Nous trottions dans la nuit. Une lune ronde, très haute dans le ciel, tachait le paysage de lividités singulières. Il ventait fort. La voie étant bonne, nous allions vite, van Horst, sombre, la tête penchée, moi regardant, de droite et de gauche, le funèbre frissonnement de la lumière sur cette plaine qui avait toute la tristesse d'un champ de bataille. Soudain, je crus percevoir, ou, plus exactement, je crus avoir perçu, quelques secondes avant, une plainte qui paraissait sortir d'un gros buisson d'épines. Je priai van Horst d'attendre et m'en retournai.
C'était bien une plainte, en effet, une plainte humaine. Je sautai à bas de mon cheval et m'approchai du buisson. Là, gisait un homme mortellement pâle, encore jeune, vêtu de hardes en lambeaux, le visage et les mains déchirés par les épines.
J'appelai van Horst.
— Qu'est-ce que tu as trouvé? me cria-t-il.
— Venez voir!
Il s'approcha, mit pied à terre et se pencha sur le buisson.
« Le pauvre bougre m'a l'air assez mal en point, me dit-il. Je me demande ce qui lui est arrivé!… Tiens! aide-moi à le mettre sur l'herbe. Je crois qu'il est seulement évanoui… Pas de blessures?… Non. »
Van Horst disait vrai : l'homme n'était pas blessé, sauf les balafres de sa figure, mais il mourait de faim et de privations. Je ne pense pas qu'il eût vécu jusqu'au soir. Il but à la gourde où mon ami gardait son whisky, mais il fallut d'abord lui en verser quelques gouttes dans le gosier. Peu à peu, il revint à lui. Avec peine, il mangea une croûte de pain que je lui donnai. Ses joues étaient moins pâles, ses yeux revivaient, ses mains s'agitèrent, se tendirent. Bientôt, il put se lever.
Un beau garçon de vingt-cinq ans. Il avait cette maigreur active, vigoureuse des Provençaux et des Gascons. Quelle ne fut pas ma stupeur, quand, se tournant vers van Horst, il dit… en français :
« Vous êtes vraiment bien gentil!… Attendez encore un instant et je serai tout à fait sur pied… »
Il regarda le buisson.
— J'étais là dedans?… Ah! oui! je me rappelle!… Mais… suis-je bête!… je parle français!
— Ça ne fait rien! dis-je en souriant. Je puis répondre. Vous êtes avec un compatriote!
— Tiens! tiens! dit van Horst, te voilà content, Olivier.
L'homme se remit peu à peu. Il avait encore un air effaré qui faisait peine. Il mangea tout mon pain, il but de nouveau à la gourde, il se secoua, il se prit le front comme pour y réunir quelques idées, puis :
« Ça y est, maintenant, dit-il, mais je crois que je reviens de loin!… et, sans vous, j'y serais resté! »
Il frémit comme devant un souvenir.
« J'en ai vu de dures, ajouta-t-il d'une voix mal assurée, mais… celle-là!… Oh!… »
Il regarda van Horst.
« Merci! » dit-il.
Et je vous assure que ce « merci! » valait un beau discours.
« C'était tout simple, dit van Horst, d'ailleurs c'est le gosse qui m'a appelé… Mais, comment donc vous trouviez-vous dans cet état, et quel est votre nom? »
L'homme eut un sourire affreux et un retrait de tout le corps.
« Je vous raconterai! dit-il. Oui, je vous raconterai! Ah! mon nom? Je m'appelle Caldaguès… Jean Caldaguès… Caldaguès le Français… Je suis bûcheron et je vais au bar de la Fourche. »