de préoccupations d’amour-propre, semblaient ce soir à la jeune fille choquants et pénibles. Ce n’était pas que cette existence toute proche de la terre et des paysans lui parût vulgaire. Elle en sentait profondément la beauté simple. Mais elle craignait que Gérard Seguey jugeât autrement: tout son être frémissait déjà devant ce regard d’homme qui se fixerait peut-être un jour sur l’intimité de sa vie; s’il la dédaignait, de cette manière presque imperceptible qui était la sienne, elle recevrait de son attitude une peine cruelle.
Il y avait plus d’une demi-heure qu’elle était à table, car Louisa entrant et sortant, oubliant toutes choses, ayant laissé refroidir les plats, n’en finissait plus de souffler le feu. Paule en était impatientée:
—Apportez-moi ce que vous voudrez et dînez aussi.
Une souffrance sourde faisait lever dans sa vie des pensées nouvelles. Bien qu’elle ne connût encore rien dumonde, elle le devinait intransigeant, prompt à rendre des arrêts implacables et définitifs. Il lui apparaissait, très vaguement encore, qu’un code particulier en règle l’esprit, tenant peu de compte des vertus profondes, mais défendant, comme le saint des saints, une certaine idée d’élégance. Seguey, qui lui semblait différent de tous, était-il aussi détaché de son milieu qu’elle le souhaitait? Ses coudes nus posés sur la nappe, elle réfléchissait indéfiniment. La lumière paisible qui descendait de la suspension baignait ses cheveux, et faisait étinceler autour de son cou un collier de jais.
S’il l’aimait, elle se disait que tout cela ne compterait pas. Mais l’aimait-il? Les impressions qui tout à l’heure flambaient dans son âme s’étaient envolées. Sa mémoire même ne parvenait pas à les ressaisir. Elle n’en gardait aucune autre trace qu’une grande fatigue. La douceur qui avait un moment flotté sur sa vie, avant de s’y poser, elle la voyait mieux. Il se pouvait que ce fût seulement de la sympathie. La veille encore, elle l’eût goûtée comme un bienfait; mais sa soif, après avoir absorbé instantanément cette rosée précieuse, voulait davantage.
Ses mains se nouaient sur les tresses qui encerclaient son visage de leur double anneau. Ses prunelles avaient la même nuance châtain mêlés d’un peu d’or. Les premières inquiétudes de la jalousie, sous les cils levés, répandaient leurs ombres sévères.
Dans une vieille glace encadrée de chêne, placée au-dessus de la cheminée, elle regardait avec anxiété son visage émerger de l’ombre. L’image trouble, un peu déformée, ne la rassurait pas. Elle en aimait pourtant l’expression, cet air de droiture et de dignité où son âme se reconnaissait. Mais elle pensait à ces autres femmes, parées, séduisantes, qui devaient dans le grand salon deBelle-Rive entourer Seguey; l’éclat subtil qui rayonnait d’elles jetait de loin une lumière railleuse sur sa propre vie.
Une fois entrée en elle, cette idée ne la quitta plus. Elle voyait, dans l’obscurité du jardin, le rez-de-chaussée illuminé: au milieu des groupes, elle croyait découvrir Seguey. Mme Saint-Estèphe était près de lui, un peu renversée, avec ses yeux comme deux fleurs sombres dans son teint d’or; sa robe coulait en plis souples sur le canapé, à la place même où Paule était tout à l’heure assise; un grand coussin de guipure traînait à ses pieds. Ils causaient tous deux familièrement. Et à les revoir, dans l’attitude où elle les avait aperçus à son arrivée, une souffrance grandissait en elle, s’exaspérait de l’impossibilité où elle se trouvait de ressaisir cette chose fuyante, déjà évadée, que son cœur avait cru sentir.
La lune légère et comme transparente pouvait bien verser sur l’eau descendante son charme de rêve. Le ciel était clair sur les vignes et sur le coteau; les blanches maisons du dix-huitième siècle s’endormaient dans leurs bouquets d’arbres; près du vaisseau feuillu de l’île, partageant la nappe du fleuve, les feux égrenés de quelques pêcheurs semblaient des veilleuses. L’aboiement d’un chien en faisait éclater d’autres de loin en loin.
Mais cette atmosphère de paix sur les choses, Paule ne pouvait ni la voir ni la respirer.
Elle ferma les volets du salon, posa sur une petite table octogonale la lampe allumée, et s’enfonça dans la bergère tournée vers la cheminée. De temps en temps, ses yeux se levaient vers la pendule en bronze doré. Les aiguilles inégales élargissaient lentement leur angle: dix heures un quart... Dix heures vingt. Il était là-bas. On prenait le thé. Elle imaginait sa pensée distraite, son regard posé sur des visages, sur des sourires qui le lui volaient.
Tous, ils avaient été auprès de lui la journée entière. Il en serait ainsi demain, et tous les jours qu’il resterait à Belle-Rive, une semaine encore. Elle l’avait à peine approché qu’il lui échappait. Les circonstances se réunissaient pour le lui reprendre. Elles lui arrachaient sa pauvre parcelle de bonheur, et son illusion n’avait plus la force de souffler sur cette étincelle.
Que pouvait-elle être pour lui? Il était élégant, recherché, d’une culture qu’elle devinait rare. S’il était ruiné, ce qu’elle ne savait pas d’une façon précise, il n’en avait pas moins l’habitude d’une vie raffinée. Les milieux les plus brillants lui restaient ouverts. S’il avait été simple et bon pour elle, n’était-ce pas en souvenir de son enfance? Elle allait parfois à Valmont. Elle lui rappelait des étés anciens. Peut-être aussi sa solitude lui inspirait-elle une pensée délicate et compatissante? Mais qu’il y eût en lui, dans ce front impénétrable, dans toute cette nature mesurée, discrète, une préférence incompréhensible, elle ne le croyait plus.
Elle avait si peu de confiance en elle. Les femmes qu’elle avait vues dans l’après-midi, les jeunes filles mêmes, avaient le culte de leur beauté. Longuement, elles devaient l’étudier, la perfectionner, développant dans leur personne et dans leur esprit ce désir de plaire qui est un goût avant d’être un art. Elles excellaient à s’en servir. Cette habileté donnait de l’assurance à celles-là mêmes qui eussent pu paraître moins favorisées; et elle enviait ce soin heureux dont chacune portait le secret, suggérant l’impression que tout en elles était précieux, digne d’admiration. Elle seule ne savait pas.
Son esprit exagérait singulièrement ce charme mondain qui lasse si vite. Sous la physionomie que chacun se fait, elle ne découvrait pas les traits véritables. Qu’eussent-elles été, ces jeunes femmes, sans l’adulation qui les enivrait? C’était pour elles une si grande force de se sentir heureuses et fêtées. Mais ce pouvoir d’attirer les yeux, d’accroître par sa seule présence le plaisir de vivre, Paule était persuadée qu’elle ne l’aurait jamais. Un désir lui venait maintenant, grandissant et désespéré, de ne plus voir personne.
Le lendemain, le soleil levé dans le brouillard réveilla son tourment caché.
Dans le cuvier, aux murs noircis par l’humidité, un charpentier réparait la poutre que traversait la vis du pressoir. Le toit aussi était vieux, rongé. Toutes les choses criaient le besoin qu’elles avaient de soutien, de réparations. Paule voyait là une tâche trop grande devant laquelle sa bonne volonté restait désarmée.
Près de l’écurie, le père Pichard, la tête branlante, répétait pour la cinquantième fois depuis le matin qu’une échelle avait disparu. La veille encore, il l’avait vue là, dans une encoignure!
Saubat, à son habitude, écoutait sans vouloir se mêler de rien. Mais Octave, planté devant le vieux, s’excitait beaucoup:
—Vous l’avez vue. Allez la chercher.
Il avait levé sa main épaisse comme un battoir:
—Ce n’est pourtant pas moi qui l’ai prise!
Sa femme de loin lui faisait des gestes. Il tourna le dos:
—Bourrique, va!
Paule rentra, trop lasse pour approfondir ce qui s’était passé. Chaque jour, d’ailleurs, il lui fallait s’apercevoir que des objets indispensables ne pouvaient plus être retrouvés.
Dans le grand salon carrelé, devant le cercle des fauteuils vides, elle recommença de songer indéfiniment. Ses yeux découvraient partout des signes de déclin. Un certain pathétique frappait son esprit, cette âme des choses qui avoue la vieillesse, la défaite, les abandons.
Il y avait autour d’elle tant d’héritages accumulés! Au-dessus de la cheminée, dans le cadre écaillé d’un ancien trumeau, une nymphe aux chairs d’ivoire, une étoile au front, trempait son pied dans un ruisseau gris. Paule devinait que Seguey y aurait avec plaisir arrêté ses yeux. Il eût aimé aussi, entre les fenêtres, les belles consoles. Les autres meubles paraissaient un peu disparates. Les fauteuils à médaillon auraient sans doute été de son goût, mais le velours en était fané; plusieurs générations de chiens y avaient dormi. Des traces d’usure, entre les meubles, formaient sur le tapis d’Aubusson des sortes de sentiers; devant la cheminée, une partie de la rosace s’était effacée et montrait la trame.
Cette vie, qui peu à peu se retirait de toutes les choses, elle se sentait impuissante à la ranimer. Il aurait fallu qu’on l’aidât. Mais celui qui l’eût soutenue de son regard et de sa pensée, comme il était loin! Comme il lui semblait étranger!
Les propriétés qui bordaient le fleuve présentaient sur le chemin de halage de très beaux portails. La composition en était variée et harmonieuse. Leurs larges coupures, dans le soubassement foncé d’une haie, découvraient la vue des jardins.
Le soleil, levé derrière le coteau, venait se coucher en face d’eux. Leur plus belle heure était celle où la lumière horizontale les fardait de rose. Les gens de goût se plaisaient à les comparer. L’un d’eux surtout était renommé: une longue grille peinte en bleu de roi, entre deux piles cylindriques. L’une et l’autre, de belle pierre blanche éblouissante, élevaient sur un fond de feuillage, au-dessus d’une double couronne de moulures, une urne renflée à la base et enguirlandée que coiffait un couvercle de cassolette.
Le portail de Belle-Rive déployait, sur une longueur de cinquante pas, un grand décor d’architecture. Quatre piliers de pierre blanche aux cannelures régulières, sculptés à la base de feuilles de chêne, partageaient la claire-voie de barreaux effilés en pointes de lance. Ces beaux fûts du dix-huitième siècle, terminés par un large chapiteau carré, portaient des coupes très évasées. Des têtes de béliers y retenaient des cordons de fruits.
Cet ensemble s’appuyait, à droite et à gauche, sur deux petites tribunes bordées de balustres. On y accédait par un escalier à rampe ajourée, dont le pilier de départ s’ornait d’une corbeille débordant de fruits. Bâties en pierre blanche mélangée de briques, elles formaient en face du grand paysage d’eau et de verdure deux terrasses charmantes. Les habitués de Belle-Rive s’y isolaient volontiers le soir. Il était rare de n’y pas trouver au soleil couchant des groupes accoudés.
Tout l’après-midi, on voyait entre la maison et le fleuve une lente circulation. Les gens qui manquaient d’imagination vantaient la beauté de l’allée d’ormeaux. Elle était très belle en effet. Sa voûte s’allongeait, haute et régulière, entre deux plus étroits couloirs de verdure qui aboutissaient aux terrasses. Une atmosphère bleue flottait sous ses branches.
Francis Saint-Estèphe faisait volontiers les honneurs de cette grande allée. Il avait à son sujet un répertoire de phrases dont sa femme était excédée. Dès qu’il parlait de perspective et de point de vue, elle mettait entre eux une bonne distance. Il était rare, d’ailleurs, qu’elle consentît à l’écouter: à travers le déroulement des phrases ternes, son esprit fuyait, vagabond; il en était mécontent et déconcerté.
Ce jour-là, après le déjeuner, il essayait d’avoir son avis sur une question qui le tourmentait. Sa belle-mère, Mme Lafaurie, qui comptait donner avant son retour à Bordeaux deux ou trois grands dîners, l’avait prié de dresser la liste des invités; et il hésitait, préoccupé de grouper les gens sans faire une faute:
—Croyez-vous, ma chère amie, que nous puissions inscrire dans la première série M. Dubergier? C’est un homme charmant, qui nous a rendu pendant la guerre de très grands services, et que j’apprécie personnellement. Mais, aux dernières élections, il a eu la faiblesse de soutenir ce Louis Macaire, un homme d’hier, un spéculateur, que personne de notre monde ne devraitconnaître. M. Le Vigean, que votre père désire inviter aussi, l’a beaucoup blâmé. Si nous lui imposons de le rencontrer, il trouvera peut-être que nous manquons de tact.
Le soleil de quatre heures étincelait sur l’argent du fleuve. La jeune femme, nonchalante et souple, le coude appuyé sur sa robe paille, regardait dans l’allée d’ormeaux. Seguey y faisait une lente promenade à côté de Paule. Deux fois déjà, ils l’avaient parcourue dans toute sa longueur; maintenant encore, ils s’éloignaient sous la voûte verte, et après avoir guetté tous leurs mouvements, surpris quelques-unes de leurs expressions, elle dissimulait un brûlant dépit.
Il insista:
—Vous ne me dites pas quel est votre avis?
Elle tourna lentement vers lui ses yeux assombris:
—Je pense que cela lui sera tout à fait égal.
Et comme il restait perplexe, craignant qu’elle jugeât trop légèrement:
—Invitez-le, ne l’invitez pas, que voulez-vous que cela me fasse? C’est insupportable de prêter à tout le monde ce petit esprit!
Son regard se fixait de nouveau sur la légère robe noire qui s’en allait au bout de la nef immense; Seguey aussi, très rapproché d’elle, semblait marcher vers une éblouissante vision de lumière.
Cependant, Saint-Estèphe, le front penché sur la table ronde du jardin, développait ses explications. Elle l’interrompit avec impatience: il était le seul à s’embarrasser de questions qui comptaient si peu. Cette élection, personne ne s’en souvenait.
Il protesta d’un geste navré de ses mains pâles.
Les moindres obligations mondaines étaient pour lui d’importantes choses, les seules dont eût jamais été occupée sa tête légèrement déprimée aux tempes, déjà grisonnante, qui avait rendu tant de saluts, et revêtu fidèlement, suivant les jours et les milieux, un air assorti aux événements. Il était de ceux qui ne sourient jamais aux enterrements, et qui présentent dans la cohue des mariages une figure discrètement épanouie, sur laquelle les félicitations semblent fleuries d’avance. Sa seule attitude, empressée ou condescendante, eût indiqué l’exacte valeur mondaine et sociale de la personne à qui il parlait. Son cerveau, qu’éclairait une lumière grise, était entièrement rempli de compartiments, de longue date classés et hiérarchisés, dans lesquels s’accumulaient les renseignements acquis pendant toute une carrière de vie mondaine, et où il puisait immédiatement ce qu’il eût été si honteux de ne pas savoir sur les familles, les alliances, les relations, et les fortunes. Sa science de ces choses était infaillible. Il la tenait soigneusement à jour, informé de toutes les nuances de l’opinion, sachant quelles personnes prenaient du relief dans la mobile géographie de la société, quelles autres y perdaient peu à peu leur force attractive. Il suivait tout cela comme d’autres le cours de la Bourse ou le taux du fret. Il n’avait jamais manqué l’envoi d’une carte. Une élection au cercle était pour lui un événement: il en discutait à l’avance l’opportunité, avec l’humeur opiniâtre d’un homme dont toutes les idées sont en mouvement. Une infraction au code établi lui aurait paru une menace à sa propre situation. Il s’en défendait avec âpreté. Son idéal était si profondément pétri de ses préjugés que la moindre atteinte à l’un d’eux eût été une blessure aux sentiments de toute sa vie.
Dès sa jeunesse, à l’âge où il choisissait ses premières cravates, il répondait à ceux qui l’interrogeaient sur son avenir:
—Je veux être un homme du monde.
Il le voulait, comme d’autres décident d’être notaire ou diplomate. Toutes ses ambitions se cristallisaient autour de l’image, invinciblement séduisante, de l’homme qu’environne un murmure discret de considération et de sympathie.
Sa femme lui disait:
—On aurait dû faire de vous l’introducteur des ambassadeurs.
Sa femme, elle, ne jouait jamais sa partie dans le même ton. Beaucoup plus jeune, d’un esprit libre et prime-sautier, elle n’avait d’abord vu en lui qu’une grande fortune; depuis, ayant eu le loisir de le regarder mieux, elle l’avait trouvé ennuyeux.
Dans le monde, où il se préoccupait d’être irréprochable, elle prenait sa revanche de très jolie femme. Insatiable d’hommages et d’adulation, elle avait pourtant le goût des natures fines, de celles surtout qui lui résistaient. Depuis que Seguey était à Belle-Rive, le plaisir qu’elle aurait eu à le capturer l’occupait beaucoup. C’était un divertissement d’été, dont elle avait réglé d’avance les péripéties. Elle ne menait jamais jusqu’au bout cette sorte de jeu, mais trouvait à le conduire, et à l’arrêter, le genre d’émotion qui lui convenait. Seulement, cette fois, elle se voyait déçue et dupée. Les allées et venues des deux jeunes gens, sous les grands ormeaux, faisaient tressaillir son orgueil blessé: ce dilettante, ce raffiné, qu’elle avait cru si difficile, voilà donc la surprise qu’il lui réservait!
Il l’avait vue venir, la svelte jeune fille, dans sa robe unie et flottante. Son visage était pâle comme une perle sous la transparence d’un grand chapeau d’étoffe légère. Elle avait ses deux mains gantées. Et comme elle montaitles marches du perron, il l’accueillit d’un regard qui la pénétra de douceur et d’apaisement.
Dans un petit salon dont la porte était ouverte sur le vestibule, M. Peyragay jouait au bridge avec M. Lafaurie et deux vieilles dames. Le grand avocat, comme ils passaient, les avait d’un signe priés de l’attendre. Paule pensait que le geste s’adressait à elle. Mais, la partie finie, il avait entraîné Seguey:
—J’ai à vous parler.
Elle les avait vus s’installer un peu à l’écart sur une banquette du vestibule. Aux premières paroles, M. Peyragay tourna vers Gérard une physionomie sérieuse et professionnelle; sa voix sonore s’était assourdie: il s’agissait des affaires de sa sœur.
Il protesta qu’un sentiment d’amitié lui commandait de le prévenir: l’ignorance pour lui n’était plus possible. Cette fois, le jet de lumière que Seguey redoutait depuis bien des jours allait l’aveugler. De sa main grasse, toute parsemée de taches de rousseur, le vieil avocat commençait de tourner le disque terrible. Seguey eut l’impression qu’il chancelait au bord d’un abîme. Son visage se faisait hautain:
—Comment savez-vous?
Il n’acceptait pas qu’un autre pût connaître avant lui des affaires qui étaient les siennes, celles de sa famille, et qu’il avait eu la faiblesse de ne pas sonder. Il lui était intolérable de penser qu’elles étaient déjà divulguées et presque publiques. De quel droit venait-on jouer auprès de lui le rôle de fâcheux? Était-il si aveugle, au jugement de tous, qu’on crût nécessaire de l’avertir charitablement? Son être frémissait d’orgueil et d’humiliation.
M. Peyragay fit un geste qui semblait imposer silence à ce qui n’était pas le fond de l’affaire:
—Votre sœur est venue me voir.
Puis, avec une sympathie sincère:
—Ah! mon pauvre ami!
Il raconta qu’elle l’avait consulté la veille, au sujet de plusieurs billets qui étaient près d’arriver à leur échéance; des billets signés par le capitaine, quelques jours seulement avant sa mort, et pour lesquels il avait obtenu la signature de sa femme.
Seguey protesta:
—Nous avons déjà payé trois fois. Ma mère s’est presque ruinée. Valmont, notre hôtel du Cours du Chapeau-Rouge, tout y a passé.
M. Peyragay eut un geste de réprobation. Le capitaine s’était conduit comme un misérable.
Seguey réfléchissait:
—Mais elle, elle, comment a-t-elle toujours cédé? Elle a deux enfants. La dernière fois, ma mère avait exigé la promesse qu’elle ne donnerait plus aucune signature.
M. Peyragay leva vers le plafond ses petits yeux qui avaient plongé dans tant de ruines et de vies défaites:
—Elle ne pouvait pas agir autrement.
Puis rapidement, d’une voix plus basse:
—Voyons, Seguey, vous êtes un homme, vous me comprenez. Si votre sœur avait refusé, dans la situation où elle se trouvait, son mari n’aurait pas hésité à faire un scandale. Cette liaison qu’elle traîne toujours, il la connaissait. Non, ne l’accablez pas, ne jetez pas la pierre; demain, elle n’aura peut-être plus que vous.
Il avait appuyé sur ces derniers mots d’une manière significative. Un nom était sur ses lèvres qu’il eût aimé dire. Mais Seguey, le visage aride, s’était détourné: la vérité lui brûlait le cœur.
Certes, s’il avait voulu savoir davantage, M. Peyragay eût été amplement communicatif. Il suffisait de le regarder pour voir que son information était abondante. Un certain orgueil se dégageait de toute sa personne, primant des sentiments d’amitié pourtant très réels; devant une affaire passionnelle, et alors même que sa bienveillance la déplorait, il redevenait le vieux spécialiste au flair infaillible; son geste ne pouvait s’interdire de soulever des vagues d’émotion. Mais Seguey s’était ressaisi:
—Pouvez-vous me dire quelles sont les sommes?
—Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une transaction, il faut que ce soit avant le 30.
Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux le lendemain.
Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé. Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il s’adresser à M. Lafaurie?