« Alors mon père m'a dit :
« Maintenant que tu es sorti d'Oxford, il faut que tu voyages, avant de prendre rang dans la famille, et que tu apprennes ce que les voyages seuls peuvent enseigner. Dans un milieu de gens qui t'admirent d'avance, tu t'es un peu amolli. Je veux que tu sois un homme, et digne de ta race. Tu aimes chasser : pars ; va tuer du gros gibier. Cela vaut mieux que d'abattre des perdreaux et desgrouses. »
Tout en écoutant cette histoire, van Horst examinait avec intérêt un fusil de modèle nouveau.
Il leva la tête.
« Et vous êtes venu chasser chez nous? C'est une excellente idée. »
Nous causions, près duYellow-Creek, avec un jeune homme qui, depuis quelques semaines, était l'hôte du bar de la Fourche.
Ungentlemande vingt ans ; ce que Oxford produit de mieux dans le genre, mais peut-être un peu efféminé, du moins à première vue. Fils aîné d'une grande famille dont il nous avait dit le nom, il s'était rebaptisé pour venir chasser dans leWestet nous ne le connaissions guère que sous le sobriquet de Johnnie Lee.
Son arrivée avait fait sensation. D'admirables armes, un domestique parfaitement stylé, un beau chien, deux grandes malles! Chasseur habile et d'œil prompt, ses journées étaient fructueuses. Souvent il m'emmenait avec lui et me donnait alors un dollar pour la peine.
Ayant rencontré van Horst ce jour-là, sur les bords duYellow-Creek, nous avions mangé ensemble, puis Johnnie Lee, tandis qu'un splendide soleil couchant illuminait la petite rivière, s'était laissé aller à nous conter sa vie.
Bien qu'un peu trop adolescent encore et légèrement infatué de sa personne, ce garçon mince et blond figurait un joli spécimen d'humanité élégante. D'agréables yeux bleus, une bouche droite, assez de vigueur dans le menton, la chevelure collée avec soin, des vêtements sans reproche : il eût fait, en tout pays, un charmant chasseur.
Il regrettait d'avoir à nous quitter bientôt. Avant la fin du mois, il devait rentrer et, suivant son expression, prendre rang dans la famille. Tout au plus prolongerait-il d'une semaine. Pour l'instant, nous restions tous les trois, couchés sur l'herbe, fumant, buvant à une gourde de whisky et goûtant cette dernière heure de soleil rouge. Les mains posées sous la nuque, Johnnie Lee nous disait, en considérant le ciel bigarré, les beautés de son château en Cornouailles, les grandes fêtes que l'on y donnerait et comment son désir de rester à la Fourche ne balançait pas moins les séductions de la terre natale.
« Mon père ne dira plus que je suis un dandy, une poule mouillée! Je rapporterai mes trophées de chasse! On les pendra dans le grand hall, chez nous! »
Il se releva sur le coude. Ses yeux brillaient de plaisir.
— Enfin! je vois que ce pays vous plaît, dit van Horst, qu'un si vif enthousiasme amusait.
— Ah! certes! et puis, je vais vous l'avouer, mais ne le répétez, pas… j'ai trouvé à la Fourche le plus beau des gibiers : une femme… et je veux la séduire!… elle m'aimera!… Elle me suivra en Angleterre! Je l'installerai à Londres! Elle sera ma maîtresse!
Et, avec cette étonnante indiscrétion des très jeunes gens, il ajouta :
— Vous connaissez Annie Smith?…
Le visage de van Horst se durcit.
« C'est Annie Smith, demande-t-il à voix basse, que vous voulez séduire? Eh bien, mon petit ami! si ce sont là vos projets, il faudra en changer. Dès maintenant, je vous donne un avertissement : j'aime Annie Smith ; elle sera à moi ou elle ne sera à personne, surtout pas à un petitgentlemanqui prétend faire d'elle une putain de plus dans sa capitale. »
Johnnie Lee rougit.
— Je vous prie de modérer votre langage, monsieur van Horst!
— Des ordres?… des ordres?… à moi!
— Oui, répondit Johnnie Lee avec une parfaite nonchalance, et je compte emmener Annie avant la fin du mois.
Il se recoucha sur l'herbe. Il s'étirait, comme un homme qui a grand sommeil. Il souriait, le plus insolemment du monde!
Sans se lever, sans presque bouger, van Horst prit la main de Johnnie Lee dans son énorme main et la tordit d'un petit geste brusque.
Johnnie Lee se dégagea en poussant un cri de douleur, et, debout, tout frémissant :
« Oui! cria-t-il, oui! oui! j'emmènerai Annie Smith! Si vous croyez qu'elle hésitera entre moi et un va-nu-pieds de votre espèce! laissez-moi rire!… Et ne vous avisez pas de me toucher! cela pourrait vous coûter cher! »
Van Horst se leva d'un bond.
« Si elle doit choisir, dit-il, ce ne sera pas entre Vincent van Horst et Johnnie Lee, mais entre Vincent van Horst et le cadavre de Johnnie Lee!… le cadavre que vous serez dans un instant!… J'ai tué Jack Dill parce qu'il lui avait pris la taille, mais, à vous, je donne encore une chance, une seule! Vous allez rentrer à la Fourche, vous ferez vos paquets, et, par les moyens les plus rapides, vous gagnerez la côte, immédiatement! Si vous voyez Annie, je vous interdis de lui adresser une parole, de lui faire un signe!… Mon petit garçon! il est possible que vous soyez un peu notable en Cornouailles, mais n'oubliez pas qu'au bar de la Fourche vous n'êtes rien! Allons j'ai déjà trop parlé ; obéissez! Et voici un fouet dont vous sentirez la caresse si vous faites le malin. »
Il prit le fouet dont Johnnie Lee se servait d'ordinaire comme de laisse à son chien et le fit claquer.
De toutes les erreurs qu'il pouvait commettre, le jeune homme commit alors la plus forte. Il éclata de rire et, de son gant (car il portait des gants) il effleura (oh! à peine), mais il effleura le visage de van Horst.
« Impertinente créature! » s'écria-t-il.