Tous les voyageurs l'ont dit : les nouvelles courent vite dans un pays sans télégraphe ; pourtant, ce n'était pas à cause de la découverte des derniers gisements aurifères que Jean Caldaguès avait pris le chemin de la Fourche. Non, c'était pour tailler dans les forêts. La petite colonie des bûcherons canadiens manquait de bras. Caldaguès l'avait appris.
Ah! les beaux arbres qui poussaient sur le versant de la montagne! de beaux arbres fortement attachés au sol, couverts de mousse, chargés de nids, peuplés par les écureuils à panache roux, et pleins de chansons. C'est à leurs pieds, c'est dans leurs branches que travaillait Caldaguès.
« Nous sommes du même pays, Saruex ; il faut m'accompagner quelquefois. Nous parlerons français. Voilà qui est bon : parler français loin de France. »
Je me liai vite avec cet homme à la figure ouverte, au regard clair. Je ne me lassais pas de le voir travailler et, souvent, je l'aidais de mon mieux. Il maniait la hache de façon superbe, avec aisance, avec force, presque en souriant. L'effort, chez lui, semblait dédaigneux.
Jean Caldaguès était un gaillard mince et brun, élégamment musclé ; un type de Français que j'ai revu depuis : celui du Méridional tranquille. Né en Provence de parents toulousains, il ne paraissait pas sortir d'un champ de foire, comme tant de ses compatriotes ; sa force sans apparat, sourde, toujours prête, ne se manifestait pas inutilement. Un visage osseux, les cheveux châtain foncé, la moustache fine, le menton modelé avec soin, la peau olivâtre ; tout cela éclairé par des yeux d'un vert sombre, à l'expression douce, et qui souriaient.
Le soir, lorsque nous rentrions, il entonnait des chansons provençales ou me racontait des histoires qui n'avaient pas de fin. Oui, le retour dans la forêt était charmant, à l'heure tiède du crépuscule, mais combien plus belles les journées!
Joies! belles joies de l'effort, la hache en main! La cassure des grosses branches, l'agonie et la mort du cèdre, le fracas prodigieux des grands troncs qui coulaient contre le flanc de la montagne par les glissières frottées de pétrole, tout cela formait un concert démesuré, quelque chose de vigoureux et de sûr comme des jeux de héros. Gémissements des arbres écuissés, plaintes des scies, murmure du vent dans les vieilles futaies, chant des cascades… Ah! l'inoubliable ensemble d'harmonie!
Entre Caldaguès et van Horst, je partageais mon temps également, mais je ne songeais guère à les comparer.
Caldaguès montrait toujours un contentement de vivre qui rappelait bien ses origines. Van Horst, durci par l'épreuve, était un homme unique, une singularité ; Jean Caldaguès, le charmant exemple d'une façon d'être. Il fut sympathique à tous. Sa bonne humeur, sa plaisante verve, étaient de meilleur aloi que les pitreries de Holly, et, inconsciemment, je pense, on lui savait gré d'avoir, à l'encontre de tous nos camarades, un charme reposé de qualité assez fine.
Les premiers temps, je ne pouvais oublier son affreux regard de détresse lors de notre première rencontre.
Un soir qu'il parlait avec van Horst, il nous conta, sur un ton très dégagé, ses aventures. Je m'étonnai qu'il y eût survécu. Dangers, traverses, maladies, batailles, accidents, fuites et poursuites, infortunes et jours heureux, hauts et bas, il avait tout connu.
A cet homme, il manquait une vertu essentielle dans le pays où nous vivions : la violence.
Jean Caldaguès, au moral comme au physique, était fort, mais pas violent. Il se désintéressait trop des ennuis quotidiens, il haussait trop souvent les épaules ; là où van Horst eût tiré son couteau, Caldaguès souriait. Quel délicieux compagnon! Riche, il nourrissait son frère, le passant, l'étranger, l'inconnu ; pauvre, il payait cher les bienfaits de la veille. En vérité, l'ingratitude avait été si dure, si parfaite, que cela pouvait à peine se croire, mais de ce temps malheureux il gardait un souvenir sans haine. Lorsqu'il en parlait, il pâlissait un peu, comme font les enfants qui se remémorent un mauvais songe.
Un soir, à la buvette, il remercia van Horst en termes chaleureux de ce qu'il avait joué, à son égard, le rôle du bon Samaritain.
« Je sortais d'un accès de fièvre… Je vivais à peine… Sans votre aide… »
Deux verres pleins de whisky tintèrent l'un contre l'autre ; et ce fut tout : van Horst relégua Jean Caldaguès parmi les indifférents dont il ne s'occuperait plus, et pourtant je crois qu'il lui voulait certain mal de m'avoir ainsi accaparé. Il n'y avait pas là de ma faute. On reste de son pays, surtout quand jamais on ne le vit, et cet homme qui m'apportait des façons de parler, des mots d'argot, des plaisanteries de la terre de France, m'était devenu, non seulement sympathique, mais presque nécessaire. Et puis, n'oubliez pas que j'étais un enfant. Cette douceur tranquille me séduisait parmi tant d'âmes brutales. Marchant avec moi en forêt, Jean Caldaguès discourait des arbres et des fleurs avec un sentiment fraternel bien différent de l'impériale assurance qu'avait mon autre ami Vincent van Horst.
Trois mois durant, il ne se passa rien à la Fourche. Le gros Kid citait toujours la Bible ; Holly, pour montrer qu'il ne perdait rien de sa souplesse, mettait, de temps à autre, son pied droit derrière sa nuque ; Mosé, furtif et poli, paraissait à date fixe pour nous apporter des provisions : farine, whisky et porc salé ; Carletti roucoulait chaque soir de petites chansons où il était question de lune, de bien-aimée et de l'incomparable ciel d'Italie ; Jane semblait tempérer un peu ses fureurs érotiques ; Maria tricotait avec placidité ; enfin, je ne voyais presque plus Jimmy qui passait toutes ses journées perdu dans les bois. Calme, grand calme. Ni blessures, ni batailles. Seul, van Horst avait l'air triste, mais je savais les changements d'humeur de mon ami et ne m'en inquiétais guère.
Le temps s'écoulait donc le mieux du monde, quand, un soir que Caldaguès et moi, nous rentrions en chantant, la hache sur l'épaule, le court entretien que j'eus avec lui me secoua jusqu'aux moelles.
Nous parlions d'Annie Smith. Caldaguès, comme tous les gens de la Fourche, causait souvent avec elle, et je dois dire que van Horst ne s'en montrait pas stupidement jaloux. Il était dans une de ses crises de silence où l'on eût dit qu'il regardait longtemps pour mieux voir, quitte à agir ensuite plus brutalement.
— C'est la seule femme d'ici! la vieille Maria est un paquet et Jane Holly un monstre!
— Tu as raison, répondit Caldaguès qui s'interrompit de chanter en patois languedocien, son air favori : «Aquéli mountagno…» Tu as raison, elle est délicieuse!
Et il reprit sa chanson :
Aquéli mountagnoQue tant auto sounM'empachon de vèireMis amour ount soun…
Aquéli mountagno
Que tant auto soun
M'empachon de vèire
Mis amour ount soun…
Elle est délicieuse!… Il y avait une telle âme, une telle ferveur dans la façon dont il prononçait ces trois mots, que je me retournai brusquement.
Auto, bèn soun auto,Mai s'abeissaran,E mis amouretoVers iéu revendran…
Auto, bèn soun auto,
Mai s'abeissaran,
E mis amoureto
Vers iéu revendran…
« Dites-moi, Caldaguès, mon ami, interrompis-je, faites attention! Vous savez… Annie Smith : territoire réservé! Gardez-vous bien! van Horst l'a dans le sang! »
Que cante e recanteCanto pas pèr iéu :Canto pèr ma migo,Qu'es proche de iéu…
Que cante e recante
Canto pas pèr iéu :
Canto pèr ma migo,
Qu'es proche de iéu…
C'était l'admirable fin d'une journée d'été. Entre les colonnes des arbres noirs, le ciel pourpre flambait. Nous marchions sur les mousses d'un pas élastique…
A la font de NimesI'a un ameliéQue fai de flour blancoAu mes de janvié.
A la font de Nimes
I'a un amelié
Que fai de flour blanco
Au mes de janvié.
Caldaguès coupa sa chanson d'un rire narquois à mon adresse.
« Que veux-tu, mon petit! C'est bien dommage que van Horst ait Annie Smith dans le sang, mais, tu comprends, je m'en fous!… Annie Smith… Annie Smith… Je l'aime… »
S'aquéli flour blancoEron d'ameloun,Culiriéu d'ameloPer iéu e pèr vous.
S'aquéli flour blanco
Eron d'ameloun,
Culiriéu d'amelo
Per iéu e pèr vous.