XVIII.

Je vous ai dit que Carletti, à bord du chaland, s'amusait de Jane Holly en lui faisant une cour burlesque. Il avait continué ce jeu à la Fourche, même devant le mari qui ne faisait qu'en rire, jusqu'au jour où, soudain, Jane Holly le prit au mot. Ce pauvre Carletti fut vraiment décontenancé ; il refusa d'abord, prenant la fuite dès que paraissait notre bacchante, mais il semble qu'un jour (ce fut le gros Kid qui me conta la chose sur un ton révolté), elle assaillit l'Italien avec une si lubrique fureur que le pauvre garçon dut se soumettre à cette épreuve du destin.

Par une étrange aberration, Jane Holly n'en restait pas moins monstrueusement éprise de son mari. Elle le surveillait à tout instant et lui lança les pires injures, un soir qu'il avait voulu offrir ses hommages à Maria sous la forme de trois dollars.

Holly se tira de cette situation ridicule par d'énormes bouffonneries, mais elles manquaient de la verve que Carletti mettait dans les siennes. La parade de Carletti sentait son Italie ; la gaieté de Holly son pays nègre : gaieté de caricature, gaieté américaine. Elle me faisait mal. Elle me rendait triste. Je m'étonnais en outre que van Horst pût l'endurer, mais, depuis quelque temps, van Horst voyait souvent Nick Holly. Je dois dire qu'il le traitait sans égards.

« Nicodemus! ordure vivante! viens ici! »

Et Holly accourait en frétillant de tout son long corps désossé.

Les rois avaient coutume de s'attacher un bouffon. Je pense que Holly servait de bouffon à van Horst, qui semblait n'éprouver aucun dégoût en sa compagnie et même qui riait volontiers de ses pitreries. Sans doute trouvait-il à voir ce personnage abject le même bénéfice que les enfants de Lacédémone dans la contemplation de l'ilote ivre.

D'ailleurs, depuis la mort de Jack Dill, ses fréquentations avaient changé. Il s'était, presque malgré lui, composé une manière de garde du corps d'assez vilaine qualité. Son crime avait eu pour effet d'appeler à sa suite tout ce que la Fourche comptait de têtes chaudes (et j'emploie là un terme doux).

Un jour, il m'expliqua la chose sur un ton demi-plaisant.

« Que veux-tu! j'ai prouvé ma force en saignant Jack Dill, alors, tous ceux qui n'auraient pas osé tuer ouvertement me suivent… ils me suivent au sang. »

Ces malandrins, dont chacun devait avoir une action louche dans sa vie, me plaisaient peu. Il me plaisait moins encore de voir mon ami devenir en quelque sorte leur chef… Mais van Horst était l'excuse du troupeau.

Lorsque je me sentais trop écœuré par l'ignominie de Jane Holly, par les facéties de Nicodemus, par les affreux relents dusaloonoù la tête bariolée de Napoléon considérait de ses yeux fixes une dizaine de gaillards, ivres plus qu'à demi, j'allais me consoler dans la compagnie du fils de Maria.

Jimmy m'aidait parfois dans mon travail. A mes heures perdues, je tâchais de causer avec lui, de préciser un peu ce rêve vague et continuel qui l'occupait, d'appeler à la surface de cette âme stagnante quelques bulles d'intelligence. Une fois, van Horst me surprit lui faisant ainsi la leçon. Il me regarda avec, peut-être, un peu d'ironie, puis, sur ce ton affectueux qu'il n'avait que pour moi :

« Je comprends, dit-il, toi, tu aimes mieux essayer de faire naître que d'assassiner! »


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