Un soir, peu avant le crépuscule, van Horst m'appela.
« Regarde, Olivier, me dit-il en désignant de son bras tendu le profil brisé d'une colline, leYellow-Creek, c'est là! »
Le surlendemain nous arrivions à la Fourche.
Une simple buvette, autour de laquelle se groupaient quelque vingt cabanes. Le pays était accidenté, couvert de beaux arbres, arrosé de torrents. Après la longue plaine monotone que je venais de voir, ce pittoresque nouveau me faisait l'effet d'un tumulte. Mais quelle magnifique végétation et que de promenades je rêvais déjà sous l'ample toit de verdure et parmi les roches mouillées de la montagne!
Il y eut de bruyants adieux. Van Horst, Jane Holly, Carletti, l'Italien, Mosé, le Juif, Kid et moi restions à la Fourche. Les autres tournaient versPoker-Flat. Le Bordelais jura de nous rendre visite dès qu'il serait millionnaire ; Jane Holly, ses beaux yeux pleins de larmes, voulut à toutes forces étreindre le petit Floridien, et celui-ci se laissa faire, content de finir à bon compte une si laide intrigue amoureuse. Puis on tâcha de s'installer. Jane Holly se fit ouvrir la cabane de son époux, absent pour deux jours, et chacun de nous s'enquit d'un lieu où dormir.
A cette époque, on pouvait encore travailler sur toute l'étendue de la contrée. Cinq ans avant, on avait trouvé de l'or dans la petite rivière, leYellow-Creek, et cela s'était fait pour le bonheur de quelques hommes et le malheur de beaucoup d'autres. Il y avait eu des cris à propos de cette poussière lourde, il y avait eu des pleurs et des grincements de dents, comme l'annonce Jérémie, et il y avait eu du sang répandu, comme il est coutumier qu'il y en ait chaque fois que l'essence de soleil vient nous charmer.
La plaine, qui n'était guère hantée que par quelques tourbillons de vent poudreux, et la montagne, où l'on n'entendait que les imprécations claires des torrents et les confidences de la brise connurent l'homme pressé d'être riche, sa fièvre, son injustice, son avidité de premier occupant.
Se peut-il donc que les arbres, que les bêtes, que le vent musicien n'aient pas, sur la terre, d'aussi bons droits de propriété que cet animal étrange qui porte, pour se distinguer, une bible dans sa main et un jeu de cartes souillé au fond de sa poche?
D'abord, l'imbécile qui avait cru drainer leYellow-Creekde tout l'or qu'il contenait, le vendit pour dix mille dollars à des Chinois, gens très habiles, très patients, qui trouvent, là où les autres ne cherchent plus. Les Chinois ayant fait fortune s'en allèrent et l'imbécile fut ramassé, trois ans plus tard, sur le pavé de Boston, désargenté au point que d'anciens camarades durent lui offrir quelques secours. Trois ans avant, ils eussent été heureux de lui graisser les bottes.
Que voulez-vous!… le ciel change!
Les Chinois partis, on découvrit, plus haut dans leYellow-Creek, d'autres alluvions, et l'on se remit à la chasse de ces étincelles froides qui chauffent mieux que les plus beaux feux de joie et plus longtemps que les flammes de l'enfer. Ainsi, le pays se civilisait et, pour montrer que la nature était tout à fait détrônée, que le règne des brises joyeuses et des parfums de fleurs était fini, comme on plante un drapeau sur une redoute prise, une femme de San Francisco, Maria, fonda le bar de la Fourche.
C'était une maison en bois, bâtie vite, où le vent pouvait entrer comme chez lui. Elle n'avait qu'un rez-de-chaussée composé de trois pièces. L'une, lesaloon, prenait presque toute la place. Buvette, salle de jeu, salle de bal, lieu d'oubli par excellence, son atmosphère restait constamment imprégnée d'une âcre odeur de tabac à laquelle se mêlaient des relents de boisson et de pétrole.
Le lendemain même de mon arrivée, je cherchai du travail. Vous comprenez, je ne voulais pas me faire entretenir par van Horst, et Maria m'ayant proposé, moyennant rétribution honnête, d'être son « garçon de salle », j'acceptai l'offre. Je couchais, derrière lesaloon, dans une chambre de débarras, au milieu du chaos des inutilités hétéroclites qui sont le rebut d'un campement de mineurs… Par terre, sur une paillasse, il y avait Jimmy, le fils de la patronne, et, les nuits de lune, ses cheveux jaunes tachaient l'ombre.
Ah! le bar de la Fourche!
Ce seul nom me rappelle tant d'heures funestes! tant de tragiques choses! J'ai encore dans l'oreille les prophéties que faisait le gros Kid d'après le Livre qu'il affectionnait!
« N'usez d'aucune violence, dit l'Eternel, et ne répandez pas le sang innocent dans ce lieu. »
Des gestes, des exclamations, des soupirs du passé me reviennent à la mémoire…
« J'ai juré par moi-même, dit l'Eternel, que cette maison sera réduite en désolation! »
Ah! mon gros Kid! quel lieu de la terre habites-tu, maintenant? toi dont le rôle, ici-bas, était de témoigner, par d'anciennes paroles, des crimes que tu voyais?
Oui, je vais tâcher de faire revivre, d'après mes vieux souvenirs, la personne de Vincent van Horst et le bar de la Fourche.