Chapter 5

[11]Nom populaire à Lyon pour désigner les enfants.

[11]Nom populaire à Lyon pour désigner les enfants.

[12]Chez un grand nombre de familles, dit M. de Watteville dans son rapport général sur la situation du paupérisme, la mendicité est considérée comme une profession, et l'état d'indigent est héréditaire.

[12]Chez un grand nombre de familles, dit M. de Watteville dans son rapport général sur la situation du paupérisme, la mendicité est considérée comme une profession, et l'état d'indigent est héréditaire.

Derrière l'église Saint-Merry, parallèlement à la rue de Rivoli, s'étend un quartier hideux, dont on ne pourrait soupçonner l'existence au centre même du beau Paris. Il y a là un flot de maisons presque en ruines, et de rues si étroites qu'une voiture n'y pourrait passer, et si sombres que le pavé y est fangeux en toutes saisons.

Les rues Maubué, du Poirier, Pierre-au-Lard, Brise-miche, Taille-Pain, de Venise, Beaubourg, etc., peuvent rivaliser, sous le rapport du délabrement et de l'insalubrité, avec les courettes de Lille et les parties les plus misérables de la Guillotière.

Les maisons se pressent les unes contre les autres comme des pauvres qui grelottent. Quelques-unes se penchant sur la rue semblent vouloir se rejoindre au faîte; d'autres se bombent au milieu comme si elles allaient s'éventrer. Aux fenêtres, la plupart dégradées, on voit suspendus des langes ou des lambeaux de linge qui s'essorent.

En bas sont des boutiques sordides où s'étalent les rebuts de la consommation parisienne.

À l'intérieur, les escaliers s'effondrent, les planchers pourrissent. Il pleut dans les mansardes; et, dans les charpentes courbées sous le poids des tuiles, la bise gémit et tousse comme un phtisique agonisant. Les murailles disjointes laissent écouler une sorte d'humidité purulente. Les conduits suintent. Les eaux ménagères forment des mares putrides dans les cours.

Il est telle cage de poutres lépreuses et de plâtras infects où l'on ne voudrait pas compromettre la santé d'une ménagerie. En comparaison de ces affreuses demeures, les hôpitaux sont des résidences de rois.

Faut-il s'étonner si, dans ces habitations nauséabondes, la fièvre, le rachitisme, la phtisie, le typhus, se disputent les malades?

Et personne ne se plaint! Les malheureux qui habitent ces maisons ne sont pas exigeants, quoiqu'ils payent encore fort cher; mais ils demeurent là à la nuit, à la semaine, au mois, et, locataires de passage, ils ne peuvent imposer leurs réclamations. D'ailleurs, quelque dégradées que soient ces maisons, il y a toujours assez de misérables qui s'estiment heureux d'y trouver un abri.

Cependant la commission des logements insalubres surveille ces cloaques avec un zèle incessant. Sans doute elle a produit quelques bons résultats; elle aura fait fermer quelques caves ou quelques soupentes privées de jour; mais elle n'a pas pouvoir d'ordonner la reconstruction des maisons, l'élargissement des rues pour y faire circuler l'air et la lumière.

On tourne toujours dans le cercle vicieux de la misère. Peut-être la classe laborieuse qui remplit ces bouges, regarde-t-elle comme un plus grand mal d'être reléguée au loin que d'habiter un quartier insalubre, mais du moins central.

Vers l'extrémité de la rue de Venise est un hôtel garni où, dit l'enseigne, on loue à la nuit ou au mois des chambres meubléesbourgeoisement.

Geneviève Gendoux et son amie Fossette habitaient au cinquième de pauvres mansardes froides et désolées; et, pour y arriver, il fallait gravir un étroit escalier à rampe humide et que des jours de souffrance éclairaient d'une lueur fausse. Sur chaque palier six ou huit portes pour autant de cellules se pressaient dans un maigre corridor. À tous les étages, dans ces trente ou quarante prisons où l'air manquait, des vagissements de marmots, des chants mêlés d'invectives et de pleurs faisaient tressaillir les frêles cloisons. L'âme et les sens étaient également révoltés par ce chaos d'existences à la fois cloîtrées et confuses, qui se coudoyaient à travers toutes sortes d'émanations putrides.

Cet hôtel était pourtant l'un des plus luxueux du quartier.

Geneviève, à peu près abandonnée par M. de Lomas, s'était réfugiée dans ce garni que Fossette habitait depuis quelques mois déjà.

Rien ne rapproche comme l'infortune. Au bout de huit jours, les deux jeunes ouvrières s'étaient liées d'une étroite amitié.

Elles avaient accueilli comme une ancienne connaissance la belle Claudine Bordier.

Madeleine d'abord, en gravissant ce sombre escalier, avait reculé d'horreur. Mais partout ailleurs Claudine ne pouvait obtenir un trou sous les combles à moins de douze à quinze francs par mois; et là, moyennant huit francs, elle aurait assez d'air pour respirer, assez de jour pour travailler. Enfin elle ne serait pas isolée. Elle aurait une compagne obligeante qui paraissait honnête et qui promettait de lui procurer immédiatement de l'ouvrage.

D'ailleurs, entre la rue de Venise à Paris et la rue Terraille à Lyon, il y avait certes peu de différence.

Depuis huit jours, Claudine était donc installée dans sa position nouvelle. Elle avait obtenu de l'ouvrage du magasin de lingerie qui occupait Geneviève. En faisant deux chemises par jour, elle pouvait gagner un franc cinquante centimes; mais il fallait travailler depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir, et soigner l'ouvrage, ce qui fatiguait les yeux.

Comme remetteuse, Claudine n'était point habituée à un travail très-régulier: aussi l'état de lingère lui parut-il d'abord pénible.

Une femme du monde qui prend une broderie ou un ouvrage de tapisserie, et qui brode en causant, à points interrompus, douillettement étendue dans un fauteuil, ne peut comprendre combien cette besogne est rude, triste et ingrate, pour l'ouvrière qui coud tout le jour, qui coud sans relâche. Cette aiguille, qui le matin paraît si légère, devient bien pesante à la fin de la journée, et c'est à peine si, le soir, la main roidie et gonflée peut la tenir.

L'ouvrière a la tête lourde, le cou s'endolorit, ses yeux rougissent, et, à la longue, l'estomac et la poitrine se resserrent.

Hélas! souvent c'est la faim qui la pousse, cette aiguille. Si seulement elle donnait toujours du pain à la pauvre fille!

Ce qui soutenait Claudine dans son nouvel état, c'était l'espoir de voir bientôt arriver Jaclard. Elle avait écrit pour lui donner son adresse, et, comme il ne répondait pas, elle pensait qu'il ne pouvait tarder à venir.

Par une belle journée de mars, elles étaient toutes trois réunies dans la chambre de Fossette, la plus spacieuse, et qui avait l'avantage de recevoir à midi quelques rayons de soleil.

Elles travaillaient et causaient.

Fossette avait la passion des fleurs: c'était son luxe; sa mansarde en était pleine. Une humble touffe de primevères s'abritait modestement sous un superbe camélia. La jacinthe et la violette mêlaient leurs senteurs.

Ces parfums, ces fraîches corolles, ces trois belles filles, leur babil plus allègre que le chant des moineaux francs qui sautillaient sur les toits, répandaient dans cette mansarde pauvre et glacée comme une chaude lumière, comme un air de fête, un air de printemps.

Fossette était artiste, elle aimait tout ce qui est vraiment beau. De l'artiste elle avait aussi la mobilité, la gaieté, l'insouciance.

Quelle rieuse que Fossette! Le rire, un rire, franc et mutin, creusait, dans ses joues pâlies parle travail et les privations, de gracieuses fossettes. Ces fossettes, c'était toute la physionomie de cette charmante fille, qui semblait faite uniquement pour le bonheur. Elle avait encore une fossette profonde au menton, ce qui est un signe de bonté. Et aux coudes comme aux épaules se modelaient aussi de petits trous rieurs.

Voilà donc ce qui avait valu à cette jolie fille le surnom de Fossette. D'ailleurs, enfant perdue ou abandonnée, elle se rappelait vaguement ses jeunes années, et ignorait son vrai nom.

Fossette avait vingt ans. Quel avait été son passé? Celui de toutes ces pauvres filles jetées sur le pavé de Paris, sans direction, sans principes, n'ayant sous les yeux que l'exemple du vice. Bien que son existence eût été fort tourmentée, si elle avait souffert, sa gaie philosophie l'avait du moins préservée des grandes douleurs.

Une certaine fierté naturelle et sans doute une triste expérience l'avaient aidée à sortir du désordre, et à ne demander qu'à son travail le pain de chaque jour.

Sa beauté n'était pas de celles qui attirent l'attention dans la rue: c'était le minois chiffonné, mais un peu terne de la Parisienne. Tout le charme de ce visage résidait dans le jeu de la physionomie, dans l'expression de ces yeux gris, frangés de cils bruns, et qui pétillaient d'une douce malice; dans ce nez coquettement retroussé, aux narines moqueuses, et dans ces lèvres d'un rose pâle, aux coins relevés, au sourire si fin, si vraiment gai et à la fois si bon.

Elle était de taille moyenne et elle avait l'allure vive et pimpante de la grisette parisienne. Tous ses mouvements avaient une grâce naturelle, exempte de prétentions. Coquette et femme de goût, elle eût porté la soie, les plumes et le cachemire avec autant de distinction qu'une grande dame; mais n'ayant ni robes de soie, ni plumes, ni cachemire pour se parer, c'était elle qui parait ses chiffons. Toutefois, comme elle ne pouvait se passer de luxe, elle s'achetait des fleurs; et souvent pour son dîner elle ne mangeait qu'un petit pain d'un sou.

Un connaisseur, un fin connaisseur, un homme d'esprit, pouvait seul apprécier les qualités féminines de Fossette.

C'était un gracieux tableau que ces trois jolies ouvrières cousant et babillant à travers un rayon de soleil.

Entre elles le contraste était si frappant!

Geneviève était la blonde fille du Nord, à la figure gravé et douce, aux yeux bleus, au regard tendre, avec une magnifique chevelure à reflets d'or; elle était grande et frêle, un peu languissante. Depuis quelque temps son visage avait perdu sa placidité flamande. Dans ses traits amaigris on remarquait une expression inquiète, fiévreuse. Ses yeux brillants, d'un bleu plus sombre, souvent se fixaient dans le vague. Et son teint, autrefois si pur, offrait en plusieurs endroits des marbrures maladives.

Quant à Claudine, c'était la beauté plastique dans toute sa splendeur. Elle était grande et bien développée. Son corps présentait des proportions sculpturales.

De visage, elle ressemblait à Madeleine. Beaucoup, l'eussent jugée plus belle. C'étaient ses traits, avec des lignes moins nobles peut-être, mais plus correctes. Ils n'étaient pas empreints de cette intelligence à la fois puissante et raffinée, qui caractérisait la figure originale de Madeleine. Ses yeux noirs exprimaient plus de volupté que de profondeur. Son front bas, comme celui des statues antiques, était large et bien dessiné. Le front élevé de Madeleine appartenait à l'art moderne plus idéalisé. Claudine avait une chevelure opulente, mais un peu massive. Le menton, quoique très-régulier, était trop matériel.

Elle avait plus de fierté que de dignité réelle. Son geste et son attitude avaient l'abandon des femmes élevées dans un milieu où l'on reconnaît, en fait, sinon en principe, la liberté des relations amoureuses.

Toutes trois portaient dans l'amour la différence qui se remarquait dans leur organisation.

Chez Geneviève, ce qui dominait, c'était la tendresse, une tendresse un peu romanesque, mais exclusive et dévouée. On devinait que l'amour absorberait sa vie.

Claudine était une méridionale passionnée, impétueuse, révoltée contre les entraves.

Fossette, elle, c'était la femme de la fantaisie; frêle, mais nerveuse. Il y avait dans cette mièvre créature des ressorts inouïs; soit pour lutter contre un obstacle, soit pour satisfaire un caprice, soit pour se consoler des revers de l'amour.

Que disaient-elles, là, toutes trois? Ce que peuvent dire des jeunes filles amoureuses; elles s'entretenaient de leurs amoureux.

Malgré ses promesses, M. de Lomas n'était pas revenu. Geneviève était triste; et, en parlant de lui, des larmes tremblaient au bord de ses cils.

«Voyons, Geneviève, disait Fossette, faites la risette, et plus vite que ça. Si tu continues à pleurer ainsi, on ne pourra plus rester dans ton voisinage. C'est affreusement contagieux, la tristesse. Et moi, si j'étais deux jours sans rire, j'en ferais une maladie. Est-ce qu'on se laisse abattre pour un homme qui vous plante là!

—Vous avez raison, appuya Claudine; si Jaclard ne m'aimait plus, je l'aurais bientôt oublié. Mais, je crois que je le tuerais d'abord.

—Dieu! mesdemoiselles, cria une voix mâle de l'autre côté de la cloison, vous bavardez que la langue m'en démange.

—Monsieur Robiquet, repartit Fossette, nous vous prions de respecter notre intérieur.

—Puisque vous me refusez de participer à votre aimable conversation, dit la voix, je vais chanter.

—Accordé, monsieur Robiquet; vous danserez ensuite si le cœur vous en dit.»

Robiquet chanta en fausset:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate....

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate....

«À part mon idole, reprit Fossette, et ce brave Robiquet, tous les hommes sont des infâmes, et ils se prétendent honnêtes! Peut-être ne tromperaient-ils pas un homme; mais ils trompent une femme sans la moindre vergogne, et une femme qui les aime encore! Ils n'ont pas de cœur, mais seulement de la gloriole. Ils n'aiment réellement une femme que si elle flatte leur vanité. Savez-vous pourquoi ils osent nous tromper ainsi? c'est qu'ils savent que nous avons intérêt à nous taire, et que nous n'oserons pas révéler leurs infamies. Non seulement ils nous trompent, mais encore ils nous exploitent. À quatorze ans, je servais un vieil écrivassier qui portait perruque, et qui, sous prétexte que la servante de je ne sais quel grand homme écoutait ses vers et lui donnait des conseils, me faisait asseoir devant lui pendant des heures entières pour me lire ses tragédies. Comme je n'y comprenais goutte, il me maltraitait, et, pour me venger, quand il ne me regardait pas, je lui tirais la langue. Un jour, il y avait plus de quatre heures que je me tenais droite sur une chaise à l'écouter; j'en avais des crampes. Tout à coup il me demande: «Eh bien! comment trouves-tu cela?—Quoi cela? Votre frimousse ou votre perruque? L'une portant l'autre, je les trouve affreuses.» Il devint furieux et me souffleta. Depuis ce moment, je le détestai. Mais je ne savais que devenir. Et puis il me promettait toujours de me mener au spectacle quand il aurait une pièce représentée; et je désirais tant voir un théâtre! Cette pièce ne s'est pas jouée, et jamais ce ladre ne m'a conduite au spectacle. Je l'ai quitté pour servir un peintre qui faisait des tableaux. Celui-là était plus gai que l'autre; mais comme les modèles coûtaient fort cher, il me drapait avec des morceaux d'étoffe et me faisait rester des journées entières dans la même position. Avec cela, jaloux comme un tigre, quand il sortait, il m'enfermait. Toute mon ambition alors était de porter des bottines. Il m'en promettait toujours et ne m'en dormait jamais. Les arts ne m'ayant pas réussi, je me jetai dans, le populaire. Je me disais: «C'est là seulement que je trouverai du cœur, de la franche et bonne gaieté.» J'aimai un serrurier. Ah! j'en ai vu de belles avec celui-là! Il était ivrogne et paresseux. Il me battait plus souvent que son enclume, et me forçait à travailler pour me voler mon gain et le dépenser au cabaret. Voilà donc les hommes! Des hypocrites qui font de belles phrases pour séduire les femmes; des brutaux qui les battent quand ils les ont séduites: en somme, des égoïstes qui ne songent qu'à satisfaire leurs vices. Après le serrurier, je me mis en garni à mon compte, jurant de ne plus aimer que les fleurs, et de ne plus habiter qu'avec elles.

—Et tonaristo, cependant? demanda Claudine.

—Je l'aime, c'est vrai, mais je reste libre, c'est convenu. J'ai fait serment de ne jamais le revoir s'il entreprenait d'attenter à ma liberté.

—Vous ne voulez donc pas vous marier? demanda Claudine.

—Me marier! mais ce serait bien pis. Se lier pour toujours, autant les galères, à perpétuité.

—Robiquet est pourtant un brave garçon, fit observer Geneviève.

—Sans doute. Mais impossible devine décider. Monsieur Robiquet, cria-t-elle de nouveau, assez de musique comme cela! Veuillez maintenant montrer à la société votre galant museau.»

Robiquet ne se fit pas prier. Il entra aussitôt, le sourire sur les lèvres; avec l'air gracieux d'un homme qui veut plaire.

«Monsieur Robiquet, ne confondez pas. Je vous ai dit de vous montrer; mais non pas d'entrer. Mlle Claudine avait oublié que vous avez le nez en trompette. Maintenant; merci; monsieur Robiquet, vous pouvez vous retirer.

—Ah! mais non! on ne met pas comme cela un honnête homme à la porte. Tant pis! Vous m'avez appelé; je m'assieds.

—Vous avez tort, monsieur Robiquet; dit Fossette avec un fin sourire. Je vais continuer mon histoire, et vous n'y êtes pas flatté. Donc, ma chère Claudine, vous avez vu cet excellent Robiquet. Depuis près d'un an, il me harcèle pour que je devienne son épouse devant Dieu et devant les hommes; comme disait dans ses drames le vieux monsieur à perruque. Oui, Robiquet est aussi simple que cela; il s'imagine qu'on se marie par complaisance. Monsieur Robiquet, je vais vous apprendre mon secret tout entier, et vous satires alors pourquoi je refuse l'honneur de m'appeler Mme Robiquet. Depuis que j'ai l'âge de raison, je me suis juré à moi-même de ne jamais épouser un instrument de musique.

—Mes chants vous déplairaient-ils, mademoiselle Fossette? dit anxieusement Robiquet.

—Non, c'est votre nez en trompette.

—Ah! mademoiselle Fossette, vous regardez mon nez avec des yeux mal disposés; car on m'a toujours dit: «Avec ton coquin de nez, Robiquet, tu as tout l'air d'un mauvais sujet.»

—Comme les nez sont trompeurs! reprit Fossette en riant.

—Allons bon! voilà que vous me reprochez ma vertu, à présent?

—Vraiment, j'ai peur que la présence ici d'un pareil mauvais sujet ne nous compromette, monsieur Robiquet.

—Mais qu'avez-vous donc, Geneviève? s'écria Claudine; comme vous pâlissez!

—Moi; dit Geneviève qui passa la main sur son front. Oh! ce n'est rien, un spasme. C'est fini.

—Ce sera vous, monsieur Robiquet, qui l'aurez bouleversée avec vos airs conquérants.

—Allons, mademoiselle Fossette, je retourne à mes chapeaux; mais, puisque vous êtes si méchante, je ne ferai plus vos commissions.

—Ah! une idée, monsieur Robiquet, si vous alliez nous chercher des sucres d'orge, cela remettrait Geneviève. Tenez, voilà trois sous.

—Gardez votre argent, mademoiselle. Vous me permettrez bien de vous faire ce petit cadeau.

—Vous savez, monsieur Robiquet, repartit Fossette en affectant un air sévère, que je n'accepte jamais rien des hommes.

—Jamais rien! murmura Robiquet en se dirigeant vers la porte. Et ces belles fleurs-là que vous apporte tous les huit jours un commissionnaire....

—Comme tu tourmentes ce pauvre garçon, Fossette, dit Geneviève, quand Robiquet fut dehors.

—Si je ne le tourmentais pas un peu, il est si bon, qu'il engraisserait.»

«Comment avez-vous fait la connaissance de votrearisto?demanda Claudine à Fossette.

—Sur la place de la Madeleine, au marché aux fleurs. Je contemplais un magnifique pot d'azalées, et j'en demandais le prix.—C'est trop cher pour moi, dis-je avec un soupir. Lui, il était là qui me regardait tout surpris, et il me pria d'accepter le pot d'azalées.

—Monsieur, lui répondis-je fièrement, comme tout à l'heure à Robiquet, je n'accepte jamais rien des hommes.

—Pourquoi donc, mademoiselle?

—Parce que je les méprise.»

Là-dessus, la conversation s'engagea. Il tenait, disait-il, à me faire changer d'opinion, et il me demanda la permission de venir me voir. Je la lui accordai. Il me traita non pas comme une ouvrière, mais comme une femme de son rang. Je le trouvai original, car il prit la peine de me faire la cour. Ce procédé m'est allé au cœur, et je l'aime tout de bon. C'est bien réellement mon premier amour. Il y a six mois que cela dure. Bon! voilà que moi aussi je deviens triste. Décidément, Geneviève, tu engendres la mélancolie.

—Est-il beau? demanda encore Claudine.

—Non, mais il a de l'esprit. Et pas un défaut, c'est-à-dire qu'il n'est ni peintre, ni écrivassier, ni ivrogne.

—Et pas jaloux?

—Peut-être le serait-il; mais j'ai posé mes conditions. Nous avons passé un contrat sous seing privé. Je vais vous le montrer.»

Elle alla chercher le papier dans son armoire et lut:

«Nous, soussignés, Fossette et Léopold de Barnolf, unis par le caprice, ne croyant ni l'un ni l'autre aux amours éternels, et posant en principe que l'inconstance est aussi involontaire que l'amour, que le cœur se moque des serments aussi bien que de la raison.

«Arrêtons d'un commun accord ce qui suit:

«1° Ne jamais jurer de nous aimer toujours;

«2° Respecter notre liberté mutuelle;

«3° Éviter toute scène de jalousie;

«4° Nous abstenir de tout reproche quand la tiédeur viendra;

«5° Ne jamais habiter ensemble;

«6° Rompre comme nous nous sommes unis, c'est-à-dire en riant;

«7° Rester quand même les meilleurs amis du monde.

«Léopold s'engage en outre à ne jamais offrir d'argent à Fossette, et Fossette à ne jamais broder de pantoufles à Léopold.

«FOSSETTE. LÉOPOLD DE BARNOLF.»

«Eh bien! il n'y a que la liberté pour faire durer l'amour. Elle seule nous enchaîne. Nous nous cramponnons à notre bonheur, comme si chaque jour il allait nous échapper. Il y a des amours, n'est-ce pas? qui s'en vont tout de suite; le nôtre augmente au contraire, au point que cela m'effraye. Le dernière fois que je l'ai vu, j'étais si émue que je ne pouvais plus rire.

—Est-il riche? demanda aussi Claudine, que ce roman intéressait vivement, et qui commençait, au récit de cette aventure et de cette liaison originale, à trouver un peu terne son amour pour Jaclard.

—Je crois que oui; mais je ne m'en inquiète guère. Je n'ai jamais rien accepté de lui que des fleurs. Il m'étonne de mon désintéressement. Chez moi, c'est de la rouerie: si j'acceptais ses présents, il ne m'estimerait plus, et il m'aimerait moins.»

Robiquet entrant:

«Voilà, charmantes tourterelles. Quelqu'un m'a demandé de vos nouvelles. Gare à vos cheveux! ajouta-t-il d'une voix sinistre. On a essayé de me corrompre pour vous en voler à chacune une mèche.

—Qui donc? demandèrent-elles avec une vive curiosité.

—Je pourrais vous faire languir, mesdemoiselles, et me venger ainsi de vos malices; mais Robiquet n'a pas de rancune. C'est.... c'est.... Vous croyez que ce sont des amoureux, hein! Eh bien non! c'est le perruquier du n° 15. Il a des cheveux à rassortir, une commande importante. Il payerait bien.

—Comprenez-vous, s'écria Fossette, qu'on puisse faire ce métier-là, d'acheter les cheveux des pauvres filles pour les mettre sur la tête des femmes riches? Nous qui n'avons déjà que nos cheveux pour toute parure, la parure du bon Dieu!

—Je crois que M. Gorju viendra lui-même vous faire visite.

—J'aimerais autant voir Dumolard en personne, dit Fossette. Celui-là du moins rendait service à ces malheureuses en les débarrassant de la vie. On défend le trafic des nègres et on permet le commerce des cheveux. Des cheveux, n'est-ce pas aussi de la chair humaine? Qu'il vienne, votre M. Gorju, c'est moi qui le recevrai!

—Comme je lui parlais, un homme à museau de fouine, est entré dans sa boutique. Il est aussi maigre que Gorju est gras, mais il est encore plus laid. Il m'a regardé avec des yeux qui m'ont fait froid dans le dos. À eux deux, ils doivent comploter de mauvais coups.

—En effet, monsieur Robiquet, dit Fossette, vous avez l'air tout drôle. À moins que ce ne soit ce beau chapeau neuf qui vous donne cette singulière physionomie.»

Le chapeau de Robiquet, trop grand pour sa tête, lui cachait les sourcils.

«Si vous m'aimez, monsieur Robiquet, dit encore Fossette, vous ôterez ce chapeau, car vous me feriez croire que Gorju vous a enlevé la peau de la tête, comme un sauvage qu'il est, et j'en aurais cette nuit des cauchemars.»

Robiquet posa son chapeau.

«Qu'est-ce qu'il a donc, ce chapeau? n'est-il pas à la dernière mode, et retapé dans le meilleur goût? On nous paye si peu, comme tournuriers-retapeurs, que je veux au moins avoir l'étrenne des chapeaux que jebichonne.Si cela les fane un peu, tant pis pour le fabricant! il gagne assez, lui, en revendant un vieux chapeau tout retapé sept, huit, jusqu'à dix francs. Et pour l'ouvrière en casquettes, c'est encore pis. Elle est payée à raison de un franc cinquante centimes la douzaine pour poser les doublures et les visières. On parle de se mettre en grève; mais moi, ça ne me va pas, la grève. On s'expose à mourir de faim, et, le plus souvent, c'est tout ce qu'on y gagne.

—Tiens, à propos, dit Fossette, si toutes les femmes se mettaient en grève et refusaient de se marier jusqu'à ce que les hommes leur fissent de meilleures conditions!

—Il y aurait toujours, fit observer Claudine, les vieilles et les laides qui profiteraient de la grève pour trouver des maris.

—Et puis les femmes sont trop bêtes, reprit Fossette. Elles ont si bien l'habitude d'être exploitées, qu'elles ne s'en aperçoivent seulement pas.

—Ce n'est pas vous, du moins, mademoiselle Fossette, qui vous laisseriez exploiter, remarqua Robiquet.

—Moi comme les autres, et c'est bien par force. Tenez, monsieur Robiquet, vous qui vous plaignez de votre salaire, comptez un peu les points qu'il nous faut tirer pour gagner dix-huit sous. L'entrepreneuse de lingerie qui nous donne de l'ouvrage est une grande dame à falbalas. Elle ne fait pas autre chose que de recevoir ses amants et ses pratiques. Y compris la broderie, elle dépense cinq francs pour établir une chemise comme celle-ci, et elle la vend douze ou quinze francs. Elle se dorlote dans la moire et le salin. Tandis que nous autres, à quoi arrivons-nous en restant tout le jour et une partie de la nuit courbées sur le travail? à ne pas mourir tout à fait de faim.

—Il y a au quatrième, juste au-dessous de moi, dit Robiquet, une mauvaise tête, un socialiste. Il dit là-dessus bien des choses qui paraissent avoir de la raison. Il est cordonnier de son état, et se plaint aussi de son salaire. Il a cinq enfants et une femme toujours malade à nourrir. Vous pouvez croire qu'ils ne mangent pas toujours à leur faim. Ce malheureux a quelquefois des yeux qui font peur: on dirait qu'il veut dévorer quelqu'un.

—C'est Brisemur? demanda Fossette.

—Oui.

—Pauvres gens! Quand je rencontre ces enfants si déguenillés avec leurs figures de squelette, j'en ai le cœur serré, et je ne puis pas dîner.

—Ne reçoivent-ils pas des secours de la paroisse et de la mairie?

—Oh! qu'est-ce que cela? De temps en temps, pour six, un secours de dix francs ou bien quelques bons de pain. Et puis il est fier, Brisemur. Quand il faut aller au bureau, il dit à sa femme: «J'aime mieux passer deux nuits au travail que de mendier un secours.» C'est sa femme qui y va quand elle peut sortir. Ce qui l'ennuie surtout, ce sont certaines dames de charité qui se croient obligées de leur donner des conseils, et qui veulent mettre le nez dans toutes leurs affaires. Il faut entendre aussi comme il arrange tous ces grands blagueurs qui veulent faire le bonheur des ouvriers sans les consulter, et qui n'ont pas d'autre but que de parader et de poser devant le public. Lui, Brisemur, il a une idée magnifique qui rendrait riches tous les ouvriers.

—Est-ce que les femmes en sont? demanda Fossette.

—Oui, tout le monde.

—Eh bien! parlez, pourvu que ce ne soit pas de la politique.

—Oh! il n'est pas question de politique. Il dit tout bonnement qu'il faudrait, au lieu de travailler pour un entrepreneur, se réunir, former une société, se cotiser pour acheter les outils et les cuirs, avoir un agent qui vendrait les produits et empocherait les bénéfices au profit de tous les associés.

—Tiens! mais au fait! dit Fossette, si nous trois, mesdemoiselles, nous formions une société?»

Geneviève s'était arrêtée de coudre. Elle était fort pâle. Ses yeux fixes, qui semblaient agrandis, avaient une expression singulière. C'était connue une anxiété, suivie tout aussitôt d'un abattement profond.

«Mon Dieu! Geneviève, qu'as-tu donc? s'écria Fossette.

—Vous souffrez, c'est sûr,» dit à son tour Robiquet tout effrayé.

Geneviève ferma les paupières et se renversa sur sa chaise.

«Je suis perdue! murmura-t-elle; il ne vient pas, lui, il m'abandonne!»

Elle avait entendu un pas rapide dans l'escalier. Depuis quinze jours elle attendait vainement Lionel. La veille encore elle lui avait écrit, et il ne venait pas. Cette dernière déception achevait de la briser.

«Elle s'évanouit!» cria Claudine, qui la soutint dans ses bras.

En effet, elle avait perdu connaissance.

On la transporta sur le lit:

«Monsieur Robiquet, courez chercher du vinaigre.»

Robiquet effaré se précipita dehors. Il faillit se heurter dans le corridor avec une dame qui lui demanda si Mlle Claudine Bordier était sortie.

«Non, au fond, la porte à droite,» répondit Robiquet qui poursuivit sa course.

C'était Madeleine qui venait voir sa sœur. Elle la trouva, ainsi que Fossette, en grand émoi auprès du lit où reposait Geneviève.

Madeleine, qui avait plus de sang-froid que les jeunes ouvrières, bassina les tempes de la malade avec de l'eau fraîche et lui frappa dans les mains.

Geneviève recouvra ses sens. Elle ne remarqua pas d'abord la présence de Madeleine.

«Que ne m'avez-vous laissée mourir! s'écria-t-elle en fondant en larmes! Au moins, je ne souffrirais plus. Me délaisser dans un moment pareil! Ô mon père, ma mère, si je vous ai fait souffrir, vous êtes bien vengés!»

Madeleine interrogeait du regard.

«C'est son amant qui l'a abandonnée,» lui dit Claudine à voix basse.

Tout à coup Geneviève se dressa sur son lit.

«Ah! mais.... c'est ma faute s'il n'est pas venu.... Hier, dans ma lettre, j'ai oublié peut-être de lui donner mon adresse. Et je l'accusais!»

Elle riait maintenant d'un rire nerveux qui faisait mal.

«Je t'en prie, Fossette, écris-lui bien vite, et dis-lui que je vais mourir s'il ne vient pas. Tu sais: M. de Lomas, 31, rue Louis-le-Grand.

—M. de Lomas!» s'écria Madeleine stupéfaite.

Et son visage se couvrit de rougeur; ses sourcils se froncèrent.

Quel sentiment l'émouvait?

À cette exclamation, Geneviève regarda Madeleine, et l'ayant reconnue, elle retomba sur son lit, honteuse qu'une étrangère eût surpris son secret.

Fossette cherchait une plume et du papier, lorsqu'on entendit des sanglots dans l'escalier; Robiquet entra tout essoufflé en rapportant du vinaigre.

«Encore une autre histoire! dit-il; vous entendez bien pleurer? C'est la petite danseuse du sixième. Les sergents de ville viennent d'arrêter sa mère, parce qu'ils l'ont surprise qui mendiait dans la rue Quincampoix.»

Fossette courut dans l'escalier et fit entrer celle que Robiquet appelait la petite danseuse du sixième. C'était presque une enfant; elle avait quinze ans à peine. Sa figure brune et pâle rappelait un peu le type passionné de la bohémienne. Ses grands yeux noirs, animés par l'indignation, avaient une vivacité, un éclat sauvages. Elle portait sur sa chevelure épaisse, un peu crépue, une résille de chenille rouge.

Sa taille souple, cambrée, était à la fois énergique et voluptueuse, comme celle de ces filles vagabondes, de sang mauresque, dont les passions brûlantes n'admettent pas d'entraves.

Elle s'appelait Christine Ferrandès. Elle était Espagnole par son père, mais Française par sa mère.

«Mon Dieu! mon Dieu! criait-elle, que va devenir grand'mère et lapoverinette?Ah! c'est la petite, surtout!»

Cette douleur était si expansive, si vraie, que tous les cœurs étaient touchés. Geneviève elle-même oubliait sa propre souffrance, et Madeleine avait des larmes plein les yeux.

Elle questionna Christine sur sa position.

Dans un récit entrecoupé de sanglots, la petite danseuse raconta qu'elles étaient quatre là-haut dans un grenier: une enfant de six ans, une aïeule paralytique, elle, qui apprenait à danser, sa mère enfin qui était blanchisseuse et qu'un commencement de phtisie empêchait de laver pendant l'hiver. Le jour, la pauvre femme cousait des chemises de soldat à six sous la pièce, et, vers le soir, en effet, elle allait mendier; car son mince salaire ne pouvait suffire à nourrir quatre personnes.

«Elle est si jolie, ma petite Rita! ajouta Christine avec passion. Sa mère est morte, et on l'avait mise aux Enfants-Trouvés, dans cette grande maison si triste. J'étais allée la voir. Elle demandait toujours sa mère; elle se pendait après moi pour me suivre; et je l'ai emmenée, la pauvre petite. Sans doute elle n'est pas aussi bien nourrie, mais elle a notre amour. Ah! nous l'aimons bien! Si vous voyiez, c'est elle qui est toujours la plus belle. Je travaille aussi, je fais des bonnets. En passant la nuit, je puis gagner trente sous. Là-dessus il faut payer mes leçons de danse; c'est ce qui nous ruine. Mais quand je serai célèbre, ajouta-t-elle en se redressant, j'aurai beaucoup d'argent et nous serons toutes heureuses. Maman!... Ah!... maman!... croyez-vous qu'on me la rendra?»

Et elle se reprit à sangloter.

Madeleine remit à cette enfant son porte-monnaie qui contenait sa dernière pièce de vingt francs.

«Tenez, lui dit-elle, quand voué serez riche, vous me la rendrez.»

Christine remercia avec, une effusion toute méridionale et courut rejoindre sa grand'mère qui ne connaissait pas encore la catastrophe.

Madeleine ne pouvait rester davantage, car Mme Daubré l'attendait aux Tuileries.

Robiquet partit derrière elle, portant le message de Geneviève à M. de Lomas.

«Je ne sais pas trop, fit observer Madeleine à Claudine, s'il convient que tu restes dans cette société-là?

—Comment, se récria-t-elle surprise. Fossette et Geneviève ont des amants, c'est vrai; mais ce sont de très-braves filles; elles ne se vendent pas.

—Ma chère amie, quand on est dans cette voie-là, et qu'on est pauvre....

—D'où sors-tu, Madeleine? interrompit Claudine. À Paris comme à Lyon, une ouvrière sage est une exception. On ne peut pas demander non plus aux ouvrières des grandes villes la même vertu qu'à ces petites demoiselles qui n'ont jamais quitté la robe de leurs mamans. L'amour n'est-il pas leur seul bonheur?

—Tu m'effrayes, Claudine, dit Madeleine émue; comment peux-tu excuser de pareilles mœurs?

—Oh! ne crains rien pour moi. J'ai bien résisté à l'amour de Jaclard. Je saurai donc me garder, malgré tous les conseils et tous les exemples. Et puis je penserai à toi, à Marie, à notre pauvre mère, qui toutes trois auriez tant de chagrin si je me conduisais mal.»

Madeleine, un peu rassurée, embrassa sa sœur en la suppliant de ne jamais manquer à cette bonne résolution. D'ailleurs, dans quelle maison placer Claudine où elle n'aurait pas à courir des dangers peut-être pires?

Commée les deux sœurs s'embrassaient justement en face du n° 15, il y avait sur la porte du perruquier deux hommes qui les observaient attentivement. C'étaient Gorju, le trafiquant de chevelures, et Renardet que Madeleine ne connaissait pas, mais qui, lui, la connaissait depuis le voyage de Lyon.

Renardet était l'homme d'affaires du principal propriétaire de la rue de Venise. Il venait toucher les loyers. Il était en outre en relations suivies et mystérieuses avec Gorju.

«Comment! elle ici? s'écria-t-il.

—Ah! fit Gorju, il y a de jolies filles et de bien beaux cheveux pour le moment dans le garni du 37.

—Je serais curieux d'admirer ces merveilles, monsieur Gorju; mais un autre jour, car pour le moment il faut que je sache où se rend cette beauté, d'un pied si léger,» dit Renardet avec un rire qui découvrait ses dents aiguës, ses dents de carnassier.

Il était cinq heures. Il y avait foule aux Tuileries. Les rayons dorés du soleil couchant se jouaient dans les bourgeons des marronniers. Ils se réfractaient en brillants arcs-en-ciel dans la pluie fine des jets d'eau et faisaient resplendir les belles toilettes des promeneuses et les visages roses des enfants.

C'étaient une vie, une gaieté, un bruit de caquets, de cris, de rires, de voix fraîches et de chants d'oiseaux. Le printemps n'est pas seulement le rajeunissement de la nature; il se manifeste aussi en nous par un redoublement de vie et par des langueurs, des ivresses, des besoins d'aimer, des joies sans cause, des activités sans but.

C'est la sève qui tressaille, qui monte, qui envahit tous les êtres, depuis le brin d'herbe jusqu'à l'homme, depuis le robuste paysan jusqu'à l'habitant étiolé des villes.

Madeleine chercha des yeux Mme Daubré, et ne la trouva point; mais elle vit à sa place le jeune Albert. Il paraissait plongé dans une de ses rêveries qui lui étaient habituelles. Il tenait à la main un livre qu'il avait laissé tomber sur ses genoux. Ses yeux étaient fixés sur le sommet d'un marronnier, que pourtant il ne regardait point. Quand Madeleine s'approcha de lui, il tressaillit, et pendant quelques secondes il ne put répondre à cette simple question:

«Où trouverai-je Mme Daubré?»

Albert avait l'imagination aussi poétique qu'impressionnable. Madeleine, enveloppée par la lumière du soleil, lui apparaissait alors comme au milieu d'une gloire. Elle avait marché vite. Ses joues étaient animées; ses bandeaux soulevés par la course, dessinaient de petites ondes autour de son front resplendissant. À travers les longs cils de ses paupières à demi fermées par l'éclat du soleil, jaillissaient des rayons à la fois doux et pénétrants.

Depuis huit jours que Madeleine était entrée chez Mme Daubré, Albert avait senti grandir la sympathie qu'elle lui avait inspirée lors de leur première rencontre chez les Borel.

«Ma belle-sœur est allée avec Maxime Borel faire une promenade au bois, répondit-il enfin. Ils ont emmené Jeanne. Vous êtes donc libre, mademoiselle. Je suis venu vous prévenir de ne pas attendre Mme Daubré.

—Combien je vous remercie, monsieur! fit-elle, réellement touchée de cette attention.

—Oh! ne me remerciez pas, j'avais envie de sortir; et, vous voyez, je lisais mon auteur favori.»

C'étaient les poésies d'Henri Heine.

«Je puis donc rentrer,» dit Madeleine, heureuse d'avoir quelques heures de liberté; car depuis huit jours elle n'avait pas trouvé un moment pour se recueillir et travailler.

Elle cumulait en effet chez Mme Daubré les emplois de lectrice, de demoiselle de compagnie et d'institutrice. Que d'exigences n'avait-elle pas, cette coquette désœuvrée et surtout ennuyée!

«Oh! mademoiselle, rentrer déjà? Voyez, il fait si beau! supplia Albert. Votre vie nouvelle paraît vous fatiguer un peu. Je vous trouve pâlie, et vous perdez chaque jour de votre gaieté.

—C'est que maintenant, répondit Madeleine avec un sourire forcé, j'ai de graves fonctions à remplir; Si je riais comme autrefois, Jeanne n'aurait plus de considération pour moi.

—Est-ce bien là la vraie cause de votre air sérieux? demanda Albert avec une émotion dans la voix. Nous serions bien malheureux si vous ne vous plaisiez pas avec nous. Ma belle-sœur vous aime déjà beaucoup, et Jeanne aussi!»

Madeleine lui répondit avec une gravité triste:

«Sans doute, monsieur, je regrette Mlle Borel; mais certes je me trouve heureuse de ma nouvelle position; je suis très-sensible surtout à l'affection que vous me témoignez tous.»

Madeleine, en prononçant ce petit mensonge bienveillant, avait le cœur un peu gros. Elle était loin d'être heureuse chez Mme Daubré, comme elle le disait. Cette position subalterne vis-à-vis d'une femme capricieuse dont elle ne pouvait estimer le caractère, et qui lui était de beaucoup inférieure sous le rapport de l'intelligence, la blessait dans son amour-propre aussi bien que dans sa dignité. Et puis son esprit sérieux et méditatif ne se prêtait qu'avec de pénibles efforts à ces fonctions de surveillante attentive et sévère. Elle ne pouvait s'indigner avec conviction des fautes puériles de Jeanne. Elle sentait qu'elle remplirait mal ses devoirs d'institutrice.

Doué d'une excessive délicatesse de cœur, Albert comprit à l'accent un peu contraint de Madeleine qu'elle n'était pas tout à fait sincère et qu'elle souffrait. Il se tut, car il souffrait aussi.

Albert s'était levé à l'arrivée de Madeleine, et maintenant ils marchaient l'un à côté de l'autre, au milieu d'un massif de marronniers.

«Dans ce moment, reprit-il après un silence, vous paraissez péniblement affectée. Peut-être est-ce moi qui vous ai déplu en venant à votre rencontre. J'ai été élevé au fond de la Bohème, dans un château isolé, entre une vieille tante et un vieux précepteur. Je ne sais donc rien des usages français. Dites-moi, je vous en prie, que je n'ai commis à votre égard aucune inconvenance.

—Oh! monsieur, répondit vivement Madeleine, j'ai toute confiance en votre loyauté; et, pour vous le prouver, je ferai avec vous un tour de promenade.»

Madeleine était très-pure et par cela même très-audacieuse. Mlle Borel lui avait appris d'ailleurs à ne pas se préoccuper des convenances lorsqu'elles gênaient la liberté sans profit pour la morale.

«Je vous remercie, mademoiselle, de cette preuve d'estime, dit Albert un peu troublé.

—En effet, je suis triste, reprit Madeleine. Je viens d'assister à une scène si pénible et si émouvante, que vraiment j'ai besoin pour me remettre de grand air et de distraction.»

Elle conta avec un accent pénétré et plein de chaleur l'histoire de Christine Ferrandès et de la pauvre phtisique qu'on avait arrêtée parce qu'elle mendiait.

«Et vous les croyez en tous points dignes d'intérêt? demanda Albert.

—Je ne les connais pas; mais quelle que soit leur conduite, des femmes aussi malheureuses sont toujours dignes d'intérêt. L'inconduite en pareil cas est la conséquence de la misère.

—Vous avez raison, mademoiselle; et quoique je partage entièrement l'avis de Mlle Borel au sujet de l'aumône, cependant, en face de tels malheurs, comment rester impassible dans ce système et ne pas les secourir! Je ferai donc ce que vous voudrez bien me dicter.

—Merci pour elles, dit Madeleine.

—En ma qualité d'Allemand, je suis un vrai songe-creux. Je crois à la métempsycose. J'ai dû être femme dans une précédente existence, et j'ai dû souffrir beaucoup; car je ressens les souffrances des femmes comme si je les avais éprouvées.»

Madeleine sourit.

«Ces réminiscences ne seraient-elles pas plutôt l'effet de l'imagination que celui du souvenir?

—Peut-être avez-vous raison. Mais c'est là un sujet bien triste. Vous restez ici pour vous distraire et je vous entretiens de pensées douloureuses. La nature pourtant est si gaie! Comme ce jour est pur et ce coucher de soleil resplendissant! L'air est embaumé et il enveloppe comme une caresse. On voudrait, n'est-il pas vrai? s'enfuir au fond des bois, on se baigner dans la rosée des prés. On éprouve le besoin de chanter comme les oiseaux ou encore de faire des vers pour décrire toutes ces ivresses, toutes ces splendeurs.

—Vous faites des vers? interrogea Madeleine.

—Oui, répondit le jeune homme en rougissant. Mais c'est un secret; car je ne veux les montrer à personne. Je les trouve bien beaux mes vers, cependant; mais il me semble qu'aussitôt que je les aurai lus, ils me paraîtront affreux. Et puis maintenant, qui s'intéresse à la poésie?

—Moi, dit Madeleine.

—Vous? Ah! quel bonheur! s'écria Albert avec une naïveté toute germanique. Et vous aussi, vous écrivez en vers?

—Hélas! j'ai aussi ce défaut!» fit-elle en riant.

Et puis tout à coup elle devint grave; son œil inspiré s'arrêta fixe et profond sur le ciel bleu. Elle soupira; car la poésie était maintenant tout son espoir.

«Je vais peut-être vous faire une proposition indiscrète, reprit Albert; mais alors regardez-la comme non avenue. Si vous voulez me lire vos vers, je vous lirai les miens.

—J'y consens, répondit Madeleine en souriant. Puisque nous voilà confrères en littérature, nous nous critiquerons mutuellement. D'abord je serai franche, je vous en préviens. Tant pis si vos vers sont mauvais ou si vous avez de l'amour-propre. Toutefois il faudrait me promettre la même sincérité.

—Sans doute; mais vous, vous ne pouvez faire que de belles choses. Ce soir, ma belle-sœur doit aller au bal; elle m'a prié de l'accompagner. J'ai promis avec regret; car je hais ce qu'on appelle le monde; je n'aime que la lecture, l'étude, la poésie. Je tâcherai de décider Lionel à l'accompagner. Ce soir donc, si vous le voulez bien, nous nous réunirons au salon; je vous soumettrai quelques passages de ma traduction de Heine, et je vous raconterai mes projets pour l'avenir. J'ai de grands projets: je crois qu'il y a une réforme à opérer dans l'art comme dans les mœurs, et qu'il faut remplacer notre charlatanisme littéraire et notre hypocrisie morale par la vérité et la simplicité. La littérature est-elle le miroir des mœurs, ou les mœurs sont-elles le reflet de la littérature? L'une et l'autre proposition peuvent se soutenir. Mais il est certain que les artistes, ces êtres passionnés, à imagination vibrante, arrivent par le sentiment, plutôt que les philosophes par la raison pure, aux grandes intuitions de l'avenir; car leurs aspirations incessantes vers l'idéal leur font concevoir une beauté, une harmonie, une perfection qui doivent être la destinée nécessaire de l'homme dans la carrière immense du progrès.»

En parlant, Albert s'animait; Madeleine l'écoutait sérieuse, et Renardet, qui n'avait cessé de les observer, se disait avec un sourire sardonique:

«Évidemment ce sont deux amoureux. Voilà bien la vertu des femmes!»

Lionel les rencontra comme ils rentraient ensemble; il leur jeta un de ses regards froids et perspicaces. La joie naïve qui éclatait sur le visage d'Albert ne put lui échapper. Il ne s'arrêta pas toutefois à les observer, car il avait hâte de se rendre chez Geneviève, dont Robiquet venait de lui remettre le message.

Geneviève reposait encore sur le lit de Fossette. Elle éprouvait une si violente anxiété que cette douleur morale absorbait toutes ses forces physiques. Viendrait-il? Ne viendrait-il pas? Elle ne donnait point, mais elle paraissait assoupie. Le moindre bruit la faisait tressaillir et lui serrait le cœur.

Fossette et Claudine continuaient à travailler silencieusement.

Robiquet ne précéda M. de Lomas que de quelques minutes.

Quand Geneviève vit entrer Lionel, elle se souleva, poussa un cri de bonheur et lui tendit les bras.

«Que les femmes sont lâches!» dit Fossette à l'oreille de Claudine, comme les deux ouvrières se retiraient par discrétion dans la pièce voisine.

Geneviève était si reconnaissante de la visite de M. de Lomas, qu'elle ne lui adressa pas un reproche, pas un mot amer. C'était de joie qu'elle pleurait en serrant les mains de son ami.

Ces derniers bonheurs d'une union qui se brise sont souvent plus âpres, plus véhéments, que les félicités d'un amour à son début.

«Calmez-vous, mon amie, lui dit Lionel. Comme vous l'avez pensé, sans mon étourderie qui m'a fait oublier de vous demander votre adresse, je serais venu plus tôt; mais j'ai beaucoup, beaucoup pensé à vous. Je me suis même occupé, ne pouvant vous aider de ma bourse, à vous trouver une meilleure position.

—Oh! que vous êtes bon de songer à moi! Mais ce que je veux de vous surtout, c'est votre affection. Qu'ai-je besoin de luxe? Je gagne à peu près ma vie. Je ne souffre que de votre oubli, de votre froideur.»

Elle se remit à pleurer.

«Voyons! ma Ginevra, tu es une enfant; ne pleure pas. Je ne veux pas que ces beaux yeux soient rouges, entends-tu! Ne vois-tu pas que je t'aime?

—Je ne sais pourquoi, quand je pense à vous, j'ai le cœur serré; et puis, je sens, je devine.... j'ai peur.... Il me semble que le bonheur m'échappe et que.... je vais rester toute ma vie seule avec le remords, avec cette pensée horrible que j'ai torturé le cœur de mes pauvres parents qui m'aimaient tant. Ma mère encore me pardonnerait; mais mon père?...»

Elle se souleva sût son coude.

«Lionel, connaissez-vous Gendoux?

—Oui, j'en ai entendu parler, répondit M. de Lomas en baissant les yeux et la voix.

—Je crois qu'il me tuerait et vous aussi, s'il apprenait... s'il savait...

—Oh! ma chère enfant, on s'habitue à ces douleurs-là.

—Mon père s'habituer à la honte, jamais!

—Quand tu auras ici une position lucrative, tu lui écriras que tu as quitté Lille, parce que cette vie de travail et de pauvreté sans perspective d'amélioration possible t'a rebutée, et que tu es venue chercher à Paris une existence plus conforme à tes goûts. Enfin, dans quelques mois, tu seras majeure et libre par conséquent. Tes parents ne pourront pas s'opposer à tes volontés.

—Il faudra bien me résoudre à leur donner ce grand chagrin, dit Geneviève en soupirant; car je ne puis plus retourner auprès d'eux dans la position où je me trouve. Vous me comprenez, Lionel; il y a quelque temps j'espérais encore me tromper, mais maintenant je ne puis plus douter.»

Elle fondit en larmes.

M. de Lomas ne s'attendait pas à une semblable révélation. Et comme il n'aimait plus Geneviève, il ne chercha pas beaucoup à dissimuler la vive contrariété qu'il en éprouva. Il quitta soudain le ton presque tendre et le tutoiement qu'il venait d'employer, et lui adressa quelques froides consolations.

Il savait bien que Geneviève n'aimait que lui. Mais comme tous les hommes sans conscience, plus coupables cependant que la femme séduite, il voulait douter, afin de rejeter sur Geneviève seule la conséquence de leur faute commune. Il pouvait du moins feindre des soupçons qui donneraient un prétexte à son abandon.

«Quel est ce jeune ouvrier, demanda-t-il, qui vient de me remettre votre lettre?»

Geneviève était si candide dans son amour, que, ne pouvant deviner la pensée injurieuse qui traversait l'esprit de M. de Lomas, elle répondit naïvement à sa question. Elle attribua son refroidissement subit à toute autre cause et regretta presque de lui avoir fait cette révélation.

«Monsieur de Lomas, dit-elle avec dignité, mais avec une émotion concentrée, lorsque vous m'avez arrachée à ma famille, vous m'aviez laissé entrevoir la possibilité d'un mariage. Je ne vous rappellerai pas les subterfuges que vous avez employés pour me séduire. Je vous ai pardonné depuis longtemps, parce que je vous aime. Si j'ai pu croire un moment que vous m'épouseriez après la mort de votre mère, maintenant que j'ai un peu plus d'expérience, j'ai complètement perdu cet espoir. Je sais bien qu'un homme de votre classe, de votre éducation, ne consentira jamais à épouser une pauvre ouvrière, et à la présenter comme son égale dans le monde et dans une famille qui la repousserait. Non, tout ce que j'espère, c'est que ce lien vous attachera à moi, que vous continuerez à m'aimer, à penser quelquefois au milieu de vos plaisirs à la pauvre fille qui vous a donné toute sa vie. Oh! dites, promettez-le moi.»

Lionel prit dans sa main sèche et froide la main fiévreuse que lui tendait la jeune fille.

«Sans doute... sans doute... dit-il avec embarras. Je vous aime, et d'ailleurs je vous le prouverai.

—Oh! Lionel, reprit Geneviève un peu rassurée, quand je pense que je vais avoir un enfant qui sera le vôtre aussi, j'oublie tout mon malheur... j'oublie la honte, et je l'aime déjà, cet enfant qui vous ressemblera. Vraiment, je crois que je vous en aime aussi davantage.»

L'accent plaintif dont elle prononça ces tendres paroles, son regard ému, voilé par les larmes, la rendaient si touchante et si séduisante même que Lionel eût pu en être attendri; mais il était alors trop préoccupé de chercher une combinaison qui lui permît de se débarrasser de Geneviève avec honneur.

«Je suis bien sensible, mon enfant, dit-il, à votre affection. Il faut songer à vous créer une position; et c'est à quoi je vais mettre tous mes soins.»

Il était si éloigné de penser à un mariage qu'il ne s'excusa pas même auprès de Geneviève de manquer à ses promesses.

«Une dame, une amie de ma sœur, poursuivit-il, à qui j'ai parlé de votre position comme ouvrière, m'a promis de s'occuper de vous. En attendant, elle vous a recommandé à sa couturière, qui vous donnera du travail et qui vous procurera une chambre dans sa maison même. C'est un grand atelier et une couturière en vogue. Vous y apprendrez cet état qui, à Paris, avec des protections, peut devenir très-lucratif.

—Quitter mes amies, s'écria Geneviève, Fossette qui est si bonne pour moi?

—Il le faut, mon enfant; d'ailleurs Mme Thomassin demeure rue Neuve-Saint-Augustin, tout à côté de la rue Louis-le-Grand. Nous pourrons ainsi nous voir plus souvent.»

Ce dernier argument décida Geneviève.

«Je vais vous donner l'adresse en question, ajouta Lionel; vous pourrez vous y présenter de la part de Mme de Courcy.

Apercevant sur la table l'encrier et la plume dont Fossette s'était servie, il s'en approcha pour écrire cette adresse.

Il n'y avait qu'une feuille de papier, mais elle était écrite au verso.

Lionel y jeta les yeux et lut avec un vif étonnement.

C'était le contrat de Fossette et de M. de Barnolf.

Il posa le papier sans rien témoigner de sa surprise.

«Mlle Fossette a-t-elle aussi un amant? demanda Lionel.

—Oui, un monsieur fort riche qui l'adore. Mais c'est une singulière fille, cette Fossette, et très-honnête, quoiqu'elle soit très-pauvre.

—Ils se voient souvent?

—Tous les jeudis.

—Ah!

—Ces belles fleurs que vous voyez sont les seuls cadeaux qu'elle lui permette.

—Il ne vient jamais la voir?

—Jamais.»

Voilà donc ce secret qui intrigue si fort Lucrèce, pensa Lionel.

Il ajouta tout haut:

«Votre amie est vraiment une étrange créature. Depuis quand la connaissez-vous?

—Depuis que je suis ici, c'est-à-dire depuis un mois... mais je l'aime, comme si nous nous étions toujours connues. Oh! vraiment, Lionel, si vous pouviez aussi vous intéresser à elle et lui obtenir de l'ouvrage chez la couturière de Mme de Courcy...

—C'est possible, nous verrons cela.

—Elle est très-bonne ouvrière. Elle a quelque instruction et surtout beaucoup de goût. Elle sait s'habiller gentiment avec des loques. L'état de fleuriste lui plairait mieux que la couture et la passementerie; car elle est passementière; mais elle n'a pas d'avances pour faire un apprentissage. Enfin, Lionel, je vous en prie, pensez à elle aussi; car j'aurais un très-grand chagrin de m'en séparer.

—Je vous promets d'en parler, répondit Lionel. Vous irez donc demain sans faute chez Mme Thomassin.»

Geneviève promit.

«Lucrèce sera contente de moi, pensa Lionel en descendant l'humide et sombre escalier du n° 37. Dire que des êtres humains vivent là-dedans! Pouah!»

Et il s'éloigna en fredonnant un air d'opéra.

Lucrèce de Courcy, nous l'avons vu, était une courtisane de la haute école, la courtisane prévoyante de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ce n'était pas seulement une femme, belle, spirituelle, entraînante; c'était surtout un homme d'affaires.

Elle voyait s'approcher le moment où elle devrait renoncer à la vie qu'elle s'était faite; et comme elle ne voulait se retirer du monde qu'avec une fortune considérable, elle jouait à la bourse et plaçait son argent à très-gros intérêts.

Renardet était son factotum; mais elle n'exerçait l'usure qu'avec une extrême circonspection.

Du reste, dans ce milieu de désordre et de luxueuse galanterie, il lui était facile d'épier le moment où un fils de famille commence à descendre la pente de la ruine et peut encore présenter des garanties. Elle lui offrait alors de le mettre en relations soit avec Renardet, soit avec Pinsard, dont elle se servait comme prête-nom, ce même Pinsard, dont la femme était, rue Saint-Roch, marchande à la toilette.

Il était onze heures du matin. La belle Lucrèce était encore au lit. Sa chambre à coucher, fraîche et coquette comme celle d'une jeune mariée, avait des tentures de soie rose recouvertes de guipure; mais peut-être ces draperies aux reflets suaves faisaient-elles un peu trop deviner la femme déjà mûre qui s'entoure de couleurs tendres pour se donner un air de jeunesse.

La beauté de Lucrèce avait encore assez d'éclat pour légitimer cette prétention. Grâce à un demi-jour habilement ménagé, elle pouvait assez bien faire illusion. Cette lumière rosée répandait des teintes exquises sur son visage d'une pâleur mate, et atténuait les lignes qui commençaient à s'accentuer avec trop de vigueur.

La fine dentelle qui encadrait, son ovale, dissimulait des tempes un peu évidées, et les contours déjà massifs du menton. Elle tenait hors du lit ses bras et ses épaules encore admirables comme lignes et comme modelés. Ses yeux à demi clos, exercés aux séductions, brillants d'un certain feu de jeunesse, exprimaient en même temps une voluptueuse langueur.

À voir cette pose, ces teintes, ces ombres et ces reflets artistement étudiés, on eût dit une femme entièrement occupée de plaire. Qui eût supposé que cette créature si féminine, si coquettement enveloppée de ces frais nuages de soie et de dentelles, cachait, sous des apparences aussi gracieuses, une ambition effrénée, une rapacité d'oiseau de proie, une corruption, une sécheresse de cœur enfin qu'on ne rencontre guère que chez ces femmes habituées à simuler tous les sentiments et à exploiter l'amour!

Un homme, aussi répulsif que Lucrèce était attrayante, se tenait assis devant elle. C'était Renardet qui faisait tache dans ce luxe avec son petit habit râpé à manches collantes et ses souliers à clous.

«Décidément, Renardet, disait Lucrèce, je vous proclame un homme de génie. Vous êtes certainement un des produits les plus remarquables de notre civilisation en décadence.»

Renardet, qui commençait à s'incliner, coupa à ce dernier mot son salut par le milieu.

Il se contenta de sourire aussi agréablement que le lui permettaient ses lèvres plates et ses dents pointues.

«Ne vous offensez pas, car, moi aussi, je m'intitule hautement la dernière Française de la décadence. Il n'y a plus de Françaises aujourd'hui, mon pauvre Renardet; on ne voit que de petites écervelées, sans esprit, sans grâce. Il n'y a plus que des jockeys mâles et femelles qui mènent l'amour à coups de cravache et ne comprennent rien à la galanterie. À l'heure qu'il est, je fais type. Et dire que cette Beausire.... Mais laissons cela et parlons d'affaires. Je disais donc que vous êtes un homme de génie. Oui, vous seul savez trouver de semblables combinaisons; vous feriez un héros de drame. Parole d'honneur! c'est du haut comique. Devenir l'homme d'affaires, l'homme de confiance de celui que vous avez pour mission délicate de conduire à la ruine, c'est très-fort. Je m'avoue vaincue: je n'aurais pas trouvé celle-là. Vous croyez donc qu'il n'aurait pas renouvelé les cent quatre-vingt mille francs pour deux cent cinquante mille, comme je l'espérais.

—Non, il aurait trouvé facilement à Lyon au 15 pour 100 les cent quatre-vingt mille francs qu'il vous doit; car il venait de dire à la petite femme qui l'accompagnait que son père avait plus de huit millions de fortune. Enfin, à mon arrivée à Lyon, j'ai pris des informations. Elles sont des plus rassurantes. La maison Borel est bâtie sur le roc; elle fait des affaires colossales avec tous les pays, et il faudrait des faillites dans tous les coins du monde pour ébranler son crédit. Le chiffre exact de sa fortune n'est pas connu; mais certainement il dépasse huit millions. En Amérique seulement, ils exportent pour plusieurs millions chaque année; ils occupent, tant à Lyon que dans la banlieue, près de trois mille métiers à velours et à soierie.

—Mais enfin, avez-vous vérifié par vous-même, visité leur fabrique?

—Oui, selon vos recommandations, j'ai voulu voir par mes yeux, et, sous un prétexte, j'ai pénétré dans les bureaux. Toutes les fabriques de soieries sont concentrées dans le quartier des Terreaux; et à voir ces rues si calmes, on ne pourrait soupçonner que là s'est réfugiée toute l'activité commerciale de Lyon. J'ai été stupéfait en entrant dans la fabrique des Borel. Je croyais trouver de vastes bureaux, un personnel considérable, tout cet appareil dispendieux que supposent d'aussi vastes affaires. Mais non; seulement quelques commis silencieux qui montrent des échantillons; quelques caissiers chargés de la correspondance, un atelier de dessin où travaillent en causant une dizaine de dessinateurs, voilà ce que présente aux regards la puissante maison Borel. J'ai visité d'autres grandes fabriques, et c'est partout de même.

—Mais alors vous êtes sûr?...

—La maison Borel est connue à Lyon comme l'est ici la maison Rothschild. Si vous avez un million, vous pouvez le placer en toute sécurité entre les mains de M. Maxime Borel. Au vingt, c'est déjà assez gentil.

—Je n'ai pas tout de suite deux cent soixante-dix mille francs qu'il doit à ses autres créanciers; mais j'ai donné ordre à mon agent de change de vendre mes Saragosse dès que la plus petite hausse se produira. D'ailleurs, puisque c'est moi qui, sous un nom supposé, le poursuis, je saurai me faire attendre. Assurez-le que dans quelques jours vous lui présenterez les quittances de tous ses créanciers. N'a-t-il pas besoin aussi de quelque argent de poche?

—Oui, il m'a demandé de lui trouver en outre soixante mille francs aux mêmes conditions.

—Une idée! s'écria Mme de Courcy, si je lui vendais pour trois cent mille francs mon petit hôtel de la rue Blanche? Il m'en a coûté cent cinquante mille; ce serait une bonne affaire, car il n'est loué que dix mille francs. Il faut que nous lui trouvions une femme qui ait envie de cet hôtel. Décidément ce jeune homme m'intéresse. Pour le fils d'un fabricant de province, il n'a rien de bourgeois. Il a de l'esprit, il est artiste, il m'amuse. Je veux contribuer à son bonheur.

—En le ruinant, fit Renardet avec son rire satanique.

—Bah! quand je le pousserais à dépenser un ou deux millions pour jouir dans le bel âge, ne lui en restera-t-il pas toujours assez pour grignoter le plaisir quand il n'aura plus de dents? Je veux l'aider à se poser sur un grand pied. Je veux en faire un héros de la haute fashion. Vous savez que je suis un peu artiste en ce genre.

—Je l'ai toujours dit, fit Renardet avec componction, malgré votre réputation de femme d'esprit, vous êtes encore méconnue.

—Voyons, Renardet, il faut découvrir à ce jeune homme quelque beauté capable de produire une vive sensation dans notre monde, ne serait-ce que pour faire sécher un peu la Beausire. Non pas seulement de la beauté, mais de l'esprit, mais du neuf qui étonne; une production de votre invention, quelque chose d'un haut ragoût. Maxime ne peut se contenter d'une femme vulgaire. Il a d'ailleurs sa réputation à soutenir; il a lancé successivement trois femmes qui ont eu quelque célébrité: Colombine, Manon et Pouliche. Lionel m'a dit que Maxime était sur le point d'entamer une intrigue avec Mme Daubré. Voilà ce qu'il faut empêcher; car Maxime aimant sérieusement une femme honnête n'aurait plus besoin d'argent. Eh bien! apercevez-vous une merveille qui pourrait le détourner de cet attachement? Cette jeune fille dont vous me parliez tout à l'heure et qu'il a rencontrée en wagon...

—Oh! affaire de passer le temps en voyage, caprice d'un moment. D'ailleurs elle est pourvue, je l'ai rencontrée hier aux Tuileries en rendez-vous avec un tout jeune homme qui paraissait fort épris.

—Bon! comme je vais intriguer Maxime; sachez-moi le nom du jeune homme!

—Nous le saurons.

—Et la position sociale de la jeune fille?

—Elle a été élevée dans la famille Borel qui l'avait recueillie par charité. Elle est maintenant institutrice chez Mme Daubré.

—Ah! chez Mme Daubré, institutrice? fît Lucrèce, qui resta un moment songeuse.

—Mais cette jolie personne, reprit Renardet, a une sœur qui est une bien belle créature. C'est une simple ouvrière; c'est un peu massif; ce serait à dégrossir.

—Elle est à Paris?

—Oui, rue de Venise. À propos, j'ai vu hier mon ami Gorju. Il y aurait aussi, dans un garni de la même rue, une petite danseuse de quinze ans qui a un cachet extraordinaire, paraît-il. Vous savez que ce pleutre de Gorju s'y connaît.

—Quinze ans, dit Lucrèce, c'est trop jeune pour Maxime, qui n'a pas le temps de s'amuser à faire l'éducation d'une femme.


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