V

Elle habitait Liverdun. Son père était médecin, et sa mère, qui menait une mauvaise conduite, avait quitté son mari.... Quant à elle, Juliette, on l'avait mise en demi-pension chez les sœurs.... Le père buvait et, chaque soir, rentrait ivre ... alors, c'étaient des scènes terribles, car il était fort méchant. Le scandale devint tel que les sœurs renvoyèrent Juliette, ne voulant pas garder chez elles la fille d'une mauvaise femme et d'un ivrogne.... Ah! quelle misérable existence! Toujours enfermée dans sa chambre, n'osant pas sortir, et quelquefois battue, sans raison, par son père!... Une nuit, très tard, le père entra dans la chambre de Juliette et ... (Comment vous exprimer cela! disait Juliette rougissante.... Oui, enfin, vous comprenez?...) elle saute du lit, crie, ouvre la fenêtre ... mais le père prend peur et s'en va.... Le lendemain, Juliette partait pour Nancy, espérant vivre en travaillant.... C'est là qu'elle avait connu Charles.

Tandis qu'elle parlait, d'une voix douce et toujours pareille, je lui avais pris la main, sa belle main, que je serrais avec émotion, aux endroits douloureux du récit. Et je m'emportais contre le père infâme.... Et je maudissais la mère abandonnant son enfant!... Je sentais s'agiter en moi de formidables dévouements, gronder de sourdes vengeances.... Quand elle eut fini, je pleurais à chaudes larmes.... Ce fut une heure exquise.

Juliette recevait peu de monde; des amis de Malterre, et deux ou trois femmes, amies des amis de Malterre. L'une d'elles, Gabrielle Bernier, grande blonde, très jolie, entrait toujours de la même façon.

—Bonjour, Monsieur ... bonjour, petite.... Ne vous dérangez pas, je me sauve.

Et elle s'asseyait sur un bras de fauteuil, en lissant son manchon, par gestes brusques.

—Figurez-vous que j'ai encore eu une scène, tantôt, avec Robert.... Quel type, si vous saviez!... Il s'amène chez moi et me dit en pleurnichant: «Ma petite Gabrielle, il faut que je te quitte, ma mère me l'a déclaré ce matin, elle ne me donnera plus d'argent.»—«Ta mère! que je lui réponds.... Eh bien! tu peux lui dire à ta mère, et de ma part, que le jour où elle quittera ses amants, je te quitterai par la même occase.... D'ici là, elle peut se fouiller, ta mère....» C'est-il pas vrai aussi, une vieille saleté comme ça!... Ce que Robert a pouffé!... Dites donc, nous allons à l'Ambigu, ce soir.... Y venez-vous?

—Merci.

—Alors, je me sauve!... Ne vous dérangez pas.... Bonjour, Monsieur, bonjour, petite....

Cette Gabrielle Bernier m'irritait beaucoup.

—Pourquoi recevez-vous des femmes comme ça? disais-je à Juliette.

—Quel mal, mon ami?... Elle m'amuse.

Les amis de Malterre, eux, parlaient courses, vie élégante, avaient toujours des histoires de cercles et de femmes à raconter, ne tarissaient pas sur les choses de théâtre. Il me semblait que Juliette prenait plaisir, plus que déraison, à ces conversations; mais je l'excusais, mettant ces complaisances sur le compte de la politesse. Jesselin, un jeune homme très riche, dont on vantait le sérieux, était le boute-en-train de labandeet tous s'inclinaient devant son évidente supériorité: «Qu'en pensera Jesselin? Il faut demander à Jesselin.... Ce n'est pas l'avis de Jesselin....» On le courtisait fort. Jesselin avait beaucoup voyagé et connaissait mieux que personne les meilleurs hôtels du monde entier. Ayant été en Afghanistan, il n'avait retenu, de tout un voyage à travers l'Asie centrale, que cette particularité, c'est que l'émir de Caboul, avec qui il eut, un jour, l'honneur de faire une partie d'échecs, jouait aussi vite que les Français: «Non, ce qu'il m'a épaté, cet émir!» Il répétait aussi, volontiers: «Vous savez si je m'en suis payé des voyages.... Eh bien, je puis le dire ... en sleeping, en cabine, en télègue, n'importe où et n'importe comment, à sept heures et demie, tous les soirs ... en habit!»

Malterre ne m'aimait pas, bien qu'il se fût lié avec moi. D'une nature douce et timide, il n'osait me marquer son aversion, dans la crainte de déplaire à Juliette; mais je la voyais sourdre dans son sourire de bon chien étonné; mais je la sentais s'impatienter dans sa poignée de main.

Je n'étais heureux que seul avec Juliette. Là, dans le salon rouge, sous l'égide de l'Amour en terre cuite, nous restions parfois de longs temps sans prononcer une parole. Je la regardais; elle baissait la tête, et, songeuse, jouait avec les effilés de sa robe, ou les dentelles de son corsage. Souvent, mes yeux s'emplissaient de larmes, sans que je susse pourquoi: des larmes très douces, qui coulaient sur moi comme un parfum, m'inondaient l'âme d'une liqueur magique. Et j'éprouvais, dans tout mon être, une sensation de plénitude et de délicieux engourdissement.

—Ah! Juliette! Juliette!

—Voyons, mon ami, voyons, soyez sage!

C'étaient les seuls mots d'amour qui nous échappassent....

A quelque temps de là, Juliette donnait un grand dîner pour célébrer la fête de Charles. Pendant toute la soirée, elle se montra nerveuse, agacée. A Charles, qui lui adressa une observation timide, elle répondit durement, d'un ton bref que je ne lui connaissais pas. Il était deux heures du matin, quand tout le monde prit congé. J'étais demeuré seul, dans le salon. Près de la porte, Malterre me tournait le dos, causant avec Jesselin qui passait sa pelisse dans l'antichambre. Et je vis Juliette, accoudée au piano, qui me regardait fixement. Un éclair de passion farouche traversait ses yeux devenus graves tout à coup, presque terribles, les barrait comme d'une flamme nouvelle. Le pli de son front s'accentuait, sa narine battante et gonflée frémissait; je ne sais quoi d'impudique errait sur ses lèvres. Je m'élançai. Et mes genoux cherchant ses genoux, mon ventre se collant à son ventre, ma bouche sur sa bouche, je l'enlaçai d'une étreinte furieuse.

Elle s'abandonna, et d'une voix très basse, étranglée:

—Viens demain! dit-elle.

Je voudrais, oui, je voudrais ne pas poursuivre ce récit, m'arrêter là.... Ah! je le voudrais! A la pensée que je vais révéler tant de hontes, le courage m'abandonne, le rouge me monte au front, une lâcheté me prend, tout à coup, qui fait trembler ma plume entre mes doigts.... Et je me suis demandé grâce à moi-même.... Hélas! je dois gravir, jusqu'au bout, le chemin douloureux de ce calvaire, même si ma chair y reste accrochée en lambeaux saignants, même si mes os à vif éclatent sur les cailloux et sur les rocs! Des fautes comme les miennes, que je ne tente pas d'expliquer par l'influence des fatalités ataviques, et par les pernicieux effets d'une éducation si contraire à ma nature, ont besoin d'une expiation terrible, et cette expiation que j'ai choisie, elle est dans la confession publique de ma vie. Je me dis que les cœurs nobles et bons me sauront gré de mon humiliation volontaire; je me dis aussi que mon exemple servira de leçon.... Si, en lisant ces pages, un jeune homme, un seul, prêt à faillir, se sentait tant d'effroi et tant de dégoût, qu'il fût à jamais sauvé du mal, il me semble que le salut de cette âme commencerait le rachat de la mienne. Et puis, j'espère, quoique je ne croie plus en Dieu, j'espère qu'au fond de ces asiles de paix, où, dans le silence des nuits rédemptrices, monte, vers le ciel, le chant triste et consolateur de ceux-là qui prient pour les morts, j'espère que j'aurai ma part des pitiés et des pardons chrétiens.

Je possédais vingt deux mille francs de rente; de plus, j'étais convaincu qu'en travaillant je pouvais gagner, dans la littérature, une somme égale, au moins.... Plus rien ne me paraissait difficile; la route était tracée devant moi sans un obstacle, et je n'avais plus qu'à marcher.... Ah! mes timidités, mes terreurs, mes doutes, le travail haletant, l'angoisse, il n'en était plus question. Un roman, deux romans par an, des pièces de théâtre même.... Qu'était-ce, je vous prie, pour un homme amoureux, comme moi?... Ne disait-on pas que X... et que Z..., des imbéciles irréparables et notoires, avaient fait, en quelques années, des fortunes énormes?... Des idées de roman, de comédie, de drame, me venaient en foule, et je les indiquais d'un geste large et hautain.... Je me voyais déjà accaparant toutes les librairies, tous les théâtres, tous les journaux, l'attention universelle... Aux heures d'inspiration pénible, je regarderais Juliette et les chefs-d'œuvre naîtraient de ses yeux, ainsi que les royaumes d'une féerie.... Je n'hésitai pas à exiger le départ de Malterre, et à me charger de l'existence de Juliette. Malterre écrivit des lettres désespérées, pria, menaça; finalement, il partit. Plus tard, Jesselin, avec le bon goût et l'esprit qu'il avait, nous raconta que Malterre, bien triste, voyageait en Italie.

—Je l'ai accompagné jusqu'à Marseille, nous dit-il.... Il voulait se tuer, pleurait tout le temps.... Vous savez, je ne suis pas un gobeur, moi; mais, vraiment il me faisait de la peine.... Non là, vrai!

Et il ajouta:

—Vous savez?... Il était résolu à se battre avec vous.... C'est son ami, monsieur Lirat, qui l'en a empêché.... Moi aussi, du reste, parce que je ne comprends que les duels à mort.

Juliette écoutait ces détails, silencieuse, d'un air, en apparence, indifférent. Elle passait, de temps en temps, sa langue sur sa bouche; il y avait dans ses yeux comme le reflet d'une joie intérieure. Pensait-elle à Malterre? Était-elle heureuse d'apprendre que quelqu'un souffrît à cause d'elle? Hélas! je n'étais déjà plus en état de me poser ces points d'interrogation.

Une vie nouvelle commença.

Le quartier où demeurait Juliette ne me plaisait pas; il y avait, dans sa maison, des voisinages qui m'étaient pénibles, et puis, surtout, l'appartement renfermait des souvenirs qu'il me convenait d'effacer. Dans la crainte que ces combinaisons n'agréassent point à Juliette, je n'osais les lui dévoiler trop brusquement; mais, aux premiers mots que j'en dis, elle exulta.

—Oui, oui! s'écria-t-elle joyeuse.... J'y avais songé, mon chéri. Et puis, sais-tu à quoi j'ai songé encore?... Dis-le, dis-le vite, à quoi ta petite femme a songé?

Elle appuya ses deux mains sur mes épaules, et souriante:

—Tu ne sais pas?... Vrai, tu ne sais pas?... Eh bien! elle a songé que tu viendrais habiter avec elle.... Oh! ce serait si gentil, un joli petit appartement, où nous serions, tous deux, bien seuls, à nous aimer, dis, mon Jean?... Toi, tu travaillerais; moi, pendant ce temps-là, près de toi, sans bouger, je ferais de la tapisserie et, de temps en temps, je t'embrasserais, pour te donner de belles idées.... Tu verras, mon chéri, si je suis une bonne femme de ménage, si je soignerai bien toutes tes petites affaires.... D'abord, c'est moi qui rangerai ton bureau. Tous les matins tu y trouveras une fleur nouvelle.... Et puis, Spy aura aussi une belle niche ... pas, mon Spy?... une belle niniche, toute neuve, avec des pompons rouges.... Et puis, nous ne sortirons pas, presque jamais ... et puis, nous nous coucherons de bonne heure.... Et puis, et puis.... Oh! comme ça sera bon!

Redevenant sérieuse, elle dit, d'une voix plus grave:

—Sans compter que ça sera bien moins cher, la moitié moins cher, juste!

Nous arrêtâmes un appartement, rue de Balzac, et il fallut nous occuper de l'aménager. Ce fut une grosse affaire. Toute la journée, nous courions les marchands, examinant des tapis, choisissant des tentures, discutant des projets et des devis. Juliette eût voulu acheter tout ce qu'elle voyait; mais elle allait de préférence aux meubles compliqués, aux étoffes éclatantes, aux broderies massives. L'éclaboussement de l'or neuf, le papillotage des tons heurtés l'attiraient et la retenaient charmée. Si je tentais de lui adresser une observation, elle répondait aussitôt:

—Est-ce que les hommes connaissent ces choses-là?... les femmes, ça sait bien mieux.

Elle s'entêta dans le désir de posséder une sorte de bahut arabe, effroyablement peinturluré, incrusté de nacre, d'ivoire, de pierres fausses, et qui était immense.

—Tu vois bien qu'il est trop grand, qu'il ne pourrait pas entrer chez nous, lui disais-je.

—Tu crois?... Mais en lui sciant les pieds, mon chéri?

Et, plus de vingt fois par jour, elle s'interrompait dans une conversation, pour me demander:

—Alors, tu crois qu'il est trop grand, le beau bahut?

Dans la voiture, en rentrant, Juliette se pressait contre moi, me tendait ses lèvres, me couvrait de caresses, heureuse, rayonnante.

—Ah! le vilain qui ne disait rien, et qui restait à me regarder, toujours, avec ses beaux yeux tristes ... oui, vos beaux yeux tristes que j'aime, vilain!... Il a fallu que ce soit moi, pourtant!... Oh! jamais tu n'aurais osé, toi!... Je te faisais peur, pas? Tu te rappelles, quand tu m'as prise dans tes bras, le soir?... Je ne savais plus où j'étais, je ne voyais plus rien ... j'avais la gorge, la poitrine ... c'est drôle ... comme quand on a bu quelque chose de trop chaud.... J'ai cru que j'allais mourir, brûlée ... brûlée de toi ... C'était si bon, si bon!... D'abord, je t'ai aimé, dès le premier jour.... Non, je t'aimais avant ... ah! tu ris!... Tu ne crois pas qu'on puisse aimer quelqu'un, sans le connaître et sans l'avoir vu?... Moi, je crois que si!... Moi, j'en suis sûre!...

J'avais le cœur si gonflé, ces choses étaient si nouvelles pour moi, que je ne trouvais pas une parole; j'étouffais dans la joie. Je ne pouvais qu'étreindre Juliette, balbutier des mots inachevés, pleurer, pleurer délicieusement. Soudain, elle devenait toute songeuse, le pli de son front s'accentuait, elle retirait sa main de la mienne. Je craignis de l'avoir froissée.

—Qu'as-tu, ma Juliette?... lui demandai-je.... Pourquoi es-tu comme ça?... T'ai-je fait de la peine?

Et Juliette, désolée navrée, gémissait:

—L'encoignure, mon chéri!... l'encoignure du salon que nous avons oubliée!

Elle passait d'un rire, d'un baiser, à une gravité subite, mêlait les tendresses et les mesures des plafonds, embrouillait l'amour avec la tapisserie. C'était adorable.

Dans notre chambre, le soir, tous ces jolis enfantillages disparaissaient. L'amour mettait sur le visage de Juliette je ne sais quoi d'austère, de recueilli, et de farouche aussi; il la transfigurait. Elle n'était pas dépravée; sa passion, au contraire, se montrait robuste et saine, et, dans ses embrassements, elle avait la noblesse terrible, l'héroïsme rugissant des grands fauves. Son ventre vibrait comme pour des maternités redoutables.

Mon bonheur dura peu.... Mon bonheur!... C'est une chose extraordinaire, en vérité, que jamais, jamais, je n'aie pu jouir d'une joie complètement, et qu'il ait fallu que l'inquiétude en vînt toujours troubler les courtes ivresses. Désarmé et sans force contre la souffrance, incertain et peureux dans le bonheur, tel j'ai été, durant toute ma vie. Est-ce une tendance particulière de mon esprit?... une perversion étrange de mes sens?... ou bien le bonheur ment-il réellement à tout le monde, comme à moi, et n'est-il qu'une forme plus persécutrice et raffinée de la souffrance universelle? Tenez.... Les lueurs de la veilleuse tremblottent légèrement sur les rideaux et sur les meubles, et Juliette, au matin, s'est endormie,—au matin de notre première nuit. Un de ses bras repose, nu, sur le drap; l'autre, nu aussi, se replie mollement sous sa nuque. Tout autour de son visage qui reflète les pâleurs du lit, de son visage meurtri, aux yeux, d'un grand cerne d'ombre, ses cheveux noirs, dénoués, s'éparpillent, ondulent, roulent. Avidement, je la contemple.... Elle dort, près de moi, d'un sommeil calme et profond d'enfant. Et pour la première fois, la possession ne me laisse aucun regret, aucun dégoût; pour la première fois, je puis, le cœur attendri et reconnaissant, la chair encore vibrante de désirs, regarder une femme qui vient de se donner à moi. Exprimer mes sensations, je ne le saurais. Ce que j'éprouve, c'est quelque chose d'indéfinissable, quelque chose de très doux, de très grave aussi et de très religieux, une sorte d'extase eucharistique, semblable à celle où me ravit ma première communion. Je retrouve le même mystique enivrement, la même terreur auguste et sacrée; c'est dans une éblouissante clarté de mon âme, une seconde révélation de Dieu.... Il me semble que Dieu est descendu en moi, pour la deuxième fois.... Elle dort, dans le silence de la chambre, la bouche à demi entr'ouverte, la narine immobile, elle dort d'un sommeil si léger, que je n'entends pas le souffle de sa respiration.... Une fleur, sur la cheminée, est là qui se fane, et je perçois le soupir de son parfum mourant.... De Juliette, je n'entends rien; elle dort, elle respire, elle est vivante, et je n'entends rien.... Doucement, plus près, je me penche, l'effleurant presque de mes lèvres, et, tout bas, je l'appelle.

—Juliette!

Juliette ne bouge pas. Mais je sens son haleine plus faible que l'haleine de la fleur, son haleine toujours si fraîche, où se mêle en ce moment, comme une petite chaleur fade, son haleine toujours si odorante, où pointe comme une imperceptible odeur de pourriture.

—Juliette!

Juliette ne bouge pas.... Mais le drap qui suit les ondulations du corps, moule les jambes, se redresse aux pieds, en un pli rigide, le drap me fait l'effet d'un linceul. Et l'idée de la mort, tout d'un coup, m'entre dans l'esprit, s'y obstine. J'ai peur, oui, j'ai peur que Juliette ne soit morte!

—Juliette!

Juliette ne bouge pas. Alors tout mon être s'abîme dans un vertige et, tandis qu'à mes oreilles résonnent des glas lointains, autour du lit je vois les lumières de mille cierges funéraires vaciller sous le vent desde profundis. Mes cheveux se hérissent, mes dents claquent, et je crie, je crie:

—Juliette! Juliette!

Juliette enfin remue la tête, pousse un soupir, murmure comme en rêve:

—Jean!... mon Jean!

Vigoureusement, dans mes bras, je la saisis, comme pour la défendre; je l'attire contre moi, et, tremblant, glacé, je supplie:

—Juliette!... ma Juliette!... ne dors pas.... Oh! je t'en prie, ne dors pas!... Tu me fais peur!... Montre-moi tes yeux, et parle-moi, parle-moi.... Et puis serre-moi, toi aussi, serre-moi bien, bien fort.... Mais ne dors plus, je t'en conjure.

Elle se pelotonne dans mes bras, chuchote des mots inintelligibles, se rendort, la tête sur mon épaule.... Mais l'évocation de la mort, plus puissante que la révélation de l'amour, persiste, et bien que j'écoute le cœur de Juliette qui bat contre le mien, régulièrement, elle ne s'évanouit qu'au jour.

Que de fois, depuis, dans ses baisers de flamme, à elle, j'ai ressenti le baiser froid de la mort!... Que de fois aussi, en pleine extase, m'est apparue la soudaine et cabriolante image du chanteur des Bouffes!... Que de fois son rire obscène est-il venu couvrir les paroles ardentes de Juliette!... Que de fois l'ai-je entendu qui me disait, en balançant, au-dessus de moi, sa face horrible et ricanante: «Repais-toi de ce corps, imbécile, de ce corps souillé, profané par moi.... Va!... va!... où que tu poses tes lèvres, tu respireras l'odeur impure de mes lèvres; où que tes caresses s'égarent sur cette chair prostituée, elles se heurteront aux ordures des miennes.... Va! va!... baigne-la, ta Juliette, baigne-la, toute, dans l'eau lustrale de ton amour.... Frotte-la de l'acide de ta bouche.... Arrache-lui la peau avec les dents, si tu veux; tu n'effaceras rien, jamais, car l'empreinte d'infamie dont je la marquai est ineffaçable.» Et j'avais une envie violente d'interroger Juliette sur ce chanteur, dont l'image m'obsédait. Mais je n'osais pas. Je me contentais de prendre des détours ingénieux pour savoir la vérité: souvent, dans la conversation, je jetais un nom, subitement, espérant, oui, espérant que Juliette aurait un petit sursaut, une rougeur, se troublerait et que je me dirais: «C'est lui!» J'épuisai ainsi les noms de tous les chanteurs de tous les théâtres, sans que l'impénétrable attitude de Juliette me donnât la moindre indication. Quant à Malterre, je ne songeais plus à lui.

Notre installation dura quatre mois, à peu près. Les tapissiers n'en finissaient pas, et les caprices de Juliette nécessitaient souvent des changements très longs. Elle revenait de ses courses quotidiennes avec des idées nouvelles pour la décoration du salon, du cabinet de toilette. Il fallut refaire, trois fois, entièrement, les tentures de la chambre qui ne lui plaisaient plus.... Enfin, un beau jour, nous prîmes possession de l'appartement de la rue de Balzac.... Il était temps.... Cette existence toujours en l'air, cette fièvre continue, ces malles ouvertes, béantes ainsi que des cercueils, cet éparpillement brutal des choses familières, ces piles de linge croulant, ces pyramides de cartons que l'on renverse, ces bouts de ficelles coupées qui traînent partout, ce désordre, ce pillage, ce piétinement sauvage des souvenirs les plus chers, les plus regrettés, et, surtout, ce qu'un départ contient d'inconnu, de terreur, dégage de réflexions tristes, tout cela me ramenait à des inquiétudes, à des mélancolies, et, le dirai-je? à des remords.... Pendant que Juliette tournait, voltait, au milieu des paquets, je me demandais si je n'avais pas commis une irréparable folie? Je l'aimais. Ah! certes, je l'aimais de toutes les forces de mon âme; et je ne concevais rien au delà de cet amour, qui m'envahissait chaque jour davantage, me prenait dans des fibres inconnues de moi, jusqu'ici.... Pourtant, je me repentais d'avoir cédé, avec tant de légèreté et si vite, à un entraînement, gros de conséquences fâcheuses, peut-être, pour elle et pour moi; j'étais mécontent de n'avoir pas su résister au désir qu'avait exprimé Juliette, d'une si caressante façon, de cette vie en commun.... N'aurions-nous pu nous aimer, aussi bien, elle chez elle, moi chez moi; éviter les froissements possibles de cette situation qu'on appelle d'un mot ignoble: le collage?... Et tandis que l'éclat de toutes ces peluches, l'insolence de tous ces ors dans lesquels nous allions vivre, m'effrayaient, j'éprouvais pour mes pauvres meubles de pitchpin dispersés, pour mon petit appartement austère et tranquille, aujourd'hui vide, la tendresse douloureuse qu'on a pour les choses aimées et qui sont mortes. Mais Juliette passait, affairée, agile et charmante, m'embrassait au vol d'un baiser doux, et puis, il y avait en elle une joie si vive, traversée d'étonnements, de désespoirs si naïfs, à propos d'un objet qu'elle ne retrouvait pas, que mes pensées moroses s'en allaient, comme aux premiers rayons du soleil s'en vont les nocturnes hiboux.

Ah! les bonnes journées qui suivirent le départ de la rue Saint-Pétersbourg!... Il fallut, d'abord, tout de suite, visiter chaque pièce en détail. Juliette s'asseyait sur les divans, les fauteuils et les canapés, en faisant craquer les ressorts qui étaient souples et moelleux.

—Toi aussi, disait-elle, essaye, mon chéri....

Elle examinait chaque meuble, palpait les tentures, faisait jouer les cordons de tirage des portières, déplaçait une chaise, rectifiait le pli d'une étoffe. Et c'étaient, à tous les moments, des cris d'admiration, des extases!

Elle voulut recommencer l'examen de l'appartement, les fenêtres closes, afin de se rendre compte de l'effet,aux lumières, ne se lassant jamais de regarder le même objet, courant d'une pièce dans l'autre, notant sur un bout de papier les choses qui manquaient.... Ensuite ce furent les armoires où elle rangea son linge, le mien, avec un soin méticuleux, des raffinements compliqués, l'adresse d'une étalagiste consommée. Je la grondais, parce qu'elle gardait les meilleurs sachets pour moi....

—Non! non! non!... je veux avoir un petit homme qui embaume.

De ses anciens meubles, de ses bibelots, Juliette n'avait conservé que l'Amour en terre cuite, qui reprit sa place d'honneur sur la cheminée du salon; moi, je n'avais apporté que mes livres et deux très belles études de Lirat, que je m'étais mis en devoir d'accrocher dans mon bureau. Juliette poussa des cris, scandalisée.

—Que fais-tu là, mon chéri?... Des horreurs pareilles dans un appartement tout neuf!... Je t'en prie, cache ces horreurs-là!... Oh! cache-les....

—Ma chère Juliette, répondis-je, un peu piqué, tu as bien ton Amour en terre cuite?

—Sans doute, j'ai mon Amour en terre cuite ... quel rapport ça a-t-il?... Il est très, très, très joli, mon Amour en terre cuite.... Tandis que ça, vraiment!... Et puis ça n'est pas convenable!... D'abord, moi, chaque fois que je regarde de la peinture de ce fou de Lirat, ça me donne mal à l'estomac!

J'avais autrefois la fierté de mes admirations artistiques, et je les défendais jusqu'à la colère. Cela m'eût paru très puéril d'engager avec Juliette une discussion d'art, et je me contentai d'enfouir les deux tableaux, au fond d'un placard, sans trop de regrets.

Il arriva, un jour, que tout se trouva dans un ordre admirable; chaque chose à sa place, les menus objets coquettement disposés sur les tables, les consoles, les vitrines; les pièces décorées de plantes aux larges feuilles, les livres dans la liseuse à portée de la main, Spy dans sa niche neuve, et partout des fleurs.... Rien ne manquait, rien, pas même, sur une table de travail, une rose dont la tige baignait en un vase de verre, effilé.... Juliette rayonnait, triomphait, ne cessait de me dire:

—Regarde, regarde encore, comme ta petite femme a bien travaillé!

Et penchant la tête sur mon épaule, les yeux attendris, la voix émue sincèrement, elle murmura:

—Oh! mon Jean adoré, nous sommes chez nous, maintenant, chez nous, tu entends bien.... Comme nous allons être heureux, là, dans notre joli nid!...

Le lendemain, Juliette me dit:

—Il y a bien longtemps que tu n'es allé chez M. Lirat.... Je ne voudrais pas qu'il pût croire que c'est moi qui t'empêche de le voir.

C'était vrai, pourtant! Depuis plus de cinq mois, je l'oubliais, ce pauvre Lirat?... L'oubliais-je?... Hélas! non.... La honte me retenait.... La honte seule m'éloignait de lui.... J'aurais, je vous assure, crié à la terre tout entière: «Je suis l'amant de Juliette!» mais prononcer ce nom devant Lirat, je n'osais pas!... D'abord, j'avais pensé à lui tout confier, au risque de ce qu'il en résulterait de fâcheux pour notre amitié.... Je m'étais dit: «Voyons, demain, j'irai chez Lirat....» Je m'affermissais même dans cette résolution.... Et le lendemain: «Non, pas encore ... rien ne presse ... demain!» Demain, toujours demain!... Et les jours, les semaines, les mois s'écoulaient.... Demain!... Maintenant qu'il avait été tenu au courant de ces choses par Malterre, qui, avant de partir, était revenu faire gémir son divan, comment l'aborder?... Que lui dire?... Comment supporter son regard, ses mépris, ses colères.... Ses colères, oui!... Mais ses mépris, mais ses silences terribles, mais le ricanement déconcertant que je voyais déjà se tordre au coin de ses lèvres?... Non, en vérité, je n'osais pas!... L'attendrir, lui prendre la main, lui demander pardon de mon manque de confiance, faire appel à toutes les générosités de son cœur!... non!... Je jouerais mal ce rôle, et puis, d'un mot, Lirat me glacerait, arrêterait l'effusion.... Eh bien! chaque jour qui fuyait nous séparait davantage, nous mettait plus loin l'un de l'autre ... quelques mois encore, et il ne serait plus question de Lirat dans ma vie!... J'aimerais mieux cela que de franchir ce seuil, que d'affronter ces yeux.... Je répondis à Juliette:

—Lirat?... Oui, oui.... Un de ces jours, j'y pense!

—Non, non! insista Juliette.... C'est aujourd'hui.... Tu le connais, tu sais comme il est méchant.... Ah! il doit en fabriquer des potins sur nous!

Il fallut bien me décider. De la rue de Balzac à la cité Rodrigues, le trajet est court. Afin de reculer le moment de cette entrevue pénible, je fis de longs détours, flânant aux étalages du faubourg Saint-Honoré. Et je songeais: «Si je n'allais pas chez Lirat!... Je dirais, en rentrant, que je l'ai vu, que nous nous sommes fâchés, j'inventerais une histoire qui me sauverait à tout jamais de cette visite.» J'eus honte de cette pensée gamine.... Alors j'espérai que Lirat ne serait pas chez lui!... Avec quelle joie je roulerais ma carte et la glisserais dans le trou de la serrure!... Réconforté par cette idée, je m'engageai enfin dans la cité Rodrigues, m'arrêtai devant la porte de l'atelier.... Et cette porte me parut effrayante. Néanmoins, je frappai, et, aussitôt, de l'intérieur, une voix, la voix de Lirat, répondit:

—Entrez!

Mon cœur battait, une barre de feu me traversait la gorge.... Je voulus m'enfuir.

—Entrez! répéta la voix.

Je tournai le bouton:

—Ah! c'est vous, Mintié! s'écria Lirat.... Entrez donc....

Lirat, assis devant sa table, écrivait une lettre.

—Vous permettez que j'achève?... me dit-il. Deux minutes, et je suis à vous.

Il se remit à écrire. Cela me rassurait un peu de ne pas sentir sur moi le froid de son regard. Je profitai de ce qu'il me tournait le dos, pour parler, pour me soulager vite du fardeau qui m'oppressait l'âme.

—Comme il y a longtemps que je ne vous ai vu, mon bon Lirat!

—Mais oui, mon cher Mintié.

—J'ai déménagé....

—Ah!

—J'habite rue de Balzac.

—Beau quartier!...

J'étranglais.... Je fis un suprême effort, rassemblai toutes mes forces ... mais, par une étrange aberration, je crus devoir prendre une tournure dégagée ... Ma parole d'honneur! je raillai, oui, je raillai.

—Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous amusera ... ah! ah!... qui vous amusera, j'en suis sûr ... je ... je vis ... avec Juliette.... Ah! ah! avec Juliette Roux ... Juliette, enfin ... ah! ah!...

—Mes compliments!...

«Mes compliments!» Il avait prononcé cela: «Mes compliments!» d'une voix parfaitement calme, indifférente!... Comment! pas un sifflement, pas une colère, pas un bondissement!... Mes compliments!... Comme il aurait dit: «Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse?... «Et son dos, courbé vers la table, demeurait immobile, sans un ressaut, sans un frisson!... Sa plume ne lui était pas tombée des doigts; il continuait d'écrire!... Ce que je lui apprenais là, il le savait depuis longtemps.... Mais l'entendre de ma bouche!... J'étais stupéfait, et—dois-je l'avouer?—froissé que cela ne l'indignât pas!... Lirat se leva, et se frottant les mains:

—Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.

Je n'y pus tenir davantage. Je me précipitai vers lui, les larmes aux yeux.

—Écoutez-moi, criai-je en sanglotant.... Lirat, par grâce, écoutez-moi ... j'ai mal agi envers vous ... je le sais, et je vous en demande pardon.... J'aurais dû tout vous dire.... Je n'ai pas osé.... Vous me faites peur.... Et puis, vous vous souvenez de Juliette, ici ... de ce que vous m'avez raconté d'elle ... vous vous souvenez ... c'est cela qui m'en a empêché ... Comprenez-vous?

—Mais, mon cher Mintié, interrompit Lirat ... je ne vous en veux pas du tout.... Je ne suis ni votre père ni votre confesseur.... Vous faites ce qui vous plaît, et cela ne me regarde en rien....

Je m'exaltais:

—Vous n'êtes pas mon père, c'est vrai ... mais vous êtes mon ami, mon seul ami, et je vous devais plus de confiance.... Pardonnez-moi!... Oui, je vis avec Juliette, et je l'aime, et elle m'aime!... Est-ce donc un crime que de chercher un peu de bonheur?... Juliette n'est pas la femme que vous pensez ... on l'a odieusement calomniée.... Elle est bonne, honnête.... Oh! ne souriez pas ... oui, honnête!... Elle a des naïvetés d'enfant qui vous attendriraient, Lirat.... Vous ne l'aimez point, parce que vous ne la connaissez pas!... Si vous saviez toutes les gentillesses, toutes les prévenances de brave femme qu'elle a pour moi!... Juliette veut que je travaille.... Elle a la fierté de ce que je pourrai créer de bon.... Tenez, c'est elle qui m'a forcé à venir vous voir ... moi, j'avais honte, je n'osais pas.... C'est elle!... Oui, Lirat; ayez un peu pitié d'elle.... Aimez-la un peu, je vous en supplie!

Lirat était devenu grave. Il mit sa main sur mon épaule, et me regardant tristement:

—Mon pauvre enfant! me dit-il d'une voix émue.... Pourquoi me dites-vous tout cela?

—Mais, parce que c'est la vérité, mon cher Lirat!... parce que je vous aime et que je veux rester votre ami ... Prouvez-moi que vous êtes toujours mon ami! ... Tenez, venez dîner ce soir, chez nous, comme autrefois chez moi? Oh! je vous en prie, venez!

—Non! fit-il.

Et cenonétait impitoyable, définitif, bref ainsi qu'un coup de pistolet.

Lirat ajouta:

—Venez, vous, souvent!... Et quand vous aurez envie de pleurer ... vous savez ... le divan est là.... Les larmes des pauvres diables, ça le connaît....

Lorsque la porte se referma, il me sembla que quelque chose d'énorme et de lourd se refermait avec elle sur mon passé, que des murs plus hauts que le ciel et plus profonds que la nuit me séparaient, pour toujours, de ma vie honnête, de mes rêves d'artiste. Et j'éprouvai, dans tout mon être, comme un déchirement.... Pendant une minute, je demeurai là, hébété, les bras ballants, les yeux ouverts démesurément sur cette porte fatidique, derrière laquelle une chose venait de finir, une chose venait de mourir.

Juliette ne tarda pas à s'ennuyer dans ce bel appartement où elle s'était promis tant de calme, tant de bonheur. Ses armoires rangées, ses petits bibelots mis en ordre, elle ne sut que faire et elle s'étonna. La tapisserie l'agaça, la lecture ne lui procura aucune distraction. Elle allait d'une pièce dans l'autre, sans savoir à quoi occuper ses mains, son esprit, bâillant, s'étirant les bras. Elle se réfugiait en son cabinet de toilette, où elle passait de longues heures à s'habiller, à essayer des coiffures nouvelles devant sa glace, à faire jouer les robinets de la baignoire, ce qui l'amusait un instant; à épucer Spy, et à lui fabriquer des nœuds compliqués avec les vieilles brides de ses chapeaux. La direction de sa maison eût pu emplir le vide de ses journées, mais je m'aperçus vite, avec chagrin, que Juliette n'était pas la femme de ménage qu'elle se vantait d'être. Elle ne prenait de soin, n'avait de goût, n'exerçait de surveillance que pour sa lingerie de corps et pour son chien; le reste lui importait peu, et les choses allaient comme elles voulaient, ou plutôt comme voulaient les domestiques. Notre personnel renouvelé se composait d'une cuisinière, vieille fille sale, avide, grincheuse, dont les talents en cuisine ne s'étendaient pas au delà du tapioca, de la blanquette de veau, de la salade; d'une femme de chambre, Célestine, effrontée, vicieuse, qui n'avait d'estime que pour les gens qui dépensaient beaucoup d'argent; enfin d'une femme de charge, la mère Sochard, qui prisait sans cesse, se saoulait effroyablement, afin d'oublier ses malheurs, disait-elle, son mari qui la battait et la grugeait, sa fille qui avait mal tourné. Aussi le gaspillage était-il énorme, notre table très mauvaise, le reste à l'avenant. Si, par hasard, nous avions du monde, Juliette commandait chez Bignon des plats très chers et très prétentieux. Je vis avec déplaisance des familiarités inconvenantes, une sorte de liaison amicale s'établir entre Juliette et Célestine. Quand elle habillait sa maîtresse, elle lui contait des histoires dont celle-ci se réjouissait, dévoilait les intimités malpropres des maisons où elle avait passé, donnait des conseils.... Chez MmeK... on faisait comme ci; chez MmeV... comme ça. Aussi, c'étaient des «chouettes places», on peut le dire. Souvent, Juliette se rendait à la lingerie où Célestine cousait, et elle restait là, des heures entières, assise sur une pile de draps, à écouter les inépuisables «potins» de la bonne.... De temps en temps, des discussions s'élevaient à propos d'un objet dérobé, d'un manquement au service. Célestine s'emportait, lançait les plus grossières injures, tapait les meubles, glapissait de sa voix esquintée:

—Ah ben!... merci!... En v'là une sale baraque! Des grues pareilles, ça se permet de vous accuser!... Hé, tu sais, ma petite, je me fiche de toi, et puis de ton nigaud, là-bas ... qu'a l'air d'un melon!...

Juliette la renvoyait, ne voulait pas même qu'elle fît ses huit jours.

—Oui, oui!... tout de suite vos paquets, vilaine fille ... tout de suite.

Elle venait se blottir près de moi, tremblante et pâle.

—Ah! mon chéri, l'indigne créature, la vilaine fille!... Moi qui étais si gentille pour elle!

Le soir, tout était raccommodé. Et, par-dessus les rires qui recommençaient de plus belle, la voix de Célestine braillait.

—Bien sûr que c'était une rude salope que Mmela comtesse! Ah! la salope.

Un jour, Juliette me dit:

—Ta petite femme n'a plus rien à se mettre.... Elle est nue comme un ver, la pauvre!

Alors, ce furent des courses nouvelles, chez la couturière, la modiste, la lingère; et elle redevint gaie, vive, plus aimante. L'ombre d'ennui qui avait assombri son visage, se dissipa.... Au milieu des étoffes, des dentelles, parmi les plumes et les fanfreluches, elle se trouvait vraiment dans son élément, s'épanouissait, resplendissait. Ses doigts passionnés éprouvaient des jouissances physiques à courir sur les satins, à toucher les crêpes, à caresser les velours, à se perdre dans les flots laiteux des fines batistes. Le moindre bout de soie, à la façon dont elle le chiffonnait, revêtait aussitôt un joli air de chose vivante; des soutaches et des passementeries, elle savait tirer les plus exquises musiques. Quoique je fusse très inquiet de toutes ces fantaisies ruineuses, je ne pouvais rien refuser à Juliette, et je me laissais aller au bonheur de la savoir si heureuse, au charme de la voir si charmante, elle dont la beauté embellissait les objets inertes autour d'elle, elle qui animait tout ce qu'elle touchait d'une vie de grâce!

Pendant plus d'un mois, tous les soirs, on apporta chez nous des paquets, des cartons, des gaines étranges.... Et les robes succédaient aux robes, les chapeaux aux manteaux. Les ombrelles, les chemises brodées, les plus extravagantes lingeries s'entassaient, s'amoncelaient, débordaient des tiroirs, des placards, des armoires.

—Tu comprends, mon chéri, m'expliquait Juliette, surprenant dans mes regards un étonnement; tu comprends ... je n'avais plus rien.... Ça, c'est un fonds.... Je n'aurai maintenant qu'à l'entretenir.... Oh! ne crains rien, va! Je suis très économe.... Ainsi, regarde ... j'ai fait faire à toutes mes robes un corsage montant, pour la ville, et puis un corsage décolleté, pour quand nous irons à l'Opéra!... Compte ce que cela m'économise de costumes.... Un ... deux ... trois ... quatre ... cinq ... cinq costumes, mon chéri!... Tu vois bien.

Elle étrenna, au théâtre, une robe quifit sensation.Tant que dura cette mortelle soirée, je fus le plus malheureux des hommes.... Je sentais les convoitises de ces regards de toute une salle braqués sur Juliette, de ces regards qui la dévisageaient, qui la déshabillaient, de ces regards qui laissent tomber tant d'ordures autour de la femme qu'on admire. J'aurais voulu cacher Juliette au fond de la loge, et jeter sur elle un voile de laine sombre et grossière; et, le cœur mordu par la haine, je souhaitai que le théâtre, tout à coup, s'effondrât dans un cataclysme; qu'il broyât, en une chute formidable de son lustre et de son plafond, tous ces hommes qui me volaient chacun un peu de la pudeur de Juliette, qui m'emportaient chacun un peu de son amour. Elle, triomphante, semblait dire: «Je vous aime bien, Messieurs, de me trouver belle ainsi, et vous êtes de braves gens.»

A peine rentrés chez nous, j'attirai Juliette contre moi, et longtemps, longtemps, je la tins pressée sur mon cœur, répétant sans cesse: «Tu m'aimes bien, ma Juliette?...» mais déjà le cœur de Juliette ne m'entendait plus. Me voyant triste, apercevant au bord de mes cils des larmes prêtes à rouler sur sa joue, elle se dégagea de mes bras, et, un peu fâchée, me dit:

—Comment! j'ai été la plus belle de toutes, de toutes!... et tu n'es pas content?... Et tu pleures?... Ce n'est pas gentil!... Qu'est-ce qu'il te faut, alors?

Notre première fâcherie eut lieu à propos des amis de Juliette. Gabrielle Bernier, Jesselin et quelques autres personnages amenés par Malterre, jadis, rue de Saint-Pétersbourg, revenaient, sans que je les en eusse priés, nous poursuivre, rue de Balzac.... Et cela ne me convenait pas, j'entendais séparer ma maîtresse de tout son passé. Je le déclarai nettement à Juliette, qui parut d'abord très étonnée.

—Qu'as-tu contre M. Jesselin? me demanda-t-elle. Elle appelait les autres par leur petit nom.... Mais elle disaitMonsieurJesselin avec un grand respect.

—Je n'ai rien contre lui, positivement, ma chérie.... Il me déplaît, il m'agace ... il est absurde ... Voilà, je pense, de bonnes raisons pour ne point désirer voir cet imbécile....

Juliette fut fort scandalisée.... Que j'aie pu traiter d'imbécile un homme de l'importance et de la réputation de M. Jesselin, cela ne lui entrait pas dans la tête. Elle me regardait avec effroi, comme si je venais de proférer un abominable blasphème.

—Imbécile, M. Jesselin!... Lui, un homme si comme il faut, si sérieux!... qui est allé dans les Indes!... Mais tu ne sais donc pas qu'il est de la Société de Géographie?

—Et Gabrielle Bernier?... Est-elle aussi de la Société de Géographie?

Juliette ne s'emportait jamais. Seulement, quand elle se fâchait, ses yeux devenaient subitement plus durs, le pli de son front se creusait davantage, sa voix perdait un peu de sa douce sonorité. Elle répondit simplement:

—Gabrielle est mon amie.

—C'est bien cela que je lui reproche!

Il y eut un moment de silence. Juliette, assise dans un fauteuil, tortillait les dentelles de sa robe de chambre, réfléchissait. Un sourire ironique erra sur ses lèvres.

—Alors, il faut que je ne voie personne?... C'est ce que tu veux, n'est-ce pas?... Hé bien, ça va être amusant!... Nous ne sortons jamais, déjà!... Nous vivons comme de vrais loups!...

—Il n'est point question de cela, ma chérie.... J'ai des amis ... je leur dirai de venir....

—Oui, je les connais, tes amis ... je les vois d'ici!... des littérateurs, des artistes!... des gens qu'on ne comprend pas quand ils vous parlent ... et qui nous emprunteront de l'argent!... Merci!...

Je fus blessé, et répondis vivement:

—Mes amis sont d'honnêtes garçons, tu entends, et qui ont du talent.... Tandis que ce crétin et cette sale fille!...

—Assez, n'est-ce pas! commanda Juliette.... Tu veux? c'est bien! Je leur fermerai ma porte.... Seulement, quand tu as exigé de vivre avec moi, tu aurais bien dû me prévenir que tu voulais m'enterrer vivante.... J'aurais vu ce que j'avais à faire....

Elle se leva.... Je ne pensai point à lui dire que c'était elle, au contraire, qui avait désiré cette existence à deux, comprenant que ce serait aggraver la discussion inutilement. Je lui pris la main.

—Juliette! suppliai-je.

—Eh bien, quoi?

—Tu es fâchée?

—Moi? au contraire, je suis très contente....

—Juliette!

—Allons, laisse moi ... finis ... tu me fais mal.

Juliette me bouda toute la journée; lorsque je lui adressais la parole, elle ne me répondait pas, ou se contentait d'articuler, d'une voix brève, des monosyllabes irritants. J'étais malheureux et colère; j'eusse voulu l'embrasser et la battre, la couvrir de baisers et de coups de poings. Au dîner, elle conserva une dignité de femme offensée, les lèvres pincées, du dédain plein les yeux. En vain, je tentai de l'attendrir par des allures humbles, des regards repentants et douloureux; son masque demeurait impitoyable, son front avait toujours cette barre d'ombre qui m'inquiétait. Le soir, couchée, elle prit un livre et me tourna le dos. Et sa nuque, sa nuque parfumée où mes lèvres aimaient à se pâmer, sa nuque me paraissait plus obstinée qu'un mur de pierre.... De sourdes impatiences s'agitaient en moi, et je m'efforçais de les dompter. A mesure que la colère m'envahissait, ma voix cherchait des intonations plus caressantes, se faisait plus douce, plus suppliante.

—Juliette! ma Juliette!... Parle-moi, je t'en prie!... Parle-moi!... Je t'ai fait de la peine, j'ai été trop dur?... c'est vrai.... Je me repens, je te demande pardon.... Mais parle-moi.

On eût dit que Juliette ne m'entendait pas. Elle coupait les feuillets de son livre, et le sifflement du couteau sur le papier m'agaçait horriblement.

—Ma Juliette!... Comprends-moi.... C'est parce que je t'aime que je t'ai dit cela.... C'est parce que je te veux si pure, si respectée!... Et qu'il me semble que ces gens sont indignes de toi... Si je ne t'aimais pas, que m'importerait?... Et puis, tu crois que je ne veux pas que tu sortes!... Mais non.... Nous sortirons souvent, tous les soirs.... Ah! ne sois pas ainsi!... J'ai eu tort!... Gronde-moi, bats-moi.... Mais parle, parle donc!...

Elle continuait de tourner les pages du livre.... Les mots s'étranglaient dans ma gorge:

—C'est mal, Juliette, ce que tu fais là ... Je t'assure que c'est mal d'être comme tu es.... Puisque je me repens!... Ah! quel plaisir éprouves-tu donc à me torturer de la sorte?... Puisque je me repens!... Voyons, Juliette, puisque je me repens!...

Aucun muscle de son corps ne tressaillait à mes prières. Sa nuque surtout m'exaspérait. Entre des mèches de cheveux follets, j'y voyais maintenant une tête de bête ironique, des yeux qui me raillaient, une bouche qui me tirait la langue. Et j'eus la tentation d'y porter la main, de la labourer avec mes doigts, d'en faire jaillir du sang.

—Juliette! criai-je.

Et mes doigts crispés, écartés, crochus comme des serres, s'avançaient, malgré moi, prêts à s'abattre sur cette nuque, impatients de la déchirer.

—Juliette!

Juliette retourna légèrement la tête, me regarda avec mépris, sans terreur.

—Que veux-tu? me dit-elle.

—Ce que je veux?... Ce que je veux?...

J'allais proférer des menaces.... Je m'étais levé, à demi, hors des draps, je gesticulais.... Et, tout à coup, ma colère tomba.... Je me rapprochai de Juliette, me blottis contre elle, tout honteux, et baisant cette belle nuque parfumée:

—Ce que je veux, ma chérie, c'est que tu sois heureuse.... Que tu reçoives tes amis.... C'était si bête ce que j'exigeais de toi!... N'es-tu donc pas la meilleure des femmes.... Ne m'aimes-tu pas?... Ah! je n'aurai plus d'autre volonté que la tienne, je te le promets!... Et tu verras comme je serai gentil avec eux.... Tiens ... pourquoi n'inviterais-tu pas Gabrielle à dîner?... Et Jesselin aussi?...

—Non! non!... Tu dis cela maintenant, et demain tu me le reprocherais.... Non, non!... Je ne veux pas t'imposer des gens que tu détestes.... Des sales filles, et des crétins!...

—Je ne sais où j'avais la tête.... Je ne les déteste pas ... au contraire, ils me plaisent beaucoup.... Invite-les, tous les deux.... Et j'irai prendre une loge au Vaudeville.

—Non!

—Je t'en conjure I

Sa voix se radoucit. Elle ferma le livre.

—Eh bien! nous verrons demain.

Sincèrement, à cette minute, j'aimais Gabrielle, Jesselin, Célestine.... Je crois même que j'aimais Malterre.

Je ne travaillais plus. Non que l'amour du travail m'eût abandonné, mais je n'avais plus la faculté créatrice. Tous les jours je m'asseyais, à mon bureau, devant du papier blanc, cherchant des idées, n'en trouvant pas, et retombant fatalement dans les inquiétudes du présent, qui était Juliette, dans les effrois de l'avenir qui était Juliette encore!... De même qu'un ivrogne presse la bouteille tarie pour en exprimer une dernière goutte de liqueur, de même je pressais mon cerveau dans l'espoir d'en faire gicler des gouttes d'idées!... Hélas! mon cerveau était vide!... Il était vide, et il me pesait sur les épaules, autant qu'une boule énorme de plomb!... Mon intelligence avait toujours été lente à s'ébranler; il lui fallait l'excitation, le cinglement du coup de fouet. En raison de ma sensibilité mal réglée, de ma passivité, je subissais facilement des influences intellectuelles et morales, bonnes ou mauvaises. Aussi l'amitié de Lirat m'était-elle très utile, autrefois. Mes idées se dégelaient à la chaleur de son esprit; sa conversation m'ouvrait des horizons nouveaux, insoupçonnés; ce qui grouillait en moi de confus, se dégageait, prenait une forme moins indécise que je m'efforçais de transcrire: il m'habituait à voir, à comprendre, me faisait descendre avec lui dans le mystère de la vie profonde.... Maintenant, jour par jour, et, pour ainsi dire, heure par heure, se rétrécissaient, se refermaient les horizons de lumière où j'avais tendu, et la nuit venait, une nuit épaisse, qui non seulement était visible, mais qui était tangible aussi, car je la touchais réellement, cette nuit monstrueuse; je sentais ses ténèbres se coller à mes cheveux, s'agglutiner à mes doigts, s'enrouler autour de mon corps, en anneaux visqueux....

Mon cabinet donnait sur une cour, ou plutôt sur un petit jardin que décoraient deux grands platanes, et que limitait un mur, tapissé d'un treillage et couronné de lierre. Par delà ce mur, au fond d'un autre jardin, une façade de maison montait grise et très haute, dardant sur moi cinq rangées de fenêtres; au troisième étage, contre la croisée qui l'encadrait comme un vieux tableau, un vieux homme était assis. Il avait une calotte de velours noir, une robe de chambre à carreaux, et jamais il ne bougeait. Tassé sur lui-même, la tête inclinée sur la poitrine, il semblait dormir. De son visage, je ne voyais que des angles de chair jaune et ridée, des trous d'ombre et des mèches de barbe sale, pareilles aux végétations bizarres qui poussent sur les troncs des arbres morts. Parfois, un profil de femme se penchait sur lui, sinistrement; et ce profil avait l'air d'une chouette posée sur l'épaule du vieillard; je distinguais son bec recourbé et ses yeux ronds, cruels, avides, sanguinaires. Lorsque le soleil entrait dans le jardin, la croisée s'ouvrait, et j'entendais une voix aigre, pointue, colère, qui ne cessait de glapir des reproches. Alors, le vieux homme se tassait davantage, sa tête avait un léger mouvement d'oscillation, puis il redevenait immobile, un peu plus enfoui dans les plis de sa robe de chambre, un peu plus écroulé au fond de son fauteuil. Je restais des heures à regarder le malheureux, et j'imaginais des drames terribles, une intimité tragique, une existence noble, gâchée, perdue, broyée par cette femme à la face de chouette. Ce cadavre vivant, je me le représentais beau, jeune et fort.... C'était peut-être jadis un artiste, un savant, ou simplement un homme heureux et bon.... Et il marchait, la taille haute, les yeux pleins de confiance, il marchait vers la gloire ou vers le bonheur.... Un jour, il avait rencontré cette femme, chez un ami; et cette femme, elle aussi, avait une voilette parfumée, un petit manchon, une toque de loutre, un sourire céleste, un air d'angélique douceur.... Et tout de suite, il l'avait aimée.... Je le suivais pas à pas, dans sa passion, je comptais ses faiblesses, ses lâchetés, ses chutes de plus en plus profondes, jusqu'à l'effondrement dans ce fauteuil de gâteux et de paralytique....

Et ce que j'imaginais de lui, c'était ma vie à moi: c'étaient mes propres sensations, mes terreurs de l'avenir, mes angoisses.... Peu à peu, l'hallucination prenait un caractère seulement physique, et c'était moi, que je voyais, sous cette calotte de velours, dans cette robe de chambre, avec ce corps délabré, cette barbe sale, et Juliette qui se posait sur mon épaule, comme un hibou....

Juliette!... Elle rôdait dans le cabinet, le corps lassé, la figure toute barbouillée d'ennui, laissant échapper des bâillements et des soupirs. Elle ne savait qu'inventer pour se distraire. Le plus souvent, près de moi, elle installait une table de jeu et s'absorbait dans les combinaisons d'une patience compliquée; ou bien elle s'allongeait sur le divan, étalait sur elle une serviette, sur la serviette de menus instruments d'écaille, de microscopiques pots d'onguent, et brossait ses ongles avec acharnement, les limait, les obligeait à être plus brillants que de l'agate. Toutes les cinq minutes, elle les examinait, cherchant son image reflétée, comme en un miroir, sur les surfaces polies.

—Regarde, mon chéri!... sont beaux, pas? Et toi aussi, Spy, regarde les jolisnononglesà ta maîtresse.

Ce frottement léger de la brosse de peau, cet imperceptible craquement du divan, les réflexions de Juliette, ses conversations avec Spy, suffisaient à mettre en déroute le peu d'idées que je tentais de rassembler. Ma pensée revenait aussitôt aux préoccupations ordinaires, et je rêvais des rêves pénibles, je vivais des vies douloureuses ... Juliette!... L'aimais-je?... Bien des fois cette question se dressait devant moi, grosse d'un doute affreux? N'avais-je point été dupe d'un étonnement des sens?... Ce que j'avais pris pour de l'amour, n'était-ce point l'éphémère et fugitive révélation d'un plaisir non encore goûté?... Juliette!... Certes, je l'aimais.... Mais cette Juliette que j'aimais, n'était-ce point celle que j'avais créée, qui était née de mon imagination, sortie de mon cerveau, celle à qui j'avais donné une âme, une flamme de divinité, celle que j'avais pétrie impossiblement, avec la chair idéale des anges?... Et encore ne l'aimais-je point comme on aime un beau livre, un beau vers, une belle statue, comme la réalisation visible et palpable d'un rêve d'artiste!... Mais l'autre Juliette!... celle qui était là?... Ce joli animal inconscient, ce bibelot, ce bout d'étoffe, ce rien?... Je la considérais avec attention, tandis qu'elle lissait ses ongles!... Oh! j'aurais voulu déboîter ce crâne et en sonder le vide, ouvrir ce cœur et en mesurer le néant! Et je me disais: «Quelle existence sera la mienne avec cette femme qui n'a de goût que pour le plaisir, qui n'est heureuse que dans les chiffons, dont chaque désir coûte une fortune, qui, malgré son apparence chaste, va au vice instinctivement; qui, du soir au lendemain, sans un regret, sans un souvenir, a quitté ce misérable Malterre; qui me quittera demain, peut-être; cette femme qui est la négation vivante de mes aspirations, de mes admirations; qui jamais, jamais, n'entrera dans ma vie intellectuelle; cette femme enfin qui, déjà, pèse sur mon intelligence comme une folie, sur mon cœur comme un remords, sur toutmoicomme un crime?...» J'avais des envies de fuir, de dire à Juliette: «Je sors, mais je serai revenu dans une heure,» et de ne pas rentrer dans cette maison où les plafonds m'étaient plus écrasants que des couvercles de cercueil, où l'air m'étouffait, où les choses elles-mêmes semblaient me dire: «Va-t'en.» Eh bien, non!... Je l'aimais! Et c'était cette Juliette que j'aimais, non l'autre, qui était allée où vont les chimères!... Je l'aimais de tout ce qui faisait ma souffrance, je l'aimais de son inconscience, de ses futilités, de ce que je soupçonnais en elle de perverti; je l'aimais de ce torturant amour des mères pour leur enfant malade, pour leur enfant bossu.... Avez-vous rencontré, par un jour glacé d'hiver, avez-vous rencontré, accroupi dans l'angle d'une porte, un pauvre être dont les lèvres sont gercées, dont les dents claquent, dont la peau tremble, sous les guenilles déchirées?... Et si vous l'avez rencontré, n'avez-vous pas été envahi par une pitié poignante, et n'avez-vous pas eu la pensée de le prendre, de le réchauffer contre vous, de lui donner à manger, de couvrir ses membres frissonnants de vêtements chauds? J'aimais Juliette ainsi; je l'aimais d'une pitié immense ... ah! ne riez pas!... d'une pitié maternelle, d'une pitié infinie!...

—Est-ce que nous n'allons pas sortir, mon chéri?... Ce serait si gentil de faire un tour de Bois.

Et jetant les yeux sur le papier blanc, où je n'avais pas écrit une ligne:

—C'est tout ça?... Vrai!... tu ne t'es pas foulé la rate.... Et moi qui suis restée pour te faire travailler!... Oh! d'abord, je sais que tu n'arriveras jamais à rien.... Tu es bien trop mou!...

Bientôt, tous les jours et tous les soirs nous sortîmes. Je ne résistais pas, presque heureux d'échapper aux mortels dégoûts, aux réflexions désespérées que me suggérait notre appartement, à la vision symbolique du vieil homme, à moi-même.... Ah! surtout à moi-même. Dans la foule, dans le bruit, dans cette hâte fiévreuse de l'existence de plaisir, j'espérais trouver un oubli, un engourdissement, dompter les révoltes de mon esprit, faire taire le passé dont j'entendais, au fond de mon être, la voix gémir et pleurer. Et, puisque j'étais dans l'impossibilité d'élever Juliette jusqu'à moi, j'allais m'abaisser jusqu'à elle. Les hauteurs sereines où trône le soleil, que j'avais gravies lentement, au prix de quels efforts! je les redescendrais d'un coup, d'une chute instantanée, irrémédiable, dussé-je, en bas, me fracasser la tête contre les pierres, ou disparaître dans la boue profonde. Il n'était plus question de m'enfuir. Si, par hasard, cette idée venait encore traverser les brumes de mon cerveau, si, dans l'égarement de ma volonté j'apercevais, toujours plus lointaine, une route de salut, où le devoir semblait m'appeler, pour me soustraire à l'idée, pour ne pas m'élancer sur cette route, je m'accrochais à de faux semblants d'honneur.... Pouvais-je quitter Juliette! moi qui avais exigé qu'elle quittât Malterre? Moi parti, que deviendrait-elle?... Mais non! mais non! je mentais.... Je ne voulais pas la quitter, parce que je l'aimais, parce que j'avais pitié d'elle, parce que.... N'était-ce point moi que j'aimais, de moi que j'avais pitié?... Ah! je ne sais plus! je ne sais plus!... Aussi ne croyez point que l'abîme où j'ai roulé m'ait surpris brusquement.... Ne le croyez pas! Je l'ai vu de loin, j'ai vu son trou noir et béant horriblement, et j'ai couru à lui.... Je me suis penché sur les bords pour respirer l'odeur infecte de sa fange, je me suis dit: «C'est là que tombent, que s'engouffrent les destinées perverties, les vies perdues; on n'en remonte jamais, jamais!» Et je m'y suis précipité....

Malgré les menaces du ciel chargé de nuages, la terrasse du café est grouillante de monde. Pas une table qui ne soit occupée; les cafés concerts, les cirques, les théâtres, ont vomi là «le gratin» de leur public. Partout des toilettes claires et des habits noirs; des demoiselles empanachées comme des chevaux de cortège, ennuyées, malsaines et blafardes; des gommeux ahuris, dont la tête se penche sur la boutonnière défleurie et qui mordillent le bout de leurs cannes, avec des gestes grimaçants de macaque. Quelques-uns, les jambes croisées, pour montrer leurs chaussettes de soie noire, brodées de fleurettes rouges, le chapeau renvoyé légèrement en arrière, sifflotent un air à la mode,—le refrain que, tout à l'heure, ils ont chanté aux Ambassadeurs, en s'accompagnant avec des assiettes, des verres et des carafes.... La dernière lumière s'est éteinte à la façade de l'Opéra. Mais tout autour, les fenêtres des cercles et des tripots flamboient, rouges, pareilles à des bouches d'enfer. Sur la place, acculées au bord du trottoir, des voitures de remise s'alignent, lamentables et rapiécées, sur une triple file. Les cochers dormaillent, couchés sur leurs sièges; d'autres, réunis en groupe, comiques sous des livrées de hasard, causent en mâchonnant des bouts de cigare et se racontent, avec de gros rires, les gaillardes histoires de leurs clientes. On entend sans cesse la voix criarde des vendeurs de journaux, qui passent et repassent, jetant, au milieu d'un boniment croustillant, le nom d'une femme connue, la nouvelle d'un scandale, tandis que des gamins crapuleux et sournois, glissant comme des chats entre les tables, offrent des photographies obscènes, qu'ils découvrent à demi, pour fouetter les désirs qui s'endorment, rallumer les curiosités qui s'éteignent. Et des petites filles, dont le vice précoce a déjà flétri les maigres visages d'enfant, viennent présenter des bouquets en souriant, d'un sourire équivoque, en mettant dans leurs œillades la savante et hideuse impureté des vieilles prostituées. A l'intérieur du café, toutes les tables sont prises.... Pas une place vide.... On boit du bout des lèvres un verre de champagne, on grignote une sandwich du bout des dents. Toutes les minutes, des curieux entrent, avant de monter au club ou d'aller se coucher, par habitude, ou par «chic» et pour voir aussi s'il n'y a pas «quelque chose à faire». Lentement, et se dandinant, ils font le tour des groupes, s'arrêtent pour causer avec des amis, envoient un rapide bonjour de la main, de-ci, de-là, se regardent dans les glaces, remettent en ordre la cravate blanche qui déborde le pardessus clair; puis s'en vont, l'esprit orné d'une nouvelle expression d'argot demi-mondain, plus riches d'un potin cueilli au passage et dont leur désœuvrement vivra pendant tout un jour. Les femmes, accoudées devant un soda-water, leur tête veule—que vergettent de petites hachures roses—appuyée sur la main long gantée, prennent des airs languissants, des mines souffrantes et rêveuses de poitrinaires. Elles échangent avec les tables voisines des clignements d'yeux maçonniques et d'imperceptibles sourires, tandis que le monsieur qui les accompagne, silencieux et béat, frappe, à petits coups de canne, la pointe de ses souliers. La réunion est brillante, tout enjolivée de fanfreluches et de dentelles, de passequilles et de pompons, de plumes teintées et de fleurs épanouies, de boucles blondes, de tresses brunes, et de lueurs de diamants. Et tous sont à leur poste de combat, les jeunes et les vieux, les débutants au visage imberbe, les chevronnés aux cheveux blanchis, les dupes naïves et les hardis écumeurs: irrégularités sociales, situations fausses, vices déréglés, basses cupidités, marchandages infâmes, toutes les fleurs corrompues qui naissent, se confondent, grandissent et s'engraissent à la chaleur du fumier parisien.

C'est dans cette atmosphère, chargée d'ennuis, d'inquiétude et de parfums lourds, que nous venions, tous les soirs, désormais. Dans la journée, les stations chez les couturières, le Bois, les Courses; la nuit, les restaurants, les théâtres, les réunions galantes. Partout où ce monde spécial s'étale, on était certain de nous voir apparaître; nous étions même très choyés à cause de la beauté de Juliette, dont on commençait à parler, et de ses robes qui excitaient l'envie, l'émulation des autres femmes. Nous ne dînions plus chez nous. Notre appartement ne nous servait plus guère que de cabinet de toilette. Quand Juliette s'habillait, elle devenait dure, presque féroce. Le pli de son front lui coupait la peau comme une cicatrice. Elle parlait par mots saccadés, se fâchait, semblait emportée vers des buts de destruction. Autour d'elle, le cabinet était au pillage: les tiroirs ouverts, des jupons gisant sur le tapis, des éventails sortis de leurs étuis, épars sur les chaises, des lorgnettes errant sur les meubles, des mousselines bouffant dans des coins, des fleurs tombées, des serviettes rougies de fard, des gants, des bas, des voilettes pendues aux branches des flambeaux. Et, dans ce pêle-mêle, Célestine, agile, effrontée, cynique, évoluait, bondissait, glissait, s'agenouillait aux pieds de sa maîtresse, piquait ici des épingles, là rajustait des plis, nouait des cordons, ses mains, molles, flasques, faites pour tripoter de sales choses, se plaquaient sur le corps de Juliette avec amour. Elle était heureuse, ne répondait plus aux observations vives, aux reproches blessants, et ses yeux, allumés d'une flamme de vice canaille, s'attachaient sur moi, obstinément ironiques. Ce n'est qu'en public, à l'éclat des lumières, sous le feu croisé des regards d'homme, que Juliette retrouvait son sourire, et l'expression de joie un peu étonnée et candide qu'elle conservait jusque dans ces milieux répugnants de la débauche. Et nous venions, en ce cabaret, avec Gabrielle, avec Jesselin, avec des gens rencontrés on ne sait où, présentés on ne sait par qui, des imbéciles, des escrocs, des princes, toute unechiennerieinternationale et boulevardière que nous traînions à nos trousses. On disait, généralement: «La bande Mintié.»

—Que faites-vous ce soir?

—Je vais avec la bande Mintié.

Jesselin nous donnait des renseignements sur le personnel de l'endroit; il n'ignorait rien des dessous de la vie galante; il en parlait, d'ailleurs, avec une sorte d'admiration, en dépit de tous les détails honteux ou tragiques qu'il nous révélait.

«Cet homme très entouré et qu'on écoute respectueusement?... Il avait été valet de chambre. Son maître le chassa, pour vol. Mais il se fit croupier, exploita tous les bouges clandestins, devint caissier de cercle, puis, habilement, pendant quelques années, disparut. Aujourd'hui, il possédait des intérêts dans des maisons de jeu, des parts dans des écuries de courses, du crédit chez les agents de change, des chevaux et un hôtel où il recevait. Il prêtait secrètement de l'argent, à cent pour cent, à des demoiselles dans l'embarras et dont il avait, au préalable, expertisé les talents et la rouerie. Généreux à ses heures, avec esclandre; achetant des tableaux très cher, il passait pour un homme honorable et un protecteur des arts Dans les journaux, on citait son nom, dévotieusement.

«Et cet autre, énorme, joufflu, dont le visage gras et plissé est éternellement fendu d'un rire d'idiot?... Un enfant!... Dix-huit ans, à peine. Il a une maîtresse retentissante, avec laquelle il se montre au Bois, le lundi, et un professeur-abbé qu'il conduit au lac, le mardi, dans la même voiture. Sa mère a ainsi compris l'éducation de ce fils, voulant qu'il menât de front les saintes croyances et les galantes aventures. Au demeurant, ivre tous les soirs, et cravachant sa vieille folle de mère. «Un vrai type!» résumait Jesselin.

«Un duc, celui-là, un duc porteur d'un grand nom de France!... Ah! le joli duc! Le roi des pique-assiettes! Il entre timidement, comme un chien peureux, regarde à travers son monocle, flaire un souper, s'installe et dévore du jambon et du pâté de foie gras. Il n'a peut-être pas dîné, le duc; il est sans doute revenu bredouille de ses quotidiennes tournées au café Anglais, à la Maison Dorée, chez Bignon, en quête d'un ami et d'un menu. Très bien avec les petites dames et les marchands de chevaux, il fait les commissions des unes, monte les bêtes des autres. Chargé de dire, partout où il va: «Ah! quelle femme charmante!... Ah! quelle admirable bête!» Il reçoit, en échange de ces services, quelques louis avec lesquels il paie son valet de chambre.

«Encore un grand nom, peu à peu et irrémédiablement tombé dans la pourriture des métiers abjects et des proxénétismes cachés. Celui-ci fut brillant, autrefois; il garde encore, malgré l'embonpoint qui est venu, malgré la bouffissure des chairs, une allure élégante, et un parfum de bonne compagnie. Dans les mauvais lieux et les sociétés bizarres où il opère, il joue le rôle rétribué que jouaient, il y a cinquante ans, les majors dans les tables d'hôte. Sa politesse et son éducation lui sont un capital qu'il exploite en perfection. Il sait tirer parti du déshonneur des autres, aussi habilement que du sien, car nul, mieux que lui, ne s'entend à mettre ses malheurs conjugaux en coupe réglée.

«Ce visage livide, encadré de favoris grisonnants, cette lèvre mince, cet œil éteint?... On ne savait pas!... Longtemps des bruits sinistres avaient couru sur ce personnage, des histoires de sang.... D'abord, on eut peur et on s'éloigna.... Un vieux souvenir, après tout!... D'ailleurs, il dépensait beaucoup d'argent.... Qu'importe quelques gouttes rouges qui roulent sur des piles d'or!... Les femmes en étaient folles....

«Ce jeune homme si joli, à la moustache si galamment retroussée? ... Un jour, n'ayant plus le sou, et sa famille lui coupant les vivres, il eut l'ingénieuse pensée de faire croire à son repentir, quitta avec fracas une vieille maîtresse qu'il avait, et s'en revint à la maison paternelle. Une jeune fille, compagne de son enfance, l'adorait. Elle était riche. Il l'épousa. Mais le soir même du mariage, il emportait la dot et retrouvait la vieille maîtresse. «Elle est bonne! ajoutait Jesselin, non là vrai!... Elle est très bonne!»

«Et les complaisants, et les chassés des clubs, et les expulsés des Courses, et les exécutés de la Bourse, et les étrangers venus, le diable sait d'où, qu'un scandale apporte et que remporte un autre scandale, et les vivants hors la loi et l'estime bourgeoise, qui s'adjugent des royautés parisiennes, devant lesquelles on s'incline! Tous ils grouillaient là, superbes, impunis et tarés!»

Juliette écoutait, amusée par ces récits, attirée par cette boue et par ce sang, flattée des hommages ignobles qu'elle sentait lui arriver des regards de ces crétins et de ces bandits. Mais elle gardait sa tenue décente, son charme de vierge, ses allures à la fois hautaines et abandonnées, pour lesquelles un jour, chez Lirat, je m'étais damné!...

Voilà que les figures pâlissent, les traits s'étirent ... la fatigue gonfle et rougit les paupières.... Un à un, ils quittent le cabaret, las et inquiets.... Savent-ils ce que demain leur réserve, ce qui les attend chez eux; quelle ruine les guette; au fond de quel gouffre de misère et d'infamie ils sombreront, les pauvres diables?... Quelquefois un coup de pistolet creuse un vide dans la bande.... Ne sera-ce pas leur tour, demain?... Demain!... Ne sera-ce pas mon tour aussi? Ah! demain!... toujours la menace de demain!... Et nous rentrions sans rien nous dire, hébétés, mornes.

Le boulevard était désert. Un grand silence s'appesantissait sur la ville. Seules, les fenêtres des tripots luisaient, pareilles à des yeux de bêtes géantes, tapies dans la nuit.

Sans connaître exactement ma situation de fortune, je sentais la ruine proche. J'avais payé des sommes considérables, les dettes s'accumulaient sur les dettes et, loin de diminuer, les fantaisies de Juliette devenaient plus nombreuses, plus extravagantes: l'or coulait de ses doigts, comme l'eau d'une fontaine, en un ruissellement continu. «Elle me croit sans doute plus riche que je ne le suis, pensais-je, voulant me tromper moi-même: je devrais l'avertir, peut-être se montrerait-elle plus réservée dans ses désirs.» La vérité est que j'écartais systématiquement toute idée de ce genre, que je redoutais les conséquences probables d'une pareille révélation, plus que n'importe quel malheur dans le monde. En mes rares instants de lucidité, de franchise avec moi-même, je comprenais que, sous son air de douceur, sous ses naïvetés d'enfant gâtée, sous la passion robuste et vibrante de sa chair, Juliette cachait une volonté terrible d'être belle toujours, adulée, courtisée, un effroyable égoïsme qui n'eût reculé devant aucune cruauté, devant aucun crime moral.... Je m'apercevais qu'elle m'aimait moins que le dernier de ses chiffons, qu'elle m'eût sacrifié pour un manteau, pour une cravate, pour une paire de gants.... Entraînée dans cette existence, elle ne s'arrêterait point.... Et alors?... Alors un grand froid me secouait de la tête aux pieds.... Qu'elle me quittât, non, non, voilà ce que je ne voulais pas!... Le moment le plus pénible pour moi, c'était le matin, au réveil. Les yeux fermés, ramenant les couvertures par-dessus ma tête, le corps tassé en boule, je réfléchissais à ma situation, avec d'épouvantables tortures.... Et plus elle me paraissait compromise, plus je me raccrochais à Juliette, désespérément. J'avais beau me dire que l'argent manquerait tout à coup, que le crédit avec lequel, malhonnêtement, je prolongerais une semaine, deux semaines, l'agonie de mes espérances, me serait retiré; je m'entêtais, je m'acharnais en d'impossibles combinaisons.... Je me voyais abattant des besognes formidables en huit jours.... Je rêvais de trouver des millions dans des fiacres.... Des héritages prodigieux me tombaient du ciel.... Le vol me hantait.... Peu à peu, toutes ces folies prenaient un corps dans mon cerveau détraqué.... Je donnais à Juliette des palais, des châteaux; je l'écrasais sous le poids des diamants et des perles; l'or, autour d'elle, coulait, flambait; et, par-dessus la terre, je la hissais sur des pourpres vertigineuses.... Puis, la réalité revenait brusquement.... Je m'enfonçais davantage dans le lit.... Je cherchais des néants au fond desquels j'aurais disparu ... je m'efforçais de dormir.... Et, tout d'un coup, haletant, la sueur au front, les yeux hagards, je me collais à Juliette, l'étreignais de toutes mes forces, sanglotant.


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