XXVI.

On venait de trouver dans leYellow-Creekune nouvelle traînée de sable nettement aurifère. C'en était assez pour donner la fièvre à tout le monde. De gros rires, des cris résonnaient dans lesaloon, on s'interpellait, et, de temps en temps, l'un des buveurs allait jusqu'au seuil, ouvrait la porte et regardait au dehors. Un brouillard lourd s'effilochait dans les ramures des grands arbres. On attendait qu'il fût dissipé pour se rendre auYellow-Creek.

« Voilà, dit Caldaguès, vous autres, les chercheurs d'or, vous avez de ces chances! Ce n'est pas mon métier de bûcheron qui me procurera des surprises pareilles! »

Il regardait au fond de son verre de whisky et, riant bas :

« Non, dit-il, dans ce pays-ci la fortune n'est pas dans les forêts. Cette dame couche plus volontiers dans le lit des ruisseaux. »

Annie Smith entrait à ce moment.

« As-tu fini de boire, papa? dit-elle. Viens, nous allons marcher sous les arbres. Le brouillard se lève. »

Le vieux Smith sortit.

— Heureusement, reprit Caldaguès, il n'y a pas que l'or des ruisseaux qui soit doux à regarder.

— L'or est l'instrument de la damnation! dit le gros Kid.

— Pourquoi donc le joues-tu aux cartes? demanda van Horst.

— Parce que je suis un pauvre pécheur! répondit-il d'une voix pleine de contrition.

— Ça fait toujours passer le temps, dit Maria.

— Et au bout de quelques jours on n'a plus uncent, dit Holly.

— Ah! il y a tout de même des choses plus précieuses que l'or! soupira Jane Holly d'un air romanesque.

— Oui, vous avez raison, madame Holly, dit Caldaguès, il y a des choses plus précieuses que l'or, et qui ne peuvent pas se jouer au poker.

Le gros Kid et Carletti avaient pris comme enjeu une bande de sable dont le rendement restait douteux. La partie devenait chaude.

— Vous vous trompez! s'écria Carletti, en abattant unfullaux as, tout peut se jouer! Supposez que j'aie une femme et que je ne l'aime pas? Eh bien! je la jouerais aux dés, à qui voudrait la prendre. Un jour, sur les quais de Naples, j'ai joué ma foi en Dieu avec un Arabe d'Alger, et, lorsque j'ai perdu, il a dit que je lui donnais de la fausse monnaie parce que nous n'avions pas la même religion. D'ailleurs, j'ai déjà joué mon âme plusieurs fois, mais, c'est drôle, jamais personne n'a voulu la prendre!

— Parions qu'elle sentait trop mauvais! s'écria Caldaguès.

Je notai un trait curieux dans cette conversation : tous les buveurs la tenaient pour plaisante, sauf deux : Caldaguès et van Horst. On sentait dans les paroles du bûcheron un continuel sous-entendu qui me faisait peur. Brusquement, il leva les yeux sur van Horst qui était occupé à sculpter un petit morceau de bois, et dit :

« N'est-ce pas, van Horst, qu'il y a des choses qui ne peuvent se jouer aux dés? »

Van Horst venait de finir un magot grimaçant et fort laid qu'il destinait, je crois, à Jimmy. Soigneusement il lui creusa deux yeux avec la pointe de son couteau, puis il répondit :

« Je pense tout autrement. Les choses les plus précieuses se jouent, mais vous avez raison, Caldaguès, elles ne se jouent pas avec les dés de la Fourche. Nous avons tout un jeu de dés, spécial, en plomb, et qui servirait fort bien. »

Caldaguès repêcha sur le bout d'une paille un moustique qui se noyait dans son whisky, sourit et répliqua :

— Van Horst, vous parlez juste! Et d'ailleurs, on ne refuse jamais une partie à quelqu'un qui vous a sauvé. Depuis que vous et Olivier m'avez trouvé à demi mort dans un buisson, je reste à vos ordres.

— C'est entendu, dit van Horst. Je vous rappellerai cela.

Et il se mit en devoir de décapiter le magot à petits coups.

Un silence, puis :

— De quelle façon, demanda Caldaguès, jouerons-nous cette chose précieuse dont nous avons parlé?

— En autant de manches que vous l'entendrez, mais une seule suffira, je pense. Nous mettrons deux dés dans le cornet et il sera permis d'en avoir une provision à la ceinture.

Caldaguès regarda par la fenêtre.

— Je ne vois presque plus de brouillard.

— Eh!… s'écria van Horst, nous pourrions faire la partie tout de suite! Qu'en dites-vous?

— Très volontiers, mon cher! je ne demande pas mieux! mais…

Il se tourna vers Maria.

« Mais dites, je vous prie, aux camarades qui pourraient venir de ne pas trop se promener sous les arbres, aujourd'hui. Il nous faut beaucoup de place pour jouer, et il serait regrettable de se tromper de partenaire. »

Carletti, qui ne comprenait rien à la conversation, trouva cette remarque fort drôle et eut un éclat de gaieté ; mais son rire s'arrêta soudain lorsque, se tournant vers moi, il me vit blanc comme un linge.

« Alors… c'est sérieux? »

Il n'y eut pas de réponse.

« Oh! mon Dieu! » s'écria la bonne Maria.

Elle se couvrit le visage de son mouchoir, et alla s'enfermer dans sa chambre.

Caldaguès vida son verre, puis, se levant, dit d'une voix sobre et posée :

« Van Horst! je veux d'abord vous remercier d'un bienfait… »

Il s'accouda familièrement à la table de van Horst ; il prit la large main qui tenait encore le petit magot décapité ; il ajouta :

— Non pas de m'avoir sauvé la vie ; cela tout le monde l'eût fait, j'espère, mais de m'avoir permis de connaître la plus belle émotion que j'aie jamais eue : celle de voir un vrai sourire d'amour sur un vraiment beau visage!

— Allez nettoyer votre fusil, dit van Horst de cette voix sourde qu'il avait eue, six mois auparavant, pour parler à Jack Dill. Nous nous retrouverons ici dans une heure.


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