XXXVI.

Smith était assis dans le coin de droite. Van Horst entra. Il bouchait tout le cadre de la porte. Il était superbe.

Smith, dès qu'il le vit, posa son verre d'un geste un peu brusque. Il savait que l'on parlerait de choses sérieuses. Van Horst ne dit pas un mot. Il s'attabla dans le coin de gauche, sous le clou de Sam Wells, et se mit à siffler, en grattant avec son couteau la boue séchée sur ses bottes. Moi, je m'étais arrêté de nettoyer une assiette pour donner plus d'attention au dialogue ; mais, d'abord, ni van Horst, ni Smith ne parlèrent. — De temps en temps, Smith buvait un coup. Van Horst n'en finissait pas de gratter ses semelles. Smith avait l'air très gêné, sa main tremblait. Je me rappelle qu'il frottait à chaque instant son crâne. Il était très chauve, sauf une couronne de cheveux grisâtres. Il avait la barbe et la moustache rare. Un pauvre être. Oui, décidément, un pauvre être. Vous vous souvenez que sa figure était pleine de plis ; eh bien, il avait l'habitude de manier à chaque instant, de tirer, de pétrir les plis de sa figure, et cela était lamentable. Maria le considérait du coin de l'œil, d'un air apitoyé ; Carletti jouait au poker avec Holly, le gros Kid, Mosé le Juif, et un bûcheron de passage, Bill le Manchot. Eux aussi ne voulaient rien perdre de la scène.

Soudain, Carletti se leva et s'en fut ouvrir la porte, déclarant qu'il faisait trop chaud. Puis il reprit sa place… Pendant cinq minutes, il y eut presque du silence. Cela me parut si singulier, en comparaison du vacarme qui remplissait d'ordinaire la salle, que je fis le compte de tous les petits bruits, à mesure que je les percevais. Je m'en souviens encore. Après tant d'années, je crois les entendre.

D'abord, deux bruits continus : au dehors, l'agréable gémissement de la brise ; au dedans, le cliquetis des aiguilles de Maria, qui tricotait par petits gestes nerveux. Puis des bruits intermittents : au dehors, la note creuse d'une chouette et le piaffement du cheval de Bill le Manchot attaché à un piquet ; au dedans, le froissement des cartes, un tintement d'argent, le bruit léger du verre posé et reposé par Smith, les annonces sourdes des joueurs, le bruit du couteau de van Horst, un gros soupir brusque de Holly et une toux de Carletti… Silence relatif, à coup sûr, mais notre gêne nous donnait l'impression du silence.

C'était insoutenable.

La porte grinça… Une chauve-souris vint battre la fenêtre… Carletti marqua, en sifflant, son regret d'avoir perdu un coup… Le Juif jura d'une voix très douce.

La partie de poker continuait, mais les cartes, ce soir-là, avaient tort.

Vous avez vu, parfois, quelques arbres, des pierres, un coin de nature, attendre l'orage?… Vous savez bien… ce recueillement excédé!… Les joueurs de la Fourche devaient avoir une sensation analogue.

Et puis, il est toujours intéressant de voir des gens, ouvertement occupés, prêter une attention secrète à quelque chose. Ils s'y prennent de façon si diverse! Kid, le bon géant évangélique, posait, par instants, son regard naïf sur Smith ou sur van Horst. Le regard unique et louche de Holly restait mystérieux. Le regard de Carletti allait et venait vite. Le regard de Mosé caressait les deux adversaires, et, malgré sa douceur, se renseignait avec précision. Tout de même, et quelques efforts qu'ils fissent pour avoir l'air indifférent, ces quatre hommes ne pouvaient empêcher leurs regards d'être inquiets.

Et Maria tricotait, et Smith n'arrêtait de se frotter le crâne que pour tirer les plis de ses joues, et moi, je regardais les énormes mains de van Horst.

Une dizaine de minutes… puis, tout à coup, van Horst, ayant signé avec son canif dans la poussière du sol, ficha ce canif dans la table, posa ses énormes mains sur ses genoux, leva la tête et parla.

Ce fut un soulagement.


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