«Un fil, deux fils cassés! Voyons! plus vite que ça.»
Enfin Jaclard parut.
Claudine et lui s'adressèrent un regard d'intelligence.
«Comme vous venez tard, Jaclard! dit Mme Bonfilon.
—Je n'ai pu venir plus tôt. Le lundi, tout le monde flâne un peu. Un camarade par ci, un petit verre par là. Quatre ou cinq heures sont bientôt passées. Je louerai une chambre plus près d'ici; lorsque la route est longue, on rencontre trop de pierres d'achoppement.
—Vous avez raison, Jaclard, car si vous continuez à ne faire que des demi-journées, cela ne peut durer; il faut que le métier rapporte.
—La patronne a raison, appuya M. Bonfilon, qui était ordinairement l'écho de sa femme; il faut que le métier rapporte.
—Tiens, tiens, vous êtes profond aujourd'hui, notre patron, et rapace donc! Comment l'idée ne vous est-elle pas encore poussée de le faire marcher la nuit? Il rapporterait bien davantage. Maintenant que vous voilà sur le chemin de la fortune, ce n'est pas le moment d'avoir du cœur. Il faut amasser, amasser. L'argent appelle l'argent. Et plus on en a, plus on est dur au pauvre monde. Et cependant, quoique vous bougonniez toujours, je fais vos affaires sans que vous vous en doutiez.
—Je vois ce que c'est, vous vous êtes encore fourré dans quelque mauvaise société. Ah! mon garçon, je vous le prédis, cela ne vous fera pas rouler carrosse. Vous risquez plutôt d'attraper des horions.
—Nous ne nous occupons pas de politique pour le moment. Nous voulons encore porter plainte au tribunal des prud'hommes contre l'aune à crochet, et demander pour les veloutiers l'augmentation des salaires. Si nous gagnons notre procès, vous y gagnerez vous aussi, madame Bonfilon, puisque vous prélevez la moitié de notre gain.
—Peuh! mauvaise affaire!
—Nous avons pour nous la justice.
—Je ne vous trouve pas justes, au contraire, dit Marie. On connaît bien les fabricants qui se servent de l'aune à crochet. On est bien libre d'accepter ou de refuser leur ouvrage.
—Oui, Mme Bonfilon est libre parce qu'elle a du pain sur la planche; mais nous, compagnons, nous sommes libres d'accepter ou de mourir de faim.
—Ah! vous me faites souffrir avec cette scie-là, s'écria la patronne. Sont-ce deux ou trois sous par jour de plus ou de moins qui pourraient vous empêcher de mourir de faim?
—Je crois bien que vous n'y regardez pas de si près, vous, madame Bonfilon, car vous avez d'autres petits bénéfices. Un peu de piquage d'once par ci...[9].
—Ah! prenez garde, monsieur Jaclard, dit sévèrement Mme Bonfilon, je ne permets pas ces plaisanteries-là.
—Je ne trouve pas si grand mal à cela, madame Bonfilon. Le fabricant, lui, ne se gêne guère pour faire le piquage d'once vis-à-vis des commerçants. Mais lui, c'est en grand. Alors il n'y a rien à dire.
—Comment! Supposez-vous, par exemple! que M. Borel ait jamais trompé quelqu'un? fit Marie indignée.
—Je ne dis pas lui, mais tant d'autres!... Sans doute, aussi, ce n'est pas précisément tromper que de prélever sur notre travail un gain qui dépasse deux ou trois fois notre salaire.
—Et l'intérêt de leur argent? objecta Mme Bonfilon.
—Je le mets au quinze pour cent, et je soutiens que si les Borel n'avaient jamais gagné que le quinze, ils n'auraient pas aujourd'hui tant de millions.
—Osez-vous bien attaquer les Borel? s'écria Marie. Eux qui font tant de charités!
—Ce n'est pas la charité que nous voulons, c'est le prix équitable de notre travail. Je viens de rencontrer tout à l'heure le fils Borel dans une voiture à deux chevaux. Croyez-vous que ça donne du cœur à l'ouvrage et que ça m'amuse de me dire: «Voyons, Jaclard, lance la navette encore... et encore! Il est vrai que tu parviens à manger de la soupe et à acheter des souliers; mais tu as une mission plus noble: tu entretiens les chevaux de ce jeune mirliflore.» Si nous ne gagnons pas notre cause, nous nous mettrons plutôt en grève.
—Ah! la grève! voilà une jolie trouvaille! grommela la patronne.
—Je suis de l'avis de la patronne, reprit Grangoire, le grève est un mauvais moyen. Et vous n'empêcherez jamais, Jaclard, avec tous vos beaux discours, que l'argent ne soit maître, puisqu'on ne peut se passer de lui. D'ailleurs, le fabricant court de grands risques. Pour un qui s'enrichit, combien se ruinent! Ce qu'il faudrait, il en avait été question en 1848, ce serait que les ouvriers et chefs d'atelier pussent s'entendre, se cotiser pour acheter eux-mêmes la soie. De cette façon, nous recevrions tout le prix de notre travail. Au lieu d'aller le jouer et le boire, Jaclard, vous verseriez votre cotisation comme un autre, et vous deviendriez propriétaire[10].
—Ah! les braves gens comme nous, reprit M. Bonfilon, ne font pas tant de raisonnements, et ils arrivent tout de même au bout de leur carrière. Faut pas tant se tourmenter la bile.
—Êtes-vous bien sûr, demanda Marie à Jaclard, d'avoir vu ce matin M. Maxime?
—Oui, de mes yeux vu. Tout à l'heure il descendait la rue Impériale et traversait la place des Terreaux.
—Mais alors les Borel seraient revenus, et Madeleine....»
Au même instant la porte de l'atelier s'ouvrit. Madeleine parut, Madeleine pâle, émue, presque défaillante, qui conduisait sa mère aveugle.
Lorsqu'elles entrèrent, au cri que poussa Marie, les trois métiers s'arrêtèrent. Marie s'élança, et les deux sœurs, les deux nobles filles, s'embrassèrent avec effusion.
Claudine montra un peu moins d'empressement. Elle pressentait que l'arrivée de sa sœur la séparerait de Jaclard.
Mme et M. Bonfilon firent à Madeleine et à la mère Bordier un accueil empressé.
Cependant Claudine ne pouvait quitter l'atelier avant d'avoir terminé son travail. Madeleine prit place à côté de son métier.
«Eh bien! Claudine, lui dit-elle, je viens te chercher, je t'ai trouvé de l'occupation à Paris. Il ne convient vraiment pas qu'une jeune fille soit remetteuse et coure ainsi d'atelier en atelier. Enfin, si tu gagnes parfois de bonnes journées, il y a aussi de fréquents chômages. À Paris, adroite comme tu l'es, tu pourras gagner davantage.
—Je ne m'en soucie pas,» fit Claudine qui leva les yeux sur Jaclard.
Jaclard avait entendu. La surprise autant que la colère lui faisaient monter le sang au visage. Pourtant il n'osa rien témoigner. La présence de la mère Bordier lui imposait silence. Et puis cette belle Madeleine aux formes élégantes, au langage choisi, inspirait à cet ouvrier, dont l'intelligence n'était pas sans culture, un respect involontaire. Cependant, de temps à autre, il levait sur elle un regard où se lisait une sorte de défi.
Madeleine ne connaissait pas Jaclard. Elle ignorait qu'elle avait devant elle l'amoureux de sa sœur. Toutefois ce visage déjà tourmenté par les passions sollicitait son examen de poëte et d'artiste. Et puis elle, lui trouvait avec Maxime une vague ressemblance.
Cet ouvrier, en effet, c'était tout un poëme.
Armand Jaclard était le type de l'ouvrier cultivé, indépendant et révolté, de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il n'avait pas trente ans, et cependant il semblait déjà fatigué. L'orgie avait laissé ses traces sur ce jeune visage. Il avait le regard voilé et profond, la bouche large et sensuelle, un teint délicat, mais plombé, les paupières assombries par les veilles. Ses cheveux, rejetés en arrière à la manière des artistes, découvraient un front puissant, traversé par une veine saillante qui se gonflait à tous les orages du cœur, à toutes les fièvres du désir ou de la colère.
Une certaine instruction avait développé en lui des aspirations légitimes sans doute, mais dangereuses dans un milieu où elles n'ont aucune chance d'être satisfaites. Cette éducation incomplète lui avait donné non-seulement des aspirations, mais des besoins réels, sans lui procurer les moyens d'arriver à la richesse. Le grand vice de l'éducation actuelle, dans la classe ouvrière comme dans toutes les classes de la société, c'est d'égarer l'esprit, de fausser le jugement par des notions plus métaphysiques que positives; c'est de développer le côté intellectuel sans développer suffisamment le côté moral, c'est-à-dire la dignité et le sentiment de la solidarité.
Jaclard possédait sans doute une intelligence exceptionnelle. Il lui manquait toutefois cette énergie de caractère, et surtout cet esprit de suite qui font les hommes puissants ou seulement ces hommes de fer qu'on appelle les parvenus de la fortune, capables, pour arriver au but, de surmonter tous les obstacles.
Il y avait en effet entre lui et Maxime Borel une certaine ressemblance aussi bien morale que physique. Comme Maxime, il avait de la spontanéité; de l'enthousiasme; comme lui, il n'offrait aucune résistance aux entraînements des sens, et se laissait entièrement dominer par la fantaisie. Mais il existait entre eux cette énorme différence: Maxime était en haut de l'échelle sociale et Armand Jaclard se trouvait en bas. Le vice chez tous les deux était produit par les mêmes causes, des causes inhérentes à leur caractère. Seulement chez l'un le vice était élégant, presque séduisant, parce qu'il se parait de tous les prestiges du luxe; chez l'autre, grâce à la jeunesse, il n'était encore que triste; mais à coup sûr il deviendrait ignoble.
De leur nature faible et capricieuse devait résulter inévitablement le malheur des femmes qui s'attacheraient à eux.
Le regard observateur de Madeleine à la longue embarrassait Jaclard. Il quitta son métier et sortit.
Madeleine alors se leva et alla voir l'étoffe qu'il tissait.
C'était un magnifique velours façonné, une étoffe nouvelle qui réclamait de l'attention et de l'intelligence. Jaclard, dans sa spécialité, était presque un artiste. Il avait plusieurs fois composé des échantillons qui avaient eu de la vogue et qu'on lui avait payés fort cher.
«Voyez, mademoiselle, dit Mme Bonfilon, quelle étoffe superbe! Ce Jaclard est un excellent ouvrier. S'il avait un peu plus de conduite, il gagnerait tout ce qu'il voudrait. Le dernier échantillon qu'il a composé lui a été payé deux cents francs par la maison Borel.
—Oui, reprit Marie, mais au bout de huit jours il ne lui restait pas un centime. Il ne revient à l'atelier que lorsqu'il a épuisé toutes ses ressources. Jamais il n'aura d'avance.»
Madeleine vit des larmes dans les yeux de Claudine. Elle fit à Marie un signe interrogatif auquel la veloutière répondit affirmativement.
C'était donc là l'homme indigne qu'aimait Claudine. Elle compatit profondément à son chagrin; car elle souffrait d'une douleur à peu près semblable.
Lorsqu'elles sortirent toutes ensemble, la mère Bordier voulut faire avec Madeleine quelques visites à ses amies. Les Lyonnais sont pleins de cordialité. Partout la pauvre aveugle et ses filles reçurent un accueil empressé. Elles ne revinrent donc que fort tard à la rue Terraille, une rue étroite et malpropre où se trouvait le taudis des ouvrières.
La mère Bordier, après avoir soigneusement caché dans un bas qui lui servait de bourse l'argent apporté par Madeleine, et avoir enseveli son trésor dans sa paillasse, avait laissé aux voisins la clef de sa chambre, car elle attendait aussi Amélie, l'institutrice de l'Ardèche, à laquelle Madeleine avait écrit de venir la rejoindre.
Amélie n'était pas arrivée; mais il était venu un autre visiteur, un visiteur que l'on n'attendait pas; c'était le père Bordier.
Lorsque la voisine lui annonça cette visite, la pauvre aveugle éprouva une véritable terreur: elle pensa à son argent.
«Est-il resté longtemps? demanda Marie d'une voix altérée.
—Oui; quand il a appris que Mlle Madeleine était ici, il a voulu l'attendre, et nous l'avons laissé entrer.»
Les quatre femmes pénétrèrent dans cette sombre mansarde, en proie à une affreuse appréhension; car ces mille francs, c'était pour elles un bonheur inespéré, le bien-être, l'insouciance pour plusieurs années.
«Va voir, Marie, dit la pauvre mère toute tremblante; tu sais bien, toujours au même endroit.»
Marie y courut
Hélas! il n'y avait plus rien. Elle souleva la paillasse, la secoua, la remua en tous sens, et puis toutes fiévreusement la vidèrent, et brin à brin éparpillèrent la paille. Leur père avait enlevé leur unique, leur suprême ressource.
Les yeux éteints de la vieille mère retrouvèrent des larmes pour pleurer cette nouvelle infortune. Marie et Claudine pleuraient aussi. Madeleine, elle, ne pleurait point; car elle ne connaissait pas encore la valeur de l'argent pour celui qui le gagne sou à sou à la sueur de son front.
Bien qu'elle n'eût cessé de vivre par le cœur au milieu de sa famille, il était cependant une foule de privations, d'angoisses, de tortures, d'humiliations journalières causées par la misère, et qu'elle n'avait pu deviner. Aussi la douleur si grande de sa mère et de ses sœurs lui paraissait presque enfantine. Il lui semblait que les larmes devaient couler seulement pour les souffrances du cœur. Mais la misère ne nous fait-elle pas souffrir à toute heure dans nos affections les plus chères?
«Allons trouver le père, proposa Madeleine, et tâchons de l'amener à nous rendre cet argent.
—Mais nous ne savons pas son adresse, répondit Marie avec accablement; car voilà plus de trois mois que nous ne l'avons vu.
—Quand il a de l'argent, reprit l'aveugle, il va d'ordinaire chez son ami Tribouillard, un mauvais sujet qui a achevé de le perdre. C'est là qu'on le trouvera très-probablement. Mais les Tribouillard demeurent à la Guillotière; et comme les jeunes filles ne peuvent s'aventurer la nuit dans ce quartier-là, je vais vous accompagner.
—Non, mère, repartit Marie; en vous voyant, le père se défierait. Il n'est que sept heures; à neuf heures, nous serons de retour, et ce n'est guère qu'à dix que sortent les mauvais sujets.
—Allez donc, mes enfants, et que le bon Dieu vous conduise!»
Madeleine et Marie se mirent en route.
Claudine paraissait moins atterrée que ses sœurs, car elle pensait: si nous n'avons pas d'argent, je ne pourrai pas partir.
[5]Il y a dans l'industrie de la soierie trois classes bien distinctes: le fabricant, le chef d'atelier et le compagnon. Le fabricant, c'est-à-dire le capitaliste, achète la matière première, la donne à tisser au chef d'atelier et lui paye le tissage à tant le mètre. Le chef d'atelier, c'est-à-dire le propriétaire des métiers, paye aux compagnons ou simples ouvriers la moitié du prix alloué par le fabricant, se réservant l'autre moitié pour la location des métiers et du local. Le chef d'atelier est presque toujours lui-même un ouvrier.
[5]Il y a dans l'industrie de la soierie trois classes bien distinctes: le fabricant, le chef d'atelier et le compagnon. Le fabricant, c'est-à-dire le capitaliste, achète la matière première, la donne à tisser au chef d'atelier et lui paye le tissage à tant le mètre. Le chef d'atelier, c'est-à-dire le propriétaire des métiers, paye aux compagnons ou simples ouvriers la moitié du prix alloué par le fabricant, se réservant l'autre moitié pour la location des métiers et du local. Le chef d'atelier est presque toujours lui-même un ouvrier.
[6]Nom imitatif donné par les canuts à leurs métiers.
[6]Nom imitatif donné par les canuts à leurs métiers.
[7]L'ourdissoir est le plus joli métier employé dans la fabrication de la soie. Il compte et dispose les fils de la chaîne.
[7]L'ourdissoir est le plus joli métier employé dans la fabrication de la soie. Il compte et dispose les fils de la chaîne.
[8]L'apprentissage du métier de tisseuse dure quatre ans. Ce temps est tout à fait disproportionné, car on apprend ce métier facilement en un an.
[8]L'apprentissage du métier de tisseuse dure quatre ans. Ce temps est tout à fait disproportionné, car on apprend ce métier facilement en un an.
[9]Le piquage d'once est un dol très-usité dans les diverses branches de l'industrie de la soierie. Le fabricant pèse la soie avant de la livrer. Comme on peut augmenter artificiellement le poids de la soie, il est facile d'en soustraire de petites quantités.
[9]Le piquage d'once est un dol très-usité dans les diverses branches de l'industrie de la soierie. Le fabricant pèse la soie avant de la livrer. Comme on peut augmenter artificiellement le poids de la soie, il est facile d'en soustraire de petites quantités.
[10]Après la grève des veloutiers de Saint-Étienne, si longue et si désastreuse pour les fabricants et les chefs d'atelier, il vient de se former entre ouvriers veloutiers une société coopérative de production. Enfin, tout récemment, les ouvriers lyonnais ont reconnu que le remède le plus efficace à la crise actuelle serait la fondation de sociétés coopératives pour la fabrication de la soie, et ces sociétés sont dès aujourd'hui en voie de réalisation.
[10]Après la grève des veloutiers de Saint-Étienne, si longue et si désastreuse pour les fabricants et les chefs d'atelier, il vient de se former entre ouvriers veloutiers une société coopérative de production. Enfin, tout récemment, les ouvriers lyonnais ont reconnu que le remède le plus efficace à la crise actuelle serait la fondation de sociétés coopératives pour la fabrication de la soie, et ces sociétés sont dès aujourd'hui en voie de réalisation.
Si la Croix-Rousse est le faubourg de la population ouvrière, du travail honnête, la Guillotière est en général le refuge des existences tout à fait déclassées, des ouvriers paresseux et débauchés, des gens suspects et des forçats libérés. C'est la misère hideuse, le vice ignoble. La Guillotière! ce mot seul n'a-t-il pas quelque chose de sinistre?
Au lieu de maisons élevées, propres, régulières, ce sont pour la plupart des sortes de cabanes, des masures à un seul étage. Presque à toutes les portes on voit des cabarets ou des étalages de fripier, véritables musées de la misère. Ce sont des pots ébréchés, des haillons sordides, des chaussures déformées; et ces objets de première nécessité ont dû être vendus pour un morceau de pain ou pour un verre d'alcool.
Madeleine et Marie arrivèrent sans encombre à la rue de la Vierge, qu'habitaient les Tribouillard.
Le quartier était sombre, désert. Derrière les vitres éclairées se dessinaient des visages effrayants; et en passant devant les cabarets elles entendaient les verres s'entre-choquer et des voix rauques proférer des paroles obscènes.
Avisant un enfant qui jouait dans la rue:
«Pourrais-tu nous dire, lui demanda Marie, où demeure M. Tribouillard?
—Pardine, si je puis vous le dire: c'est papa. Il est au lit et vient de recevoir l'extrême-onction,» ajouta l'enfant d'une voix dolente.
Les deux jeunes filles se regardèrent consternées. Elles n'osaient demander à entrer.
«Et votre maman? hasarda Madeleine.
—Elle est là-haut, qui soigne papa.
—Pourrait-on lui parler?
—Je ne sais pas trop. Je vais voir, car papa est bien, bien malade.
—Dites-moi, mon petit ami, vous connaissez le père Bordier, n'est-ce pas?
—Pardine, si je le connais! il est chez nous à cette heure; il est venu voir papa.
—Eh bien! comme nous ne voulons pas déranger M. Tribouillard, qui est si malade, veuillez aller dire au père Bordier que ses filles désirent le voir.
—Pardine! s'écria le petit, qui changea de ton. Si vous êtes les filles au père Bordier, vous pouvez bien monter; papa n'est pas si malade que ça pour les amis. Venez, je vais vous conduire.»
Madeleine et Marie suivirent l'enfant, qui les introduisit dans un corridor étroit et sombre.
«Tenez, leur dit-il, c'est là-haut à droite. Moi, il faut que je reste dans la rue pour attendre les visites.»
Arrivées au haut d'un escalier obscur et à demi effondré, elles frappèrent à la porte. À l'instant même, elles entendirent un grand bouleversement dans la chambre, des pas précipités et des chocs de verres et de bouteilles.
Au bout de quelques minutes, une femme vint leur ouvrir.
Une odeur infecte s'échappait de cette chambre étroite et basse de plafond, qu'une lampe posée sur la table éclairait à peine.
Sur cette table souillée se voyait encore la trace humide des verres et des bouteilles qu'on venait d'enlever sans doute.
Tribouillard, étendu sur son grabat et recouvert de haillons, fermait les yeux; sa bouche ouverte faisait paraître ses joues plus creuses, et laissait échapper une respiration rauque, oppressée. On eût dit réellement un moribond.
Mme Tribouillard était une petite femme chétive, à la figure écrasée, au masque astucieux.
«Pardon, mesdames, dit-elle d'une voix douloureuse, de vous avoir fait attendre. Ah! je croyais que mon pauvre homme rendait le dernier soupir; on vient de l'administrer.»
Avec un coin de son tablier elle fit mine de s'essuyer les yeux.
«M. Bordier n'est-il pas ici?» demanda Marie.
En entendant cette voix connue, le père Bordier, accoudé sur la table, leva la tête:
«Tiens! c'est toi, Marie! Dieu vous damne! s'écria-t-il avec humeur. Nous avez-vous fait peur!»
Madeleine s'avança.
«Mon père, dit-elle, comme je sais que vous m'avez attendue, et comme je dois partir demain matin, j'ai tenu à vous voir, et c'est pourquoi je viens si tard.»
Le père Bordier était déjà fort aviné, mais pas cependant tout à fait ivre.
«Allons! c'est vrai, fit-il, c'est pas ta faute. Nous n'avons pas ici, comme chez M. Borel, de grandsfaignantsqui se tiennent à la porte pour annoncer ceux qui se présentent. Dis donc, Tribouillard, tâche de te procurer aussi des laquais pour annoncer le beau monde qui vient, te rendre visite; car c'est embêtant de se bousculer comme ça. À quoi donc, Mme Tribouillard, dressez-vous votre mauvais petit gêne[11]?
—Je l'avais chargé de faire le guet dans la rue; mais je parie qu'il est allé chez le voisin. Il aura une bonne frottée tout à l'heure. Il est assez alerte pourtant, et il commence à pleurnicher pas trop mal.
—C'est tout de même une fière éducation que vous lui donnez là, dit le père Bordier.
—Ça vaut mieux qu'un état, ça rapporte plus et ça donne moins de mal[12].
Voyons, Tribouillard, cria Bordier, relève-toi, mon vieux, et viens dire bonjour à ces colombes. Assez de singeries comme ça. D'ailleurs, ce ne sont pas des richardes, et tu ne gagnerais rien à jouer ta comédie. Vite, rapportez-nous les verres et les bouteilles....
—Voilà aussi des verres pour ces demoiselles, fît Mme Tribouillard. La récolte a été bonne, il faut que tout le monde en profite.
—Vous entendez, reprit Bordier en avalant un grand verre d'eau-de-vie, Tribouillard est propriétaire, il fait ses récoltes.
—Ah! exclama Madeleine, qui essaya de sourire.
—Eh bien! Madeleine, tu ne bois donc pas? fit observer Bordier. Serais-tu devenue fière à Paris?»
Madeleine, pensive, regardait cet intérieur lugubre ou plutôt effrayant.
Ces visages ternes, grimaçants, qui annonçaient une profonde dégradation morale, tout dans ce bouge suait le crime. Elle éprouvait une vague terreur et se demandait: comment ressaisir la somme volée, comment sortir ensuite de ce repaire?
«Fière! dit-elle en faisant un effort pour paraître gaie, je veux vous prouver le contraire.»
Et elle trempa ses lèvres dans le liquide brûlant.
«Madame Tribouillard, cria Bordier à la mégère, qui se disposait à sortir avec des bouteilles, vous savez le marchand du coin: il a un petit bleu qui vous râpe le gosier, mais là, bien gentiment!... et n'oubliez pas le genièvre! Vois-tu, Madeleine, c'est toujours le genièvre qui a toutes mes affections: ça me rappelle la montagne, la jeunesse, l'amour, le bonheur.
—Bon! le voilà qui va pleurer,» fit Tribouillard d'une voix caverneuse.
Madeleine regarda cet homme qui venait de s'asseoir à côté d'elle. Sa figure était réellement celle d'un moribond: un teint verdâtre, des yeux enfoncés, des orbites saillantes, des pommettes osseuses, un front déprimé lui donnaient un aspect sinistre. Évidemment, dans notre civilisation, cette nature inférieure, à demi sauvage, ne pouvait faire qu'un bandit.
«Oui, Tribouillard, j'ai été heureux pendant quelques années: tout me réussissait; mais j'ai eu six filles. Que veux-tu qu'on fasse avec six filles? Il n'y a plus qu'à piquer une tête dans le Rhône.
—Au lieu de la piquer dans l'eau, tu l'as piquée dans le genièvre; ma foi, je comprends ça, répondit Tribouillard. T'as pas eu la chance d'avoir une femme comme la mienne. Six filles! Elle les aurait, fait rapporter autant qu'un domaine de cent mille balles. Nous qui n'avons que quatre gônes, et des garçons encore, nous vivons comme des bourgeois, sans rien faire, en exploitant la bêtise humaine. Mais des filles! Quel parti elle en eût tiré,» ajouta-t-il avec un horrible clignement d'yeux qui donna le frisson à Madeleine.
Mme Tribouillard revint bientôt avec son gône. Tous deux étaient chargés d'une provision de bouteilles.
«Que vous êtes belle, madame Tribouillard, ornée de toutes ces fioles! Arche d'alliance! maison d'or! tour d'ivoire! rose mystique! santé des infirmes! Je voudrais pouvoir vous réciter toutes les litanies.
—Ah! ah! ah! s'écria avec un rire aigu Mme Tribouillard, qu'ils étaient donc drôles tout à l'heure, qu'ils étaient donc drôles avec leurs litanies et toute la rocambole! Ce petit abbé, avec ses onguents, comme il frottait ce pauvre Tribouillard; et qu'il ne riait pas du tout, Tribouillard. Il continuait si bien à contrefaire le trépassé!
—Voyons, mon vieux, dit Bordier en lui versant un plein verre, avale-moi ça. Ça ferait revenir un mort pour tout de bon, à plus forte raison un mort pour de rire.»
Madeleine et Marie, que cette gaieté lugubre terrifiait, ne pouvaient sourire. De temps à autre, elles échangeaient des regards où se peignait leur inquiétude. Ces deux jeunes filles aux traits si purs, aux yeux candides et sur le front desquelles se lisaient l'élévation de l'esprit, la noblesse des sentiments, contrastaient d'une manière saisissante avec ces êtres avilis dont les visages tourmentés, les regards obliques, les rides prématurées, hideuses, révélaient toutes les passions basses, des douleurs méritées, et des existences à jamais flétries.
«On voit bien, fit observer aigrement Mme Tribouillard, que ces demoiselles sont de trop belles dames pour notre société.
—Ah çà, dit Bordier, en se versant une nouvelle rasade, si vous êtes venues pour nous mépriser, fallait plutôt rester chez vous. Voyons, Madeleine, trinque donc un peu avec cette brave Mme Tribouillard qui soigne ton pauvre père quand tout le monde l'abandonne.»
Surmontant de nouveau leur dégoût, les deux sœurs firent un effort pour goûter à cette boisson bleuâtre.
Cependant les bouteilles se vidaient et l'ivresse augmentait.
Tribouillard, d'une constitution débile, commençait à chanceler sur sa chaise. Ses yeux caves prenaient une fixité horrible à voir et semblaient s'arrondir sous l'impression d'une terreur secrète. Était-ce le souvenir de quelque crime qu'évoquait sa pensée troublée? Étaient-ce les fantômes du remords? Il devenait plus pâle, et sa main qui saisissait le verre pour le porter à sa bouche, paraissait n'obéir qu'à un mouvement machinal.
Quant à Bordier, plus robuste, habitué à s'enivrer avec des liqueurs alcooliques, il résistait mieux. Bien que l'ivrognerie eût à la longue déformé ses traits énergiques, cependant l'étincelle de l'intelligence n'était pas complètement amortie. De temps à autre il portait sa main sur sa poche. Se défiait-il de ses filles ou de ses amis?
Mais ce qui était bien autrement douloureux, c'était de voir le petit Tribouillard, un enfant de sept ans, qui buvait aussi. Son visage eût pu être beau et pur; mais on y découvrait une dégradation précoce. Le sourire comme le regard avaient perdu la candeur de l'enfance. Sa tête commençait à osciller et ses yeux étaient mornes.
Mme Tribouillard, à moitié ivre, devenait bavarde et cynique.
«Vous ne savez pas, dit-elle, ce que c'est que la récolte à Tribouillard. Je vais vous raconter ça, parce que vous êtes les filles à Bordier, et qu'un jour ça pourra vous servir. J'ai là, dans mon buffet, un vieux certificat qu'un médecin m'a fait, une fois que Tribouillard était malade pour tout de bon. Ah! le brave homme de médecin! Que je boive à sa santé! Puis il m'a donné plusieurs adresses de personnes charitables qui pourraient m'aider. Comme il y a dans la ville des sociétés de toute espèce, avec le certificat je les visite à tour de rôle. Elles ne donnent pas souvent d'argent, mais on revend les bons; puis, tous les six mois, Tribouillard se met au lit. J'arrange la chambre comme vous voyez: je défonce une marche de l'escalier, je mets sur la paillasse une vieille robe rapiécée en guise de drap et de couverture, je descends le poêle à la cave, et je commence ma tournée; je sais dire, je pleure à volonté; j'amène les gens voir Tribouillard. Ce sont surtout les cagots qui donnent là dedans, mais à la condition qu'on administrera Tribouillard, et l'on administre Tribouillard. S'il ne va pas au ciel tout droit, personne n'ira. Il a déjà bien reçu dix fois l'extrême onction. C'est pourquoi j'envoie le gône guetter dans la rue, afin qu'il vienne nous prévenir aussitôt qu'il entend quelqu'un demander Tribouillard. Et tous les ans nous déménageons, car on ne pourrait pas recommencer souvent dans le même quartier, ça ne prendrait plus. Voilà ce que nous appelons faire la récolte. Avec ça nous pouvons traiter de temps en temps les amis. Tenez, dans ce moment, nous buvons l'argent de son cercueil. Ça ne vaut-il pas mieux, dites, que d'être verrier comme l'était autrefois ce pauvre Tribouillard qui se brûlait le corps et risquait de mourir à la besogne? Au lieu de ça, tous les six mois, il se met au lit, et je le dorlote. Pas vrai, Tribouillard, que ça vaut mieux?»
Tribouillard se pencha en avant avec son regard toujours fixe.
«Tenez, s'écria avec un rire atroce Mme Tribouillard, si on ne dirait pas un vrai mort. À force de faire le mort, il finira par avoir l'air d'un revenant.»
Madeleine et Marie étaient de plus en plus terrifiées. Cette femme qui jouait ainsi avec la mort, avec la religion, avec la charité, avec tout ce qu'on a l'habitude de respecter et de craindre, leur semblait une véritable monstruosité.
Madeleine regardait Marie d'un air anxieux et interrogatif.
Marie, qui observait son père, répondit par un signe d'intelligence qui voulait dire:
«Il faut attendre encore.»
«Moi, je vous assure, madame Tribouillard, dit Bordier avec une voix déjà chevrotante, que vous finirez par vous faire pincer comme escrocs.
—Ah! bien, oui! ils sont si bêtes ces bourgeois! Ils croient qu'en faisant l'aumône ils iront d'emblée au paradis. Ce n'est pas tant qu'ils aient pitié du monde, c'est pour racheter leurs péchés. Faut-il qu'ils en aient commis, des péchés, pour avoir tant à racheter que ça. On n'a qu'à leur dire qu'on va à la messe, et qu'on priera bien pour eux, jamais ils ne refusent.
—Pas moins, répondit Bordier, qu'un jour vous vous êtes joliment mis dedans avec la messe. Un curé demande à Mme Tribouillard si elle va à la messe: «Ah! oui, monsieur le curé, matin et soir.» Il vous a dit votre compte, monsieur le curé!
—Dans tous les métiers, il faut faire des écoles.
—Eh bien! c'est égal, les opinions sont libres. Mais moi, Bordier, tout Bordier que je sois, c'est-à-dire un ivrogne, un pas grand'chose, jamais je ne voudrais jouer cette comédie-là.
—Toi, Bordier, tu deviendras cafard, je l'ai toujours dit, fit Tribouillard qui parlait comme dans un rêve.
—Tout au contraire! reprit Bordier; c'est l'hypocrisie qui ne me va pas. J'aimerais mieux rester huit jours sans boire une pauvre goutte.
—Vous avez raison, mon père, essaya de dire Madeleine; mais ce qui vaudrait mieux encore, ce serait de travailler un peu plus et de boire un peu moins.»
Bordier irrité brandit la bouteille.
«Est-ce que tu viens ici pour faire la morale à papa?
—N'avez-vous pas dit, mon père, répondit Madeleine avec un calme imposant, n'avez-vous pas dit: les opinions sont libres?
—Travailler, repartit à son tour Mme Tribouillard. À quoi ça mène-t-il? À crever sur la paille, ni plus ni moins que les Tribouillard, qui, eux, du moins, auront eu du bon temps. Je vois les voisins qui travaillent: la femme coud du matin au soir; l'homme est employé sur les quais. Eh bien! ça mange, c'est vrai; les enfants vont à l'école; c'est encore vrai; mais est-ce une vie de n'avoir jamais un moment de repos, ni une bouteille de bon vin pour se refaire un peu? Autant les galères. Pas vrai, Tribouillard?
—Pas vrai, Tribouillard? répétait machinalement l'homme lugubre.
—Allons! fit l'horrible femme, Tribouillard en a assez; il va rouler sous la table. Vous, Bordier, ça ne va pas mal non pins; il n'y a que moi...» ajouta-t-elle avec un hoquet qui l'empêcha d'achever sa phrase.
Le gône s'était endormi.
Il était neuf heures. On entendit du bruit dans l'escalier.
«Tiens! voilà déjà les enfants,» s'écria Mme Tribouillard, qui se versait encore un verre de vin.
La porte s'ouvrit, et trois enfants entrèrent. Ils étaient transis de froid.
«Comment, déjà, petitsfaignantsque vous êtes? Voyons ce que vous apportez. Gare si vous n'avez pas bien travaillé. Montre tes crayons,» dit-elle à l'aîné, qui s'avança tout tremblant.
Elle compta les crayons.
«Et tes sous?»
Elle compta les sous. Puis d'un air courroucé:
«Comment, malheureux! sur dix sous que tu devrais me rapporter il en manque quatre?»
L'enfant essaya de se disculper. Elle le frappa violemment.
«Tu iras te coucher sans souper.»
Le second mendiait; il n'avait que cinq sous.
«Qu'as-tu donc fait? Tu as regardé les boutiques au lieu de courir après les passants? Il fallait pleurer et dire que ton papa était à l'agonie. Je t'avais fait ta leçon, ce matin, et voilà ce que tu me rapportes, petit gueux! Je gage que tu as acheté un sucre d'orge.»
Il reçut aussi une correction; mais il eut un morceau de pain.
Quant au troisième, il avait à peine cinq ans. Sa longue blouse, ses cheveux frisés, sa figure fine lui donnaient l'air d'une petite fille. Il tenait à la main quelques bouquets de violette fanée. Sa mère l'avait dressé à présenter ces bouquets aux passants. Il rapportait les violettes; mais il rapportait aussi quinze sous que lui avait valus son joli visage.
La mère le prit sur ses genoux, le caressa et lui fit boire un verre de vin.
«En voilà un, dit-elle, qui vaut son pesant d'or.»
Madeleine regardait cet enfant avec une pitié profonde. Elle pensait:
«On punit de mort le père qui tue son enfant. Et il n'y a aucune loi pour soustraire une âme saine et pure à la gangrène morale que lui communiquent des parents corrompus. N'est-ce donc pas pour la société un mal plus redoutable, puisqu'il est contagieux, que le plus monstrueux infanticide!»
Mme Tribouillard fit coucher ses enfants. L'ivresse la rendait hideuse. Ses yeux saillants paraissaient sortir de leurs orbites. Un rire stupide s'était stéréotypé sur ses lèvres, et, d'une voix rauque, elle chantait des refrains obscènes. De temps à autre elle se levait furieuse pour frapper ses enfants, mais elle retombait lourdement sur sa chaise. Elle était plus effrayante que ces deux hommes. D'après cette loi, que les extrêmes se touchent, la femme, d'une nature plus élevée et plus tendre que l'homme, doit, une fois dégradée, se montrer plus féroce et plus astucieuse.
Madeleine et Marie s'adressaient des regards d'effroi.
Onze heures allaient sonner.
«Il faut partir, dit tout bas Madeleine, et prier notre père de sortir avec nous; autrement nous n'atteindrons pas notre but.
—Non, dans un quart d'heure,» Marie qui observait toujours sou père, et qui savait comment se manifestaient en lui tous les degrés de l'ivresse.
Tribouillard peu à peu glissa sous la table.
Sa femme se leva pour aller se coucher; mais, ne pouvant atteindre son lit, elle s'étendit à terre, chanta encore quelques instants et s'endormit.
Seul, le père Bordier luttait toujours. Il marmottait des phrases sans suite, injuriait ses filles et recommençait à boire.
Sa langue s'embarrassait de plus en plus.
Marie jugea le moment propice.
«Mon père, lui dit-elle avec intention, je pense comme Madeleine, qu'il vaudrait mieux travailler que de dépouiller votre femme et vos filles.
—Moi! dépouiller? J'ai dépouillé? Qu'est-ce qui dit cela? s'écria l'ivrogne qui se redressa et parut avoir recouvré son intelligence.
—C'est trop tôt, dit Marie. Attendons encore.»
Bordier vida de nouveau son verre et retomba dans sa somnolence.
«Le bas plein d'or qui était dans la paillasse, où l'avez-vous mis? interrogea-t-elle alors avec fermeté. Il faut nous le rendre, ou nous allons déposer une plainte en justice.
—Ah! ah! la justice! Elle est pour moi la justice. Tout ce que vous avez m'appartient. Ah! c'est donc ça que vous venez chercher? Eh bien! vous ne l'aurez pas.»
Et il sortit l'argent de sa poche. Il se leva d'un air terrible; mais ses jambes chancelèrent; en retombant, il faillit renverser la lampe. Il appuya ses deux bras sur la table; il serrait l'argent dans ses mains crispées.
Mme Tribouillard s'était éveillée et recommençait à chanter.
Madeleine et Marie tremblaient; leur courage défaillait.
Mais bientôt le silence se fit de nouveau. On n'entendait plus que la respiration calme et régulière des enfants, le hoquet effrayant de leur mère, les ronflements embarrassés de Tribouillard, et les mots entrecoupés que proférait Bordier dans le rêve de l'ivresse.
Peu à peu les doigts qui tenaient le bas rempli d'or se détendaient.
Alors Marie, suspendant sa respiration, se pencha sur lui, et doucement retira la bourse.
Elles avaient l'argent.
Marie se dirigea en toute hâte vers la porte.
«Attends, dit Madeleine, nous ne pouvons le laisser sans un sou.
—Il peut s'éveiller, fuyons.»
Mais Madeleine, n'écoutant que son cœur, ouvrit la bourse, en tira deux pièces d'or, et rendit le sac à Marie.
«Va, maintenant, hâte-toi et attends-moi en bas.»
Elle mit les deux pièces dans son porte-monnaie et le glissa dans la poche de son père.
Il s'éveilla en sentant une main plonger dans sa poche.
«À moi! au voleur! cria-t-il. Ah! c'est toi....»
Et il proféra une horrible injure.
Madeleine put conserver sa présence d'esprit.
«Vous voyez bien, dit-elle; je remets votre bourse dans votre poche, de crainte qu'on ne vous vole.»
Et, pendant que son père ouvrait le porte-monnaie, elle s'esquiva.
À peine eut-elle franchi le seuil, qu'elle entendit le bruit d'une table qu'on renversait, les cris répétés: «Au voleur!» et la voix glapissante de Mme Tribouillard; et puis des chaises qui roulaient à terre et des corps qui tombaient.
Dans la rue, elle retrouva sa sœur, et, serrées l'une contre l'autre pour se soutenir, car elles chancelaient, elles traversèrent de nouveau la Guillotière. Mais alors, le faubourg présentait un tout autre aspect: les rues étaient moins solitaires. Elles rencontrèrent des hommes d'allures sinistres et cauteleuses qui se glissaient le long des murailles, ou des hommes ivres et trébuchants qui chantaient, et des filles en haillons qu'on insultait.
Enfin, tremblantes, brisées d'émotions, elles parvinrent au pont de la Guillotière; puis, ayant traversé le Rhône et longé la courte rue de la Barre, elles se trouvèrent place Bellecour.
Le Rhône est la seule limite qui sépare le quartier le plus somptueux de Lyon de son faubourg le plus misérable.
Elles étaient sauvées!
Quand elles arrivèrent rapportant le trésor de la famille, elles trouvèrent Claudine et sa mère pleurant d'inquiétude.
Depuis quarante-huit heures, Madeleine n'avait dormi. Plus brisée encore par le découragement et les émotions que par la fatigue, en s'étendant à côté de Marie sur une pauvre paillasse, elle se disait: «Voilà donc le lit de repos qu'accorde notre civilisation libérale à l'ouvrière honnête et courageuse qui consume sa vie dans un labeur souvent au-dessus de ses forces! Est-il étonnant qu'un si grand nombre se rebutent à cette existence de privations et de dévouement sans récompense.»
En regardant Claudine qui se déshabillait, en admirant les formes splendides et la complexion éblouissante de la belle ouvrière, elle pensait: «Emmener à Paris cette superbe fille, déjà révoltée, n'est-ce pas la conduire à sa perte? Ne vaut-il pas autant qu'elle épouse Jaclard?»
C'est ainsi que, préoccupée du sort de ses sœurs, elle oubliait ses propres infortunes. Pourtant le souvenir de Maxime lui revint. L'aimait-il réellement, ou avait-il voulu l'offenser? Cette perplexité lui donnait la fièvre.
«En tous cas, se dit-elle, je suis pauvre. Les Borel doivent désirer pour leur fils un grand mariage.» Et, se rappelant les scènes horribles auxquelles elle venait d'assister, «Jamais, ajouta-t-elle, les Borel, quelque désintéressés qu'ils fussent, ne consentiraient au mariage de leur fils avec la fille du père Bordier.»
Pour échapper à toutes ces angoisses, elle appela le sommeil, cette mort momentanée qui apporte l'oubli.
Le lendemain matin, comme Claudine descendait pour aller chercher le déjeuner, elle rencontra Jaclard qui la guettait.
«J'y ai bien songé depuis hier, lui dit-il, et mon parti est pris: si vous allez à Paris, je vous y suivrai; car depuis longtemps le métier de canut m'est insupportable.
—Que ferez vous à Paris? demanda Claudine.
—J'ai de l'instruction. Je me placerai dans un magasin. N'est-il pas bien pénible d'être un simple ouvrier quand on se sent assez d'intelligence pour exercer une profession plus élevée, plus lucrative? C'est là ce qui me décourage et me rend paresseux. Si j'avais un état mieux approprié à mes goûts, je deviendrais, j'en suis sûr, exact au travail, et je perdrais l'habitude du cabaret.
—Moi aussi, dit à son tour Claudine, je pourrais mieux faire, je le sens bien, que de passer ma vie à rattacher des fils de soie.
—Eh bien! donc, partez, puisque votre famille le veut. À Paris, d'ailleurs, vous serez libre; nous n'aurons plus de surveillants incommodes. On croit nous séparer; on prend au contraire le moyen de nous réunir. J'aurai bientôt amassé la somme nécessaire à mon voyage, dussé-je travailler la nuit, et j'irai vous rejoindre. Mais gardez le secret sur nos intentions.»
Les deux jeunes gens se séparèrent avec les plus tendres protestations.
En voyant sa sœur si bien disposée à partir, Madeleine crut à quelque déception de cœur, et elle n'hésita plus à l'emmener à Paris.
Amélie, l'institutrice, ne put se rendre à l'invitation de Madeleine.
Elle écrivit:
«Moi aussi, chère sœur, j'ai mes tracas. Je ne suis pas riche. Mes faibles appointements de 400 francs suffisent à peine pour me nourrir et me vêtir décemment. J'eusse bien désiré me procurer le bonheur d'aller t'embrasser. Je me fusse privée plutôt de manger à ma faim, et j'eusse raccommodé un peu plus mes vieilles nippes; mais, tu le sais, nous avons un curé qui depuis longtemps pétitionne pour mettre une religieuse à ma place. Il me surveille de près. À la moindre infraction au règlement, si par exemple je m'absentais deux fois en quinze jours, mon compte serait bientôt fait.
«Mon sort sans doute serait peu regrettable. Cependant je tiens à ma position. J'aime les enfants; et puis j'ai une très-haute idée de l'enseignement, quoique on le paye si peu. Je renoncerais difficilement à une carrière que je trouve noble et honorable entre toutes, pour redescendre à la condition de simple ouvrière. Hélas! c'est cependant ce qui m'attend. Il faudra bien que je m'y résigne, mais le plus tard possible.
«Combien je te félicite; ma chère Madeleine, de ta belle et généreuse résolution! Inutile de te dire que, si tu me trouvais à Paris, dans l'instruction, une place convenable, je quitterais avec bonheur mon pauvre village de l'Ardèche où l'on me fait tant de misères. Si je n'étais forte de mon droit et de la pureté de ma conduite, je ne pourrais résister à toutes ces petites persécutions.
«Adieu, benne Madeleine; mon affection peut seule égaler l'admiration que j'ai pour toi.
«Dis à la mère et à mes sœurs que je ne vis que pour elles, et qu'il me tarde bien de leur témoigner autrement que par des paroles le dévouement de mon cœur.
«AMÉLIE BORDIER.»
Le lendemain Madeleine et Claudine partirent pour Paris.
Huit jours après leur arrivée, Madeleine était installée chez Mme Daubré comme institutrice de Jeanne, et Claudine, dans une petite chambre d'un pauvre garni de la rue de Venise.