— La Providence a voulu cette nouvelle rencontre.
— Mon brave Smith! je ne pense pas que la Providence y soit pour beaucoup. En tous cas, elle ne vous a pas empêché de vieillir! Il y a cinq ans, vous aviez encore tous vos cheveux! Et la petite Annie, comment va-t-elle?
— C'est une grande fille de dix-neuf ans. Vous la verrez ce soir.
Vincent van Horst et Jérôme Smith venaient de se rencontrer dans la buvette et de refaire connaissance. — Il était singulier de voir ces deux hommes ensemble. L'un représentait la force, la santé, la passion ; l'autre montrait un visage triste, une bouche lasse, des paupières plissées… et ces pauvres mains! — une défaite!
Ils burent et causèrent quelque temps, puis van Horst s'en fut dans la forêt. Il souffrait de la tête et voulait se promener, disait-il. De fait, il semblait assez rouge de visage et se prenait le front à chaque instant. — Je priai la patronne de me donner congé pour l'après-midi, et l'accompagnai.
Une promenade avec van Horst m'agréait toujours. Près de moi, cet homme s'adoucissait et j'aimais à l'entendre raconter ses aventures, car, à travers la fougue simple du récit, on sentait l'acte vécu. Les récits de van Horst n'étaient pas des contes. Il avait aussi une façon brusque et plaisante de me renseigner sur les choses de l'univers. A ce point de vue, les leçons de mon père manquaient de familiarité : il aimait trop me montrer le doigt de Dieu. Si van Horst faisait parfois des digressions morales et, souvent, d'assez farouche manière, du moins ne me parlait-il jamais de métaphysique.
Nous marchions vite sous les arches de feuillage. Des bêtes fuyaient dans le sous-bois. Un nombreux ramage se perpétuait parmi les branches. L'air vivait.
Comme les paroles gagnent en valeur quand elles sont prononcées au sein d'une forêt! Les arbres écoutent avec tant de noblesse, le ruisseau se moque avec tant de grâce! Quelquefois, on voyait le panache roux d'un écureuil faire l'ascension instantanée d'un cèdre, ou des serpents fuir sous l'herbe avec élégance. C'était la vie en son détail, et les brises et le ruissellement des ondes forestières unissaient tout cela par leurs continuelles chansons.
La promenade fut longue ; le soleil baissait sur l'horizon quand nous revînmes vers le bar. Il dardait sous les branches ses longs traits rouges. Nous marchions dans un incendie.
Van Horst était à quelques pas devant moi. Je le vis s'arrêter net, à l'orée d'une clairière.
« Dis-moi, Olivier, est-ce la fille de Smith? » demanda-t-il quand je l'eus rejoint.
Et il me désigna, non loin de nous, une jeune femme blonde qui parlait à un homme vêtu de toile bleue.
« C'est bien Annie Smith », répondis-je.
Van Horst restait immobile. La tête un peu penchée, il se mordait le dos du pouce. Il semblait réfléchir mais ne quittait pas des yeux ce couple au fond de la clairière.
— Qui est-ce? demanda van Horst.
— Jack Dill. Il couche dans la cabane de Mosé.
A ce moment nous vîmes la jeune fille repousser l'homme en blouse qui venait de lui prendre la taille et cherchait à l'embrasser. En se dégageant, elle nous aperçut.
Annie Smith courut vers nous, suivie par Jack Dill qui riait. Qu'elle était belle, couronnée d'or pâle, avec le sang de la colère aux joues et ce froncement des sourcils noirs sur les yeux noirs!
« Si vous êtes ungentleman, défendez-moi! »
Elle ne suppliait pas. Non. Elle demandait l'aide de van Horst comme un service qui lui était dû.
— Défendez-moi!
— Laisse donc cet homme, dit Jack Dill.
Je regardai van Horst. Sur ses lèvres, naissait une façon de sourire triste, une expression mal définie, douloureuse et plaisante, peut-être résignée.
— Vous, n'est-ce pas, dit Jack Dill, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
— Mais… certainement! je vais m'en mêler à l'instant même!
Et, se tournant vers Annie, il dit d'une voix mortellement calme :
« Mademoiselle, je vous ai connue en Floride, il y a cinq ans. Je suis encore à votre disposition. Dois-je tuer cet homme? »
Annie le regarda d'un air étonné, mais elle n'eut pas le loisir de répondre. Jack Dill lui avait déjà repris la taille.
« Ne fais donc pas tant d'histoires! »
Alors, tout soudain, je vis l'orage monter dans les yeux de van Horst.
— Tu vas laisser cette jeune fille tranquille… immédiatement.
— Mon ami, dit Jack Dill, goguenard, mêle-toi de tes affaires, sans cela je vais te bourrer la gueule ou te crever le ventre, à ton choix.
Annie s'était appuyée au tronc d'un arbre. Elle écoutait froidement la dispute. En vérité, l'on eût dit qu'elle s'étonnait un peu que tout ne fût pas déjà terminé.
Van Horst tenait son couteau. Jack Dill tenait le sien. Je ne les quittais pas des yeux. Cela devenait intéressant.
Et puis, tout à coup, van Horst parla encore ; mais ce n'était plus une voix humaine, c'était un rugissement.
Jack Dill eut un moment d'hésitation, un moment court, puis il se décida.
« Toi, je vais te faire avaler ta langue! »
Et les deux hommes se joignirent.
Ils s'attaquaient avec la fureur des bêtes. Jack Dill criait des injures à Vincent van Horst, silencieux.
Sur le visage d'Annie Smith, pas une émotion perceptible, — rien.
Moi, je suais à grosses gouttes.
Cela se passait dans l'air glorieux du soleil couchant. Une ardente poussière flottait autour de nous. Dans ce féroce embrasement du jour, les deux combattants jetaient sur l'herbe leurs longues ombres noires.
Soudain, le sang jaillit.
Van Horst, voyant que son adversaire le menaçait au ventre, venait d'enfoncer brusquement son arme dans la poitrine de Jack Dill.
L'homme tomba.
Van Horst, redevenu très calme, s'agenouilla près de lui, essuya tranquillement son couteau sur la blouse bleue de sa victime, puis, sans se relever, et tournant la tête vers Annie :
— Voilà! dit-il.
— Merci, dit Annie.
Elle lui fit un léger signe, comme pour reconnaître un hommage, et s'éloigna sous les arbres, d'un pas égal.