XLIII.

Je n'avais pas grand chemin à faire. Tout au pied du cèdre, je posai Smith et soufflai. Enfin je pourrais dormir. Smith ne bougerait pas.Big Benle surveillait.

C'était très bien, ce gigantesque feuillage abritant ce tout petit vieillard, l'un si vivant, l'autre si mort! Je redressai les jambes tordues, je mis les bras en croix, je lissai un peu la chevelure, et résolus de rentrer.

Je restais toujours là.

Il y avait quelque chose qui m'attristait, quelque chose d'autre, bien entendu, que le trépas de Smith.

C'est un peu difficile à dire, et cela va vous choquer. Tout de même, voici : le vieux Smith ne s'habillait pas plus élégamment que nous, mais il portait, à son ordinaire, de superbes bottines. Il disait qu'un homme bien chaussé peut arriver au bout du monde. Et cela était plein de sens. Aussi ses bottines étaient-elles solides, en bon cuir et fortement cloutées. La paire qu'il avait aux pieds semblait presque neuve. Ç'aurait été ridicule de la laisser perdre, et d'ailleurs, le lendemain, quand on le descendrait dans le trou, quelqu'un ne manquerait pas de les lui prendre.

Comprenez bien! Je n'aurais pas pris sa montre, s'il en avait possédé une. Votre montre vous appartient, comme votre femme ou votre honneur, au lieu que des chaussures, c'est utile sans être au juste précieux. Et puis on dit « ma montre » sur un tout autre ton que « mes chaussures. » Je me mis donc à genoux et délaçai les bottines de Smith. D'abord ce fut un peu pénible (il devait avoir les pieds gonflés), mais j'y arrivai tout de même. Je les essayai. Elles m'allaient bien. Alors je le laissai pieds nus (on ne portait guère de chaussettes à la Fourche) et partis, tenant à la main mes vieux souliers.

Ce mort! Il me faisait de la peine! N'importe, c'était l'heure de penser au sommeil. J'allais entrer dans ma chambre, quand je me souvins que Smith était resté les yeux ouverts. Je m'en voulus de me rappeler ce détail. Une telle sentimentalité! chez un grand gaillard de mon âge. Enfin! Je retournai sous le cèdre. Je vous dis que les morts ça attire comme l'aimant et les belles femmes! Voilà que j'étais de nouveau près de lui. Oui, ses paupières étaient levées. Smith regardait le feuillage. En effet, il ne convenait pas qu'il vît la somptueuse frondaison deBig Ben, toujours animée, toujours murmurante, et puis, les morts doivent avoir l'air de dormir. C'est leur devoir. Je me penchai donc et lui fermai les yeux.

Mais maintenant que du temps a passé, que la vie m'a roulé de droite et de gauche, et que je ne lave plus depuis longtemps des taches de sang à la Fourche, je me demande, au souvenir de mon inconsciente simplicité d'alors, si ce n'était pas imprudent que d'aller fermer les yeux d'un mort, étant chaussé de ses bottines.

Cinq minutes plus tard, j'avais gagné mon lit. J'étais entré si doucement, que Jimmy ne s'était pas réveillé. Comme toujours, il parlait un peu, en dormant. Moi, je n'arrivais même pas à m'assoupir. Les moustiques bourdonnaient autour de ma tête, mais je ne crois pas qu'il fussent pour beaucoup dans mon insomnie, non plus que les balbutiements de Jimmy.

Je me sentais tout envahi de pensées troubles et un peu malsaines. Elles m'inquiétaient. Mon rôle, à la Fourche, me paraissait vilain. Van Horst avait tué le vieux Smith et c'est moi qui emportais le corps… Je me faisais l'effet d'un valet de bourreau.


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