XXX.

Van Horst parti, le temps me sembla long.

Je voyais peu Annie Smith. Elle restait dans la cabane de son père, reprisait de vieux habits, balayait, faisait la lessive au ruisseau. Les rares fois que je la rencontrai, elle ne me dit pas un mot. Je n'ai jamais su si elle se doutait de mon mensonge, après le duel.

Les jours suivaient les jours avec lenteur. Je m'ennuyai, et, pourtant, quelle animation à la Fourche pendant ces trois mois que dura l'absence de van Horst!… Je vis passer des gens de toutes sortes. Ils arrivaient couverts de poussière, harassés, en haillons. Ils repartaient le lendemain, laissant quelques pièces en paiement. On ne les revoyait plus. C'étaient les personnages d'une lanterne magique, mais, comme ces ombres qui se dessinent sur une toile blanche, leur profil seul apparaissait. Je ne connaissais rien de leur vie. Je ne devinais rien de leur avenir. Cela m'était égal. Ils pouvaient avoir les yeux pleins de rêves, ils pouvaient porter sur leur visage les traces de la douleur, les petites rides de la joie, cela m'était égal. Ils pouvaient raconter de belles ou de lugubres histoires, parler de leurs triomphes ou de leurs défaites, dénombrer leurs blessures, étaler devant nos yeux de beaux souvenirs d'apparat, je ne les écoutais guère. Cela m'était égal. Ils passaient.

Non! j'ai tort! ils ne passaient pas tout entiers, car chacun d'eux, le jour de son départ, inscrivait ou dessinait quelque chose sur l'un des murs du bar : leur nom, à l'ordinaire, accompagné d'un croquis symbolisant leur surnom. Une sorte de blason, pourrait-on dire :Sailing Dick, qui devait avoir navigué jadis, signait dans le triangle d'une voile ;Bloody Jackse désignait par un poignard ;Curly Jim, par une boucle ;Wisconsin Hank, par un W ;Harelip Fred, témoignait par une bouche fendue de son bec de lièvre, etClub-John, par une sorte de moignon, de son pied bot. La date, invariablement, soulignait le tout. Le plus souvent, ces gens ne se connaissaient pas. Ils se suivaient parfois à trois mois d'intervalle, et cela depuis des années. Peut-être mourraient-ils avant de se rencontrer, et, cependant,Sailing Dickretrouvait trace du passage deCurly Jim, comme s'il s'était agi d'un vieux camarade.

Je pense même que ces hommes n'eussent point trouvé de plaisir à se voir. Il leur suffisait de reconnaître un dessin sur la paroi d'une citerne ou sur le mur d'un bar pour que ces voyageurs solitaires ne se sentissent pas tout à fait perdus dans le vaste univers, et leur premier soin, quand ils arrivaient à la Fourche, était de chercher la trace d'un compagnon inconnu et déjà reparti.

Van Horst n'écrivait jamais rien.

« Je n'ai pas besoin de dire où je passe, m'expliquait-il un jour. Je n'ai pas besoin des autres hommes. »

Soit… mais depuis son départ, moi, j'avais besoin de van Horst, et, tous les jours, je voyais la trace de son blason dans une marque de couteau faite par lui sur la cloison du bar après qu'il eut tué Jack Dill.

Oui, je sentais, chaque jour, quelle énorme place Vincent van Horst tenait dans ma vie. Je comprenais quel beau spectacle c'est que de voir un homme souffrir quand il souffre de toutes ses forces vives. Ah! peu m'importait que van Horst eût tué! peu m'importait que cet amour pour Annie, contrarié, meurtri, froissé, se fût changé en amour de la lutte, en plaisir de vaincre, en goût du sang! Van Horst ne pouvait avoir cette femme qu'il désirait si passionnément, il s'en consolait par de moindres joies, et voir du sang couler en est une extraordinaire. J'ai compris cela plus tard, mais je le sentais alors, je le sentais déjà, tout jeune homme que j'étais, et je plaignais van Horst, et van Horst me manquait beaucoup.

En vérité, je m'ennuyais sans mesure. Seul, Nicodemus Holly mettait dans ma vie un peu de gaieté. Le grotesque de son exubérance forçait à rire. Dès qu'il rentrait de son travail, dès qu'il s'était assis devant son verre de whisky, le rideau se levait sur une farce inédite. Cela ne laissait pas d'être odieux, mais restait drôle. Il semblait qu'on le payât pour nous divertir. Je ne sais si ses facéties m'amuseraient aujourd'hui ; mais à l'époque, mon Dieu! j'étais un jeune ouvrier de seize ans, et, je crois que des charges plus subtiles m'eussent moins réjoui.

Depuis une semaine la société de Jimmy me manquait aussi. Lui qui se plaisait toujours en ma compagnie avait pris des habitudes d'indépendance. Je ne le voyais plus. Il passait des journées entières à courir dans la forêt, et parfois il me sembla qu'il avait une curieuse expression, faite de lassitude et d'égarement, comme si quelque douleur morale se fût jointe à la fatigue de sa trop longue promenade.

En somme, durant ces trois mois, il ne se passa rien que de très ordinaire : le gros Kid nous fit tous les soirs des discours où l'Ancien et le Nouveau Testament furent mis solennellement au pillage ; il y eut de très brillantes parties de poker ; Carletti se montra plaisant ; Jane Holly fut repoussante à son ordinaire ; le vieux Smith fuma sa pipe, et notre bonne Maria poursuivit le cours égal de sa prostitution, moyennant trois dollars versés d'avance.

Même, à ce propos il me faut, je crois, noter un souvenir qui m'est personnel.

Un soir que je me promenais sous les arbres, je rencontrai Jane Holly. Elle me fit savoir sans aucune préparation le désir qu'elle avait de coucher avec moi. Je lui témoignai que cette idée me dégoûtait. Et nous nous séparâmes. Mais… comment dirais-je… la proposition de Jane Holly avait été trop directe, et si mon esprit n'en fut point touché, la partie mortelle de mon être en resta toute émue. Jusqu'alors, le travail, les courses au soleil, les randonnées à cheval ne me laissaient guère le loisir de penser à cette chose que les jeunes gens de l'Ancien Monde nomment la bagatelle. Or, ce jour-là, bien que je me fusse échappé sain et sauf des griffes de la harpie, je pensai que le moment était peut-être venu de goûter à ces ineffables délices pour lesquelles les hommes s'entr'égorgent. D'autre part, j'avais fait quelques petites économies, et, bravement, le front haut, le regard net, je m'enquis ce soir même auprès de Maria de la façon selon laquelle elle recevrait une offrande de trois dollars, faite selon les règles traditionnelles, si j'en étais le donateur. La pauvre femme fut un peu surprise et, avec une tranquille inconscience, elle me donna des conseils de parente âgée, qui, avouez-le, pouvaient paraître étranges. Enfin, comme j'insistais, elle me demanda vingt-quatre heures de réflexion, au bout desquelles elle accepta mon offre.

Donc, le soir même, je mis dans sa chambre une bouteille de whisky et deux verres, mais, cette fois, au lieu de me retirer discrètement selon mon habitude, je demeurai.


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