Van Horst et moi restions seuls éveillés.
Point de lune. Les étoiles semblaient se détacher du ciel. On ne percevait dans cette ombre vaste que le léger bruissement de l'eau contre notre chaland.
La nature reposait de tout son immense corps.
Durant des nuits pareilles, devant cette paix enchanteresse, mon père aurait dû me parler de Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? Au lieu de l'inventer à tout instant du jour, que n'avait-il attendu l'heure des étoiles? Au lieu de me le montrer jugeant et condamnant les hommes, que ne me l'avait-il laissé voir dans sa majesté plus sereine, quand il est vêtu par les ténèbres et que les astres ceignent son front?
Van Horst rêvait en silence.
Je lui touchai le bras.
« Où allons-nous, van Horst?… Je sais, nous nous arrêterons aux mines, mais ce n'est pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui m'a donc forcé à vous suivre et qui rend la nuit si douce?… Oui, surtout, qui rend la nuit si douce et les étoiles si brillantes? »
Il ne répondit pas.
Que cherchait-il, par delà tout ce noir!
Soudain, il se mit à parler.
« J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. Pourrai-je me reposer, un jour?… Oh! ce ne sera pas après fortune faite, comme tous ces gens qui vont vers l'Ouest pour se remplir les poches d'or!… En ai-je vu des pays!… Mais on se fatigue!… Eh quoi! j'ai quitté la maison du père, il y a vingt ans, parce que je ne voulais pas diriger une tannerie et parce que, dans les livres, on parlait de belles navigations, de voyages au loin, d'aventures!… et je n'ai pas encore touché le but!… L'entendrai-je jamais, la voix qui me dira :
« Vincent van Horst, maintenant, tu peux te reposer! »
« Ecoute, Olivier : j'ai fait pas mal de choses mauvaises et, peut-être une ou deux choses utiles ; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais, aujourd'hui, je suis las. »
« Vincent van Horst, tu peux te reposer! »
« L'entendrai-je demain, cette voix?… l'entendrai-je à l'heure où l'on m'enveloppera du linceul?… Se reposer! se reposer!… Ah! mon petit Olivier! on ne peut toujours vivre dans cette agitation! on ne peut se battre sans trêve!… à la longue, cela brise, et le sommeil du soir devient un anéantissement! »
Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé avec une si singulière douceur. Son accent plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait à la paisible nuit.
« Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande chose! la bête des forêts a une tanière où elle se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent se terre… il est cruel pour l'homme de n'avoir qu'un cercueil! »
Van Horst se leva.
« Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, brève et dure, ton père, puisqu'il lisait tant la Bible a dû te le dire : « Il n'est pas bon que l'homme vive seul! » Le repos, mon petit, c'est un regard de femme!… Ah!… »
Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir de la nuit, avait repris sa flûte. Je l'écoutais, et van Horst contemplait le fleuve qui, vers cette ombre vague de l'horizon s'en allait rejoindre les lèvres souples de la mer.
« Vincent van Horst, tu peux te reposer, maintenant! »
Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le lui dire!…
… Et ce fut par une nuit plus sombre, mais aussi divine que cette autre nuit que je vécus sur la Columbia, fleuve tranquille et noir, tandis que Vincent van Horst regardait les étoiles du sillage, et qu'à la poupe de notre chaland une flûte, pastorale et pure, préludait.