[3]Potion composée de thériaque, que les ouvrières des manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.
[3]Potion composée de thériaque, que les ouvrières des manufactures donnent trop souvent à leurs enfants pour les assoupir.
[4]Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc., abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant toute la réalité, nous craindrions d'être accusé d'exagération ou d'invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une situation pire que l'état sauvage....» «Ce tableau est encore vrai, ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, maisle nombre des pauvres croit dans une proportion effrayante.
[4]Les ouvrages de MM. Blanqui, Villermé, Jules Simon, etc., abondent de tableaux plus effroyables encore que celui-ci. En peignant toute la réalité, nous craindrions d'être accusé d'exagération ou d'invraisemblance; nous craindrions surtout de tomber dans un réalisme par trop abject. Nous reproduirons seulement ce passage que Jules Simon emprunte à Blanqui: «Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni couvertures; et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres; le reste de la famille se plonge pêle-mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible, comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une situation pire que l'état sauvage....» «Ce tableau est encore vrai, ajoute Jules Simon. «On a fait de grands efforts, maisle nombre des pauvres croit dans une proportion effrayante.
Après la retraite si brusque de la famille Daubré et la discussion un peu orageuse de la soirée, les Borel se séparèrent avec quelque froideur.
Mlle Borel se trouvait blessée par l'attitude railleuse de sa famille.
Maxime appréhendait l'éloignement de Mme Daubré. Béatrix, jalouse de Madeleine, affecta de ne pas lui souhaiter le bonsoir. Madeleine se retira triste et pensive. Elle se répétait avec amertume ces paroles de Mlle Borel: «Il n'y a pas de dignité possible sans l'indépendance matérielle.»
C'était une nature fière et fortement trempée que cette fille d'ouvriers; et Mlle Borel s'était appliquée à développer chez elle la dignité et la force de caractère, qui sont la meilleure sauvegarde pour une femme.
«En effet, se disait Madeleine, que suis-je ici? Une enfant recueillie par charité. Mlle Bathilde est trop généreuse sans doute pour me faire jamais sentir ma position dépendante; mais le langage et les regards parfois méprisants et protecteurs de Laure et de Béatrix me rappellent trop que je suis une étrangère dans la maison. Mme Borel aussi ne me témoigne plus la même bienveillance. Enfin il me semble que parfois Maxime me parle avec une légèreté....»
À cette pensée, une rougeur brûlante lui monta au visage. Elle s'assit sur son lit.
«Malgré l'affection que me porte Mlle Borel, peut-il oublier que je suis la fille du père Bordier, de la pauvre Françoise, la sœur de Marie la veloutière? Je suis folle de penser si souvent à lui. Mme Daubré l'aime, c'est certain. Comment serait-il insensible à cet amour qui flatte toutes ses vanités! Elle est belle, spirituelle.... Non, elle n'est pas belle, elle n'a pas d'esprit, et elle n'a pas de cœur; ce n'est qu'une coquette.... Mais c'est une grande dame, riche, élégante, et Maxime aime tant le luxe! Ah! mon Dieu! comme je souffre!»
Elle cacha sa tête dans ses mains et pleura.
Tout à coup elle se redressa.
«Est-ce que je suis jalouse, moi? Et de qui? De Maxime qui ne m'aime pas, qui ne peut m'aimer? Allons, je suis vile. Non, je ne penserai plus à lui, je ne le veux pas.»
Elle se leva, alluma sa bougie et passa un peignoir. Elle se trouvait devant une psyché. Artiste, elle ne put s'empêcher d'admirer son image.
La passion éclatait dans ses yeux, animait ses joues. De son bonnet dénoué par l'agitation ruisselait une magnifique chevelure. Son petit pied cambré aux veines bleues, au talon rose, que la fièvre brûlait aussi, reposait nu sur le parquet sans en ressentir le froid.
Madeleine possédait une très-riche et très-complète organisation. Sans doute l'éducation est transmissible, puisqu'à la longue elle modifie et améliore les races. Pourtant on voit assez souvent parmi les demi-sauvages de nos campagnes surgir des êtres susceptibles d'un très-grand perfectionnement artistique et intellectuel.
Quoique née de parents incultes, Madeleine était douée d'aptitudes très-variées et fort étendues. Cette intelligence, à la fois prime-sautière et cultivée, se reflétait dans sa beauté, qui frappait bien plus par l'originalité que par la parfaite correction des lignes.
Sa peau brune, ses grands yeux de gazelle, un peu sauvages, le carmin éblouissant des lèvres, les frémissements voluptueux de la narine, sa taille cambrée et souple dénotaient la vigueur des races primitives; mais on trouvait aussi chez elle les caractères distinctifs des générations raffinées: un profil droit, le fini des modelés, la petitesse des mains et surtout l'expression méditative du regard.
Ces contrastes, qui se heurtaient dans son visage, causaient au premier abord une sorte d'inquiétude. Sa figure paraissait étrange, et cependant elle attirait. Songeuse, elle semblait dure; mais le sourire l'illuminait et lui prêtait une grâce, une douceur captivantes.
Les femmes délicates et nerveuses la déclaraient laide, car il y avait entre ce type et le leur une trop complète dissemblance. Mais les hommes, les hommes blasés surtout, à première vue en tombaient épris.
Après s'être admirée, elle se détourna du miroir avec impatience.
«Que ne suis-je blonde, maigre et riche comme Mme Daubré? soupira-t-elle.... Mais je serai célèbre, riche peut-être, et alors....»
Et, faisant un effort, elle se mit à travailler.
Sa bouche devint sérieuse, sa narine se souleva, son œil humide prit soudain de la fixité et de la profondeur. On l'eût dite inspirée.
À quoi donc travaillait-elle? La pauvre enfant écrivait un poëme, et sur ce poëme elle basait ses espérances de fortune.
Elle avait entendu parler cependant des difficultés de parvenir par la littérature, soit à la célébrité, soit à la richesse. Mais ces difficultés, tous les poëtes les connaissent, les uns par ouï-dire, les autres par expérience; et ils conservent quand même la foi au succès. C'est cette foi, ou plutôt cet orgueil sublime qui fait les grandes personnalités.
Madeleine était brave, parce qu'elle avait vingt ans.
Comme elle sentait la vie puissante en elle, elle ne pensait pas que son courage pût faiblir. Enfin, ayant un grand amour de l'art, elle ne soupçonnait rien des dégoûts du travail; et son imagination se formait sur le monde des artistes les plus chimériques illusions. Ainsi, elle se refusait à croire que les déboires d'amitié, les injustices, les critiques jalouses fussent ordinairement le dot du talent.
Elle ignorait également que, si cette carrière est difficile pour l'homme le plus intrépide, elle est presque impossible à la femme; car elle a de plus à lutter contre l'ironie masculine et contre le préjugé qui veut limiter ses facultés à l'art de plaire, à la science du ménage.
Élevée par Mlle Borel, qui réclamait hautement pour la femme son droit au développement et à l'exercice complet de son intelligence et de son activité, elle ne tenait aucun compte du préjugé. Elle ne prévoyait pas ce que la société inflige de tortures à quiconque veut lutter contre elle. Si, pour une femme riche, ces luttes peuvent être indifférentes, pour une femme pauvre, elles sont souvent mortelles. Aussi devant la confiance et la bravoure de cette enfant, on se sentait pris d'une immense pitié.
Elle se disait: En attendant que j'obtienne le succès littéraire, je ferai de la peinture pour gagner ma vie, car elle était peintre aussi. Elle possédait cette mémoire de l'image et de la couleur, cette vivacité d'impressions, ce sentiment énergique de la réalité et cette force créatrice qui font les peintres comme les poëtes.
Cependant était-il certain qu'elle eût du talent? Assurément elle avait le jet de l'inspiration; mais c'est là le diamant brut que le travail taille et polit. Il lui manquait cet autre génie plus sage, plus robuste qui, selon Buffon, s'acquiert avec la patience, et qui s'affine au creuset de la critique.
Quelques succès de salon l'avaient enivrée. On avait admiré ses vers et ses tableaux, qui surprenaient en raison de sa jeunesse. Mais comme elle trouvait ses essais encore imparfaits, comme elle sentait en elle tout un monde d'ébauches vagues et d'idées incomplètes, elle pensait: «Si je parviens à débrouiller ce chaos, à condenser mon inspiration, à fixer mon rêve, j'arriverai certainement à produire un jour des chefs-d'œuvre.»
Et, forte de cette espérance, elle croyait pouvoir surmonter toutes les entraves.
Elle travailla jusqu'au jour sans ressentir ni froid, ni fatigue; car elle éprouvait cette excitation cérébrale, cette fièvre brûlante de la composition qui est bien véritablement le feu sacré.
Cependant, de temps à autre, elle s'arrêtait d'écrire. Son beau corps s'alanguissait; ses yeux se fermaient à demi; elle restait immobile et rêveuse; puis tout à coup elle se redressait, écartait le bras comme pour chasser une image importune.
«Oh! laissez-moi travailler!» murmurait-elle.
C'était le souvenir de Maxime qui l'obsédait.
Lorsque les premiers rayons du jour firent pâlir sa bougie, elle se glissa dans son lit pour se réchauffer, et, brisée de fatigue, s'endormit.
Madeleine s'éveilla fort tard et descendit vers la fin du déjeuner.
Mme Borel lui en témoigna une mauvaise humeur qui la bouleversa et surtout l'humilia.
«Il paraît, lui dit Béatrix d'un ton aigre-doux, que vous veillez toute la nuit. J'ai entendu du bruit dans votre chambre jusqu'à six heures.»
Madeleine rougit, car elle travaillait en secret à son poëme.
«Pourquoi donc rougissez-vous? remarqua Laure étourdiment. Lisiez-vous de mauvais livres?
—Je me suis relevée parce que je ne pouvais dormir, balbutia Madeleine encore plus confuse.
—Étiez-vous souffrante, mon enfant? demanda Mlle Borel.
—Un peu de fièvre, je crois; mais, ce matin, je suis mieux.»
En cet instant, on apporta une lettre à Madeleine. En lisant la suscription elle parut émue, prit un prétexté et se retira.
«Je trouve, dit Béatrix d'un ton sec, que Madeleine a d'étranges allures depuis quelque temps. Elle se couche à des heures indues, s'enferme toute la journée dans sa chambre. Enfin c'est une existence tout à fait mystérieuse.
—Il faut convenir, Bathilde, appuya Mme Borel, que vous donnez à cette jeune fille une singulière éducation. Vous l'autorisez à sortir seule, à lire des romans et des livres contre la religion, vous lui permettez de recevoir des lettres et d'en écrire sans vous les soumettre.
—Pourquoi n'ajoutez-vous pas de penser toute seule? Il faut juger un système d'éducation d'après les résultats qu'il produit. Qu'avez-vous à reprocher à Madeleine? N'est-elle pas parfaitement sincère, bonne et modeste?
—Oui, c'est vrai, confirma M. Borel.
—Cependant, ma tante, ajouta Maxime, laissez-moi vous dire que si je rencontrais dans la rue, se promenant seule, une fille avec ces yeux-là qui vous attirent comme l'aimant, avec des lèvres aux tons violents, avec cette démarche d'une réserve si provocante, j'en tomberais éperdument amoureux. Elle est horriblement séduisante, votre petite Madeleine, et si ce n'était la vénération que je vous dois....
—Taisez-vous, Maxime, interrompit vivement Mme Borel. N'oubliez pas devant qui vous parlez.
—Je l'observais hier au soir, insinua Béatrix, qui ne pardonnait pas à Madeleine le sentiment de jalousie qu'elle lui avait inspiré la veille, je crois que sous sa simplicité elle cache beaucoup de prétentions et d'orgueil.
—Et sur quoi appuyez-vous votre jugement? repartit sévèrement Mlle Borel.
—Moi, je la crois bonne fille, dit Laure; mais elle m'agace avec ses airs de muse.
—Je vous assure, Bathilde, reprit encore Mme Borel avec un peu d'aigreur dans la voix, que je ne suis pas sans inquiétude à l'égard de votre protégée. S'il lui arrivait quelque aventure, mes filles, qui la traitent presque en amie, pourraient s'en trouver compromises. Avec cette imagination, ces idées d'indépendance....
—Vous jugez la femme, ma chère sœur, interrompit Mlle Borel, telle que l'ont faite les préjugés et une éducation fausse, incomplète. Vous ne songez pas à critiquer une femme mariée qui sort seule, n'eût-elle que seize ans.
—Une femme mariée a son mari pour la protéger, pour l'avertir des dangers qu'elle doit craindre.
—C'est cela, comme la femme pauvre a son mari pour la nourrir, répliqua Bathilde. Mais quand le mari ne remplit pas son devoir, et combien le remplissent? que devient cette femme habituée à la protection et tout à coup privée d'appui? Si Madeleine était restée dans la condition d'où je l'ai tirée, elle sortirait seule, n'est-ce pas? et personne ne songerait à la blâmer.
«Or, je ne veux pas faire de Madeleine une de ces femmes s'étiolant dans l'inertie, dans une vie dépendante, futile, pleine de souffrances intimes, souffrances de cœur, souffrances d'imagination, souffrances physiques même, et qui sont le produit de l'oisiveté.
«Le moment est venu où l'éducation et la destinée des femmes doivent se modifier. Dans nos sociétés libres modernes, les femmes ne peuvent plus être tenues en lisière, ni exclusivement enfermées dans le gynécée. Elles doivent avoir leur part dans l'activité sociale, selon la mesure de leurs facultés; mais elles sont d'abord et avant tout appelées au gouvernement d'elles-mêmes, ce qui est leur vraie, leur unique émancipation.
«Il faut qu'elles sortent seules, agissent seules, pensent et se déterminent seules; que leur libre arbitre et leur moralité personnelle les soutiennent, les fortifient, les conduisent dans la vie. Il faut davantage: elles doivent pourvoir à leur existence, préparer leur avenir, au lieu de l'attendre de la vente de leur personne au plus offrant par des liaisons honteuses ou des mariages intéressés.
«En développant chez elles ces sentiments de dignité, on leur donne une tout autre attitude en présence des hommes. Au lieu de les élever dans une ignorance systématique du monde, montrez-leur les pièges qu'on leur tend, les précipices où l'on cherche à les attirer. Elles sauront, ne serait-ce que par un intérêt bien entendu, résister aux séductions. Or, c'est dans ces principes que j'ai élevé Madeleine, et je réponds d'elle.
—Assurément, repartit Mme Borel avec l'opiniâtreté irraisonnée d'une bonne catholique, s'il ne s'agissait de la compagne de mes filles, je me fusse abstenue de toute observation; car je sais que sur ce terrain nous ne nous entendrons jamais. Moi, je veux faire de mes filles des femmes du monde, vivant selon le monde, comme tout le monde; tandis que vous élevez Madeleine pour une société qui n'existe pas.
—Eh bien! Euphémie, puisque nous sommes sur ce chapitre, soyez tout à fait sincère. La présence de Madeleine vous importune, n'est-ce pas? la mienne aussi peut-être? Vous craignez sans doute que, à la longue, mes idées voltairiennes, comme vous les appelez, ne compromettent le salut de vos enfants, et peut-être craignez-vous encore que la beauté de Madeleine ne nuise à leur établissement dans ce monde. Aussi bien j'ai des projets de voyage. Quant à Madeleine, je la caserai convenablement.
—Voyons, voyons, ma chère Bathilde, interrompit M. Borel qui pâlit un peu, il ne s'agit pas de cela. Euphémie est allée trop loin. Tu sais que, malgré nos dissentiments, nous avons pour toi un attachement profond. Tout le monde ici est heureux de ta présence, et nous serions désolés si tu nous quittais pour quelques discussions sans importance.»
Il se tut; mais ni les deux jeunes filles, ni Mme Borel, ni Maxime lui-même, qui pensait en ce moment à Mme Daubré, ou à Pouliche ou à Mademoiselle Lucie, ou peut-être à toutes les trois à la fois, n'appuyèrent les paroles conciliatrices de M. Borel.
«Mon cher Théodore, répondit Bathilde, je te remercie de ces bons sentiments; mais je t'assure que je parle sans colère. Je suis fort indulgente, tu le sais, pour les opinions d'autrui; je comprends donc que vous combattiez les miennes. Seulement à quoi bon ces luttes qui fatiguent sans profit pour personne? Quand on ne peut s'entendre, ne vaut-il pas mieux se séparer?»
Elle se leva et sortit. Mais elle avait prononcé ces derniers mots avec un léger tremblement dans la voix.
«Vous faites des sottises, Euphémie, dit M. Borel fort ému. Puisque Bathilde ne surveille pas Madeleine, ne pouviez-vous la surveiller vous-même sans faire tant de tapage? Vous savez que j'aime beaucoup ma sœur, malgré ses extravagances. Enfin, s'il faut vous le dire, la plus grande partie de sa fortune est engagée dans mon industrie. En ce moment-ci, une rupture entre nous pourrait me gêner beaucoup.»
Toute la famille demeura interdite.
Cependant Madeleine était remontée dans sa chambre, et, toute tremblante, elle lisait la lettre qu'elle venait de recevoir.
Cette lettre était de sa seconde sœur, Amélie, institutrice dans l'Ardèche. En voici le contenu:
«Lyon, mars 1863.
«Ma chère Madeleine,
«J'ai un grand malheur à t'apprendre: notre mère est aveugle. Elle en est inconsolable. Elle appelle la mort. Elle ne peut se résoudre à tomber entièrement à notre charge et à devenir pour nous un surcroît de misère. Bien que sa vue fût depuis longtemps affaiblie, cependant elle pouvait encore gagner quelques sous en cousant des sacs; maintenant, elle ne peut plus enfiler son aiguille.
«Ce n'est pas tout; Marie est au lit, Marie, la Providence de la maison. Comme veloutière, elle gagnait de bonnes journées; mais c'est un métier au-dessus de ses forces. Tu sais que les veloutiers doivent avoir l'estomac appuyé sur la barre. Or, depuis quelque temps elle éprouve de si grandes douleurs d'estomac qu'elle ne peut continuer son travail.
«J'ai obtenu de venir passer deux jours à Lyon pour consoler un peu ces pauvres désolées. Hier, j'ai conduit notre mère au médecin. Il ne nous adonné aucun espoir de guérison. Les yeux sont usés par le travail à la lumière et par les larmes. En effet, elle a tant pleuré, cette martyre! Mon père lui a causé tant de chagrins!
«Il y a assez longtemps qu'il n'est venu la tourmenter. Sans doute il est malheureux, lui aussi; je le plains et je l'excuse dans mon cœur; car c'est le découragement qui l'a poussé d'abord à s'enivrer; mais n'est-il pas affreux de penser que ce vice ait étouffé en lui l'amour paternel, et que ses enfants se réjouissent de son absence!
«Enfin un autre malheur nous menace. Notre belle Claudine s'est éprise d'un canut du nom de Jaclard. C'est un dissipateur qui s'enivre aussi, et qui joue tout ce qu'il gagne. Elle veut absolument l'épouser. Mais notre mère s'y oppose. Elle a tant souffert avec notre père qu'elle tremble de voir Claudine tomber dans un malheur pareil. Épouser un ivrogne, un débauché, ma mère aimerait autant la voir morte!
«Il n'y aurait, pensons-nous, qu'un moyen de la sauver, ce serait de l'éloigner. Autrefois, elle avait désiré aller à Paris; car son métier de remetteuse ne lui a jamais plu: il a trop de chômages. Penses-tu qu'à Paris elle trouverait facilement de l'occupation? Tu sais qu'elle coud parfaitement, qu'elle est adroite et intelligente. Mais comment trouver de l'argent pour son voyage?
«C'est à toi, chère Madeleine, que nous recourons pour nous tirer de cette douloureuse situation. Nous savons combien ta position chez les Borel est délicate; et tu as déjà tant fait pour nous! Cependant ne pourrais-tu encore obtenir de M. ou de Mlle Borel une avance de cent francs pour payer le voyage de Claudine? Nous nous engagerions, Marie et moi, à les rembourser dans un an.
«Il n'y a vraiment que ce moyen de sauver notre chère Claudine, qui est comme ensorcelée par ce mauvais sujet.
«Nous connaissons ton cœur, ma bonne Madeleine; nous savons que tu feras peut-être l'impossible pour nous tirer toutes de la désolation. Mes appointements d'institutrice sont si minimes que je puis fort peu par moi-même, et j'ai bien, moi aussi, mes tracas.
«Il n'est pas certain que je conserve longtemps cette place qui me donne à peine du pain. Je te conterai cela une autre fois. Pour le moment, je ne m'inquiète que du sort si malheureux de ces chères affligées.
«À bientôt de tes nouvelles, bien aimée sœur. Nous t'embrassons comme nous t'aimons, de tout cœur.
«AMÉLIE BORDIER.»
Bien que Madeleine connût peu ses parents, elle éprouvait pour eux une très-vive affection. Comme le sort l'avait privilégiée, elle croyait aussi devoir à sa famille restée pauvre plus de dévouement.
Cette lettre, empreinte du calme et de la résignation que donne l'habitude de souffrir, accusait pourtant une situation si douloureuse que plusieurs fois, en la lisant, Madeleine eut le cœur serré, et ses yeux s'emplirent de larmes.
Ayant achevé cette lecture:
«Que puis-je, dit-elle avec accablement. Mon Dieu! que puis-je? M'adresser à Mlle Borel, qui a déjà tant fait pour nous; je n'oserais pas. Demander à M. Borel une avance pour Marie, ce serait lui demander un secours. Je ne puis cependant me résoudre à mendier, quand j'ai de l'éducation, de l'intelligence et des bras, quand je puis travailler en un mot.
«Pauvre Marie! pauvre mère! bonnes et chères âmes, qui souffrez depuis que vous êtes au monde, et qui avez encore la force d'aimer et de vous dévouer. Oui, il faut sauver Claudine d'un malheur certain et pire que la mort.
«Voyons, dois-je mettre un sentiment d'orgueil au-dessus d'un intérêt si cher; et, pour rendre un peu de bonheur à toute cette famille désolée, ne dois-je point abaisser ma fierté? Oui, sans doute, si je ne trouve pas d'autre ressource.
«Et cependant, après l'investigation si peu bienveillante dont je viens d'être l'objet, puis-je croire qu'on me regarde encore ici comme l'enfant de la maison? Et qu'ai-je fait pour démériter? Mme Borel aurait-elle découvert mon secret? ou Maxime lui-même.... Je ne sais pourquoi, lorsqu'il me regarde, j'éprouve un si grand trouble. Tout à l'heure, il m'a semblé que lui aussi.... Non, il ne pense pas à moi. Il faut que je sorte d'ici. Mais songeons au plus pressé. Comment me procurer l'argent nécessaire au voyage de Claudine?»
Elle se leva, prit dans un tiroir les quelques bijoux qu'elle possédait.
Puis elle retourna une toile qui était encore sur le chevalet, et elle la regarda longtemps.
C'était un petit tableau de genre. Il y avait de la naïveté sans doute dans cette composition, et peut-être quelques fautes de dessin. Mais c'était plein de lumière, de poésie, d'expression.
La veille, Madeleine avait beaucoup admiré son tableau. Elle avait mis sur cette toile, comme dans son poëme, son âme d'artiste. Maintenant elle doutait. C'est que l'heure présente était un moment décisif. Jusqu'alors elle n'avait eu que des juges bienveillants. Elle allait savoir ce que valait au juste son talent; car elle pensait à vendre cette peinture.
Elle s'habilla modestement, dissimula sa toile sous son manteau et sortit.
C'était par une froide journée de mars, brumeuse et sombre, que Madeleine descendit des hauteurs de ses rêves pour aborder le monde réel.
Arrivée sur le boulevard, elle avisa un magasin où, dans une riche devanture, brillaient des tableaux anciens et modernes, fraîchement vernis, encadrés de dorures éclatantes.
Au moment d'entrer, elle s'arrêta. Elle n'osait point; son cœur battait violemment. Mais, ayant jeté un coup d'œil sur sa toile, elle s'enhardit et entra.
«Je voudrais vendre cette toile,» dit-elle d'une voix si faible qu'on lui demanda de nouveau ce qu'elle désirait.
Le commis prit le tableau et le porta au marchand, occupé alors avec d'autres personnes, et qui répondit d'un ton rude: «Faites attendre.»
Au bout d'un quart d'heure, il s'approcha de Madeleine, regarda attentivement son tableau, mais sans proférer une parole.
Madeleine l'observait avec autant d'anxiété que s'il eût dû prononcer un arrêt de vie ou de mort. Mais le marchand demeurait impassible.
«De qui est cette peinture? dit-il enfin.
—Elle est de moi,» répondit Madeleine en rougissant beaucoup.
Le marchand lui rendit sa toile.
«J'en suis fâché mademoiselle; mais nous n'achetons pas ces sortes de tableaux. Cela manque de manière; ce n'est d'aucune école.»
À ces paroles, qui détruisaient toutes ses espérances, Madeleine éprouva comme une défaillance.
Elle se disposait à sortir.
«Je vous en donne dix francs, fit le marchand, qui la rappela.
—Non, répondit-elle.
—Eh bien, vingt, et je vous assure que personne ne vous les offrira.»
Madeleine s'éloigna, navrée.
«C'est donc bien mauvais, pensait-elle, qu'on m'en offre si peu! Et c'est là-dessus que je comptais pour soutenir ma famille, pour me créer une position, pour....»
Elle allait au hasard, perdue dans ses tristes pensées, accablée par le découragement.
Elle descendit la rue de Choiseul, puis la rue Neuve-des-Petits-Champs, et se trouva dans la rue Saint-Roch. Elle se souvenait y avoir vu un grand nombre de marchands de bric-à-brac. Peut-être trouverait-elle à vendre là ses bijoux et son tableau.
Elle entra dans plusieurs boutiques, ou du tableau et des bijoux on ne lui offrit pas au delà de quarante francs. Elle était désespérée.
Enfin elle aperçut une devanture de chétive apparence dans laquelle s'étalaient d'anciennes peintures, de vieux bijoux et des dentelles surannées.
Elle se hasarda sur le seuil de la porte, où pendaient des robes fanées à falbalas, et elle pénétra dans une boutique sombre, encombrée des mille et un trésors, des mille et une misères du bric-à-brac, tristes épaves d'un luxe éphémère, d'existences brisées. Que de drames dans ces monceaux de chiffons malpropres! Cette paire de bottines, cette robe modeste étaient peut-être la dernière richesse d'une pauvre fille qui mourait de faim. Et ces dentelles, et ces bijoux, quels bouleversements de fortune les ont amenés là!... Et jusqu'à ce bois de lit, jusqu'à ce poêle rouillé qui racontent d'horribles misères!
En entrant là, Madeleine se sentit oppressée, comme si elle s'était fourvoyée dans un mauvais lieu.
Au comptoir se tenait un petit vieillard occupé à examiner avec une loupe quelque bijou microscopique. Il s'harmonisait si parfaitement avec tout ce qui l'entourait, il s'était si bien approprié les teintes, les formes concassées et tremblotantes des objets antiques dont il était environné, qu'on l'eût pris volontiers pour une curiosité automatique ou pour, quelque vieux portrait de l'école flamande.
Quand Madeleine lui présenta son tableau tout frais verni, aux couleurs vives et lumineuses, la vue du petit homme parut singulièrement offensée de cet éclat. Aussi s'empressa-t-il de le rendre à Madeleine.
Alors elle lui proposa ses bijoux de jeune fille.
«Ah! ceci c'est autre chose,» dit-il.
Il prit les bijoux. Mais il regarda aussi celle qui les lui offrait. Après un examen attentif qui inquiétait Madeleine, le petit vieillard alla au fond de la boutique et appela:
«Anastasie!
—On y va! répondit de l'entresol une voix éraillée.
—Ma femme, dit-il à Madeleine, vous dira mieux que moi ce que cela vaut. Nous sommes d'honnêtes gens, voyez-vous. Le premier marchand venu vous pèserait cela et vous donnerait juste le poids de l'or. Mais nous, nous estimons le travail du bijou. Votre bracelet, qui est très léger, n'a guère que cette valeur.»
Anastasie entra; et Madeleine à sa vue éprouva une impression si désagréable qu'elle fut tentée de reprendre ses bijoux et de sortir.
Cette femme pouvait avoir cinquante-cinq ans. Son menton avancé, son nez crochu, ses yeux petits et perçants, relevés vers les tempes, le ton violacé de son visage large à la base, étroit au sommet, exprimaient la rapacité et l'astuce.
Elle examina Madeleine comme l'avait examinée le vieillard. Cette inspection embarrassait la jeune fille, qui dit un peu sèchement:
«Combien, madame, estimez-vous ce bijou?
—Ah! c'est vous, ma petite mère, qui voulez vendre cela?» fit-elle en affectant la bonhomie.
Madeleine fut choquée de ce ton de familiarité.
«Oui, madame, répondit-elle avec quelque hauteur.
—Quel prix faites-vous cela? demanda le petit vieillard.
—Cent francs.
—Ça ne les vaut pas, mon cher cœur, repartit vivement la mégère.
—Je vous donnerais également le tableau», hasarda Madeleine.
Les deux époux parurent se consulter du regard.
«Voyons, mademoiselle, reprit la vieille un peu interdite par le ton et les manières de Madeleine, vous vous trouvez, à ce qu'il paraît, dans un mauvais moment? Vous êtes donc seule, puisque vous venez vous-même vendre ces bijoux, ou bien y a-t-il là-dessous une petite affaire de cœur?»
Madeleine répugnait à confier à cette femme sa situation. Cependant, craignant de perdre par trop de fierté une occasion peut-être unique, elle répondit:
«Il y a en effet une affaire de cœur. Ma mère et ma sœur sont malades loin d'ici, et je tiens à leur envoyer immédiatement un secours.
—Ah! vous n'êtes pas de Paris! Où demeurez-vous? Car nous sommes obligés de prendre le nom et l'adresse des personnes qui nous offrent des objets de prix. C'est une mesure de police, vous comprenez.»
Madeleine donna son nom et son adresse.
«Ah! vous n'êtes pas chez vous? Vous êtes chez des amis.
—Chez des amis, répondit-elle froidement.
—Si je vous fais toutes ces questions, reprit Anastasie, c'est que vous êtes si jolie, et puis vous avez bon cœur. Voilà pourquoi nous voudrions faire quelque chose pour vous. Nous nous intéressons à nos pratiques. Ah! bien sûr, on ne fait pas ses affaires de cette manière-là. Aussi, vous le voyez, nous sommes restés pauvres.
—Ce tableau n'est pas signé, dit le petit vieux qui examinait la toile.
—Il est d'un artiste inconnu.
—De vous, peut-être?»
Madeleine ne répondit pas.
«Je suis un peu connaisseur. Dans notre métier, nous ne pouvons guère payer cela beaucoup plus cher que la valeur du châssis. Mais, voyons, si jamais vous avez quelques autres petites affaires à traiter, donnez-nous la préférence. Si nous perdons avec vous aujourd'hui, nous gagnerons une autre fois.»
Il compta cent francs à Madeleine et lui remit son adresse.
Madeleine lut:
M. Pinsard, rue Saint-Roch, marchand de bric-à-brac, et Mme Pinsard, marchande à la toilette.
Quand elle fut sortie:
«C'est de l'or en barre, cette fille-là, dit le vieillard à Anastasie.
—Oui, mais c'est bien élevé, c'est honnête. Sa mise décente prouve qu'elle a de l'ordre. La débine commence seulement. Les bijoux, c'est la première chose qu'on vend.
—Elle avait l'air bien triste, bien abattu.
—Quelque chagrin d'amour.
—Tu verras qu'elle nous reviendra.
—J'en doute; car c'est fier.
—Euh! euh, la misère. Et puis elle est peintre. On sait ce que vaut la vertu d'une artiste.
—C'est égal, je crois que tu as fait un mauvais marché.
—Non, te dis-je. Le travail seul du bracelet a coûté deux cents francs. Nous le revendrons au moins quatre-vingt. Quant à ce tableau, en le faisant vieillir, on pourrait le donner pour une ancienne copie du Corrège.»
Pendant que les deux vieillards devisaient ainsi, Madeleine revenait bien triste, en effet, bien découragée. Maintenant elle doutait de son talent, elle doutait de l'avenir. Elle pensait aussi à la détresse de sa famille, et elle ne possédait que cent francs pour la soulager. Dans son ignorance des choses, elle avait compté que son tableau et ses bijoux lui rapporteraient au moins trois cents francs.
Il lui restait encore son poëme. Mais il n'était pas terminé. D'ailleurs, où le porter? Comment l'accueillerait-on? Après la rude déception qu'elle venait d'éprouver, elle sentait faiblir son courage, et s'évanouir ses illusions.
En réfléchissant ainsi, elle était arrivée rue Louis-le-Grand. En face du n° 31, elle s'arrêta, frappée d'une idée subite.
C'était là que demeurait Mme Daubré.
Madeleine venait de se rappeler que Mme Daubré avait demandé la veille une institutrice pour sa fille.
«Elle me connaît, se dit Madeleine, elle m'agréera; mais me présenter seule ainsi? Ne conviendrait-il pas d'en parler d'abord à Mlle Borel? Non. Par affection peut-être, elle voudrait me retenir auprès d'elle, et je ne pourrais lui dire ce que je souffre des dédains de Laure et de Béatrix, des critiques blessantes de leur mère. Je n'oserais non plus lui parler de Maxime. Si je lui raconte les misères de ma famille, elle m'offrira de la secourir. D'ailleurs, ne m'a-t-elle pas enseigné à me conduire seule? Quand il s'agit d'aider ma mère et mes sœurs, de sauvegarder ma dignité, pourrait-elle m'en vouloir de n'avoir écouté que ma fierté et mon cœur?»
Au moment où elle allait entrer, elle hésita. Habiter comme subalterne chez cette femme qu'elle n'aimait pas, être témoin de son amour pour Maxime, lui semblait une souffrance au-dessus de ses forces. Mais le souvenir de ses deux chères malades lui revint, et elle s'indigna qu'il y eût place dans son cœur pour une autre douleur, pour une autre affection.
Elle s'engagea résolument sous la porte cochère.
Au même instant, une jeune fille modestement vêtue et portant un paquet, ce qui révélait sa condition d'ouvrière, entrait dans la loge du concierge et demandait M. de Lomas.
Ainsi que Madeleine, elle semblait fort perplexe. Elle était pâle, chancelante et s'appuyait à la rampe de l'escalier.
Madeleine la vit serrer ses mains contre sa poitrine, comme pour y comprimer une angoisse, puis fermer ses beaux yeux d'un bleu sombre et les élever ensuite en un regard douloureux.
Évidemment cette jeune fille était aussi en proie à une torture morale, et Madeleine se disait:
«C'est encore une martyre.»
Elle se sentait émue de pitié et de sympathie.
Toutes deux, elles montaient côte à côte.
De temps à autre, la jeune ouvrière jetait dans l'escalier un regard à la fois honteux et effrayé.
Madeleine semblait plus calme. Cependant, à mesure qu'elle avançait, son cœur se serrait.
Comment Mme Daubré allait-elle l'accueillir? Sa démarche ne lui paraîtrait-elle pas inconsidérée?
Elle sonna.
Sa compagne monta un étage plus haut.
Madeleine entra et demanda Mme Daubré.
Mme Daubré était encore au lit. Son mari avait voulu l'emmener à Lille, et, pour rester à Paris, elle avait prétexté une indisposition subite.
Madeleine s'étant annoncée comme une institutrice, on l'introduisit dans l'antichambre.
Mme Daubré, subitement rétablie depuis le départ de son mari, fit répondre qu'elle allait se lever.
Pendant que Madeleine attend, nous suivrons la jeune ouvrière à l'étage supérieur.
Ce fut Lionel qui vint lui ouvrir.
«Comment, c'est vous, Geneviève?» s'écria-t-il.
Cevous, l'étonnement désagréable qu'exprimait le visage de Lionel, bouleversèrent la pauvre fille.
Il l'introduisit dans un appartement de garçon fort coquet: panoplies, objets d'art, riches tentures, meubles de prix, tout était disposé avec goût et sobriété.
Il offrit une chaise à la jeune fille, qui s'assit avec embarras; car elle sentait que sa pauvre robe faisait tache au milieu de toutes ces élégances.
Lui, Lionel, reprit son fauteuil au coin du feu, posa ses pieds sur le marbre de la cheminée, ralluma sa cigarette, et attachant ses yeux sur la corniche du plafond, par son attitude il semblait dire: Voyons, parlez, je vous écoute avec résignation.
Lionel de Lomas était un homme du meilleur monde, élégant, spirituel, fort intrigant, pour ne pas dire fort corrompu. Son type régulier offrait beaucoup de distinction et de finesse. Ses yeux bleus, ordinairement froids comme l'acier, savaient prendre, selon la circonstance, une expression rêveuse ou lascive. Grâce à de réelles bonnes fortunes, à quelques indiscrétions habiles, à quelques extravagances calculées, il s'était acquis une réputation d'homme irrésistible.
Il affectait encore le ton et les allures d'un jeune homme. Cependant, aux rides qui commençaient à cerner ses paupières, on devinait aisément qu'il approchait de la quarantaine.
Il était vêtu, comme une femmelette, d'un gracieux costume du matin, veste et pantalon de drap blanc avec agréments bleu ciel. Ce vêtement seyait aux lignes féminines de son visage, à son teint pâle, à sa jolie chevelure blonde.
La jeune fille demeura interdite devant ce luxe qu'elle ne soupçonnait point. Honteuse d'abord de sa pauvreté, elle se remit pourtant et s'écria avec un accent de reproche, presque d'indignation:
«Oui, c'est moi, moi que vous abandonnez. Oui, je viens, quoique vous me l'ayez défendu, car je meurs d'inquiétude, de chagrin et de misère aussi. Enfin, puisque je ne vous vois plus, il faut bien que je vienne, moi, pour vous dire.... pour vous apprendre....»
Elle éclata en sanglots.
Lionel avait toujours traité l'amour assez légèrement, et n'avait guère aimé que des femmes légères.
Cette explosion de douleur le surprit et le déconcerta. Il jeta sa cigarette avec impatience.
«Il faut que je la calme et que je la renvoie,» pensa-t-il.
Il approcha son fauteuil de Geneviève, et lui prenant les mains:
«Voyons, voyons, mon enfant, dit-il avec un ton de caresse, pourquoi ce chagrin, pourquoi douter de mon affection? Si vous saviez combien vous occupez ma pensée, et combien je suis privé moi-même de ne plus vous voir! Ne vous avais-je pas prévenue que mes affaires me retiendraient pendant quelque temps éloigné de vous? Mais, vilaine enfant gâtée, vous ne tenez aucun compte des affaires.»
Geneviève releva vers lui son visage encore humide, mais rasséréné.
«Vous m'aimez encore! Bien vrai? dit-elle avec un sourire attendri. Et moi qui vous accusais! Ah! sans doute, j'avais tort de m'inquiéter, car vous êtes bon. C'est que je suis seule, voyez-vous, toute seule, sans autre distraction que votre amour; et tout le jour, et toute la nuit, je pense à vous. Et c'est bien long, bien long, quinze jours sans vous voir.»
Lionel jugea qu'il l'avait trop consolée. Il retira son fauteuil, reprit sa première attitude et dit:
«Maintenant, mon enfant, causons raisonnablement. Je vous parlais de mes affaires. Je vais vous donner une grande preuve de confiance, à condition toutefois que vous me garderez le secret. Vous me croyez riche parce que vous me voyez dans un riche appartement avec une mise élégante. Eh bien! ma chère enfant, ce luxe couvre une profonde misère. J'ai cent mille francs de dettes, et parfois j'éprouve de très-graves embarras. Car j'ai un rang à soutenir, une position à me créer. Vous le voyez bien, il n'y a pas de ma faute si je ne vais pas vous voir. Vous êtes jeune, vous aimez la gaieté. Je craindrais de vous apporter un visage fatigué et morose.
—Oh! mon Lionel, s'écria Geneviève en tombant à ses genoux et en l'entourant de ses bras, je vous aime assez pour partager vos ennuis, vos inquiétudes. Et si vous êtes pauvre, tant mieux, cela vous rapproche de moi. Oh! que je vous aime mieux ainsi! Je me disais souvent que, riche et beau, jamais vous ne pourriez aimer comme elle vous aime, la fille de Gendoux le fileur; mais aujourd'hui j'ai un peu d'espoir. Quelle bonne nouvelle vous me donnez là!
—Décidément, pensa Lionel, c'est un vrai crampon, cette fille-là.
—Petite égoïste, va, fit-il à haute voix en frappant à petits coups sur la tête de Geneviève.
—Oui, c'est vrai, je suis égoïste de te vouloir pour moi seule.
—Je ne vous ai pas encore tout dit, reprit Lionel. J'ai souscrit des lettres de change, et je suis menacé de la prison. Mes créanciers me poursuivent, et voilà pourquoi je ne puis sortir.
—De la prison! s'écria Geneviève, qui pâlit. Ah! alors, que ne venez-vous chez moi; je vous cacherais, et personne ne viendrait jamais vous y chercher.
—Tu es charmante, mon enfant, mais c'est impossible, répondit-il d'un ton qui n'admettait pas l'insistance. Voyons, raconte-moi maintenant ce que tu fais. Qu'est-ce que ce paquet?
—C'est de l'ouvrage que je reporte à l'atelier.
—Comment, pauvre Geneviève, dit le gandin devenu sentimental, tu travailles? Ah! que je regrette d'être sans argent!
—J'aime à travailler, reprit simplement Geneviève. Ainsi, ne vous inquiétez pas. D'ailleurs, loin de vous, que deviendrais-je sans occupation?
—Combien gagnes-tu par jour? Peux-tu vivre, au moins?
—Oh! je suis riche, va! À la rigueur même, je pourrais faire des économies. Je gagne vingt-cinq sous par jour et trente sous quand l'ouvrage donne; mais il faut passer une partie de la nuit. Seulement, ajouta-t-elle en tâchant de rire, il y a des jours où forcément c'est fête chômée.
—Avec cela tu peux te nourrir?
—Oui; je fais ménage avec Fossette, tu sais, cette jolie ouvrière que tu as rencontrée une fois dans l'escalier. Ah! quelle bonne fille! et toujours si gaie, même quand elle n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures. Sans doute, nous ne faisons pas bombance; mais, de temps à autre, quand il faut veiller tard, par exemple, nous nous payons un petit noir.
—Un petit noir?
—Oui, c'est la petite tasse de café de deux sous que les ouvrières appellent comme cela.»
Dans son égoïsme, Lionel ne devina point les mensonges héroïques de cette enfant. Il ne devina pas des souffrances matérielles d'autant plus horribles qu'elles étaient accompagnées des souffrances du cœur. Lui qui dépensait peut-être cent francs par jour, il crut, parce qu'il avait intérêt à le croire, qu'une pauvre fille pouvait vivre avec un franc. Et il se disait, la conscience calme, sans chercher à sonder cette énigme: Sont-ils heureux, ces gens-là, d'avoir si peu de besoins et si peu de désirs!
Satisfait d'être délivré d'un remords qui parfois lui pesait, il devint plus tendre.
«Eh bien! maintenant, apprends-moi ce que tu voulais me dire en arrivant, explique-moi tes sanglots.»
Geneviève rougit. Puis elle se mit à rire; mais c'était un rire nerveux, un rire forcé qui faisait mal.
«Non, pas aujourd'hui, j'ai tant de joie de vous revoir et d'apprendre que vous ne m'avez pas oubliée. Et d'ailleurs, j'espère encore..., peut-être me suis-je trompée!...»
Lionel tenait ses yeux opiniâtrement fixés sur la pendule, et Geneviève remarqua qu'il l'écoutait à peine.
«Mon Dieu! je vous gêne sans doute, peut-être attendez-vous quelqu'un?
—Non, pas immédiatement, mais tout à l'heure. Reste encore un instant, ma chère enfant.
—Comment! il est déjà si tard! il faut aussi que je parte; car on m'attend à deux heures. Au revoir, dit-elle; jurez-moi que vous viendrez bientôt.»
Lionel jura. Mais il lui fit promettre aussi de ne plus revenir. Les domestiques de M. Daubré pouvaient la rencontrer dans l'escalier. Elle se trouverait compromise.
Geneviève sortit presque heureuse.
«Ouf! s'écria Lionel, la voilà partie. Pauvre enfant; elle serait charmante si elle était moins ennuyeuse. Que n'ai-je le temps et la fortune! Ce serait une femme à former et à lancer. Elle est assez belle pour éclipser Pouliche et Fleur-de-Botte. Elle a de la distinction, de jolies mains. Dans un équipage à là Daumont, avec un chapeau à la dernière mode, elle ferait sensation; mais pour cela il faudrait cent mille francs de rente.
«Il faudrait aussi l'aimer un peu. Et, ma foi! depuis quelque temps elle est si larmoyante.... Non, elle n'aura jamais l'esprit et la désinvolture de ces femmes-là. Elle a trop de cœur. Elle prend l'amour au sérieux. Je sais bien qu'on pourrait la corriger de cela. C'est charmant l'amour quand on le partage; mais quand on n'aime plus, brrrr.... que c'est assommant! Et puis les parents qui sont par derrière, s'ils allaient apprendre que c'est moi.... Il faut rompre au plus tôt. D'ailleurs, dans ma position critique, je n'ai plus qu'une ressource, me marier.
«Béatrix n'est pas, certes, l'idéal de mes rêves. C'est un peu sec, guindé, puéril, une élève du Sacré-Cœur confite en bigoterie. Ah! si elle avait seulement les yeux de Madeleine! Qu'y a-t-il donc dans ces yeux-là qu'ils vous prennent ainsi! Quel regard caressant et fier, ouvert et profond! Quel magnétisme il projette! Comme il vous enveloppe, comme il vous saisit! il semble qu'on s'y abîme. Est-ce que Maxime.... Je saurai cela. Allons, allons, à quoi vais-je penser? Béatrix aura un million de dot, et pour le moment cela doit me suffire.
«Ah çà! que fait donc Lucrèce? il est deux heures et demie, dit-il en arrangeant ses cheveux devant la glace. Lucrèce!... ajouta-t-il avec une expression de fatigue. Il faut que je me marie, ne serait-ce que pour me délivrer de cette servitude. Mais si je lui recommandais Geneviève! Elle la placerait peut-être chez sa couturière. Oui, mais elle est jalouse.... Nous verrons.»
Mme Daubré, née de Lomas, était une Lilloise blonde et frêle, avec de grands yeux vert de mer, un peu rêveurs et couverts; des yeux perfides, des yeux félins en un mot. La figure fine, allongée, le nez aquilin, d'une courbe délicate, la narine nerveuse et transparente, des mains diaphanes, blanches et effilées, en faisaient un type vraiment aristocratique. Tout cet ensemble accusait une impressionnabilité presque maladive, jointe à une grande sécheresse de cœur, résultats ordinaires d'une vie oisive et du développement excessif de la personnalité.
Mme Daubré posait en vaporeuse, ce qui, malgré les tendances ultra-réalistes de notre époque, est encore bien porté, dans certaines provinces du moins. Elle affectait donc de s'envelopper de gaze, de tulle et d'étoffe légère. Ce goût pour le nuage tenait-il à la disposition poétique de son esprit? Non, elle était maigre et cherchait à fondre des lignes un peu trop anguleuses.
Cette femme n'était ni bonne, ni mauvaise, ni vieille, ni jeune, ni laide, ni jolie, ni sotte, ni spirituelle. Et cependant, à force d'artifices, de poudre, de cold-cream et de mots appris, elle réussissait à passer pour une jeune et jolie femme de beaucoup d'esprit.
Mme Daubré avait trente-huit ans, et, sentant que son règne allait bientôt finir, elle redoublait de soins et de coquetterie pour le maintenir quelques années encore. Son amour pour Maxime, le dernier peut-être, était devenu presque une passion. Cependant elle avait adopté cette devise, que pour conserver sa beauté, il ne faut aimer, pleurer et rire qu'à moitié, trois choses, ajoutait-elle, qui plissent horriblement.
Comme son frère, nature très-mobile, elle portait la même ardeur dans la coquetterie, et montrait la même dureté de cœur quand l'amour s'éteignait. C'était le même goût pour le luxe et la même morgue aristocratique.
À Lille, il y a fort peu d'aristocratie. Elle est pauvre et d'autant plus entichée de ses titres de noblesse. Malgré son horreur pour la roture, à trente ans, Mlle de Lomas avait épousé M. Daubré. En philosophe elle avait jugé qu'un million vaut bien une particule.
Mme Daubré se montrait à Lille fort exigeante pour la composition de son salon; mais à Paris elle prenait plus de latitude et allait dans toutes les maisons où elle pouvait trouver des admirateurs.
Elle avait rencontré dans le monde Maxime Borel, et par l'attrait des contrastes sans doute, elle s'était éprise de ce bouillant jeune homme, dont l'esprit sceptique et les façons de sportsman l'avaient subjuguée.
Coquette même devant sa femme de chambre, Mme Daubré n'avait pas voulu paraître aux yeux de Madeleine sans avoir fait un bout de toilette.
Madeleine attendait anxieusement. C'était la première fois qu'elle se présentait en solliciteuse. Elle éprouvait au cœur cette angoisse qui rend les mains moites, dessèche les lèvres et contracte si douloureusement l'organisme.
Au bout d'un quart d'heure, on l'introduisit au salon.
Albert Daubré, le jeune admirateur de Mlle Borel, s'y trouvait assis, plongé dans une rêverie si profonde qu'il ne s'aperçut pas de l'arrivée de la jeune fille.
Madeleine prit un fauteuil, et comme Albert, qu'elle n'avait vu qu'une fois, gardait le silence, elle s'approcha de la table pour feuilleter un album.
À ce mouvement, M. Daubré sortit de sa méditation, tourna la tête, et voyant Madeleine debout devant lui, il demeura stupéfait.
La jeune fille s'excusa de l'avoir dérangé.
«Mademoiselle, balbutia-t-il, vous me voyez interdit. Je croyais faire un rêve. C'est bien vous que j'ai rencontrée hier chez M. Borel?
—C'est bien moi, répondit Madeleine en souriant.
—Excusez, je vous en prie, mon impolitesse. C'est que, voyez-vous, je suis un rêveur. Élevé en Allemagne, j'ai pris du caractère allemand, les manières gauches, la timidité et jusqu'à l'esprit nuageux. Or, à l'instant même, je pensais à Mlle Borel, dont l'intelligence remarquable et les idées généreuses m'ont vivement impressionné. Je pensais.... Mais pourquoi ne l'avouerais-je pas? je pensais à vous aussi qui aviez le courage de l'applaudir.
—Ah! monsieur, quel courage faut-il pour approuver ce qui est noble et juste?» interrompit Madeleine.
Albert la contempla un instant avec respect, puis il ajouta:
«Donc, mademoiselle, je pensais à vous, et, comme un Allemand superstitieux que je suis, j'ai cru, en vous voyant, que ma pensée avait évoqué votre fantôme. Mais, puisque vous n'êtes pas un pur esprit, fit-il gaiement, veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.»
En ce moment, on vint prévenir Madeleine que Mme Daubré était levée et l'attendait dans sa chambre à coucher.
La coquette, enveloppée d'une élégante robe de chambre, se tenait sur une chaise longue, dans une attitude languissante. Une guipure était jetée négligemment sur ses cheveux blonds et crêpés, qui formaient autour de son front comme une auréole.
Les rideaux de mousseline, abaissés, ne laissaient arriver qu'un demi-jour propre à adoucir les angles, à dissimuler les rides ou les taches de la peau.
En pénétrant dans ce sanctuaire parfumé, en voyant cette femme vraiment belle alors et séduisante, Madeleine ressentit un mouvement de jalousie qui lui fit monter le rouge au visage.
Elle pensait à Maxime.
«Comment ne l'aimerait-il pas! se dit-elle.
—C'est vous, mademoiselle? fit Mme Daubré d'une voix dolente; pardonnez-moi de vous avoir fait attendre. Ma femme de chambre s'était mal expliquée d'abord, et l'on vous a reçue dans l'antichambre.»
Madeleine lui exposa sommairement sa requête.
Un instant, Mme Daubré resta pensive, inquiète même; elle observait Madeleine.
Avec sa finesse, son instinct de femme jalouse, elle avait cru deviner le penchant de Madeleine pour Maxime.
«Pourquoi cette étrange détermination, se demandait-elle? Serait-ce pour me surveiller?»
Elle la questionna adroitement sur les motifs de sa démarche.
Madeleine lui exposa avec tant de candeur et de simplicité sa position délicate, la situation précaire de sa famille, son désir de la soulager, que Mme Daubré ne conserva aucune défiance.
Toutefois, elle hésitait encore: Madeleine si jolie, si jeune surtout, lui paraissait une dangereuse rivale. D'un autre côté, en la laissant chez les Borel, elle craignait que Maxime, qui la voyait chaque jour, à toute heure, n'en tombât amoureux.
Cette dernière considération l'emporta.
«Je serai très-flattée, mademoiselle, dit-elle avec une grâce charmante, que vous veuillez bien m'accorder vos bons soins pour l'éducation de mon enfant; mais c'est à la condition que Mlle Borel y consentira.
—C'est ainsi que je l'entends,» repartit Madeleine qui prit congé de Mme Daubré.
Depuis une heure qu'elle était là, le temps avait changé. Il faisait une de ces tempêtes passagères si fréquentes en mars, et elle retrouva sous la porte cochère Geneviève, qui attendait la fin de la bourrasque.
Madeleine prit aussi le parti d'attendre.
Elles étaient là toutes deux regardant tomber la grêle que fouettait le vent.
Mais si le ciel s'était assombri, leurs cœurs comme leurs visages s'étaient rassérénés. Elles semblaient maintenant soulagées, presque heureuses.
Madeleine se souvint que sa sœur lui recommandait de chercher du travail pour Claudine. À qui s'adresser? Elle ne connaissait personne à Paris capable de la renseigner. Elle glissa son regard dans le paquet que portait Geneviève. Il contenait du linge neuf. Ce devait être une ouvrière. Elle engagea donc la conversation.
Geneviève, qui était une nature confiante, s'abandonna à la sympathie que lui inspirait Madeleine. Elle la renseigna sur son travail et sur sa manière de vivre.
«Au surplus, mademoiselle, ajouta-t-elle, il y a de la place dans notre garni, et si la personne à laquelle vous vous intéressez veut y descendre, mon amie et moi nous la traiterons en voisine.
—Veuillez alors me donner votre adresse.
—Rue de Venise, n° 37, répondit Geneviève. Ce n'est pas une belle rue, tant s'en faut; mais elle est située dans le quartier Saint-Merry, à deux pas de la rue de Rivoli. C'est central, et les logements n'y sont pas chers.»
Au moment où les deux jeunes filles se séparaient en se saluant amicalement, un élégant coupé s'arrêtait devant la porte. Une femme encore belle en descendit. Son embonpoint, modéré il est vrai, accusait une jeunesse problématique. Elle était mise avec cette recherche coûteuse qui dénote presque toujours des mœurs galantes.
En passant, elle donna un regard aux deux jeunes filles, et parut frappée de leur beauté, car elle se retourna pour les regarder encore.
Cette femme monta rapidement l'escalier.
C'était la Lucrèce qu'attendait M. de Lomas.
«Quelles jolies créatures je viens de rencontrer sous votre porte cochère! exclama-t-elle en entrant. Une blonde ravissante et une brune avec des yeux grands comme ça qui jettent des rayons. Je me suis dit tout de suite: Cela sort de chez de Lomas; mais où a-t-il déniché ces oiseaux rares?
—Vous vous trompez, ma chère enfant,» dit Lionel.
En raison de ses quarante-cinq printemps, Lucrèce aimait à s'entendre appeler «ma chère enfant.»
«Ah! attendez, reprit-il; cette blonde portait un paquet. Je viens en effet de rencontrer tout à l'heure, chez M. Daubré, une de ses anciennes ouvrières qui est maintenant à Paris, et à laquelle ma sœur porte quelque intérêt.
—Et à laquelle vous n'êtes pas non plus tout à fait indifférent, ajouta vivement Lucrèce.
—Que vous êtes sceptique et prompte à vous alarmer!
—Je vous assure, Lionel, que je ne m'alarme pas. Ah ça! voyons! Croyez-vous donc que je me fasse illusion? Je connais trop le cœur masculin en général et le cœur de mon Lionel en particulier pour m'abuser sur sa fidélité. Je ne suis plus une ingénue. Si je vous disais que j'ai vingt-neuf ans, vous souririez, n'est-ce pas? et dans votre for intérieur vous m'en donneriez au moins trente-neuf. J'ai donc encore du bénéfice à être sincère, puisque je n'en ai que trente-sept. Or, à trente-sept ans, on a quelque expérience, et l'on sait ce qu'il faut croire de toutes ces comédies sentimentales entre amants qui depuis trois ans déjà se jurent une fidélité éternelle.
—Où veut-elle en venir? se demandait Lionel avec perplexité. Ménage-t-elle une rupture? Non, puisqu'elle n'accuse que trente-sept ans. Voudrait-elle m'éprouver? Tenons-nous ferme.
—L'amour n'a pas d'âge, répliqua-t-il. C'est toujours un enfant. Mais c'est à tort qu'on le représente avec un bandeau sur les yeux. L'amour est très-clairvoyant au contraire, puisqu'il découvre dans l'être aimé des perfections inaperçues par le vulgaire.
—Tiens! c'est assez joli ce que vous dites là.
—À voir cette petite main potelée, reprit-il en la baisant, d'une blancheur nacrée et rose en dedans comme une coquille, à voir ces yeux toujours si lumineux et si tendres, et ces dents éclatantes, et vos lèvres vermeilles, qui peut songer à s'inquiéter de votre âge? Et celui qui a eu le bonheur d'être distingué par vous, peut-il se demander depuis combien de temps il vous aime? Auriez-vous donc découvert quelque langueur dans mon amour? Et tenez, tout à l'heure encore, j'éprouvais toutes les fièvres de l'attente. Avez-vous jamais eu un fervent plus soumis, plus respectueux? Car je vous respecte, Lucrèce.»
Lucrèce écoutait Lionel, le regard attaché sur les arabesques de la tapisserie. À ces mots: «Je vous respecte,» ses paupières eurent une légère contraction.
«Bon! je fais fausse route, elle ne tient pas au respect, pensa Lionel, qui aperçut le mouvement des yeux. Je respecte en vous, reprit-il, un esprit vraiment supérieur, mais j'adore la femme. Que parlez-vous de jeunes filles? Est-ce assez fade? assez ennuyeux? Une jeune fille peut-elle avoir la saveur d'une femme de trente ans, qui connaît tous les raffinements de la coquetterie, et qui possède, comme vous l'avez au suprême degré, le génie de l'amour?
—Ouf! s'écria Lucrèce en riant d'un rire juvénile, dites ouf! je le veux, vous l'avez bien gagné. En voilà une tartine! Lionel, regardez-moi en face. Vous avez reçu ce matin du papier timbré, n'est-ce pas? Vous avez, je le sais, le créancier très-sentimental. Mais, pour le moment, trêve de sentiment et parlons raison. Je rêve de ces deux charmantes filles que j'ai rencontrées tout à l'heure sous votre porte cochère. Il nous faudrait quelques belles femmes comme celles-là pour ramener dans mon salon la vogue qui s'en va, qui s'en va! Lionel, nous ne pouvons nous faire illusion. La baronne de Villarès retenait bien quelques habitués indécis; car elle avait de l'esprit comme un démon: un prince russe nous l'enlève. Ah! la Russie nous fait bien du mal. Elle ensevelit dans ses glaces nos plus jolies fleurs. Le boyard est à la hausse. Aujourd'hui une femme à la mode regarde l'existence comme incomplète, tant qu'elle n'a pas traversé la Bérésina. Si elle ne reste pas ensevelie dans les glaces, elle revient pauvre et fanée, sans compter qu'elle a couru le risque d'avoir le nez gelé. Tandis qu'à Paris, avec un peu de conduite, elle aurait pu amasser des lingots.
—Vous avez raison, dit Lionel; pour une jolie femme, il n'y a que Paris.
—La beauté, reprit Lucrèce, ne suffit pas pour réussir. Il faut avoir de l'esprit et rester maîtresse de son cœur. Moi, à dix-huit ans, après la mort de mon père, un vieux commandant de la vieille, au sortir d'un pensionnat où j'avais reçu une éducation brillante, peu en rapport avec mes moyens d'existence, je me trouvai sur le pavé de Paris sans un sou vaillant. J'aurais pu sans doute épouser vertueusement un employé à quinze cents francs qui m'adorait; j'aurais pu encore obtenir, dans le fond d'une province, un bureau de poste où je ne serais pas tout à fait morte de faim; mais, pourvue de quelque intelligence, je fis ce raisonnement: deux voies me sont ouvertes, celle du vice et celle de la vertu. Que me rapportera la vertu? quinze cents francs de rente, au maximum, c'est-à-dire la médiocrité, pire pour moi que la misère; une vie terne, effacée, douloureuse, pour moi pire que la mort; les petits tracas, les humiliations de la pauvreté, toutes mes aspirations refoulées. Il est vrai que je jouirais de l'estime du petit monde au milieu duquel je serais condamnée à vivre. Mais quel monde! j'aimais autant ses dédains. D'un autre côté, c'était le vice, c'est-à-dire l'aventure, l'inconnu, la possibilité d'épouser un prince et de gagner des millions; c'était la vie enfin, la vie brillante et joyeuse; c'était un monde élégant, artiste, spirituel. Ah! je savais bien que cette vie-là peut avoir aussi ses revers. Les moralistes nous montrent la courtisane vieillie avec une hotte et un crochet. Voilà ce que j'éviterai, me dis-je. J'étais ambitieuse. Étant données les exigences de mon organisation, je ne pouvais me résoudre à passer ma vie dans une condition inférieure. Il fallait un aliment à mon activité et à mon intelligence. Il me fallait une position élevée, la richesse surtout qui est aujourd'hui la seule puissance.
«Or, dites-moi, quelle carrière honnête notre société ouvre-t-elle à l'ambition d'une femme pauvre? Il n'y en a qu'une, absolument qu'une, le trafic de ses charmes, soit par contrat indissoluble, soit par engagement temporaire. De quel côté se trouve réellement la vertu, c'est-à-dire la sincérité dans la qualité de la marchandise? Bien habile serait celui qui pourrait résoudre ce problème.
«Je savais que j'allais divorcer avec une partie de la société; mais je m'appliquerais à gagner l'estime de l'autre. Je calculai qu'on ne peut vivre complètement à Paris dans ce monde-là à moins de cent mille francs de rente. Je gagnerais donc cent mille francs de rente; après quoi je me retirerais des affaires.»
Elle fit une pause.
«Eh bien! dit Lionel, qui ne comprenait pas où Lucrèce voulait en venir avec ce long préambule.
—Eh bien! ce but n'est pas encore atteint. J'ai éprouvé des pertes, j'ai eu des déboires. J'ai failli, vous le savez, épouser le prince Dorowski. J'ai consacré à gagner sa confiance et son affection une partie de ma jeunesse. C'eût été une grande position; mais le prince est mort au moment même où le mariage allait se conclure. Il m'a fallu recommencer le travail de ma fortune. C'est alors que j'ai ouvert un salon qui a obtenu une grande vogue et m'a donné une véritable notoriété. Mais aujourd'hui nos actions baissent, et je n'ai pas encore mes cent mille francs. Lionel, vous ne m'aimez plus. Vous jouez la comédie,» ajouta-t-elle en changeant brusquement de conversation.
Lionel, à cette apostrophe, fit un soubresaut, et, avec un air de dignité offensée:
«Madame, je ne vous comprends pas.
—Bon! tout à l'heure c'était le sentiment, maintenant c'est la révolte. Voilà le second acte. Mon pauvre Lionel, je les connais toutes, vos petites ficelles. Ne prenez donc pas tant de peine. Après cela, est-ce beaucoup de peine? Vous devez le savoir par cœur?
—Quoi?
—Le rôle. Eh bien! moi aussi. Causons donc là gentiment, en vieux camarades. Lionel, je trouve que vous vieillissez.»
M. de Lomas eut un haut-le-corps.
«Oui, mon cher, vous vieillissez: vous répétez vos mots, vous n'inventez plus rien. Autrefois les femmes raffolaient de vous; maintenant, ah! maintenant, je veux être sincère, elles vous.... recherchent un peu moins. Je crois, entre nous, que votre profession d'homme à la mode vous fatigue; enfin je ne m'étonnerais pas si l'on m'apprenait que vous songez à vous marier.
—Nous y voilà, pensa Lionel; elle aura su par Pouliche, à qui Maxime l'aura dit en confidence, que j'avais des vues sur Béatrix Borel.
—Eh bien! qu'avez-vous donc? reprit la courtisane, vous semblez interloqué.
—En effet, je suis ahuri. Je cherche à vous comprendre. Je vois bien qu'il y a dans vos regards, dans votre ton une animosité contre moi; mais je ne me l'explique pas.»
Ils s'observaient tous deux avec défiance.
Le visage de la courtisane avait en cet instant une expression sévère, presque vindicative.
Placée dans un autre milieu, avec son intelligence, ses passions ambitieuses, ses facultés complexes, Lucrèce de Courcy, autrement dite Catherine Lemoine, eût été vraiment une femme remarquable. Sur un trône, elle eût fait peut-être une Catherine de Russie ou une Élisabeth.
Sa beauté était incontestable. Un profil de camée, un menton sensuel et proéminent, de grands yeux fermes ou tendres, secs ou veloutés, sagaces ou naïfs, selon les sentiments qu'elle voulait exprimer, une bouche fine et caustique, des épaules superbes, un buste antique et une attitude pleine de noblesse, c'était plus qu'il n'en fallait pour lui faire parmi les plus belles une célébrité.
Son esprit sceptique, moqueur devenait au besoin sérieux ou sentimental. Il savait prendre, ainsi que son visage, tous les masques et tous les tons.
Positive comme un agent de change, elle était cependant susceptible d'enthousiasme et de générosité. Elle disait avoir eu quelques faiblesses et de réelles amours.
Dévoyée, cette femme devait produire autant de mal qu'elle eût pu produire de bien en se développant dans des circonstances favorables. Car souvent ces puissantes organisations destinées à agir dans une large sphère, quand elles sont resserrées dans d'étroits milieux, ne s'ouvrent des issues qu'en produisant d'effroyables malheurs.
Intrigante, véritable diplomate, possédant une grande connaissance du monde, elle avait entrepris de régner dans une certaine société. Son salon, en effet, avait acquis une notoriété artistique et même littéraire. Quelques-uns de ses admirateurs l'avaient appelée Ninon II. Les plus fanatiques l'acclamaient Lucrèce Ire.
Mais en vieillissant, elle avait vu diminuer le nombre de ses assidus. Alors, pour retenir son monde, elle avait fait jouer; et, ne comptant plus guère sur ses propres charmes, elle recourait aux attraits de plus jeunes. Elle avait produit de la sorte deux ou trois femmes qui obtinrent une renommée passagère dans ce monde interlope.