Chapter 7

Ces natures mixtes, plus nombreuses qu'on ne pense, sont en général plus riches, plus complètes; car souvent elles possèdent les facultés opposées des deux sexes. Presque tous les poëtes et les artistes de génie ont réuni la puissance créatrice qui appartient à l'homme et l'impressionnabilité nerveuse ordinaire chez la femme; comme aussi toutes les femmes qui se sont distinguées dans les arts et dans les lettres joignaient aux qualités de leur sexe cette force de cerveau qui, le plus ordinairement, est l'attribut de l'homme.

Loin de chercher à comprimer ces organisations en les stigmatisant par le ridicule, on devrait les encourager, et favoriser ainsi leur développement normal. Car tout ce qui est dans la nature est dans l'ordre.

Ce n'est donc pas à dire que toutes les femmes doivent être reçues bachelières; mais toutes ont droit à l'éducation que comporte la nature de leur intelligence.

Aujourd'hui, cette idée, dégagée des théories exagérées qui prétendaient établir l'identité absolue de l'intelligence des deux sexes, cette idée, disons-nous, qui rend à la femme son véritable rang, a fait de grands progrès; mais il s'en faut qu'elle soit devenue populaire. Hommes et femmes doivent la propager; les uns, dans l'intérêt de leur fortune et de leur bonheur intime menacés par la frivolité ruineuse des femmes; les autres, dans l'intérêt de leur dignité, de leurs droits moraux et sociaux.

Il n'est pas question seulement de la classe éclairée; c'est parmi les femmes des classes laborieuses surtout qu'il faut porter la réforme en cultivant leur esprit et leurs aptitudes particulières par l'enseignement professionnel.

Possédant ainsi des moyens honnêtes de gagner sa vie et de satisfaire dans une mesure convenable ses goûts de luxe, l'ouvrière acquerra plus de moralité; les notions générales qu'elle aura reçues lui permettront d'apprendre avec plus de facilité un état supplémentaire, afin de parer aux conséquences désastreuses des chômages. Elle pourra aussi faire concurrence à l'homme dans plus d'une profession, comme l'homme aujourd'hui la supplante dans une foule de travaux qui, par leur nature, n'appartiennent qu'à la femme. La formidable armée des ouvrières en couture serait diminuée d'autant et les salaires deviendraient plus rémunérateurs.

Sans doute il est facile de prêcher la morale; mais avant de dire à ces pauvres filles: «Soyez vertueuses,» il faudrait leur procurer un travail qui leur assurât la satisfaction de leurs besoins légitimes.

Geneviève, pour se présenter chez Mme Thomassin, avait mis sa plus belle robe, celle qu'elle portait à Lille dans les solennités; mais encore cette robe, bien qu'elle fût de mérinos, n'avait pas la coupe distinguée qui donnait un cachet aux vêtements de ces demoiselles. Et puis, au lieu d'une résille coquettement posée sur la tête, un simple bonnet enfermait entièrement sa belle chevelure blonde.

Quand elle entra dans l'atelier, les babils s'interrompirent. On regarda la nouvelle venue. À la vue de son modeste bonnet, de la coupe arriérée de sa robe, de son air endimanché surtout, les élégantes sourirent; les autres éprouvèrent pour elle de la sympathie et se dérangèrent pour lui faire une place.

«Tiens! dit tout haut une princesse en robe de soie, elle serait gentille si elle était un peu mieuxficelée.»

Geneviève rougit beaucoup à cette remarque.

«D'où venez-vous? demanda une seconde péronnelle; de Carpentras ou de Quimper-Corentin?

—Je suis de Lille, répondit modestement Geneviève.

—Dans ce pays-là, on porte encore des manches pagodes?

—Où donc est située cette ville? en Chine? ajouta une autre ouvrière qui portait un repentir derrière l'oreille.

—Non, c'est encore plus loin que Pontoise.

—À Lille! Est-ce l'Isle-Adam ou une île en Amérique.

—Non, répondit Geneviève, c'est Lille, dans le département du Nord.

—Elle a de la géographie, la petite.

—C'est égal, reprit une autre, je retiens la coupe de ses pointes.

—Il y a de fameuses couturières dans votre pays!

—Y porte-t-on des crinolines?

C'est un pays froid, puisqu'il est dans le nord. On n'y porte, comme en Russie, que des peaux de bêtes.

—Voyons, mesdemoiselles, un peu de charité,» recommanda lapremière, qui taillait et préparait l'ouvrage sur une grande table placée devant les fenêtres.

Mais on ne l'écouta point, et les épigrammes ne se croisèrent qu'avec plus de vivacité.

Ces railleries, ces rires malins, ces regards espiègles causaient à la pauvre Geneviève comme des éblouissements, comme des tintements dans les oreilles; elle perdait contenance, elle se sentait ridicule, et son embarras augmentait.

Les ouvrières dans les ateliers, comme les écolières dans les pensionnats, se montrent sans pitié pour les nouvelles venues, surtout quand celles-ci prêtent le flanc au ridicule, par un si petit côté que ce soit. Il s'en trouve toujours de réellement méchantes qui ouvrent le feu, et d'autres qui, excitées par le rire, renvoient la balle. Plus celle que l'on persifle est douce et timide, plus on la malmène. D'un mot Fossette eût fait passer les rieuses de son côté, par une riposte bien lancée; mais Geneviève ne savait que rougir.

L'arrivée de Mme Thomassin mit fin à sa torture. Elle lui adressa un regard amical.

«Eh bien! ma chère enfant, vous voilà des nôtres. Heloïse, donnez-lui quelque chose à faire. Mais peut-être est-ce un peu tard pour vous mettre à l'ouvrage. Allez ranger votre malle.

—Tiens! dirent tout bas ces demoiselles, elle sera de la maison!

—Joséphine, menez-la dans la chambre voisine de la vôtre.

—Avec plaisir, dit Joséphine. Voilà enfin une nouvelle! Ce ne sera plus moi qui balaierai l'atelier tous les matins.»

Joséphine la conduisit dans une mansarde située sous les combles, et dont la lucarne avait vue sur les toits. Ce réduit était au moins aussi désolé que celui de la rue de Venise.

Restée seule, Geneviève s'assit sur sa malle au lieu de l'ouvrir, et se mit à pleurer. Combien la vie lui parut alors triste et sombre! Elle pensa qu'elle ne s'habituerait jamais à vivre au milieu de toutes ces pécores, et elle ne rangea point ses effets.

Quand elle redescendit, plus personne ne fit attention à elle. Toutes ces ouvrières étaient de vraies Parisiennes; elles en avaient la mobilité caractéristique.

En ce moment, un autre sujet de distraction les occupait. Une de ces demoiselles racontait sa soirée de la veille.

Elle avait fait la connaissance d'unmonsieur très bien, qui l'avait conduite à Valentino. La soirée avait été charmante. Elle avait bu du champagne avec des femmes très-distinguées, que connaissait beaucoup son monsieur très-bien, des dames du plus grandchic.Puis suivait la description minutieuse des toilettes.

«Et tout cela ne leur coûtait rien ou presque rien, fit observer l'une d'elles. Nous, pour gagner une robe un peu propre, il fautpiocherpendant des mois. A-t-on jamais compté combien de points il faut tirer pour attraper une malheureuse pièce de quarante sous! Ah! si seulement j'avais le nez un peu moins en pied de marmite et les bras un peu moins maigres, je pourrais faire des caprices aussi bien qu'une autre.

—Et tes cheveux rouges?

—Il y a maintenant une dame qui fait fureur et qui a les cheveux rouges.

—Et les petites rides que tu as sous les yeux?

—Oh! cela, avec un peu de peinture... La mode est au plâtre pour le moment.»

Mme Thomassin était absente et lapremièreen course.

La première est l'ouvrière chargée de bâtir et de distribuer l'ouvrage. Elle fait partie de la maison et reçoit un bon traitement, c'est-à-dire de mille à douze cents francs par an. Elle dîne avec madame quand madame est seule.

Dans tous les ateliers, la maîtresse s'appellemadame.

On redoute lapremièrepresque autant que madame. En leur présence, tous les yeux sont baissés, et, bien qu'on parle, l'aiguille marche toujours. On chante quelquefois, on chante beaucoup même. L'ouvrière a la passion de la romance sentimentale et de la chanson grivoise. Madame le permet et même quelquefois mêle sa voix au refrain. Mais il faut coudre, coudre sans relâche.

Dès que les surveillantes ont disparu, comme les esclaves prennent leur revanche! Les aiguilles s'arrêtent, les langues s'aiguisent, les historiettes et les propos lestes circulent gaillardement. Presque toutes ont de l'esprit, de l'esprit vif, du véritable esprit gaulois; et que de malices se débitent sur la première, sur madame, ses pratiques et ses habitués!

Malheur surtout aux ouvrières laides ou contrefaites! Ce sont de véritables martyres de la gaieté satirique de ces demoiselles.

La jeune fille la plus pure, après avoir passé quinze jours dans l'un de ces ateliers parisiens, est perdue d'imagination, et bientôt sans doute elle le sera de fait. Là s'érige en principe la vénalité dans l'amour, là règne un cynisme dans la corruption qui altérerait même le caractère le plus fortement trempé.

Au ton dont madame avait parlé à Geneviève, toutes avaient deviné que ce serait une favorite; car madame, ainsi que la première, ont des favorites à qui elles donnent l'ouvrage facile, et dont elles se montrent toujours satisfaites.

Geneviève, tristement assise au milieu de ces groupes divers, occupée à sa besogne et écoutant sans intérêt les anecdotes scabreuses qui se racontaient autour d'elle, se disait avec désespoir: «En effet, comment m'aimerait-il, puisque je suis si ridicule?»

Un groom, le groom de madame, vint l'appeler.

«Mademoiselle Geneviève Gendoux, on vous demande au salon.

—Moi?» dit-elle stupéfaite.

Tous les visages se tournèrent de son côté: c'était un événement.

«Eh bien! elle a une jolie toilette pour se présenter devant la pratique!

—Dis donc, Joseph, qui est-ce qui demande cette petite mijaurée? dit la demoiselle à repentirs.

—Mme de Courcy, répondit Joseph.

—Une amie de madame, ajouta la première qui rentrait.

—Cette dame a sans doute besoin d'une femme de chambre,» insinua une autre d'un ton persifleur, comme Geneviève fermait la porte et suivait Joseph au salon.

Mme de Courcy avait hâte de voir Geneviève. Malgré les dénégations de Lionel, elle conservait des soupçons qu'elle voulait éclaircir. Il lui tardait aussi de connaître cette Fossette, la mystérieuse maîtresse de son ennemi déclaré.

Dans l'après-midi, elle avait assisté aux courses. Elle y avait vu Mme de Beausire, sa rivale, dans un équipage à la Daumont, entourée par la jeunesse la plus brillante, tandis qu'elle, la célèbre Lucrèce, n'avait produit aucune sensation. De Lomas lui-même l'avait délaissée pour s'occuper exclusivement de Béatrix. Elle venait donc, la rage au cœur, chercher un moyen de se venger.

Elle regarda Geneviève assez longuement, de cet air observateur qui ne craint ni d'intimider, ni d'offenser.

La pauvre ouvrière rougit et perdit toute contenance.

«Mon enfant, dit-elle, satisfaite sans doute de son examen, M. de Lomas m'a parlé de vous en termes si flatteurs, que je vous ai très-chaudement recommandée à Mme Thomassin. Elle m'a promis d'avoir pour vous des égards. Je vous en prie encore, madame Thomassin, gâtez un peu cette jolie fille. Elle a l'air souffrant: ménagez-la. Ne lui faites pas coudre des étoffes trop dures, cela lui gâterait la main qu'elle a si fine. Vous savez, cela grossit les jointures. Il conviendra aussi de renvoyer quelquefois en courses pour prendre de l'exercice; car il faut conserver votre fraîcheur, mon enfant: la beauté et la santé sont des dons précieux qu'on n'estime a leur juste valeur que lorsqu'on les a perdus. Êtes-vous malade? vous avez les traits un peu fatigués.»

Geneviève rougit encore davantage.

«Non, madame, répondit-elle; j'ai pleuré tout à l'heure en me séparant de mes amies.

—Mlle Fossette, n'est-ce pas! Et elle n'a pas voulu vous accompagner?

—Elle a préféré rester libre.

—Ah! fit Lucrèce avec quelque dépit. Voyons, reprit-elle plus doucereuse, venez-vous asseoir à côté de moi. Regardez donc, madame Thomassin, cette jolie veine bleue qui traverse la tempe. Et quel profit de Niobé! Comme c'est pur de lignes, et quelle douceur dans le regard! Savez-vous, Geneviève, que vous êtes très-jolie?

—Oh! madame, vous êtes bien bonne, dit Geneviève avec un accent de reconnaissance; vous me voyez intimidée, et vous me louez pour me donner un peu de courage.

—Vous, avez bien fait de venir à Paris, poursuivit Lucrèce, car une fille comme vous doit y faire sa fortune. Depuis quand avez-vous quitté Lille?

—Depuis décembre dernier.»

L'époque du retour de Lionel, pensa Mme de Courcy.

«Et comment y êtes-vous venue?»

Geneviève rougit de nouveau, mais elle ne voulait pas mentir à cette dame qui lui montrait tant de bonté.

Sur un signe de Lucrèce, Mme Thomassin disparut.

«Ayez confiance en moi, reprit Lucrèce, car je vous affectionne déjà. Racontez-moi votre histoire. Vous fais-je peur?

—Oh! non, madame; mais, en vérité, je ne le puis pas, car ce secret n'est pas le mien seulement; il appartient à un autre.

—Je comprends. Votre histoire est celle de toutes les pauvres filles qui gagnent si péniblement leur vie, et ne sont pas toujours assez fortes pour résister aux tentations que les séducteurs étalent à leurs yeux.

—Oh! madame! s'écria Geneviève avec une fierté révoltée; vous vous trompez. Ce n'était pas l'argent qui pouvait me faire abandonner mon pays et ma famille: j'aimais....

—Et il vous a délaissée?

—Non, car il est généreux; pourtant je sens bien qu'il ne m'aime plus comme autrefois.

—Pauvre petite! Mais peut-être, si c'est un homme de votre condition, l'amènerait-on à vous épouser.

—Il n'est pas de ma condition.

—Est-il riche?

—Non, au contraire; mais sa famille, son éducation, tout le sépare de moi.

—Vous vous exagérez sans doute la distance qui existe entre vous. Si je le connaissais, je suis sûre que je le déciderais à vous épouser; vous êtes si charmante!»

Geneviève regarda Lucrèce avec quelque défiance, et crut deviner qu'elle ne la flattait ainsi que pour obtenir le nom de son séducteur.

Mme de Courcy entrevit ce soupçon.

«Eh bien! non, remettez à plus tard vos confidences, dit-elle avec bonhomie. Vous m'intéressez beaucoup. Je viendrai vous voir quelquefois; et..., lorsque vous me connaîtrez mieux...

—Oh! madame, interrompit l'ouvrière avec élan, je voudrais vous prouver ma reconnaissance en m'ouvrant entièrement à vous. Mais il faut que je sache s'il approuve cette confidence.

—C'est inutile, mon enfant, répondit avec quelque froideur Mme de Courcy. Je désire, au contraire, que vous ne parliez pas de tout ceci à M. de Lomas. Vous voyez que j'ai deviné votre secret.»

En disant ces derniers mots, elle observait attentivement Geneviève, qui ne put soutenir son regard scrutateur et baissa les yeux.

«En effet, poursuivit Lucrèce, il y aura beaucoup à faire pour convertir ce mauvais sujet. Toutefois, je ne désespère pas d'en venir à bout. Par exemple, il faudrait être un peu plus coquette, et faire valoir les charmes de votre personne.

—Je suis très-pauvre, balbutia Geneviève avec confusion.

—Je le sais; mais une résille vous coûterait moins cher qu'un bonnet. Ôtez-moi donc cet affreux bonnet!»

Geneviève obéit. Mme de Courcy lui enleva son peigne, et un flot d'or se répandit sur ses épaules.

«Mon Dieu! que c'est beau! fit Lucrèce, qui admirait en artiste les teintes riches et soyeuses de cette magnifique chevelure. Et elle pensait:—Quel fin connaisseur que ce Lomas! Cette fille est à cent piqués au-dessus de la Beausire. Elle la supplanterait.

«Mon enfant, dit-elle, il est impossible, belle comme vous êtes, que M. de Lomas vous ait déjà abandonnée. Laissez-moi faire. Il vous manque trois choses pour lui plaire tout à fait: de la toilette, de l'éducation et les manières du monde. Je me charge de vous procurer tout cela.

—Oh! madame, que vous êtes bonne! Je ne sais si je rêve.

—Je parlerai de vous à un respectable monsieur, fort riche, qui a eu dans sa jeunesse une grande peine de cœur. Il aimait une jeune fille pauvre qui l'aimait aussi. Ses parents s'opposaient à leur mariage, et la jeune fille en mourut de chagrin. Vous voyez que cette histoire offre quelque analogie avec, la vôtre. Ce monsieur, qui est le duc de Lormond, en a été inconsolable, et il consacre chaque année une partie de son revenu à établir des jeunes filles sans fortune.»

Comme Geneviève la regardait avec quelque hésitation, elle ajouta:

«Il y a, à Paris, une foule de personnes bienfaisantes qui s'occupent de secourir et d'instruire la jeunesse. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure: vous avez bien fait de venir à Paris, vous y ferez fortune.»

Geneviève ne conserva plus la moindre arrière-pensée.

Mme Thomassin rentrait en ce moment, apportant une robe de bal de moire cerise, recouverte d'un volant en point d'Angleterre.

«Que c'est beau ce que vous nous apportez là, madame Thomassin, et que ce corsage est coquet! Combien cette merveille?

—Très-bon marché. Avec les volants, 1800 francs.

—L'effet aux lumières doit être splendide; et comme c'est simple! Je voudrais voir cette robe à notre belle Geneviève. Faites donc allumer les bougies, que nous la lui essayions.»

Geneviève voulut s'en défendre.

«C'est une grâce que je vous demande.»

Toute rougissante, l'ouvrière se déshabilla.

Ses épaules et ses bras étaient un peu maigres, mais les lignes en étaient sculpturales. Mme Thomassin lui releva les cheveux de façon à découvrir ses tempes si pures, et lui fit deux grosses coques qui retombaient sur le cou. Puis on passa la robe.

Geneviève se trouvait devant une psyché. En se voyant si belle, elle ne put retenir un cri d'admiration; et elle regarda derrière elle si elle n'apercevait pas l'autre Geneviève Gendoux, la pauvre ouvrière de Lille.

«C'est bien moi,» dit-elle avec un rire frais et coquet, le rire d'un enfant qui n'aurait jamais souffert.

Depuis si longtemps elle n'avait ri ainsi, qu'elle en fut toute soulagée; et son visage, maintenant rasséréné et tout rose de plaisir, de vanité peut-être était si gracieux, si jeune, si suave qu'on lui eût donné quinze ans au plus.

Mme Thomassin et Mme de Courcy étaient émerveillées, presque jalouses de leur création.

«Quelle jolie femme Lomas aurait là pourtant! fit Lucrèce.

—C'est vraiment bien beau, la toilette!» dit Geneviève.

Et elle pensa avec orgueil; «Si ces demoiselles de l'atelier me voyaient ainsi, elles ne me railleraient plus.»

Quand il fallut remettre sa pauvre robe de mérinos qu'elle trouvait si belle autrefois, elle en éprouva une véritable honte. Et maintenant elle cherchait à retrouver sous ce vêtement modeste la Geneviève qui l'avait tout à l'heure éblouie.

Geneviève n'avait jamais été coquette; jamais elle n'avait désiré d'être vêtue avec plus de luxe que ne le lui permettait sa position d'ouvrière. Mais le venin si habilement préparé par Mme de Courcy commençait à s'infiltrer en elle.

«Aimez-vous la toilette? lui demanda Lucrèce.

—Sans doute, madame; mais je ne porterai jamais une robe pareille.

—Savez-vous ce qu'était la personne à qui cette robe est destinée? reprit la couturière. Une piqueuse de bottines qui, il y a six mois, gagnait vingt-cinq sous par jour.

—Elle est mariée? fit Geneviève.

—De la main gauche....

—Elle est belle? interrogea Lucrèce à son tour.

—Pas si belle que cette enfant.

—Madame Thomassin, reprit Mme de Courcy, je vous recommande de nouveau ma protégée. Faites-lui une jolie robe grisaille que vous porterez sur mon mémoire. Et vous, Geneviève, achetez une résille et apprenez à vous coiffer autrement. Quand vous serez présentable, je vous enverrai mon vieux duc; et je suis sure que, dès qu'il vous verra, il s'intéressera à vous. Pour vos heures de leçons, nous nous arrangerons avec Mme Thomassin.»

Elle se leva comme si elle voulait partir, puis elle se rassit.

«Ah! dites-moi donc, ma belle enfant, j'ai, moi aussi, un service à vous demander. M. de Lomas m'a recommandé également votre amie Fossette; donnez-moi donc quelques renseignements sur elle, sur ses fréquentations, sur sa manière de vivre. Elle est, paraît-il, fort intéressante.»

Geneviève, qui croyait servir son amie, raconta tout ce qu'elle savait: la liaison de Fossette avec M. de Barnolf, la passion aussi qu'elle avait inspirée à son voisin, M. Robiquet, ouvrier chapelier, et l'intimité amicale qui était résultée du voisinage.

Mme de Courcy se rappela avoir vu aux courses M. de Barnolf dans la voiture de Mme de Beausire. Ce fut un trait de lumière. Elle entrevit immédiatement le moyen de se venger.

«Je veux connaître cette charmante fille, dont vous dites tant de bien. Il faut qu'elle ait du mérite pour inspirer de telles amitiés. Dès demain j'irai la voir.»

Et Geneviève lui donna l'adresse de Fossette.

M. de Barnolf habitait la rue d'Isly. Son appartement était à la fois élégant et sévère. Les meubles étaient de chêne sculpté, et les tentures de velours bleu clair, avec des bandes à fond noir, recouvert d'arabesques d'or. Des panoplies d'armes anciennes ou étrangères, des tableaux, appartenant à l'école espagnole ou hollandaise, achevaient de donner à cet appartement un cachet artistique.

M. de Barnolf s'harmonisait avec ce cadre un peu sombre.

Il était Hongrois par son père et avait le type énergique de la race magyare. Son teint était bronzé; sa barbe et ses cheveux, épais et noirs, se roulaient sur eux-mêmes en boucles serrées et vigoureuses. Ses yeux bleus éclairaient d'une expression douce et tendre cette figure un peu farouche, presque dure. Souvent même son regard avait de la finesse; mais quand la colère l'animait, il devenait terrible: la prunelle pâlissait.

M. de Barnolf était petit, maigre et nerveux. Il tenait de son père un caractère violent et passionné; de sa mère, qui était Française, un esprit vif, sceptique et mobile. On le disait fort riche. Sa beauté étrange, son éducation soignée, ses manières très-aristocratiques, sa générosité, son esprit, lui avaient valu de nombreuses bonnes fortunes. Il avait acquis le titre d'homme à la mode, aussi bien dans le faubourg Saint-Germain que dans le demi-monde.

C'était un jeudi. Il attendait Fossette, et Fossette était en retard.

Il parcourait sa chambre avec une agitation singulière. À chaque minute il jetait les yeux sur la pendule.

Pourtant il n'était que onze heures un quart, et Fossette n'arrivait jamais avant onze heures. Quelquefois même elle avait tardé davantage.

Pour se calmer, Léopold prit un livre, essaya de lire; mais les mots dansaient sous ses yeux et n'avaient pas de sens.

«Pourquoi ne vient-elle pas? Cette lettre.... serait-elle vraie?»

Et le sang lui montait au visage, et ses mains brûlantes et moites se crispaient d'impatience.

Puis tout à coup il se mettait à rire.

«Ah çà! voyons, j'aime à ce point-là, qui? Une petite ouvrière sans éducation, sans manières, une grisette enfin, qui me fait attendre, qui me fait souffrir ainsi. Tu es fou, mon pauvre Barnolf.»

Midi sonna.

L'angoisse lui tordit les nerfs. Il alluma un cigare, le mâcha entre ses dents, puis le lança au feu avec colère.

«Si elle vient maintenant, je la jette à la porte.»

Au même instant la sonnette retentit dans l'antichambre.

Son émotion fut si violente qu'il se laissa tomber dans un fauteuil, et, renversant la tête, il ferma les yeux.

Mais dès qu'il entendit la voix fraîche de Fossette, il courut à elle, l'enlaça et tomba à ses pieds.

Fossette, elle aussi, en entrant chez M. de Barnolf était grave et émue.

«Tu m'aimes donc, mon Léo? dit-elle.

—Fossette! ma Fossette, pourquoi viens-tu si tard? Un quart d'heure de plus, je serais mort.»

Deux petits trous moqueurs se dessinèrent dans les joues de la jeune fille.

«Tu ne me crois pas, méchante? J'ai bien souffert, je te le jure. Je croyais ne plus te voir. Je sais maintenant combien je t'aime, combien je suis lié à toi.»

Fossette regardait Barnolf avec un sourire sceptique et un regard scrutateur.

Elle se demandait: «Est-il sincère? Soupçonne-t-il que j'ai pu savoir?... Joue-t-il la comédie? Mais pourquoi me tromperait-il? Cependant, cette lettre....»

«Je le vois dans votre regard, s'écria Léopold, vous ne m'aimez plus.

—Vous avez bien douté de moi tout à l'heure, monsieur de Barnolf, repartit Fossette avec dignité. Au surplus, ajouta-t-elle avec son sourire mutin, nous violons notre contrat. Il me semble que nous sommes bien près de nous faire une scène. Voyons, reprit-elle en se débarrassant de son chapeau et de son manteau, revenons à la confiance et à la gaieté.»

M. de Barnolf ne riait point. Il continuait à se promener dans sa chambre, et sa lèvre frémissait.

Fossette se rapprocha, et, tendant son visage aux lèvres de Léopold:

«Léo, ne boude pas. Une autre fois je viendrai plus tôt. Comment! tu aurais un vilain caractère? Avec quels yeux méchants tu me regardes, moi, ta Fossette qui t'aime, qui t'aime tant qu'elle ne peut plus rire. Autrefois, quand j'étais insouciante, je riais toujours, je riais follement; et maintenant, quand je pense à vous, quand je vous vois, Léo, mon cœur est si plein qu'il étouffe, et je comprends qu'on puisse pleurer par excès de bonheur. Je vous aime bien, Léo!»

Et, en parlant ainsi, elle attachait sur lui un regard extatique. Sa voix avait des vibrations émues qu'on n'aurait pu feindre, et sa bouche sérieuse exprimait une si véritable tendresse que Barnolf vaincu rejeta tout soupçon.

Il la fit asseoir, et s'assit à côté d'elle. Il prenait sa petite main dans les siennes et la baisait respectueusement, comme un amoureux qui ne s'est pas encore déclaré.

La fièvre était calmée.

«Voyez un peu, disait Fossette, ce que produit la liberté. Nous nous aimons d'autant plus que nous sommes moins engagés vis-à-vis l'un de l'autre.»

Barnolf soupira.

«Soyez sincère, Léo; vous n'êtes donc pas heureux? vous me cachez quelque chose? C'est bien mal d'avoir des secrets à vous tout seul.

—Non, mon amie, je ne suis pas heureux. J'ai quelque chose sur le cœur. Je suis un grand coupable. Si je te dis ma faute, me la pardonneras-tu?

—Je vous pardonne d'avance.

—Je n'ose pas, devine.

—Auriez-vous laissé faner mon dernier bouquet?

—Non.

—Ah! j'y suis! vous avez oublié, monsieur, dépenser à moi tous les soirs, à l'heure convenue.

—Non.

—Vous ne vous êtes pas informé de ce beau géranium rose, comme je vous en avais prié?

—C'est plus grave encore.

—Alors vous avez....»

Elle voulut sourire, mais ses lèvres tremblèrent, son gosier se serra.

«Vous ne m'avez pas trompée, puisque vous ne m'avez rien promis. Mais c'est donc vrai, vous aimez une autre femme?»

Elle était maintenant toute pâle, et ses mains étaient froides, comme si soudain la vie l'abandonnait.

«Non, non, ma Fossette, ce n'est pas cela; c'est encore plus mal. Je doute de toi, je suis jaloux.

—Vrai? bien vrai? Alors, nous sommes quittes; car moi aussi je suis jalouse, et je n'osais pas vous le dire.»

Ils essayaient de rire; ils ne le pouvaient pas.

«Fossette, dit M. de Barnolf avec gravité en lui présentant un papier, j'ai une lettre pour vous.

—Pour moi? et moi une pour vous. Comme c'est étrange!» s'écria-t-elle en tirant de sa poche une lettre décachetée.

Ils regardèrent les deux suscriptions. Elles étaient de la même écriture, une écriture inconnue.

«C'est évident, fit observer Léopold, on s'est trompé d'enveloppe.»

Voici la lettre écrite pour Fossette, et qu'avait reçue Barnolf:

«Mademoiselle,

«Un ami qui s'intéresse à votre bonheur croit devoir vous prévenir qu'on s'occupe actuellement beaucoup de vous dans une certaine société où M. de Barnolf est très-connu. On y donne pour rival au noble Hongrois, qui? un ouvrier chapelier portant le nom grotesque de Robiquet, et dont la mansarde n'est séparée de la vôtre que par une mince cloison.... Faites attention!»

La lettre écrite pour M. de Barnolf, mais adressée à Fossette, était ainsi conçue:

«Un ami inconnu qui s'intéresse à votre bonheur, croit devoir vous prévenir que vos assiduités auprès de Mme de Beausire font jaser beaucoup. Hier, aux courses, on a remarqué votre présence dans sa voiture et l'absence du duc. Que deviendrait Mlle Fossette, qui vous aime si tendrement, si elle apprenait votre infidélité? Une femme a beau être sceptique, voire même un peu philosophe, il est de ces blessures de cœur ou d'amour-propre qu'elle ne saurait pardonner. Si vous ne mettez pas plus de prudence dans vos relations avec Mme de Beausire, vous pourriez non-seulement vous attirer une affaire avec le duc, mais encore compromettre votre bonheur intime, et désespérer une charmante fille qui ne le mérite pas.

«Vous avez, je vous en préviens, des ennemis acharnés qui pourraient fort bien vous jouer un mauvais tour. «Prudence et mystère!» comme on dit dans les mélodrames.»

«Ce changement d'enveloppe a-t-il été volontaire ou involontaire? Ces lettres nous viennent-elles d'un ami ou d'un ennemi? se demandait M. de Barnolf. Si c'était un ennemi, pourquoi ce subterfuge? Une lettre anonyme adressée directement eût suffi pour nous inspirer des doutes l'un sur l'autre.

—Oh! non, c'est beaucoup plus adroit; c'est diabolique,» fit observer Fossette qui cherchait à deviner l'auteur des lettres.

Un instant elle soupçonna Geneviève, puis Claudine, et Robiquet lui-même.

«Tenez, reprit-elle tout à coup, si vous m'en croyez, brûlons ces lettres et n'y pensons plus. Nous arriverions à douter de tous nos amis et à douter l'un de l'autre.»

Elle prit les deux lettres, et, sans attendre l'assentiment de Barnolf, les jeta au feu.

M. de Barnolf regardait brûler les lettres d'un air songeur et défiant.

«Comment! s'écria Fossette en riant d'un franc rire, vous seriez jaloux? Que ne pouvez-vous voir ce pauvre Robiquet avec son nez qui menace le ciel et ses grands chapeaux qui touchent le bout de son nez! Si je l'aimais, chanterait-il du matin au soir en fausset:

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!

Pauvre Robiquet! quel excellent domestique! et attentif et désintéressé surtout! Avec quelle joie il dégringole mes cinq étages pour aller me chercher un sucre d'orge ou un pot d'eau fraîche! C'est lui qui tous les matins descend ma chaufferette et m'apporte mon lait; et souvent c'est lui encore qui arrose les fleurs que vous m'envoyez. Et pourtant il se doute de qui elles me viennent; mais il sait aussi que j'aurais tant de chagrin si je les voyais languir! Il les soigne en maugréant.»

Barnolf, peu rassuré par les explications de Fossette, restait sombre et froid.

«Comment, vous doutez encore, reprit l'ouvrière. Venez donc voir Robiquet, et vous ne douterez plus.

—Fossette, dit M. de Barnolf avec un tremblement dans la voix, je vous aime plus, je vous le jure, que je n'ai jamais aimé aucune autre femme. Je ne sais: vous avez plus de noblesse, plus de distinction réelle, plus d'esprit, plus de charme, plus de cœur surtout. Et si gaie, si espiègle, si douce! Vous vous amusez aux dépens de ce Robiquet, soit! Mais aussi vous êtes trop bonne pour le faire souffrir. Enfin je suis malheureux depuis que j'ai reçu cette lettre. J'ai la fièvre. Sans doute, puisque vous me le dites, je vous crois, vous ne m'avez fait aucune infidélité. Mais Robiquet va chez vous à toutes les heures du jour. Ces mille services que vous en recevez vous rendent son affection précieuse. Et moi je ne vous vois qu'une fois par semaine. Je vous veux à moi tout entière, à moi toujours! Voulez-vous habiter ici? Dites, le voulez-vous? Et puis vous êtes pauvre, malheureuse, vous souffrez peut-être. Cette chaufferette, ce sucre d'orge, ce lait dont vous parliez tout à l'heure m'ont révélé une situation à laquelle je n'avais jamais songé. Et encore ces heures que vous me donnez, c'est votre pain, tandis que moi qui vous aime et qui devrais confondre mon existence avec la vôtre, je vis dans un luxe égoïste; je dépense en bagatelles des sommes qui vous feraient riche pendant plusieurs années. Je vous en supplie, essayons de vivre ensemble. Vous me quitterez quand vous le voudrez. Ne serez-vous pas libre toujours?»

Il s'était mis à genoux et baisait ardemment les mains de l'ouvrière.

Fossette l'avait écouté sans l'interrompre.

«Mon ami, c'est impossible, dit-elle avec résolution. Je ne veux plus de cette vie-là. Oh! j'ai trop souffert, voyez-vous, trop souffert dans ma fierté pour recommencer jamais.

—Alors vous ne m'aimez pas! s'écria Barnolf blessé, puisque vous ne faites aucune différence entre moi et un rapin ou un serrurier. Vous refusez parce que vous me préférez Robiquet.

—Vous n'avez donc pas, monsieur de Barnolf, la générosité que je vous supposais?

—Pour le moment, je n'ai que de l'amour, et je suis jaloux. Ou venez habiter avec moi, ou quittez Robiquet.

—Non, je veux que vous ayez confiance en moi comme j'ai foi en vous.

—Je vous croyais bonne, reprit le Hongrois avec colère; mais non, vous n'avez pas de cœur; autrement vous ne me feriez pas souffrir.

—Je vous l'ai dit dès le premier jour de notre rencontre, repartit Fossette avec fermeté, jamais je ne consentirai à retomber sous la dépendance d'un homme. Croyez-vous qu'il ne m'ait pas fallu un grand courage pour en sortir et renoncer à l'oisiveté? Sans parents, abandonnée dans la rue dès l'âge de quatorze ans, j'ignorais ce que c'était que l'honneur. Seulement, j'avais ma fierté qui se révoltait contre cette ignoble exploitation de l'amour et contre la brutalité de l'homme. Je me sentais avilie et j'ai voulu me relever. Je me suis relevée seule, par le travail. Mais les commencements ont été durs; je n'avais pas toujours du pain; le travail me répugnait et me fatiguait; j'avais des crampes dans tous les membres. Vous ne pouvez savoir ce que c'est que travailler tout le jour, sans relâche, pour qui n'y est point habitué. J'ai lutté, je me suis roidie, et j'ai vaincu ma paresse. Maintenant j'y suis faite. Ce travail, toujours le même, est pénible sans doute, mais il ne me paraît plus un supplice. Enfin, et surtout, je suis libre, libre! je ne dois à personne ma subsistance. Et puis, savez-vous, Barnolf, maintenant je m'estime. Ce sentiment que je n'avais pas connu jusqu'alors, je ne pourrais plus y renoncer. Sans doute j'ai eu beaucoup de chance, puisque depuis six mois je n'ai jamais manqué d'ouvrage, que j'ai mangé à peu près à ma faim. Je n'espère pas être aussi heureuse toujours; mais j'y ai bien réfléchi, car l'ouvrage peut me manquer d'un jour à l'autre; je me laisserais plutôt mourir que de retomber jamais dans cet avilissement.»

Barnolf ne se fût point attendu à cette vertueuse déclaration de principes chez une fille de mœurs aussi peu rigides. En tout autre moment, peut-être eût-il souri de cet alliage de dignité et de légèreté, de cette morale à la fois austère et par trop indépendante.

«Quelle importance attachez-vous donc à l'argent? lui dit-il. Accepter les présents d'un homme qu'on aime, ce n'est, pas s'avilir.

—Et vous, accepteriez-vous les présents d'une femme? Vous admettez donc deux règles de conduite, une pour les hommes et une autre pour les femmes? Moi, j'attache de l'importance, non pas à l'argent, mais à la liberté. Si j'acceptais vos bienfaits, je ne serais plus libre.

—Oui, oui, c'est cela! libre, dit Barnolf avec sarcasme, libre! Est-ce qu'on est libre, quand on aime? Mais je comprends: vous préférez votre liberté. Vous voulez être libre d'aimer M. Robiquet, ouvrier chapelier, et d'autres peut-être de même acabit?»

Fossette pâlit. Elle hésita; et M. de Barnolf la regardait en cet instant avec une expression si haineuse qu'elle crut de sa dignité de le braver.

«M. Robiquet, ouvrier chapelier, répondit-elle, a cent fois plus de cœur et de vraie noblesse que M. Léopold de Barnolf. Il n'insulterait pas une femme.»

Barnolf, offensé et terrible, s'avança vers Fossette et leva la main pour la frapper.

Mais Fossette le contint par un tel regard qu'il laissa retomber sa main.

«Vous croyez donc, monsieur de Barnolf, que, parce qu'une femme vous aime, vous avez le droit de l'insulter et de la battre? Adieu, vous ne me reverrez plus!»

Et elle se dirigea vers la porte.

Fou, désespéré, il s'élança vers elle, la saisit dans ses bras, implora son pardon et lui baisa les pieds.

Elle resta; mais au fond du cœur elle ne pardonnait pas.

En la quittant, il lui fit promettre de revenir.

Elle promit, mais faiblement.

«Si tu ne viens pas....» dit-il.... Il s'arrêta; la passion le suffoquait et le blanc de ses yeux rougit.

«Eh bien? demanda Fossette avec un rire forcé.

—J'irai te chercher, répondit-il en se dominant.

—Si je pardonnais aujourd'hui, se dit Fossette, demain il me battrait; et, de lâcheté en lâcheté, je deviendrais son esclave.»

Quand Fossette rentra chez elle triste et désolée, Claudine lui apprit qu'une très-belle dame était venue la demander de la part de Geneviève, et qu'elle avait paru fort contrariée de son absence.

«Je l'ai conduite chez les Ferrandès, ajouta Claudine. Elle nous a beaucoup questionnées, Christine et moi, sur notre salaire et sur notre manière de vivre. Ce doit être une dame de charité.»

Fossette n'écouta qu'à demi le récit de Claudine. Elle avait hâte de se trouver seule pour donner cours à son chagrin.

Robiquet l'entendit rentrer. Il entre-bâilla sa porte; mais Fossette ne lui rendit pas son salut amical.

Au bout d'une heure, inquiet du silence prolongé de Fossette, il vint frapper à sa porte:

«C'est moi, Robiquet. Est-ce que je puis maintenant arroser vos fleurs?

—Non, merci.

—Elles n'ont pas eu la moindre goutte depuis hier matin. Elles doivent avoir terriblement soif.

—Qu'importe!» repartit Fossette avec quelque impatience dans la voix.

Robiquet rentra chez lui tout déconcerté.

«Qu'importe! elle a dit qu'importe! Qu'importe que ses fleurs aient soif? elle qui aime ses fleurs comme on aime des enfants! Il faut qu'il lui soit arrivé une catastrophe. C'est cet inconnu, bien sûr, ce lâche, cet infâme, qui lui aura fait du chagrin. Si je le tenais!...»

Et, de désespoir, il donna un terrible renfoncement au chapeau tout neuf qu'il avait mis pour se présenter chez Fossette.

Le bon Robiquet reprit son travail. Mais il s'arrêtait à chaque instant pour écouter. Il colla son oreille contre la cloison, et entendit très-distinctement de gros soupirs, presque des sanglots.

Il n'y put tenir.

Pour la seconde fois il alla frapper à la porte de sa voisine.

«Mademoiselle Fossette, je vous en supplie, permettez-moi d'entrer. Vous avez du chagrin. Peut-être en suis-je cause; car tout à l'heure vous ne m'avez pas dit bonjour, comme d'habitude. Je suis bien malheureux!

—Entrez, monsieur Robiquet.»

Et Robiquet entra.

Fossette était étendue sur son lit avec accablement. Des larmes ruisselaient sur ses tempes et mouillaient le traversin.

En la voyant ainsi, Robiquet s'arrêta. Il devint pâle.

«Vous! c'est-il possible! Je ne me trompais donc pas! Vous pleurez! Ah! je disais bien, une catastrophe, uncataclysme!Vrai, mademoiselle Fossette, si ma vie peut vous servir à quelque chose, prenez-la.

—Merci, mon bon Robiquet. J'ai, en effet, besoin de vos services. Je désire quitter cette maison demain, si c'est possible.

—Quitter cette...! s'écria Robiquet, qui eut le gosier tellement serré par l'émotion qu'il ne put achever sa phrase.

—Oui, il le faut absolument.

—Et moi, et moi, qu'est-ce que je vais devenir, mademoiselle Fossette!

—Vous serez quand même et toujours mon ami, n'est-ce pas? Moi, je vous garderai toujours la même amitié. Demain matin, pendant que je ferai ma malle, seriez-vous assez bon pour aller me chercher, je ne sais où, dans la Cité peut-être, une petite chambre comme celle-ci, à peu près, et dans les mêmes prix? Vous savez qu'il me faut du soleil pour mes fleurs.

—Ah! mais.... alors.... ce n'est donc pas...?»

Il s'arrêta.

«Quoi?

—Pour nous quitter tout à fait et vous en aller dans les beaux quartiers avec.... Pardonnez-moi.... J'avais cru.... Oh! pardonnez-moi d'avoir un instant pensé cela. Le chagrin me faisait perdre la tête. Je sais bien que vous êtes incapable de ces choses-là.... quoique, si vous vouliez.... suffit! je me comprends. J'irai, oui, j'irai vous chercher une belle petite chambre dans les prix de...?

—Dix francs par mois, pas davantage.

—Mais alors.... mais alors....»

Il tortillait son chapeau, un autre chapeau tout neuf.

—Quoi, mon pauvre ami?

—Si je trouvais deux petites chambres comme ces deux-là, l'une à côté de l'autre?»

Fossette sourit tristement.

Encouragé par ce demi-sourire:

«Oh! mademoiselle, reprit-il, je vous en supplie!... pour faire vos commissions, soigner vos fleurs et un peu aussi pour m'empêcher de.... de passer l'arme à gauche; car, voyez-vous, je ne pourrais plus vivre loin de vous.»

Il pleurait.

«Pauvre garçon, pensait Fossette, s'il savait qu'il est cause de mon chagrin! Faut-il donc le punir de l'injustice d'un autre? Je le veux bien, répondit-elle. Au surplus, je ne pourrais me passer moi-même de votre amitié; car vous m'avez gâtée; vous êtes si bon pour moi!»

Elle lui tendit la main.

«C'est donc vrai! C'est donc possible! Vous me permettez de vous suivre!»

Il se laissa tomber à genoux. Il pleurait, il riait, il ne savait que faire de cette main qui le brûlait.

Il la baisa avec respect.

«Vraiment! dit Fossette avec un soupir, il n'y a qu'une chose excellente au monde, c'est l'amitié d'un être bon et affectueux comme vous, Robiquet. J'accepte vos services, parce que je les crois tout à fait désintéressés. Je ne veux plus aimer.

—Oh! mademoiselle, je n'ai jamais espéré que vous pourriez m'aimer comme je vous aime. Je ne vous demande que la permission de vous servir. Je vous respecterai toujours, vous le savez bien.»

Le surlendemain, Fossette quittait le garni de la rue de Venise. Son départ fut une désolation pour la maison; car tous les locataires la connaissaient et la chérissaient. Plusieurs raccompagnèrent jusque dans la rue. La mère Blancheton était rentrée tout exprès pour lui prêter sa charrette, une belle charrette neuve achetée avec les cinquante francs de Madeleine.

«Cette fille-là, disait-elle de sa voix rauque en essuyant une larme, ça vous a des façons de demoiselle avec le cœur d'une ouvrière. Et puis c'est aussi gai qu'un rayon de soleil. Quand elle m'apportait un peu de lait ou un bol de tisane: Sans doute, que je lui disais, ça me ravigote, ce que vous me donnez là; mais ce qui me guérit, c'est plutôt de penser qu'on n'est pas tout à fait un chien perdu dans le monde, et que quelqu'un s'intéresse à moi.

—C'est comme nous, reprenait la femme Brisemur qui commençait à se lever, sans elle nous serions tous morts. Elle a passé toute une nuit à me soigner. C'est si pauvre chez nous, que personne autre n'aurait voulu rester au milieu d'une pareille désolation.»

Quant à Christine, elle pleurait à sanglots. Claudine aussi était désolée, car elle allait rester seule.

«Au moins, lui demandait-on, saurons-nous votre adresse?

—Je ne puis la donner, car je pars pour qu'on ne me trouve pas. Mais dans un mois peut-être reviendrai-je, si ma chambre est encore libre.

—On vous la gardera tant qu'on pourra, mademoiselle Fossette, répondit le concierge, propriétaire du garni, car on n'a pas souvent d'aussi aimables logeuses, ni d'aussi honnêtes.»

Robiquet marchait devant, conduisant la charrette, et Fossette, qui suivait, se retournait de temps en temps pour envoyer encore des saluts à ses amis.

Geneviève, vêtue d'une jolie robe grisaille et coiffée à la grecque avec une résille de velours cerise, était complètement transformée; et, comme elle se sentait belle et admirée, ses gestes mêmes étaient devenus plus dégagés, plus coquets; son regard avait plus d'assurance. Elle s'exprimait avec moins de timidité et plus d'à-propos. Mais que d'ennemies lui fit dans l'atelier cette métamorphose! Il n'était pas jusqu'à la demoiselle à repentirs, bien sûre de ses charmes pourtant, qui ne se sentît écrasée par la beauté de la jeune Lilloise.

Aussi, pendant plusieurs jours, Geneviève fut-elle le point de mire de toutes leurs malices. Lapremièreelle-même commençait à s'inquiéter de la faveur dont la nouvelle jouissait auprès de madame.

«Il faut avouer que cette mijaurée, qui le premier jour n'osait lever les yeux, a eu vite fait son éducation, dit l'une de ces demoiselles. Maintenant elle a l'air de se moquer de nous.

—Et ça ne sait pas même tenir proprement une aiguille! reprit une autre. Il est vrai que pour le commerce qu'elle fait....

—Mademoiselle, repartit Geneviève avec dignité, je ne fais aucun commerce; et, si vous continuez à me tourmenter, je me plaindrai à madame.

—Rapporteuse et moucharde! il ne vous manquait plus que ça, ma mie. Si nous disions, nous, qu'il vous faut une demi-heure pour coudre un lé!

—C'est une ouvrière amateur, quoi! Vous avez donc quelqu'un qui paye pension à madame?»

Geneviève ne répondit plus, mais elle rougit d'indignation.

«Mesdemoiselles, elle a rougi; preuve qu'on a tapé juste.»

Une ouvrière belle parleuse, se croyant un peu de littérature (par rapport, disait-elle, à un jeune homme de lettres qui lui adressait des vers), prit à son tour la parole:

«Voyons, jeune mystérieuse, raconte-nous ton roman. Ton héros est-il brun ou blond? est-il sentimental ou badin? T'écrit-il des épîtres passionnées? Chacune, en entrant à l'atelier, raconte sa biographie, et après on la laisse tranquille. Mais toi, tu ne veux rien dire, tu fais la pimbêche, c'est vexant.

—Que voulez-vous savoir? reprit Geneviève les larmes aux yeux.

—Eh bien! qui t'a donné cette robe? car enfin une ouvrière ne peut pas, avec ses quarante sous par jour, se nourrir, payer son loyer et son blanchissage, et s'acheter, pour tous les jours, une robe de quatre francs le mètre.

—C'est une dame,» répondit Geneviève.

On se récria de tous les coins de l'atelier.

«À qui croit-elle en conter? dit l'une.

—C'est du dernier rigolo, exclama une autre, dans ce jargon d'atelier que nous reproduisons comme caractéristique.

—Une bienfaitrice? Touchant! touchant! Passe-moi ton mouchoir.

—De quelle couleur est sa barbe, à cette dame?

—Je retiens celle-là!

—Voudrais-tu nous faire poser, ma fille? reprit la littératrice. Tes révélations sont par trop saugrenues. Parbleu! nous savons toutes ce que c'est, va! On passe sur le boulevard; on s'aperçoit qu'un monsieur bien mis, portant des gants et des breloques, vous suit. On s'arrête devant un magasin de nouveautés. On a l'air de faire un choix, puis on soupire. Le monsieur bien mis offre la robe et son cœur. On minaude un peu, on accepte, et tout est dit.

—Avouez donc, fit à son tour la demoiselle à repentirs, et on vous laissera tranquille.

—Je ne puis avouer ce qui n'est pas. Je vous répète que c'est une dame qui....»

Ce fut un effroyable vacarme dans l'atelier. On trépignait. Quelques-unes tirèrent leurs clefs et se mirent à siffler.

«Silence, mesdemoiselles! s'écria lapremière.Madame va venir.

—Parole d'honneur! reprit la demoiselle à repentirs, elle voudrait se faire passer pour une rosière.

—À Nanterre ça se voit, et encore!... Mais à Paris.... zut!

—Ma fille, reprit l'ouvrière orateur, tu fais fausse route; tu t'égares dans un système qui n'aura pas de succès; ce que tu nous dis n'a pas le sens commun; cependant nous userons de condescendance pour tes drôleries. Mais dis-nous du moins quelle est la position de cette dame phénomène? où demeure-t-elle? quels sont ses moyens d'existence?

—Je n'en sais rien,» répondit naïvement Geneviève.

Le tapage recommença plus fort.

«Bravo! bravo!

—Bis! bis!

—Elle est d'un cocasse splendide!

—Mesdemoiselles, il faut la porter en triomphe.

—Moi, je vais écrire au maire de Nanterre.

—Oui, c'est cela, reprit la littératrice. Adressons toutes une pétition au maire:

«Monsieur,

«Une jeune personne, dont la vertu et la candeur sont dignes de Nanterre, se trouve égarée dans un atelier de modes rue Neuve Saint-Augustin. Il est de votre devoir, respectable patriarche, de venir réclamer cette infante, qui ne peut sortir que de votre village, célèbre par ses vertus, ses brioches et sa bêtise.»

En cet instant, la porte de l'atelier s'entrouvrit discrètement, et l'on vit apparaître une espèce d'Hercule à large figure blafarde, avec un grand tablier et un bonnet blanc sur l'oreille.

«Voilà M. Édouard. Monsieur Édouard! crièrent toutes les ouvrières.

—Ah çà! les petites chattes, dit M. Édouard d'une voix de basse-taille, vous faites un tapage infernal. Le patron menace de déménager.»

Les ouvrières parisiennes se nourrissent fort mal; aussi, à l'occasion, se montrent-elles fort gourmandes; souvent même c'est la gourmandise qui les perd.

M. Édouard était garçon pâtissier, et, à ce titre, avait gagné toutes les sympathies de ces demoiselles.

«Oh! mon bon monsieur Édouard, une brioche!

—Un savarin!

—Une génoise! supplièrent en chœur plusieurs voix.

—On m'embrassera? dit Édouard.

—Oui, toutes nous vous embrasserons, même les vieilles à lunettes, qui raffolent de vous, ô Édouard, répondit l'ouvrière bas bleu.

—Tiens! tiens! je n'avais pas encore vu cette jolie blonde, s'écria-t-il en désignant Geneviève.

—C'est la nouvelle qui demeure au sixième; seulement elle a fait peau neuve, répondit Joséphine.

—Diable! rien que ça de chic! Et elle m'embrassera aussi?

—Oui, oui! Elle vous embrassera.

—Non! repartit Geneviève, je n'embrasserai pas monsieur.

—Alors pas de gâteaux,» dit Édouard.

Un nouvel ouragan se déchaîna contre Geneviève.

«Combien vos gâteaux, monsieur? demanda-t-elle.

—Je ne vends pas mes gâteaux aux petites chattes, je les donne.

—Je n'ai pas encore payé ma bienvenue, insista Geneviève, en tirant son porte-monnaie. J'ai cinq francs dix sous.

—Cinq francs cinquante, ce n'est guère pour porter des robes comme celle-là. Mais enfin, voyons, monsieur Édouard, que pouvez-vous nous donner pour cette somme?» demanda la demoiselle à repentirs.

Ici un débat s'engagea.

Pour trancher la question, il fut résolu qu'on apporterait des gâteaux assortis et deux bouteilles de sirop.

Ces cinq francs cinquante centimes étaient tout ce que possédait Geneviève; mais ce n'était pas acheter trop cher un peu de tranquillité.

Certes, Geneviève, comme ouvrière de fabrique, n'était pas habituée à une grande délicatesse de langage. Cependant un pareil cynisme la révoltait.

Sans doute, pour la fille du peuple, il n'y a pas d'innocence possible. Elle vit dans un milieu qui ne respecte ni ses oreilles ni ses yeux. Et la chute, considérée par les classes élevées comme un déshonneur irrémédiable, est à peine regardée, dans la classe laborieuse, comme une faute grave. Souvent même l'ouvrière, au lieu d'en rougir, s'en fait gloire et s'enorgueillit de la générosité de ses amants.

À Paris, les ouvrières se divisent en deux camps: celles qui se cachent et celles qui font parade de leurs désordres. Ces dernières appellent les autres des mijaurées. Quant à l'ouvrière jeune et belle, restée entièrement honnête, si elle se rencontre encore, c'est malheureusement une exception.

Est-ce à dire qu'il faille renoncer à moraliser ces pauvres créatures privées d'enseignement, entourées de mauvais exemples et de séductions de toutes sortes? Non, sans doute; mais la moralisation doit entrer dans une tout autre voie.

Aujourd'hui les moralistes comme les économistes se sont gravement émus de la situation de l'ouvrière, de sa dépravation précoce et anormale. Aujourd'hui l'opinion admet, en morale, comme en législation, le bénéfice des circonstances atténuantes. On ne se borne plus à prêcher ou à anathématiser les pauvres femmes qui tombent dans le vice. Des recherches consciencieuses ont constaté que, le plus souvent, elles succombent parce qu'elles manquent de pain, et aussi parce que leur travail ingrat et pénible ne peut leur procurer aucun luxe, aucune satisfaction. Or, on commence à reconnaître que chaque être a droit, non-seulement à la subsistance, mais à une part de bonheur. Ce n'est donc plus avec des sermons qu'on doit chercher à moraliser, c'est en découvrant et en appliquant les moyens d'augmenter l'instruction et le bien-être.

Il y a loin cependant d'une jeune fille que l'amour entraîne à celle qui se vend. Sans doute un premier désordre conduit souvent à de plus graves; mais la femme qui aime réellement n'a pas perdu tout sentiment de dignité. Chez Geneviève, ce sentiment était encore élevé; elle était douée d'un caractère réservé et d'un esprit délicat. Capable d'affections profondes, la frivolité dans l'amour la révoltait. Et depuis huit jours, malgré les propos licencieux dont on l'ahurissait, malgré les épigrammes dont on l'accablait, sa tenue était restée la même, sérieuse et digne.

Mais combien de temps, exposée à ce contact continuel avec la corruption, pourrait-elle lutter contre l'entraînement de l'exemple! Ce qui la soutenait alors, c'était l'espoir que lui avait donné Mme de Courcy d'épouser M. de Lomas. Mais une fois certaine de son abandon, ne chercherait-elle pas dans le désordre l'oubli de son chagrin et de son abaissement? Car la débauche est pour les femmes ce que l'ivrognerie est pour les hommes. Afin de s'étourdir, l'homme boit, la femme se donne ou se vend.

Le bon Édouard fit bien les choses. Il apporta une pleine corbeille de gâteaux de la veille et deux bouteilles de sirop.

Plusieurs des plus gourmandes lui sautèrent au cou.

«Mes petites chattes, vous voyez que je suis bon prince et pas cruel. Ne vous gênez pas; que celles qui ont envie de m'embrasser se présentent, je ne les repousserai pas.

—Est-il fat et pacha, ce M. Édouard! fit, en grignotant une madeleine, une fille très-brune, habituée de Mabille. Il est capable de croire que c'est lui qu'on embrasse. Amour de pâtissier, va!

—Les pachas, hein! En voilà-t-il des hommes heureux! exclama le bon Édouard. Supposons que je sois, un pacha. Je m'assieds sur un divan, là, au beau milieu de vous, à la façon d'un tailleur. Je fume une grande pipe. Derrière moi, se tient une esclave en pantalon de zouave, avec un éventail pour me donner de l'air et pour chasser les mouches de mon auguste nez. C'est pas des contes, ce que je vous dis là. J'ai vu jouer ça à l'Opéra-Comique, une fois que j'ai paru sur la scène, habillé en mamelouk. J'ai été un peu pacha, tel que vous me voyez.

—Moi, mon rêve, ce serait d'entrer comme comparse dans quelque théâtre, car je raffole du spectacle, dit une jeune fille très-laide qu'on appelait laliseuse, parce qu'elle avait toujours ses poches bourrées de vaudevilles ou de petits journaux.

—Et tous les soirs on a la chance de rencontrer unavenirparmi les spectateurs, ajouta la demoiselle à repentirs.

—Quel est votre idéal commeavenir, mademoiselle Léocadie? demanda Édouard; est-ce le bois de rose ou le palissandre?

—Pour commencer, je me contenterais du noyer.

—Monsieur Édouard, continuez donc votre histoire de l'Opéra-Comique.... Il était assis sur un divan?...

—C'est moi qui suis le pacha. Et vous êtes toutes, comme moi, assises sur des divans, dans des poses plus ou moins gracieuses et nonchalantes. Tableau. Hein! ce serait-il gentil! Alors, avisant du regard cette princesse blonde qui ne daigne pas même goûter à mes brioches, je lui jette le mouchoir en l'appelant Fatmé, Haydé, Azora. Ce sont tous des noms comme ça dans ce beau pays. Aussitôt, au lieu de me regarder avec ses yeux farouches, elle sourit.

—Monsieur Édouard, monsieur Édouard, cria une de ces demoiselles, on vous rappelle à l'ordre! Vous corrompez nos âmes candides avec vos discours immoraux.

—Immoraux! ce sont les mœurs les plus pures du pays. C'est leur bon Dieu qui veut ça.

—Où donc est-il ce pays? est-ce en Cochinchine?

—Je ne sais pas, mais pour sûr il existe, puisque je l'ai vu à l'Opéra-Comique. Et même qu'on appelle un sérail l'endroit où le pacha enferme toutes ses femmes.

—Et y a-t-il aussi un pays où les femmes ont des sérails d'hommes? demanda l'habituée de Mabille.

—Ça, ma petite chatte, je crois que ça ne se voit qu'à Paris; vous ferez donc bien d'y rester. J'ai toujours entendu dire que, pour les femmes comme pour les chevaux, Paris était un vrai paradis. J'entends les beaux chevaux et les jolies femmes, car pour tout ce qui est vieux et laid, Paris, c'est l'enfer.»

En cet instant, le petit Joseph entra, et dit:

«Mademoiselle Geneviève, on vous demande au salon.»

Comme la première fois, la curiosité et la jalousie de ces demoiselles furent vivement excitées.

«Joseph! Joseph! qui donc la demande encore?

—Un vieux monsieur.

—De quoi a-t-il l'air, ce vieux?

—Il a du chic.

—Comment, mesdemoiselles, fit Édouard, vous n'avez pu savoir encore ce qu'est cette jolie blondine et ce qui se mijote par là-bas?

—Dame! répondit une ancienne, je suppose, moi, qu'elle est bien recommandée et qu'on veut lui faire un sort. Vous vous rappelez Zoé, Lucile, Amélie et tant d'autres qui ont travaillé ici, et qui sont aujourd'hui des princesses pour qui nous travaillons.

—Voilà ce qui est souverainement injuste. Pourquoi ne nous ferait-on pas un sort, à nous aussi? Ne valons-nous pas cette campagnarde, qui dans son pays cardait du coton, et qui ne sait pas seulement dire un mot sans rougir?

—Mes petites chattes, voilà sans doute ce qui plaît à ce vieux, c'est qu'elle rougit; tandis que vous, il y a longtemps que vous ne rougissez plus....

—Monsieur Édouard, fit la littératrice, si vous n'étiez pas un généreux pâtissier, nous ne souffririons pas cette insulte. On vous la pardonne en considération de vos brioches.

—C'est vexant de la voir préférée à nous, ajouta Joséphine; il faut la forcer à quitter l'atelier. Tous les jours nous lui monterons une nouvelle, jusqu'à ce qu'elle parte.

—Pas besoin, pas besoin, mes petites minettes. Elle est trop jolie pour rester longtemps à la paye de quarante sous par jour.

—Eh bien! voilà encore un fameux compliment que nous adresse M. Édouard, fit observer aigrement la demoiselle à repentirs. Et nous, vous nous trouvez donc laides?»

L'ouvrière placée près de la porte entendit le frôlement d'une robe de soie dans l'escalier et dit à demi-voix:

«Voilà madame!»

Édouard s'esquiva prestement avec sa corbeille et ses deux bouteilles vides.

Toutes ces demoiselles baissèrent les yeux et semblèrent profondément absorbées par leur couture.

Quand madame entra, on eût entendu voler une mouche.

On sait que madame ne plaisante pas, et que l'ouvrière surprise en flagrant délit de paresse est bientôt congédiée. Et, de fait, pourquoi Mme Thomassin serait-elle indulgente? Elle paye généreusement quarante sous. C'est l'élite des ouvrières qui gagne pareille somme, et il y a sur le pavé tant de pauvres filles qui, en cousant même une partie de la nuit, arrivent à grand'peine à en gagner vingt-cinq.

Avant de descendre à l'atelier, Mme Thomassin avait fait passer Geneviève par sa chambre, lui avait lissé les cheveux, avait donné une grâce à la résille, et lui désignant la porte du salon, elle lui avait dit:

«Ma chère enfant, soyez aimable avec M. le duc, car votre avenir dépend de cet entretien. Surtout ne soyez pas si morose. M. le duc aime la gaieté.»

Geneviève entra toute tremblante au salon. Elle vit un homme d'une soixantaine d'années qui lui désigna amicalement un siège.

Geneviève s'était représenté sous des dehors austères ce personnage bienfaisant, qu'un chagrin d'amour, au dire de Mme de Courcy, torturait depuis sa jeunesse.

Elle s'étonna donc de le trouver vêtu avec une élégance de bon goût, mais un peu prétentieuse pour un homme de cet âge. Le sourire de ce vieillard était fin et sceptique, et son regard s'arrêtait sur elle avec une persistance qui l'embarrassait.

«C'est vous, ma belle enfant, dont m'a parlé Mme de Courcy?

—Oui, monsieur; elle m'a aussi parlé de vous, de votre bonté. Soyez persuadé que je ferai tous mes efforts pour mériter votre intérêt.

—Voilà une charmante petite réponse, fit le duc. On dirait.... Mais non, personne ne vous l'a apprise, n'est-ce pas, mon enfant?»

L'ouvrière rougit, car elle crut avoir été maladroite.

Il lui tendit la main, et Geneviève lui donna la sienne.

«Mme de Courcy ne m'avait pas trompé, vous êtes adorable. De la beauté, de la candeur et une main de patricienne. Mais, ma fille, il faudra soigner un peu mieux vos ongles; je tiens beaucoup à ce détail.

—Je vous remercie de m'en avertir, monsieur, dit Geneviève.

—Elle est ou très-rouée, ou très-candide, ou stupide, pensa le duc. Voyons lequel.»

Et il reprit:

«Vous me plaisez déjà beaucoup, je vous assure; mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est la sincérité. Ouvrez-vous donc à moi comme à un confesseur. Combien de fois déjà avez-vous aimé?»


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