Chapter 3

À quarante-deux ans, elle s'était liée avec M. de Lomas, un homme taré de cœur comme de conscience. Cette fange morale l'avait attirée. Quoique sans fortune, il était bien posé parmi l'aristocratie jeune et élégante. Elle espérait le faire servir à son ambition; car elle le tenait dans une véritable dépendance par des services que ses besoins de luxe et ses embarras d'argent le forçaient d'accepter.

«Songerait-il réellement à se marier? pensa Lucrèce. J'éclaircirai cela; mais ce n'est pas le moment. Voyons, cher, reprit-elle avec un accent de tendresse, vous dites que vous m'aimez; je veux bien vous croire, mais alors prouvez-le-moi en montrant un peu plus de ferveur dans mon service.

—Parlez; je suis, comme toujours, à vos ordres.

—Eh bien! Mme de Beausire a juré qu'elle ferait tomber mon salon. D'abord elle a pris mes jours. Elle est intrigante, adroite. Par haine contre moi, M. de Barnolf la soutient à outrance. M. de Saint-Julien, Mme de Saint-Ange m'ont déjà fait infidélité. Le duc de Cerny vient de lui acheter un magnifique hôtel rue de la Madeleine. Elle a des salons superbes. On y joue un jeu d'enfer.

—Reçoit-elle des artistes, des littérateurs?

—Ah bien oui! vous savez qu'elle est ignorante comme une grue. Ce sont ses cheveux rouges qui l'ont mise à la mode, et ses yeux brun clair qui l'ont fait surnommer, comme une héroïne de Balzac,la Fille aux yeux d'or.Mais elle n'a ni esprit ni distinction; ce n'est qu'une fille, et du plus mauvais genre. Sa mère, marchande à la toilette, rue Saint-Roch, a été autrefois écaillère à la halle. Sa bouche molle, son regard inexpressif et son teint blafard lui donnent en effet quelque chose du mollusque que sa mère a passé sa jeunesse à contempler. Comme elle est massive et sans grâce, ses admirateurs la comparent à une femme de Rubens. Comme elle a des pieds énormes, j'entendais dire l'autre jour à l'un de ses fervents que la beauté réside dans la proportion, et que rien n'est plus laid qu'un pied trop petit. Voilà ce que c'est que la vogue. Si elle était boiteuse, on la comparerait à Mlle de la Vallière. On prétend qu'elle reçoit les plus jolies femmes de Paris, et ne me laisse que les rebuts, les rossignols. À ce propos, M. de Barnolf disait hier que mon salon ressemble à une galerie de figures de cire, tellement les femmes sont badigeonnées; ou bien encore à une exposition de fossiles, et qu'il demanderait à l'Académie la permission de me présenter au prochain concours paléontologique. Eh bien! Lionel, cela ne vous indigne pas? Vous m'écoutez avec un calme....

Lionel prit un air de courroux concentré.

—Ce Barnolf!... soyez tranquille, j'en fais mon affaire.

—Vous battre avec lui ce serait bête; car il est très-fort à l'escrime. Mais il a dans quelque coin une femme qu'il cache, m'a-t-on dit. Je vous charge de me découvrir cela. Nous nous vengerons sur la belle mystérieuse. Enfin il me faut des femmes jeunes et des hommes jeunes. Ce que je veux surtout, c'est une femme plus jeune, plus belle que la Beausire, une femme enfin capable de l'éclipser. Je la désirerais blonde comme elle, avec plus de distinction et de tenue. J'ai un duc fort riche qui se chargerait de la lancer. Voyez donc; il me semble que cette petite Lilloise que je viens d'entrevoir et que vous connaissez ferait notre affaire. N'est-ce pas vous déjà qui avez inventé Fleur-de-Botte et Pouliche?

—Je les ai découvertes, c'est vrai; mais je les ai ramassées dans le ruisseau; c'était déjà gangrené jusqu'à la moelle; tandis que Geneviève Gendoux est une très-honnête fille.

—Vous aurait-elle résisté?

—Depuis que je vous connais, Lucrèce, les autres femmes n'existent pas pour moi.

—J'en suis persuadée, mon cher, fit Lucrèce avec un sourire ironique; cependant, s'il le fallait absolument, je vous permettrais.... un semblant d'infidélité.

—C'est difficile, vous dis-je. Elle a été élevée par des parents qui passent pour les plus braves gens de Lille.

—Mais elle est pauvre, seule à Paris, et ne m'avez-vous pas dit qu'elle cherche à s'occuper?

—Oui.

—Eh bien! envoyez-la chez ma couturière, Mme Thomassin, à qui je vais la recommander chaudement. Là, en un mois, au contact de toutes ces petites ouvrières, elle sera vite dégourdie.

—J'essayerai.

—Il faut réussir.

—Alors je réussirai,» répondit-il en baisant la main de la courtisane.

Elle se leva.

«À ce soir, dit-elle. Le lansquenet sera très-animé. Nous aurons des Brésiliens riches comme.... des Brésiliens. Je vous les recommande. M. de Vaumal sera là.»

S'arrêtant:

«Et comme homme, ne m'amènerez-vous personne?»

Lionel cherchant:

«Si! je tâcherai de vous amener le beau-frère de ma sœur, un jeune homme à former.

—Et vous n'y pensiez pas! Vous voyez bien que vous me négligez.

—C'est naïf, candide, sentimental.

—Vous ne connaissez plus que des gens comme cela. Je ne désespère pas de vous voir entrer à la Chartreuse. Ce jeune bipède a-t-il au moins des plumes?

—Albert sera plus riche que M. Daubré, car il héritera d'une tante allemande qui l'a élevé et qui raffole de lui.

—Oh! avec nous, les espérances.... Il nous faut du comptant, espèces sonnantes et ayant cours: Combien a-t-il à dépenser par an?

—Soixante mille.

—Il a de quoi vivre, voilà tout. Est-il rangé?

—C'est une demoiselle.

—On connaît cela: une eau dormante, des passions qui couvent sous la cendre. Est-il joli garçon?

—Joli comme une jolie femme: des yeux tendres et pensifs et le sourire d'un enfant qui rêve; une barbe et des cheveux châtains.

—Amenez-le-moi donc; c'est une trouvaille, ce garçon-là. Il amusera, ou peut-être fera-t-il des passions. À propos, que devient Maxime?

—Maxime est amoureux de ma sœur.

—Comment! vous êtes au cœur de la place et vous tolérez cela? Maxime amoureux en dehors de notre monde est un homme perdu pour nous. J'aimerais autant apprendre qu'il se marie. Vous savez bien que je tiens à Maxime. Il a de l'esprit, de l'entrain, il est beau joueur, il amuse enfin. Comment n'y avez-vous pas songé? Vous voyez bien que vous oubliez tout à fait mes intérêts, qui cependant sont un peu les vôtres. Adieu! rappelez-vous toutes mes instructions; ce soir, je compte sur vous pour un éreintement complet de la Beausire. Je rédige un petit bout d'article bien pimenté, que j'espère faire passer dans un petit journal. Il faut qu'avant l'hiver prochain elle ait quitté la place.

—Soyez tranquille, ma belle Lucrèce, nous écraserons votre ou plutôt notre rivale; car je ne saurais souffrir qu'on eût la prétention d'éclipser mon étoile.»

Au moment de sortir, Lucrèce se retourna.

«Sachez donc aussi à qui appartiennent les beaux yeux noirs que j'ai vus tout à l'heure. La blonde parlait à la brune: elles doivent se connaître.

—Je tâcherai.

—À propos, ajouta la courtisane, votre affaire avec Pinsard est-elle en règle?

—Pas encore.

—Ne vous en occupez pas, je chargerai mon homme d'affaires de terminer cela.»

Après le départ de Mme de Courcy, Lionel descendit chez sa sœur, et là il apprit la visite de Madeleine Bordier.

«C'est elle que Lucrèce a rencontrée, pensa-t-il. Le sort en est jeté: l'occasion est trop belle, je serai amoureux de cette fille-là.

Et il engagea fortement Mme Daubré à aller le soir même chez Mme Borel retenir Madeleine comme institutrice de sa fille.

Madeleine rentra chez elle, non pas complètement heureuse, mais sûre du moins de pouvoir gagner honorablement sa vie.

Cependant, à la pensée de quitter cette famille au milieu de laquelle s'était écoulée son enfance, à la pensée surtout de se séparer de Mlle Borel, elle sentait chanceler sa résolution et son cœur se serrer douloureusement.

Pour sortir plus vite de cette inquiétude, elle résolut d'aller raconter immédiatement à Mlle Bathilde son entrevue avec Mme Daubré.

Comme elle montait, encore hésitante, dans la chambre de sa mère adoptive, elle rencontra Béatrix, qu'elle salua amicalement. Mais Béatrix évita de lui rendre son salut.

Cette froideur lui donna du courage.

L'absence aussi prolongée de Madeleine avait causé dans la maison un véritable scandale. La famille s'était réunie et avait décidé qu'elle s'interdirait de faire de nouvelles observations à Mlle Borel; mais que Laure et Béatrix s'abstiendraient dorénavant de toute relation intime avec Madeleine.

Madeleine trouva Mlle Borel dans son cabinet de travail, compulsant divers livres épars sur son pupitre.

Elle écrivait un ouvrage sur la destinée de la femme dans le passé, le présent et l'avenir. Elle croyait le moment venu de revendiquer pour les femmes la liberté qui est reconnue aujourd'hui, par tout esprit logique et avancé, comme la base légitime et nécessaire des sociétés. Dans l'après-midi, elle avait demandé plusieurs fois Madeleine, qui l'aidait ordinairement dans ses recherches, et elle s'étonnait aussi de ne pas la voir rentrer.

Elle accueillit Madeleine avec cet air de gravité affectueuse qui lui était habituel.

«D'où venez-vous donc, mon enfant?» lui demanda-t-elle, non pas d'un ton inquisiteur, mais avec l'accent d'une curiosité tout amicale.

Mlle Borel avait un esprit si sérieux, une âme tellement inaccessible aux petits intérêts et aux préoccupations mesquines, elle avait des principes si austères, en un mot, elle planait dans des sphères si vastes et si hautes que, malgré sa bonté, Madeleine avait toujours eu pour elle un respect poussé jusqu'à la crainte.

En outre, Mlle Borel, dans ses affections, n'était nullement démonstrative. Comme elle les témoignait par des actes, il lui semblait superflu de les exprimer par des caresses. Sa fille adoptive ne se rappelait point qu'elle l'eût jamais embrassée.

Madeleine lui raconta donc avec quelque timidité sa visite à Mme Daubré.

«Vous m'avez donné, ajouta-t-elle, une éducation et une force morale que j'étais impatiente d'employer. L'oisiveté, l'inutilité de ma vie m'étaient devenues insupportables.

«Comme vous le disiez encore hier au soir: «Il n'y a pas de dignité ni de liberté possibles sans l'indépendance matérielle.» Je le sais, mademoiselle, vous n'êtes pas généreuse à demi. Jamais vous ne m'avez fait sentir le poids du bienfait. Pour moi, le plus grand bonheur eût été de passer ma vie à vos côtés. Une telle dépendance m'eût relevée à mes yeux, au lieu de m'humilier; mais il me semble que, depuis quelque temps, Laure et Béatrix ne m'aiment plus et supportent impatiemment ma présence. D'un autre côté, je voudrais arriver à soutenir ma mère et épargner ce soin à mes sœurs qui gagnent à peine de quoi se nourrir. Ah! dites-moi que vous me pardonnez d'avoir pris une semblable résolution sans vous consulter?»

Elle était tombée aux genoux de Mlle Borel.

Mlle Bathilde ne répondait pas; mais elle serrait contre son cœur les mains de Madeleine. L'héroïsme de cette enfant lui cassait un attendrissement qu'elle ne pouvait dominer. Elle pleurait. C'était la première fois que Madeleine surprenait une émotion chez ce cœur qu'elle croyait impassible, qu'elle aussi avait accusé parfois d'insensibilité.

À la vue de ses larmes, elle se jeta à son cou par un élan irrésistible; et, pendant un instant, ces deux nobles âmes se confondirent dans une sainte effusion.

«Oh! mademoiselle, s'écria Madeleine, je suis à vous, je suis votre chose, car c'est vous qui m'avez tirée du néant. Si mon départ doit vous causer la moindre peine, parlez, je vous obéirai, vous le savez bien.

—Ce sont, ma fille, les plus douces larmes que j'aie versées en ma vie. Je suis fière d'avoir formé ton cœur. Tu es bien réellement ma fille, la fille de mon âme. Mais, tu le sais, mon enfant, les affections individuelles ne peuvent m'absorber entièrement. Ma vie et ma fortune ne m'appartiennent plus. Je les ai consacrées au triomphe d'une idée.

«Je veux entreprendre une nouvelle croisade, la croisade des femmes contre les préjugés qui les oppriment, et contre cette injustice qui place la femme pauvre, l'ouvrière, dans cette alternative effroyable: l'ignominie ou la misère. Il faut que la femme puisse conquérir la liberté par son travail. Il ne s'agit pas encore pour elle, tu le conçois, de droits politiques; il faut avant tout la tirer de cet esclavage quotidien qui la livre à une révoltante exploitation; et, pour atteindre ce but, nous ne devons plus nous borner à des protestations stériles. Il faut agir, il faut fonder des institutions qui garantissent la femme contre toutes les oppressions: la misère, la concurrence masculine, et surtout la corruption. C'est à cette grande œuvre, mon enfant, que je me suis vouée. Je veux d'abord publier cet ouvrage où j'expose toute ma pensée: la critique et l'organisation. Mais avant de le terminer, il faut que je fasse un long voyage pour étudier dans les principaux pays d'Europe et d'Amérique la situation de l'ouvrière. Or, je ne voudrais pas te faire partager les fatigues et peut-être les périls de cette entreprise.

«J'avais pensé déjà à te placer, avant mon départ, soit dans une maison honorable, soit dans un pensionnat. Je n'aperçois donc aucun inconvénient à ce que tu entres chez Mme Daubré. Je vois avec plaisir, au contraire, que tu sentes le besoin du travail, et que tu te formes à la rude expérience de la vie. Car les individus subissent les mêmes nécessités que les sociétés. On n'est grand, on n'est fort qu'à la condition d'avoir souffert, qu'à la condition d'avoir travaillé. Je vais maintenant hâter mon départ. Quand je reviendrai, j'aurai besoin de ta jeune activité.»

Madeleine avait écouté Mlle Borel avec une religieuse admiration.

«Alors, comme aujourd'hui, mademoiselle, lui dit-elle, je serai fière d'être l'humble instrument de votre grande pensée.

—Cependant, mon enfant, ajouta Mlle Borel, je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude relativement à ta famille. J'ai cherché à la tirer de la misère en donnant à tes sœurs des professions. J'ai cherché aussi à guérir ton père de son malheureux penchant en lui procurant de l'ouvrage. Il était trop tard. Puisque ta mère et tes sœurs sont encore dans une position si précaire, je te remettrai mille francs pour elles, afin que Claudine puisse venir à Paris, afin que Marie et ta pauvre mère reçoivent les soins que réclame leur état.

—J'accepte, mademoiselle, ce dernier bienfait. J'irai leur porter cette somme moi-même. En partant demain pour Lyon, je pourrai être de retour au commencement de la semaine prochaine. Je ramènerai Claudine.»

Mlle Borel applaudit à cette pensée affectueuse, et le voyage de Madeleine fut décidé.

Le soir même, Mme Daubré vint chez les Borel.

Madeleine fut définitivement engagée comme institutrice de Jeanne.

Incitée par Maxime, Béatrix s'était réellement éprise de M. de Lomas. Aussi, dès qu'elle apprit que Madeleine, dont elle redoutait déjà la rivalité, allait justement s'établir chez M. Daubré et se trouver en relations intimes et journalières avec M. de Lomas, éprouva-t-elle un vif désappointement et un ressentiment même qu'elle ne put dissimuler.

Quand Madeleine et Mlle Borel se furent retirées:

«Oh! je sais bien, insinua Béatrix à Mme Daubré, pourquoi Mlle Bordier tient à entrer chez vous.

—Pourquoi donc?

—La charité m'ordonne de me taire; et cependant, depuis que M. de Lomas vient à la maison, il est assez facile de voir....

—Comment! vous croyez? interrompit Mme Daubré. Soyez tranquille, je la surveillerai, et si je m'apercevais de quelque intrigue de ce genre....

—Ah! je ne vais pas aussi loin que cela, reprit Béatrix d'un ton jésuitique, et je craindrais vraiment de vous avoir donné une mauvaise opinion de Madeleine, qui est une très-bonne fille.

—C'est égal, j'y veillerai, dans son intérêt comme dans celui de mon frère. Je vous remercie d'avoir appelé mon attention sur ce danger-là.

—Certainement, reprit Mme Borel, Madeleine est une charmante fille que nous aimons beaucoup; et c'est pourquoi je vous engage à veiller sur elle un peu plus que ne l'a fait Bathilde jusqu'à présent. Je ne la crois pas légère, mais elle est jolie, et elle a peu de piété. Elle serait donc plus exposée qu'une autre.

—Ah! par exemple, reprit Béatrix, je ne sais trop si elle supportera aisément les observations et pourra se soumettre aux exigences de sa position nouvelle.

—Je suis moi-même si facile à vivre; et j'ai si peu d'exigences vis-à-vis de mes domestiques,» dit en minaudant Mme Daubré, qui déjà assimilait Madeleine à sa femme de chambre.

Béatrix s'abstint de rien ajouter à ces dernières paroles, car elle savait bien que Madeleine, ne resterait pas longtemps dans une maison où elle serait traitée à l'égale d'une domestique.

Le lendemain soir, à huit heures, Madeleine partait pour Lyon. Il y avait affluence de voyageurs. Comme elle n'avait pas trouvé de place dans le compartiment réservé aux dames, elle cherchait un wagon qui lui offrit à peu près la même sécurité, quand elle s'entendit appeler par une voix qui la fit tressaillir.

«Eh! mais, c'est bien vous, Madeleine, je ne me trompe pas.»

C'était Maxime, qui, un sac de voyage à la main, se disposait à monter dans le même compartiment.

Madeleine, bouleversée de cette rencontre inattendue, restait immobile, indécise, quand un employé vint la presser de monter. Elle entra dans le wagon, et Maxime la suivit.

Maxime, sorti depuis la veille, ne connaissait ni le changement de situation de Madeleine, ni son projet de voyage à Lyon.

Naturellement Madeleine ignorait aussi le départ de Maxime.

En quelques mots elle lui apprit ses nouvelles fonctions d'institutrice.

«Comment! vous nous quittez! dit Maxime avec une tristesse réelle. Ah! c'est bien mal d'avoir pensé que vous étiez de trop parmi nous. Moi qui croyais que vous aviez du cœur et que vous nous aimiez! Je gage que cette belle idée vient de la tante Bathilde avec ses fameuses théories de dignité, d'indépendance, de travail. Ma tante est un pur esprit, un esprit systématique qui peut avoir sa grandeur, mais qui n'est pas divertissant du tout. Comment, vous qui êtes artiste, c'est-à-dire un être vibrant, tout nerfs et tout cœur, vous êtes-vous laissé séduire par ces doctrines arides et desséchantes?»

Quoique fort émue de ces affectueux reproches, Madeleine sut néanmoins conserver un air calme.

«Pourquoi, répondit-elle avec un triste sourire, jugez-vous aussi légèrement des idées que vous n'avez jamais cherché à comprendre? C'est là un travers tout français qu'il m'est toujours très-pénible de rencontrer chez mes amis.

—Allons! c'est décidément une petite quakeresse, pensa Maxime. Quel dommage, avec ces yeux-là!

—Eh bien! reprit-il, puisque vous attaquez mes travers, permettez-moi aussi, chère petite sœur, de me moquer un peu des vôtres. Une personne faite comme vous ne devrait songer qu'à plaire, et laisser aux femmes vieilles et laides les prétentions à la littérature et à la philosophie transcendante. Voyez-vous, nous ne pouvons souffrir les femmes qui veulent empiéter sur notre domaine.

—Mais alors, monsieur Maxime, soyez assez bon pour tracer une ligne de démarcation bien nette autour de vos terres, afin qu'il ne nous prenne point la fantaisie d'y aller braconner. Je croyais que la puissante jeunesse française, la jeunesse masculine, n'avait aujourd'hui d'autre domaine que le sport et le jockey-club. Quant à la philosophie transcendante, quant à la poésie, elle ne s'en soucie guère. Faut-il donc nous en vouloir si nous osons défricher quelques pauvres petits coins de ce domaine abandonné par son seigneur?

—À tort ou à raison, de tout temps nous nous sommes adjugé le monopole des travaux de l'intelligence.

—C'est cela! vous vous êtes dit par exemple: «Moi homme, je suis le roi de la création; à ce titre, je me réserve le domaine le plus élevé, le plus noble, celui de la pensée. Si la femme, cet être inférieur que j'ai longtemps dominé par la seule force physique, veut empiéter sur mes attributions, veut développer son intelligence, exercer ses facultés, qui ont bien, il est vrai, quelque rapport avec les miennes, si surtout elle veut se soustraire à sa destinée qui est de me servir et de m'amuser, je la couvrirai de ridicule, je l'accablerai de mon mépris; et, pour la réduire à l'obéissance, je lui dirai ces mots sans réplique: «Dès lors vous cessez de me plaire.» Mais si aujourd'hui la femme, plus dégagée de ces préjugés antiques, faisait à son tour ce petit raisonnement et disait: «Je suis la reine de la création, et à ce titre, j'ai droit de faire ce que bon me semble. J'ai des facultés que je sens puissantes et que je veux développer. Quelles que soient les prétentions du sexe fort, je ferai de la poésie parce que je suis poëte, de la peinture parce que je suis peintre, de la philosophie parce que je suis philosophe. Et si l'homme, cet être orgueilleux et brutal, que j'ai si longtemps dominé par la seule force de ma beauté, le trouve mauvais, je lui dirai ces mots sans réplique: «Dorénavant vous cessez de me plaire.» Si un beau jour toutes les femmes raisonnaient de la sorte, je serais curieuse de savoir qui le premier se rendrait, du roi ou de la reine.»

Pendant que Madeleine parlait ainsi, son visage avait pris une expression que Maxime ne lui connaissait pas. Ses yeux pétillaient d'une douce malice, et sur sa bouche se dessinait un sourire fin et moqueur qui faisait paraître ses lèvres plus rouges et ses dents plus éclatantes.

«Ah! je suis bien obligé de le confesser, s'écria Maxime, ce serait le roi!»

Mais il répondit avec un regard et un ton de galanterie qui déplurent à Madeleine. Elle conçut quelque inquiétude et voulut savoir les causes du départ de Maxime.

«Aujourd'hui à dîner, lui dit-elle, Mme Borel exprimait sa surprise de ne vous avoir pas vu depuis hier. Le domestique interrogé a répondu que vous n'étiez pas rentré cette nuit. Vous vous êtes donc décidé bien promptement à partir? En avez-vous du moins prévenu votre mère?

—Je lui ai écrit que j'allais passer quelques jours chez un de mes amis; mais j'ai intérêt à cacher ce voyage, à mes parents surtout. Je vous prierai donc de n'en parler à personne, pas même à Mme Daubré.

—Comme vous devenez mystérieux! Alors, il ne s'agit pas d'un pèlerinage à Notre-Dame de Fourvières?

—Pas précisément. Vous êtes intriguée, n'est-ce pas? dit Maxime qui devina l'appréhension de Madeleine. Je vais vous confier mon secret afin que vous en compreniez l'importance et ne me trahissiez pas. Il s'agit d'une affaire d'argent.

—Encore! Il y a trois ans vous avez déjà causé tant d'inquiétude à M. Borel!

—Voyons, soyez raisonnable: est-ce une modique pension de trente mille francs qui peut me permettre de vivre à Paris?

—Trente mille francs! Mais il me semble que c'est beaucoup d'argent. Pour tant de malheureux ce capital serait la richesse.

—C'est possible; mais moi je ne puis vivre à bon marché. Il y a telles dépenses que vous ne soupçonnez pas et qui sont considérables. Mon écurie seule me coûte ces trente mille francs. Enfin, ce que mon père ignore, c'est que j'ai un train de maison à soutenir.

—Un train de maison! s'écria Madeleine qui allait de surprise en surprise.

—Ce n'est pas que je sois précisément marié. Vous qui êtes une femme forte, vous devez me comprendre.»

Madeleine eut froid entre les épaules.

«Eh bien! ma maison me coûte environ 80 000 francs par an. Maintenant, il y a mes dépenses personnelles. Vous voyez que je suis un homme d'ordre et que je tiens régulièrement mes comptes. Or, depuis trois ans que mon père m'a mis à la portion congrue de 30 000 francs, j'ai emprunté 280 000 francs, avec lesquels j'ai pu vivre à force d'économies. Mais, comme je les ai empruntés à des usuriers, je dois près de 450 000 francs. Il y a des lettres de change protestées et prise de corps. J'ai à mes trousses un certain Renardet qui a, je crois, une vengeance particulière à exercer; car il me poursuit avec une âpreté qui ne me laisse ni repos ni trêve. Je vais à Lyon, où ma famille est connue et où j'espère trouver ces 450 000 francs à des conditions plus douces, car il faut absolument que je me tire de là.

—Pauvre monsieur Maxime! fit Madeleine avec une réelle pitié. Vous êtes bien malheureux de vous créer ainsi des besoins factices que vous ne pouvez satisfaire qu'au prix de mille tracas. Et songez-vous au mécontentement de votre père et de votre mère?

—J'y pense sans doute; mais ils se conduisent à mon égard avec tant de lésinerie! Mon père a 400 000 francs de rentes, je le sais pertinemment, et il me laisse végéter dans une misère relative, on ne peut plus humiliante.

—N'est-ce pas pour vous qu'il conserve cette fortune?

—Mais si je ne profite pas de cette fortune pendant ma jeunesse, quel besoin en aurai-je lorsque je serai vieux, cacochyme, édenté, perclus de rhumatismes, racorni au moral comme au physique?

—Ce sont là des lieux communs que vous vous plaisez à répéter, parce qu'ils flattent vos passions.

—C'est possible. Mais j'ai pris à Paris une position que je ne puis abandonner. C'est presque une question d'honneur.

—Oh! ne vous trompez-vous pas sur les mots? Dites plutôt de vanité.

—Je le veux bien. Mais la vanité, n'est-elle pas le plus impérieux de nos mobiles? N'est-ce pas la vanité qui, vous aussi, vous pousse à écrire?

—Non, c'est autre chose.

—L'amour de l'art? Et moi ne pourrais-je dire également: C'est l'amour de l'art? Car l'amour du luxe n'est pas autre chose. Mais je suis plus sincère; Oui, c'est la vanité. Une fois lancé dans un certain monde où l'on a obtenu des succès, on ne peut pas plus renoncer à ces satisfactions, qu'un poëte parvenu à la célébrité ne peut renoncer aux émotions de la gloire.

—On le peut; il s'agit seulement de le vouloir.

—Je forme de bonnes résolutions, je vous assure.

—Permettez-moi de vous donner un conseil, dit Madeleine avec une onction partie du cœur. Vous le savez, nous nous sommes toujours traités comme frère et sœur. Vous avez bientôt vingt-huit ans, vous n'êtes donc plus un enfant. Renoncez à ces jouissances puériles, malsaines, indignes d'un esprit qui pourrait aspirer à des satisfactions d'un ordre plus élevé. Vous allez au gouffre, et peut-être y entraînerez-vous des êtres que vous devez chérir. Enfin, dans cette oisiveté ruineuse, vous laissez s'étioler votre intelligence.

—Il faut travailler, n'est-ce pas? interrompit gaiement Maxime. Je connais cette guitare. Je crois entendre la tante Bathilde. De grâce, Madeleine, ne prêchez pas. Cela me gâte le plaisir très-vif et très-réel que j'éprouve à vous avoir pour compagne de voyage. Pas plus que la tante Borel et Notre-Dame de Fourvières, vous ne réussirez à me convertir. Je suis un endurci. Écoutez, ma chère petite Madeleine, ajouta-t-il en lui prenant la main avec affection; savez-vous ce que je pense en ce moment?

—Non.»

Ils n'étaient plus que trois dans le compartiment. Mais le troisième voyageur était tellement enveloppé de manteaux, de foulards et de couvertures, qu'on ne pouvait même distinguer à quel sexe il appartenait. Enfin il semblait si profondément endormi que Maxime et Madeleine parlaient avec autant de liberté que s'ils eussent été seuls.

«Eh bien! je pense que vous êtes charmante, dit Maxime, plus charmante que je ne m'en serais douté. Je vous voyais trop facilement pour vous apprécier à votre valeur. Je vous croyais un peu sèche et pédante, comme la tante Bathilde, tandis que vous me paraissez au contraire simple et bonne enfant. Peut-être aussi cette rencontre, ce demi-mystère sont-ils pour quelque chose dans l'impression que j'éprouve. Plusieurs fois déjà, depuis que nous causons, je me suis senti le cœur vraiment touché.»

Madeleine retira doucement sa main qui frémissait dans celle de Maxime. Elle appuya sa tête dans l'angle de la voiture, et, pour dominer l'émotion qui l'envahissait, elle ferma les yeux.

«Ne vous fâchez pas, Madeleine, laissez-moi achever. Jamais peut-être nous ne nous retrouverons ainsi. Eh bien! je pense que pour un cœur jeune et honnête, le bonheur suprême serait d'être aimée de vous. Pour mon châtiment, je vous le confesserai: tout à l'heure l'occasion se présentait si favorable; j'ai songé un instant à vous faire la cour. Nous sommes si pervers! Mais depuis j'ai réfléchi. Maintenant je crois qu'un homme ne pourrait pas vous aimer à demi, et que si l'on était aimé de vous, il faudrait vous consacrer sa vie. Eh bien! même avec un tel bonheur en perspective, il me serait impossible de renoncer à mes habitudes de dissipation. Je suis déjà la proie du gouffre; ma vie ne m'appartient plus; elle appartient à mon tyran, le monde, c'est-à-dire le cercle, le sport et les courtisanes. Je ne pourrais plus vous aimer comme vous le méritez. Je vous ferais souffrir sans être heureux moi-même. Alors je me suis dit: «Je serai honnête une fois en ma vie, je ne troublerai pas cette candeur.» Et cependant, croyez-le, Madeleine, je fais un sacrifice, un sacrifice dont je me croyais incapable, et je vous remercie, ma charmante petite sœur, de me l'avoir inspiré.»

Madeleine, les yeux toujours fermés, les lèvres émues, ne répondit pas.

«Eh bien!» reprit Maxime en posant sa main sur celle de la jeune fille.

À ce contact elle éprouva comme un frémissement électrique.

«Je.... je.... vous disiez.... Je crois que je rêvais! s'écria-t-elle avec un rire nerveux. Oui, je m'endormais.»

Et elle retomba, presque défaillante, dans l'angle de la voiture.

«Ah çà! pensa Maxime piqué au vif, serait-elle coquette! C'est un peu fort! S'endormir au milieu d'une déclaration si respectueuse! Ah!... elle s'endormait!...» répétait-il profondément blessé dans son amour-propre.

Maintenant il attachait sur Madeleine un regard de dépit et de convoitise. Il mordillait sa moustache et souriait avec une expression sarcastique.

«Où sommes-nous donc? fit Madeleine, qui, cherchant à lutter contre son émotion, se pencha à la portière.

—C'est décidément une coquette, pensa de nouveau Maxime. Et je ne m'en étais pas aperçu! Ah çà! serais-je sérieusement amoureux? Soyez donc vertueux avec les femmes! La meilleure.... Comme elle évite de me regarder! Elle s'amuse à me faire poser. Je me sens ridicule. Mais nous allons voir tout à l'heure.

—Dites-moi, Madeleine, avez-vous déjà écrit des vers sur l'amour? C'est là le thème éternel de toute poésie.

—Oui. Pourquoi?

—Parce qu'il doit être assez curieux de voir comment une jeune fille de vingt ans, qui est censée ignorer ce sentiment, peut en parler en vers. Voyons, traitez-moi en camarade et récitez-m'en quelques-uns. Je ne supporte pas la poésie, mais la vôtre m'intéressera. Faites-moi la charité d'une petite strophe.

—Non! répondit gravement Madeleine.

—Remarquez bien que dans ce moment-ci nous parlons raison et faisons une étude psychologique. Voilà encore un de ces mots barbares dont abuse la tante Borel, et qui doivent vous êtes familiers. Je voudrais savoir comment aime une jeune fille pour la première fois. C'est un véritable service que je vous demande, car un homme ne peut être certain de la justesse de ses propres études, attendu qu'il n'est jamais sûr d'être le premier. Voilà pourquoi sans doute nous préférons à ces prétendues ingénues des femmes qui ont du moins le courage du vice et le mérite de la sincérité. Vous comprenez: être le trentième ou le troisième, il n'y a pas une si grande différence que l'on croit.

—Je désire que nous changions de conversation, dit Madeleine offusquée du ton léger que prenait Maxime.

—De quoi voulez-vous donc que parlent un homme et une femme qui n'ont pas soixante ans, si ce n'est d'amour?

—Restons sur votredomaineet parlons philosophie.

—Je préfère la littérature qui fait aussi partie de nos possessions. Or, la littérature de nos jours ne pivote-t-elle pas uniquement sur l'amour?

—Soit! je vous laisse parler, fit Madeleine avec quelque sévérité. J'ai sommeil, et, si vous le permettez, je vais dormir.

—Dormons donc,» repartit ironiquement Maxime;

Et il se rejeta dans un coin de la voiture. Il pensait qu'en affectant l'indifférence, il l'amènerait à renouer elle-même la conversation.

«Ah! quel supplice!» se disait Madeleine.

Elle se sentait faiblir sous le choc d'émotions aussi diverses et aussi prolongées.

Maxime, de temps à autre, entrouvrait les paupières et regardait Madeleine. Madeleine aussi l'observait à la dérobée.

Maxime passait pour joli garçon. Il n'avait cependant ni cette régularité ni ce poli qui constituent ordinairement la beauté. Sa figure même n'offrait pas de caractère bien accusé. Elle séduisait plutôt par une expression à la fois mobile et passionnée.

Ses yeux gris-bleu prenaient au soleil des reflets verdâtres, et paraissaient noirs aux lumières. Quand un sentiment violent les animait, ils projetaient un éclat puissant, et la colère les faisait étinceler comme l'acier. Ce regard lumineux, plein d'acuité, aux tons changeants, révélait sa nature véhémente et par-dessus tout fantaisiste, s'abandonnant à tous ses caprices et poussant le caprice jusqu'à la passion.

Sa bouche au sourire sceptique, son nez trop grand, sa peau très-brune et pourtant d'un grain délicat, ses cheveux noirs, fins et soyeux; son geste ample, élégant; des mains de femme, nerveuses et molles, tout cet ensemble séduisait le physionomiste, qui découvrait en lui une de ces organisations pleines de contrastes et de spontanéité: un caractère généreux, mais sans énergie; une intelligence vive, sans profondeur; des goûts artistiques, un certain idéal, mais des penchants voluptueux qui rendent peu susceptibles d'une grande élévation dans l'amour; en un mot c'était une nature mixte qui tenait à la fois de la femme et du lion.

Madeleine était fort pâle, et ses paupières entourées d'ombre donnaient à sa tête penchée en arrière une expression si singulière de volupté et de douleur, que Maxime se sentait en réalité plus ému qu'il ne se l'avouait à lui-même.

«Il n'y a qu'une coquette endiablée, se disait-il, qui ait pu trouver une attitude aussi provocante.»

Et cependant les lèvres contractées de Madeleine trahissaient tant de tristesse, il y avait tant de pureté sur ce front et dans les contours de ce visage, que Maxime restait incertain.

«Ah bien oui! reprenait-il, de la pureté chez une femme qui lit les philosophes, qui écrit des poëmes, des romans peut-être! Est-ce que cette petite fille réussirait à m'en imposer avec ses airs de madone endormie?»

La fièvre l'empoignait, l'incertitude même aiguisait son caprice.

«Ah çà, Madeleine, s'écria-t-il tout à coup d'une voix émue et vibrante qui fit tressaillir la jeune fille, j'ai été franc tout à l'heure, je le serai jusqu'au bout. Eh bien! maintenant je crois que vous vous moquez de moi. Depuis bientôt huit heures que nous sommes en tête à tête, vous m'avez fait passer par toutes les émotions possibles, depuis la chaste tendresse de l'amitié jusqu'à l'amour le plus véhément. À présent, je suis amoureux de vous, mais amoureux jusqu'à la folie. Que vous disais-je tout à l'heure? Je n'en sais plus rien. Je cherchais à m'abuser sur le sentiment violent que vous m'inspirez. Je le sens, je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais depuis longtemps. Depuis longtemps votre regard m'attirait. Je résistais à cet attrait qui me semblait une impiété, parce que je vous avais connue toute petite, et qu'on m'avait habitué à vous traiter en sœur. Mais aujourd'hui, aujourd'hui que je vais vous perdre, mon cœur se déchire, et je sens combien je vous aimais. Que disais-je donc tout à l'heure? Ah! je m'en souviens: je disais que je ne pourrais sacrifier le monde à votre amour. Madeleine, ce n'est plus le monde que je veux vous sacrifier, c'est ma vie entière. Dites, ordonnez. Que faut-il faire pour vous plaire, pour vous obtenir? Pourquoi cet air si grave et cet effroi que je lis dans vos yeux, ma belle Madeleine? Mon amour vous fait peur? Oh! pardonnez, je vous en supplie, à l'explosion d'une passion trop longtemps contenue. Si vous repoussiez mon affection, je crois que j'en deviendrais fou.»

Maxime avait joué son rôle en comédien convaincu. Sa voix réellement attendrie, son regard passionné pouvaient persuader à Madeleine qu'il ressentait réellement ce qu'il disait. Bien qu'elle n'eût aucune expérience dans les choses du cœur, son instinct de femme l'avertissait cependant que cet amour si brusque n'était pas tout à fait sincère. Il lui semblait qu'un homme vraiment épris eût mieux su dominer un entraînement qu'il ne savait point être partagé. Mais, dans le premier moment, elle fut tellement bouleversée par cette violence d'expressions qu'elle ne songea pas à retirer ses mains que Maxime couvrait de baisers.

«Oh! dites, m'aimez-vous? Pourrez-vous m'aimer? suppliait-il.

—Laissez-moi, laissez-moi!» s'écria-t-elle enfin. Elle éclata en sanglots.

Et puis, relevant bientôt son visage digne et attristé:

«Vous oubliez, monsieur Maxime, dit-elle, que je suis une pauvre fille, et qu'à ce titre du moins j'ai droit à votre respect.»

On arrivait à Mâcon. Le jour commençait à paraître.

«Dix minutes d'arrêt,» cria l'employé.

Madeleine mit son chapeau, rejoignit ses effets, et se disposait à quitter le wagon.

Maxime était bon. Il aimait réellement cette jeune fille, et il éprouvait un vif regret de l'avoir offensée.

«Restez, je vous en prie, Madeleine, c'est moi qui descendrai.»

Madeleine ne l'écoutait pas.

«Du moins, avant de me quitter, dites-moi que vous me pardonnez, et adressez-moi un adieu fraternel.»

Il lui saisit la main. Madeleine répondit à son étreinte; mais elle descendit sans lui adresser une parole ni un regard.

En la voyant toute chancelante, le visage encore humide de pleurs, Maxime sentit aussi les larmes lui monter aux yeux.

«Je suis un lâche, se disait-il; comment avais-je pu supposer que cette brave fille s'occupait d'un libertin comme moi?

Le voyageur si bien emmailloté; qui jusqu'alors s'était tenu immobile dans son coin, se remua. Il fit tomber le foulard qui lui cachait entièrement le visage, et Maxime, découvrant ses traits, demeura comme frappé de stupeur.

Cet homme, c'était Renardet, celui-là même qu'il fuyait.

M. Renardet était un petit homme maigre qui tenait à la fois du renard et de la fouine. Son nez long et pointu, ses lèvres minces et rentrantes, ses cheveux d'un ton fauve, ses doigts crochus, ses yeux, petits et couverts, dont la prunelle pâle et avide se fixait parfois avec une acuité terrifiante, l'eussent fait prendre pour un usurier ou un limier de police. Il n'était pourtant ni l'un ni l'autre, bien qu'il tînt de tous les deux. M. Renardet était simplement agent d'affaires, rue Richer, 53.

Agent d'affaires! Quelles affaires? Toutes les affaires possibles et impossibles, difficiles et véreuses. De la finesse poussée jusqu'à l'astuce; une persistance opiniâtre; une activité incessante; un manque absolu de conscience ou de sentiments généreux, telles étaient les qualités qui faisaient de M. Renardet un précieux serviteur du vice, un fripon accompli.

Maxime à sa vue était devenu pâle. Évidemment ce n'était point le hasard qui avait conduit Renardet dans le même compartiment; et un pareil homme n'avait pas dû s'endormir. Il avait donc entendu toute sa conversation avec Madeleine, il savait maintenant que son père était fort riche et ne le laisserait pas en prison.

«Je suis pincé, se dit Maxime, il faut prendre mon parti en brave.

—Eh bien! monsieur Renardet, je vous félicite, vous avez admirablement tendu vos filets. Nous venons de traverser la dernière station. Vous avez sans doute vos gardes du commerce dans le compartiment voisin, ou ils m'attendent à la gare; je suis donc un homme coffré, et à Lyon encore, où mon incarcération fera scandale. Ma foi! vous êtes artiste, et, quoique victime de votre talent, je suis forcé de reconnaître que voilà un coup de génie.

—Eh! eh! fit le Renardet avec un rire sec qui découvrait de petites dents aiguës et espacées comme celles d'un limier. N'est-ce pas, c'est adroit?

—Je ne me répète pas, monsieur Renardet, repartit Maxime avec un ton méprisant; je vous ai offert mes compliments une fois, c'est assez.

—Je vois, monsieur Borel, que vous me jugez mal. Je suis moins terrible que vous ne le pensez. Quoique je sois depuis longtemps dans les affaires, on a des entrailles. Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais j'ai de la sympathie pour les mauvais sujets et les beaux garçons comme vous. Attrait de contraste sans doute. Hi! hi! hi! (Il tira sa tabatière et offrit une prise à Maxime qui refusa.) Eh bien! ce que je suis venu faire, ce n'est point vous coffrer, mais vous proposer un traité de paix.

—Un traité de paix! fit Maxime qui observait Renardet avec défiance.

—Cela vous surprend, n'est-ce pas? Vous allez ce matin de surprise en surprise; car tout à l'heure cette petite femme, elle aussi, vous a bien étonné. Pauvre, et vous résister! Savez-vous que, si j'avais vingt-cinq ans de moins, je m'intéresserais à cette vertu phénoménale. Il serait peu à souhaiter toutefois qu'il y en eût beaucoup ainsi.

«Qu'est-ce qui fait aller les affaires? c'est le vice. Supprimez le vice, supprimez les jolies petites femmes qui l'entretiennent, et voilà une foule d'industries ruinées, complètement ruinées. Sans doute, il en faut quelques-uns de ces petits dragons de vertu pour mieux nous faire sentir le prix du vice et nous apprendre aussi que la vertu n'est pas un vain mot. Mais il n'en faudrait pas beaucoup, sapristi! ou Renardet n'aurait plus qu'à fermer boutique. Je suis également agent d'affaires dans la spécialité; et j'ai pu faire des études qui, ma foi! ne sont pas à l'honneur de la morale. Tenez, dernièrement, j'avais été chargé de porter des consolations, c'est-à-dire l'offre d'un cœur, d'un mobilier en noyer et de douze cents francs de rente à une pauvre ouvrière qui n'avait rien mangé depuis quarante-huit heures. Une belle créature! et pas vingt ans. Tout d'abord elle refusa. Quand j'ai vu cela, moi, Renardet, j'en avais les larmes aux yeux. J'ai su depuis qu'elle avait un amoureux. C'est égal, cette fidélité, c'est encore très-beau.

—Mais a-t-elle fini par accepter?

—Parbleu! que vouliez-vous qu'elle fît? Sur le théâtre on dirait: «Qu'elle mourût.» Vous voyez qu'on sait ses auteurs. Sur le théâtre, bon! Mais dans la vie réelle on ne se laisse pas mourir comme cela. Elle a fait des façons; heureusement j'ai de l'éloquence.

—Et quand on jeûne depuis quarante-huit heures, ajouta Maxime, on est peu difficile sur les métaphores.

—Monsieur Borel, je mets mon éloquence à votre service, si jamais vous en aviez besoin.

—Oh! ces sortes d'affaires, je les traite moi-même.

Vous avez tort; soi-même on n'ose pas marchander, tandis qu'un tiers....

—Je ne marchande jamais.

—Mais enfin, vous les manquez quelquefois vos affaires, témoin cette petite femme de tout à l'heure. Ainsi, règle générale....

—Monsieur Renardet, le traité, le traité que vous vouliez me proposer tout à l'heure! interrompit Maxime avec impatience.

—Laissez-moi achever: règle générale, quand une femme résiste à un joli garçon qui l'aime et qui lui déclare son amour, il y a une raison pour cela. Cette raison, ce n'est pas toujours la vertu, c'est souvent l'occupation de la place par un autre amoureux. Ah! on connaît un peu son cœur féminin. Ça vous étonne, n'est-ce pas? J'entends rabâcher sans cesse: «Le cœur de la femme, quelle énigme!» Savez-vous pourquoi on ne conçoit rien à la femme? C'est que, la plupart du temps, ceux qui font ces sortes d'études ont un intérêt d'amour-propre à ne pas voir clair. Ainsi vous êtes resté convaincu que cette demoiselle était parfaitement incorruptible parce que vous-même n'aviez pu la corrompre. Cependant, mettez un instant de côté votre amour-propre et cherchez bien. N'en aimerait-elle pas un autre?»

Maxime contemplait Renardet avec stupéfaction.

«Dans son genre, se disait-il, cet être ignoble n'est pas sans quelque valeur.»

Mais, à cette dernière supposition, il sentit le rouge lui monter au visage. Si réellement elle avait joué la comédie de la vertu, et s'il avait été dupe! Il éprouvait, non pas de la jalousie, mais une vive souffrance de vanité. Néanmoins il ne se fut pas abaissé à faire des confidences à Renardet.

«Peu m'importe!» répondit-il froidement.

Mais Renardet ne fut pas dupe de cette feinte indifférence.

«Voyons, ajouta-t-il, vous faut-il des renseignements positifs sur la jeune personne?

—Non, merci, je ne l'aime pas. Mais laissons cela; mon cœur est pourvu pour le moment, trop pourvu, car cela me coûte horriblement cher, plus cher même que vous ne le supposez, puisque cela m'oblige à écouter le verbiage d'une fouie de gens qui ne m'amusent pas du tout.

—Bon! voilà une parole qui lui coûtera deux mille francs,» pensa l'agent d'affaires.

Et son regard devint si aigu que Maxime en eût été effrayé, s'il l'eût observé en ce moment.

«Voyons le traité de paix,» reprit-il avec insistance.

M. Renardet renouvela l'air de ses poumons ainsi que le tabac dont il se bourrait les narines. Il frappa plusieurs coups sur sa tabatière, comme si le préambule l'embarrassait, et il commença ainsi:

«Je serai bref et explicite; vous êtes un homme d'esprit, vous me comprendrez. Le sieur Pinsard, qui m'a chargé de vous poursuivre, ne m'alloue que cinq mille francs d'honoraires si j'obtiens le payement intégral des cent quatre-vingt mille francs que vous lui devez. C'est assez maigre, convenez-en, pour toute la peine que vous m'avez déjà donnée. Ce Pinsard, vous le connaissez?

—Beaucoup trop.

—Un usurier de la pire espèce, qui ne se contente pas de gros bénéfices, et qui tondrait sur un œuf. Vous êtes de cet avis?

—Entièrement. Toutefois, vous vous assimilez à un œuf; je ne saisis pas bien l'analogie.

—C'est une métaphore pour exprimer ma pauvreté. Quand on est honnête et qu'on a du cœur, on reste pauvre. C'est ce qui m'arrive. Eh bien! je parie qu'il vous gruge, ce Pinsard, d'une manière révoltante. Combien vous a-t-il pris pour ces cent quatre-vingt mille francs?

—Soixante mille.

—C'est une indignité; prêter aussi cher avec une presque certitude de remboursement! Vous voyez bien! si vous aviez un homme d'affaires, on ne vous exploiterait pas ainsi. Moi, par exemple, je vous aurais trouvé cette somme à 20 pour 100. Je sais bien que vos parents peuvent vous faire interdire; mais c'est là une extrémité à laquelle on ne recourt pas souvent, et vos parents vous aiment.

—Mes parents m'adorent.

—Je le sais, Pinsard le sait aussi, le coquin. Mais c'est un madré compère, malheur à ceux qu'il tient entre ses pinces de vautour!

—Eh bien! voyons! quelles autres griffes me proposez-vous? demanda Maxime, qui jeta involontairement un regard sur les mains crochues de Renardet.

—Là n'est pas encore la question. Faisons d'abord nos conventions personnelles. Je veux être coulant avec vous et vous prouver que je ne cherche pas à vous exploiter. Voulez-vous m'allouer dix mille francs par an, et je ferai toutes vos affaires. D'abord, pour cette somme, je mets dedans le Pinsard; je vous préserve des gardes du commerce, qui en effet voyagent dans le compartiment voisin; je vous trouve de l'argent au vingt pour payer toutes vos dettes. Et par-dessus le marché, avant un mois, je vous saurai le nom du mortel heureux que vous préfère votre jolie petite cruelle.»

Entre la prison, ou Renardet pour homme d'affaires, Maxime n'avait pas le choix.

«J'accepte vos conditions, dit-il; mais je ne veux pas d'espionnage vis-à-vis de cette jeune fille.

—Je travaillerai donc pour ma propre satisfaction; car je fais quelquefois de l'art pour l'art. Elle demeure....

—Vous ne saurez rien de moi.

—Ah! ah! vous êtes chevaleresque. Eh bien! revenons au traité; c'est conclu?

—Conclu, répondit Maxime.

—Oui, mais il faut payer un semestre d'avance.

—Dès ce soir, vous viendrez place Bellecour, n° 7, je vous remettrai cinq mille francs.

—C'est entendu.»

En cet instant, le train arrivait à la gare de Perrache. Les deux voyageurs se séparèrent.

Lyon est la seconde ville de France. Elle a une population considérable, de belles rues, des quais spacieux, des édifices somptueux, un bois de Boulogne en miniature, une situation admirable au confluent de deux grandes rivières. Comme Paris, Lyon s'est annexé ses faubourgs qui étaient des villes. Cependant Lyon ne plaît pas aux touristes. Que lui manque-t-il donc? Ce qui manque à ces belles femmes qu'on admire et qui ne charment pas: la physionomie, le pimpant, le coquet, leje ne sais quoi.Lyon ressemble à Londres, par l'impression qu'il cause. On y sent l'influence prépondérante et desséchante du commerce; et, comme Londres, c'est une ville de brouillards.

Enfin Lyon est à la fois grande ville et province. Le cancan s'y colporte comme dans le moindre village, et la corruption lyonnaise n'a rien à envier à la corruption parisienne. Mais elle est plus couverte, plus hypocrite; elle coûte aussi moins cher, ce qui la rend plus laide. Cette corruption s'allie d'ailleurs assez bien avec l'excessive bigoterie de la population.

Lyon possède de nombreuses bibliothèques, des musées remarquables, une école des beaux-arts, quelques journalistes de talent, quelques poëtes classiques, romantiques, réalistes. À Lyon, la musique est représentée par trois mille exécutants ou professeurs vivant de cet art; et pourtant l'esprit lyonnais n'est ni artistique, ni littéraire, il est essentiellement mercantile.

Or, l'activité commerciale paralyse nécessairement l'élan de la pensée vers l'idéal. Aussi Lyon a-t-il beau prêcher la décentralisation littéraire et artistique, Paris sera toujours sans rival. Là seulement se produisent ces larges courants électriques que dégage l'agglomération des intelligences et qui font jaillir l'inspiration.

Paris sera toujours aussi la première par ses femmes, qui, elles aussi, naissent artistes; car elles possèdent au suprême degré le génie de la coquetterie. La coquetterie, c'est l'art de la futile Parisienne, c'est sa poésie. Cependant les Lyonnaises ont de l'esprit, de la vivacité, de la grâce même, comme toutes les femmes qui veulent plaire; mais elles n'ont pas cette sorte de distinction, ni cet entrain humoristique, moitié railleur, moitié sentimental, qui sont les plus grands charmes de la Parisienne.

Où Lyon est seulement incomparable, c'est dans la fabrication des étoffes de soie façonnée. Toujours son commerce s'est relevé avec honneur des crises terribles qui, à diverses époques, l'ont paralysé. Malgré les causes graves et nombreuses qui aujourd'hui le menacent de ruine, longtemps encore Lyon tiendra le premier rang dans cette fabrication, qui est sans contredit l'une des plus intéressantes de l'industrie française.

Jadis le succès de la soierie lyonnaise jeta la plus grande partie de la population dans cette industrie, qui occupait toute une armée d'ouvriers et surtout d'ouvrières. Là, comme partout ailleurs, les hommes ont fait aux femmes une rude concurrence. Il est toutefois certaines branches de la fabrication de la soie, réclamant une très-grande souplesse de la main, et dans lesquelles les hommes n'ont pu encore les supplanter.

La soie, en effet, ne semble-t-elle pas être le domaine exclusif de la femme? Ces métiers si propres, ces belles étoffes si souples et si brillantes, lui offrent une occupation aussi attrayante pour les yeux que pour la main. Elle y trouve du travail, depuis la feuille de mûrier sur laquelle on élève le ver, jusqu'à l'atelier où l'on façonne la robe et le chapeau.

Que de mains occupées sur ce frêle brin de soie! Les femmes du monde seraient bien surprises si on leur apprenait quelle variété de travaux, que de soins minutieux il a fallu pour leur tisser les plus simples robes! Mais où l'homme véritablement excelle et surpasse la femme, c'est dans le dessin. Le dessinateur lyonnais est un véritable artiste. Dans les autres pays on copie ses modèles. Mais pour le goût, l'habileté, l'invention, on ne peut l'égaler.

La Croix-Rousse, un ancien faubourg maintenant annexé, est particulièrement le quartier des canuts.

Avant d'arriver à Lyon, le touriste se figure cet antiqueLugdunumavec une figure sombre, austère, tourmentée, et la Croix-Rousse comme un faubourg immonde et délabré, aux rues étroites et tortueuses. Il existe encore quelques parties du vieux Lyon et de l'ancienne Croix-Rousse; mais ces quartiers ont presque entièrement disparu pour faire place à des quartiers neufs, largement ouverts et régulièrement bâtis, trop régulièrement même, car ils donnent à Lyon l'aspect d'une ville de châteaux de cartes.

En effet, toutes ces maisons sont semblables; tous les étages ont à peu près la même hauteur, et toutes les fenêtres sont également rapprochées. Le caprice n'a point présidé à leur construction. L'architecte n'a obéi qu'à une nécessité, l'installation des métiers. C'est surtout à la Croix-Rousse que cette régularité est choquante, car dans toutes les maisons et à tous les étages se trouvent des ateliers.

En arrivant à la Croix-Rousse, on remarque d'abord avec surprise le peu d'animation qui règne dans les rues. En effet, toute la vie est dans l'intérieur des maisons. On entend du dehors le bruit étourdissant que font des milliers de métiers et de mécaniques qui battent, frappent, glissent, tournent, roulent mille fois à la minute sous les mains et sous les pieds des ouvriers.

C'est un bruit confus, sourd, merveilleux. Il semble que ce fracas, ce soit la grande voix du travail, de l'industrie, du génie et de la gloire de Lyon. C'est la vie, toute la vie de la Croix-Rousse. C'est sa prospérité, sa richesse. Le silence, c'est l'inaction, le chômage, la misère.

La Croix-Rousse contient à elle seule près de trente mille métiers.

Deux sœurs de Madeleine, ouvrières en soierie, Marie et Claudine, travaillaient à la Croix-Rousse, chez M. et Mme Bonfilon, chefs d'atelier.

Les Bonfilon logeaient au cinquième étage, et pour y arriver, il fallait gravir un long escalier étroit et mal-propre, avec balcon à chaque étage. Ces escaliers à balcons, communs à Lyon, empruntés peut-être à l'architecture italienne, sont d'un aspect fort gracieux, lorsqu'ils n'ouvrent pas toutefois, comme celui des Bonfilon, sur une cour sombre et infecte.

Les Bonfilon avaient un atelier prospère. Ils possédaient six métiers à tisser, un ourdissoir et deux dévidoirs.

Mme Bonfilon était une maîtresse femme, un peu grondeuse, bonne toutefois pour le compagnon. Ces chefs d'atelier n'avaient pas entièrement oublié les anciennes traditions.

Autrefois, il y a quelque trente ans, le patron logeait et nourrissait le compagnon, le traitait pour ainsi dire comme un membre de la famille. C'était encore l'époque du labeur résigné. On s'attachait au patron, on se mettait de bonne heure au travail, on le quittait tard. Aujourd'hui, le canut est un ouvrier nomade, qui va où la besogne se présente la plus lucrative. Logé loin de l'atelier, prenant ses repas au dehors, il rencontre, dans ses sorties fréquentes, des occasions de distractions et souvent de débauche. C'est là une des principales causes de la décroissance qu'on observe dans la prospérité de l'industrie lyonnaise.

Cependant Mme Bonfilon, âpre au gain comme toutes les Lyonnaises, se montrait fort exigeante à l'égard des apprenties.

La maison Borel lui donnait de l'ouvrage et la favorisait en lui confiant des pièces à longue chaîne, d'un montage facile, et se montrait envers elle moins sévère pour la rendue des pièces. On lui faisait ces avantages en considération de Madeleine. Aussi les Bonfilon traitaient-ils les filles Bordier avec un peu plus de déférence que de simples ouvrières[5].

Il était huit heures du matin. C'était un lundi. L'atelier de Mme Bonfilon, qui chômait rarement, offrait cependant l'aspect du plus complet désarroi. Mais si lesbistanclacs[6]se taisaient, Mme Bonfilon faisait retentir le vaste atelier de sa voix aigre et forte.

«Il est huit heures et personne n'est encore arrivé! Je sais bien que Marie Bordier est malade; mais Claudine, pourquoi ne vient-elle pas? Et Jaclard? Et Grangoire?

—Présent! dit une voix qui fit retourner Mme Bonfilon. Bonjour, patronne! vous maugréez contre les paresseux?

—Eh! ne faut-il pas que les métiers marchent! Quand ils s'arrêtent, c'est de l'argent qui dort. Et puis il y a des pièces qui sont pressées; il faut que votrefaçonnésoit rendu demain; Jaclard aussi devrait avoir terminé cet échantillon qu'on attend depuis huit jours.

—Oh! pour lui, n'y comptez pas; il fait le lundi.

—Et Claudine qui avait promis de venir de bonne heure nous rattacher cette pièce!

—Claudine Bordier, n'est-ce pas cette belle fille qui a donné dans l'œil à Jaclard? dit Grangoire encore nouveau à l'atelier. Ce Jaclard, avec son air moribond, a autant de bonnes fortunes qu'un bourgeois.

—Oui! ça vous a une langue dorée, et c'est si corrompu!

—Est-ce qu'il vous aurait manqué, madame Bonfilon!

—À moi, il aurait fallu voir! Monsieur Bonfilon! Ah çà, Bonfilon, vous en mettez du temps à manger la soupe; vous donnez le mauvais exemple.

—Voilà, voilà, patronne, dit M. Bonfilon, qui apporta sa figure ronde et réjouie dans l'entrebâillement de la porte.

—Allons, un peu plus vite que ça, hein! Si nous ne travaillons pas, nous, qui est-ce qui travaillera? Vous voyez que je suis à mon ourdissoir[7]depuis six heures. Adrienne, attention! je vois deux canettes qui ne marchent pas. Dieu! que cette petite me donne de tracas! Il faut toujours avoir les yeux sur ses canettes. Et puis, c'est mou, c'est mou!»

Ces paroles, prononcées d'une voix rude, s'adressaient à une jeune apprentie canetière occupée silencieusement devant un de ces petits métiers qui prennent la soie déjà enroulée sur de longues bobines, pour la placer sur les canettes, bobines plus petites qui s'attachent à la navette du tisseur.

Cette apprentie n'avait pas quatorze ans. C'était une jolie Arlésienne au visage d'enfant, au corps de jeune fille. Sa figure pâlie, son regard doux et tendre, son sourire attristé inspiraient la sympathie et l'intérêt. Elle travaillait depuis six heures du matin jusqu'à huit heures du soir, sans autre distraction que les causeries de l'atelier, sans autre exercice que le mouvement du pied faisant tourner les canettes et le mouvement des doigts qui rattachaient les fils rompus.

Elle restait pendant treize heures attentive, inquiète, avec cette appréhension terrible d'entendre la voix acariâtre de Mme Bonfilon[8].

Marie Bordier entra.

«Comment! vous voilà, Marie? Ça va donc un peu mieux?

—Pas beaucoup mieux; mais si l'on s'écoutait....

—Cependant, il ne faut pas vous forcer, mademoiselle Marie, dit Grangoire en arrêtant son métier. On sait bien que vous êtes courageuse, et qu'il y a force majeure quand vous ne venez pas.

—Mais aujourd'hui, répondit Marie avec un sourire navrant, il y a force majeure. La mère est au lit, il faut bien manger, et nous avons un terme à payer dans huit jours.

—Pourquoi, fit Mme Bonfilon, n'avez-vous pas écrit à votre sœur qui est chez les Borel?

—Nous avons écrit. Nous attendions une lettre d'elle ce matin; mais nous n'avons rien reçu. Il lui sera arrivé quelque chose; car Madeleine nous aime bien, quoique elle soit riche.

—Cependant, Marie, ce n'est pas une raison pour vous rendre malade. Vous savez bien que nous ne regardons pas à faire une avance à une ouvrière courageuse et rangée comme vous.

—Je le sais, madame Bonfilon, mais les avances, voyez-vous....

—Ça, c'est vrai, interrompit Grangoire, il n'y a rien qui mette en retard comme ça.

—Mais Claudine, comment n'est-elle pas encore ici! s'écria Marie avec inquiétude. Il y a plus d'une heure qu'elle s'est mise en route pour venir.

—Elle aura rencontré quelque connaissance, dit Bonfilon.

—Pourvu que ce soit une bonne connaissance! soupira Marie. Je crains plutôt qu'elle n'en ait rencontré une mauvaise; car Jaclard n'est pas ici non plus.

—Ça, mademoiselle Marie, objecta Grangoire, vous êtes donc bien sage, vous, que vous ne voulez pas permettre à votre sœur la plus petite amourette?

—Ah! on sait bien où ça conduit, et ma pauvre sœur est ensorcelée.»

Marie s'était installée à son métier, voisin de celui de Grangoire. Ils travaillaient ainsi côte à côte. Depuis huit jours seulement, Grangoire venait à l'atelier. Il connaissait donc fort peu Marie; mais, d'après les récits de Mme Bonfilon, il avait appris à estimer cette vaillante fille, qui, quatorze heures par jour courbée sur la barre, lançait et relançait la navette, sans repos ni trêve, pour nourrir sa vieille mère infirme.

Ce n'est guère que dans les classes laborieuses, endurcies à la souffrance, qu'on rencontre cette abnégation, ce dévouement de toutes les heures, cet héroïsme qui dure toute la vie, héroïsme aussi modeste qu'il est sublime.

Marie Bordier était une de ces natures admirables, plaçant toute leur religion dans un sentiment élevé du devoir. Elle s'était de bonne heure consacrée à sa famille. Sans consulter ses forces, car elle était assez chétive, elle avait choisi le pénible état de veloutière, comme plus lucratif. Avec ses trois francs par jour, elle payait le loyer et soutenait sa vieille mère; souvent même elle aidait Claudine, que son métier de remetteuse exposait à de fréquents chômages.

Elle avait près de trente ans. Ses traits fatigués, ses yeux noirs voilés, accusaient aussi bien les luttes morales que la souffrance physique.

«Mais l'amour peut conduire au mariage, mademoiselle Marie, reprit Grangoire.

—Croyez-vous donc que le mariage soit toujours le bonheur pour une femme? S'il s'agissait d'un honnête homme, rangé, laborieux, je ne dis pas.

—Et si vous en rencontriez un comme cela, vous marieriez-vous?

—Moi, d'abord, je suis trop vieille, répondit Marie avec dignité: et puis mes sœurs, ce sont mes enfants. Enfin tous les mariages que je vois autour de moi ne m'en donnent guère envie. Mon père n'est pas un mauvais homme. Il était fier, il avait du cœur; mais la misère, voyez-vous, ça change le caractère. D'abord il a bu du genièvre pour s'étourdir et aussi pour tromper la faim. Maintenant, c'est irrémédiable, et jusqu'à son dernier jour il boira toutes les ressources de la famille. Vous autres hommes, vous n'avez pas notre patience. Et puis vous ne savez pas aimer comme nous. C'est pourquoi nous pouvons résister au vice, tandis que vous, vous ne le pouvez pas. Mon père nous a toutes rendues très-malheureuses. Les hommes sont maîtres de tout dans la maison, et c'est une grande injustice; car une femme peut être dépouillée par son mari sans avoir seulement le droit de réclamer. Un jour, mon père, pour payer des dettes de cabaret, a vendu tout notre pauvre mobilier qui nous avait coûté tant de peines, tant de sueurs, et il nous a laissées sur la paille. Comment une femme peut-elle se mettre de gaieté de cœur dans un pareil esclavage?

—Ça, mademoiselle, c'est l'exception.

—Ah! il y en a trop comme cela. Précisément, Jaclard est paresseux, débauché. Si ma sœur l'épouse, elle mourra à l'hôpital.

—C'est vrai, dit à son tour Mme Bonfilon; Jaclard n'est pas un marieur sérieux; il a de l'esprit; c'est même un très-bon ouvrier quand il s'y met; mais ça aime la bouteille et la goguette; et puis ça veut faire le monsieur.

—Voilà ce qui flatte Claudine; elle est fière de se promener à son bras le dimanche, au parc de la Tête-d'Or, quand il a mis sa redingote et son pantalon de drap noir.

En cet instant la porte s'ouvrit, et Claudine parut.

«Sapristi! le beau brin de fille tout de même! s'écria Grangoire. Faut avouer que le bon Dieu est un fier canut, et qu'il travaille joliment dans le satin! Quel teint et quels yeux!... Il n'est pas difficile, Jaclard!

—Allons! allons! s'écria Mme Bonfilon, n'arrêtez pas le métier. Faut pas qu'un tisseur regarde tant que ça les demoiselles.»

Claudine entreprit de raconter à sa sœur quelque odyssée impossible pour expliquer son retard.

«C'est bon! c'est bon! interrompit Marie; tu as rencontré Jaclard. Il est bien temps que cette vie-là finisse, car la mère en mourrait, vois-tu.»

Claudine rougit.

«Quand j'aurais rencontré Jaclard? répondit-elle avec humeur. Je ne suis plus une enfant, et je sais me conduire.

À cette réponse, la bonne Marie eut des larmes dans les yeux.

Claudine se mit au travail.

Elle était à la fois tordeuse et remetteuse, c'est-à-dire qu'elle posait une nouvelle chaîne sur le métier dès qu'une pièce d'étoffe était terminée; ou, si la pièce nouvelle était de même largeur, elle se bornait à la rattacher sur la même lisse.

À voir Claudine manier ces fils si ténus avec une agilité prestigieuse, on se rappelait involontairement cette ancienne métaphore: elle a des doigts de fée.

Le silence s'était rétabli. On n'entendait plus que le fracas des métiers, et de temps à autre la voix sévère de la patronne criant a la petite Arlésienne:


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