XVIII.

Ligue protestante.—Siége et prise de la Rochelle.

Débarrassé de cette première coalition des grands seigneurs, Richelieu fut libre de reporter toute son attention sur d'autres ennemis intérieurs dont il était urgent d'arrêter les entreprises. Les protestants formaient alors, en France, un grand parti, redoutable à plus d'un titre. Persécutés et proscrits odieusement par les rois, prédécesseurs d'Henri IV, ils avaient pris plus d'une sanglante revanche dans des insurrections et sur les champs de bataille. L'édit de Nantes, en garantissant le libre exercice de leur culte et leurs droits comme citoyens, avait quelque peu amorti leur fierté ombrageuse et leur prosélytisme guerrier; mais à la mort d'Henri IV, ils n'eurent que de trop justes raisons de craindre le retour des persécutions; dans plusieurs provinces, ils se virent bientôt en butte à des avanies et à des violences de la part d'une populace fanatique; ils reprirent à leur tour des habitudes d'insoumission et de révolte intolérables pour le pouvoir royal, et menaçantes pour l'unité même de la France. Dans l'Ouest et dans le Midi, ils avaient à leur tête la plupart des familles nobles qui composaient la principale force militaire du pays. Par ambition autant que par zèle religieux, de grands seigneurs, tels que les Soubise, les La Trémouille, les Rohan donnaient des généraux aux soldats de la réforme. Le parti protestant formait au milieu de l'État un gouvernement à part qui avait son organisation, ses assemblées, son trésor, ses places fortes, et qui ne se faisait faute ni d'accepter les subsides de l'Espagne, ni d'appeler à son aide les flottes et les armées de l'Angleterre. Richelieu méditait d'en finir avec cette anarchie.

Dans les premiers temps de sa puissance, lorsqu'après avoir infligé un grava échec à la politique espagnole en Italie, il préparait une expédition qui n'allait à rien moins qu'à délivrer ce malheureux pays des étrangers qui le foulaient depuis trop longtemps, il s'était vu tout à coup distrait de ses grands desseins, et entravé par une insurrection des protestants de France. La Rochelle en était le foyer; cette ville, alors très-importante par son port militaire, par son grand commerce et ses nombreux vaisseaux, était devenue l'arsenal et la principale citadelle des réformés en France. Il en sortit une flotte qui, commandée par Soubise, remporta d'abord d'assez grands avantages sur la marine royale; mais celle-ci, renforcée par une escadre hollandaise, battit l'amiral huguenot, dans les eaux de l'île de Ré, et le contraignit à chercher, avec les débris de sa flotte, un refuge sur les côtes d'Angleterre.

Cependant, quoique victorieux, Richelieu, sans se laisser arrêter par les clameurs des gens de cour et des vieux débris de la ligue catholique, prêta facilement l'oreille aux ouvertures de paix qui lui vinrent des protestants. Il était bien arrêté dans sa pensée d'homme d'État que la Rochelle ne resterait pas debout sur la terre de France, comme siége d'une puissance indépendante qui pouvait et osait lancer des armées et des flottes contre l'autorité du souverain; mais, ainsi que toutes les fortes organisations, Richelieu joignait à l'énergie de la volonté la patience, et il savait attendre son jour. En ce moment, les embarras se multipliaient autour de lui. La guerre civile, en France, l'empêchait d'élargir ses vues et ses entreprises pour l'indépendance du nord de l'Italie; destituée d'une marine vraiment digne de ce nom, la France ne pouvait encore réduire la Rochelle qu'avec l'appui précaire et dangereux de l'Angleterre et de la Hollande; enfin les intrigues des grands seigneurs minaient alors le terrain sous ses pieds, et ne lui laissaient pas la liberté d'esprit nécessaire pour frapper au cœur la ligue protestante; il accorda donc la paix aux Églises réformées, à des conditions qui, tout en amoindrissant l'importance militaire de la Rochelle, la laissaient subsister formidable encore.

Mais dès qu'il fut quitte un moment de ses ennemis à la cour, par la terreur dont il les avait frappés, tous ses soins se portèrent vers le préliminaire indispensable de la chute de la Rochelle, la création d'une puissante marine. Au reste, le génie de Richelieu n'avait pas besoin de cette indication, donnée par les circonstances, pour comprendre les intérêts permanents et les destinées de la France du côté de la mer. Il voyait de son regard perçant la prépondérance nécessaire de la nationalité française sur les affaires du monde attachée à sa grandeur maritime, non moins qu'à sa force continentale. L'inévitable antagonisme de notre pays, avec un royaume insulaire comme la Grande-Bretagne, était une de ses grandes préoccupations. Écoutons ce que pensait là-dessus ce grand homme, il y a deux siècles et plus, ce qu'il nous a légué comme un monument de sa haute raison et de son patriotisme, dans un des chapitres de son testament politique:

«L'Angleterre étant située comme elle est, si la France n'était puissante en vaisseaux, pourrait entreprendre à notre préjudice ce que bon lui semblerait, sans crainte de retour.

«Elle pourrait empêcher nos pêches, troubler nôtre commerce; et faire, en gardant l'embouchure de nos grandes rivières, payer tel droit que bon lui semblerait aux marchands. Elle pourrait descendre impunément dans nos îles et même sur nos côtes.

«Enfin, la situation du pays natal de cette nation orgueilleuse qui ne connaît, en cette matière, d'autre équité que la force, lui ôtant tout lieu de craindre les plus grandes puissances de la terre, l'ancienne envie qu'elle a contre ce royaume lui donnerait apparemment lieu de tout oser, lorsque notre faiblesse nous ôterait tout moyen de rien entreprendre à son préjudice.»

Imbu de telles pensées, Richelieu ne devait rien omettre pour donner une marine à la France. Quand il prit le pouvoir, il n'avait pas trouvé dans nos ports un seul vaisseau de guerre; et quelques années après, lors de la première prise d'armes des réformés du Midi et de l'Ouest, la marine royale avait, nous l'avons vu, une escadre pour reconquérir l'île de Ré et bloquer le port de la Rochelle. L'administration des affaires maritimes était déplorable et se ressentait de l'anarchie féodale. Il y avait des amirautés particulières et presque indépendantes dans plusieurs grandes provinces du littoral; quant à l'amirauté de France, elle était en dehors de la hiérarchie ministérielle et, dignité inamovible, formait comme l'apanage de quelque grand seigneur. Pour concentrer dans sa main toute l'autorité en matière maritime, Richelieu acheta la démission du duc de Montmorency, alors grand amiral, et créa, en se la réservant, une surintendance de la navigation qui fit reconnaître sa suprématie par les amirautés provinciales. Maître enfin de réformer les abus, il y porta une main vigoureuse, et donna le premier l'exemple du désintéressement en renonçant, au profit du trésor, à une somme de 200 000 livres qui lui revenaient, commedroit de brissur les épaves d'une flotte portugaise qui, revenant des Indes richement chargée, s'était perdue dans le golfe de Gascogne. Il fit beaucoup de règlements utiles, institua des écoles de pilotage, d'artillerie de marine et publia un code maritime complet. Sous son active impulsion, la marine de l'État se releva de l'abaissement profond où elle était tombée: elle fut en mesure de protéger le commerce et de réprimer les courses des pirates de toutes nations qui désolaient auparavant nos rivages de la Provence et du Languedoc. Enfin, régénérateur de la marine française, Richelieu donna en quelques années à son pays une flotte imposante qui, plusieurs fois, battit les Espagnols dans les eaux de la Méditerranée et disputa l'Océan aux escadres de l'Angleterre.

La sagesse des prévisions du cardinal ne tarda pas à éclater. Les passions religieuses de l'Angleterre, l'imprudente politique de Charles Ier et les rancunes de Buckingham, son favori, contre Richelieu rompirent la bonne intelligence entre les deux gouvernements. Charles Ier espérait se racheter, par une guerre de religion contre la France, des haines profondes qu'il avait suscitées chez les Anglais en brisant deux fois le parlement et la loi constitutionnelle du pays. Des intrigues furent nouées, par ses ordres, avec les chefs du parti protestant de France, et le prétexte de la guerre fut de venir au secours de la Rochelle contre laquelle, disait-on, la cour de France faisait des préparatifs menaçants.

La rupture, éclate tout à coup (28 avril 1627). Les biens des négociants français qui commerçaient en Angleterre sont saisis; Buckingham, commandant d'une formidable expédition, met à la voile, et cent vaisseaux paraissent devant la Rochelle portant une armée de dix-sept mille hommes; les protestants prennent les armes dans tout le Midi. Les premiers coups de la flotte anglaise sont dirigés contre l'île de Ré; la garnison française oppose en vain une vigoureuse résistance et l'île entière, à l'exception d'un petit fort, est au pouvoir des Anglais. En France, déjà l'alarme se répand. Richelieu ordonne de cacher au roi, qui vient de tomber malade, ces fâcheux événements; lui-même il se charge de tout, «au hasard, dit-il, de sa fortune et de sa réputation.» Il pourvoit à tous les besoins, donne son argent, engage son crédit, amasse des munitions, dirige de toutes parts des troupes sur le littoral menacé, réunit avec une surprenante activité tout ce qu'il y a de bâtiments disponibles depuis le Havre jusqu'à Bayonne. La face des affaires change; l'île de Ré est ravitaillée; les renforts y affluent de toutes parts, et dans une série de combats meurtriers les Anglais y sont écrasés. Le duc de Buckingham n'a que le temps de regagner ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et il fait voile vers l'Angleterre, laissant les malheureux habitants de la Rochelle aux prises avec une vaillante armée, et en butte au redoutable cardinal (novembre 1627).

Mais leur courage est héroïque; mal pourvus de vivres, sans espoir d'être secourus par le chef de leur parti, le duc de Rohan, qui se soutient avec peine dans le Languedoc contre les troupes royales, les assiégés ne pensent qu'à opposer une résistance désespérée. Animés par la religion et l'amour de la liberté, ces deux grands mobiles des peuples, ils choisissent pour maire et chef politique le plus déterminé d'entre eux, Guiton, qui refuse d'abord, et finit par se rendre à leurs instances; il saisit un poignard, et le tenant à la main: «Vous le voulez, dit-il; j'accepte: je serai votre maire, mais à une condition, c'est que j'enfoncerai ce fer dans le cœur du premier qui parlera de se rendre. Qu'on s'en serve contre moi, si jamais je songe à capituler.» Le poignard demeura jusqu'à la fin sur la table, dans la salle du conseil, à l'hôtel de ville de la Rochelle.

Richelieu, de son côté, pousse activement les travaux du siége. La Rochelle ne peut attendre son salut que du côté de la mer. On sait que l'Angleterre a promis et prépare de nouveaux armements. Richelieu commande de jeter dans la mer une digue de quatre mille sept cents pieds de longueur, destinée à fermer le port de la Rochelle, et à isoler cette place de l'Océan. Ce travail gigantesque est deux fois renversé par les flots et les tempêtes; le cardinal ne se rebute pas; la digue est enfin achevée et mise à l'épreuve des coups de mer comme des entreprises de l'ennemi.

Cependant l'intrépide Guiton soutient le courage de ses concitoyens. Ils éprouvent toutes les horreurs de la famine; on représente au maire que des milliers d'habitants sont déjà morts de faim; il répond: «Quand il ne restera plus qu'un seul homme, il faudra qu'il ferme les portes.» Quelques citoyens, malgré ses terribles menaces, parlent d'accommodement; on les jette en prison: trois ou quatre sont exécutés, et leurs têtes exposées sur une des portes de la ville annoncent aux assiégeants à quels hommes ils ont affaire.

Mais tout conspire contre cette malheureuse ville. Le duc de Buckingham, au moment où il presse l'armement d'une flotte redoutable destinée à secourir la Rochelle, tombe sous le couteau d'un assassin. Après de nouveaux retards, cette flotte met à la voile; elle paraît en vue de la Rochelle, mais elle essaye vainement de percer la digue; l'artillerie française la force à reprendre le large, et elle se retire emportant la dernière espérance des assiégés (mai 1628).

Alors il fallut bien capituler. Les armes tombaient des mains de ces hommes qui n'avaient plus à dévorer, pour se soutenir, que des morceaux de cuir bouillis avec du suif on de la cassonade. Le siége avait duré un an, et les habitants, de trente mille, se trouvaient réduits à cinq mille par les combats et, bien plus encore, par la famine.

Le 28 octobre 1628, le roi fit son entrée solennelle dans la ville, et, d'après les inspirations de Richelieu, en épargna les tristes restes. Le cardinal, sortant de la tranchée où il venait de faire le métier de capitaine et d'ingénieur, célébra, dans l'église de Sainte-Marguerite, une messe d'actions de grâces.

Rigueurs de Richelieu contre la noblesse.

Au siége de la Rochelle, un des chefs les plus distingués de la noblesse française, le maréchal de Bassompierre, disait: «Nous serons assez fous pour prendre la Rochelle.» Il voyait juste. Libre en effet des embarras que la ligue des protestants lui donnait, Richelieu ne pensa plus qu'à faire plier sous l'autorité royale la noblesse catholique, trop habituée elle-même au mépris des lois et à l'esprit de révolte. Quant à Bassompierre, l'auteur de cette prédiction, entraîné peu d'années après dans la disgrâce de Marie de Médicis, il fut enfermé à la Bastille, et y resta jusqu'à la mort du cardinal.

Toute la carrière politique de Richelieu n'est pleine que d'actes rigoureux, souvent terribles, pour abattre l'orgueil et déjouer les complots des grands seigneurs, de ceux-là même qui entouraient le trône de plus près. S'il fut toujours sévère, et parfois implacable, à l'égard de cette turbulente noblesse, il faut reconnaître aussi que les adversaires qu'il eut à combattre poussaient loin l'audace, soit dans leurs entreprises contre le pouvoir royal, soit dans leurs dédains affectés pour les mesures les plus nécessaires au maintien de la paix publique.

Au temps de Richelieu, la hardiesse des nobles à braver les lois se montrait surtout par la fréquence et l'éclat scandaleux des duels. Pour les motifs les plus futiles, ils mettaient l'épée à la main et se battaient à outrance dans les rues, sur les places publiques, et presque sous les yeux du souverain. On avait compté, en l'espace de vingt années, plus de huit mille de ces combats singuliers où des gentilshommes avaient tué leurs adversaires, et à la suite desquels ils avaient obtenu des lettres de grâce. C'était en vain qu'Henri IV, par un édit de 1602, avait défendu les duels sous peine de mort; cette fureur était arrivée à ses derniers excès et demeurait impunie. Richelieu avait vu périr son frère aîné dans un duel; il sentait d'ailleurs profondément l'injure faite à l'autorité royale par ces perpétuelles bravades. En 1626, Louis, à son instigation, renouvela la défense portée sous le dernier règne. La peine de mort était prononcée contre quiconque aurait été meurtrier dans un duel, ou serait en récidive comme agresseur; et cette fois, Richelieu avait résolu que la loi ne fît plus de vaines menaces. Sans se soucier de l'édit, le duc de Boutteville, qui avait déjà eu vingt et un duels, vint, ayant pour second le comte des Chapelles, tirer l'épée en plein jour, sur la place Royale, contre deux autres gentilshommes dont l'un fut tué dans le combat. Le duc de Boutteville appartenait à la famille des Montmorency; tout ce qu'il y avait de plus élevé en France intercéda pour lui. Le cardinal fut sourd à toutes les supplications: Boutteville et des Chapelles furent condamnés par le parlement à perdre la tête en place de Grève. La grâce instamment sollicitée ne vint pas, et l'arrêt reçut son exécution, comme s'il se fût agi de coupables d'un rang vulgaire.

Expédition contre la Savoie.—Victoire du Pas de Suze.—Ruine du parti protestant.

Pendant qu'il était occupé sous les murs de la Rochelle à humilier l'Angleterre et à abattre le parti protestant, Richelieu suivait d'un œil inquiet les mouvements en Italie de deux politiques hostiles à la France, celles d'Espagne et de Savoie.

La succession du duc de Mantoue et marquis de Montferrat, qui vint à s'ouvrir, fournit aux cabinets de Madrid et de Turin l'occasion qu'ils cherchaient de combattre en Italie l'extension de l'influence française. Cette succession revenait de droit au duc de Nevers, d'une famille appartenant depuis longtemps à la France par la naturalisation, et dévouée aux intérêts de cette monarchie. L'Espagne suscita à ce légitime héritier un concurrent, et ses troupes du Milanais firent une brusque invasion dans le Mantouan et le Montferrat. Richelieu était encore retenu devant la Rochelle, et il ne se voyait pas, sans une vive anxiété, dans l'impuissance de réprimer cette agression et de porter secours à un de nos alliés. Heureusement il entretenait à l'étranger des affidés gens d'énergie, et qui entraient pleinement dans ses vues. Un d'eux, Guzon, à la nouvelle de l'invasion espagnole, se jeta dans Casal, capitale du Montferrat, avec une poignée de volontaires français. La défense de ces braves gens fut héroïque, et la place, plusieurs fois ravitaillée, tenait encore quand la Rochelle fut enfin abattue.

Mais au moment où Richelieu n'avait qu'une pensée, celle de passer les Alpes et de courir au secours de Casal, un nouvel ennemi se déclarait contre lui à l'intérieur et venait embarrasser sa marche. Marie de Médicis, dans le patronage qu'elle avait d'abord accordé à Richelieu, n'apportait que des idées étroites et une vanité ombrageuse. Incapable de comprendre les grands desseins du cardinal, elle se persuadait aisément qu'ils ne servaient qu'à déguiser des manœuvres contraires à son influence dans le gouvernement et à son crédit auprès du roi. Même dans le siége de la Rochelle, dans cette grande entreprise pour étouffer en son foyer la guerre civile et religieuse, Marie ne voulait voir qu'un expédient imaginé pour retenir son fils loin d'elle, le refroidir à son égard et le dominer exclusivement; elle ne parlait plus du cardinal qu'avec une aigreur mal contenue. Ses dispositions, toutes favorables à la maison de Savoie, dans laquelle une de ses filles était mariée, achevaient de la mettre en opposition déclarée avec Richelieu; car la Savoie faisait contre la politique de ce ministre cause commune avec l'Espagne, et tandis que les troupes espagnoles pressaient le siége de Casal, le duc Charles-Emmanuel gardait, du côté de la France, les passages des Alpes.

Richelieu, à son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps à perdre pour sauver l'influence française en Italie, supporta impatiemment l'opposition tracassière de Marie de Médicis. Il eut avec elle et avec le roi, qui semblait hésiter entre sa mère et son ministre, une explication où il ne craignit pas de prendre le ton de la plus sévère franchise. À Louis, il reprocha son caractère mobile et soupçonneux; à Marie de Médicis, ses vaines irritations et les obstacles qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles, à de grands desseins. Il lui dit ouvertement: «Qu'elle se blessait pour peu de chose… et que les considérations d'État requéraient souvent qu'on passât par-dessus la passion des princes.» Il conclut en demandant au roi avec instance de lui retirer le fardeau des affaires, devenu désormais trop pesant pour lui. C'était pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher de ses ennemis et d'affermir son autorité. Louis, effrayé, se garda bien de le prendre au mot; Marie de Médicis sortit vaincue de cette lutte, et Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier aux préparatifs de l'expédition qu'il allait lancer sur l'Italie.

Là encore il déploie les qualités du général autant au moins que celles du grand ministre; il voit tout par lui-même, organise tous les services avec une infatigable activité, rassemble et fait marcher avec précision de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de campagne, entraîne avec lui le roi et paraît au pied des Alpes. Le duc de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage. Une gorge étroite, tortueuse, commandée par d'énormes rochers, et qu'on nomme le Pas de Suze, est le défilé où l'armée française doit s'engager. En vain le duc de Savoie a-t-il multiplié sur ce point les obstacles les plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au fond de la gorge, rien ne résiste à l'impétueuse attaque des Français. Après quelques heures de combat ils sont maîtres des hauteurs, ils ont emporté les barricades et le défilé est victorieusement franchi (6 mars 1629). Bientôt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie, dégoûté de l'alliance espagnole, s'en détache; Casal est secourue, et l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siége, est refoulée dans le Milanais.

À peine libre de l'ennemi extérieur, l'infatigable cardinal profite de la belle armée qu'il a dans la main pour écraser sans retour les derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient encore dans quelques places du midi, à Nîmes, à Montauban, à Privas. Mais il se voit abandonné de l'Angleterre, que Richelieu a su amener à demander la paix; il ne craint pas de négocier un traité d'alliance avec l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que ses troupes aient franchi les Pyrénées, c'en est fait des églises réformées du midi, comme force militaire et puissance indépendante. Le fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes nombreuses et disciplinées qui les assaillent de toutes parts. Privas, emporté d'assaut, est le théâtre d'affreux massacres. Louis refuse aux restes de la garnison qui se sont retirés dans un fort la capitulation qu'ils demandent. Il écrit à sa mère, «qu'il compte bien les faire tous pendre.» Et, en effet, presque tous ces malheureux périssent sous les coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut empêcher cette tuerie. Il intervient à temps, néanmoins, pour sauver la vie au commandant de la place, que Louis envoyait à la potence. Alais et Nîmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement écoutées, et, le 28 juin 1629, une amnistie générale éteint ces dernières flammes des guerres religieuses. Fidèle à sa pensée politique, le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts derrière lesquels les réformés ont si longtemps bravé l'autorité royale; mais il se montre clément envers les vaincus, large dans ses concessions à la liberté religieuse, et dans Montauban, où il entre en triomphateur, il reçoit avec égards les ministres de la religion réformée, et leur déclare que le roi «voit en eux des sujets, et qu'en cette qualité, il ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques.» Enfin il obtient de Louis XIII, sur les ruines mêmes des forteresses du parti protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de Nantes (1629).

Intrigues de cour.

Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers Paris, au milieu de l'élan des populations et des démonstrations les plus éclatantes de la joie publique, à la cour, de nouveaux orages s'amassaient contre lui. Marie de Médicis ne lui pardonnait pas les grandes choses qu'il avait faites, en dépit de son mauvais vouloir et de sa mesquine opposition; elle s'en prenait à lui du déclin de son crédit, et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prévenances, les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis-à-vis d'elle ne la désarmaient pas. Elle ne lui montra, à son arrivée à Fontainebleau, qu'un visage irrité; elle obséda le roi, jusqu'à le faire pleurer, en vue d'obtenir de lui la disgrâce du cardinal. Louis tint bon néanmoins; il finit par forcer lui-même sa mère à une réconciliation apparente avec Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle épreuve plus affermi et plus comblé des faveurs royales que jamais. Et pour établir sa suprématie dans le conseil, en droit comme en fait, des lettres patentes lui conférèrent le titre de «principal ministre d'État.»

Gaston, de son côté, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le commandement de l'armée chargée de réduire la Rochelle, ne cessait de remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences; puis il avait feint de croire sa liberté menacée, et s'était retiré auprès du duc de Lorraine, animant de là les grands seigneurs de son parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser subsister ce signal de ralliement pour les mécontents de l'intérieur, et ce prétexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne négligea rien afin de déterminer Gaston à rentrer en France. Il n'en vint à bout, après de longues négociations, qu'en comblant sa vanité et sa convoitise de nouveaux titres et de nouvelles dignités auxquels furent attachés de gros revenus.

«Triste condition des monarchies, dit à ce sujet un éminent historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires, jusqu'à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a consigné les soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel était le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans quelles misères s'est usée cette glorieuse existence, quels obscurs reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il cherchait au loin des adversaires dignes de lui.»

Nouvelle campagne contre la Savoie.—Victoire de Vegliana.

Cependant Richelieu ne voulait pas laisser perdre les fruits de la dernière campagne. La conduite tortueuse du duc de Savoie, Charles-Emmanuel, toujours prêt à déserter l'alliance française pour celle de l'Espagne, commandait de prendre de nouvelles sûretés contre lui ou de le réduire complétement par la force. Il fallut en venir à ce parti. Richelieu se met en personne à la tête des troupes; la cuirasse sur le dos, l'épée au côté, il partage comme un simple capitaine les dangers et les fatigues du soldat, passe à gué des rivières grossies par la fonte des neiges, manœuvre si habilement qu'il paralyse les efforts de Charles-Emmanuel, emporte sous ses yeux la forte place de Pignerol, et s'empare de Chambéry, la capitale des États de Savoie. De son côté, le maréchal de Montmorency remportait sur l'armée des Italiens et des Espagnols la victoire de Vegliana, due principalement à sa brillante valeur (10 juillet 1630). Charles-Emmanuel succombe au chagrin que lui causent tant de revers; son successeur, Victor-Amédée, s'empresse d'ouvrir des négociations pour obtenir une paix acceptable.

Maladie de Louis XIII à Lyon.—Ligue contre Richelieu.

La cour de France était alors à Lyon, et s'agitait de toutes manières pour entraver la politique du cardinal. Les deux reines avaient fait taire leurs antipathies mutuelles et unissaient leurs efforts contre le ministre qu'elles détestaient également. La reine mère surtout, favorable au duc de Savoie, son gendre, et jalouse des succès d'une expédition dont le principal honneur revenait au cardinal, mettait tout en œuvre pour inspirer au roi de l'éloignement pour cette guerre et des défiances contre son ministre. Après la prise de Pignerol, Louis avait rejoint l'armée; mais bientôt des maladies contagieuses s'y déclarèrent, et il en ressentit les premières atteintes. La cour redoubla d'instances pour le rappeler à Lyon; il y revint triste et souffrant. Au bout de quelques jours, il fut saisi d'une fièvre ardente, accompagnée de dyssenterie, qui le mit bientôt à toute extrémité (30 septembre).

Déjà les courtisans voyaient venir un nouveau règne, la couronne de France sur la tête de Gaston, Richelieu et son parti abattus. Tout n'était dans cette cour que trouble, anxiété, douleurs feintes et espérances cachées. On rapporte que non loin du lit où le roi semblait prêt à rendre l'âme, les ennemis du cardinal tinrent conseil, et que chacun émit son avis sur le traitement qu'on ferait subir au ministre déchu. Les uns furent pour l'exil, les autres pour la prison; il y eut une voix pour la mort: ce fut, dit-on, celle du maréchal de Marillac. On ajoute que Richelieu invisible assista à ce conseil, et qu'il en sortit avec le dessein fermement arrêté de faire tomber sur chacun des opinants, selon son vote, l'exil, la prison ou la mort. Louis, de son côté, prévoyait les terribles représailles auxquelles en mourant il laisserait son conseil exposé. On assure qu'il fit appeler près de lui le maréchal de Montmorency, dont il connaissait la loyauté chevaleresque, et qu'il le chargea de prendre le cardinal sous sa protection; Montmorency, dans sa générosité, avait déjà prévenu cette démarche, et offert un asile au cardinal dans son gouvernement de Languedoc.

Une crise heureuse, inattendue, vint faire évanouir ces projets et ces craintes. Un abcès intérieur qui creva sauva les jours du roi; il fut en quelques heures hors de danger. Mais, pendant sa maladie, les deux reines n'avaient cessé d'être auprès de son lit; Anne d'Autriche, par les soins qu'elle lui avait donnés, avait réveillé pour elle son affection; il prêta l'oreille à ses plaintes, aux accusations de Marie de Médicis contre le cardinal; il se montra disposé à congédier son ministre, mais en ajournant cette résolution à l'époque où il serait de retour à Paris. Richelieu se sentit sérieusement menacé; il fit, pour apaiser la reine mère, les plus humbles avances à elle-même, et aux deux Marillac ses favoris. Marie de Médicis, obstinée, implacable, repoussa toute parole d'accommodement, et ne cessa de poursuivre le roi de ses obsessions dans le but d'assurer sa vengeance.

Journée des Dupes.

La reine mère avait obtenu de Louis qu'il vînt la voir secrètement à son palais du Luxembourg, et là, dans un dernier entretien, elle employa tout, caresses maternelles, supplications, emportements, pour lui arracher le renvoi du cardinal, par qui, disait-elle, il était trompé et trahi.

«Comme elle était au plus fort de son discours, rapporte Siri, et qu'elle pressait vivement son fils de lui accorder ce qu'elle désirait de lui avec tant d'instance, le cardinal entra brusquement dans sa chambre: il en avait trouvé à la vérité la porte fermée, avec défenses très-expresses à l'huissier de l'ouvrir à personne et surtout à lui, s'il s'y présentait; mais comme il connaissait toutes les issues de ce palais, il s'en fut à la garde-robe de cette princesse, et se fit introduire par là dans la chambre, ayant gagné, pour cet effet, une de ses femmes nommée Zuccole, qui, étant dans la confidence de sa maîtresse, était restée seule de garde en cet endroit-là.

«L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits, et la présence du cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses desseins, de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils:âme double, insolent, effronté, traître, et lui donnant beaucoup d'autres injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au roi, en sa présence, tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était capable de le noircir davantage dans son esprit.

«Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette princesse, ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver, accompagnés même de larmes, qu'il avait à son commandement, il lui parla de la manière du monde la plus touchante et la plus propre à la fléchir… Mais sa haine et sa colère contre lui étaient montées à un si haut point, que ses soumissions, ses prières, ni ses larmes ne purent jamais l'émouvoir; bien au contraire, elle cria à haute voix:qu'il était un fourbe qui savait bien jouer la comédie, et que tout ce qu'il faisait n'était que pure momerie et un vrai manége pour la tromper encore une fois.

«Le cardinal, voyant cela, se tourna du côté du roi, et le supplia de vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le reste de ses jours en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît de lui, et le continuât dans le ministère contre les volontés de la reine. À ces paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.»

Sans perdre de temps, Marie de Médicis voulut constater sa victoire en faisant élever aux premières dignités les deux frères de Marillac. Le garde des sceaux reçut le titre de premier ministre, et le maréchal eut le commandement en chef de l'armée. Puis, les portes du Luxembourg, ce palais qu'elle avait bâti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la foule empressée des courtisans qui venaient féliciter la reine d'un succès dû à son habileté et à son énergie. Les salons étaient encombrés; c'était comme une ivresse générale, et Marie de Médicis elle-même savourait doucement la joie de son triomphe.

De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.

Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son château de Versailles; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de Médicis de l'y suivre et de mettre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de son triomphe, elle négligea cet avis. Richelieu, plus habile, écouta Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe français: «Qui quitte la partie la perd,» et le pressait de tenter sa dernière chance de salut. Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés, à être reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu, lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnaitau contrairede demeurer et de continuer à le bien servir dans l'exercice de son emploi, ajoutant: «qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et de la faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.» Le garde des sceaux de Marillac fut immédiatement arrêté.

La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie de Médicis. En un clin d'œil le Luxembourg fut désert, et la malheureuse reine resta à la discrétion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait un instant trembler. Ce jour a conservé dans l'histoire le nom deJournée des Dupes(11 novembre 1630).

Le maréchal de Marillac avait reçu de la reine mère un courrier qui lui apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Richelieu, le brevet de commandant en chef de l'armée. Tout joyeux, il avait envoyé prier à dîner ce jour-là ses collègues, les maréchaux de Laforce et de Schomberg. Ils se rendirent auprès de lui, mais ce fut pour lui exhiber un ordre reçu à l'instant même, ordre signé du roi, afin de l'arrêter et le retenir prisonnier.

Procès et supplice du maréchal de Marillac.

Ce dernier complot n'avait pas seulement mis en péril la fortune politique de Richelieu; la haine acharnée de Gaston et de Marie de Médicis lui avait donné des ramifications profondes. Déjà l'on avait tenté, au nom de Monsieur, la fidélité du maréchal de Montmorency, gouverneur du Languedoc; il était mécontent de la cour, et se croyait mal récompensé de ses services; il se laissa aller à écouter des propositions de révolte à main armée. Marie de Médicis, de son côté, négociait avec l'Espagne, et entretenait de coupables intelligences dans l'armée et dans la flotte. Sans avoir pénétré toute cette trame, Richelieu, qui sortait à peine d'un danger personnel, sentait aussi le danger qui menaçait l'État; il fut sans pitié à l'égard de l'ennemi qu'il tenait dans ses mains. Les deux frères Marillac avaient depuis longtemps largement participé aux intrigues, dont la petite cour de la reine mère et de Monsieur était le foyer. Le garde des sceaux fut exilé; il n'y avait pas contre lui de motif d'accusation capitale. Le maréchal, au contraire, dans un commandement qu'il avait exercé en Champagne, et dans la construction de la citadelle de Verdun, passait pour avoir commis de grosses exactions. Il fut accusé de péculat, crime qui, aux termes des lois, entraînait la peine de mort, mais crime tellement commun, aux temps de désordre d'où l'on sortait à peine, qu'il était sans exemple de le voir poursuivi avec une pareille rigueur: aussi cet homme de guerre, couvert de blessures, et qui comptait quarante années de services, au milieu des lenteurs de ce procès qui dura deux ans, disait-il: «C'est une chose bien étrange qu'on me poursuive comme on fait. Il n'est question dans mon procès que de foin et de paille, de bois, de pierre et de chaux. Il n'y a pas de quoi fouetter un laquais.» Les commissaires choisis par Richelieu n'en jugèrent pas ainsi; des lettres menaçantes que Monsieur et Marie de Médicis écrivirent aux juges de Marillac ne firent que rendre plus inévitable sa condamnation. Ce vieux général, condamné à mort pour concussion, eut la tête tranchée en place de Grève (1632). Son frère, assure-t-on, ne lui survécut pas, et mourut de douleur dans la prison où on le détenait encore.

S'il est une chose qui doit peser sur la mémoire de Richelieu, c'est la hauteur dictatoriale avec laquelle il brisait à sa fantaisie les formes de la justice, cette unique sauve-garde du faible contre le fort qui le poursuit. Il enlevait volontiers les accusés à leurs juges naturels pour les livrer à des commissions extraordinaires, instituées en vue du procès, et composées trop souvent de ces hommes qui ne savent rien refuser aux puissants, et servent à tout prix, même leurs plus mauvaises passions. Dans le procès de Marillac, ce mépris de la justice régulière fut poussé jusqu'à ses dernières limites. La première commission instituée parut au cardinal ne pas procéder assez sommairement et accorder trop de latitude aux défenses de l'accusé; elle fut dissoute. On en institua une autre où de nouveaux juges furent adjoints aux anciens. On n'eut aucun égard aux réclamations du maréchal, qui récusait la plupart de ses juges comme étant notoirement ses ennemis ou ceux de sa famille. Enfin, le procès commencé à Verdun vint s'achever plus près du gouvernement, et, chose à peine croyable, à Ruel, dans la propre maison du cardinal, transformée en prison et en tribunal pour le malheureux accusé.

Richelieu, dans toute sa carrière politique, eut à lutter contre les parlements. Ces grands corps judiciaires, gardiens des vieilles traditions, attachés à la routine, toujours en éveil pour agrandir leurs prérogatives et leur importance, étaient les ennemis nés de ce hardi novateur, qui marchait si résolûment dans des voies nouvelles de progrès et de régénération. Ils ne lui pardonnaient pas cette énergique initiative, qui ramenait toute chose, toute institution à son principe, à sa règle, et qui prétendait à bon droit affranchir la royauté de la tutelle des parlements, tutelle usurpée dans les mauvais jours sur l'autorité monarchique comme sur la souveraineté nationale. De là une opposition constante, tantôt sourde, tantôt déclarée, à toute réforme qu'il entreprenait d'apporter, soit dans la législation civile, soit dans l'organisation administrative et financière. Dans cette guerre de formes et de chicanes, Richelieu avait dû céder quelquefois. D'ordinaire, il avait marché droit à son but, renversant avec hauteur l'opposition routinière et rancunière des parlements. Le mauvais côté de ces luttes entre lui et cette haute magistrature, c'est qu'il s'habituait à tenir peu de compte du pouvoir judiciaire, même dans l'exercice de ses plus pures attributions, même quand il protestait, au nom du droit, contre un arbitraire injustifiable: on le vit bien dans le procès de l'infortuné Marillac. Deux fois le parlement de Paris, déclarant l'illégalité de la commission extraordinaire, lui avait fait défense de continuer l'information, et avait rendu l'accusé à ses juges naturels; deux fois les arrêts du parlement sur ce point furent cassés par le conseil du roi. À la suite de la Journée des Dupes, le parlement de Paris, ayant refusé d'enregistrer une déclaration royale qui, sans forme de procès, traitait en coupables de lèse-majesté plusieurs ducs et pairs du parti de Monsieur, toute la compagnie fut mandée au Louvre et reçue avec dureté. L'arrêt fut lacéré en présence des magistrats; et le garde des sceaux leur signifia «qu'ils étaient faits pour rendre justice aux particuliers, et non pour se mêler des affaires d'État.»

Exil de Marie de Médicis.

Gaston n'avait pas tardé à prendre l'alarme, et s'était réfugié de nouveau dans le duché de Lorraine. Marie de Médicis, exaspérée, refusait de se retirer à Moulins, sorte d'exil qu'on lui destinait. Elle ne voulait pas quitter le château de Compiègne, où elle s'était réfugiée, et avait déclaré «qu'elle n'irait point à Moulins, à moins qu'on ne l'y traînât par les cheveux.» Elle vit ses amis, ses créatures, son médecin même jetés à la Bastille. Elle-même se crut bientôt prisonnière dans l'asile qu'elle avait choisi; elle en sortit pour se mettre sous la protection du gouverneur de la Capelle, avec qui elle avait des intelligences; mais Richelieu, au courant de cette intrigue, l'avait déjouée. Les portes de la Capelle lui furent fermées, et cette malheureuse reine, maudissant son fils et le terrible cardinal qui l'emportait sur elle, quitta la France, qu'elle ne devait plus revoir (19 juillet 1631). Elle se réfugia d'abord en Belgique.

Révolte et mort du maréchal de Montmorency.

La terreur était grande parmi toute la noblesse de France, mais la haine aussi; bien des cœurs brûlaient du désir d'abattre enfin ce ministre, qui faisait si bon marché du sang des gentilshommes. Le plus illustre des généraux de ce temps, le duc de Montmorency, maréchal de France et gouverneur du Languedoc, sollicité secrètement par Gaston de se placer à la tête des mécontents, et de mettre fin par les armes à la tyrannie du cardinal, accepta ce rôle dangereux. Il rassembla à grand'peine une petite armée; les secours promis par l'étranger lui manquèrent. Gaston, qui traversa le royaume pour le venir joindre, n'excita en sa faveur aucune sympathie, et n'amena au maréchal qu'une poignée d'hommes. Celui-ci, néanmoins, dominé par le point d'honneur, ne crut pouvoir ni déserter la conspiration, ni refuser le combat que l'armée royale lui offrit auprès de Castelnaudary; mais plus brave qu'habile dans cette journée, il fut battu; et, couvert de blessures, il tomba aux mains du cardinal.

Gaston vaincu s'humilia et ne pensa qu'à obtenir sa grâce. Il s'engagea, assure-t-on, par une des clauses du traité qui lui accordait amnistie,à aimer tous les ministres du roi, et particulièrement le cardinal de Richelieu. Peu rassuré cependant sur les dispositions amicales de Richelieu à son égard, il s'empressa de se mettre hors de sa portée, et sortit de nouveau du royaume pour aller à Bruxelles partager l'exil de la reine mère.

Quant au malheureux duc de Montmorency, Richelieu le réservait pour un terrible exemple. Son procès s'instruisit devant le parlement de Toulouse, où le roi et le cardinal s'étaient transportés à cet effet. La condamnation était inévitable; le parlement prononça un arrêt de mort contre le maréchal.

Les sollicitations les plus pressantes, et partant des plus hauts personnages, furent en vain mises en œuvre auprès du roi; soutenu par le génie inflexible de Richelieu, il ne céda point. Le peuple de Toulouse, entraîné par un mouvement de compassion, s'était rassemblé sous les fenêtres du palais, criant tout d'une voix: «Grâce! grâce!» Ce bruit frappa les oreilles du roi; il en demanda la cause: «Sire, lui dit le maréchal de Châtillon, si Votre Majesté veut mettre la tête à la fenêtre, elle aura compassion de ce pauvre peuple qui implore sa clémence en faveur du duc de Montmorency.—Si je suivais les inclinations du peuple, répondit-il froidement, je n'agirais pas en roi.» Le maréchal porta sa tête sur l'échafaud (30 octobre 1632). On rapporte de lui, à ses derniers moments, un trait qui contraste singulièrement avec l'esprit de cette époque, et dans lequel il faut voir sans doute l'effort de l'héroïsme chrétien. Avant d'aller à la mort, le maréchal de Montmorency légua au cardinal de Richelieu un célèbre tableau qu'il possédait.

Génie politique de Richelieu.

Mais il est temps de reposer nos yeux de tant de sanglantes exécutions, et de suivre Richelieu sur un théâtre où son génie se montre plus dégagé de passions personnelles, et voué plus dignement à la grandeur de son pays.

Dans la première période de son ministère, Richelieu, comprenant combien la France, déchirée par les guerres de religion et affaiblie par les incessantes révoltes des grands seigneurs, était mal préparée pour entrer en lutte ouverte avec ses deux redoutables rivales, l'Espagne et l'Autriche, s'était bien gardé de provoquer un conflit général, qui aurait fait descendre à la fois dans la lice ces deux puissances coalisées. Il s'attacha seulement à contrarier partout leur politique; à les affaiblir l'une et l'autre séparément par des voies indirectes, tantôt en fournissant appui et secours à leurs ennemis, tantôt en amoindrissant leurs alliés. Ce fut ainsi qu'il soutint contre la maison d'Espagne les Provinces-Unies (la Hollande), qu'elle voulait faire rentrer sous sa domination, et qui, à leur tour, menaçaient de lui enlever les provinces belges. Ce fut la même politique qu'il suivit en Italie, en prenant, comme nous l'avons vu, fait et cause pour le duc de Mantoue contre l'Espagne, et en écrasant le duc de Savoie, allié de cette puissance, et qui tenait dans ses forteresses des Alpes les clefs de l'Italie.

L'Allemagne surtout fut le théâtre où se déploya le génie politique de Richelieu. Dans cette vaste contrée, divisée à peu près également entre les deux religions catholique et protestante, la maison d'Autriche, à la tête du parti catholique et maîtresse de l'empire, menaçait sérieusement la liberté politique et religieuse d'une foule de petits princes qui avaient embrassé la religion réformée. De toutes parts on courut aux armes, et on vit alors, au centre de l'Europe, éclater une guerre terrible, la guerre de Trente ans.

Au milieu des péripéties de cette guerre, Richelieu, arrivant au suprême pouvoir, songea à faire tourner les divisions de l'Allemagne au profit de la France; c'était une vieille ennemie qui, se déchirant elle-même, permettait à ses voisins de grandir et de se fortifier. Richelieu mit en œuvre toutes les ressources d'une diplomatie active et habile pour alimenter et ranimer sans cesse la guerre, inégale d'abord, que les princes protestants soutenaient contre l'empereur. Partout on retrouve sa main; partout il répand les encouragements, les promesses; il donne peu d'argent, mais à propos. Il relève, par ses négociations, par le nom de la France sans cesse mis en avant, le moral des princes fatigués de la lutte. Quand ils sont près de succomber sous les coups de deux grands capitaines, de Tilly et Wallenstein, qui commandent les armées impériales, c'est encore Richelieu qui appelle à la tête de la ligue protestante le roi de Suède, Gustave-Adolphe, le plus grand homme de guerre de cette époque. Gustave ébranle par ses victoires le trône de l'empereur Ferdinand II, et tombe sur le champ de bataille de Lutzen, au milieu de son triomphe. Mais ce maître dans l'art de vaincre a formé des élèves dignes de lui; Richelieu sait les gagner et les faire servir d'instrument à ses desseins (1634).

Cependant les forces de la France s'accroissent chaque jour. Richelieu a rétabli la discipline dans l'armée, la régularité dans l'administration, l'unité dans le pouvoir; il voit au dehors ses alliances avec la Hollande, avec la Suède, avec les princes protestants d'Allemagne solidement cimentées; il juge que le moment est venu pour la France d'entrer elle-même en lice et de frapper les grands coups (1635). La fortune déjoue d'abord ses plans et trahit la valeur de nos soldats. Nos frontières sont envahies; les impériaux pénètrent en France par la Bourgogne; les Espagnols, maîtres des Pays-Bas, par la Picardie. À Paris, l'alarme est vive; Richelieu ne se déconcerte pas. Bernard de Saxe-Weimar, qu'il soudoie, gagne pour lui des batailles en Allemagne; et tandis que l'Espagnol prend Corbie auprès d'Amiens, et se voit à trente-cinq lieues de la capitale de la France, Richelieu lui jette sur les bras une révolte sérieuse en Catalogne, et en Portugal une révolution qui arrache à l'Espagne tout un royaume et y fonde une dynastie nouvelle dont Jean de Bragance est le chef (1638). Partout les Français reprennent le dessus; ils se battent glorieusement en Flandre, en Lorraine, sur le Rhin, aux Pyrénées; l'empire est humilié, la branche espagnole décline pour ne plus se relever à son antique grandeur; et quand viendront plus tard les glorieux traités de Westphalie et des Pyrénées, dont le génie de Richelieu aura préparé les résultats, la France pourra dire avec raison qu'elle doit à ce grand homme trois provinces, l'Alsace, l'Artois et le Roussillon, et cette prépondérance de la politique et des armes que, pendant tout le XVIIe siècle, elle fera sentir à l'Europe.

En armant les protestants de Hollande et d'Allemagne contre des souverains catholiques, mais ennemis de la France, Richelieu ne faisait que suivre la politique de François Ier et celle d'Henri IV; toutefois on ne manqua pas de jeter les hauts cris contre ce prince de l'Église catholique qui donnait des secours à des hérétiques. L'ambassadeur d'Espagne s'emporta jusqu'à lui dire, assure-t-on: «Comme auteur d'une guerre détestable, vous laisserez le souvenir d'un cardinal d'enfer.—Je suis prêtre, lui répondit Richelieu, cardinal, et bon catholique, né en France, royaume qui ne produit pas de mécréants; mais je suis aussi ministre du souverain de cet État, et comme tel je ne dois ni ne puis me proposer d'autre but que sa grandeur, et non celle du roi d'Espagne, dont on connaît les vues pour la domination universelle.»

Administration intérieure.

Porté par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutôt qu'aux détails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas maître assez paisible du pouvoir pour être en mesure d'accomplir de profondes réformes dans l'administration intérieure du pays. On lui doit néanmoins en ce genre d'utiles améliorations dans toutes les branches principales des services publics; il créa, au lieu de magistrats élus par des corporations privilégiées, ou propriétaires de leurs offices, des intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui imprimèrent à l'administration une action plus énergique et plus prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais on lui doit d'avoir ramené, autant que l'esprit de ce temps le permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même, exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions dites volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec autant de bon sens que de fermeté: «qu'il fallait bien que le clergé contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout l'ennemi, qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les églises et les ecclésiastiques.»

Nous avons plus haut montré Richelieu appliquant son génie et sa puissante volonté à relever la marine française; il ne fit pas moins pour l'armée de terre. Là, aussi, une autorité intermédiaire, inamovible et presque indépendante, venait se placer entre le souverain et les troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La connétablie investissait le chef militaire, revêtu de cette dignité, de priviléges exorbitants; et si elle n'effaçait le roi lui-même aux yeux de l'armée, elle détruisait du moins en grande partie l'autorité et la responsabilité ministérielles dans les choses de la guerre. Richelieu abolit à toujours la dignité de connétable, et, en resserrant les liens de la hiérarchie militaire, rendit à la royauté le maniement de l'armée plus facile et plus sûr. Une des causes principales d'indiscipline et d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'était le manque ordinaire de ressources pour servir régulièrement la solde. Richelieu y donna tous ses soins. Comme l'épargne était vide trop souvent, et qu'il n'y fallait pas compter, il pourvut à l'entretien des troupes par des taxes spéciales qui ne pouvaient être détournées de cet emploi, et dont l'application aux besoins de l'armée fut faite par les mains mêmes des délégués des provinces; d'une autre part, il avait à cœur de protéger les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des commissaires spéciaux chargés de faire bonne justice aux habitants qui auraient à se plaindre des exactions des gens de guerre. Au siége de la Rochelle, et dans la double expédition qu'il dirigea lui-même contre la Savoie, il montra dans l'intérêt du soldat la sollicitude et les talents d'un administrateur consommé. Sous son œil vigilant, l'armée ne vit plus dévorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les concussions; et elle jouit d'un bien-être inconnu jusque-là, sans que le trésor public en fût moins ménagé.

Louis XIII et son ministre.

Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son règne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse idée de ce prince, si on se le représentait comme un monarque indolent, incapable de volonté, et abandonnant sans lutte et sans regrets à son conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un autre côté, une certaine droiture de sens lui faisait apprécier son insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond en expédients et en ressources, du grand homme d'État que la Providence lui avait donné pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait même d'en multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur tant de résistances à briser; à l'extérieur, des intérêts si gravement engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas trop, pour maîtriser les événements, de la main vigoureuse et de l'âme inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir était pour lui semé d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine et soupçonneuse de Louis. Il les ressentait parfois très-vivement, et ne se faisait pas faute alors de récriminations amères. Louis allait toujours le premier vers la réconciliation. Richelieu le forçait, en définitive, à subir sa supériorité, et à lui laisser conduire les destinées du royaume; son but était atteint et sa haute ambition satisfaite.

Le cardinal n'aimait pas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se faisait servir avec une extrême simplicité, le cardinal-ministre s'entourait d'un grand faste; il précédait dans les cérémonies publiques même les princes du sang. Après la conspiration du comte de Chalais, nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Après les intrigues de cour qui se dénouèrent par la chute des Marillac et la fuite de la reine mère, il fit ériger sa terre de Richelieu en duché-pairie, et prit le titre étrange et sans précédents de cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre à lui bon nombre de citadelles et de villes fortifiées, ce que l'on appelait alors des places de sûreté.

Connaître les hommes, bien juger de leurs mérites divers, s'attacher ceux qu'une remarquable spécialité recommande et les faire servir à ses desseins, ce fut toujours un des traits caractéristiques du génie politique. Richelieu posséda dans un haut degré ces qualités de l'homme d'État. Si, dans les mauvais jours, il sortit à son honneur des crises les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la France après lui, dans un jeune Italien, abbé-diplomate au service de la cour de Rome. Lors des négociations que le pape ouvrit à plusieurs reprises pour se porter médiateur entre la France d'une part, l'Espagne et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulièrement frappé de l'intelligence pleine de finesse et de pénétration de cet étranger. «Il ne connaissait personne, dit-il, qui eût un plus beau génie pour les affaires.»

Ce jugement une fois porté, il chercha à s'attacher ce jeune Italien. Il l'employa, depuis, maintes fois et avec succès dans des négociations difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et, à son lit de mort, le recommanda à Louis XIII, comme l'homme le plus initié à sa politique et le plus capable de la continuer.

Discrédit des deux reines.

La reine mère était dans l'exil, errant de Bruxelles à Londres, de l'Angleterre aux bords du Rhin, partout malheureuse et délaissée. Ses biens, et jusqu'à son douaire, avaient été confisqués; elle manquait quelquefois même du nécessaire. En vain écrivait-elle au roi son fils: «Je ne veux point vous attribuer la saisie de mon bien et l'inventaire qui en a été fait, comme si j'étais morte. Il n'est pas croyable que vous ôtiez les aliments à celle qui vous a donné la vie.» Ses plaintes, souvent réitérées, n'arrivaient pas jusqu'au cœur de son fils; son exil ne devait finir qu'avec sa vie; et cette veuve d'Henri IV, cette mère de roi, mourut quelque temps avant le cardinal, à Cologne, dans un état d'abandon et de misère à exciter la compassion de tous.

Anne d'Autriche, qui, dans l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, n'avait pu obtenir ni empire sur l'esprit du roi, ni crédit à la cour, n'avait pas été plus heureuse dans les intrigues auxquelles elle s'était associée pour ruiner la puissance du cardinal. Vaincue dans cette lutte et délaissée, elle vivait tristement dans la compagnie de quelques femmes avec lesquelles elle se vengeait de son redoutable ennemi par des moqueries et des sarcasmes. Lui, de son côté, la surveillait et ne l'épargnait pas. Anne d'Autriche n'avait pas cessé d'entretenir un commerce de lettres avec son amie, la duchesse de Chevreuse, qui, obligée de fuir hors de France, cabalait à l'étranger. La politique n'était pas étrangère à cette correspondance. La reine, dans sa haine contre le cardinal, alla jusqu'à nouer elle-même des relations avec les cours rivales de la France, pour entraver les plans de la politique du ministre. Des dépêches interceptées livrèrent à Richelieu le secret de ces intrigues. L'appartement de la reine au couvent du Val-de-Grâce, où elle se retirait volontiers, fut fouillé, ses papiers furent saisis; elle subit un interrogatoire devant le chancelier Séguier; on la menaça de répudiation, et elle fut obligée de recourir à l'entremise du cardinal pour obtenir du roi qu'il l'embrassât en signe de pardon; il fallut, en outre, qu'elle promît de ne retourner jamais à de pareilles fautes, et qu'elle consentît que le roi fût désormais averti par ses femmes de toutes les lettres qu'elle écrirait (août 1637).

Après vingt-deux ans de mariage, Anne d'Autriche devint mère; elle mit au monde un fils qui fut depuis Louis XIV (5 septembre 1638). Ce fut une grande joie en France, et la mère de cet héritier du trône si longtemps désiré, espéra que cet heureux événement, en éveillant de nouvelles affections chez le roi, lui donnerait à elle-même plus d'empire sur son esprit. Il n'en fut rien. Louis XIII, comme son ministre, s'était habitué à ne voir dans la reine qu'une princesse du sang espagnol, tout entière par ses sympathies et par ses vœux avec les ennemis du royaume. Obsédé d'ailleurs à son égard de soupçons plus injurieux encore, il ne cessa de la traiter avec une extrême froideur. Rien n'était plus triste que l'existence de cette pauvre reine; elle était de la part du premier ministre en butte à des persécutions mesquines, qui portaient jusque sur le choix de ses serviteurs et de ses femmes de chambre.

Mariage de Gaston cassé par la volonté de Richelieu.

S'il humiliait à ce point la reine, Richelieu n'avait aucune raison pour ménager Gaston, le frère du roi, ce fauteur éternel de complots contre l'État et contre sa personne. L'échafaud du brave duc de Montmorency était à peine refroidi, que Gaston renouait de nouvelles trames; tous ses projets avortèrent; mais plusieurs gentilshommes payèrent encore de leur tête le malheur d'avoir reçu ses confidences. Le commandeur de Jars, impliqué dans cette affaire, n'eut sa grâce que sur l'échafaud. Gaston était alors à l'étranger: Richelieu le poursuivit dans la personne de tous ceux qui paraissaient entrer dans ses intérêts. Il avait épousé secrètement, et sans la volonté du roi, la sœur, du duc de Lorraine. Ce mariage blessait les anciens principes de la monarchie. On punit le duc de Lorraine, en envoyant contre lui une armée qui s'empara de Nancy, sa capitale. Quant au mariage, en vain les théologiens et la cour de Rome le regardaient-ils comme régulier, et indissoluble, il fut solennellement cassé par un édit du conseil que Richelieu se chargea de faire enregistrer au parlement de Paris, et sanctionner par l'assemblée générale du clergé de France (1635).


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