Dans lesaloon.
Il y avait là le gros Kid, Carletti et moi. Jane Holly était assise dans un coin. Elle triomphait à moitié : je veux dire que la joie et la peur troublaient alternativement son visage avec une égale et folle violence. Elle pâmait d'effroi et de plaisir, tour à tour, et buvait du whisky à plein verre pour se donner du ton. Van Horst, debout au milieu de la chambre, restait tranquille et souriant, comme à ses bons jours. Vraiment, cet homme avait de la tenue. Il souriait! Je vous assure! Il souriait!
« Mes amis, dit-il, je vous ai réunis et je vous paye cette tournée pour vous annoncer une grande nouvelle. Annie Smith que je considère toujours et quoi qu'elle fasse comme ma fiancée, a, paraît-il, un amant. »
Carletti se leva d'un bond.
«Mannagia, van Horst…non dite fesserie!»
Kid étendit les deux bras.
« Dans son livre de l'Apocalypse… »
Mais il n'alla pas plus loin. Il en avait trop à dire.
Maria se prit la tête dans les mains. Elle ne savait pas exprimer son étonnement.
— Mais… qui? demanda Carletti.
— C'est justement ce qu'il y a d'intéressant, dit van Horst, d'un air calme. Jane Holly veut me faire croire que ma fiancée couche avec Nick. Elle ne m'a pas convaincu. Nick! vous entendez bien! Nicodemus Holly! Pourtant, cette nouvelle m'a été si désagréable que je veux vérifier. Il paraît qu'ils prennent leurs rendez-vous dans la forêt, à la tombée du jour. Nous allons nous y rendre tous ensemble. Ça fera une partie de plaisir. Jane Holly nous montrera le chemin. Si je puis me rendre compte qu'elle a menti, je lui tordrai le cou, parce que je n'aime pas que l'on manque de respect à ma fiancée.
— Ah! bien! si je m'attendais! murmura Carletti.
Le gros Kid haussa les épaules. Maria sécha ses pleurs. Il y eut un silence.
« Oui, ma belle! reprit van Horst en se tournant vers Jane Holly, je vous tordrai le cou, et ce sera une ordure de moins sur terre. »
Mais Jane Holly, qui, le sourcil froncé, se rongeait les ongles dans le coin dusaloon, fit un petit geste d'acquiescement, puis, tout bas :
— Entendu! dit-elle, mais n'allons pas avant quelque temps, ils se rencontrent ordinairement plus tard.
— Mon Dieu! mon Dieu! bonté divine!
C'était Maria qui se plaignait.
Van Horst restait les bras ballants et, tout à coup, je vis sur son visage une teinte terreuse qui lui monta jusqu'au front. Comme il souffrait! C'était affreux, vraiment, de voir van Horst souffrir si fort!
Je dus avoir comme un petit sanglot de pitié, car il me regarda d'un air doux et interrogateur.
J'allai vers lui :
— Mon ami…
— Non, non laisse-moi!
Il se tourna vers les autres. Il eut de la peine à parler. Les mots ne venaient pas. Il bégayait. Oui, van Horst souffrait bien.
« Atten… atten… attendez-moi ici. »
Il sortit. Nous restions à nous regarder.
— Eh bien! m'écriai-je, vous faites de la jolie besogne, madame Holly!
— Toi, mêle-toi de tes affaires! grinça-t-elle.
— Et vous donc! dit Carletti. Ah! et puis, s'il vous tord le cou, comme il dit, ma parole! il fera bien! Vous l'aurez voulu! Non! quelle idée de raconter des folies pareilles à un homme amoureux!
Jane Holly leva la tête, et, parlant à bouche presque fermée, d'une voix dure, stridente :
« Des folies, des folies!… dit-elle. Je les ai vus! »
Van Horst rentra. Il tenait à son bras une longue corde roulée.
« Annie Smith n'est pas chez elle, dit-il d'un air distrait ; Holly n'est pas chez lui. Nous pouvons tout aussi bien les chercher. Il y a grand vent, dehors, et ce soir, si la tempête continue, elle pourra balancer à sa guise les jambes maigres de madame Holly, notre amie. Allons! en route! Vous, Maria, restez ici. On n'a pas besoin de larmes! Toi, petit, viens avec nous. Carletti, Kid, suivez-moi. Madame Holly, montrez-nous le chemin. Vous voyez, j'ai votre corde! C'est une bonne corde. Allons! allons! Nous perdons du temps! En route! »