ΗΡΑΚΛΕΣ ΑΝΑΠΑΓΟΜΕΝΟΣ(Bas-relief de la Villa Albani.)
ΗΡΑΚΛΕΣ ΑΝΑΠΑΓΟΜΕΝΟΣ
(Bas-relief de la Villa Albani.)
Le dernier de ces lits de repos longs et basDont il est évident que le destin n’est pasDe prêter leurs coussins à la douceur des sommes,Mais de faire à leurs pieds s’écrouler les grands hommes,Fut celui qu’illustra Madame Récamier.La reine de Lydie, Omphale, eut le premier.L’un fut en acajou, l’autre fut en ivoire,Car la Fable est toujours plus belle que l’Histoire ;L’un nous est apparu, déjà, dans un portrait ;En un songe, ce soir, l’autre nous apparaît…
Le dernier de ces lits de repos longs et bas
Dont il est évident que le destin n’est pas
De prêter leurs coussins à la douceur des sommes,
Mais de faire à leurs pieds s’écrouler les grands hommes,
Fut celui qu’illustra Madame Récamier.
La reine de Lydie, Omphale, eut le premier.
L’un fut en acajou, l’autre fut en ivoire,
Car la Fable est toujours plus belle que l’Histoire ;
L’un nous est apparu, déjà, dans un portrait ;
En un songe, ce soir, l’autre nous apparaît…
C’est un beau songe antique. Un jour doré le baigne.Le chapiteau fleurit. La colonnade règne.Un rectangle de ciel comme un vélum se tend.La Reine est sur son lit. Elle file. On entendSoupirer ce flûteau d’os de phénicoptèreDont les esclaves noirs tiraient tant de mystère.Tout repose. Dans la clepsydre au flanc bombéL’instant est une perle avant d’être tombé.Une fontaine allonge une lèvre de tuile.Des trépieds sont chargés de ces gâteaux à l’huileOù le miel dessinait d’ingénieux réseaux.On voit près du grand lit la corbeille à fuseaux,Comme un esquif auprès d’une nef triomphale.Et sur les mains d’Omphale, et sur les bras d’Omphale,Et sur le cou d’Omphale encore, et sur son sein,Danse en losanges verts le reflet d’un bassin.Si notre rêverie était plus tôt venue,Elle eût, dans ce bassin, surpris la Reine nue,Car des voiles mouillés sont écrasés au bord.Maintenant, regardons tourner le fuseau d’or.Mais le fameux rouet d’Omphale ? va-t-on dire.— Les Grecs ne connaissaient que le fuseau. TraduireAtractospar rouet serait un contresens ;Et bien que je sois plein de respect pour Saint-SaënsEt que devant Hugo, toujours, je m’agenouille,C’est au fuseau qu’Omphale a filé la quenouille.Donc, Omphale, au fuseau, file, et, tout en filant,Omphale, vers qui vient Hercule d’un pas lent,Omphale, vers qui vient, de colonne en colonne,Celui que désormais nul rêve ne talonnePuisque, accrochant au ciel sa gloire douze fois,Il fit du Zodiaque un râtelier d’exploits,Le regarde venir, du fond du péristyle,Avec une tendresse infiniment hostile.C’est lui.
C’est un beau songe antique. Un jour doré le baigne.
Le chapiteau fleurit. La colonnade règne.
Un rectangle de ciel comme un vélum se tend.
La Reine est sur son lit. Elle file. On entend
Soupirer ce flûteau d’os de phénicoptère
Dont les esclaves noirs tiraient tant de mystère.
Tout repose. Dans la clepsydre au flanc bombé
L’instant est une perle avant d’être tombé.
Une fontaine allonge une lèvre de tuile.
Des trépieds sont chargés de ces gâteaux à l’huile
Où le miel dessinait d’ingénieux réseaux.
On voit près du grand lit la corbeille à fuseaux,
Comme un esquif auprès d’une nef triomphale.
Et sur les mains d’Omphale, et sur les bras d’Omphale,
Et sur le cou d’Omphale encore, et sur son sein,
Danse en losanges verts le reflet d’un bassin.
Si notre rêverie était plus tôt venue,
Elle eût, dans ce bassin, surpris la Reine nue,
Car des voiles mouillés sont écrasés au bord.
Maintenant, regardons tourner le fuseau d’or.
Mais le fameux rouet d’Omphale ? va-t-on dire.
— Les Grecs ne connaissaient que le fuseau. Traduire
Atractospar rouet serait un contresens ;
Et bien que je sois plein de respect pour Saint-Saëns
Et que devant Hugo, toujours, je m’agenouille,
C’est au fuseau qu’Omphale a filé la quenouille.
Donc, Omphale, au fuseau, file, et, tout en filant,
Omphale, vers qui vient Hercule d’un pas lent,
Omphale, vers qui vient, de colonne en colonne,
Celui que désormais nul rêve ne talonne
Puisque, accrochant au ciel sa gloire douze fois,
Il fit du Zodiaque un râtelier d’exploits,
Le regarde venir, du fond du péristyle,
Avec une tendresse infiniment hostile.
C’est lui.
Lorsque parfois il s’arrête un moment,Il a l’air de remplir l’entre-colonnement.Chacune de ses mains est un Péloponèse.Il ne ressemble pas à l’Hercule Farnèse,Attendu qu’un héros n’a jamais le front bas.Le goût qu’il eut toujours de ne reculer pasA cambré dans ses reins l’arc de la résistance.On voit battre son cœur même à cette distance.Sa forme à toute règle échappe avec dédain,Comme si Jupiter eût appris de RodinL’exagération sublime des volumes,Ou bien qu’ayant été forgé sur des enclumes,De peur qu’on n’effaçât les larges coups sur lui,Avant d’être achevé ce corps se fût enfui.La Massue arrachée à la forêt prochaineSemble, entre ces doigts-là, du liège peint en chêne.Il approche. Il est bien comme l’on veut qu’il soit,Vêtu de son lion, et tel qu’on le reçoitDu fond de la légende obscure que menaceDe trop nous expliquer Denys d’Halicarnasse.Émergeant du mystère, il marche plus nombreux.Peut-être est-ce déjà le Samson des Hébreux.Les confins de la Fable offrent des crépusculesOù Varron a compté quarante-deux Hercules.Lequel celui qui vient peut-il être ? — Lequel ?On ne sait pas. Hercule, Héraklès, Harokel,Le Crétois, l’Indien, il les est tous ensemble.Il mêle, dans ce corps si copieux qu’il sembleDevoir mouiller le monde en sortant de son bain,L’Hercule égyptien et l’Hercule thébain.C’est l’Hercule intégral, la Force Hérakléenne,Qui se repose, après sa terrible Douzaine,Trouvant son nom trop grand pour daigner l’augmenter.C’est le Mythe. Et ce Mythe est si sûr d’existerQue, même en l’accusant d’être un mythe solaire,On n’arriverait pas à le mettre en colère.Il ne travaille plus, parce que ses rivauxSe chargent de refaire, à présent, ses travaux,Pendant que lui, plus fort que tous, étant le Mythe,S’ajoute les rayons de quiconque l’imite.Tel, ayant le Lion, la Massue, et cet airQu’il paraît qu’ont tous ceux qu’engendra Jupiter,Il avance, faisant, avec sa main distraite,Le geste machinal d’étrangler une bête,Et, par le mufle roux, casqué d’un bâillementQui semble être celui de son désœuvrement.
Lorsque parfois il s’arrête un moment,
Il a l’air de remplir l’entre-colonnement.
Chacune de ses mains est un Péloponèse.
Il ne ressemble pas à l’Hercule Farnèse,
Attendu qu’un héros n’a jamais le front bas.
Le goût qu’il eut toujours de ne reculer pas
A cambré dans ses reins l’arc de la résistance.
On voit battre son cœur même à cette distance.
Sa forme à toute règle échappe avec dédain,
Comme si Jupiter eût appris de Rodin
L’exagération sublime des volumes,
Ou bien qu’ayant été forgé sur des enclumes,
De peur qu’on n’effaçât les larges coups sur lui,
Avant d’être achevé ce corps se fût enfui.
La Massue arrachée à la forêt prochaine
Semble, entre ces doigts-là, du liège peint en chêne.
Il approche. Il est bien comme l’on veut qu’il soit,
Vêtu de son lion, et tel qu’on le reçoit
Du fond de la légende obscure que menace
De trop nous expliquer Denys d’Halicarnasse.
Émergeant du mystère, il marche plus nombreux.
Peut-être est-ce déjà le Samson des Hébreux.
Les confins de la Fable offrent des crépuscules
Où Varron a compté quarante-deux Hercules.
Lequel celui qui vient peut-il être ? — Lequel ?
On ne sait pas. Hercule, Héraklès, Harokel,
Le Crétois, l’Indien, il les est tous ensemble.
Il mêle, dans ce corps si copieux qu’il semble
Devoir mouiller le monde en sortant de son bain,
L’Hercule égyptien et l’Hercule thébain.
C’est l’Hercule intégral, la Force Hérakléenne,
Qui se repose, après sa terrible Douzaine,
Trouvant son nom trop grand pour daigner l’augmenter.
C’est le Mythe. Et ce Mythe est si sûr d’exister
Que, même en l’accusant d’être un mythe solaire,
On n’arriverait pas à le mettre en colère.
Il ne travaille plus, parce que ses rivaux
Se chargent de refaire, à présent, ses travaux,
Pendant que lui, plus fort que tous, étant le Mythe,
S’ajoute les rayons de quiconque l’imite.
Tel, ayant le Lion, la Massue, et cet air
Qu’il paraît qu’ont tous ceux qu’engendra Jupiter,
Il avance, faisant, avec sa main distraite,
Le geste machinal d’étrangler une bête,
Et, par le mufle roux, casqué d’un bâillement
Qui semble être celui de son désœuvrement.
Si l’Hercule qui vient est intégral, l’OmphaleQui regarde venir cet Hercule est totale.Depuis Pandore, on n’a rien fait de plus complet ;Et Venus, qui, selon Hésiode, se plaîtA collectionner les sourires, se pencheDans l’azur, au-dessus de cette Omphale blanche,Et, sitôt qu’un sourire échappe à sa beauté,Elle prend ce sourire et le met de côté,Comptant s’en resservir dans la femme future.Elle est tout l’artifice et toute la nature,Cette Omphale. Ses cils ont un si long frissonQu’ils pourraient n’être pas noircis. Mais ils le sont,Sa figure n’aurait pas besoin d’être peinte,Mais elle l’est. Sa grâce ignore toute crainteParce que sur son corps les tissus assouplisInévitablement s’arrangent en beaux plis.Elle croise ses deux sandales de manièreA montrer ses fameux orteils qu’une lanièreSépare avec amour des doigts moins importants.Elle ferme à demi ses yeux de temps en tempsPour qu’ils semblent plus grands chaque fois qu’ils se rouvrent.Ses gestes étourdis savent ce qu’ils découvrentEt ses discours naïfs ce qu’ils tiennent couvert.Elle porte le deuil du roi Tmolus, en vert.Sa bouche est une fleur que ses yeux veulent vendre.Et, blonde d’autant plus que le fleuve ScamandreRoulait en ce temps-là des flots oxygénés,Elle fait remuer les ailes de son nez,Car il est entendu que leurs nez n’ont des ailesQue pour nous révéler qu’elles sont sensuelles.Elle ne peut d’ailleurs faire un seul mouvementQui ne soit immortel tout naturellement,Et ses deux bras, levés pour dégager la boucleQui de son diadème accrocha l’escarboucle,Ont déjà, tant la femme entière est dans sa peau,Le geste qui remet l’épingle du chapeau.
Si l’Hercule qui vient est intégral, l’Omphale
Qui regarde venir cet Hercule est totale.
Depuis Pandore, on n’a rien fait de plus complet ;
Et Venus, qui, selon Hésiode, se plaît
A collectionner les sourires, se penche
Dans l’azur, au-dessus de cette Omphale blanche,
Et, sitôt qu’un sourire échappe à sa beauté,
Elle prend ce sourire et le met de côté,
Comptant s’en resservir dans la femme future.
Elle est tout l’artifice et toute la nature,
Cette Omphale. Ses cils ont un si long frisson
Qu’ils pourraient n’être pas noircis. Mais ils le sont,
Sa figure n’aurait pas besoin d’être peinte,
Mais elle l’est. Sa grâce ignore toute crainte
Parce que sur son corps les tissus assouplis
Inévitablement s’arrangent en beaux plis.
Elle croise ses deux sandales de manière
A montrer ses fameux orteils qu’une lanière
Sépare avec amour des doigts moins importants.
Elle ferme à demi ses yeux de temps en temps
Pour qu’ils semblent plus grands chaque fois qu’ils se rouvrent.
Ses gestes étourdis savent ce qu’ils découvrent
Et ses discours naïfs ce qu’ils tiennent couvert.
Elle porte le deuil du roi Tmolus, en vert.
Sa bouche est une fleur que ses yeux veulent vendre.
Et, blonde d’autant plus que le fleuve Scamandre
Roulait en ce temps-là des flots oxygénés,
Elle fait remuer les ailes de son nez,
Car il est entendu que leurs nez n’ont des ailes
Que pour nous révéler qu’elles sont sensuelles.
Elle ne peut d’ailleurs faire un seul mouvement
Qui ne soit immortel tout naturellement,
Et ses deux bras, levés pour dégager la boucle
Qui de son diadème accrocha l’escarboucle,
Ont déjà, tant la femme entière est dans sa peau,
Le geste qui remet l’épingle du chapeau.
Or, un arbre a poussé dans cette cour de marbre,Triste de n’avoir pas tout le destin d’un arbre,Car il a le soleil, mais il n’a pas le vent.Et quand Hercule passe, il lui parle, souvent.C’est un pin. Et le chœur des cigales l’habite.Ce soir, sans écouter, Hercule passe vite.Fauve, entre les piliers comme entre des barreaux,Il marche. Il est tombé dans la fosse aux héros.Qu’ouvre aux victorieux l’éternel gynécée.Il marche, et, tout d’un coup, la crinière baissée,S’apercevant, du coin de ce gros œil d’onyxQui garde un reflet vert d’avoir vu l’eau du StyxEntourer de ses ronds la funèbre grenouille,Qu’Omphale le regarde en filant sa quenouille,S’arrête, plus tremblant que n’ont jamais étéLes épis du millet, que l’on sème en été ;Car lui qui d’un lion s’est fait une chlamyde,Cette femme petite et peinte l’intimide.Pyrrha faisait déjà trembler Deucalion !Hercule, sur son dos, a la peau d’un lion,Mais elle a, sur son lit, la peau d’une panthère :C’est pourquoi la massue énorme tombe à terre !Une cigale chante.Elle chante : « Il paraîtQu’un Centaure traverse au galop la forêt,Emportant à son col une vierge penchante ! »Hercule n’entend pas.Une cigale chante :« Il paraît que tous les Brigands sont de retour ! »Une cigale chante : « Il paraît qu’un VautourDans le plus grand des cœurs hideusement picore ! »Hercule n’entend pas.Une cigale encore,Chante, qu’il n’entend pas, ou qu’il entend trop bien :« Il paraît qu’il existe un géant libyenQui propose aux passants des luttes inégales. »C’est ainsi, dans le pin, que chantent les cigales,Car les héros toujours ont de ces voix sur eux.Mais d’une Lydienne Hercule est amoureux :Avec l’air ambigu d’un simple qui se vexeDe sentir qu’il commence à devenir complexe,Il se vient gauchement devant elle planter,Et, voulant à la fois dans ses bras l’emporter,Et mettre, comme un fruit, son cœur, pour elle, en quatre,Et la débarbouiller de son fard, et la battre,Rouge, il frappe du pied, comme un énorme enfant.Sûre de son pouvoir et qu’un rien la défend,Omphale lui sourit derrière un fil de laine.Vénus prend ce sourire en disant : « Pour Hélène ! »Hercule s’enhardit, il se penche… Et pendantQu’une cigale chante : « Il paraît qu’en rôdantUn pâtre a vu des os sur le seuil d’une crypte ! »Pendant qu’une autre chante : « Il paraît qu’en ÉgypteLe monstre Busiris fait régner les effrois ! »Il demande un baiser.Il en obtient deux, froids.Il en veut deux brûlants.Il en obtient trois, chastes.Et comme il tend vers elle encore des mains vastes,Elle y met le fuseau, la quenouille et le fil.« Qu’est-ce que ces petits objets ? » demande-t-il.Chez les Monstres dont il fréquenta les mâchoiresOn ne rencontre pas beaucoup ces accessoires.Il a bien vu filer sa mère, mais ses yeuxSont naturellement si purs et si pieuxQu’en ce léger jouet d’une belle inhumaineIl ne reconnaît pas la quenouille d’Alcmène.Omphale explique alors que l’on file, et comment,Et se met à filer d’un air sage et charmant.Et pendant qu’elle file et, de la cime blanche,Montre comme on détache une frêle avalancheDont le courant laineux doit, d’un pouce avisé,Vers le fuseau sans cesse être ductilisé,Hercule, que ravit cette leçon de choses,Voit fondre la quenouille et fuir, sous ces doigts rosesQui d’un petit glacier sont devenus l’Avril,La neige du flocon dans le ruisseau du fil.Mais le charme et le fil se rompent lorsque, brusque,D’un geste qu’on croit voir peint sur un vase étrusque,Elle tend la quenouille au colosse éblouiPour qu’il file à son tour.« — Moi ? » — Lui !DerrièreOù se tiennent debout des Gloires qu’on insulte,La proposition cause un certain tumulte.Tendre un objet fragile à ses terribles doigts,C’est les accuser d’être infâmement adroits !Il a pris la quenouille ainsi qu’un brin d’éteule.« Qu’il se serve de ça, celui qui dans la gueuleDu lion mit la main gauche — comme ceci —Pendant qu’il le frappait de la main droite — ainsi ? »Et, pour frapper une ombre un instant aperçue,La quenouille, en tournant, devient une massue.« Jamais ! »Et la quenouille est lancée au plafond.
Or, un arbre a poussé dans cette cour de marbre,
Triste de n’avoir pas tout le destin d’un arbre,
Car il a le soleil, mais il n’a pas le vent.
Et quand Hercule passe, il lui parle, souvent.
C’est un pin. Et le chœur des cigales l’habite.
Ce soir, sans écouter, Hercule passe vite.
Fauve, entre les piliers comme entre des barreaux,
Il marche. Il est tombé dans la fosse aux héros.
Qu’ouvre aux victorieux l’éternel gynécée.
Il marche, et, tout d’un coup, la crinière baissée,
S’apercevant, du coin de ce gros œil d’onyx
Qui garde un reflet vert d’avoir vu l’eau du Styx
Entourer de ses ronds la funèbre grenouille,
Qu’Omphale le regarde en filant sa quenouille,
S’arrête, plus tremblant que n’ont jamais été
Les épis du millet, que l’on sème en été ;
Car lui qui d’un lion s’est fait une chlamyde,
Cette femme petite et peinte l’intimide.
Pyrrha faisait déjà trembler Deucalion !
Hercule, sur son dos, a la peau d’un lion,
Mais elle a, sur son lit, la peau d’une panthère :
C’est pourquoi la massue énorme tombe à terre !
Une cigale chante.
Elle chante : « Il paraît
Qu’un Centaure traverse au galop la forêt,
Emportant à son col une vierge penchante ! »
Hercule n’entend pas.
Une cigale chante :
« Il paraît que tous les Brigands sont de retour ! »
Une cigale chante : « Il paraît qu’un Vautour
Dans le plus grand des cœurs hideusement picore ! »
Hercule n’entend pas.
Une cigale encore,
Chante, qu’il n’entend pas, ou qu’il entend trop bien :
« Il paraît qu’il existe un géant libyen
Qui propose aux passants des luttes inégales. »
C’est ainsi, dans le pin, que chantent les cigales,
Car les héros toujours ont de ces voix sur eux.
Mais d’une Lydienne Hercule est amoureux :
Avec l’air ambigu d’un simple qui se vexe
De sentir qu’il commence à devenir complexe,
Il se vient gauchement devant elle planter,
Et, voulant à la fois dans ses bras l’emporter,
Et mettre, comme un fruit, son cœur, pour elle, en quatre,
Et la débarbouiller de son fard, et la battre,
Rouge, il frappe du pied, comme un énorme enfant.
Sûre de son pouvoir et qu’un rien la défend,
Omphale lui sourit derrière un fil de laine.
Vénus prend ce sourire en disant : « Pour Hélène ! »
Hercule s’enhardit, il se penche… Et pendant
Qu’une cigale chante : « Il paraît qu’en rôdant
Un pâtre a vu des os sur le seuil d’une crypte ! »
Pendant qu’une autre chante : « Il paraît qu’en Égypte
Le monstre Busiris fait régner les effrois ! »
Il demande un baiser.
Il en obtient deux, froids.
Il en veut deux brûlants.
Il en obtient trois, chastes.
Et comme il tend vers elle encore des mains vastes,
Elle y met le fuseau, la quenouille et le fil.
« Qu’est-ce que ces petits objets ? » demande-t-il.
Chez les Monstres dont il fréquenta les mâchoires
On ne rencontre pas beaucoup ces accessoires.
Il a bien vu filer sa mère, mais ses yeux
Sont naturellement si purs et si pieux
Qu’en ce léger jouet d’une belle inhumaine
Il ne reconnaît pas la quenouille d’Alcmène.
Omphale explique alors que l’on file, et comment,
Et se met à filer d’un air sage et charmant.
Et pendant qu’elle file et, de la cime blanche,
Montre comme on détache une frêle avalanche
Dont le courant laineux doit, d’un pouce avisé,
Vers le fuseau sans cesse être ductilisé,
Hercule, que ravit cette leçon de choses,
Voit fondre la quenouille et fuir, sous ces doigts roses
Qui d’un petit glacier sont devenus l’Avril,
La neige du flocon dans le ruisseau du fil.
Mais le charme et le fil se rompent lorsque, brusque,
D’un geste qu’on croit voir peint sur un vase étrusque,
Elle tend la quenouille au colosse ébloui
Pour qu’il file à son tour.
« — Moi ? » — Lui !
Derrière
Où se tiennent debout des Gloires qu’on insulte,
La proposition cause un certain tumulte.
Tendre un objet fragile à ses terribles doigts,
C’est les accuser d’être infâmement adroits !
Il a pris la quenouille ainsi qu’un brin d’éteule.
« Qu’il se serve de ça, celui qui dans la gueule
Du lion mit la main gauche — comme ceci —
Pendant qu’il le frappait de la main droite — ainsi ? »
Et, pour frapper une ombre un instant aperçue,
La quenouille, en tournant, devient une massue.
« Jamais ! »
Et la quenouille est lancée au plafond.
Or, comme, le plafond, c’est le grand ciel profond,La quenouille, rendue éperdument légèrePar le bon coup de bras du puissant Clavigère,Monte. Elle a l’air, traînant par son fil son fuseau,D’un grand oiseau que suit un plus petit oiseau.Va-t-elle, en retombant, causer quelque blessure ?Omphale lève un bras… puis elle se rassure :La quenouille, toujours, monte vers le ciel bleu.Hercule craint d’avoir été trop loin.Ce jeuPourrait sur ses amours déchaîner la rafale.Il regarde, en dessous, Omphale.Mais OmphaleSourit, entre ses dents ayant mis son collier,Un sourire à trois rangs de perles, singulier,Et qui d’un cœur de roi ferait un cœur de pâtre.Vénus prend ce sourire et dit « Pour Cléopâtre ! »Hercule se rapproche avec des yeux d’amant.« La chose, en retombant, dit-il modestement,Ne pouvait fendre un front ni casser un pilastre,Car tout ce qu’il envoie au ciel devient un astre ! »Et la reine, en rêvant, pose sa tête surCe bras qui va trop loin, c’est vrai, mais dans l’azur ;Et la petite flûte africaine soupire,La flûte qu’une loi, plus tard, dut interdire,Parce qu’à sa chanson la volonté s’endort.Il n’est plus question de la quenouille d’orQui, dans des milliers d’ans, surprendra l’astronome.Respirant des parfums qu’à mesure on lui nomme,Le héros est en train de s’instruire beaucoup :Il apprend que le lierre est le parfum du cou,Cependant qu’aux sourcils convient la marjolaine.Mais il sent sur sa main un frôlement de laine :« Qu’est-ce ? » fait-il. — Son œil n’est pas encourageant.Rien. C’est une quenouille. Une autre.Elle est d’argent.Doucement, derrière elle, Omphale a, d’un long coffre,Tiré cette quenouille admirable, qu’elle offreA son seigneur Hercule.Il la prend de si hautQu’à son poing la quenouille à l’air d’un javelot.« Filer, lui, le vainqueur de l’Amazone ? »Il mimeSon deuxième exploit. Sous la pointe sublimeLa guerrière est tombée. Il va la mettre à mort,Lui prend le bouclier d’une main qu’elle mord,Puis, généreux, brisant le javelot, fait grâce.Et, sans paraître voir la quenouille qu’il casse :« Certes, ce n’est pas moi qui jamais me battrai,Dit la reine, car l’homme a toujours préféréLa femme qui sourit à celle qui milite :Lorsqu’on peut être Omphale on n’est pas Hippolyte !Mais ne m’auriez-vous pris, à moi, qu’un baudrier ? »Il la regarde.Et c’est en bois de coudrierQu’est faite la quenouille, alors, qu’on lui présente.Mais sitôt qu’il la tient par sa tige luisante,D’un autre souvenir devenant le jouet,Il fait claquer le fil : la quenouille est un fouet ;Et les quatre chevaux qui mangèrent leur maîtreDansent devant Hercule ; et quand il a fait mettre,En un cirque où le sang de Diomède bout,Lampus, Xanthus, Darus et Podargus debout,Il ne reste du fouet qu’un tronçon de quenouille.La vision s’efface. Une sueur le mouille.Alors, il est surpris, l’Athlète, le Tueur,Que pour fouetter de l’ombre on se mette en sueur.C’est donc un autre exploit l’exploit qu’on fait revivre ?Et lui, qui, dans l’orgueil dont sa force l’enivre,Eut parfois pour la Muse un regard dénigrant,Rend justice au Poète et connaît qu’il est grand.Puis, content d’être fort et d’avoir été juste,Il demande du vin.
Or, comme, le plafond, c’est le grand ciel profond,
La quenouille, rendue éperdument légère
Par le bon coup de bras du puissant Clavigère,
Monte. Elle a l’air, traînant par son fil son fuseau,
D’un grand oiseau que suit un plus petit oiseau.
Va-t-elle, en retombant, causer quelque blessure ?
Omphale lève un bras… puis elle se rassure :
La quenouille, toujours, monte vers le ciel bleu.
Hercule craint d’avoir été trop loin.
Ce jeu
Pourrait sur ses amours déchaîner la rafale.
Il regarde, en dessous, Omphale.
Mais Omphale
Sourit, entre ses dents ayant mis son collier,
Un sourire à trois rangs de perles, singulier,
Et qui d’un cœur de roi ferait un cœur de pâtre.
Vénus prend ce sourire et dit « Pour Cléopâtre ! »
Hercule se rapproche avec des yeux d’amant.
« La chose, en retombant, dit-il modestement,
Ne pouvait fendre un front ni casser un pilastre,
Car tout ce qu’il envoie au ciel devient un astre ! »
Et la reine, en rêvant, pose sa tête sur
Ce bras qui va trop loin, c’est vrai, mais dans l’azur ;
Et la petite flûte africaine soupire,
La flûte qu’une loi, plus tard, dut interdire,
Parce qu’à sa chanson la volonté s’endort.
Il n’est plus question de la quenouille d’or
Qui, dans des milliers d’ans, surprendra l’astronome.
Respirant des parfums qu’à mesure on lui nomme,
Le héros est en train de s’instruire beaucoup :
Il apprend que le lierre est le parfum du cou,
Cependant qu’aux sourcils convient la marjolaine.
Mais il sent sur sa main un frôlement de laine :
« Qu’est-ce ? » fait-il. — Son œil n’est pas encourageant.
Rien. C’est une quenouille. Une autre.
Elle est d’argent.
Doucement, derrière elle, Omphale a, d’un long coffre,
Tiré cette quenouille admirable, qu’elle offre
A son seigneur Hercule.
Il la prend de si haut
Qu’à son poing la quenouille à l’air d’un javelot.
« Filer, lui, le vainqueur de l’Amazone ? »
Il mime
Son deuxième exploit. Sous la pointe sublime
La guerrière est tombée. Il va la mettre à mort,
Lui prend le bouclier d’une main qu’elle mord,
Puis, généreux, brisant le javelot, fait grâce.
Et, sans paraître voir la quenouille qu’il casse :
« Certes, ce n’est pas moi qui jamais me battrai,
Dit la reine, car l’homme a toujours préféré
La femme qui sourit à celle qui milite :
Lorsqu’on peut être Omphale on n’est pas Hippolyte !
Mais ne m’auriez-vous pris, à moi, qu’un baudrier ? »
Il la regarde.
Et c’est en bois de coudrier
Qu’est faite la quenouille, alors, qu’on lui présente.
Mais sitôt qu’il la tient par sa tige luisante,
D’un autre souvenir devenant le jouet,
Il fait claquer le fil : la quenouille est un fouet ;
Et les quatre chevaux qui mangèrent leur maître
Dansent devant Hercule ; et quand il a fait mettre,
En un cirque où le sang de Diomède bout,
Lampus, Xanthus, Darus et Podargus debout,
Il ne reste du fouet qu’un tronçon de quenouille.
La vision s’efface. Une sueur le mouille.
Alors, il est surpris, l’Athlète, le Tueur,
Que pour fouetter de l’ombre on se mette en sueur.
C’est donc un autre exploit l’exploit qu’on fait revivre ?
Et lui, qui, dans l’orgueil dont sa force l’enivre,
Eut parfois pour la Muse un regard dénigrant,
Rend justice au Poète et connaît qu’il est grand.
Puis, content d’être fort et d’avoir été juste,
Il demande du vin.
Et c’est un vin robusteQue les femmes d’Omphale apportent, c’est le sien ;Et dès qu’il a vidé le large bol ancien,Il est comme un berger que rend dithyrambiqueD’avoir bu du vin grec dans une peau de bique ;Il affirme à la reine, en buvant coup sur coup,Que le bois de son bol donne à son vin bon goût :Il ne voyage pas sans son grand bol de hêtre !La reine lui répond que maintenant, peut-être,Il daignera filer cette quenouille-ci.Hercule dans son bol a froncé le sourcil.Elle est en bois d’érable. « Hein ! filer ? lui, Hercule ?De la laine ? » — Il titube. — « Alors, qu’on l’émascule ! »Il s’exprime crûment à cause qu’il a bu !« Lui ! comme s’il portait, Nymphe au menton barbu,Le doux nom de Chloé, peut-être, ou d’Éryphile,Qu’il file ! »Il fait tourner la quenouille.« Qu’il file ! »— Et la quenouille esquisse un triple horion, —« Lui qui, lorsque l’absurde et triple GérionVoulut, pour quelques bœufs, crier comme trois ânes,A, dans ses trois gosiers, fait rentrer ses trois crânes ! »Et d’un geste de fou qu’il va falloir lier,Il casse la quenouille en deux contre un pilier.Faire filer Hercule est chose difficile.Ni Macrobe ni Diodore de Sicile,S’ils ont su qu’il fila, n’ont pu savoir comment.Omphale a mis ses mains sur le torse fumant,Qui s’apaise et reprend sa beauté lapidaire.Et c’est bien, maintenant, Celui du Belvédère,C’est le Torse divin, c’est le Chef d’Œuvre, c’estCelui que Michel-Ange en mourant caressait,Que la reine caresse avec un air étrange,Et de tout autres doigts que ceux de Michel-Ange :Et son sourire a l’air de cacher un émoi.Vénus prend ce sourire en murmurant : « Pour moi. »Et la quenouille, alors, est d’ébène cassante.
Et c’est un vin robuste
Que les femmes d’Omphale apportent, c’est le sien ;
Et dès qu’il a vidé le large bol ancien,
Il est comme un berger que rend dithyrambique
D’avoir bu du vin grec dans une peau de bique ;
Il affirme à la reine, en buvant coup sur coup,
Que le bois de son bol donne à son vin bon goût :
Il ne voyage pas sans son grand bol de hêtre !
La reine lui répond que maintenant, peut-être,
Il daignera filer cette quenouille-ci.
Hercule dans son bol a froncé le sourcil.
Elle est en bois d’érable. « Hein ! filer ? lui, Hercule ?
De la laine ? » — Il titube. — « Alors, qu’on l’émascule ! »
Il s’exprime crûment à cause qu’il a bu !
« Lui ! comme s’il portait, Nymphe au menton barbu,
Le doux nom de Chloé, peut-être, ou d’Éryphile,
Qu’il file ! »
Il fait tourner la quenouille.
« Qu’il file ! »
— Et la quenouille esquisse un triple horion, —
« Lui qui, lorsque l’absurde et triple Gérion
Voulut, pour quelques bœufs, crier comme trois ânes,
A, dans ses trois gosiers, fait rentrer ses trois crânes ! »
Et d’un geste de fou qu’il va falloir lier,
Il casse la quenouille en deux contre un pilier.
Faire filer Hercule est chose difficile.
Ni Macrobe ni Diodore de Sicile,
S’ils ont su qu’il fila, n’ont pu savoir comment.
Omphale a mis ses mains sur le torse fumant,
Qui s’apaise et reprend sa beauté lapidaire.
Et c’est bien, maintenant, Celui du Belvédère,
C’est le Torse divin, c’est le Chef d’Œuvre, c’est
Celui que Michel-Ange en mourant caressait,
Que la reine caresse avec un air étrange,
Et de tout autres doigts que ceux de Michel-Ange :
Et son sourire a l’air de cacher un émoi.
Vénus prend ce sourire en murmurant : « Pour moi. »
Et la quenouille, alors, est d’ébène cassante.
Car elle est chaque fois plus frêle, pour qu’il senteQue, plus il la refuse, et plus elle seraIrritante à filer, lorsqu’il la filera,L’homme de ses fiertés devant porter la peine.Mais Hercule, du bout de la pointe d’ébèneQu’il vient de décoiffer de sa laine en soufflant,Et qu’il laisse courir sur le dallage blancAinsi que le burin sur la cire des tables,Dessine un fleuve, un plan d’aqueduc, des étables,La fosse où le fumier trouva son entonnoir,Puis, empâtant une ombre avec son burin noir,Montre comme on punit l’ingratitude abjecteD’un roi qui ne veut pas payer son architecte.La quenouille suivante est en bois de sapin.Il la prend.Au miroir Omphale se repeint,Et, pour que les parfums persuadent Hercule,D’une ampoule d’albâtre elle ôte l’opercule.Mais, l’odeur du sapin évoquant la forêt,Hercule avec ses chiens se revoit en arrêt…Pour lever des bras nus dont la fraîcheur assoiffe,Après s’être repeinte Omphale se recoiffe,Et sa bouche, un instant, lui sert d’épinglier.Mais Hercule, hagard, ne voit qu’un sanglier ;Et, fonçant dans le rêve où sa fureur se grise,Il attaque le mur d’un épieu qui se brise.« Bon ! » dit la belle bouche, « une quenouille encor ! »Et laissant sur le sol choir les épingles d’or,La bouche se rapproche. Et lui, souffle de haineD’avoir vu sur le mur l’ombre Érymanthéenne !Mais Omphale a compris, à le voir résister,Que l’instant est venu de le laisser goûterSon âme sur sa lèvre. Alors, bien que cette âmeAit un goût prononcé de rouge de carthame,Il goûte un de ces longs et noirs baisers d’amourQui font dire, en rouvrant les yeux : « Tiens ! il fait jour ! »Et lorsque, retrouvant lentement la lumière,Ses lourds yeux éblouis se rouvrent, la premièreChose qu’il aperçoit, c’est…Elle est en roseau,Et lui propose, au bout de son fil, son fuseauDont le peson splendide est fait d’une turquoise,Comme un gros hameçon à la danse narquoise.« Depuis quand pêche-t-on à la ligne un dauphin ? »Dit le colosse, avec un rire qu’il croit fin.Et pour montrer comment — tout d’un coup il y songe ! —Il pêcha le taureau maritime qui plongeEt broute sous les eaux l’algue comme du foin,Il saisit la quenouille, et, la dardant au loin,Il retient le fuseau dont le fil se déroule :Le monstre harponné veut s’enfuir sous la houle,Mais en vain ! Et sur les fenouils de MarathonLe taureau mugissant est pêché comme un thon.Puis, sans remords d’avoir rendu veuve une taure,Hercule, apercevant les gâteaux, se restaure.
Car elle est chaque fois plus frêle, pour qu’il sente
Que, plus il la refuse, et plus elle sera
Irritante à filer, lorsqu’il la filera,
L’homme de ses fiertés devant porter la peine.
Mais Hercule, du bout de la pointe d’ébène
Qu’il vient de décoiffer de sa laine en soufflant,
Et qu’il laisse courir sur le dallage blanc
Ainsi que le burin sur la cire des tables,
Dessine un fleuve, un plan d’aqueduc, des étables,
La fosse où le fumier trouva son entonnoir,
Puis, empâtant une ombre avec son burin noir,
Montre comme on punit l’ingratitude abjecte
D’un roi qui ne veut pas payer son architecte.
La quenouille suivante est en bois de sapin.
Il la prend.
Au miroir Omphale se repeint,
Et, pour que les parfums persuadent Hercule,
D’une ampoule d’albâtre elle ôte l’opercule.
Mais, l’odeur du sapin évoquant la forêt,
Hercule avec ses chiens se revoit en arrêt…
Pour lever des bras nus dont la fraîcheur assoiffe,
Après s’être repeinte Omphale se recoiffe,
Et sa bouche, un instant, lui sert d’épinglier.
Mais Hercule, hagard, ne voit qu’un sanglier ;
Et, fonçant dans le rêve où sa fureur se grise,
Il attaque le mur d’un épieu qui se brise.
« Bon ! » dit la belle bouche, « une quenouille encor ! »
Et laissant sur le sol choir les épingles d’or,
La bouche se rapproche. Et lui, souffle de haine
D’avoir vu sur le mur l’ombre Érymanthéenne !
Mais Omphale a compris, à le voir résister,
Que l’instant est venu de le laisser goûter
Son âme sur sa lèvre. Alors, bien que cette âme
Ait un goût prononcé de rouge de carthame,
Il goûte un de ces longs et noirs baisers d’amour
Qui font dire, en rouvrant les yeux : « Tiens ! il fait jour ! »
Et lorsque, retrouvant lentement la lumière,
Ses lourds yeux éblouis se rouvrent, la première
Chose qu’il aperçoit, c’est…
Elle est en roseau,
Et lui propose, au bout de son fil, son fuseau
Dont le peson splendide est fait d’une turquoise,
Comme un gros hameçon à la danse narquoise.
« Depuis quand pêche-t-on à la ligne un dauphin ? »
Dit le colosse, avec un rire qu’il croit fin.
Et pour montrer comment — tout d’un coup il y songe ! —
Il pêcha le taureau maritime qui plonge
Et broute sous les eaux l’algue comme du foin,
Il saisit la quenouille, et, la dardant au loin,
Il retient le fuseau dont le fil se déroule :
Le monstre harponné veut s’enfuir sous la houle,
Mais en vain ! Et sur les fenouils de Marathon
Le taureau mugissant est pêché comme un thon.
Puis, sans remords d’avoir rendu veuve une taure,
Hercule, apercevant les gâteaux, se restaure.
Et, du milieu des plats, pour son goût trop étroits,D’où croulent des beignets dont il prend trente-troisDans le temps qu’un moineau prendrait une cornouille,Quelque chose s’élève : et c’est une quenouilleQui pousse comme un svelte et rapide surgeon.Il la regarde, tout en mangeant. C’est du jonc.Bien. Il la prend, la tord, la retord, ressusciteA son poing glorieux l’arc primitif, l’arc scythe,Celui dont les contours sont ceux du Pont-Euxin ;Puis il imite, avec des clameurs de buccin,— Le fil servant de corde et le fuseau de flèche, —Une chasse encor plus terrible que sa pêche !Poète épique, il fait de la cour un vallon.Et — prodige soudain par lequel ApollonEntend signifier que l’illusion crée,Et qu’il tombe du vrai de cette erreur sacréeQue Pégase aux mortels souffle par ses naseaux, —On voit tomber, d’un des invisibles oiseauxQu’Hercule croit tuer au-dessus du Stymphale,Une goutte de sang sur la robe d’Omphale.Miracle où la faveur des dieux se garantit !Mais la femme éternelle et que rien n’avertitVeut suivre jusqu’au bout sa petite pensée.Elle feint la douleur d’une amour offensée.Si d’ailleurs elle lève au ciel ses bras tremblants,C’est que les bras levés rendent les doigts plus blancs.Hercule n’aime plus puisqu’il n’est plus docile !Soit. Elle ira mourir. Où ? Très loin. Dans une île !Et jetant sur sa tête un triste voile bleu,Elle tâche, à l’ingrat, de sourire un adieu.Alors — c’est l’effrayant mystère de la grâce —Sur ce visage faux un tel sourire passe,Un sourire si pur, si noble, si navré,Qu’on voudrait le revoir, sur un visage vrai,Exprimer tendrement qu’il faut que tout finisse.Vénus prend ce sourire et dit : « Pour Bérénice. »Quand il la voit partir, il rugit. Lentement,Le sourire revient vers le rugissement.Sur le rugissement le sourire se pose :Et c’est comme un volcan qu’éteindrait une rose.A l’oreille d’Hercule Omphale parle bas,Et, découvrant qu’il a les cartilages platsAinsi que les avaient les bons Pancratiastes,Les couvre de petits baisers enthousiastes.Il a l’air attaqué d’un bourdonnant essaim.La quenouille suivante est d’ivoire abyssin,Pareille exactement à celle qu’a décrite,Dans sa vingt-huitième Idylle, Théocrite.Hercule la fracasse en faisant voir commentIl prit, en lui lançant dans les pieds un sarment,La Biche, au bord du gouffre où sa blancheur circule.La quenouille suivante est d’ambre blond. HerculeLa concasse, en montrant comment il dut avoirTrois morceaux de miel blond dans la main pour pouvoirApprocher de Cerbère aux trois colliers de bronze.La quenouille suivante…« Ah ! cela va faire onze ! »Dit Omphale, d’un ton qui devient menaçant.« Dépense-t-on sa gloire ainsi qu’on perd du sang ? »Songe Hercule affaibli qui pousse la faiblesseJusqu’à prier la reine, alors, qu’elle ne laissePas s’établir entre eux cette chose, aujourd’hui,D’avoir, elle, voulu qu’il eût moins d’âme, lui,Et que, filant la laine assis sur des étoffes,Lui, l’Hercule futur des frontons et des strophes,Il risquât d’être ainsi du poète chanté,Et du sculpteur ainsi toujours représenté !Il supplie. Et cherchant à rencontrer l’œil glauque,Il entend tout d’un coup ce rire bas et rauqueQue doit toujours finir par entendre l’amant.Alors, Hercule pleure. Il pleure abondamment.Car jamais la douleur d’un héros ne lésine,Pas plus qu’un pin blessé ne compte sa résine.Il pleure. Et cependant il ne veut pas filer,Quand un geste où l’on sent l’ordre se formulerLui tend une quenouille insolemment fragile.Peut-il ne pas la mettre en poudre — elle est d’argile ! —Lui qui, dès que sa ruse eut obtenu d’Atlas ?…Il s’arrête, sentant qu’on ne peut guère, hélas !Lorsqu’à faire un métier de femme on se refuse,Se vanter d’un triomphe obtenu par la ruse ;Mais, comme il a dompté les Cercopes velusPour pouvoir effacer l’exploit qu’il n’aime plusSans que ses douze exploits cessassent d’être douze,Il brise sur le dos de la race jalouseSa quenouille… Et la reine, alors, sautant du lit,Pâlit, blêmit, verdit, rougit et violit,Se prend ses cheveux, blonds comme les hélikryses,Et les arrache.Omphale est sujette à ces crisesQuand elle a vainement dû jouer tous ses jeux.Hercule ne voit plus qu’un rictus outrageuxD’où s’échappent des mots près desquels seraient fadesCeux qu’apprend la Harpie aux marins des Strophades.Qu’il souffre de la voir ainsi se dévoiler !Il souffre. Et cependant il ne veut pas filer.S’il n’était qu’un dieu, certe, il filerait. Mais commeIl est un demi-dieu, son orgueil est d’un homme.Un homme est obligé d’être plus fier qu’un dieu.« C’est ainsi ? » hurle-t-elle. Et, tournant son œil bleu,Elle s’évanouit.Le vainqueur des CercopesN’a pas accoutumé de soigner des syncopes.Gauche, il puise de l’eau qu’il jette sur le sein.Des femmes, en criant, le traitent d’assassin.Et pendant, sur son lit, qu’en hâte il la rapporte,Omphale laisse pendre une tête de morte.Il lui jure qu’il l’aime, au milieu des sanglots.Et lorsque, lentement, se rouvrent les yeux clos,Et que, d’une voix vague, elle répète : « Il m’aime ? »Il comprend qu’il va voir surgir la douzième.Il ne voit rien surgir. Plus de quenouille. Rien.Une Omphale charmante. — « Il l’aime ? Tout est bien.C’est fini maintenant. Elle n’a plus envieQue de le rendre heureux pendant toute sa vie.Elle est l’Épouse. Elle est l’Amante. Elle est la Sœur. »Puis elle fait un signe en disant : « Le danseur ! »Alors, on voit entrer un nain.Et ce nain danse.
Et, du milieu des plats, pour son goût trop étroits,
D’où croulent des beignets dont il prend trente-trois
Dans le temps qu’un moineau prendrait une cornouille,
Quelque chose s’élève : et c’est une quenouille
Qui pousse comme un svelte et rapide surgeon.
Il la regarde, tout en mangeant. C’est du jonc.
Bien. Il la prend, la tord, la retord, ressuscite
A son poing glorieux l’arc primitif, l’arc scythe,
Celui dont les contours sont ceux du Pont-Euxin ;
Puis il imite, avec des clameurs de buccin,
— Le fil servant de corde et le fuseau de flèche, —
Une chasse encor plus terrible que sa pêche !
Poète épique, il fait de la cour un vallon.
Et — prodige soudain par lequel Apollon
Entend signifier que l’illusion crée,
Et qu’il tombe du vrai de cette erreur sacrée
Que Pégase aux mortels souffle par ses naseaux, —
On voit tomber, d’un des invisibles oiseaux
Qu’Hercule croit tuer au-dessus du Stymphale,
Une goutte de sang sur la robe d’Omphale.
Miracle où la faveur des dieux se garantit !
Mais la femme éternelle et que rien n’avertit
Veut suivre jusqu’au bout sa petite pensée.
Elle feint la douleur d’une amour offensée.
Si d’ailleurs elle lève au ciel ses bras tremblants,
C’est que les bras levés rendent les doigts plus blancs.
Hercule n’aime plus puisqu’il n’est plus docile !
Soit. Elle ira mourir. Où ? Très loin. Dans une île !
Et jetant sur sa tête un triste voile bleu,
Elle tâche, à l’ingrat, de sourire un adieu.
Alors — c’est l’effrayant mystère de la grâce —
Sur ce visage faux un tel sourire passe,
Un sourire si pur, si noble, si navré,
Qu’on voudrait le revoir, sur un visage vrai,
Exprimer tendrement qu’il faut que tout finisse.
Vénus prend ce sourire et dit : « Pour Bérénice. »
Quand il la voit partir, il rugit. Lentement,
Le sourire revient vers le rugissement.
Sur le rugissement le sourire se pose :
Et c’est comme un volcan qu’éteindrait une rose.
A l’oreille d’Hercule Omphale parle bas,
Et, découvrant qu’il a les cartilages plats
Ainsi que les avaient les bons Pancratiastes,
Les couvre de petits baisers enthousiastes.
Il a l’air attaqué d’un bourdonnant essaim.
La quenouille suivante est d’ivoire abyssin,
Pareille exactement à celle qu’a décrite,
Dans sa vingt-huitième Idylle, Théocrite.
Hercule la fracasse en faisant voir comment
Il prit, en lui lançant dans les pieds un sarment,
La Biche, au bord du gouffre où sa blancheur circule.
La quenouille suivante est d’ambre blond. Hercule
La concasse, en montrant comment il dut avoir
Trois morceaux de miel blond dans la main pour pouvoir
Approcher de Cerbère aux trois colliers de bronze.
La quenouille suivante…
« Ah ! cela va faire onze ! »
Dit Omphale, d’un ton qui devient menaçant.
« Dépense-t-on sa gloire ainsi qu’on perd du sang ? »
Songe Hercule affaibli qui pousse la faiblesse
Jusqu’à prier la reine, alors, qu’elle ne laisse
Pas s’établir entre eux cette chose, aujourd’hui,
D’avoir, elle, voulu qu’il eût moins d’âme, lui,
Et que, filant la laine assis sur des étoffes,
Lui, l’Hercule futur des frontons et des strophes,
Il risquât d’être ainsi du poète chanté,
Et du sculpteur ainsi toujours représenté !
Il supplie. Et cherchant à rencontrer l’œil glauque,
Il entend tout d’un coup ce rire bas et rauque
Que doit toujours finir par entendre l’amant.
Alors, Hercule pleure. Il pleure abondamment.
Car jamais la douleur d’un héros ne lésine,
Pas plus qu’un pin blessé ne compte sa résine.
Il pleure. Et cependant il ne veut pas filer,
Quand un geste où l’on sent l’ordre se formuler
Lui tend une quenouille insolemment fragile.
Peut-il ne pas la mettre en poudre — elle est d’argile ! —
Lui qui, dès que sa ruse eut obtenu d’Atlas ?…
Il s’arrête, sentant qu’on ne peut guère, hélas !
Lorsqu’à faire un métier de femme on se refuse,
Se vanter d’un triomphe obtenu par la ruse ;
Mais, comme il a dompté les Cercopes velus
Pour pouvoir effacer l’exploit qu’il n’aime plus
Sans que ses douze exploits cessassent d’être douze,
Il brise sur le dos de la race jalouse
Sa quenouille… Et la reine, alors, sautant du lit,
Pâlit, blêmit, verdit, rougit et violit,
Se prend ses cheveux, blonds comme les hélikryses,
Et les arrache.
Omphale est sujette à ces crises
Quand elle a vainement dû jouer tous ses jeux.
Hercule ne voit plus qu’un rictus outrageux
D’où s’échappent des mots près desquels seraient fades
Ceux qu’apprend la Harpie aux marins des Strophades.
Qu’il souffre de la voir ainsi se dévoiler !
Il souffre. Et cependant il ne veut pas filer.
S’il n’était qu’un dieu, certe, il filerait. Mais comme
Il est un demi-dieu, son orgueil est d’un homme.
Un homme est obligé d’être plus fier qu’un dieu.
« C’est ainsi ? » hurle-t-elle. Et, tournant son œil bleu,
Elle s’évanouit.
Le vainqueur des Cercopes
N’a pas accoutumé de soigner des syncopes.
Gauche, il puise de l’eau qu’il jette sur le sein.
Des femmes, en criant, le traitent d’assassin.
Et pendant, sur son lit, qu’en hâte il la rapporte,
Omphale laisse pendre une tête de morte.
Il lui jure qu’il l’aime, au milieu des sanglots.
Et lorsque, lentement, se rouvrent les yeux clos,
Et que, d’une voix vague, elle répète : « Il m’aime ? »
Il comprend qu’il va voir surgir la douzième.
Il ne voit rien surgir. Plus de quenouille. Rien.
Une Omphale charmante. — « Il l’aime ? Tout est bien.
C’est fini maintenant. Elle n’a plus envie
Que de le rendre heureux pendant toute sa vie.
Elle est l’Épouse. Elle est l’Amante. Elle est la Sœur. »
Puis elle fait un signe en disant : « Le danseur ! »
Alors, on voit entrer un nain.
Et ce nain danse.
Oh ! comme il danse bien, ce nain ! Quelle imprudencePourrait-il y avoir à regarder ce nainDanser son petit pas nonchalant et bénin ?Il feint si gentiment des frayeurs amusées,Lorsqu’il voit sur le sol des quenouilles brisées,Que le Héros sourit de sa propre fureur.Ce nain, rien qu’en dansant, vous tire de l’erreurDe croire qu’il faut prendre une chose au tragique.Il danse autour d’Hercule, et sa danse magiqueL’enveloppe d’un charme indulgent et subtil.« Filer ?… ne pas filer ?… qu’importe ? » danse-t-il.Et ce bouffon a de la grâce. Trop de grâce.L’œil brillant. Trop brillant. La main grasse. Trop grasse.Et, profitant de l’air que souffle un Nubien,Il se met à tourner. Il tourne bien. Trop bien.Il tourne autour de tout d’une telle manièreQu’il a l’air de prouver qu’il n’y a rien derrière.Il glisse, en exprimant d’un claquement de doigtsL’importance qu’il sied d’attacher aux exploits.Sparte, qui bannissait les teinturiers de crainteQu’on n’apprît le mensonge à voir la laine teinte,Eût craint, en permettant à ce nain de danser,Que l’on n’apprît la fuite en le voyant glisser.Pour affirmer le peu d’importance des chutes,Tous les faux pas qu’il fait deviennent des culbutes.A chaque pirouette enlevant son toupet,Il adresse au Héros un salut de respect,Pendant qu’un petit pli du coin de son visageFait, devant la grandeur, les réserves d’usage.Le Héros, qui jamais ne fut un grand devin,Répond par un salut naïf. Et c’est en vainQue, pour rendre au Héros ce bouffon diaphane,Un lys autour duquel il a dansé se fane.Il danse, et doucement le Héros s’engourdit !Il danse, comme un faune et comme un érudit,Le vieux sicinium, aïeul des tarentelles,Mais en y ajoutant quelques beautés mortelles :Une désinvolture oblique, un sens caché,Une invitation à rester détachéDe tout, et de la danse elle-même qu’on danse.Il gambille un « Qu’importe ? » et sitôt qu’il se lanceDans un saut qui toujours se garde d’être un bond,Il retombe sur la pointe d’un « A quoi bon ? »Toute cette gaîté manque un peu d’allégresse.Mais il y flotte encore un tel charme de GrèceQue c’est presque trop tard lorsque l’on s’aperçoitQu’il n’est pas une chose au monde qui ne soitPar ce danseur alerte amoindrie en cadence,Et que ce qu’on a pris d’abord pour une danseA cause de la grâce et de l’agilitéN’est qu’un piétinement sournois de la beauté.Et voici que pour la première fois HerculeSent vaguement qu’il ne va pas sans ridiculeD’être toujours coiffé d’un mufle léonin ;Et ce géant, gêné par le regard d’un nain,Dégrafe de son front d’abord, puis de son torse,Cette peau de lion qui peut-être est sa force !L’œil du nain luit ; et, sous le beau monstre gisant,Pressé de l’avilir en le contrefaisant,Il se glisse. Et la bête, alors, bouge la patte,Comme ces animaux qu’habite un acrobate.Et le bouffon imite, assis, couché, debout,Le repas, le réveil, le rugissement, tout,Sauf le je ne sais quoi qui fait que l’on se sauve ;Et, croyant démasquer les procédés du fauve,Pastiche les fureurs et les rébellions,Singe qui ne veut pas que l’on croie aux lions !Et quand Hercule voit le lion apocrypheSe chercher gravement des poux avec sa griffe,Un rire absurde et bas qui le prend malgré luiLe secoue et le tient plié.L’œil du nain luit.Quel bonheur d’avoir fait le vainqueur de NéméeRire de son lion devant sa bien-aimée !Celle-ci n’attendait que ce rire fatal,Une quenouille est prête.
Oh ! comme il danse bien, ce nain ! Quelle imprudence
Pourrait-il y avoir à regarder ce nain
Danser son petit pas nonchalant et bénin ?
Il feint si gentiment des frayeurs amusées,
Lorsqu’il voit sur le sol des quenouilles brisées,
Que le Héros sourit de sa propre fureur.
Ce nain, rien qu’en dansant, vous tire de l’erreur
De croire qu’il faut prendre une chose au tragique.
Il danse autour d’Hercule, et sa danse magique
L’enveloppe d’un charme indulgent et subtil.
« Filer ?… ne pas filer ?… qu’importe ? » danse-t-il.
Et ce bouffon a de la grâce. Trop de grâce.
L’œil brillant. Trop brillant. La main grasse. Trop grasse.
Et, profitant de l’air que souffle un Nubien,
Il se met à tourner. Il tourne bien. Trop bien.
Il tourne autour de tout d’une telle manière
Qu’il a l’air de prouver qu’il n’y a rien derrière.
Il glisse, en exprimant d’un claquement de doigts
L’importance qu’il sied d’attacher aux exploits.
Sparte, qui bannissait les teinturiers de crainte
Qu’on n’apprît le mensonge à voir la laine teinte,
Eût craint, en permettant à ce nain de danser,
Que l’on n’apprît la fuite en le voyant glisser.
Pour affirmer le peu d’importance des chutes,
Tous les faux pas qu’il fait deviennent des culbutes.
A chaque pirouette enlevant son toupet,
Il adresse au Héros un salut de respect,
Pendant qu’un petit pli du coin de son visage
Fait, devant la grandeur, les réserves d’usage.
Le Héros, qui jamais ne fut un grand devin,
Répond par un salut naïf. Et c’est en vain
Que, pour rendre au Héros ce bouffon diaphane,
Un lys autour duquel il a dansé se fane.
Il danse, et doucement le Héros s’engourdit !
Il danse, comme un faune et comme un érudit,
Le vieux sicinium, aïeul des tarentelles,
Mais en y ajoutant quelques beautés mortelles :
Une désinvolture oblique, un sens caché,
Une invitation à rester détaché
De tout, et de la danse elle-même qu’on danse.
Il gambille un « Qu’importe ? » et sitôt qu’il se lance
Dans un saut qui toujours se garde d’être un bond,
Il retombe sur la pointe d’un « A quoi bon ? »
Toute cette gaîté manque un peu d’allégresse.
Mais il y flotte encore un tel charme de Grèce
Que c’est presque trop tard lorsque l’on s’aperçoit
Qu’il n’est pas une chose au monde qui ne soit
Par ce danseur alerte amoindrie en cadence,
Et que ce qu’on a pris d’abord pour une danse
A cause de la grâce et de l’agilité
N’est qu’un piétinement sournois de la beauté.
Et voici que pour la première fois Hercule
Sent vaguement qu’il ne va pas sans ridicule
D’être toujours coiffé d’un mufle léonin ;
Et ce géant, gêné par le regard d’un nain,
Dégrafe de son front d’abord, puis de son torse,
Cette peau de lion qui peut-être est sa force !
L’œil du nain luit ; et, sous le beau monstre gisant,
Pressé de l’avilir en le contrefaisant,
Il se glisse. Et la bête, alors, bouge la patte,
Comme ces animaux qu’habite un acrobate.
Et le bouffon imite, assis, couché, debout,
Le repas, le réveil, le rugissement, tout,
Sauf le je ne sais quoi qui fait que l’on se sauve ;
Et, croyant démasquer les procédés du fauve,
Pastiche les fureurs et les rébellions,
Singe qui ne veut pas que l’on croie aux lions !
Et quand Hercule voit le lion apocryphe
Se chercher gravement des poux avec sa griffe,
Un rire absurde et bas qui le prend malgré lui
Le secoue et le tient plié.
L’œil du nain luit.
Quel bonheur d’avoir fait le vainqueur de Némée
Rire de son lion devant sa bien-aimée !
Celle-ci n’attendait que ce rire fatal,
Une quenouille est prête.
Elle est toute en cristal.Elle a l’air d’un glaçon que coiffe un peu de neige.Le rire, pénétrant dans l’âme qu’on assiège,La livre.Hercule a pris la quenouille. Il se rend.Mais tout d’un coup : « Et l’Hydre ?… »Et, glaive transparent,La quenouille dans l’air coupe des têtes. « L’Hydre ! »La quenouille se brise en brisant la clepsydreOù la reine marquait déjà combien de tempsHercule filerait. « L’Hydre ! »… En débris tintantsLa quenouille retombe : Hercule aux pieds d’OmphaleA redécapité l’Hydre polycéphale.— « Douze ! »… murmure Omphale.Alors, Hercule a peur.
Elle est toute en cristal.
Elle a l’air d’un glaçon que coiffe un peu de neige.
Le rire, pénétrant dans l’âme qu’on assiège,
La livre.
Hercule a pris la quenouille. Il se rend.
Mais tout d’un coup : « Et l’Hydre ?… »
Et, glaive transparent,
La quenouille dans l’air coupe des têtes. « L’Hydre ! »
La quenouille se brise en brisant la clepsydre
Où la reine marquait déjà combien de temps
Hercule filerait. « L’Hydre ! »… En débris tintants
La quenouille retombe : Hercule aux pieds d’Omphale
A redécapité l’Hydre polycéphale.
— « Douze ! »… murmure Omphale.
Alors, Hercule a peur.
Il a peur. Car il sent que, si l’être trompeurPossède, ayant prévu que toute gloire s’use,Une quenouille encor dans sa boîte de ruse,Il n’a plus un exploit dans son sac de fierté.Hélas ! de douze exploits lorsqu’on s’est contenté,Il faut craindre qu’un jour les quenouilles soient treize !Hercule le comprend, et qu’à l’heure mauvaiseOù la vie aux plus grands veut imposer des plisOn n’a jamais assez de travaux accomplis ;Il le comprend, que, lorsque vient cette heure triste,Ce n’est jamais qu’avec son œuvre qu’on résiste ;Que, puisqu’il faut combattre à ce mur adossé,Douze exploits, c’est trop peu pour construire un passé !Le nombre de grandeurs qu’il faut rêver, c’est toutes !Enfant, s’il n’eût voulu boire que douze gouttes,Eût-il éclaboussé le ciel d’étoiles ? Non !Il faut mordre la Gloire au sein, comme Junon !Ah ! que n’a-t-il tué le Vautour du Caucase !Lorsqu’on s’endort sur ses lauriers, on les écrase.Il aurait dû tuer Cacus ! Il aurait dû…Qu’elle ait une quenouille encore, il est perdu !Triste, affaibli par un long bonheur sans histoire,Il sent que l’héroïsme est nourri de victoire,Et que, si grand qu’on fût, et quoi qu’on ait osé,On n’est plus un héros quand on s’est reposé !Et soudain, comme un bœuf qui meurt, il s’agenouille :Car dans les yeux d’Omphale il a vu la quenouille.— Soit. Elle l’a. Mieux vaut finir. Puisqu’elle l’a,Qu’elle la donne. Il la demande : « Donne-la. »Il pourrait essayer encor de la détruire ;Mais il sent, dans son âme, introduits par le rire,Grouiller et pulluler les « A quoi bon ? » du nain.Des quenouilles, grands dieux ! le désir fémininÉtant plus patient qu’une source filtrante.S’il faut en avoir trente, Omphale en aura trente.Et toutes, désormais, pour lui, sont en acier.La quenouille est en verre.Il la prend. Il s’assied.Dans le creux de sa main il la sent mal reçuePar les callosités qu’a faites la massue.Mais il file ! Il file à merveille ! On croirait qu’ilVeut égaler déjà Lucrèce et Tanaquil !Comment la lourde main s’est-elle résignéeA ces légèretés glissantes d’araignée ?Ah ! si vous pouviez voir les gouttes de sueurQui tombent, l’enduisant d’une étrange lueur,Sur le terrible fil dont le fuseau s’engraisse,Comme vous pleureriez, filandières de Grèce !Et tandis qu’humble, adroit, il file, — de quel droit,Lorsque l’on est plus fort, refuser d’être adroit ? —Tout le peuple secret de l’impur gynécée,Ceux par qui fut Omphale et coiffée et massée,Et, goûtant sur leurs doigts encore le festin,Les affreux cuisiniers, — tous, pour voir ce DestinSombrer, splendide nef, comme un obscur pamphile,S’amassent entre les piliers. Hercule file.Ah ! que rapidement cette nouvelle court !Il y a tout de suite, au fond de cette cour,Pour voir s’humilier ainsi le Mâle énorme,Tout un rassemblement d’eunuques qui se forme.On fait, pour voir sa honte, entrer des inconnus.C’est un délire.Et douze Amours viennent, tout nus,Soulever la Massue à l’effroyable écorce ;Et quand, joyeux de voir s’écrouler une force,— Car ce sont les Amours et ce n’est pas l’Amour, —Les douze porteurs blonds, dansant sous le poids lourdAvec une gaîté que l’effort rend bossue,Miment l’enterrement gamin de la Massue,Le rire, autour d’Hercule, en cris toujours plus forts,Monte. Il baisse la nuque. Il file.Et c’est alorsQu’Omphale, dont les yeux disent : « Nous triomphâmes ! »Fait ce geste de trop que font toujours les femmesLorsqu’elles ont marché sur des peaux de lions.Heureusement pour nous qui nous humilions,Elles sauront toujours se perdre par ce geste.Elle avance, et, d’un pied soudain vulgaire et leste,Pour s’affirmer devant ses coiffeurs, se poserDans l’estime du nain, pour le plaisir d’oserVoir jusqu’où peut aller ce que cet homme accepte,Elle met sur sa nuque une sandale inepte.Mais à peine un tel pied prend-il un tel appuiQu’un long rugissement, suppléant à celuiQue ne sait plus avoir le fauve débonnaire,Est, au fond du ciel bleu, poussé par le Tonnerre.Jupiter de son fils a brusquement souci.Tout frissonne, se tait, se courbe. Et c’est ainsiQue, lorsqu’un peu trop loin les choses sont allées,La montagne interrompt le rire des vallées.Un grand nuage noir dans l’azur se formantDescend sur le palais. Il vient rapidement.Entre les quatre murs de la cour blanche il entre.Les Amours sous le lit se cachent à plat ventre.Le nuage descend. On se met à genoux.Hercule file.On crie : « Hercule, sauve-nous !Tu peux, d’un bras levé, l’empêcher de descendre ! »Hercule file, et n’a pas l’air de les entendre.Le nuage, effaçant la corniche, effaçantLa métope, effaçant l’architrave, descend.La Reine et le Bouffon rampent aux pieds d’Hercule.Et la Reine dit : « Roi ! » — « Géant ! » dit l’Homoncule.Il leur fait signe qu’il ne sait plus que filer.Tout est noir. On étouffe. On commence à hurler.Et, parfois, quand l’éclair bleuit le péristyle,On voit Hercule, assis dans l’éclair bleu, qui file.Mais, jetant sa quenouille, il se lève, au momentOù, descendu plus bas, le noir floconnementDes chapiteaux déjà cache les astragales.Il marche vers le pin où chantaient les cigales,L’empoigne par le tronc, plus calme, semble-t-il,Qu’un berger qui d’une herbe expurge son courtil ;Et, tandis qu’il le tord d’une main et l’arrache,De l’autre, l’émondant ainsi que d’une hache,Il fait de l’arbre un mât, plus calme, dirait-on,Qu’un pâtre qui se fait d’une branche un bâton.Puis, maniant comme un gymnaste cette percheEt l’enfonçant au cœur du nuage qu’il cherche,Il saisit, tire, allonge un des flocons qui pend,Et, de ce filament terrible enveloppantSon poignet qui devient le fuseau de l’orage,Se met, au bout du pin, à filer le nuage.En un câble de brume aussi tremblant qu’un filOn voit à ce poignet s’enrouler le péril,Et de l’enroulement du long câble qui tremble,Un peloton se forme et s’évapore ensemble :Ainsi, le fils d’Alcmène au péplos étoiléFile ce que jamais personne n’a filé,Le nuage. Et quand le nuage n’est plus qu’uneNue, il file la nue, obscure laine bruneQue l’éclair quelquefois rattache au pin craquantAvec sa bandelette éblouissante. Et quandLa nue, au bout de l’arbre encor diminuée,N’est plus qu’une nuée, il file la nuée.Et le ciel, peu à peu, peu à peu, peu à peu,Redevient gris, redevient blanc, redevient bleu ;Tout rentre dans l’azur, dans le jour, dans la règle ;On entend les trois cris favorables d’un aigle ;Et satisfait d’avoir pu filer aujourd’huiUne quenouille enfin qui fût digne de lui,Hercule jette l’arbre où fume un brin de foudreDans un reste de brume en train de se dissoudre.Des lèvres sur ses mains veulent balbutier ;Mais lui, sans se laisser même remercierPar ceux qui, lorsqu’il fut douloureux, furent drôles,Pousse la Reine au loin par ses belles épaulesAvec une hauteur douce qui l’abolit ;Et faisant les Amours sortir de sous le lit,Rattrapant le Bouffon qui passe sous les tables,L’Amphytrioniade aux mains inévitablesLance dans le bassin — qui n’est pas très profond,Il s’en est assuré d’un coup d’œil, — le Bouffon,Et, les gratifiant chacun d’une fessée,Lance les douze Amours au fond du gynécéeOù des bras éperdus les reçoivent au vol ;Sur les baigneurs courant la serviette au colIl lance les flocons d’onguents et de vinaigre ;Lance la flûte blanche à la tête du nègre ;Puis lance les gâteaux sur les mitrons blafards ;Sur les coiffeurs tremblants lance les pots de fards ;Et, quand il ne voit plus que des dos et des nuques,Sur les femmes en fuite il lance les eunuques.Il reprend sa stature, alors, d’un coup de rein ;Rouvre d’un coup de pied la porte aux gonds d’airain ;D’un long reniflement animal et superbeRentre en possession de la senteur de l’herbe ;Respire, en le trouvant divinement léger,L’air libre qu’assainit le souffle du dangerEt qui rend l’appétit des agapes frugales ;Se ressouvient de tous les noms que les CigalesChantaient quand il croyait ne pas les écouter ;Se dit que, lorsqu’on put s’amuser à planter,Pour borner ses exploits, des colonnes d’Hercule,Ces bornes ne sont là que pour qu’on les recule ;Sent qu’il est reconnu là-bas par son Destin ;
Il a peur. Car il sent que, si l’être trompeur
Possède, ayant prévu que toute gloire s’use,
Une quenouille encor dans sa boîte de ruse,
Il n’a plus un exploit dans son sac de fierté.
Hélas ! de douze exploits lorsqu’on s’est contenté,
Il faut craindre qu’un jour les quenouilles soient treize !
Hercule le comprend, et qu’à l’heure mauvaise
Où la vie aux plus grands veut imposer des plis
On n’a jamais assez de travaux accomplis ;
Il le comprend, que, lorsque vient cette heure triste,
Ce n’est jamais qu’avec son œuvre qu’on résiste ;
Que, puisqu’il faut combattre à ce mur adossé,
Douze exploits, c’est trop peu pour construire un passé !
Le nombre de grandeurs qu’il faut rêver, c’est toutes !
Enfant, s’il n’eût voulu boire que douze gouttes,
Eût-il éclaboussé le ciel d’étoiles ? Non !
Il faut mordre la Gloire au sein, comme Junon !
Ah ! que n’a-t-il tué le Vautour du Caucase !
Lorsqu’on s’endort sur ses lauriers, on les écrase.
Il aurait dû tuer Cacus ! Il aurait dû…
Qu’elle ait une quenouille encore, il est perdu !
Triste, affaibli par un long bonheur sans histoire,
Il sent que l’héroïsme est nourri de victoire,
Et que, si grand qu’on fût, et quoi qu’on ait osé,
On n’est plus un héros quand on s’est reposé !
Et soudain, comme un bœuf qui meurt, il s’agenouille :
Car dans les yeux d’Omphale il a vu la quenouille.
— Soit. Elle l’a. Mieux vaut finir. Puisqu’elle l’a,
Qu’elle la donne. Il la demande : « Donne-la. »
Il pourrait essayer encor de la détruire ;
Mais il sent, dans son âme, introduits par le rire,
Grouiller et pulluler les « A quoi bon ? » du nain.
Des quenouilles, grands dieux ! le désir féminin
Étant plus patient qu’une source filtrante.
S’il faut en avoir trente, Omphale en aura trente.
Et toutes, désormais, pour lui, sont en acier.
La quenouille est en verre.
Il la prend. Il s’assied.
Dans le creux de sa main il la sent mal reçue
Par les callosités qu’a faites la massue.
Mais il file ! Il file à merveille ! On croirait qu’il
Veut égaler déjà Lucrèce et Tanaquil !
Comment la lourde main s’est-elle résignée
A ces légèretés glissantes d’araignée ?
Ah ! si vous pouviez voir les gouttes de sueur
Qui tombent, l’enduisant d’une étrange lueur,
Sur le terrible fil dont le fuseau s’engraisse,
Comme vous pleureriez, filandières de Grèce !
Et tandis qu’humble, adroit, il file, — de quel droit,
Lorsque l’on est plus fort, refuser d’être adroit ? —
Tout le peuple secret de l’impur gynécée,
Ceux par qui fut Omphale et coiffée et massée,
Et, goûtant sur leurs doigts encore le festin,
Les affreux cuisiniers, — tous, pour voir ce Destin
Sombrer, splendide nef, comme un obscur pamphile,
S’amassent entre les piliers. Hercule file.
Ah ! que rapidement cette nouvelle court !
Il y a tout de suite, au fond de cette cour,
Pour voir s’humilier ainsi le Mâle énorme,
Tout un rassemblement d’eunuques qui se forme.
On fait, pour voir sa honte, entrer des inconnus.
C’est un délire.
Et douze Amours viennent, tout nus,
Soulever la Massue à l’effroyable écorce ;
Et quand, joyeux de voir s’écrouler une force,
— Car ce sont les Amours et ce n’est pas l’Amour, —
Les douze porteurs blonds, dansant sous le poids lourd
Avec une gaîté que l’effort rend bossue,
Miment l’enterrement gamin de la Massue,
Le rire, autour d’Hercule, en cris toujours plus forts,
Monte. Il baisse la nuque. Il file.
Et c’est alors
Qu’Omphale, dont les yeux disent : « Nous triomphâmes ! »
Fait ce geste de trop que font toujours les femmes
Lorsqu’elles ont marché sur des peaux de lions.
Heureusement pour nous qui nous humilions,
Elles sauront toujours se perdre par ce geste.
Elle avance, et, d’un pied soudain vulgaire et leste,
Pour s’affirmer devant ses coiffeurs, se poser
Dans l’estime du nain, pour le plaisir d’oser
Voir jusqu’où peut aller ce que cet homme accepte,
Elle met sur sa nuque une sandale inepte.
Mais à peine un tel pied prend-il un tel appui
Qu’un long rugissement, suppléant à celui
Que ne sait plus avoir le fauve débonnaire,
Est, au fond du ciel bleu, poussé par le Tonnerre.
Jupiter de son fils a brusquement souci.
Tout frissonne, se tait, se courbe. Et c’est ainsi
Que, lorsqu’un peu trop loin les choses sont allées,
La montagne interrompt le rire des vallées.
Un grand nuage noir dans l’azur se formant
Descend sur le palais. Il vient rapidement.
Entre les quatre murs de la cour blanche il entre.
Les Amours sous le lit se cachent à plat ventre.
Le nuage descend. On se met à genoux.
Hercule file.
On crie : « Hercule, sauve-nous !
Tu peux, d’un bras levé, l’empêcher de descendre ! »
Hercule file, et n’a pas l’air de les entendre.
Le nuage, effaçant la corniche, effaçant
La métope, effaçant l’architrave, descend.
La Reine et le Bouffon rampent aux pieds d’Hercule.
Et la Reine dit : « Roi ! » — « Géant ! » dit l’Homoncule.
Il leur fait signe qu’il ne sait plus que filer.
Tout est noir. On étouffe. On commence à hurler.
Et, parfois, quand l’éclair bleuit le péristyle,
On voit Hercule, assis dans l’éclair bleu, qui file.
Mais, jetant sa quenouille, il se lève, au moment
Où, descendu plus bas, le noir floconnement
Des chapiteaux déjà cache les astragales.
Il marche vers le pin où chantaient les cigales,
L’empoigne par le tronc, plus calme, semble-t-il,
Qu’un berger qui d’une herbe expurge son courtil ;
Et, tandis qu’il le tord d’une main et l’arrache,
De l’autre, l’émondant ainsi que d’une hache,
Il fait de l’arbre un mât, plus calme, dirait-on,
Qu’un pâtre qui se fait d’une branche un bâton.
Puis, maniant comme un gymnaste cette perche
Et l’enfonçant au cœur du nuage qu’il cherche,
Il saisit, tire, allonge un des flocons qui pend,
Et, de ce filament terrible enveloppant
Son poignet qui devient le fuseau de l’orage,
Se met, au bout du pin, à filer le nuage.
En un câble de brume aussi tremblant qu’un fil
On voit à ce poignet s’enrouler le péril,
Et de l’enroulement du long câble qui tremble,
Un peloton se forme et s’évapore ensemble :
Ainsi, le fils d’Alcmène au péplos étoilé
File ce que jamais personne n’a filé,
Le nuage. Et quand le nuage n’est plus qu’une
Nue, il file la nue, obscure laine brune
Que l’éclair quelquefois rattache au pin craquant
Avec sa bandelette éblouissante. Et quand
La nue, au bout de l’arbre encor diminuée,
N’est plus qu’une nuée, il file la nuée.
Et le ciel, peu à peu, peu à peu, peu à peu,
Redevient gris, redevient blanc, redevient bleu ;
Tout rentre dans l’azur, dans le jour, dans la règle ;
On entend les trois cris favorables d’un aigle ;
Et satisfait d’avoir pu filer aujourd’hui
Une quenouille enfin qui fût digne de lui,
Hercule jette l’arbre où fume un brin de foudre
Dans un reste de brume en train de se dissoudre.
Des lèvres sur ses mains veulent balbutier ;
Mais lui, sans se laisser même remercier
Par ceux qui, lorsqu’il fut douloureux, furent drôles,
Pousse la Reine au loin par ses belles épaules
Avec une hauteur douce qui l’abolit ;
Et faisant les Amours sortir de sous le lit,
Rattrapant le Bouffon qui passe sous les tables,
L’Amphytrioniade aux mains inévitables
Lance dans le bassin — qui n’est pas très profond,
Il s’en est assuré d’un coup d’œil, — le Bouffon,
Et, les gratifiant chacun d’une fessée,
Lance les douze Amours au fond du gynécée
Où des bras éperdus les reçoivent au vol ;
Sur les baigneurs courant la serviette au col
Il lance les flocons d’onguents et de vinaigre ;
Lance la flûte blanche à la tête du nègre ;
Puis lance les gâteaux sur les mitrons blafards ;
Sur les coiffeurs tremblants lance les pots de fards ;
Et, quand il ne voit plus que des dos et des nuques,
Sur les femmes en fuite il lance les eunuques.
Il reprend sa stature, alors, d’un coup de rein ;
Rouvre d’un coup de pied la porte aux gonds d’airain ;
D’un long reniflement animal et superbe
Rentre en possession de la senteur de l’herbe ;
Respire, en le trouvant divinement léger,
L’air libre qu’assainit le souffle du danger
Et qui rend l’appétit des agapes frugales ;
Se ressouvient de tous les noms que les Cigales
Chantaient quand il croyait ne pas les écouter ;
Se dit que, lorsqu’on put s’amuser à planter,
Pour borner ses exploits, des colonnes d’Hercule,
Ces bornes ne sont là que pour qu’on les recule ;
Sent qu’il est reconnu là-bas par son Destin ;
Ici manquent deux vers.