—Il m'a parlé encore d'une petite grisette très-piquante, et d'une blonde, une Flamande très-jolie.
—La grisette nous irait peut-être. Il faudrait voir cela. Cependant cherchez encore. Vous n'avez pas oublié non plus M. de Barnolf. Avez-vous pu arriver jusqu'à lui? On le dit dans la gêne. En voilà un que j'aurais du plaisir à mettre sur la paille.
—Je me suis informé. Il reçoit très-exactement sa pension et dépense peu. Il a une maîtresse qui ne lui coûte rien.
—Je sais cela. Il me faut à tout prix le nom de cette femme mystérieuse. Voyons, dépistez-moi cela en vrai renard que vous êtes.
—Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera, répondit Renardet en répétant un mot célèbre. Jamais ministre fut-il plus désireux que moi de plaire à sa souveraine?
—Il me semble que vous devenez galant: cela m'inquiète, monsieur Renardet. L'amour nuit aux affaires. J'ai idée qu'en secret vous sacrifiez aux Grâces.
—Euh; euh! on n'est pas tout à fait de bronze. Mais soyez tranquille, l'amour ne me fera jamais commettre de sottise.
—Vous m'assurez que M. de Lomas songe à se marier?
—Avec l'aînée des demoiselles Borel. Je le tiens de M. Maxime lui-même.»
Lucrèce, loin d'en paraître offensée, eut sur les lèvres un sourire de satisfaction.
Au même instant une femme de chambre annonça M. de Lomas.
«Vite, Renardet, passez par ici, dit-elle d'une voix basse et rapide, en lui désignant une autre issue. Descendez par l'escalier de service et sortez par la rue d'Anjou.»
Pendant son entretien avec Renardet, Lucrèce avait quitté son attitude languissante, mais, lorsque M. de Lomas entra, elle se hâta de reprendre une pose de petite maîtresse.
«Bonjour, cher, dit elle, en laissant tomber nonchalamment sa main mignonne et parfumée dans celle de Lionel. Quel heureux événement vous amène si matin?
—L'impatience de vous voir ne suffit-elle pas?
—Toujours charmant, toujours semblable à vous-même! Ce qui vous manque, Lionel, c'est un peu d'imprévu. La passion vraie ne se sert pas d'expressions aussi polies, aussi gracieuses. Me trompé-je? Hélas! je ne demande qu'à me tromper.
—Enfant! vous savez bien ce qu'est pour vous, au fond du cœur, votre Lionel. Vous savez bien que vous occupez sans cesse ma pensée; que toujours je maudis l'instant qui nous sépare, et que, loin de vous, je n'aspire qu'à celui qui doit nous réunir.
—Tiens! s'écria Lucrèce avec un éclat de rire mutin aussi frais que celui d'une jeune fille, voilà une musique qui aujourd'hui se trouve dans mes cordes. J'ai mal dormi. Je suis éveillée depuis plus d'une heure. Devineriez-vous à quoi je rêvais quand vous êtes entré?
—Ce n'était pas à moi, je le crains.
—Non, je le confesse. Je composais une idylle, une églogue, tout ce qu'on peut imaginer de plus sentimental, de plus champêtre. Mais je m'aperçois que je me meurs de faim. Permettez-moi de manger d'abord, car voilà mon chocolat qui attend. Ah! mon ami, que cette vie me fatigue! Je rêvais.... comme vous allez rire!... je rêvais de me marier vertueusement et de me retirer à la campagne, dans quelque coin ignoré de la France. J'achèterais une grande propriété et je ferais de l'agriculture. Je me livrerais à l'élevage des races ovine, porcine et bovine, à l'engraissage des gallinacés. Car j'ai appris par une dure expérience que les bêtes valent mieux que les hommes. J'exposerais aux concours régionaux, et je ferais dans ma localité la pluie et le beau temps. J'ai toujours eu, vous le savez, des goûts de domination, et je pense, comme César, qu'il vaut mieux être le premier dans son village que le second à Rome. Enfin je veux quitter le monde avant que le monde me quitte. Comme je ne puis plus espérer de régner à Paris, je n'aspire maintenant qu'à gouverner une basse-cour et qu'à goûter les plaisirs innocents de la campagne.
—En effet, ma chère Lucrèce, un changement aussi imprévu dans vos goûts et vos idées m'amuserait, s'il ne m'inquiétait plus encore. Auriez-vous eu la fièvre cette nuit? Quelque cauchemar aurait-il jeté du noir dans votre esprit? J'aime mieux croire cependant que c'est le printemps qui infuse dans votre cœur cet amour des champs et de la vertu.
—Vous l'avez dit, de la vertu. J'éprouve le besoin de me rendre utile à la société. Je fonderai peut-être un hospice, ou bien je deviendrai dame patronnesse d'un bureau de bienfaisance.
—N'avez-vous pas rêvé aussi de couronner des rosières?
—Il se peut.
—Et de doter les jeunes filles de bonne conduite, afin qu'elles trouvent des maris?
—Pas encore; mais cela viendra.
—Enfin, dit Lionel en riant, il faut expliquer toutes les bizarreries des femmes par cet impérieux besoin de changement que je regarde moins comme un défaut que comme une richesse de leur nature, et qui les jette en un moment d'un extrême à l'autre. Et vous épouseriez?
—J'avais d'abord pensé à vous, Lionel; mais je crois que nous nous connaissons trop. Il faut un peu d'inconnu dans l'amour: car je rêve un mariage d'inclination. Je rêve.... vous allez rire encore!... je rêve l'amour dans le mariage; je rêve une lune de miel.
—Mais il me semble que ce ne serait pas la première, et que vous en pourriez compter un certain nombre.
—Toutes manquées, mon cher. J'ai été adorée, je n'ai jamais été aimée. Ah! c'est bien rare, l'amour! Ne sait pas aimer qui veut. L'amour tel que je le conçois est aussi rare que le génie. Il me semble que le bonheur suprême se trouve dans cette union complète, exclusive, indissoluble, que consacre le mariage. Vrai, je ne voudrais pas mourir avant d'avoir été aimée ainsi.
—Tout ce que vous me dites là est peu flatteur pour moi.
—Allons donc! Convenez-en, Lionel, vous êtes trop sceptique pour être jamais sérieusement amoureux. L'amour vrai comporte une jeunesse de cœur, une sincérité, une naïveté d'impressions et en même temps une élévation d'âme, une générosité, qu'on ne peut rencontrer chez des gens comme nous, plus ou moins blasés, qui connaissons à fond le cœur humain et toutes ses petitesses.
—Croyez-vous donc pouvoir trouver le bonheur dans un amour que vous vous reconnaissez incapable de partager?
—Ah! mon cher, j'étais née tendre, avec des sentiments élevés. Mais quel caractère, si fortement trempé qu'il soit, peut résister à ce dissolvant, la misère! Maintenant que je suis riche, je me sens encore le cœur assez jeune pour lui refaire, par l'amour vrai et désintéressé, une virginité.
—Eh bien! ce phénix l'avez-vous déjà rencontré?
—Je le cherche. Savez-vous que ce jeune Daubré est fort bien?
—Ah! ah! fit Lionel avec un sourire contraint. Réaliserait-il votre idéal? Pour de la candeur, il en a, je vous en réponds.
—Quand j'aimerai, je vous le dirai, mon ami. Nous ne devons pas gêner nos inclinations. D'ailleurs, pendant trois ans, nous nous sommes suffisamment prouvé l'estime que nous avions l'un pour l'autre.
—Est-ce mon congé que vous me signifiez?
—Non, ne voyez exactement dans mes paroles que ce qu'elles disent; n'y cherchez aucune arrière-pensée. Avec vous, je suis d'une simplicité antique. Je joue toujours cartes sur table. Je n'ai, certes, aucune raison pour vous ménager, puisque je viens d'apprendre que vous m'avez trompée pour une ouvrière. Vous voyez que je suis bien informée, et que j'y mets de la mansuétude. Je vous pardonne, car on la dit très-jolie. Ah! si vous m'aviez fait une infidélité pour une beauté médiocre, je me montrerais plus sévère!
—Vous me voyez stupéfait de cette accusation! exclama Lionel qui simula fort bien la surprise. Mais je m'explique l'erreur où votre espion sera tombé. Ne m'avez-vous pas ordonné d'envoyer chez votre couturière la petite blonde que vous avez rencontrée, il y a quinze jours, sortant de chez Mme Daubré? Eh bien! j'ai à peu près réussi dans ma négociation. Elle se présentera demain chez Mme Thomassin. Je vous apporte une autre nouvelle qui vous fera également plaisir: j'ai découvert la maîtresse de Barnolf. Me reprocherez-vous encore de manquer de zèle?
—La maîtresse de Barnolf! s'écria Lucrèce qui s'était soulevée sur son coude pour écouter plus attentivement Lionel. Son nom? où demeure-t-elle?»
M. de Lomas lui raconta tout ce qu'il savait de Fossette.
«Et vous dites, demanda Mme de Courcy, qu'elle désire entrer aussi chez Mme Thomassin?
—Non, pas elle; je ne lui ai pas parlé; mais Geneviève, très-probablement, la déciderait. Seulement, avec son amour et ce caractère original, peut-être refuserait-elle toute dépendance.
—Elle gagne, dites-vous?...
—Vingt-cinq sous par jour.
—Oh! alors elle ne refusera pas. Mme Thomassin lui donnera deux francs, quand je devrais même payer de ma bourse. Je veux la voir, lui parler, je jugerai alors de quelle manière me venger de ce Barnolf, qui, avant-hier encore, appelait mon salon un «infâme tripot.»
Lucrèce ajouta, comme se parlant à elle-même:
«Quelque instruction, du goût, de l'esprit, piquante et fantaisiste? Cette Fossette plairait peut-être à Maxime. J'y songerai.
—Maxime! Et Pouliche?
—Il a de cette péronnelle par-dessus les yeux. J'ai mes projets sur Maxime. Veillez à ce que votre sœur ne les entrave pas. À propos, vous venez ce soir. Renardet m'a parlé de votre affaire; elle s'arrangera. Ne manquez pas d'amener M. Daubré.
—Un rival! repartit Lionel avec un accent jaloux. C'est de l'héroïsme que vous me demandez là.
—Lionel, dit Mme de Courcy en souriant finement, je connais votre projet de mariage avec l'aînée des demoiselles Borel. Je vous promets de ne rien faire pour l'entraver.»
M. de Lomas voulut protester.
«Oh! mon cher ami, un homme comme vous, exempt de tout préjugé, c'est si rare! Et puis réfléchissez-y: nous nous tenons réciproquement par la crainte de l'indiscrétion. Nous ne pouvons donc pas nous brouiller. Ce que nous avons de mieux à faire, l'amour s'éteignant, c'est de rester amis. Servez-moi comme je vous servirai à l'occasion.
—Moi, Lucrèce, je vous aimerai toujours; mais je vous montrerai que je sais pratiquer la générosité.
—À propos,... cet Albert Daubré?...
—Votre futur mari?... fit Lionel en souriant.
—On ne peut pas savoir, répondit Lucrèce... Quel homme est-ce?
—C'est une nature tendre, un peu féminine...
—Tant mieux! Seuls ces êtres-là savent aimer d'un amour frais, pur, exclusif. Mon cher ami, je suis dans mes jours d'expansion, je vous ferai toutes mes confidences; je suis altérée de platonisme. Riez maintenant à belles dents, si vous voulez!
—Décidément vous êtes amoureuse d'Albert, car l'amour seul a pouvoir de nous transformer ainsi.
—Je n'en sais rien, c'est possible.
—Mais alors je vais vous percer le cœur.... Oui, vraiment, j'hésite à vous faire cette révélation.
—Quoi! il aimerait?
—Je le crois.
—Qui?
—C'est une supposition: l'institutrice de ma nièce, Madeleine Bordier. Or, l'institutrice de ma nièce, ce sont précisément ces beaux yeux noirs que vous avez un jour rencontrés sous ma porte cochère.»
Lucrèce ferma à demi les paupières; ses lèvres se contractèrent avec dépit; elle pâlit légèrement. Se rappelant soudain les révélations de Renardet, elle venait de faire ce rapprochement: c'est Albert Daubré que Renardet a surpris aux Tuileries avec l'institutrice.
«Ah!... cette Madeleine est très-jeune? demanda-t-elle?
—Vingt ans.
—Vous la trouvez belle?
—Fort belle.
—Spirituelle?
—Plus que cela: c'est une intelligence remarquable.
—Je vous permets de lui faire la cour.
—Je proteste.
—Je l'exige.»
Lionel eut un demi-sourire que ne remarqua point Mme de Courcy, et qui sans doute signifiait: Je n'ai pas attendu votre permission pour dresser mon plan d'attaque.
«Vous êtes séduisant, Lionel.
—Vous êtes bien bonne, fit-il en s'inclinant
—Et puis vous avez peu de scrupules. Lorsque vous voulez plaire, vous avez du feu, sans vous départir de votre diplomatie, vous avez à la fois de la passion et du calcul. Elle vous aimera, je vous le prédis.
—Euh! euh! ces femmes philosophes chez qui la tête domine, c'est de la glace.
—De la glace qui fondra sous l'influence de votre magnétisme. Elle est artiste aussi; et d'ailleurs, avec ces yeux-là...
—C'est très-pur.
—Mais vous l'êtes si peu!
—Très-désintéressé.
—Parce qu'elle n'a jamais souffert.
—Non, vrai, je la crois incorruptible. Vous, savez pourtant que je n'ai pas trop bonne opinion des femmes. Mlle Borel, qui l'a élevée, est un roc de vertu.
—Oui; mais à l'école de votre sœur, qui est coquette....
—Je crois deviner qu'elle n'a pour ma sœur ni admiration, ni sympathie.
—Elle a donc beaucoup de préjugés?
—Elle a plutôt de la fierté.
—Peuh! laissez donc! elle est fière, donc elle a conscience de sa valeur. Elle aura peine à supporter cette demi-servitude. Comme artiste, elle doit aimer le luxe. Elle se fatiguera de sa pauvreté. Libre et entourée de séductions de toutes sortes, comment voulez-vous qu'elle résiste? Elle tombera, c'est dans la force des choses.
—Elle a reçu une éducation à l'américaine.
—Raison de plus.
—Non, car elle pense que les femmes doivent se créer une position indépendante par le travail.
—C'est bon en théorie; mais, dans la pratique, c'est impossible.
—Enfin elle base sa morale, non pas sur des dogmes ou des principes sujets à controverse, mais sur la dignité pure.
—Oh! oh! il est des accommodements avec toutes les morales comme avec le ciel. Et puis, quand le cœur parle, la raison se tait. Dites-moi donc, Lionel, ajouta Lucrèce en attachant sur lui un regard scrutateur, il me semble que vous connaissez déjà beaucoup Mlle Madeleine, et qu'elle vous rend bien pusillanime, tout Don Juan que vous êtes. En seriez-vous amoureux?
—Ah çà! vous me croyez donc amoureux des onze mille vierges? répliqua-t-il avec un rire forcé.
—Au surplus, ce que je veux, reprit coquettement la courtisane, ce n'est point que vous me fassiez une infidélité sérieuse.
—Alors j'essayerai pour vous obéir.
—Il faut d'abord réussir à la compromettre gravement aux yeux de votre sœur et d'Albert; ensuite nous verrons,» ajouta-t-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, comme pour souligner ses paroles.
Mlle Borel, depuis que Madeleine l'avait quittée, s'occupait de ses préparatifs de départ. Son frère avait essayé vainement de la retenir. Croyant à la fusion inévitable des peuples, et plaçant l'amour universel au-dessus du nationalisme, elle pensait qu'une œuvre sociale ne peut être vraiment grande et généreuse que si elle embrasse tous les pays du globe. Elle avait toujours critiqué ce travers qu'ont les Français de se renfermer dans la contemplation d'eux-mêmes, sans tenir compte de l'expérience des autres peuples. Afin de ne pas tomber dans ce ridicule qu'elle déplorait, elle voulut voir par elle-même, profiter des progrès accomplis, et juger ceux qu'il serait possible d'accomplir encore.
Sans doute le sort de la Française l'intéressait plus vivement que celui de l'Indienne; car la vivacité des sensations, l'intensité de la souffrance sont en raison directe du développement de l'être, de son raffinement moral et nerveux. Certes, une femme primitive, fortement musclée, ne souffre pas comme une petite maîtresse étiolée au physique, à l'imagination impressionnable; et, parmi les ouvrières la robuste campagnarde est moins à plaindre que la citadine, toujours un peu maladive.
Enfin, si Mlle Borel avait quelques prédilections pour la Française, c'était que le peuple français, nonobstant sa réputation de galanterie, est, en réalité, un des moins libéraux envers la femme. Après la société musulmane, la société française est peut-être celle qui lui accorde le moins de garanties, la traitant, comme on l'a dit, «en mineure pour ses biens, et en majeure pour ses fautes.» N'est-ce pas aussi en France, dans un synode catholique siégeant à Mâcon, que s'agita cette incroyable question: «La femme a-t-elle une âme?» Tel était alors le libéralisme français et chrétien envers les femmes. Depuis lors a-t-il fait beaucoup de progrès? Le moyen âge du moins entourait la femme de vénération et lui adressait un culte. Aujourd'hui les restrictions à sa liberté sont les mêmes, et le respect n'existe plus.
Mlle Borel rêvait l'anéantissement des préjugés locaux, des morales contradictoires, des croyances ennemies, par la science et par un sentiment élevé de la dignité humaine et de la justice. Elle voulait apporter sa pierre à ce vaste édifice qui sera l'œuvre des siècles; elle voulait mettre en présence, à propos de la femme, cette dernière esclave de nos sociétés modernes, les coutumes despotiques, les opinions empreintes encore de barbarie que l'habitude nous empêche d'apercevoir chez nous, mais qui nous révoltent chez notre voisin.
Son livre était surtout adressé aux femmes. Son but était de les instruire de leurs droits, de les relier entre elles, ces martyres de toutes les nations. Ce qu'elle entreprendrait surtout, ce serait l'histoire de la prolétaire dans tous les pays, l'histoire de la majorité enfin. Tel était l'objet de ses études et le motif de ce grand voyage auquel elle comptait consacrer plusieurs années.
Aucune affection personnelle, pas plus son frère que Madeleine, ne pouvait la retenir; et d'ailleurs Madeleine paraissait satisfaite de sa position chez Mme Daubré. Mlle Borel était donc sans inquiétude de ce côté.
Madeleine en effet, par délicatesse, lui avait dissimulé les dégoûts de sa nouvelle position. Certes Mme Daubré était pour elle remplie d'égards, elle lui parlait en amie plutôt qu'en supérieure.
Ainsi elle lui disait avec sa voix la plus mielleuse:
«Ma chère Madeleine, n'êtes-vous pas fatiguée? serait-ce abuser de votre obligeance que de vous prier de me lire quelques chapitres de ce roman que j'ai commencé hier?»
Madeleine ne pouvait refuser; et pendant plusieurs heures qu'elle eût pu consacrer à son travail, elle s'appliquait à lire un mauvais livre, dépourvu pour elle de tout intérêt.
Ou bien encore:
«Madeleine, un peu de musique, s'il vous plaît. Cela me calmerait les nerfs que j'ai très-malades.»
Et Madeleine obéissait.
Ou:
«Si je ne craignais vraiment de vous ennuyer beaucoup, je vous prierais en grâce d'emmener les babies aux Tuileries avec Jeanne; car leur bonne est en course: il serait vraiment cruel de les priver de ce beau soleil.»
Et Madeleine, convertie en bonne d'enfants, emmenait les babies.
Une autre fois, il lui fallait habiller Jeanne. Et puis que de caprices à satisfaire! Jeanne était une enfant gâtée. Si l'institutrice se refusât à tourner la corde, à lui montrer les gravures, à jouer à cache-cache, c'étaient des cris, des trépignements qui donnaient la migraine à Mme Daubré.
Toutefois les exigences de Jeanne étaient loin d'égaler les volontés fantasques qui passaient parfois dans l'esprit de cette coquette désoeuvrée.
Si Maxime n'arrivait pas à l'heure, que d'impatiences comprimées à demi, que de brusques réprimandes faites à l'écolière, mais qui s'adressaient en réalité à l'institutrice! Madeleine souffrait dans son amour-propre et dans sa dignité.
Cependant sa situation chez Mme Daubré offrait d'autres inconvénients plus graves. Albert avait pour elle des attentions, des prévenances exquises; mais ces témoignages naïfs d'un amour naissant embarrassaient Madeleine.
Quant à M. de Lomas, sa conduite envers elle l'inquiétait plus encore: si, devant le monde, il lui montrait une froideur affectée; lorsqu'ils se rencontraient seuls, il attachait sur elle des regards passionnés qui la faisaient rougir. Il lui inspirait plus que de l'antipathie, plus que du mépris, une sorte d'effroi. Elle pressentait que c'était un homme dangereux.
Toutefois, lorsque les regards de M. de Lomas devenaient trop expressifs et trop persistants, elle faisait un effort et levait sur lui ses yeux candides, fermes, imposants. Alors c'était au tour de M. de Lomas de baisser les siens.
Le lendemain de son entretien avec Lucrèce, Lionel entra au salon comme Madeleine s'y trouvait occupée à remplir de fleurs les vases et les jardinières.
Elle s'acquittait de ce soin avec tant de goût! disait Mme Daubré.
Ce jour-là, Madeleine était heureuse. La veille, Albert avait réussi à se débarrasser des instances de Lionel qui voulait le conduire chez Lucrèce, et Mme Daubré avait trouvé un autrepatitopour l'accompagner au bal. Il avait passé avec Madeleine une soirée charmante. Il lui avait lu quelques passages de sa traduction de Heine. Ces fragments reproduisaient si heureusement l'esprit tout français et la sentimentalité germanique du poëte allemand, que Madeleine lui avait chaudement exprimé le plaisir très-réel qu'ils lui causaient. À son tour elle avait lu à Albert les passages les plus saillants de son œuvre, et obtenu un succès de larmes et d'enthousiasme. Cette sympathie artistique lui aiderait à supporter les dégoûts de sa situation actuelle et lui donnerait en son talent cette confiance qui parfois l'abandonnait.
Lionel savait par la femme de chambre que Madeleine avait passé toute la soirée en tête-à-tête avec Albert. Sa jalousie, ou plutôt son émulation,—car il n'était pas encore assez épris pour être jaloux,—se trouvait, ainsi que sa curiosité, vivement excitée.
Quand il entra, comme Madeleine répondit froidement à son salut, il s'assit près de la table et prit un journal.
«Il y a courses aujourd'hui, fit-il après un moment de silence. Y viendrez-vous, mademoiselle? Maxime fera courir.
—J'irai si Mme Daubré désire que je l'accompagne.
—Nous allons ce soir aux Italiens. J'espère que vous serez des nôtres.
—Si Mme Daubré le permet, je préférerais rester; car j'ai beaucoup à travailler ce soir.
—Ah! je gage qu'hier Albert vous aura lu ses élucubrations poético-allemandes. Je crains, si vous daignez l'écouter, qu'il n'abuse de votre obligeance et ne vous fasse prendre cette maison en grippe. Les auteurs manquent de discrétion. Il a la manie écrivassière, ce pauvre garçon. Il a toujours Henri Heine à la main, et un manuscrit dans sa poche. Est-ce que vous trouvez cela amusant?
—M. Albert m'a lu en effet, hier au soir, quelques-unes de ses poésies, répondit gravement Madeleine. Je vous assure qu'elles m'ont vivement intéressée.
—Vous vous repentirez de votre indulgence, je vous le prédis.
—Mais alors il pourrait bien également se repentir de la sienne; car je lui ai fait subir aussi la lecture de mes propres poésies.
—Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Lionel en riant. Je ne savais pas que, vous aussi, vous sacrifiiez aux Muses. Jusqu'alors je n'avais rien imaginé de plus comique que deux auteurs se lisant mutuellement leurs œuvres, ne s'écoutant ni l'un ni l'autre, où se trouvant réciproquement détestables, et ne se cassant pas moins l'encensoir sur le nez. «Passe-moi les dragées à la rose, je te passerai les pralines à la violette.» Mais lorsque l'un d'eux est une jolie femme, j'avoue que je trouve la situation fort attrayante et point du tout grotesque. Mademoiselle, si vous voulez m'aider de vos conseils, je renonce au monde, je me fais poëte et en outre votre admirateur à la vie, à la mort.»
Ce compliment, fait d'un ton plaisant et gracieux, n'avait rien qui pût déplaire à Madeleine. Elle sentait pourtant que, sous cette légèreté, M. de Lomas cachait une intention plus sérieuse. Toutefois, elle pensa qu'elle aurait mauvaise grâce de paraître offensée.
«Mais, monsieur, répliqua-t-elle gaiement, n'est pas poëte qui veut. C'est comme si ce camélia, enviant le parfum de la rose, disait: «Il est fort agréable d'être rose; je veux être rose.» J'aurais beau vous conseiller; si vous n'êtes pas né poëte, vous ne ferez jamais autre chose que de la prose en vers.
—C'est bien décourageant, ce que vous dites là. Moi, je ne partage pas votre avis. Je crois que l'être le plus prosaïque devient poëte dans certaines situations, et lorsque s'épanouissent certains sentiments, certaines passions qui développent en lui l'enthousiasme et les aspirations vers l'idéal.»
Et prenant un ton sérieux, il ajouta:
«Hier, j'ai passé la journée au bois de Boulogne, non pas dans cette partie correctement dessinée qui est le rendez-vous du monde élégant, mais dans les endroits les plus sauvages, les moins fréquentés, et j'avais un âpre plaisir à aspirer le parfum de la sève, à contempler ces frêles bourgeons que baignait amoureusement la lumière du soleil. Les gaies chansons des oiseaux, qui autrefois m'étaient insupportables, me semblaient maintenant une délicieuse harmonie. Je me sentais ému de toutes ces splendeurs, que j'admirais pour la première fois. Et cependant mon cœur souffrait.... Ah mais! s'écria-t-il tout à coup en changeant de ton, il est temps que je m'arrête, car je m'aperçois que je divague. Et moi qui me moquais d'Albert! Non, vous avez raison, je ne suis pas né poëte. Mais le camélia ne peut-il du moins, en restant dans le voisinage de la rose, s'imprégner de son parfum?
—Je dirai à M. Albert, reprit Madeleine avec une gravité qui voulait être comprise, que vous le comparez à une rose; il en sera flatté.»
Lionel laissa tomber le journal qu'il tenait à la main, et se renversa sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir un coup en pleine poitrine. Il resta un instant dans cette attitude de découragement. Ses yeux fermés le faisaient paraître plus pâle; ses cils dessinaient au-dessous des paupières une ombre maladive. Ce visage était empreint de fatigue et de chagrin, et la pose semblait si naturelle! Puis Madeleine ne soupçonnait pas l'existence de ces comédiens qui se font un jeu du sentiment et s'appliquent à le feindre. Et d'ailleurs, pour quel motif chercherait-il à la tromper? Dans son inexpérience, elle crut que M. de Lomas souffrait réellement. Mais aussitôt elle se souvint de Geneviève. Comment osait-il lui laisser entendre qu'il désirait lui plaire, puisqu'il aimait cette ouvrière! Cependant, pour rompre un silence embarrassant, elle dit fort naturellement:
«Est-ce Mademoiselle Lucie que fait courir aujourd'hui M. Maxime?»
Lionel se releva en sursaut.
«Pardon, mademoiselle, plus rien au monde ne m'intéresse. Je traverse une de ces crises qui décident de l'existence. D'un côté, tout est clarté, bonheur; de l'autre, c'est la nuit, c'est le désespoir. Que m'importe que Maxime fasse courir Mademoiselle Lucie, Trente-un ou Majesty!»
Il débita cette phrase avec une telle correction de jeu, d'attitude, de regards, qu'une femme plus expérimentée eût deviné là un rôle appris et souvent répété.
Elle ne savait que répondre à cette étrange confidence, lorsqu'on annonça Mlles Borel, Laure et Béatrix.
Mme Daubré les avait invitées à déjeuner; car elles devaient assister ensemble aux courses.
Laure, avec sa pétulance habituelle, courut se jeter au cou de Madeleine et l'embrassa cordialement. Mais Béatrix, la trouvant seule avec M. de Lomas, se montra envers elle plus que froide, presque dédaigneuse.
À la vue de Béatrix, Lionel changea soudain d'attitude. Il fut galant, empressé, et déploya dans la conversation beaucoup de gaieté et de présence d'esprit. Il n'eut plus un seul regard pour Madeleine; mais il prodiguait à Béatrix toutes ces délicates prévenances dont les femmes et les jeunes filles surtout sont si flattées. Laissait-elle tomber un gant, il se précipitait pour le ramasser; il avança un coussin pour ses pieds, un guéridon pour feuilleter un livre de gravures. Et comme elle admirait les fleurs de la jardinière, il dérangea l'harmonie de la corbeille si artistement composée par Madeleine, pour lui former un bouquet des plus jolies fleurs et des plus parfumées.
«Évidemment je me suis trompée. Ce n'est pas moi qu'il aime, pensa Madeleine, c'est Béatrix. Peut-être voulait-il seulement me gagner à sa cause et me disposer à la plaider. Mais Geneviève?»
Elle demeurait très-perplexe, très-embarrassée de se former une opinion sur le compte de M. de Lomas.
Lorsque Maxime arriva, Mme Daubré n'était pas encore prête.
Madeleine ne l'avait pas revu depuis leur rencontre en chemin de fer. Pourtant Mme Daubré recevait souvent Maxime; mais, ces jours-là, elle envoyait l'institutrice conduire les enfants aux Tuileries.
Maxime avait réellement dans le caractère un côté chevaleresque. Il pardonnait aisément à une femme de repousser son amour. D'ailleurs il comptait tant d'autres succès qui rassuraient son amour-propre! Il ne comprenait pas qu'un homme eût la prétention de plaire à toutes les femmes et s'irritât d'un échec comme d'une injure. Il se reconnaissait au contraire des torts vis-à-vis de Madeleine, et il avait à cœur de les réparer. Il la salua avec déférence, en implorant du regard son pardon.
Elle lui tendît la main; mais ses yeux troublés n'osèrent se lever sur lui.
Ce jeu muet, quoique très-rapide, ne put échapper aux regards intéressés et observateurs de M. de Lomas.
«Allons! pensa-t-il, ce n'est pas Albert qui est mon rival le plus redoutable. Si j'échoue, voilà un nœud tout trouvé pour la petite intrigue que Lucrèce m'a si instamment recommandé de mener à bien. Le jour où je le désirerai, Madeleine sera congédiée.»
M. de Lomas, on le voit, n'avait pas la générosité de Maxime. Il ne pardonnait pas aisément une blessure faite à sa vanité. Lui aussi pourtant, il avait obtenu de nombreuses bonnes fortunes; mais, à quarante ans, un échec est beaucoup plus sensible qu'à vingt-cinq.
À quarante ans, un homme se croit et se sent réellement encore jeune. Cependant il a besoin que l'amour même le rassure sur cette jeunesse au déclin. Aussi, comme la femme de trente ans, est-il plus passionné, plus persistant dans ses tentatives de séduction, et, par cela même, plus dangereux.
Mme Daubré arriva enfin. Elle était éblouissante; mais cette femme était une fiction: du rouge aux lèvres et sur les joues, du blanc autour des paupières, un nuage de bleu aux tempes, et aux sourcils trop blonds un peu d'ombre, lui composaient un visage qui, à vingt pas, faisait illusion, mais qui de près ressemblait à une peinture. Des cheveux d'emprunt, flottant en boucles par derrière, dissimulaient son cou trop maigre. Sa toilette, du reste, était aussi simple que celle de Béatrix était chargée: Mme Daubré voulait se rajeunir, Béatrix aspirait au contraire à se donner un ou deux ans de plus. Maxime déclara la simplicité de Mme Daubré adorable, tandis que M. de Lomas s'extasia sur les falbalas de Béatrix. Quant aux femmes, elles s'adressèrent réciproquement sur leurs toilettes des compliments qu'elles ne pensaient pas.
«Comment, chères belles, minauda la coquette, voilà huit grands jours que je ne vous ai vues! Samedi j'ai passé chez vous espérant vous emmener dans ma voiture; vous étiez au sermon.
—Oh! pendant la semaine sainte, nous ne sortons que pour aller à l'église, dit Béatrix; nous nous mettons en retraite.
—Oui, c'était l'habitude au couvent, ajouta Laure; ce n'est pas amusant, mais il faut bien gagner le ciel.
—Avez-vous assisté aux conférences du père X...? demanda Lionel. Elles étaient fort intéressantes; je n'en ai pas manqué une.
—Et moi donc! reprit Maxime en riant... Tiens! maman n'est pas là. C'est inutile de mentir. Comment! mon pauvre diable de Lionel, vous seriez déjà ermite à ce point-là? Vous me faites de la peine.
—Mon cher, il faut être jeune, au contraire, pour sentir toute la poésie et toute la grandeur du culte catholique.
—Oui, en effet, très-jeune ou très-vieux.
—Vous nous scandalisez, monsieur Maxime, fit Mme Daubré avec coquetterie.
—Ce père X..., reprit Lionel, a un esprit si séduisant! Il prêche dans une petite chapelle de la rue de Provence. Les femmes du monde y affluent. Tenez, comment trouvez-vous cela? Peut-on démontrer par une comparaison plus juste, plus attrayante, la nécessité de prier beaucoup, de prier toujours? Il disait: «Quelques esprits sceptiques tournent en ridicule nos plus saintes pratiques, celle du rosaire, par exemple, où 180 fois de suite nous adressons à Marie la même prière. Une maîtresse de maison qui donne une soirée se lasse-t-elle jamais de s'entendre dire par deux ou trois cents personnes: Madame, votre soirée est charmante?»
—Ah! mon cher! qu'il a d'esprit, votre prédicateur! s'écria Maxime en riant aux éclats. Il parle de deux ou trois cents personnes différentes, très-bien! Mais si ces deux ou trois cents personnes se mettaient à dire toutes ensemble deux ou trois cents fois de suite: «Madame, votre soirée est charmante, «cela pourrait devenir plus assourdissant que flatteur.»
Madeleine sourit.
Béatrix prit un air sévère.
«Maxime, dit-elle, nous ne devons pas permettre devant nous des discours qui offensent la religion. Je vous remercie, monsieur de Lomas, de nous avoir indiqué cette chapelle; nous irons habituellement y faire nos prières, car nous assistons chaque matin à la messe de huit heures.»
M. de Lomas comprit qu'on lui donnait indirectement rendez-vous. Et il maudit son zèle religieux, qui allait l'obliger à se lever tous les matins à sept heures.
L'arrivée de M. et de Mme Borel coupa l'entretien.
M. Borel fut assez affable pour Madeleine. Mais Mme Borel affecta vis-à-vis d'elle une réserve un peu dédaigneuse.
Ce changement d'attitude de la part d'une famille qui l'avait si longtemps traitée sur le pied de l'égalité serra péniblement le cœur de l'institutrice. Mais elle se dit confiante dans l'avenir, que la carrière des arts ou des lettres la soustrairait bientôt à cette servitude.
Pendant le repas, elle fut triste, mais personne autre qu'Albert n'y fit attention.
Aussitôt après le déjeuner, on monta en voiture. Jeanne insista pour suivre sa mère. Comme Mme Daubré ne demanda pas à Madeleine si elle désirait les accompagner, l'institutrice resta seule, oubliée. Elle refoula les larmes qui lui vinrent aux yeux. Pourtant elle se consola vite. Elle allait du moins pouvoir se recueillir un moment et travailler un peu.
En passant au salon pour prendre un livre qu'elle y avait oublié, elle fut très-surprise d'y trouver M. Albert Daubré.
«Vous n'êtes pas aux courses? demanda-t-elle avec inquiétude.
—Non, je préfère rester à travailler; et vous-même?
—Moi, répondit-elle froidement, je vais aller voir ma sœur.
—Je n'ose vous demander de vous accompagner, dit Albert tout ému du ton de Madeleine.
—En effet, cela ne se peut pas, monsieur Albert, reprit-elle d'un ton plus doux; ce serait tout à fait contraire à nos coutumes françaises, et Mme Daubré pourrait le trouver mauvais.
—Alors puis-je vous prier de remettre mon aumône à la jeune fille si malheureuse dont vous m'avez parlé avant-hier?
—Volontiers, dit Madeleine.
—Voici deux cents francs; et veuillez lui donner mon adresse, afin qu'elle recoure à moi dans les moments difficiles.»
Madeleine se retira.
Mais cette courte entrevue n'avait pas échappé à une femme de chambre chargée par M. de Lomas de la surveiller.
Madeleine allait trouver en grand désarroi le cinquième étage du n° 37 de la rue de Venise.
Geneviève était convenue la veille avec Mme Thomassin qu'elle irait travailler à l'atelier et s'installait dans sa maison.
Elle déménageait. Comme elle était souffrante, Fossette faisait la malle, et Robiquet regardait tristement plier les robes, envelopper les bottines et ranger les bonnets dans un petit carton.
Fossette ne se décidait pis encore à suivre son amie. Elle préférait à l'état de couturière celui de passementière comme plus lucratif. Sans doute ce métier subissait, selon les caprices de la mode, de fréquents et longs chômages; mais c'était un joli travail qui demandait un certain goût. C'était aussi moins monotone que d'aligner sans cesse des points sur un morceau de toile. Enfin, quand elle avait amassé un petit pécule, elle pouvait rester quelque temps sans rien faire, acheter de belles fleurs et de jolis bonnets. Mais la couture c'était la vie au jour le jour, sans distraction, sans luxe, sans poésie; c'était du pain à manger, et encore pas toujours à sa faim.
Geneviève avait reçu dans la matinée une lettre de M. de Lomas qui lui faisait espérer l'admission de Fossette, grâce à son instruction, comme ouvrière privilégiée chez Mme Thomassin.
Mais avant d'accepter ces offres avantageuses, Fossette désirait faire une tournée chez les fabricants de passementerie qui lui donnaient habituellement de l'ouvrage, et, selon leur réponse, elle prendrait un parti.
«Je t'en prie, ma chère Fossette, disait Geneviève, décide-toi. Je m'effraye beaucoup d'entrer seule chez cette couturière, qui a des façons de grande dame, et de me trouver au milieu d'une vingtaine d'ouvrières, habillées comme des princesses, et qui regardaient avec mépris ma pauvre robe de mérinos. Avec toi, je serais plus brave. Si elles se moquaient de nous, tu les remettrais d'un seul mot à leur place; tandis que moi, je ne saurai que rougir, ce qui les fera rire encore davantage.
—Eh bien! et moi donc! s'écria Robiquet. Si Mlle Fossette part aussi, que voulez-vous que je devienne? Tuez-moi tout de suite, ce sera plus tôt fait.
—C'est vrai, Geneviève, tu es par trop égoïste. Est-ce que je puis abandonner ainsi cet amour de voisin, qui, pour me plaire, change de chapeau 365 fois par an, et qui, 365 fois par jour, me serine son grand air d'opéra:
Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!
Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!
Je suis habituée à cette scie. Je l'aime, cettescie, et je ne pourrais plus m'endormir s'il ne me berçait pas avec son grand'air. Voyons, ineffable Robiquet (battant la mesure), une, deux, trois.»
Geneviève s'efforçait de rire des plaisanteries de Fossette, mais elle ne pouvait vaincre sa tristesse.
«Reste avec nous, dit Fossette.
—C'est cela, mademoiselle, restez avec nous, répéta Robiquet. Mlle Fossette m'a volé cette idée-là. Voilà plus d'une heure que je la rumine sans oser vous la dire. Vous êtes un peu malade, nous aurons bien soin de vous. Il n'y a que les pauvres, voyez-vous, pour s'aimer et s'aider entre eux. Là-bas, tout ce beau monde vous laisserait mourir sans vous offrir seulement un bol de tisane. Et puis nous sommes si malheureux de votre départ!»
Geneviève restait rêveuse, indécise; Claudine, Fossette et Robiquet insistaient.
«C'est impossible, mes bons amis, dit-elle enfin. Les personnes qui s'intéressent à moi me retireraient leur protection, et.... Je ne puis tout vous dire, mais je suis bien à plaindre!»
Elle continuait à chercher dans tous les coins pour s'assurer qu'elle n'oubliait rien, lorsqu'elle découvrit au fond de l'armoire, à demi enseveli sous la poussière, son ancien carreau de dentellière.
Ce carreau lui rappelait sa jeunesse heureuse, pleine de tendresse et de rêves dorés. Il lui rappelait les beaux soirs d'été où, assise devant la porte, elle répondait, tout en jetant ses fuseaux, aux amicales salutations des passants; puis encore les longues veillées d'hiver où sa mère cousait à ses côtés, où son père, si grave et si bon, lisait en face d'elle et la contemplait avec des yeux pleins d'orgueil.
Il n'était pas jusqu'à cette cave sombre qui ne lui parût pleine de soleil, parce qu'alors le bonheur l'habitait, ce bonheur que donnent l'affection et la jeunesse. En quelques secondes tous ces tableaux passèrent devant ses yeux. À tous ces souvenirs, son cœur se gonfla et ses larmes coulèrent abondamment. Ses amis s'empressèrent autour d'elle pour la consoler.
Madeleine arriva au milieu de ce petit drame, comme Geneviève et Robiquet descendaient ensemble la malle et les paquets. Ils étaient tous deux arrêtés devant une sombre ouverture pratiquée dans l'épaisseur de l'escalier, et qui n'avait ni porte ni fenêtre.
«Madame Blancheton!» criait Robiquet.
Mais celle qu'on appelait ainsi ne put répondre tout d'abord. Un accès de toux l'empêchait de parler. Quand elle eut cessé de tousser, elle avança sa tête à l'ouverture. Et Madeleine, que l'encombrement de l'escalier empêchait de passer, vit une de ces figures blafardes, malpropres, hideuses, véritables créations de la nuit et de la misère.
«Qu'y a-t-il? fit une voix rauque, éraillée.
—Croyez-vous, madame Blancheton, que le maraîcher du n° 16 de la rue Maubuée voudra nous prêter votre charrette pour conduire ces effets?
—Prêter! Ah bien oui! Il faudra payer, mes enfants. Le père Crochard est un gredin d'usurier qui ne prête jamais, mais qui loue fort cher.
—Allons toujours voir,» dit Geneviève.
En se retournant, elle reconnut Madeleine.
Madeleine lui demanda si elle trouverait Claudine en haut.
«Oui; elle est dans la chambre de Fossette.»
La mère Blancheton, en apercevant Madeleine, était rentrée dans son antre, semblable à un oiseau de nuit qu'eût effrayé la lumière. Elle avait pris Madeleine pour une dame de charité. Elle se trouvait là en contravention. Le propriétaire du garni ne lui louait ce trou que quatre francs par mois; mais il ne fallait pas se laisser surprendre par la commission des logements insalubres.
En passant devant cette ouverture, d'où s'échappait une odeur nauséabonde, Madeleine eut le temps de jeter un regard dans ce bouge. Un grabat se trouvait à droite du trou, mais on ne pouvait s'y asseoir sans toucher la poutre de l'escalier; sur ce lit, on entrevoyait un amas de guenilles.
Quand Madeleine arriva auprès de sa sœur, elle était fort émue, et elle demanda ce qu'était cette mère Blancheton.
«La mère Blancheton, lui dit Fossette, est une malheureuse, qui, toute sa vie, a sué au travail et n'a pu faire un sou d'épargne. Elle a toujours été dans le guignon; et, comme la pierre va toujours au tas, la misère amène toujours la misère. Comment sortir de la pauvreté, quand on n'a pas un sou d'avance? On est forcément exploité par celui qui a l'argent. Ainsi l'usurier Crochard lui loue sa charrette un franc par jour; c'est une infamie; cela lui fait trois cent soixante-cinq francs par an pour une charrette qui coûte au plus cinquante francs. Comment voulez-vous qu'elle s'en tire, la pauvre femme, après avoir tout le jour roulé sa charrette, et tout le jour crié: «Un sou les radis! un sou la botte!» ou «Deux sous les oranges! deux sous!» Il ne lui reste quelquefois pas cinq sous de bénéfice quand elle a payé Crochard.
—Elle n'a donc jamais eu cinquante francs pour acheter une charrette?
—Il n'y a pas longtemps qu'elle fait ce métier-là. Elle avait un fils qu'elle destinait à l'état de graveur; elle a dépensé beaucoup d'argent pour lui, mais, dès que son apprentissage a été terminé, il s'est engagé comme soldat. Elle en a fait une maladie qui l'a retenue longtemps à l'hôpital. En sortant de l'hôpital, à moitié guérie, elle est venue s'installer ici. Tout le monde a des bontés pour elle. Mais au n° 37 de la rue de Venise il n'y a pas de Crésus. Quand elle ne peut se lever, je lui porte du lait chaud ou je lui fais de la tisane de réglisse. Et encore je me reproche de la soigner, car certainement elle serait plus heureuse, comme elle dit, à dix pieds sous terre. Mais comment voir cette malheureuse, et l'entendre tousser surtout, sans avoir le cœur déchiré? C'est comme les Brisemur: j'ai passé toute la nuit à veiller la femme, qui est à l'agonie, au milieu de cinq enfants dont le plus jeune a trois mois. Il n'y a pas un sou dans ce pauvre ménage. On voudrait être riche; mais pour un qu'on tire de la peine on en voit cent à côté qui meurent, non pas de faim peut-être, mais d'affreuses maladies occasionnées par les privations de toutes sortes.
—Il est certain, remarqua Claudine, qu'on ne voit pas à Lyon de misères pareilles.
—On en voit moins peut-être, repartit Madeleine, parce que Lyon est moins grand et qu'on y est moins isolé.»
Puis, s'adressant à Fossette:
«Seriez-vous assez bonne, mademoiselle, pour me conduire chez la jeune Christine Ferrandès? J'ai deux cents francs à lui remettre; mais je compte partager entre elle, les Brisemur et la mère Blancheton.
—Voulez-vous venir voir d'abord ces pauvres Brisemur? demanda Fossette. Brisemur est intelligent. Il a beaucoup lu les journaux en 48. Il parle politique comme un ministre. Et puis ses pauvres petits vous intéresseront aussi. Enfin Brisemur est un bon ouvrier et un honnête homme, ce qui est bien méritoire, allez, quand on est si malheureux.»
Madeleine redescendit au quatrième étage avec Fossette.
En pénétrant chez les Brisemur, elle eut le cœur serré. On devinait une de ces pauvretés, si complètes qu'elles ôtent à l'être humain tout respect et tout souci de sa personne. Lorsque au milieu du plus grand dénûment, on voit les malheureux conserver quelque soin de leur habitation et de leurs vêtements, c'est qu'ils n'ont pas perdu tout espoir; ils ont encore à descendre; ils n'appartiennent pas encore tout entiers à l'affreuse misère.
Chez les Brisemur, on n'apercevait plus trace de propreté. Le plancher était recouvert de cendres, de charbons épars, de débris de vêtements. Quatre enfants en bas âge rampaient dans cette fange. On comprenait que ces malheureux n'avaient plus d'autre ambition que celle de vivre.
Depuis huit jours la femme était au lit.
«Je vous amène une belle visite, monsieur Brisemur,» dit Fossette.
Brisemur leva sur Madeleine ses yeux sombres, et puis sans parler continua son ouvrage.
«Ce n'est pas une dame de charité, monsieur Brisemur, c'est la sœur de Claudine.
—Ah!» fit le pauvre homme en soupirant.
Il essaya de se lever, mais il retomba comme si ses jambes refusaient de le soutenir. Ses joues creuses, ses yeux enfoncés et brillants, donnaient à son visage quelque chose de sinistre.
«Mademoiselle, à qui j'ai parlé de votre désir de fonder une société pour la cordonnerie, croit qu'elle vous trouverait une somme suffisante.
—J'en suis presque certaine, monsieur, dit Madeleine; si vous vouliez seulement m'expliquer de quelle manière vous compteriez opérer?
—Oh! c'est bien simple, répondit-il. Il y a eu déjà en 1848 plusieurs fondations de ce genre, notamment pour la cordonnerie. Mais la plupart n'ont pu se soutenir, soit par inexpérience, défaut de gestion ou insuffisance du capital, soit à cause de la stagnation des affaires ou de la dispersion des membres lors des événements politiques. En outre, les six fondations pour la cordonnerie avaient eu le tort d'adopter le système de répartition égalitaire qui dominait alors. Il s'agit aujourd'hui de réunir un certain nombre d'ouvriers cordonniers, laborieux et honnêtes, pouvant apporter chacun une centaine de francs. Nous achèterions nous-mêmes la matière première, et nous ouvririons un magasin commun pour vendre nos produits directement aux consommateurs. Cent ouvriers à cent francs chacun forment un capital de dix mille francs. C'est suffisant pour commencer. Voilà ce que je prêche dans toutes nos réunions. Un grand nombre déjà ont compris l'avantage de cette combinaison; mais un plus grand nombre n'ont pas cent francs disponibles. Quant à moi, je ne les aurai jamais, ces cent francs, qui, pour un oisif, n'ont qu'une valeur insignifiante; ces cent francs qui pourraient me tirer moi et ma famille de cette horrible misère.
—Les voici,» dit Madeleine, qui remit entre les mains du malheureux cinq pièces d'or.
Brisemur regarda cet or sans oser y toucher. Jamais peut-être il n'avait tenu entre ses mains une somme aussi forte. Il ne pouvait croire à un changement de fortune aussi subit.
«Je vous les prête au nom de M. Daubré, reprit Madeleine, jusqu'à ce que vous puissiez les lui rendre.»
Le pauvre Brisemur prit la somme, et son émotion avait été si grande que ses yeux s'emplirent de larmes.
«Enfants, les enfants, dites merci à cette dame. Ah! je puis vous dire cela maintenant, ces pauvres petits n'ont pas mangé d'aujourd'hui, ni moi depuis hier matin.»
Madeleine s'approcha du lit où la malade était endormie de ce sommeil de la fièvre profond et agité. À côté d'elle gisait, plutôt qu'il n'était couché, non un enfant, mais un squelette; de temps à autre sa petite figure décharnée se contractait comme s'il voulait crier. Mais aucun son ne sortait de ses lèvres décolorées, étirées déjà comme celles des moribonds.
«Il faut qu'il meure, dit Brisemur avec une sombre résignation, puisque depuis huit jours sa mère ne peut le nourrir.
—Ô mon Dieu, c'est affreux! s'écria Madeleine. Je vous en prie, monsieur, n'épargnez rien pour sauver cet enfant.
—Le médecin des pauvres est venu hier et l'a condamné.
—Et la mère?
—La mère vivra, puisque je vais pouvoir la soigner.
—Et alors vous vous étiez résignés?
—Oh! chez nous la résignation est facile. Qu'avons-nous à regretter? c'est le seul instinct de la conservation qui nous soutient. Ne vaut-il pas mieux, par exemple, que cet enfant meure avant d'avoir conscience de la vie, que de vivre comme nous vivons?
—M. Daubré s'intéressera, je n'en doute pas, à la fondation de votre société. Voici mon adresse, monsieur Brisemur: Mlle Bordier, chez Mme Daubré, 31, rue Louis-le-Grand.»
Et elle sortit.
«Chez Mme Daubré! dit vivement Fossette en remontant l'escalier; vous demeurez chez la sœur de M. de Lomas. Mais Geneviève sait-elle?... Vous connaissez M. de Lomas?
—Sans doute, fit Madeleine.
—Eh bien! si vous en trouvez l'occasion, dites-lui que c'est un indigne scélérat, et qu'il fera certainement mourir de chagrin cette pauvre Geneviève.»
Madeleine questionna Fossette, qui lui raconta l'histoire de la fille de Gendoux.
À ce récit, l'indignation contractait le visage de Madeleine.
«Dans ma position, fit-elle observer, je ne puis parler de cela à M. de Lomas. Mais peut-être un peu plus tard....
—C'est lui qui la force à nous quitter, je ne sais pourquoi: pour la faire mourir plus vite sans doute, parce qu'elle l'embarrasse.»
Madeleine et Fossette montèrent alors chez Christine. Là, un autre tableau non moins navrant les attendait.
La mansarde était petite, mais propre, quoique misérable. L'air et le soleil y pénétraient par la lucarne entrouverte, lucarne si étroite pourtant qu'une partie de la mansarde se trouvait plongée dans l'ombre. Quatre personnes vivaient habituellement dans ce réduit. Une fillette au doux regard, vêtue avec goût, presque avec recherche, assise sur un tabouret, tenait à la main une poupée de deux sous.
Christine, installée sous la lucarne, cousait des bonnets.
L'aïeule, paralysée du côté droit, se tenait dans un fauteuil de paille, les mains croisées et baissant la tête avec stupeur.
De temps à autre, Christine levait sur l'enfant des yeux rougis par les veilles et le chagrin, et poussait un soupir. Aux coquettes agaceries que lui faisait la fillette, elle ne pouvait répondre que par des larmes. On devenait toutefois à ses regards si tendres que cette enfant était sa passion.
Dès que la jeune danseuse aperçut Madeleine, elle se précipita à sa rencontre.
«Je viens, lui annonça l'institutrice, vous remettre une offrande de la part d'une personne qui s'est beaucoup intéressée à votre sort.»
Christine remercia avec une sorte de véhémence.
«Mademoiselle, lui dit-elle, je ne puis rien faire aujourd'hui pour vous témoigner ma reconnaissance; mais rappelez-vous que vous avez une amie qui se jetterait à la Seine pour vous rendre service. Ah! si ma pauvre maman, reprit Christine, était du moins ici pour vous remercier avec moi! Mais nous vous reverrons, n'est-ce pas?
—Et quand pensez-vous que votre mère vous sera rendue?
—Je suis allée hier à la préfecture de police. On ne m'a rien répondu de positif mais j'ai pu voir maman. Ah! pauvre, pauvre maman! Si vous saviez avec quelles femmes elle se trouve! Et puis être en prison, c'est affreux. Elle avait tant de chagrin qu'elle voulait mourir. Je l'ai consolée de mon mieux: mais pouvais-je lui donner courage, puisque moi-même j'étais désespérée?
—Combien gagnait-elle dans son état de blanchisseuse?
—Cinquante sous par jour. Cela suffisait pour nous faire vivre toutes. Mais, comme elle a une mauvaise toux, le médecin lui a défendu d'aller laver pendant l'hiver sous peine d'en mourir. On ne peut cependant pas, pour vivre, s'exposer à la mort. Moi, je ne gagne que vingt-cinq sous avec mes bonnets, quelquefois un peu plus, quand je réussis un modèle.»
Fossette prit un bonnet que venait d'achever Christine.
«Voyez donc, dit-elle, comme celui-là est coquet! Un chou de veloutine dans la garniture à droite, ce serait un petit chef-d'œuvre.
—Je suis un peu artiste, fit Christine avec un orgueil enfantin. Mais les ouvrières de Picardie, d'Arras surtout, nous font une si rude concurrence! C'est mal fait, sans goût; mais c'est si bon marché! On leur paye onze sous de façon pour un bonnet, et nous ne pouvons en établir un semblable au-dessous de dix-huit sous. Sans doute nous travaillons mieux; mais les femmes qui achètent cela ne font aucune différence. Heureusement j'espère avoir l'année prochaine un engagement dans un théâtre de province, et alors... Peut-être même dans un théâtre de Paris.
—Ne gagne-t-on pas fort peu dans ces premiers engagement objecta Madeleine.
—Oh! sans doute, répondit Christine avec une très-grande naïveté. Le théâtre rapporte fort peu. Mais, comme je suis gentille, peut-être trouverai-je un homme riche qui mimera et nous rendra toutes heureuses; et, comme je suis sage, peut être m'épousera-t-il. Alors je serai une grande dame.»
Madeleine était stupéfaite, presque indignée. Elle regarda l'aïeule; mais l'aïeule, sourde et paralytique, restait dans la même immobilité.
«Ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, reprit Madeleine d'un ton sévère, chercher à vous tirer d'affaire d'une manière plus honorable?
—Plus honorable! repartit Christine très-surprise. Mais c'est impossible. Je vous assure que je suis très-honnête; je n'ai jamais eu d'amants.
—À votre âge on peut le croire, fit en souriant Fossette.
—Je prends des leçons avec plusieurs demoiselles, de mon âge à peu près. Elles ont toutes des amants, et même elles se moquent beaucoup de moi parce que je n'en ai pas. Mais la dernière fois je leur ai répondu de façon à les écraser: «Mesdemoiselles, leur ai-je dit, une femme qui se respecte et qui a de la conduite ne doit pas donner son cœur pour rien. Moi, je serai plus exigeante, parce que je m'estime beaucoup.» Elles n'ont su que répondre.
—C'est une singulière morale,» dit Fossette en souriant.
Madeleine ne riait pas. Elle était navrée d'entendre cette enfant de quinze ans, qui lui avait paru si candide, parler avec une telle impudence et se vanter ainsi de sa vénalité. Elle regretta presque de s'être aussi vivement intéressée à une famille qui maintenant lui semblait le mériter si peu.
Fossette devina se qui se passait en elle, et dit:
«Chacun comprend la vertu comme il peut: chez les riches, les jeunes filles se marient généralement sans amour à des hommes qui ne les aiment pas non plus. C'est une affaire d'argent pure et simple. On trouve cela très-moral, parce qu'on est convenu depuis longtemps de le trouver ainsi. On a dit à Christine qu'il fallait se vendre cher ou ne pas se vendre du tout. On ne lui a jamais enseigné autre chose; et, comme elle assurerait ainsi le sort de toute sa famille, elle croit bien faire. Et puis elle n'a jamais aimé. Elle verra bien plus tard. Car, au fond, c'est une bonne et honnête fille.
—Moi aimer un homme, jamais! dit-elle en se redressant fièrement. Maman et grand-mère prétendent qu'ils sont tous méchants. Papa était jaloux, buvait et battait maman tous les jours. Il lui prenait tout ce qu'elle gagnait. Grand-mère ne s'est pas mariée, mais elle a été tout aussi malheureuse. Enfin, d'après tout ce que je vois, je ne me marierai jamais avec un homme pauvre. Avec un riche, je ne dis pas; car, s'il me maltraitait, au moins j'aurais de belles robes, du pain à manger, et quelque chose avec. Maman dit qu'elle a eu assez de misères comme cela, et que, si sa vie était à recommencer, elle s'y prendrait autrement. Elle veut au moins que son expérience me profite.
—Évidemment, se dit Madeleine, certains principes de morale ne varient pas seulement selon les peuples et selon les temps, mais encore au milieu du même peuple, selon les conditions sociales. La pratique de la morale chez une grande dame n'est pas toujours la même que chez une bourgeoise; la morale d'une ouvrière qui peut gagner sa vie ne ressemble pas toujours à celle d'une malheureuse, incapable de subvenir à son existence. C'est désolant, mais presque inévitable! Le malheur abaisse le niveau moral de l'individu, et les sentiments élevés disparaissent devant l'impérieux instinct de la conservation. Il faut vivre! telle est trop souvent la loi unique de celui qui est la proie de la misère. Chez cette enfant, l'affection, le dévouement palliaient au moins une perversité précoce. En lui donnant de bons conseils, en lui indiquant un moyen honnête de gagner sa vie, peut-être était-il temps encore de la sauver de la dégradation. Madeleine voulut le tenter.
—Voyons, mon enfant, dit-elle après un moment de réflexion, si l'on vous procurait une place, soit dans un magasin, soit dans un atelier de modiste, cela ne vaudrait-il pas mieux que d'être danseuse et que de vendre votre affection, comme une marchandise?
—Maman a pensé à tout cela; mais elle désire que je sois riche. Et moi aussi je veux être riche; je veux être heureuse; je veux une voiture doublée de soie pour me promener avec Bichette et grand-mère; je veux que Bichette ait des robes superbes et des poupées aussi grandes qu'elle, et ma pauvre maman une bonne chambre, avec d'épais rideaux et un grand feu qui flambe. Et puis abandonner mon art! Je l'aime, mon art! Renoncer aux applaudissements du théâtre; car je serai applaudie, je ne le puis pas, je ne le veux pas! L'autre jour, Gorju, le perruquier, disait à quelqu'un, comme je passais: «Voilà une fille qui vaut son pesant d'or.» Vous voulez que j'aille m'enterrer dans un atelier quand je peux, rien qu'en me montrant, gagner tant d'argent! D'ailleurs, maman ne voudrait pas.
—Mais c'est mal, mon enfant.
—C'est mal? répéta-t-elle surprise, c'est mal de vouloir le bonheur de toutes celles que j'aime?»
Madeleine se retira navrée.
En lui laissant cinquante francs, elle chargea Fossette de remettre les cinquante francs qui restaient à Mme Blancheton pour acheter une charrette.
Elle trouva Claudine un peu triste; mais elle ne put deviner la cause de cette tristesse. Sa sœur regrettait-elle Lyon ou bien pensait-elle à Jaclard?
«Je ne suis pas encore habituée à la couture, et je ne sais pas vraiment si je pourrai me faire à ce travail, dit Claudine en se renversant en arrière, en étendant les bras comme pour les déroidir; je n'aurais jamais cru qu'il fût aussi pénible de coudre tout le jour.
—On s'y fait, repartit Fossette, c'est un pli à prendre. Mais ce qui fatigue toujours et fait mal aux yeux, c'est le travail du soir.»
Claudine poussa un soupir qui gonfla sa poitrine, et son œil ardent se fixa dans le vague. Un seul espoir pouvait la soutenir dans son rude labeur, cette fille voluptueuse, cette fille de luxe et d'amour, c'était de revoir bientôt celui qu'elle aimait. Mais le matin une lettre de Jaclard lui annonçait l'ajournement de son départ. Telle était la cause de son découragement.
Madeleine quitta ce misérable garni, l'âme abattue par la vue de tant de malheurs. En traversant ce quartier immonde, en longeant ces maisons noires d'où s'échappaient des exhalaisons fétides, elle se disait:
«Il n'y a peut-être pas une de ces croisées qui n'éclaire des douleurs pareilles à celles que je viens de voir. Et cet ulcère est bien petit en comparaison de la lèpre immense du paupérisme. Que peut, en effet, l'organisation actuelle de l'assistance privée et publique, organisation purement palliative, pour guérir un mal aussi étendu, aussi profondément enraciné! Comme le dit Mlle Borel, l'aumône sera toujours impuissante, si l'on ne transforme les conditions mêmes du travail.»
Mme Thomassin occupait, au premier étage d'une maison de la rue Neuve-Saint-Augustin, un appartement somptueusement meublé.
Cette femme n'était plus jeune, mais elle avait été fort belle et avait obtenu naguère quelque réputation dans le demi-monde. La fréquentation d'hommes distingués lui avait communiqué un certain vernis de bonne société.
C'était en outre une femme de tête. Elle tenait sa maison sur un grand pied, occupait une trentaine d'ouvrières. Fréquemment, elle donnait des soirées où le monde le plus mêlé se trouvait réuni. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'intrigue; et, comme elle se tenait fort au courant de la chronique scandaleuse, ses anciens amis continuaient à la voir. D'ailleurs elle avait toujours de fort jolies ouvrières, et les amateurs du beau venaient de temps à autre admirer de charmantes figures dans ce sérail mobile, c'est-à-dire souvent renouvelé.
Mme Thomassin jouissait d'une certaine considération dans le quartier. Son concierge toujours grassement payé, les notes des fournisseurs très-régulièrement acquittées, une clientèle très-nombreuse de dames à équipage, lui attiraient le respect de ses voisins.
Depuis quinze ans, cette célèbre couturière habitait la même maison et le même numéro; et jamais son crédit ne s'était démenti. Elle possédait une maison de campagne à Montmorency, où, tous les dimanches, pendant l'été, elle se rendait avec ses enfants, car Mme Thomassin était mariée; mais son mari était un mythe. On ne l'avait jamais entrevu. Quoi qu'il en fût, ce qui achevait de poser Mme Thomassin dans l'esprit de tous les épiciers et merciers du quartier, comme une femme de mérite, c'est qu'elle recevait quelquefois des ecclésiastiques, qu'elle était membre de plusieurs confréries et quêtait à l'église.
Les ouvrières de Mme Thomassin travaillaient dans un vaste atelier situé à l'entresol, fort bas de plafond et un peu sombre, ce qui rendait le travail pénible et malsain.
Ces demoiselles se divisaient en deux catégories: les ouvrières du dehors et celles de la maison. Pour être admises parmi ces dernières, il fallait être jeune, avoir de bonnes manières et parler à peu près le français.
Les ouvrières du dehors étaient là, comme partout ailleurs, de pauvres filles d'une conduite douteuse, qui venaient travailler à l'atelier pendant douze heures par jour pour gagner trente sous. Il y en avait de tout âge: de très-jeunes, presque des enfants, et des vieilles, de très-vieilles, ridées, édentées, portant des lunettes. Quelques-unes étaient jolies, ou plutôt avaient dû l'être, car à vingt ans leur visage avait déjà perdu la fraîcheur, et leurs yeux, l'éclat de la jeunesse. Le travail, l'inconduite, la veillée à l'atelier ou la veillée au bal, avaient marbré leur teint.
Les vêtements n'offraient pas moins de variété: les unes portaient des falbalas, les autres des robes d'une simplicité qui touchait à la misère. Celles-ci étaient reléguées près de la porte, et cousaient pour ainsi dire avec les yeux de la foi. Les élégantes s'établissaient près des croisées et écrasaient les plus pauvres de leur luxe. C'est dans le monde des petits comme dans le monde des grands: les femmes entre elles ne cherchent et ne reconnaissent qu'une sorte de supériorité, celle que donnent les chiffons.
Dans toute réunion de femmes la préoccupation exclusive c'est la rivalité de la toilette. Là est tout le mal. Cette émulation dans la futilité devient une véritable passion. Les hommes, qui aujourd'hui crient si fort contre le luxe effréné des femmes, et qui en sont les premières victimes, ne sont-ils pas aussi les premiers coupables?
De tout temps, aujourd'hui comme au siècle de Molière, ils ont ridiculisé les aspirations de certaines femmes vers les occupations intellectuelles. Les moralistes, les dramaturges ont déployé beaucoup plus de verve satirique contre les femmes fortes que contre les femmes futiles. Le futile, voilà selon eux, au contraire, le véritable domaine de la femme. Mais n'est-ce pas toujours le même mobile qui pousse les unes vers les études abstraites, les autres vers les excentricités de la toilette?
Ce mobile, c'est l'ambition de briller, d'attirer les regards à quelque titre que ce soit. Est-ce à dire qu'il faille supprimer le mobile? On ne peut ainsi supprimer les passions humaines. Le seul but de la morale doit être de les diriger. Il s'agit donc de placer sur un autre terrain toutes ces rivalités féminines, en donnant aux femmes une éducation plus sérieuse, plus positive, plus complète, en leur inculquant un sentiment plus élevé de leurs devoirs et de leur destinée.
Peut-être l'excès du mal, contre lequel tonnent aujourd'hui nos moralistes, était-il nécessaire; peut-être les hommes reconnaîtront-ils enfin qu'ils ont eu tort d'encourager les femmes dans l'essor de leur ambition vers la frivolité.
Il est temps aussi que la femme, mieux instruite de sa mission, comprenant mieux sa véritable dignité, cherche ailleurs que dans le culte du chiffon un aliment à son intelligence, à son activité, à ses goûts véritablement artistiques.
Sans doute nous ne prétendons pas que la majorité des femmes soit apte à l'abstraction et aux fortes études; car il faut une certaine vigueur nerveuse pour une longue et profonde concentration de la pensée. Cependant il y a dans l'un et dans l'autre sexe des êtres de transition, des hommes avec un esprit et des goûts tout féminins, et des femmes avec une intelligence et une fermeté entièrement viriles.