VII

—Tu ne me quitteras jamais, ma Juliette!... dis, dis que tu ne me quitteras jamais.... Parce que, vois-tu, j'en mourrais ... j'en deviendrais fou ... je me tuerais!... Juliette, je te jure que je me tuerais!

—Mais, qu'est-ce qui te prend?... Pourquoi trembles-tu? Non, mon chéri, je ne te quitterai pas.... Ne sommes-nous pas heureux ainsi?... Et puis, je t'aime tant!... quand tu es bien gentil, comme maintenant!

—Oui, oui, je me tuerais!... je me tuerais!...

—Es-tu drôle, mon chéri!... Pourquoi me dis-tu cela?...

—Parce que....

J'allais tout lui révéler.... Je n'osai pas. Et je repris:

—Parce que je t'aime!... parce que je ne veux pas que tu me quittes ... parce que je ne veux pas!...

Il fallut bien, cependant, en arriver à cette confidence.... Juliette avait vu, à la vitrine d'un bijoutier de la rue de la Paix, un collier de perles dont elle parlait sans cesse. Un jour que nous nous trouvions dans le quartier:

—Viens voir le beau bijou, me dit-elle.

Et le nez contre la glace, les yeux luisants, longtemps elle contempla le collier qui arrondissait, sur le velours grenat de l'écrin, son triple rang de perles roses. Je sentais des frissons lui courir sur la peau.

—Pas, qu'il est beau?... Et pas cher du tout! J'ai demandé le prix ... cinquante mille francs.... C'est une occasion unique.

Je cherchai à l'entraîner plus loin. Mais, câline, se penchant à mon bras, elle me retint. Et elle soupira:

—Ah! comme il ferait bien sur le cou de ta petite femme!

Elle ajouta, avec un air de désolation profonde:

—C'est vrai, aussi!... Toutes les femmes ont des tas de bijoux.... Moi, je n'ai rien.... Si tu étais bien gentil, bien gentil!... tu le donnerais à ta pauvre petite Juliette... Voilà!

Je balbutiai:

—Certainement, je veux bien ... mais plus tard ... dans huit jours!...

Le visage de Juliette s'assombrit.

—Pourquoi dans huit jours?... Oh! je t'en prie, tout de suite, tout de suite!

—C'est que vois-tu, maintenant, je suis gêné ... très gêné....

—Comment? déjà?... Tu n'as plus le sou?... Ah bien, vrai!... Où ça passe-t-il donc, tout ton argent?... Tu n'as plus le sou?

—Mais si.... Mais si! seulement je suis gêné, momentanément.

—Eh bien, alors? qu'est-ce que ça fait?... J'ai demandé aussi pour le paiement.... On se contenterait de billets.... Cinq billets de dix mille francs.... Ce n'est pas une affaire d'État!

—Sans doute.... Plus tard! je te promets.... Viens!

—Ah! fit Juliette simplement.

Je la regardai, le pli de son front me terrifia; je vis passer en ses yeux une flamme sombre.... Et, dans l'espace d'une seconde, tout un monde de sensations extraordinaires, et non encore éprouvées, m'envahit. Très nettement, avec une lucidité parfaite, avec un implacable sang-froid, avec une concision de jugement foudroyante, je me posai cette double question: «Juliette et le déshonneur; Juliette et la prison?» Je n'hésitai pas.

—Entrons, dis-je.

Elle emporta le collier.

Le soir, parée de ses perles, elle s'assit sur mes genoux, radieuse, et, les bras noués autour de mon cou, elle resta longtemps à me bercer de sa douce voix.

—Ah! mon pauvre chéri, disait-elle.... Je n'ai pas toujours été sage!... Oui, je me rends compte ... je suis un peu folle quelquefois.... Mais c'est fini maintenant!... Je veux être une femme bonne, sérieuse.... Et puis, tu travailleras bien ... tu feras un beau roman, une belle pièce de théâtre.... Et puis nous serons riches, très riches.... Et puis, quand tu seras trop gêné, nous vendrons le beau collier!... Parce que les bijoux, c'est pas comme les robes; c'est de l'argent, les bijoux.... Embrasse-moi fort....

Ah! comme elle s'envola vite, cette nuit-là? Comme les heures s'enfuirent, effarées sans doute d'entendre hurler l'amour avec la voix maudite des damnés.

Les désastres se multipliaient, se précipitaient. Des billets, souscrits aux fournisseurs de Juliette, restèrent impayés, et c'est à peine si je pouvais, en empruntant partout, trouver l'argent nécessaire à notre existence quotidienne. Mon père avait laissé quelques créances à Saint-Michel. Généreux et bon, il aimait à obliger les petits cultivateurs dans l'embarras. Je lançai les huissiers, sans pitié, contre ces pauvres diables, faisant vendre leur masure, leur bout de champ, ce par quoi ils vivaient misérablement, en se privant de tout. Dans les maisons où je possédais encore du crédit, j'achetais des choses que je revendais aussitôt à vil prix. Je descendais jusque dans les brocantes les plus véreuses.... Des projets de chantage inouïs germaient en moi, et je lassais Jesselin de mes perpétuelles demandes d'argent. Enfin, une fois, j'allai chez Lirat. Il me fallait cinq cents francs pour le soir, et j'allai chez Lirat, délibérément, effrontément! Pourtant, en sa présence, dans cet atelier tout plein de souvenirs regrettés, mon assurance tomba, et j'eus une sorte de pudeur tardive.... Je tournai autour de Lirat, pendant un quart d'heure, sans parvenir à lui expliquer ce que j'attendais de son amitié.... De son amitié!... Et je me disposais à partir.

—Eh bien, au revoir, Lirat.

—Au revoir, mon ami.

—Ah! j'oubliais.... Ne pourriez-vous pas me prêter cinq cents francs? Je comptais sur mes fermages.... Ils sont en retard.

Et rapidement, j'ajoutai:

—Je vous les rendrai demain ... demain matin.

Lirat fixa un instant ses yeux sur moi.... Je revois encore ce regard.... En vérité, il était douloureux.

—Cinq cents francs!... me dit-il.... Où diable voulez-vous que je les prenne?... Est-ce que j'ai jamais eu cinq cents francs?

J'insistai, répétant:

—Je vous les rendrai demain ... demain matin.

—Mais je ne les ai pas, mon pauvre Mintié!... Il me reste deux cents francs.... Si cela peut vous être utile?

Je pensai que ces deux cents francs qu'il m'offrait, c'était le pain de tout un mois. Je répondis, le cœur déchiré:

—Eh bien, oui!... Tout de même!... Je vous les rendrai demain ... demain matin.

—C'est bon, c'est bon!...

J'aurais voulu, à ce moment, me jeter au cou de Lirat, lui demander pardon, lui crier: «Non, non, je ne veux pas de cet argent!» Et, comme un voleur, je l'emportai.

Mes propriétés, le Prieuré lui-même, la vieille et familiale demeure, couverts d'hypothèques, furent vendus!... Ah! le triste voyage que je fis à cette occasion!... Il y avait bien longtemps que je n'étais retourné à Saint-Michel! Et cependant, aux heures de dégoût et de lassitude, dans la fièvre mauvaise de Paris, la pensée de ce petit pays tranquille m'était une douceur, un apaisement. Les souffles purs qui me venaient de là-bas rafraîchissaient mon cerveau congestionné, calmaient ma poitrine, brûlée par les acides corrosifs que charrie l'air empesté des villes, et je m'étais promis souvent, quand je serais fatigué de toujours poursuivre des chimères, de me réfugier là, dans la paix, dans la sérénité des choses maternelles. Saint-Michel!... Jamais il ne m'avait été cher autant que depuis que je l'avais quitté; il me semblait contenir des beautés et des richesses dont je n'avais pas su jouir encore, et que je découvrais subitement.... J'aimais à en rappeler les souvenirs, j'aimais surtout à évoquer la forêt, la belle forêt où, tant de fois, enfant inquiet et rêveur, je m'étais perdu.... Délicieusement, humant l'arôme des puissantes sèves, l'oreille charmée par les harmonies du vent qui fait vibrer les taillis et les futaies, ainsi que des harpes et des violoncelles, je m'enfonçais dans les grandes allées aux voûtes tremblantes de feuillage, les grandes allées droites qui, très loin, là-bas, finissaient brusquement et s'ouvraient comme une baie d'église, sur la clarté d'un pan de ciel ogival et radieux.... Dans ces rêves, je voyais les branches des chênes tendrent vers moi leurs bouquets plus verts, heureuses de me retrouver; les jeunes baliveaux me saluaient, au passage, avec un bruissement joyeux; ils me disaient: «Regarde comme nous avons grandi, comme notre tronc est lisse et vigoureux, comme l'air est bon où nous étendons nos fines ramures balancées, comme la terre est charitable où nous poussons nos racines, sans cesse gorgées de sucs vivifiants.» Les mousses et les bruyères m'appelaient: «Nous t'avons fait un bon lit, petit, un bon lit parfumé, et tel qu'il n'y en a pas dans les maisons avares et dorées des grandes villes.... Allonge-toi, et roule-toi; si tu as trop chaud, la fougère agitera sur ta tête ses légers éventails; si tu as trop froid, les hêtres écarteront leurs branches pour laisser passer un rayon de soleil qui te réjouira.» Hélas! depuis que j'aimais Juliette, peu à peu ces voix s'étaient tues. Ces souvenirs ne revenaient plus, comme des anges gardiens, bercer mon sommeil, et secouer leurs ailes blanches, dans l'azur détruit de mes songes!... Le passé s'éloignait de moi, honteux de moi!...

Le train filait; il avait franchi les plaines de la Beauce, plus mélancoliques encore à regarder qu'aux jours poignants de la guerre.... Et je reconnaissais mes petits champs bossus, et leurs haies fourrées, mes pommiers vagabonds, mes vallées étroites, mes peupliers à la cîme penchée en forme de capuchon, qui ressemblent, dans la campagne, à d'étranges processions de pénitents bleus, mes fermes au toit haut et moussu, mes chemins de traverse encaissés et rocailleux, qui dévalent, bordés de trognes de charme, sous des verdures robustes; ma forêt là-bas, noire dans le soleil couchant.... Il faisait nuit quand j'arrivai à Saint-Michel. J'aimais mieux cela. Traverser la rue, en plein jour, sous les regards curieux de tous ces braves gens qui m'avaient vu enfant, cela m'eût été pénible.... Il me semblait qu'il y avait sur moi tant de hontes, qu'ils se seraient détournés avec horreur, comme d'un chien galeux.... Je hâtai le pas, relevant le collet de mon pardessus.... L'épicière, qu'on appelait MmeHenriette, et qui, jadis, me bourrait de gâteaux, était devant sa boutique, à causer avec des voisines. Je tremblai qu'elles ne parlassent de moi, je quittai le trottoir et pris la chaussée.... Heureusement qu'une charrette passa, dont le bruit couvrit les paroles de ces femmes.... Le presbytère ... la maison des sœurs ... l'église ... le Prieuré!... A cette heure, le Prieuré n'était rien qu'une masse noire, énorme, dans le ciel.... Et pourtant, le cœur me manqua.... Je dus m'appuyer contre un des piliers de la grille, reprendre haleine.... A quelques pas de moi, la forêt grondait, sa grosse voix s'enflait, colère, et pareille à la voix déchaînée des brisants....

Marie et Félix m'attendaient.... Marie, plus vieille, plus ridée; Félix, plus courbé, dodelinant de la tête davantage....

—Ah! monsieur Jean! monsieur Jean!

Et, tout de suite, Marie, s'emparant de ma valise:

—Vous devez avoir joliment faim, monsieur Jean!... Je vous ai fait une soupe, comme vous l'aimiez, et puis j'ai mis un bon poulet à la broche.

—Merci! dis-je.... Je ne dînerai pas.

J'aurais voulu les embrasser tous les deux, leur ouvrir mes bras, pleurer sur leurs vieilles faces parcheminées.... Eh bien, ma voix était dure, cassante. J'avais prononcé: «Je ne dînerai pas», sur un ton de menace. Ils m'examinaient, un peu effarés, ne cessaient de répéter:

—Ah! monsieur Jean!... Comme il y a longtemps!... Ah! monsieur Jean!... Comme vous êtes beau garçon!...

Alors Marie, pensant qu'elle m'intéresserait, commença de me débiter les nouvelles du pays.

—Ce pauvre monsieur le curé est mort, vous avez su cela!... Le nouveau ne prend point ici; c'est trop jeune, ça veut faire du zèle.... Baptiste a été tué par un arbre....

Je l'interrompis:

—Bien, bien, Marie.... Vous me conterez tout cela demain....

Elle me conduisit à ma chambre, et me demanda:

—Faudra-t-il vous porter votre bol de lait, monsieur Jean?

—Comme vous voudrez!

Et, la porte refermée, je m'abattis dans un fauteuil, et longtemps, longtemps, je sanglotai.

Le lendemain je me levai dès l'aube.... Le Prieuré n'avait pas changé; il y avait seulement un peu plus d'herbes dans les allées, de mousse sur le perron, et quelques arbres étaient morts. Je revis la grille, les pelouses teigneuses, les sorbiers chétifs, les marronniers vénérables; je revis le bassin où baignaient les arums, où le petit chat avait été tué, le rideau de sapins qui cachait les communs, l'étude abandonnée; je revis le parc, ses arbres tordus et ses bancs de pierre pareils à de vieilles tombes.... Dans le potager, Félix binait une plate-bande.... Ah! comme il était cassé, le pauvre homme!

Il me montra une épine blanche, et me dit:

—C'est là que vous veniez avec défunt vot' pauv' père, pour guetter le merle.... Vous rappelez-vous ben, monsieur Jean?

—Oui, oui, Félix.

—Et pis la grive, itou, dame!

—Oui, oui, Félix ...

Je m'éloignai. Je ne pouvais supporter la vue de ce vieillard, qui pensait mourir au Prieuré, et que j'allais chasser, et qui s'en irait où?... Il nous avait servis avec fidélité, il était presque de la famille, pauvre, incapable de gagner sa vie désormais.... Et j'allais le chasser!... Ah! comment ai-je fait cela?

Au déjeuner, Marie me parut nerveuse. Elle tournait autour de ma chaise avec une agitation inaccoutumée.

—Faites excuse, monsieur Jean, me dit-elle enfin.... Faut que j'en aie le cœur net.... C'est-y vrai que vous vendez le Prieuré?...

—Oui, Marie.

La vieille fille écarquilla les yeux, stupéfaite, et posant ses deux mains sur la table, elle répéta:

—Vous vendez le Prieuré?

—Oui, Marie.

—Le Prieuré où toute votre famille est née.... Le Prieuré où votre père et votre mère sont morts?... Le Prieuré, Seigneur Jésus!

—Oui, Marie.

Elle se recula comme effrayée:

—Mais vous êtes donc un méchant enfant, monsieur Jean?

Je ne répondis rien. Marie sortit de la salle à manger et ne m'adressa plus la parole.

Deux jours après, mes affaires terminées, les actes signés, je repartais.... De ma fortune, il me restait de quoi vivre un mois, à peine. C'était fini, bien fini!... Des dettes écrasantes, des dettes ignobles, et rien!... Ah! si le train avait pu m'emporter loin, toujours plus loin, n'arriver jamais! C'est à Paris que je m'aperçus seulement que je n'avais pas été m'agenouiller sur les tombes de mon père et de ma mère.

Juliette me reçut tendrement. Elle m'embrassait avec passion.

—Ah! mon chéri, mon chéri!... J'ai cru que tu ne reviendrais plus!... Cinq jours! pense donc! D'abord, si tu refais encore des voyages, je veux aller avec toi....

Elle se montrait si affectueuse, si véritablement émue, ses caresses me donnaient tant de confiance, et puis ce que j'avais de gros sur le cœur me semblait si lourd à porter, que je n'hésitai pas à lui tout avouer. Je la pris dans mes bras et l'assis sur mes genoux.

—Écoute-moi, ma Juliette, lui dis-je, écoute-moi bien.... Je suis perdu, ruiné ... ruiné, tu entends: ruiné!... Nous n'avons plus que quatre mille francs!...

—Pauvre mignon! soupira Juliette, en posant sa tête sur mon épaule, pauvre mignon!

J'éclatai en sanglots, et je m'écriai:

—Tu comprends qu'il faut que je te quitte.... Et j'en mourrai!

—Allons, tu es fou de parler ainsi.... Est-ce que tu crois que je pourrais vivre sans toi, mon chéri?... Voyons, ne pleure pas, ne te désole pas....

Elle essuya mes yeux humides, et continua de sa voix, à chaque instant plus douce:

—D'abord nous avons quatre mille francs ... nous pouvons vivre quatre mois avec cela ... Pendant ces quatre mois, tu travailleras.... Voyons, en quatre mois, si tu n'as pas le temps de faire un beau livre!... Mais ne pleure plus ... parce que si tu pleures, je ne te dirai pas un gros secret ... un gros, gros, gros secret.... Sais-tu ce qu'elle fait, ta petite femme qui se doutait bien un peu de cela?... le sais-tu?... Eh bien! depuis trois jours, elle va au manège, elle prend des leçons d'équitation ... et, l'année prochaine, comme elle sera très forte, Franconi l'engagera.... Sais-tu ce que gagne une écuyère de haute école?... Deux mille, trois mille francs par mois.... Ainsi, tu vois qu'il n'y a pas de quoi se désoler, pauvre mignon!

Toutes les déraisons, toutes les folies m'étaient bonnes. Je m'y accrochais désespérément, comme le marin perdu s'accroche aux épaves incertaines que la vague pousse. Pourvu qu'elles me soutinssent un instant, je ne me demandais pas vers quels plus dangereux récifs, vers quelles profondeurs plus noires, elles m'entraîneraient. Je conservais aussi cet espoir absurde du condamné à mort qui, jusque sur la sanglante plate-forme, jusque sous le couteau, attend un événement impossible, une révolution instantanée, une catastrophe planétaire, qui le délivreront de la mort. Je me laissai bercer par le joli ronron des paroles de Juliette!... Des résolutions de travail héroïque me venaient à l'esprit, me jetaient dans des enthousiasmes désordonnés.... J'entrevoyais des foules haletantes, penchées sur mes livres; des théâtres où des messieurs graves et maquillés s'avançaient, lançant mon nom aux admirations frénétiques du public. Vaincu par la fatigue, brisé par l'émotion, je m'endormis....

Nous finissons de dîner.... Juliette a été plus tendre encore qu'au moment de mon retour. Pourtant, je vois en elle une inquiétude, une préoccupation. Elle est triste et gaie, tout à la fois: qu'y a-t-il donc derrière ce front où des nuages passent? Malgré ses protestations, est-elle décidée à me quitter, et veut-elle rendre moins pénible notre séparation, en me prodiguant tous les trésors de ses caresses?...

—Que c'est donc ennuyeux, mon chéri! dit-elle.... Il faut que je sorte.

—Comment, il faut que tu sortes?... Maintenant?

—Mais oui, figure-toi.... Cette pauvre Gabrielle est très malade.... Elle est seule ... j'ai promis d'aller la voir. Oh! je ne serai pas longtemps.... Une heure à peine....

Juliette parle très naturellement.... Et je ne sais pas pourquoi, je pense qu'elle ment, qu'elle ne va pas chez Gabrielle ... et je suis mordu au cœur par un soupçon, vague, affreux.... Je lui dis:

—Ne pourrais-tu attendre demain?

—Oh! c'est impossible!... Tu comprends, j'ai promis!

—Je t'en prie!... demain....

—C'est impossible!... Cette pauvre Gabrielle!

—Eh bien!... Je vais avec toi.... Je resterai à la porte, je t'attendrai!

Sournoisement, je l'examine.... Son visage n'a pas frémi.... Non, en vérité, elle n'a pas eu la moindre surprise des nerfs. Elle répond avec douceur:

—Ça n'est pas raisonnable!... Tu es fatigué, mon chéri.... Couche-toi!

Déjà j'ai vu glisser, comme une couleuvre, la traîne de sa robe, derrière la portière retombée.... Juliette est dans son cabinet de toilette.... Et moi, les yeux obstinément fixés sur la nappe, où danse le reflet rouge d'une bouteille de vin, je réfléchis que, dans ces temps derniers, des femmes sont venues ici, des femmes grasses, louches, des femmes qui avaient l'air de chiennes, flairant des ordures.... J'ai demandé à Juliette: «Qui sont ces femmes?» Juliette m'a répondu, une fois: «C'est la corsetière», une autre fois: «C'est la brodeuse....» Et je l'ai cru!... Un jour, sur le tapis, j'ai ramasse une carte de visite qui traînait.... Madame Rabineau, 114, rue de Sèze.... «Qui ça, MmeRabineau?» Juliette m'a répondu: «Ce n'est rien, donne....» Et elle a déchiré la carte.... Et moi, imbécile, je ne suis même pas allé rue de Sèze, pour savoir!... Je me souviens de tout cela.... Ah! comment n'ai-je pas compris?... Comment ne leur ai-je pas sauté à la gorge, à ces vilaines brocanteuses de viande humaine?... Et un grand voile se lève, par delà lequel je vois Juliette, le ventre sali, épuisée et hideuse, se prostituant à des boucs!... Juliette est là, devant moi, qui met ses gants, devant moi, en costume sombre ... avec une voilette épaisse qui lui cache la figure.... L'ombre de sa main court sur la nappe, elle s'allonge, s'élargit, se rétrécit, disparaît et revient.... Toujours je verrai cette ombre diabolique, toujours!...

—Embrasse-moi bien, mon chéri.

—Ne sors pas, Juliette; ne sors pas, je t'en conjure.

—Embrasse-moi ... bien fort ... plus fort encore.... Elle est triste.... A travers la voilette épaisse, je sens sur ma joue l'humidité d'une larme.

—Pourquoi pleures-tu, Juliette?... Juliette, par pitié, reste près de moi!

—Embrasse-moi.... Je t'adore, mon Jean.... Je t'adore!...

Elle est partie.... Des portes s'ouvrent, se referment.... Elle est partie.... Dehors, j'entends le bruit d'une voiture qui roule.... Le bruit s'éloigne, s'éloigne et meurt.... Elle est partie!...

Et me voilà dans la rue, moi aussi.... Un fiacre passe,

—114, rue de Sèze!

Ah! ma résolution a été vile prise.... J'ai réfléchi que j'avais le temps d'arriver avant elle.... Elle a bien compris que je n'étais pas dupe de la maladie de Gabrielle.... Ma tristesse, mon insistance lui ont sans doute inspiré la crainte d'être espionnée, suivie, et vraisemblablement, elle ne se sera pas dirigée, tout droit, là-bas.... Mais pourquoi cette abominable pensée est-elle tombée sur moi, tout à coup, comme la foudre?... Pourquoi cela, et pas autre chose? J'espère encore que mes pressentiments m'ont trompé, que MmeRabineau «ce n'est rien», que Gabrielle est malade!...

Une sorte de petit hôtel étranglé entre deux hautes maisons; une porte étroite, creusée dans le mur, au-dessus de trois marches; une façade sombre, dont les fenêtres closes ne laissent filtrer aucune lumière.... C'est là!... C'est là qu'elle va venir, qu'elle est venue peut-être!... Et des rages me poussent vers cette porte, je voudrais mettre le feu à cette maison; je voudrais, dans une flambée infernale, faire hurler et se tordre toutes les chairs damnées qui sont là.... Tout à l'heure, une femme, les mains dans les poches de sa jaquette claire, les coudes écartés, est entrée en chantant et se dandinant.... Pourquoi ne lui ai-je pas craché à la figure?... Un vieillard est descendu de son coupé.... Il a passé près de moi, s'ébrouant, soufflant, soutenu aux aisselles par son valet de chambre.... Ses jambes tremblantes ne pouvaient le porter; entre ses paupières bouffies, molles, luisait une flamme de débauche sanguinaire.... Pourquoi n'ai-je pas balafré la face hideuse de ce vieux faune ataxique?... Il attend peut-être Juliette!... La porte d'enfer s'est refermée sur lui ... et, un instant, mes yeux ont plongé dans le gouffre.... Je croyais voir des flammes rouges, de la fumée, des enlacements abominables, des dégringolades d'êtres affreusement emmêlés.... Non, c'est un couloir triste, désert, éclairé par la clarté pâle d'une lampe, puis au fond quelque chose de noir, comme un trou d'ombre, où l'on sent grouiller des choses impures.... Et les voitures s'arrêtent, vomissant leur provision de fumier humain, dans cette sentine de l'amour.... Une petite fille, de dix ans à peine, me poursuit: «Les belles violettes!... les belles violettes!» Je lui donne une pièce d'or: «Va-t'en, petite, va-t'en!... Ne reste pas là. Ils te prendraient!...» Mon cerveau s'exalte, j'éprouve au cœur la douleur de mille crocs, de mille griffes qui le fouillent, le déchirent, s'acharnent... Des désirs de meurtre s'allument en moi et mettent dans mes bras les gestes de tuer.... Ah! me précipiter, le fouet en main, au milieu de ces priapées, et zébrer ces corps d'ineffaçables plaies, éparpiller des coulées de sang chaud, des morceaux de chair vive, sur les glaces, sur les tapis, les lits.... Et à la porte de la maison infâme, ainsi qu'une chouette aux portes des granges campagnardes, clouer la Rabineau, nue, éventrée, les entrailles pendantes!... Un fiacre s'est arrêté: une femme en sort; j'ai reconnu le chapeau, la voilette, la robe.

—Juliette!

En me voyant, elle pousse un cri.... Mais elle se remet vite.... Ses yeux me bravent:

—Laisse-moi, crie-t-elle.... que fais-tu là?... Laisse-moi!

Je lui broie les poignets, et d'une voix qui s'étrangle, qui râle:

—Écoute-moi.... Si tu fais un pas, si tu dis un mot ... je te renverse sur le trottoir et je t'écrase la tête sous le talon de mes souliers.

—Laisse-moi!

Lourdement, je plaque une main sur son visage, et de mes ongles, furieux, je laboure son front, ses joues, d'où le sang jaillit.

—Jean! oh! Jean!... Pitié, je t'en prie!... Jean, grâce! grâce!... Sois bon!... Tu me tues....

Je la conduis brutalement vers la voiture ... et nous rentrons.... Pliée en deux, elle est là, près de moi, qui sanglote.... Que vais-je faire?... Je n'en sais rien.... En vérité, je n'en sais rien.... Je ne me demande rien, je ne pense à rien.... Il me semble qu'une montagne de rochers s'est abattue sur moi.... J'ai cette sensation de blocs lourds sous lesquels mon crâne s'est aplati, ma chair s'est écrasée.... Pourquoi, dans le noir où je suis, pourquoi ces murs hauts et blafards fuient-ils dans le ciel? Pourquoi des oiseaux sombres volent-ils dans des clartés subites?... Pourquoi une chose, affaissée près de moi, pleure-t-elle?... Pourquoi? Je l'ignore....

Je vais la tuer.... Elle est dans sa chambre, sans lumière, couchée.... Moi, dans le cabinet de toilette, je marche, je marche.... Je marche haletant, la tête en feu, les poings crispés, impatients de justice.... Je vais la tuer!... De temps en temps, je m'arrête près de la porte et j'écoute.... Elle pleure.... Et, tout à l'heure, j'entrerai.... J'entrerai et je l'arracherai du lit, je la traînerai par les cheveux, je m'acharnerai sur son ventre, je lui frapperai le crâne contre les angles de marbre de la cheminée.... Je veux que la chambre soit rouge de son sang.... Je veux que son corps ne soit plus qu'un paquet de chair pilée, que je jetterai aux ordures et que le tombereau, demain, ramassera.... Pleure, pleure!... Dans une minute, tu hurleras, ma mie!... Ai-je été stupide?... Penser à tout, excepté à cela!... Avoir peur de tout, excepté de cela!.... Me dire à chaque instant: «Elle me quittera,» et jamais, jamais: «Elle me trompera....» N'avoir pas deviné ce bouge, ce vieux, toute cette fange!... Non, en vérité, je n'y songeais pas, aveugle brute que j'étais.... Elle devait bien rire, quand je la suppliais de ne pas me quitter!... Me quitter, ah! oui, me quitter!... Elle ne le voulait pas.... Je comprends maintenant.... Je lui suis non pas une pudeur, non pas une honorabilité, mais bien une enseigne, une marque de fabrique.... une plus-value!... Oui, qu'on la voie à mon bras, et elle vaut davantage, elle peut se vendre plus cher que si, goule nocturne, elle s'en allait, rôdant sur les trottoirs et fouillant l'ombre obscène des rues.... Ma fortune, elle l'a dévorée d'un coup de dent.... Mon intelligence, ses lèvres, d'un trait, l'ont tarie.... Alors, elle spécule sur mon honneur, c'est logique.... Sur mon honneur!... Comment saurait-elle qu'il ne m'en reste plus?... Vais-je donc la tuer? Être mort, et puis, après, c'est fini!... On se découvre devant le cercueil d'un bandit, on salue le cadavre de la prostituée.... Dans les églises, les fidèles s'agenouillent et prient pour ceux-là qui ont souffert, pour ceux-là qui ont péché.... Dans les cimetières, le respect veille sur les tombes, et la croix les protège.... Mourir, c'est être pardonné!... Oui, la mort est belle, sainte, auguste!... La mort, c'est la grande clarté éternelle qui commence.... Oh! mourir!... s'allonger sur un matelas plus moelleux que la plus moelleuse mousse des nids.... Ne plus penser.... Ne plus entendre les bruits de la vie.... Sentir l'infinie volupté au néant!... Être une âme!... Je ne la tuerai pas.... Je ne la tuerai pas, parce qu'il faut qu'elle souffre, abominablement, toujours ... qu'elle souffre dans sa beauté, dans son orgueil, dans son sexe étalé de fille vendue!... Je ne la tuerai pas, mais je la marquerai d'une telle laideur, je la rendrai si repoussante que tous, à sa vue, s'enfuiront, épouvantés.... Et, le nez coupé, les yeux débordant les paupières ourlées de cicatrices, je l'obligerai, tous les jours, tous les soirs, à se montrer sans voile, dans la rue, au théâtre, partout!

Tout à coup, les sanglots m'étouffent.... Je me roule sur le divan, mordant les coussins, et je pleure, je pleure!... Les minutes s'envolent, les heures passent et je pleure!... Ah! Juliette, infâme Juliette! Pourquoi as-tu fait cela?... Pourquoi? Ne pouvais-tu me dire «Tu n'es plus riche, et c'est de l'argent que je veux de toi.... Va t'en!» Cela eût été atroce; j'en serais peut-être mort.... Qu'importe? Cela eût mieux valu.... Comment est-il possible que maintenant, je te regarde en face.... Que nos bouches jamais se rejoignent?... Nous avons, entre nous, l'épaisseur de cette maison maudite!... Ah! Juliette!... Malheureuse Juliette!...

Je me souviens, quand elle est partie.... Je me souviens de tout!... Je la revois, avec sa toilette, sa robe grise, l'ombre de sa main, qui dansait, bizarre, sur la nappe.... Je la revois aussi nettement, plus nettement même, que si elle était devant moi, en cette minute.... Elle était triste, elle pleurait.... Je n'ai pas rêvé ... elle pleurait ... puisque ses larmes ont mouillé ma joue!... Pleurait-elle sur moi, sur elle?... Ah! qui sait?... Je me souviens.... Je lui disais: «Ne sors pas, ma Juliette!». Elle me répondait: «Embrasse-moi fort, bien fort, plus fort!...» Et ses baisers avaient une étreinte plus douloureuse, une crispation, une peur, comme si elle eût voulu s'accrocher à moi; chercher, tremblante, une protection dans mes bras.... Je revois ses yeux, ses yeux suppliants.... Ils m'imploraient: «Quelque chose d'infernal me pousse.... Retiens-moi.... Je suis sur ton cœur.... Ne me laisse pas partir?...» Et, au lieu de la prendre, de l'emporter, de la cacher, de la tant aimer qu'elle en fût étourdie de bonheur, j'ai ouvert les bras et elle est partie!... Elle se réfugiait en mon amour, et mon amour l'a rejetée.... Elle m'a crié: «Je t'adore, je t'adore!...» Et je suis resté là, bête, aussi étonné que l'enfant à qui l'oiseau captif vient d'échapper, dans un bruit d'ailes imprévu.... A cette tristesse, à ces larmes, à ces baisers, à ces paroles plus tendres, à ces frissonnements, je n'ai rien compris.... Et c'est maintenant, seulement, que je l'entends, ce langage muet et si mélancolique: «Mon cher Jean, je suis une pauvre petite femme, un peu folle, et si faible!... Je n'ai pas la notion de grand-chose.... Qui donc m'eût appris ce que c'est que la pudeur, le devoir, la vertu!... Tout enfant, le spectacle du vice m'a salie, et le mal m'a été révélé par ceux-là mêmes qui avaient charge de veiller sur moi.... Je ne suis pas méchante, pourtant, et je t'aime.... Je t'aime plus encore que je ne t'ai jamais aimé!... Mon Jean adoré, tu es fort, toi; tu sais de belles choses que j'ignore.... Eh bien, défends-moi!... Un désir plus impérieux que ma volonté m'attire là-bas.... C'est que j'ai vu des bijoux, des robes, des riens charmants et très chers que tu ne peux plus me donner, et qu'on m'a promis tout cela!... J'ai l'instinct que c'est mal et que tu en auras de la peine.... Eh bien, dompte-moi!... Je ne demande pas mieux que d'être bonne et vertueuse.... Apprends-moi.... Si je te résiste ... bats-moi.» Pauvre Juliette!... Il me semble qu'elle est près de moi, agenouillée; les mains jointes.... Les larmes coulent de ses yeux, de ses grands yeux humiliés et doux, les larmes coulent sans cesse, comme, autrefois, elles coulaient des yeux de ma mère.... Et, à la pensée que j'ai voulu la tuer, que j'ai voulu, par des mutilations horribles, défigurer ce visage délicieux et repentant, des remords m'assaillent, la colère s'évanouit dans la pitié.... Elle, continue: «Pardonne-moi!... Oh! mon Jean, tu dois me pardonner.... Ce n'est pas de ma faute, je t'assure.... Réfléchis.... M'as-tu avertie, une seule fois?... Une seule fois, m'as-tu montré le chemin que je devais suivre.... Par mollesse, par crainte de me perdre, par une complaisance exagérée et criminelle, tu t'es courbé à tous mes caprices, même les plus mauvais.... Comment était-il possible que je comprisse que cela était mal, puisque tu ne me disais rien.... Au lieu de m'arrêter sur les bords de l'abîme où je courais, c'est toi-même qui m'as précipitée.... Quels exemples m'as-tu mis sous les yeux?... Où donc m'as-tu conduite?... M'as-tu, un jour, arrachée à ce milieu inquiétant de la débauche?... Pourquoi n'as-tu pas chassé de chez nous Jesselin, Gabrielle, tous ces êtres dépravés, dont la présence était un encouragement à mes folies?... Me souffler un peu de ton âme, faire pénétrer un peu de lumière dans la nuit de mon cerveau, voilà ce qu'il fallait!... Oui, il fallait me redonner la vie, me créer une seconde fois!... Je suis coupable, mon Jean!... Et j'ai tant de honte que je n'espère pas, par toute une existence de sacrifice et de repentir, racheter l'infamie de cette heure maudite.... Mais toi!... As-tu bien la conscience d'avoir rempli ton devoir? Je ne redoute pas l'expiation.... Je l'appelle au contraire, je la veux.... Mais toi?... Peux-tu t'ériger en justicier d'un crime qui est mien, oui, et qui est tien aussi, puisque tu n'as pas su l'empêcher!... Mon cher amour, écoute-moi.... Ce corps que j'ai tenté de souiller, il te fait horreur; tu ne pourrais le voir, désormais, sans colère et sans déchirement.... Eh bien, qu'il disparaisse!... Qu'il s'en aille pourrir dans l'oubli d'un cimetière!... Mon âme te restera, elle t'appartient, car elle ne t'a pas quitté, car elle t'aime.... Vois, elle est toute blanche....» Un couteau brille dans les mains de Juliette.... Elle va se frapper.... Alors, je tends les bras, je crie: «Non, non, Juliette, non je ne veux pas.... Je t'aime!... Non, non, je ne veux pas!...» Mes bras se referment et je n'étreins que l'espace.... Je regarde, épouvanté ... autour de moi, la pièce est vide!... Je regarde encore.... Le gaz brûle, plus jaune, aux appliques de la toilette ... sur le tapis, des jupons gisent affaissés, des bottines sont éparses. Et le jour, très pâle, glisse entre les lamelles des volets.... J'ai peur que Juliette, vraiment, ne se soit tuée, car pourquoi cette vision se serait-elle dressée devant moi?... Sur la pointe des pieds, doucement, je me dirige vers la porte, et j'écoute.... Un soupir faible m'arrive, puis une plainte, puis un sanglot.... Et, comme un fou, je me précipite dans la chambre.... Une voix me parle dans l'ombre, la voix de Juliette:

—Ah! mon Jean! mon pauvre petit Jean!

Et, sur son front, chastement, ainsi que le Christ baisa Magdeleine, je l'embrassai.

—Lirat!... Ah! enfin, c'est vous!... Depuis huit jours, je vous cherche, je vous écris, je vous appelle, je vous attends ... Lirat, mon cher Lirat, sauvez-moi!

—Hé! mon Dieu!... Qu'y a-t-il?

—Je veux me tuer.

—Vous tuer!... Je connais ça.... Allons, ça n'est pas dangereux.

—Je veux me tuer ... je veux me tuer!

Lirat me regarda, cligna de l'œil et marcha dans la bureau, à grands pas.

—Mon pauvre Mintié! dit-il, si vous étiez ministre, agent de change ..., je ne sais pas moi ... épicier, critique d'art, journaliste, je vous dirais: «Vous êtes malheureux et vous en avez assez de la vie, mon garçon!... Eh bien, tuez-vous!...» Et là-dessus je m'en irais.... Comment, vous avez cette chance rare d'être un artiste, vous possédez ce don divin de voir, de comprendre, de sentir ce que les autres ne voient, ne comprennent et ne sentent!... Il y a, dans la nature, des musiques qui ne sont faites que pour vous et que les autres n'entendront jamais.... Les seules joies de la vie, les nobles, les grandes, les pures, celles qui vous consolent des hommes et vous rendent presque pareils à Dieu, vous les avez toutes.... Et, parce qu'une femme vous a trompé, vous allez renoncer à tout cela?... Elle vous a trompé; c'est évident qu'elle vous a trompé.... Qu'est-ce que vous voulez qu'elle fasse?... Et vous, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?

—Ne raillez point, je vous en prie!... Vous ne savez rien, Lirat.... Vous ne soupçonnez rien.... Je suis perdu, déshonoré!

—Déshonoré, mon ami?... En êtes-vous sûr?... Vous avez de sales dettes?... Vous les paierez!

—Il ne s'agit pas de cela!... Je suis déshonoré! déshonoré, comprenez-vous?... Tenez, il y a quatre mois que je n'ai donné d'argent à Juliette ... quatre mois!... Et je vis ici, j'y mange, j'y suis entretenu!... Tous les soirs ... avant le dîner ... tard ... Juliette rentre.... Elle est rompue, pâle, dépeignée.... De quels bouges, de quelles alcôves, de quels bras sort-elle? Sur quels oreillers sa tête s'est-elle roulée!... Quelquefois, je vois des raclures de drap danser, effrontées, à la pointe de ses cheveux.... Elle ne se gêne plus, ne prend même plus la peine de mentir ... on dirait que c'est affaire convenue entre nous.... Elle se déshabille, et je crois qu'elle éprouve une joie sinistre à me montrer ses jupons mal rattachés, son corset délacé, tout le désordre de sa toilette froissée, de ses dessous défaits qui tombent autour d'elle, s'étalent, emplissant la chambre de l'odeur des autres!... Des rages me secouent, et je voudrais la mordre; des colères s'allument, grondent, et je voudrais la tuer ... et je ne dis rien!... Souvent, même, je m'approche pour l'embrasser ... mais elle me repousse: «Non, laisse-moi, je suis éreintée!» Dans les commencements de cette abominable existence, je l'ai battue ... car il ne me manque rien, et toutes les hontes, Lirat, je les ai épuisées,—oui, je l'ai battue!... Elle courbait le dos ... à peine si elle se plaignait.... Un soir, je lui sautai à la gorge, je la renversai sous moi.... Oh! j'étais bien décidé à en finir.... Pendant que je lui serrais le cou, dans la crainte d'être attendri, je détournais la tête, fixais obstinément une fleur du tapis, et, pour ne rien entendre, ni une plainte, ni un râle, je hurlais des mots sans suite comme un possédé.... Combien de temps suis-je resté ainsi?... Bientôt elle ne se débattit plus ... ses muscles contractés se détendirent ... je sentis, sous mes doigts, sa vie s'étouffer ... encore quelques frissons ... puis rien ... elle ne bougeait plus ... et tout à coup, j'aperçus son visage violet, ses yeux convulsés, sa bouche ouverte, toute grande, son corps rigide, ses bras inertes.... Ainsi qu'un fou, je me précipitai dans toutes les pièces de l'appartement, appelant les domestiques, criant: «Venez, venez, j'ai tué Madame! J'ai tué Madame!» Je m'enfuis, dégringolant l'escalier, sans chapeau, j'entrai dans la loge du concierge: «Montez vite, j'ai tué Madame!» Et me voilà, dans la rue, éperdu.... Toute la nuit, j'ai couru, sans savoir où j'allais, enfilant d'interminables boulevards, traversant des ponts, m'échouant sur les bancs des squares, et revenant, toujours, machinalement, devant notre maison.... Il me semblait qu'à travers les volets fermés, des cierges tremblottaient; des soutanes de prêtres, des surplis, des viatiques, passaient, effarés; que des chants funèbres, que des bruits d'orgues, que des sifflements de cordes sur le bois d'un cercueil, m'arrivaient. Je me représentais Juliette, étendue sur son lit, parée d'une robe blanche, les mains jointes, un crucifix sur la poitrine, des fleurs tout autour d'elle.... Et je m'étonnais qu'il y n'eût point encore, à la porte, des draperies noires et, sous le vestibule, un catafalque avec des bouquets, des couronnes, des foules en deuil, se disputant l'aspergeoir.... Ah! Lirat, quelle nuit!... Comment je ne me suis pas jeté sous les voitures, fracassé la tête contre les maisons, élancé dans la Seine!... Je n'en sais rien!... Le jour parut.... J'eus l'idée de me livrer au commissaire de police; j'avais envie d'aller au-devant des sergents de ville et de leur dire: «J'ai tué Juliette.... Arrêtez-moi!...» Mais les pensées les plus extravagantes naissaient dans ma cervelle, s'y bousculaient, faisaient place à d'autres.... Et je courais, je courais, comme si une meute aboyante de chiens m'eût poursuivi.... C'était un dimanche, je me rappelle ... il y avait beaucoup de monde dans les rues ensoleillées.... J'étais convaincu que tous les regards s'attachaient sur moi, que tous ces gens, en me voyant courir, clamaient avec horreur: «C'est l'assassin de Juliette!» Vers le soir, exténué, prêt à m'abattre sur le trottoir, je rencontrai Jesselin: «Hé! dites donc, me cria-t-il, vous en faites de belles, vous!—Vous savez déjà?...» demandai-je, tremblant.... Jesselin riait, il répondit: «Si je le sais?... Mais tout Paris le sait, cher ami.... Tantôt, aux courses, Juliette nous montrait son cou, et les marques que vos doigts y ont laissées. Elle disait: «C'est Jean qui m'a fait cela....» Sapristi! vous allez bien, vous!...» Et, en me quittant, il ajouta: «D'ailleurs, elle n'a jamais été plus jolie.... Et un succès!...» Ainsi, je la croyais morte, et elle se pavanait aux courses!... J'étais parti, elle pouvait penser que, plus jamais, je ne reviendrais, et elle était aux courses ... plus jolie!...

Lirat, très grave, m'écoutait.... Il ne marchait plus, s'était assis et balançait la tête.... Il murmura:

—Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... Il faut vous en aller....

—M'en aller? repartis-je ... m'en aller? Mais je ne veux pas!... Une glu, chaque jour plus épaisse, me retient à ces tapis; une chaîne, chaque jour plus pesante, me rive à ces murs.... Je ne peux pas!... Tenez, en ce moment, je rêve d'héroïsmes fous ... je voudrais, pour me laver de toutes ces lâchetés, je voudrais me précipiter contre les gueules embrasées de cent canons. Je me sens la force d'écraser, de mes seuls poings, des armées formidables.... Quand je me promène dans les rues, je cherche les chevaux emportés, les incendies, n'importe quoi de terrible où je puisse me dévouer ... il n'est pas une action dangereuse et surhumaine que je n'aie le courage d'accomplir.... Eh bien, ça!... je ne peux pas!... D'abord, je me suis donné les excuses les plus ridicules, les plus déraisonnables raisons.... Je me suis dit que si je m'en allais, Juliette tomberait plus bas encore, que mon amour était, en quelque sorte, sa dernière pudeur, que je finirais bien par la ramener, par la sauver de la boue où elle se vautre.... Vraiment, je me suis payé le luxe de la pitié et du sacrifice.... Mais je mentais!... Je ne peux pas!... Je ne peux pas, parce que je l'aime, parce que, plus elle est infâme, et plus je l'aime.... Parce que je la veux, entendez-vous, Lirat?... Et si vous saviez de quoi c'est fait, cet amour, de quelles rages, de quelles ignominies, de quelles tortures?... Si vous saviez au fond de quels enfers la passion peut descendre, vous seriez épouvanté!... Le soir, alors qu'elle est couchée, je rôde dans le cabinet de toilette, ouvrant les tiroirs, grattant les cendres de la cheminée, rassemblant les bouts de lettres déchirées, flairant le linge qu'elle vient de quitter, me livrant à des espionnages plus vils, à des examens plus ignobles!... Il ne me suffit pas de savoir, il faut que je voie!... Enfin, je ne suis plus un cerveau, plus un cœur, plus rien.... Je suis un sexe désordonné et frénétique, un sexe affamé qui réclame sa part de chair vive, comme les bêtes fauves qui hurlent dans l'ardeur des nuits sanglantes.

J'étais épuisé ... les paroles ne sortaient plus de ma gorge qu'en sons sifflants ... néanmoins, je poursuivis:

—Ah! c'est à n'y rien comprendre!... Parfois, il arrive à Juliette d'être malade ... ses membres, surmenés par le plaisir, refusent de la servir; son organisme, ébranlé par les secousses nerveuses, se révolte.... Elle s'alite.... Si vous la voyiez alors?... Une enfant, Lirat, une enfant attendrissante et douce! Elle ne rêve que de campagne, de petites rivières, de prairies vertes, de joies naïves: «Oh! mon chéri, s'écrie-t-elle, avec dix mille francs de rente, comme nous serions heureux!...» Elle forme des projets virgiliens et délicieux.... Nous devons nous en aller loin, bien loin, dans une petite maison entourée de grands arbres ... elle élèvera des poules qui pondront des œufs qu'elle-même dénichera, tous les matins; elle fera des fromages blancs et des confitures ... et elle fanera, et elle visitera les pauvres, et elle portera des tabliers comme ci, des chapeaux de paille comme ça, trottinera, le long des sentiers, sur un âne qu'elle appellera Joseph.... «Hue! Joseph, hue!... Ah! que ce serait gentil!» Moi, en l'écoutant, je sens l'espoir qui me revient, et je me laisse aller à ce rêve impossible d'une existence champêtre avec Juliette, déguisée en bergère. Des paysages calmes comme des refuges, enchantés comme des paradis, défilent devant nous.... Et nous nous exaltons, et nous nous extasions.... Juliette pleure: «Mon pauvre mignon, je t'ai causé bien de la peine, mais c'est fini, maintenant, va; je te le promets.... Et puis, j'aurai un mouton apprivoisé, pas!... Un beau mouton, tout gros, tout blanc, que je cravaterai d'un nœud rouge, pas!... Et qui me suivra partout, avec Spy, pas?...» Elle exige que je dîne, près de son lit, sur une petite table; et elle a pour moi des câlineries de nourrice, des attentions de mère ... elle me fait manger ainsi qu'un enfant, ne cessant de répéter d'une voix émue: «Pauvre mignon!... Pauvre mignon!...» A d'autres moments, elle devient songeuse et grave: «Mon chéri, je voudrais te demander une chose qui me tracasse depuis longtemps ... jure que tu la diras.—Je te le jure.—Eh bien?... quand on est mort, dans le cercueil, est-ce qu'on a les pieds appuyés contre la planche?—Quelle idée!... Pourquoi parler de cela?—Dis, dis, dis, je t'en prie!—Mais je ne sais pas, ma petite Juliette.—Tu ne sais pas?... C'est vrai, aussi, tu ne sais jamais, quand je suis sérieuse ... parce que, vois-tu?... moi je ne veux pas que mes pieds soient appuyés contre la planche.... Lorsque je serai morte ... tu me mettras un coussin ... et puis une robe blanche ... tu sais ... avec des fleurs roses ... ma robe du Grand Prix!... Tu auras un gros chagrin, pauvre mignon?... Embrasse-moi ... viens là, tout près, plus près ... je t'adore!...» Et je souhaitais que Juliette fût malade, toujours!... Aussitôt rétablie, elle ne se souvient de rien; ses promesses, ses résolutions s'évanouissent, et la vie d'enfer recommence, plus emportée, plus acharnée.... Et moi, de ce petit coin de ciel où j'ai fait halte, je retombe, plus effroyablement écrasé, dans la boue et dans le sang de cet amour!... Ah! ce n'est pas tout, Lirat!... Je devrais rester, au fond de cet appartement, à cuver ma honte, n'est-ce pas!... Je devrais entasser sur moi tant d'ombre et tant d'oubli, qu'on pût me croire mort?... Ah! bien oui!... Allez au Bois, et vous m'y verrez tous les jours.... Au théâtre, moi encore, que vous apercevrez, dans une avant-scène, le frac correct, la boutonnière fleurie ... moi partout!... Juliette, elle, resplendit parmi les fleurs, les plumes, et les bijoux.... Elle est charmante, elle a une robe nouvelle qu'on admire, des sourires de plus en plus virginaux, et le collier de perles, que je n'ai pas payé, avec lequel, du bout de ses doigts, elle joue gracieusement et sans remords.... Et je n'ai pas un sou, pas un!... Et je suis à fin de dettes, decarottages, d'escroqueries!... Souvent, je frissonne.... C'est qu'il m'a semblé que la main lourde d'un gendarme s'appesantissait sur moi.... Déjà, j'entends des chuchotements pénibles, je saisis des regards obliques, chargés de mépris ... peu à peu, le vide s'élargit, se recule autour de moi, comme autour d'un pestiféré.... Des anciens amis passent, détournent la tête, m'évitent pour ne pas me saluer.... Et, malgré moi, je prends les allures sournoises et serviles des gens tarés qui vont, l'œil louche, l'échine craintive, en quête d'une main tendue!... Ce qui est horrible, voyez-vous, c'est que je me rends compte très nettement que, seule, la beauté de Juliette me protège. Ce sont les désirs qu'elle excite, c'est sa bouche, c'est le mystère dévoilé et profané de son corps qui, dans ce monde de joie, me couvrent d'une fausse estime, d'une apparence menteuse de considération.... Une poignée de main, un regard obligeant, cela veut dire: «J'ai couché avec ta Juliette, et je te dois bien cela.... Tu aimerais peut-être mieux de l'argent.... En veux-tu?...» Oui, que je quitte Juliette, et, d'un coup de pied, je serai rejeté hors de ce milieu même, de ce milieu facile, complaisant et perverti, et j'en serai réduit à l'amitié borgne des croupiers et des souteneurs!...»

J'éclatai en sanglots.... Lirat ne remua pas ... ne leva pas la tête sur moi.... Immobile, les mains croisées, il regardait je ne sais quoi ... rien sans doute.... Je continuai, après quelques minutes de silence:

—Mon bon Lirat, vous souvenez-vous, dans l'atelier, de nos causeries?... Je vous écoutais, et c'était si beau ce que vous me disiez!... Sans vous en douter peut-être, vous éveilliez en moi des désirs nobles, des enthousiasmes sublimes.... Vous me souffliez un peu des croyances, des ambitions, des élans hautains de votre âme ... vous m'appreniez à lire dans la nature, à en comprendre le langage passionné, à ressentir l'émotion éparse dans les choses ... vous me faisiez toucher du doigt la beauté immortelle ... vous me disiez: «L'amour, mais il est dans la cruche de terre, dans la guenille vermineuse que je peins.... Une sensibilité, une joie, une souffrance, une palpitation, une lumière, un frisson, n'importe quoi de fugitif qui ait été de la vie, et rendre cela, fixer cela avec des couleurs, des mots ou des sons, c'est aimer!... L'amour, c'est l'effort de l'homme vers la création!...» Et j'ai rêvé d'être un grand artiste!... Ah! mes rêves, mes ivresses de voir, mes doutes, mes saintes angoisses, vous les rappelez-vous?... Voilà donc ce que j'ai fait de tout cela!... J'ai voulu l'amour, et je suis allé à la femme, la tueuse d'amour.... J'étais parti, avec des ailes, ivre d'espace, d'azur, de clarté!... Et je ne suis plus qu'un porc immonde, allongé dans sa fange, le groin vorace, les flancs secoués de ruts impurs.... Vous voyez bien, Lirat, que je suis perdu, perdu, perdu!... et qu'il faut que je me tue!...

Alors, Lirat s'approcha de moi et posa ses deux mains sur mes épaules.

—Vous êtes perdu, dites-vous!... Allons donc, quand on est de votre race, est-ce qu'une vie d'homme est jamais perdue?... Il faut vous tuer?... Est-ce qu'un malade qui a la fièvre typhoïde crie: «Il faut me tuer....» Il dit: «Il faut me guérir....» Vous avez la fièvre typhoïde, mon pauvre enfant ... guérissez-vous.... Perdu!... mais il n'existe pas un crime, entendez-vous bien, un crime, si monstrueux et si bas soit-il, que le pardon ne puisse racheter ... non pas le pardon de Dieu, non pas le pardon des hommes, mais le pardon de soi-même, qui est autrement difficile et meilleur à obtenir.... Perdu!... Je vous écoutais, mon cher Mintié, et savez-vous à quoi je pensais?... Je pensais que vous avez l'âme la plus belle et la plus noble que je connaisse.... Non, non ... un homme qui s'accuse comme vous faites ... non, un homme qui met dans la confession de ses fautes les accents déchirants que vous y avez mis ... non, celui-là n'est pas un homme perdu.... Il se retrouve au contraire, et il est près de la rédemption.... L'amour a passé sur vous, et il y a laissé d'autant plus de boue que votre nature était plus généreuse et plus délicate.... Eh bien! il faut vous laver de cette boue ... et je sais où est l'eau qui l'efface.... Vous allez partir d'ici ... quitter Paris....

—Lirat! suppliai-je ... ne me demandez pas de partir! Vingt fois je l'ai tenté et je n'ai pas pu.

—Vous allez partir, répéta Lirat, dont le visage, tout à coup, s'assombrit.... Sinon, je me suis trompé, et vous êtes une canaille!

Il reprit:

—Il y a, au fond de la Bretagne, un village de pêcheurs qui s'appelle Le Ploc'h.... L'air y est pur, la nature superbe, l'homme rude et bon. C'est là que vous allez vivre ... trois mois, six mois, un an, s'il le faut.... Vous marcherez à travers les grèves, les landes, les bois de pin, les rochers; vous bêcherez la terre, vous pécherez le goémon, vous soulèverez des blocs, vous gueulerez dans le vent.... Enfin, mon ami, vous dompterez ce corps, empoisonné, affolé par l'amour.... Dans les commencements, cela vous sera pénible, et vous éprouverez, peut-être, des nostalgies, des révoltes, vous aurez des envies furieuses de retour.... Ne vous rebutez pas, je vous en supplie.... Aux jours pesants, marchez davantage ... passez des nuits en mer avec les braves gens de là-bas.... Et, si vous avez le cœur gros, pleurez, pleurez.... Surtout, pas de mollesse, pas de songeries, pas de lectures, pas de nom écrit sur les rocs et tracé sur le sable.... Ne pensez pas, ne pensez à rien!... En ces occasions-là, la littérature et l'art sont de mauvais conseillers, ils auraient vite fait de vous ramener à l'amour.... Une activité incessante des membres, des besognes de charretier, la chair brisée par l'écrasement des fatigues, le cerveau fouetté, étourdi par le vent, par la pluie, par les rafales.... Je vous le dis, vous reviendrez de là, non seulement guéri, mais plus fort que jamais, mieux armé pour la lutte.... Et vous aurez payé votre dette au monstre.... Vous l'aurez payée de votre fortune?... Qu'est-ce que c'est, cela?... Ah! tenez, je vous envie, et je voudrais bien aller avec vous.... Allons, mon cher Mintié, un peu de courage!... Venez!

—Oui, Lirat, vous avez raison ... il faut que je parte....

—Eh bien, venez!

—Je partirai demain, je vous le jure!

—Demain?... Ah! demain! Elle va rentrer, n'est-ce pas?... Et vous vous jetterez dans ses bras.... Non, venez!

—Laissez-moi lui écrire!... Je ne peux pourtant pas la quitter comme ça, sans un mot, sans un adieu.... Lirat, songez donc!... Malgré les souffrances, malgré les hontes, il y a des souvenirs heureux, des heures bénies.... Elle n'est pas méchante ... elle ne sait pas, voilà tout ... mais elle m'aime ... Je m'en irai, je vous promets que je m'en irai.... Accordez-moi un jour ... un seul jour!... Ce n'est pas beaucoup, un jour, puisque je ne la reverrai plus! Ah! un seul jour!

—Non, venez!

—Lirat!... mon bon Lirat!...

—Non!...

—Mais je n'ai pas d'argent!... Comment, voulez-vous que je parte, sans argent?

—Il m'en reste assez pour votre voyage.... Je vous en enverrai là-bas.... Venez!

—Que je fasse une valise au moins!

—J'ai des tricots de laine et des bérets ... ce qu'il vous faut.... Venez!

Il m'entraîna. Sans rien voir, presque sans comprendre, je traversai l'appartement, me butant aux meubles.... Je ne souffrais pas, car je n'avais conscience de rien; je marchais derrière Lirat de ce pas lourd, de cette allure passive des bêtes que l'on conduit à l'abattoir....

—Eh bien, et votre chapeau?

C'est vrai! je sortais sans chapeau.... Il ne me semblait pas que j'abandonnais, que je laissais derrière moi une partie de moi-même; que les choses que je voyais, au milieu desquelles j'avais vécu, mouraient l'une après l'autre, à mesure que je passais devant elles....

Le train partait à huit heures, le soir.... Lirat ne me quitta pas du reste de la journée. Voulant, sans doute, occuper mon esprit et tenir en haleine ma volonté, il me parlait en faisant de grands gestes; mais je n'entendais rien qu'un bruit confus, agaçant, qui bourdonnait à mes oreilles, comme un vol de mouches.... Nous dînâmes dans un restaurant, près de la gare Montparnasse. Lirat continuait de parler, m'abrutissant de gestes et de mots, traçant sur la table, avec son couteau, des lignes géographiques et bizarres.

—Vous voyez bien, c'est là!... Alors vous suivrez la côte, et....

Il me donnait, je crois bien, des explications relatives à mon voyage, à mon exil, là-bas ... citait des noms de village, de personnes.... Ce mot: la mer, revenait sans cesse, avec des froissements de galets que la vague remue.

—Vous vous rappellerez?

Et, sans savoir exactement de quoi il était question, je répondais:

—Oui, oui, je me rappellerai.

Ce n'est qu'à la gare, en cette vaste gare, emplie de bousculades, que j'eus véritablement conscience de ma situation.... Et j'éprouvai une affreuse douleur.... J'allais donc partir! C'était donc fini!... Plus jamais je ne reverrais Juliette, plus jamais!... En ce moment, j'oubliais les souffrances, les hontes, ma ruine, l'irréparable conduite de Juliette, pour ne me souvenir que des courts instants de bonheur, et je me révoltai contre l'injustice qui me séparait de ma bien-aimée.... Lirat disait:

—Et puis, si vous saviez, quelle douceur c'est de vivre parmi les petits ... d'étudier leur existence pauvre et digne, leur résignation de martyrs, leurs....

Je songeais à tromper sa surveillance, à m'enfuir tout à coup.... Une espérance folle me retint.... Je me répétais: «Célestine aura averti Juliette que Lirat est venu, qu'il m'a emmené de force ... elle devinera tout de suite qu'il se passe une chose horrible, que je suis dans cette gare, que je vais partir ... et elle accourra....» Sérieusement, je le croyais.... Je le croyais si bien que, par les larges baies ouvertes, j'examinais les gens qui entraient, fouillais les groupes, interrogeais les files pressées de voyageurs stationnant devant les guichets.... Et, si une femme élégante apparaissait, je tressaillais, prêta m'élancer vers elle... Lirat poursuivait:

—Et il y a des gens qui les ont traités de brutes, ces héros.... Ah! vous les verrez, ces brutes magnifiques, avec leurs mains calleuses, leurs yeux tout pleins d'infini, et leurs dos qui font pleurer....

Même sur le quai, j'espérais encore la venue de Juliette.... Certainement que, dans une seconde, elle serait là, pâle, défaite, suppliante, me tendant les bras: «Mon Jean, mon Jean, j'étais une mauvaise femme, pardonne-moi!... Ne m'en veux pas, ne m'abandonne pas.... Que veux-tu que je devienne sans toi?... Oh! reviens, mon Jean, ou emmène-moi!» Et des silhouettes s'effaraient, s'engouffraient dans les wagons ... des ombres fantastiques rampaient, se cassaient aux murs; de longues fumées s'échevelaient, blanchâtres, sous la voûte....

—Embrassez-moi, mon cher Mintié.... Embrassez-moi....

Lirat m'étreignit sur sa poitrine.... Il pleurait.

—Écrivez-moi, dès que vous serez arrivé.... Adieu!

Il me poussa dans un wagon, referma la portière....

—Adieu!...

Un sifflet, puis un roulement sourd ... puis des lumières qui se poursuivent, des choses qui fuient, puis plus rien, qu'une nuit noire ... Pourquoi Juliette n'est-elle pas venue?... Pourquoi?... et, distinctement, au milieu des jupons étalés sur les tapis, dans son cabinet de toilette, devant sa glace, les épaules nues, je l'aperçois qui secoue sur son visage une houppette de poudre de riz.... Célestine, de ses doigts mous et flasques, coud, au col d'un corsage, une bande de crêpe lisse, et un homme, que je ne connais pas, à demi couché sur le divan, les jambes croisées, regarde Juliette, avec des yeux où le désir luit.... Le gaz brûle, les bougies flambent, une botte de roses, qu'on vient d'apporter, mêle son parfum plus discret aux odeurs violentes de la toilette! Et Juliette prend une rose, en tord la tige, en redresse les feuilles et la pique à la boutonnière de l'homme, tendrement, en souriant.... Un petit chapeau, dont les brides pendent, se pavane au haut d'un candélabre.

Et le train marche, souffle, halète.... La nuit est toujours noire, et je m'enfonce dans le néant.

A plat ventre sur la dune, les coudes dans le sable, la tête dans les mains, le regard perdu au loin, je rêve ... la mer est devant moi, immense et glauque, rayée de larges ombres violettes, labourée par des vagues profondes, dont les crêtes, balancées çà et là, blanchissent. Et les brisants de la Gamelle qui, de temps en temps, découvre les pointes sombres de ses rocs, m'envoient des bruits sourds de lointaine canonnade. Hier, la tempête était déchaînée; aujourd'hui, le vent a molli, mais la mer ne se résigne pas encore au calme. La houle s'avance, s'enfle, roule, monte, secoue ses crinières d'écume tordue, crève en bouillonnement et retombe écrasée, émiettée, sur les galets, avec un formidable cri de colère. Pourtant, le ciel est tranquille, l'azur se montre entre les déchirures des nuages vite emportés, et les goëlands volent très haut dans le ciel. Les chaloupes ont quitté le port, elles s'en vont, une à une, penchant leurs voiles: elles s'en vont, diminuent, se dispersent, s'effacent, disparaissent.... A ma droite, dominée par les dunes croulantes, la grève fuit jusqu'au Ploc'h, dont on aperçoit, derrière un repli du terrain, sur un fond de verdure triste, le toit des premières maisons, le clocher de pierre ajourée, puis la jetée, énorme remblai de granit, à l'extrémité duquel le phare se dresse.... Par delà la jetée, l'œil devine des espaces incertains, des plages roses, des criques argentées, des falaises d'un bleu doux, poudrées d'embrun, si légères qu'elles semblent des vapeurs, et la mer toujours, et toujours le ciel, qui se confondent, là-bas, dans un mystérieux et poignant évanouissement des choses.... A ma gauche, la dune, où les orobanches étalent leurs corymbes de fleurs pourprées, brusquement finit; le terrain s'élève, s'escarpe, et des roches s'entassent, dégringolent, ouvrent des gueules de gouffres mugissants, ou bien s'enfoncent dans la mer, la fendent violemment, comme des étraves de navires géants. Là, plus de grève; la mer resserrée contre la côte bat le flanc des rochers, s'acharne, bondit, sans cesse furieuse et blanche d'écume. Et la côte continue, déchiquetée, entaillée, minée par l'effort éternel des vagues, s'éboulant, ici, en un monstrueux chaos, là, se redressant et découpant sur le ciel des silhouettes inquiétantes. Au-dessus de moi volent des bandes de linots, et le vent m'apporte, par-dessus la colère des flots, la plainte des avrilleaux et des courlis.

C'est là que tous les jours je viens.... Qu'il vente, qu'il pleuve, que la mer hurle ou bien qu'elle chante, qu'elle soit claire ou sombre, je viens là.... Ce n'est pas cependant que ces spectacles m'attendrissent et qu'ils m'impressionnent, que je reçoive de cette nature horrible et charmante une consolation. Cette nature, je la hais; je hais la mer, je hais le ciel, le nuage qui passe, le vent qui souffle, l'oiseau qui tournoie dans l'air; je hais tout ce qui m'entoure, et tout ce que je vois, et tout ce que j'entends. Je viens là, par habitude, poussé par l'instinct des bêtes qui les ramène à l'endroit familier. Comme le lièvre, j'ai creusé mon gîte sur ce sable et j'y reviens.... Sur le sable ou sur la mousse, à l'ombre des forêts, au fond des trous, ou au grand soleil des grèves solitaires, il n'importe!... Où donc l'homme qui souffre pourrait-il trouver un abri?... Où donc est la voix qui apaise! Où donc la pitié qui sèche les yeux qui pleurent?... Ah! je les connais, les aubes chastes, les gais midis, les soirs pensifs et les nuits étoilées!... Les lointains où l'âme se dilate, où les douleurs se fondent. Ah! je les connais!... Au delà de cette ligne d'horizon, au delà de cette mer, n'y a-t-il pas des pays comme les autres!... N'y a-t-il pas des hommes, des arbres, des bruits?... Nulle part le repos, et nulle part le silence!... Mourir!... mais qui me dit que la pensée de Juliette ne viendra pas se mêler aux vers pour me dévorer?... Un jour de tempête, j'ai vu la mort, face à face, et je l'ai suppliée. Mais elle s'est détournée.... Elle m'a épargné, moi qui ne suis utile à rien ni à personne, moi à qui la vie est plus torturante que le carcan de fer du condamné et que le boulet du forçat, et elle est allée prendre un homme robuste, courageux et bon, que de pauvres êtres attendaient!... Oui, la mer, une fois, m'a saisi, elle m'a roulé dans ses vagues, et puis, elle m'a revomi, vivant, sur un coin de la plage, comme si j'étais indigne de disparaître en elle....

Les nuages s'émiettent, plus blancs; le soleil tombe en pluie brillante sur la mer, dont le vert changeant s'adoucit, se dore par places, par places s'opalise, et, près du rivage, au-dessus de la ligne bouillonnante, se nuance de tous les tons du rose et du blanc. Les reflets du ciel que la vague divise à l'infini, qu'elle coupe en une multitude de petits tronçons de lumière, miroitent sur la surface tourmentée.... Derrière le môle, la mâture fine d'un cotre, que des hommes remorquent en halant sur la bouline, glisse lentement, puis la coque se montre, les voiles hissées s'enflent, et peu à peu le bateau s'éloigne, dansant sur la lame.... Au long de la grève que le jusant découvre, un pêcheur de berniques se hâte, et des mousses arrivent, en courant, les jambes nues, barbotent dans les flaques, soulèvent les pierres tapissées de goémon, à la recherche des loches et des cancres.... Bientôt le cotre n'est plus qu'une tache grisâtre, à l'horizon, dont la ligne s'attendrit, s'enveloppe d'une brume nacrée.... On dirait que la mer s'apaise.

Et voilà deux mois que je suis là!... deux mois!... J'ai marché dans les chemins, dans les champs, dans les landes; tous les brins d'herbe, toutes les pierres, toutes les croix qui veillent aux carrefours des routes, je les connais.... Comme les vagabonds, j'ai dormi dans les fossés, les membres raidis par le froid, et je me suis tapi au fond des roches, sur des lits de feuilles humides; j'ai parcouru les grèves et les falaises, aveuglé par le sable, fouetté par l'embrun, étourdi par le vent; les mains saignantes, les genoux déchirés, j'ai gravi des rochers inaccessibles aux hommes, hantés des seuls cormorans; j'ai passé, en mer, des nuits tragiques et, dans l'épouvante de la mort, j'ai vu les marins se signer; j'ai roulé des blocs énormes, et, de l'eau jusqu'au ventre, dans les courants dangereux, j'ai péché le goémon; je me suis colleté avec les arbres, et j'ai remué la terre profondément, à coups de pioche. Les gens disaient que j'étais fou.... Mes bras sont rompus. Ma chair est toute meurtrie.... Et bien! pas une minute, pas une seconde, l'amour ne m'a quitté.... Non seulement, il ne m'a pas quitté, mais il me possède davantage.... Je le sens qui m'étrangle, qui m'écrase le cerveau, me broie la poitrine, me ronge le cœur, me brûle les veines.... Je suis ainsi que la bestiole, sur laquelle s'est jeté le putois; j'ai beau me rouler sur le sol, me débattre désespérément pour échapper à ses crocs, le putois me tient, et il ne me lâche pas.... Pourquoi suis-je parti?... Ne pouvais-je me cacher au fond d'une chambre d'hôtel meublé?... Juliette serait venue de temps en temps, personne n'aurait su que j'existais, et dans cette ombre, j'aurais goûté des joies abominables et divines.... Lirat m'a parlé d'honneur, de devoir, et je l'ai cru!... Il m'a dit: «La nature te consolera....» Et je l'ai cru!... Lirat a menti.... La nature est sans âme. Tout entière à son œuvre d'éternelle destruction, elle ne me souffle que des pensées de crime et de mort. Jamais elle ne s'est penchée sur mon front brûlant pour le rafraîchir, sur ma poitrine haletante pour la calmer.... Et l'infini m'a rapproché de la douleur!... Maintenant, je ne résiste plus, et vaincu, je m'abandonne à la souffrance, sans tenter désormais de la chasser.... Que le soleil se lève dans les aubes vermeilles, qu'il se couche dans la pourpre, que la mer déroule ses pierreries, que tout brille, chante et se parfume, je veux ne rien voir, ne rien entendre ... ne voir que Juliette dans la forme fugitive du nuage, n'entendre que Juliette dans la plainte errante du vent, et je veux me tuer à étreindre son image dans les choses!... Je la vois au Bois, souriante, heureuse de sa liberté; je la vois, paradant dans les avant-scènes des théâtres; je la vois surtout, la nuit, dans sa chambre. Les hommes entrent et sortent, d'autres viennent et s'en vont, tous gavés d'amour! A la lueur de la veilleuse, des ombres obscènes dansent et grimacent autour de son lit; des rires, des baisers, des spasmes sourds s'étouffent dans l'oreiller, et, les yeux pâmés, la bouche frémissante, elle offre à toutes les luxures son corps jamais lassé de plaisir. La tête en feu, enfonçant les ongles dans ma gorge, je crie: «Juliette! Juliette!» comme si cela était possible que Juliette m'entendît, à travers l'espace: «Juliette! Juliette!» Hélas! le cri des goëlands et la voix grondante des vagues qui brisent sur les rochers, seuls me répondent: «Juliette! Juliette!»

Et le soir vient.... Des brumes s'élèvent, toutes roses et légères, noyant la côte, le village, tandis que la jetée, presque noire, semble la coque d'un grand navire démâté; le soleil incline vers la mer son globe de cuivre enflammé qui trace, sur l'étendue immense, une route de lumière clapoteuse et sanglante. De chaque côté, l'eau s'assombrit, et des étincelles dansent à la pointe des flots. C'est l'heure mélancolique où je rentre par la campagne, rencontrant toujours les mêmes charrettes que traînent les bœufs enchemisés de lin gris, apercevant, courbées vers la terre ingrate, les mêmes silhouettes de paysans qui luttent, mornes, contre la lande et la pierre. Et sur les hauteurs de Saint-Jean, où les moulins tournent, dans la clarté du ciel, leurs ailes démentes, le même calvaire étend ses bras suppliciés....

J'habitais, à l'extrémité du village, chez la mère Le Gannec, une brave femme qui me soignait du mieux qu'elle pouvait. La maison, qui avait vue sur la rade, était propre, bien tenue, garnie de meubles luisants et neufs. La pauvre vieille s'ingéniait à me plaire, se tourmentait l'esprit pour inventer quelque chose qui déridât mon front, qui amenât un sourire sur mes lèvres. Elle était vraiment touchante. Lorsque, le matin, je descendais, je la trouvais, le ménage fait, en train de tricoter des bas ou de travailler à des filets, vive, alerte, presque jolie sous sa coiffe plate, son châle noir court, et son tablier de serge verte....

—Nostre Mintié, s'écriait-elle, j'vas vous fricasser de bonnes coquilles de Saint-Jacques, pour votre souper.... Si vous aimez mieux une bonne soupe au congre, je vous ferai une bonne soupe au congre....

—Comme vous voudrez, mère Le Gannec!

—Mais vous dites toujours la même chose.... Ah! bé, Jésus!... Nostre Lirat n'était point comme vous: «Mère Le Gannec, je veux des palourdes ... mère Le Gannec, je veux des bigorneaux....» Ah! dame, on lui en donnait des palourdes et des bigorneaux! Et puis, il n'était point triste comme vous êtes!... Ah! dame, non!

Et la mère Le Gannec me contait des histoires de Lirat, qui avait passé chez elle tout un automne....

—Et dégourdi! et intrépide!... Par la pluie, par le vent, il s'en allait «prendre des vues».... Ça ne lui faisait rien.... Il rentrait trempé jusqu'aux os, mais toujours gai, toujours chantant!... Fallait voir aussi comme il mangeait, lui! Il aurait dévoré la mer, le mâtin!

Parfois, pour me distraire, elle me faisait le récit de ses malheurs, simplement, sans se plaindre, répétant avec une sublime résignation:

—Ce que le bon Dieu veut, il faut bien le vouloir.... Quand on serait là, à pleurer tout le temps, ça n'avance point les affaires.

Et, de la voix chantante qu'ont les Bretonnes, elle disait:

—Le Gannec était le meilleur pêcheur du Ploc'h, et le plus intrépide marin de toute la côte. Aucun dont la chaloupe fût mieux armée, aucun qui connût comme lui les basses poissonneuses. Lorsque, par les gros temps, une chaloupe sortait, on pouvait être sûr que c'était laMarie-Joseph. Tout le monde l'estimait, non seulement parce qu'il avait du courage, mais parce que sa conduite était irréprochable et digne. Il fuyait le cabaret comme la peste, détestait lessoûlauds, et c'était un honneur que d'être de son bord.... Faut vous dire aussi qu'il était patron du bateau de sauvetage.... Nous avions deux gars, nostre Mintié, forts, bien découplés, hardis, l'un de dix-huit ans, l'autre de vingt, que le père avait dressés à être, comme lui, de braves marins.... Ah! si vous les aviez vus, mes deux jolis gars, nostre Mintié!... Et ça marchait bien, les affaires, si bien, qu'avec les économies, nous avions bâti cette maison et acheté ce mobilier.... Enfin, nous étions contents!... Une nuit, il y a deux ans, le père et les gars ne rentrent point!... Je ne m'étonne pas.... Ça lui arrivait quelquefois d'aller loin, jusqu'au Croisic, aux Sables, à l'Herbaudière.... Dame! il suivait le poisson, n'est-ce pas?... Mais les jours passent, et personne!... Et voilà que les jours passent encore. Personne, tout de même!... Alors, chaque matin et chaque soir, j'allais sur le môle, et je regardais la mer.... Je demandais aux marins: «T'as point vu laMarie-Joseph, donc?—Non, la patronne.—Comment que ça se fait qu'elle n'est point rentrée?—Je ne sais pas.—N'y serait-il point arrivé un malheur?—Dame, ça se peut bien, la patronne!» Et en disant cela, ils se signaient.... Alors, j'ai brûlé trois cierges à la Notre-Dame du Bon-Voyage!... Enfin, un jour, ils revinrent, tous les trois, dans une grande charrette, noirs, gonflés, à moitié mangés par les cancres et les étoiles de mer.... Morts, quoi.... Morts, nostre Mintié, tous les trois, mon homme et mes deux jolis gars.... Le gardien du phare de Penmarc'h les avait trouvés roulés dans les rochers.


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