XIV

Seguey se redressa:

—Je ne lui ai jamais rien demandé.

M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»; petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était la sienne et pouvait faire un chef de maison.M. Lafaurie croyait à l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent—et peut-être y serait-il forcé—il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore, Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout perdre.

C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M. Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait. Mais Seguey ne s’y prêtait pas.

Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but? Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait payer, il paierait lui-même.

Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la porte:

—Je vous reverrai.

Il les regarda s’éloigner. L’idée lui vint que dans le plan si bien agencé, cette jeune fille était l’imprévu: qu’il y eût entre eux un sentiment vif, toutes les suppositions se trouvaient déplacées, l’issue incertaine.

Ils s’étaient enfin rejoints, et s’éloignaient dans la grande allée, Seguey s’excusait:

—Je vous voyais. J’aurais bien voulu vous rejoindre, mais avec M. Peyragay, il n’y a pas moyen de finir...

«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.

Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:

—Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une distraction... Odette sans doute est votre amie.

—Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est pour cet été la dernière fois.

Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix était un peu douloureux et désabusé:

—Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas l’idée de m’écrire. Odette esttrès gentille, mais elle n’a pas besoin de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.

C’était la première fois qu’elle parlait si longuement à quelqu’un, si intimement, mais Seguey était encore pénétré par les pensées brûlantes que M. Peyragay avait suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand désir de sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux brun clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard d’amour.

Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au moins, aller au bout de cette pensée:

—Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on ne gêne pas, qu’on peut entrer avec confiance dans une maison qui vous est ouverte.

Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce mensonge des apparences, dont se contentent tant d’autres natures: «Ce n’est pas bien prudent, lui disait-il, avec une amertume soudaine, de vouloir seulement ce qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des déceptions.»

Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. Odette Lafaurie les accompagnait; elle portait en travers devant elle une raquette de tennis, son pas enroulait sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey continuait:

—Dans les relations, la plupart des gens apportent seulement des préoccupations d’intérêt ou de vanité. On recherche telle personne parce qu’elle est le lien qui vous rattache à certains milieux.

Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. Est-ce que lui non plus ne comprenait pas? Elle, si fière, qui demandait tout, elle était disposée avec lui à se contenter de très peu de chose...

—Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. Votre mère accueillait si bien. J’aurais aimé revenir sans cesse, rester plus longtemps.

Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les vendanges devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles tressaient des guirlandes; dans la grande porte du cuvier ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre une touffe d’asters et d’hélianthus...

—Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait que tout fût joli.

Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de gaieté et de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les vendanges se terminaient dans une grande fête. La charrette chargée de bastes entassées, dont la plus haute pavoisée de pampres, rentrait au milieu des rires, des chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur leurs joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des paysans, la troupe venait en procession offrir aux maîtres un bouquet énorme...

«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.

Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son cœur restée si sensible. Dans la douceur de cette intimité naissante, elle se sentait de nouveau revivre: ce jour-là, le visage éclairé, les mouvements recueillis et tendres, elle était jolie...

Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près d’un grand massif de cannas aurore. Pour revenir au fleuve, ils s’engagèrent dans un des étroits couloirs de verdure. La lumière filtrée par les feuilles y était blonde et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule; il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage altéré d’amour.

Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierreet ils y montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un abîme de lumière. Elle s’était accoudée et ne disait rien, les yeux fatigués par l’immense éblouissement. Des barques passaient. Elle se sentait comme en dehors de la vie, au-dessus des choses...

Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. Ils se retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement un jeune homme qui l’accompagnait, alla vers Seguey:

—Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir demain?

Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait légèrement de contrariété.

Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse que des affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en croire: les hommes se retranchaient toujours derrière ce prétexte.

Elle revenait vers la maison et ils la suivirent.

Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, Odette, qui paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa sœur. Elle voulait savoir s’il était vrai que Gérard Seguey allait partir.

—Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda comme si une idée subite frappait son esprit.

Un peu en arrière, Seguey disait à Paule:

—Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. Ici, je sais, c’était difficile. Si vous le vouliez, je pourrais aller vous dire adieu demain, dans la matinée.

Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. La veille, à la fin de la soirée, il avait pris congé de ses hôtes, et demandé que ses valises fussent transportées à la gare dans la matinée. Quant à lui, il préférait marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa qu’il voulait monter à Valmont.

Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; Paule, en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. Elle aussi, infiniment seule, se débattait dans les tristesses. Il aurait voulu l’attirer à lui et l’apaiser entre ses bras; mais, dans cet abandon, ne consommerait-il pas sa propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels lendemains?

Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé en lui un monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. Il avait vu M. Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans le petit salon, où le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, l’entretien avait commencé sans préliminaires: la proposition que M. Peyragay était évidemment chargé de lui transmettre, mais que sa froideur avait arrêtée, M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, aucun désir de rappeler combien la situation présente de Seguey était difficile; au contraire, toute la bonne grâce que cet homme si fin savait déployer:

«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expressionbienveillante de son beau visage. Tout de suite, il le traitait en collaborateur, mélangeant agréablement les louanges aux indications:

—Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne seriez pas le petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas oublié si les questions d’armement vous restaient fermées... Vous n’avez jamais été là-bas... C’est parfait. Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, on a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent tout savoir d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, vous verrez vite ce qui en est, et que l’essentiel est de pénétrer les gens et les choses. Dans ces pays, il y a toujours beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent dans les pièges, et ma proposition vous montre assez quelle confiance...

Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant de manières charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il serait là-bas en sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques Seguey tomberait au rôle d’employé supérieur, d’employé pourtant. Cette situation, dont M. Lafaurie disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. Le même homme qui était hier si séduisant pour le conquérir, resserrerait demain sur lui une poigne de fer. Il travaillerait à sa fortune. Entre cette maison et la sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il retrouvait dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de quelle façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La défaite encore, et irrémédiable! Dans de telles ruines, que pouvait-il d’ailleurs rebâtir?

Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore cet air de désastre qu’il allait trouver?

Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaietéet d’animation. La journée commençante le rafraîchissait de ses brises. Le soleil le baignait de ces ondes argentées qui font si brillantes les heures du matin.

On voyait là, des deux côtés de la route départementale, une cinquantaine de maisons rangées. La gare avait été bâtie au fond du vallon. La Pimpine coulait auprès d’elle, baignant les chevaux que l’entrepreneur de charrois y faisait descendre et entraînant vers la Garonne des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher dans les oseraies.

Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de la côte, à l’endroit où avaient été bâties les premières maisons. Celle du pharmacien, par crainte des inondations, avait été élevée sur une plate-forme de ciment qui formait un bastion au bord de la rue. En haut de la montée, dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu fermait la vue.

Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, comme pour les pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il n’avait jamais remarqué combien une petite épicerie sombre, à droite de la route, paraissait paisible et somnolente, avec sa vitrine encombrée de sabots, de pelotons de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence posés sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes devantures vitrées à un carrefour, en face d’une petite place en terrasse plantée de trois platanes et d’une croix de fer, un vaste établissement d’alimentation représentait dans le village l’activité et la vie moderne. Déjà grondait, le long du trottoir, la trépidation d’un grand camion automobile surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires et pour la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était aussi un cabaret, deux ou trois paysans buvaient du vin blanc. Seguey se rappela combien cette petite salle débordait le dimanche de fumée et de vie bruyante; c’était là le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la politique fermentait au fond des gros verres, toutes les questions qui n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs à les discuter, avec du vin et du tabac.

Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux qui s’élevait au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté par un haut talus, il longeait le mur du couvent. A travers le portail, Seguey aperçut deux religieuses qui portaient un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur leur robe brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques vieillards étaient assis: une femme trottinait, les cheveux tirés, sa jupe de pauvresse découvrant des bas de coton blanc dans de gros chaussons de lisière.

Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de vies misérables. Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs qui ne s’avouent pas. Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous font les questions d’argent? Quelle humiliation les corrode pour que la volonté s’exténue à les cacher sous les vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles du héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis mêmes ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey se demandait s’il en découvrirait tout à l’heure quelque chose à Paule. Devant elle, ne serait-ce pas aussi se diminuer? Les attendrissements lui faisaient horreur. Mais que ce pays était beau!

Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert au premier plan, puis baigné au delà du fleuve de lumière bleue. En bas du coteau, la palud se divisait en prés et en vignes, avec des rangées d’arbres fruitiers qui bordaient les chemins de propriété. Les maisons étaient posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient les pins, et les huit pylônes d’un poste de télégraphie aérienne dressaient sur l’horizon des silhouettes presque chimériques.

Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se surveilla, observant vis-à-vis de lui-même les règles de modération qu’il s’était fixées, mais une grande tristesse l’envahit dès qu’il vit la façade blanche et les contrevents fermés. Il se rappela le jour où là maison avait été vidée de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron, les paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, les armoires et les ciels de lit.

Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la maison, un noyer d’Amérique, léger feuillage agité et mêlé de jaune, avait jonché la pelouse de grosses noix vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de poivre, et la rejeta.

Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être reconnu. Un coin du jardin était marqué par un colombier, en bas duquel se trouvait une pièce remplie de ferraille et de vieux outils. Un pigeon posé sur une planchette le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; son œil paraissait dur dans une peau rouge.

En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin paraissait désert! Mais puisque sa mère n’était plus là, puisque jamais ne reparaîtraient sur la prairie son parasol de coutil rayé et sa chaise longue, que venait-il chercher ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire. Que valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, parmi lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante douceur de se souvenir?

Partout les vendanges étaient commencées.

Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des préparatifs. On avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, et mis à l’air tous les ustensiles. Dans les vieux pressoirs,un ouvrier accroupi avait soigneusement mastiqué les joints, étalant avec une palette de bois un ciment rouge mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon. Il s’en dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des murs humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, l’écumoire, la cuiller énorme qui sert à remuer la soupe dans un pot de fer. Les charrettes passaient sur les routes, transportant plusieurs étages de barriques vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères.

Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, apparaissaient de loin les mouchoirs noués sur le chapeau des jeunes filles. De toutes les maisons du village et de la campagne s’échappaient le matin des bandes joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, et les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la grande fête; les pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières de tirer l’aiguille, Mme Rose abandonnait ses paniers et mettait son âne en vacances.

Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés, et vide des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd grondement; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui éclatent en une minute.

Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée près de la route, au bord d’une vigne que l’on vendangeait. La troupe avait vu glisser au-dessus d’un rang son ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras ruisselants de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noirque renversaient dans une baste les vide-paniers. Mme Rose, dont les ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait un enfant qui lui faisait face:

—Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il coupe bien. C’est qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, tu ne veux donc pas venir me trouver... Ah! l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite ici, mon joli garçon!

Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de vigne avec affection:

—Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de débarrassé... Le voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. C’est drôle, tout de même, que ces affaires-là poussent sur du bois.

Sa figure décharnée de vieille paysanne, sous son mouchoir sombre, était creusée de grandes rides autour du menton.

Deux jeunes filles, du bleu et du rose, le visage rapproché à travers les feuilles, chuchotaient longuement. L’une d’elles, fière de sa belle natte, de ses traits fins, de sa taille mince, aurait voulu savoir comment on danse le fox-trott. Mais l’autre, qui avait des yeux bleu clair, dans une figure ronde et plate, toute tachée de son, ne connaissait que la scottisch, la mazurka, et cette ronde pendant laquelle on chante: «A la tresse, jolie tresse...»

Plusieurs fois, pendant cette matinée, Paule avait été de la maison au bord de la route. Seguey tardait à paraître. Elle redoutait qu’il ne vînt pas. Toute la nuit, ayant été agitée, troublée, elle aurait voulu précipiter la marche des heures. Avant l’aube, elle avait ouvert sa fenêtre: la campagne était grise encore, les arbres tranquilles; tout exhalait un calme qui l’avait frappée. C’était donc ici qu’il allait venir. Quelle était cette parole qu’il n’avait pas dite et qu’il s’était décidé à lui apporter?

En ces heures glacées où la nuit s’achève, il lui semblait bien long d’attendre le jour. Maintenant, elle aurait voulu retenir le temps.

L’appel de la cloche éclata soudain. Louisa, quand elle ne savait où la trouver, avait coutume de sonner ainsi. Elle rentra rapidement. La vieille femme, plus hargneuse que jamais en ces jours où toutes ses casseroles étaient bousculées, se plaignit qu’elle ne fût jamais à la maison; on avait autre chose à faire qu’à l’aller chercher.

Paule, d’un geste, lui imposa silence:

—Mais enfin, pourquoi?

Pouley se montra.

Il avait son éternel sourire sur sa face rouge, tortillait sa casquette dans ses deux mains, et ne parut pas comprendre quand elle déclara, le visage mécontent et froid, qu’il lui était impossible de l’écouter:

—Revenez demain si vous voulez. Aujourd’hui, je suis occupée.

Elle insista:

—J’attends quelqu’un.

Louisa, qui ne perdait rien de la conversation sans en avoir l’air, tourna vivement la tête vers la route. Pouley, planté devant la porte de la cuisine, ne faisait pas mine de bouger. Paule répéta:

—Demain, si vous voulez.

Dans le jardin, comme elle contournait la maison, elle entendit le bruit de ses gros souliers. Toujours bonhomme, il la rattrapa, regarda à droite et à gauche, et, satisfait de la tenir enfin à l’écart:

—Crochard, il y a deux jours, est venu me trouver le soir.

Il parlait d’une voix presque basse, l’air mystérieux:

—Pouley, qu’il me dit, je te préviens que tu n’as pas à compter l’année prochaine sur les prairies. «—Qu’est-ceque tu en sais? que je lui dis.—Parce que c’est moi qui les ai louées, l’affaire est faite.» Au premier mot, je ne l’ai pas cru, parce que je sais comme il se vante. Mais pour pouvoir mieux lui répondre, je suis venu voir. Ce n’est pas que la chose vaille le dérangement. Avec un homme comme moi, qui vous ai rentré tous vos foins, vous ne penseriez pas...

—Si ce n’est que cela, trancha Paule, vous pouvez être bien tranquille, nous n’en avons pas seulement parlé. Allons, au revoir, monsieur Pouley.

Mais il l’arrêta au coin de la maison, lui barrant la route:

—Alors, je pourrai lui dire que je les aurai l’année prochaine, et puis les autres. Un bail de dix ans, c’est ce que je voulais vous proposer.

Elle essayait de se dégager:

—Je vous ai dit que je suis pressée.

L’homme continuait de suivre son idée. Dans sa figure patiente, ses yeux clignotaient. Son menton, sur le col de sa blouse bleue, ressortait carré. Rien n’empêchait «Mademoiselle» de se prononcer.

Il soupira:

—Autrement, on parle, on dispute, on ne sait plus lequel écouter...

Sur ces derniers mots, elle le vit qui s’écartait respectueusement. Un chien aboya.

Seguey arrivait.

Depuis la veille, l’esprit de Paule s’était fatigué à imaginer ce moment. Cependant, à le voir paraître, elle éprouva un saisissement et son cœur battit. Le reste du monde s’effaça pour elle: les regards de Louisa, postée sur la porte de la cuisine, l’air de complicité de Pouley qui se retirait discrètement, tant d’autres curiosités cachées, tout lui échappa. Il n’y avait plus qu’elle et lui dansson vieux domaine et une solitude profonde les enveloppait.

Elle lui offrit d’entrer dans la maison, mais il refusa:

—Peut-être, lui dit-il, n’aurais-je pas dû venir ici?

Il paraissait hésitant, nerveux. Sa voix avait eu une inflexion de tristesse qui ne pouvait tromper. Il portait en lui un fond de douleur. Craignait-il que sa visite fût critiquée? Elle remarqua que sa figure était creusée; les yeux, dans son teint brun, paraissaient plus clairs, brillants et fiévreux.

—Mais, dit-elle doucement, je vous attendais.

Elle continua:

—A Belle-Rive, nous n’avons jamais pu causer tranquillement. Tout le monde semble agité, pressé. J’aurais voulu vous remercier mieux de m’avoir écrit, d’avoir eu quelquefois une pensée pour moi. Dans mon malheur, vous m’avez aidée...

—Moi, dit-il vivement en prenant sa main, mais je n’ai rien fait. C’est vous, Paule, vous seule. Tout à l’heure, à Valmont, je pensais à vous. Il n’y a que vous qui puissiez comprendre...

Elle marchait à côté de lui, tête nue, ayant oublié sur un banc son chapeau de paille et l’ombrelle blanche. Les allées étaient jonchées de feuilles rousses, de feuilles d’argent toutes tigrées de noir et de marrons d’Inde. Un peu de brise glissait dans les arbres déjà dégarnis; leur dépouille sèche passait par grands vols.

Il lui parlait de la vente de Valmont, du regret qu’il en avait eu. Un instant, ils se sentirent intérieurement tout près l’un de l’autre, près de se rejoindre.

—Oh! disait Paule, les choses qu’on aime, qu’il doit être dur de les céder pour de l’argent!

Il la regardait, avec la gravité d’un homme qui a mesuré toutes les bassesses de la vie:

—Dans les soucis d’argent, il y a toujours tant d’autres peines!

Elle courbait un peu la tête, hésitante, n’osant pas poser la question qui brûlait son cœur. Qu’y avait-il donc? Des tristesses qui touchaient peut-être au plus intime de lui-même, à la dignité, à l’honneur? Une force de passion s’élevait en elle. Les pires suppositions ne lui représentaient rien qui la fît frémir: elle ne redoutait qu’un malheur au monde, celui de le perdre.

Il la sentait à son côté entièrement à lui. Une émotion d’amour montait dans ses fibres. Avec elle, la médiocrité eût été embellie, la vie transformée; la douleur n’eût été qu’un motif d’être mieux aimé, plus complètement défendu par ce cœur profond prêt à se placer entre les duretés du monde et sa déchéance. Il imaginait sa tête posée sur l’épaule qui touchait la sienne, la laideur humaine oubliée, mais les mots fondaient sur ses lèvres. Il sentit que la minute était passée, qu’il ne pourrait pas...

L’horloge de la chapelle frappa lentement les coups de midi. Paule les comptait, par habitude, ne sachant pas que les battements fidèles avaient la mission de fixer exactement cette heure dans son souvenir.

Puis l’angélus souleva dans l’air ses grandes clameurs, exaltant sur la campagne riante et dorée la visite de l’ange, la fête éternelle du plus pur amour.

Ils s’étaient assis en face du fleuve, à droite du portail, sur un banc rongé de lichens. Plusieurs générations y avaient guetté, dans les jours d’été, la venue fameuse du mascaret, ou simplement le passage d’une «gondole» verte qui s’arrêtait à l’embarcadère mouillé près du port. On y accédait par une passerelle qui descendait en pente rapide, formant un angle presque droit quand la marée basse découvrait au-dessous des roseaux les pentes de vase.

Ce service de bateaux, interrompu pendant la guerre, n’avait pas été rétabli. Seguey le regrettait. Le court voyage était charmant. Il avait, sur le pont, une place de prédilection; dans la cabine, les riverains se recevaient comme dans un salon, M. Peyragay tenait sous le charme de ses histoires les propriétaires mêmes qui ne parlaient habituellement que du cours des vins.

Les yeux de Seguey se fixaient sur Paule qu’il se rappelait y avoir vue, petite fille, dans une robe blanche très empesée.

—Vous n’avez pas une photographie de vous, avec cette robe?

Il regrettait tout ce qu’il avait aimé, qui n’existait plus.

Le temps passait. Il fallait partir.

Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le dissimulait.

Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces.

Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes et translucides. Une barquepassa que l’on devinait au battement des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de soie.

Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le retenait:

—Vous avez le temps.

Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.

Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé.

Elle avait senti qu’il l’aimait.

Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans. Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent.

Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, poussant son bœuf, et jetant aux uns et aux autres des mots irrités, elle pensa avec angoisse qu’il lui serait impossible de garder cet homme.

Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange,sous le feu trouble d’une lampe, le travail se prolongea jusqu’à près de huit heures. Paule regardait, dans les demi-ténèbres, la danse de quatre hommes écrasant les grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans l’épaisseur bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans le milieu du large pressoir. Le moût ruisselait.

A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et s’entrava dans le tuyau de la pompe à vin. Il lança un juron ignoble.

Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait jeté la pompe à bas et se répandait en injures.

Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était venu pour elle de rejeter enfin une odieuse domination.

Elle lui dit:

—Sortez.

Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était pas comme cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête coiffée d’un béret se rapprochait d’elle, crispée et furieuse. Paule en sentait l’haleine avinée. Mais elle faisait tête, le visage pâle et impassible; d’un geste, elle écarta les hommes accourus:

—Non, laissez-moi!

Et à Crochard:

—Je vous ai dit de sortir.

Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui avait rompu tant de fouets sur ses chiens et sur son bétail. La colère qui était en lui balayait tout, ambition, calculs,—une colère d’homme fou d’orgueil et à moitié ivre. Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui résister. Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir d’injures,—les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux filles. Il les reprenait, avec les pâteuses répétitions de l’homme qui a bu; et elle reculait peu à peu, traquée maintenant contre le pressoir.

Elle dit enfin, affreusement pâle:

—Emmenez-le.

Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, puis le tapage se perdit...

A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit d’une voix qui s’efforçait de demeurer ferme:

—Ce n’est rien.

Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité de l’attaque l’avait étourdie. Elle éprouvait bien un soulagement à la pensée que cet homme ne pouvait plus rentrer chez elle, mais ses impressions étaient les plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et d’humiliation, écœurée par les mots affreux.

Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus encore que d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant ces quelques instants affreux, les barrages avaient été rompus et la vie avait précipité sur elle ses flots les plus sales. Où trouverait-elle un refuge sûr? Le nom de Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la faisait rougir.

Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que ce vieux domaine lui imposait. Pour la première fois, elle le haïssait; tout ce qu’elle avait aimé en lui s’évanouissait dans l’impression que sa jeunesse était sacrifiée à une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa pensée, florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les fruits: maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y parviendrait-elle?

Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:

«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»

Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait, elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur.

Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient arrivés.

Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau, allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre; d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures—deux mâts, trois mâts, en bois clair, luisant, montantd’un seul jet ou croisés de vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux semblaient sur le ciel tracés au burin.

Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies. Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle, l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche, pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort.

Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle. Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.

Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques. Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes, multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs, devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés.

Seguey aimait ce tableau du port.

Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont: une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi, et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du dix-huitième siècle a élevé tout à côté unhémicycle de façades, la place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie moderne entame avec peine.

C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant de tours inégales, la sienne est unique. C’estla flèche, mot que toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines.

La flèche... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers, des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées, des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.

C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et quiont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes. Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades; l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins, accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les «Terre-Neuviens».

La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de tulle et des jardinières remplies de géraniums.

Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.

Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des pendants decuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais. Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.

Elles regardaient passer la vie.

Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir, les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un éventail, que l’amour est chose légère.

Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour: un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens: elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas. Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là, après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.

La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres. C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un madrasjaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de dévouement passionné et d’enfantillage.

Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage.

L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de l’après-midi.

Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse. Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé. Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux. En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un inconscient mépris de l’argent—mépris hérité de parents négligents, artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue.Il avait suffi pour cela de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient au point de départ.

Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris.

Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms:La France chérie, La Confiance...

Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux étoiles bleues.

Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement. Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui prenait la forme classique du lieu commun.

Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais, auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement.

Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle, autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre différent, la même disgrâcele menaçait: la médiocrité était devant lui, et peut-être la pauvreté.

Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question: Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans la dépendance des gens et des choses.

Ah! qu’il était difficile de vivre la vie. Les philosophes qui célèbrent le détachement intérieur et le stoïcisme n’avaient su bâtir que de précaires maisons de refuge, dont on n’est même jamais sûr de bien fermer la porte. Ils parlaient d’oubli, de retranchement. Tout cela lui paraissait faux, inutilisable, comme des paroles de paix quand la guerre éclate.

Sur le quai, alors qu’il se dirigeait vers le Pavé des Chartrons, sa tension nerveuse augmenta encore. Plus il y pensait, plus la pauvreté lui faisait horreur. Il n’avait jamais recherché le monde, mais quant à y être mis de côté ou traité de haut, il se refusait même à l’imaginer. Il avait vu tant de jeunes hommes se hasarder dans des milieux où ils se trouvaient peu à peu repoussés et éliminés. La fourmi fourvoyée dans une fourmilière qui n’est pas la sienne n’aurait pas fait plus triste figure. Tout cela pourtant valait-il la peine qu’il s’en occupât?

Soudain, une plus profonde émotion effaça les autres. Paule... Pourquoi l’avait-il revue? Son souvenir, quelque chose d’inquiet et de tendre où il la sentait vivre frémissait en lui. Si l’affaire qui l’amenait chez M. Lafaurie arrivait à sa conclusion, n’aurait-il pas à se reprocher d’avoir été imprudent, peut-être cruel? Il sentait en lui, quand il y pensait, comme une fêlure de sa volonté.

Les bureaux de M. Lafaurie se trouvaient au premier étage d’une maison du quai, entre les Quinconces majestueux et la petite place encombrée, bruyante, fermée au fond par l’Entrepôt, près de laquelle débouche le cours aristocratique entre tous: le Pavé des Chartrons. Le «Pavé» comme les Bordelais l’appellent par une abréviation qui n’implique aucune familiarité, planté d’arbres, bordé d’hôtels aux portes cintrées, aux façades brodées de fines guirlandes, et au bout duquel apparaît le Jardin Public éclatant de gaieté derrière ses grilles aux lances dorées.

Seguey, qui avait marché presque jusqu’aux docks pour tromper son impatience, revint lentement en suivant les quais. Il s’arrêta un moment devant un paquebot que l’on déchargeait: c’était l’Ausone, récemment sorti des chantiers, avec trois ponts superposés et deux énormes cheminées orange. Une nuée d’hommes s’agitait le long de son flanc noir amarré au quai, comme une fourmilière à côté d’un monstre. Avec sa masse énorme qui écrasait tout son entourage, ses moignons de mâts, il s’opposait vigoureusement aux fines goélettes dressées dans le fleuve qui ont l’élan et la liberté des oiseaux de mer. Un peuple tumultueux de machines et d’hommes le prenait d’assaut pour le vider jusqu’aux entrailles. Deux grues, dont la tourelle tournait à la hauteur d’un entresol, dévidaient une chaîne au fond de la cale et en arrachaientdes grappes de sacs. Il y avait là, pour les recevoir, le troupeau puissant des hommes de peine que la hâte de jeter leur charge pourchasse comme un fouet à travers le quai. Deux mécaniciens nègres, en cotte bleue, indolemment accoudés à un bastingage, levaient au-dessus d’eux des faces joyeuses.

Les portefaix étaient toujours ceux qu’a sculptés Puget: des faces d’ivrogne aux cheveux trempés par la sueur; des encolures de taureau que le poids du sac tasse entre les épaules; des bras nus aux muscles gonflés, des mains qui s’accrochent à la charge inerte. L’un d’eux, énorme, tendait une tête contractée. Quelques malingres, la respiration courte, la peau collée, dépensaient précipitamment leur force nerveuse. L’un d’eux, aux moustaches gauloises, quand la charge tombait sur lui, semblait s’écraser.

Tout autour se pressaient des camions, les autos grondaient, un train long de cent cinquante mètres dévidait la file de ses plates-formes; des pauvresses, glissées entre les sacs comme des rats d’égout, balayaient hâtivement quelques grains perdus; d’autres, accroupies, misérables paquets de guenilles grises, grattaient avec leurs ongles dans des tas d’ordures. En face, quelques maisons inclinaient au-dessus de la chaussée les hampes nues où monte, aux jours de fête, le pavillon des grandes Compagnies. De l’autre côté, lisière du ciel éblouissant, s’étalait le bleu des coteaux; et dans tout cela, brume dorée du soir, fumées et relents, clameur du travail, affiches immenses, grues encrassées et infatigables, s’exhalait la puissante poésie du port.

Quand Seguey eut passé devant l’Entrepôt, ses yeux se tournèrent vers les fenêtres des bureaux où présidait M. Lafaurie. Il était à la fois irrité et respectueux de cette grandeur. Ses sentiments étaient ceux que peut avoir,devant le monument d’une victoire, le fils du chef qui a succombé. Que de fois, à cette place, il avait été mordu au cœur par le sentiment de son impuissance! Il enviait cette force qu’il avait perdue. Sa pensée se portait vers les grands paquebots, les grandes affaires; une ardeur d’action le tourmentait, fatigante et vaine, comme cette fièvre de réussite qui consume l’étudiant pauvre sur ses mornes livres. Puis il passait, il oubliait... avec ses pensées, il se composait un autre univers. Mais, aujourd’hui, M. Lafaurie, tendant vers lui une main ouverte, pouvait le remettre à sa vraie place. Le voudrait-il?... Trouverait-il en lui assez de ressources et d’habileté pour l’y décider?

Les bureaux comprenaient plusieurs pièces claires, sobrement garnies de meubles anglais et de cartonniers, dans lesquelles une quinzaine d’employés étaient répartis. Un garçon se tenait à l’entrée dans un vestibule arrangé en salon d’attente. Ce personnage en veste bleu barbeau toisait de très haut les nouveaux venus. La prétention de voir M. Lafaurie lui paraissait exorbitante. Le cabinet du chef de la maison était dans son esprit un lieu redoutable et presque sacré, devant lequel étaient dressés plusieurs barrages qu’il devait défendre. Mais à peine eut-il présenté la carte de Seguey qu’il reparut transformé des pieds à la tête, presque obséquieux.

Seguey attendit quelques minutes. Une porte entrebâillée découvrait une grande pièce partagée en deux parties inégales par une boiserie. Le crépitement des machines à écrire vous assourdissait. Deux dactylographes, tapant sur leur clavier à toute vitesse, le regardèrent curieusement....

M. Lafaurie représentait heureusement dans le monde le type du galant homme. Dans son bureau, il faisait figure de souverain. Son cabinet de travail, net et déblayé,avec une table d’acajou Empire, quelques larges fauteuils en cuir, donnait une haute idée de son importance. Bien des jeunes gens, entrés en solliciteurs dans ce sanctuaire des grandes affaires, y avaient immédiatement perdu leurs moyens et donné la plus piètre idée de leur caractère. L’empressement, qui est un signe de vulgarité, y tombait dans le vide d’un profond dédain; la timidité succombait sous l’indifférence. Mais, rien qu’à regarder Gérard Seguey entrer et s’asseoir, M. Lafaurie fut confirmé dans l’idée qu’aucun autre ne pourrait correspondre aussi parfaitement à ses propres vues.

M. Lafaurie, comme presque tout le monde, avait deux visages. Pour accueillir son futur «collaborateur», il avait arboré le plus séduisant, cette bonne grâce dans le sourire qui est une première suggestion d’entente. La confiance émanait de lui. «Tout cela n’est rien», semblait-il dire, devant le jeune homme un peu soucieux qui ne renonçait évidemment pas à ses objections.

Il est rare qu’un sujet difficile soit abordé immédiatement. Lorsque deux adversaires se trouvent en présence, une convention tacite leur accorde quelques minutes pour s’observer. M. Lafaurie reprit le cigare qu’il avait un instant posé à côté de lui, dans un cendrier. Il en regarda l’extrémité pour s’assurer que quelques points rouges y vivaient encore. Un œillet violet, cueilli le matin à Belle-Rive, fleurissait son veston noir un peu élimé. Depuis la guerre, il mettait une sorte d’ostentation à faire durer ses vieux vêtements. Mais sa cravate se détachait, souple et moelleuse, dans l’ouverture d’un gilet moucheté de gris.

Le préambule languit un peu, M. Lafaurie se tenant à des considérations générales de sympathie et de bienveillance. Seguey, assis dans un fauteuil qu’il lui avait désigné près de sa table, attendait que la conversation prît un autre tour; ce n’était pas pour entendre cela qu’il étaitvenu. Ses manières, un peu créoles, trompaient sur la ténacité cachée de son caractère. Lorsqu’il écoutait, ses paupières se fermaient à demi. Ses cheveux ondulés aux tempes et divisés sur le côté par une raie très fine semblaient garder un pli féminin; mais la mâchoire ressortait, puissante.

M. Lafaurie le tâtait de regards vifs et précautionneux. Sans doute, sous les touffes de ses sourcils gris, son œil enfoncé vit-il clairement que sa première manœuvre ne pouvait sans inconvénient être prolongée; et, renonçant aux banalités:

—Maintenant, parlons de vous. Puis-je compter sur votre concours?

Une fois entrés dans le plein jour de la question, ils la discutèrent. M. Lafaurie insistait sur les avantages matériels.

—Que vous faut-il? Que demandez-vous?

Seguey se recueillit deux ou trois secondes:

—Des avantages immédiats, c’est beaucoup pour moi. Mais je suis obligé de regarder plus loin. Vous-même m’avez rappelé tout à l’heure le nom que je porte. Si l’un des miens avait accepté la situation que vous m’offrez, ce n’eût été que pour quelque temps, avec la promesse d’un autre avenir.

M. Lafaurie redressa ses larges épaules. On eût dit que sa personnalité allait se dilater et occuper la maison entière. L’association... Ce garçon, qu’il aurait cru désintéressé, de but en blanc, osait exprimer cette prétention inadmissible. Qu’était-il au juste? Un rêveur ou un ambitieux extrêmement pratique, osant jouer le tout pour le tout?

L’expression de bienveillance s’était glacée sur son beau visage. Un second masque se dessina. Seguey eut l’impression qu’il se trouvait en face d’un grand féodal.

M. Lafaurie affectait de ne pas comprendre:

—Il n’est pas question de cela. Vous connaissez les sentiments que je vous porte. Là-bas, représentant la Maison, vous aurez toute autorité.

Les traits de Seguey aussi se rétrécirent et se ramassèrent. Sous la courte moustache brune, les coins de sa bouche s’étaient creusés. Lui-même avait la révélation de sa volonté longtemps dormante, brusquement heurtée qui serait, dans la lutte, malléable mais résistante.

Il regarda discrètement M. Lafaurie:

—Je ne doute pas de vos sentiments.

Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se sentait d’une caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il ne mendierait pas un morceau de pain.

M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant sur elle les paroles condescendantes:

—Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des circonstances. Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. Plus tard, ils regrettent... Ils distinguent mieux de quel côté leurs intérêts auraient dû les mettre. Mais l’occasion passe et ne reparaît plus. Ceux-là mêmes qui ont en main les plus grandes chances, des relations, des capitaux, sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine des réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves.

A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé Seguey de découragement et de doute, mais, dans l’état de tension où il se trouvait, il les sentit comme un aiguillon.

Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. Puis, dans la discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. La sympathie qu’on lui témoignait ne pourrait-elle pas prendre une autre forme? Il ne recommencerait pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même, ne vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêtdirect, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait voir des possibilités d’élévation et de fortune...

Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de poser le problème de telle façon que l’autre n’eût plus qu’à lui donner la solution la plus aisée. M. Lafaurie s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid cette chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il avait trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à tout, avec quel dédain il l’eût écarté!

L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils carrés, se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune homme plein d’ambition dissimulée une singulière force attractive. M. Lafaurie, qui n’avait pas de fils, appréciait chez Seguey des manières et un tour d’esprit qui pourraient en faire un grand patricien. C’était dommage qu’il fût ruiné!

Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à la porte, le ton changé, presque paternel:

—Quand j’avais votre âge... non, quelques années de moins, avant que je parte pour le Chili... j’entrai chez M. Montbadon avec de très modestes appointements. Il me dit un mot que je me rappelle... Votre situation, c’est vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et blanche. L’annulaire était orné d’une pierre gravée, épaisse et sombre, entre deux griffes:

—Revenez me voir... Vous savez que j’ai beaucoup d’amitié pour vous. Les vieilles relations, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Nous trouverons peut-être un arrangement.

Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule tombait rapidement sur l’eau gris d’argent. A travers ces petites phrases, il entrevoyait des sous-entendus commeautant de mines à exploiter, dont il extrairait peut-être sa part de fortune. Toute espérance n’était pas perdue, mais il fallait attendre, dissimuler...

Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie d’une bienveillance qui le touchait profondément. Ce fut dit un peu froidement, sans démonstration, avec une attitude qui ne livrait rien.

Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux qui enfonçait jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. Il avait mis une cravate voyante et son meilleur costume pour aller voir M. Lafaurie, dit des sottises au garçon posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le barrage. C’était la troisième fois qu’il se présentait.


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