[15]A la Mémoire de John Chinn, Esq.Feu le percepteur de…Qui, sans effusion de sang ni abus d’autorité,En employant les seuls moyens de la conciliation et de la confiance,Accomplit l’entière soumissionD’un peuple sans loi et pillard,L’attachant au Gouvernement britanniquepar la conquête des esprits,Le Mode de Domination le plus durable et le plus rationnel,Le Gouverneur Général et le Conseil du BengaleOnt ordonné que ce monument soit érigé.A quitté cette vie le 19 Août 184. à l’âge de…
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A la Mémoire de John Chinn, Esq.Feu le percepteur de…Qui, sans effusion de sang ni abus d’autorité,En employant les seuls moyens de la conciliation et de la confiance,Accomplit l’entière soumissionD’un peuple sans loi et pillard,L’attachant au Gouvernement britanniquepar la conquête des esprits,Le Mode de Domination le plus durable et le plus rationnel,Le Gouverneur Général et le Conseil du BengaleOnt ordonné que ce monument soit érigé.A quitté cette vie le 19 Août 184. à l’âge de…
De l’autre côté de la tombe étaient inscrits d’anciens vers, également fort usés. Tout ce que Jan Chinn déchiffra fut :
… the savage bandForsook their Haunts and b… is Command… mended… rals check a… st for spoilAnd. s. ing Hamlets prove his gene… toilHumanit… survey… ights restore…A Nation… ield… subdued without a Sword[16].
[16]… la troupe sauvageAbandonna ses Retraites et reconnut son Autorité.Aujourd’hui les esprits amendés répriment la soif du pillage,Et les villages qui s’élèvent sont la preuve de ses généreux efforts.L’Humanité contemple ses droits reconnus :Une nation qui se rend — soumise sans coup férir.
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… la troupe sauvageAbandonna ses Retraites et reconnut son Autorité.Aujourd’hui les esprits amendés répriment la soif du pillage,Et les villages qui s’élèvent sont la preuve de ses généreux efforts.L’Humanité contemple ses droits reconnus :Une nation qui se rend — soumise sans coup férir.
Il resta penché quelque temps sur la tombe, pensant à ce mort de son sang, et à la maison du Devonshire ; puis, branlant la tête dans la direction de la plaine :
« Oui c’est une rude tâche — tout cela — même pour ce qui est de ma modeste part. Il doit avoir valu la peine qu’on le connaisse… Bukta, où est mon peuple ?
— Pas ici, Sahib. Nul homme ne vient ici qu’en plein jour. Ils attendent là-haut. Montons voir. »
Mais Chinn, qui n’oubliait pas la première loi de la diplomatie orientale, répliqua d’une voix égale :
« Si j’ai fait un si long trajet, c’est simplement parce que les gens des Satpuras sont des imbéciles et n’osaient pas visiter nos cantonnements. Maintenant, prie-les de venir se présenter ici. Je ne suis pas le serviteur, mais le maître des Bhils.
— J’y vais — j’y vais », balbutia le vieux.
La nuit tombait, et à tout moment Jan Chinn pouvait, d’un coup de sifflet, faire sortir son redoutable coursier des taillis envahis par l’ombre.
Or, pour la première fois au cours d’une vie déjà longue, Bukta désobéit à un ordre légitime et déserta le jeune officier anglais ; car il ne revint pas, et se hâta vers le plateau de la colline, où il lança doucement un appel. Des hommes s’agitèrent tout autour de lui — de petits hommes tremblants, armés d’arcs et de flèches, qui attendaient Bukta et son compagnon depuis midi.
« Où est-il ? murmura l’un d’eux.
— A sa place. Il vous prie de venir, répondit Bukta.
— Sur l’heure ?
— Sur l’heure.
— Qu’il lâche plutôt le Tigre Nébuleux sur nous. Nous n’y allons pas.
— Ni moi, quoique je l’aie porté dans mes bras lorsque ce n’était qu’un enfant en cette incarnation. Attendez ici jusqu’au jour.
— Mais il sera sûrement en colère.
— Même très en colère, car il n’a rien à manger. Mais il m’a déclaré maintes fois que les Bhils sont ses enfants. Dans le jour, je le crois, mais — au clair de lune je ne suis pas aussi sûr. Quelle folie avez-vous encore méditée, sacrés Satpuras, pour avoir besoin de lui ?
— Il en est venu un au nom du gouvernement, qui était armé de petits couteaux ensorcelés et d’une génisse magique, et voulait en nous coupant les bras nous changer en bétail. Nous avons eu très peur, mais nous n’avons pas tué l’homme. Il est ici, ligotté — un homme noir ; et nous croyons qu’il vient de l’Ouest. Il a dit que c’était un ordre, de nous couper tous avec des couteaux — spécialement les femmes et les enfants. Nous n’étions pas censés savoir que c’était un ordre, de sorte que nous avons eu peur, et que nous avons tenu la montagne. Quelques-uns de nos hommes ont pris des poneys et des bœufs dans les plaines, et d’autres, des marmites, des vêtements et des boucles d’oreille.
— Personne d’égorgé ?
— Par les nôtres ? Pas encore. Mais les jeunes sont hésitants, à la merci d’un tas de rumeurs, comme flammes au sommet d’une montagne. J’ai envoyé des émissaires demander Jan Chinn, de peur qu’il ne nous arrive quelque chose de pire. C’était cette crainte qu’il prédisait par le Tigre Nébuleux.
— Il déclare que ce n’est pas cela », dit Bukta.
Et Bukta répéta, en l’amplifiant, tout ce que le jeune Chinn lui avait dit à la conférence du fauteuil d’osier.
« Croyez-vous, demanda le questionneur pour finir, que le gouvernement porte la main sur nous ?
— Non, repartit Bukta. Jan Chinn donnera un ordre, et vous obéirez. Le reste est entre le gouvernement et Jan Chinn. Moi-même je sais quelque chose à propos des couteaux ensorcelés et de l’égratignure. C’est un charme contre la petite vérole. Mais comment cela se fait-il, je ne saurais le dire. En outre, ce n’est pas votre affaire.
— S’il se tient entre nous et la colère du gouvernement, nous obéirons on ne peut plus strictement à Jan Chinn, sauf — sauf que nous ne descendrons pas à cet endroit-là ce soir.
Ils pouvaient entendre au-dessous d’eux le jeune Chinn appeler Bukta ; mais ils s’accroupirent et ne bougèrent plus, dans l’attente du Tigre Nébuleux. La tombe avait été lieu saint depuis presque un demi-siècle. S’il plaisait à Jan Chinn d’y dormir, qui donc en avait plus le droit ? Mais tant qu’il ne ferait pas grand jour, rien ne les ferait s’en approcher.
Pour ce qui est de Chinn, il commença par concevoir un extrême mécontentement ; puis l’idée lui vint que fort probablement Bukta avait ses intentions (ce qui, en fait, était vrai), et que sa propre dignité pourrait avoir à souffrir s’il continuait à hurler pour ne recevoir pas de réponse. Il s’étaya contre le pied de la tombe, et tantôt sommeillant, tantôt fumant, eut raison de la nuit chaude, fier de se sentir un Chinn légitime, endurci, à l’épreuve de la fièvre.
Il prépara son plan d’action à peu près comme eût fait son grand-père ; et lorsque Bukta parut, au matin, avec une fort généreuse provision d’aliments, il ne souffla mot de l’abandon de la veille. Bukta se fût senti soulagé par l’explosion d’une humaine colère ; mais Chinn ne bougea qu’il ne fût, sans se presser, parvenu au bout de ses victuailles et n’eût fumé tout un cheroot.
« Ils ont très peur, dit Bukta, lequel n’était pas lui-même de ces plus braves. Il ne reste qu’à donner des ordres. Ils ont dit qu’ils obéiront si seulement tu te tiens entre eux et le gouvernement.
— Cela, je le sais, déclara Chinn, en se dirigeant d’un pas de flâneur vers le plateau. »
Quelques-uns des anciens se tenaient en un demi-cercle irrégulier dans une clairière ; mais le gros de la foule — femmes et enfants — était caché dans les buissons. Ils n’avaient nul désir d’affronter les premiers effets de la colère de Jan Chinn Premier.
S’étant assis sur un fragment de schiste, il fuma jusqu’au bout un second cheroot, en entendant tout autour de lui des respirations oppressées. Puis il s’écria, si soudainement qu’ils sursautèrent :
« Amenez l’homme qu’on avait ligotté ! »
Un bruit de luttes, un cri, et le vaccinateur hindou apparut, tremblant de peur, pieds et mains liés, comme les Bhils de jadis avaient coutume de lier leurs victimes humaines. On le poussa d’un air circonspect en présence du demi-dieu ; mais c’est à peine si le jeune Chinn lui accorda un regard.
« J’ai dit : l’homme qu’onavaitligotté. Est-ce une plaisanterie de m’en apporter un attaché comme un buffle ? Depuis quand le Bhil ligotte-t-il les gens suivant son bon plaisir ? Coupez-moi cela ! »
Une demi-douzaine de couteaux s’empressèrent de couper les liens, et l’homme se traîna jusqu’à Chinn, lequel confisqua son étui de lancettes et ses tubes de lymphe. Puis, balayant de l’index le demi-cercle des Bhils, et donnant à sa voix le ton du commandement, le jeune Chinn dit, d’une voix claire et distincte :
« Pourceaux !
— Aïe, murmura Bukta. Voici qu’il parle. Malheur aux imbéciles !
— Je suis venu à pied de ma demeure (l’assemblée frissonna) pour éclaircir une affaire que tout autre qu’un Bhil des Satpuras eût vue de ses deux yeux à lointaine distance. Vous connaissez la petite vérole, qui grêle et balafre vos enfants au point qu’ils ont l’air de nids de guêpes. C’est un ordre du gouvernement que quiconque est égratigné sur le bras à l’aide de ces petits couteaux que voici, se trouve posséder un charme contre Elle. Tous les Sahibs possèdent ce charme, de même une grande quantité d’Hindous. Voici la marque du charme. Regardez ! »
Il mit son bras à nu jusqu’à l’aisselle, et montra sur la peau blanche les cicatrices plus blanches du vaccin.
« Venez, tous, et voyez. »
Quelques hommes à l’esprit audacieux s’avancèrent et branlèrent la tête d’un air sage. Il y avait là certainement une marque, et ils savaient bien quelles autres et redoutables marques cachait la chemise. Miséricordieux était Jan Chinn, de n’avoir pas sur-le-champ proclamé sa divinité.
« Or, toutes ces choses, l’homme que vous avez ligotté vous les a dites.
— Je les ai dites — cent fois ; mais ils répondaient par des coups, gémit l’opérateur, en se frottant les poignets et les chevilles.
— Mais, comme de vils pourceaux que vous êtes, vous ne l’avez pas cru ; et c’est pourquoi je suis venu vous sauver, d’abord, de la petite vérole, ensuite, d’une grave épidémie de folie, et finalement, de la corde et de la prison. Ce n’est pas moi qui en profite ; ce n’est pas pour mon plaisir ; mais au nom de celui qui est là-bas, qui a fait du Bhil un homme (il désigna le bas de la montagne), moi qui suis de son sang, le fils de son fils, je suis venu convertir votre peuple. Et je dis la vérité, comme faisait Jan Chinn. »
La foule eut un murmure plein de révérence, et des hommes se glissèrent hors du fourré par deux et trois pour s’y joindre. Le visage de leur dieu ne présentait la trace d’aucune colère.
« Voici quels sont mes ordres. (Le ciel fasse qu’ils les acceptent, en tout cas je parais les avoir impressionnés jusqu’à un certain point !) Je vais rester moi-même parmi vous tandis que cet homme vous égratignera le bras avec des couteaux, suivant ce qu’en a ordonné le gouvernement. Dans trois, peut-être cinq ou sept jours, vos bras enfleront, vous démangeront et vous cuiront. C’est la force de la petite vérole luttant dans votre ignoble sang contre les ordres du gouvernement. Je resterai donc parmi vous jusqu’à ce que je voie que la petite vérole est vaincue, et je ne m’en irai pas que les hommes, les femmes et les petits enfants ne me montrent sur leurs bras des marques pareilles à celles que je viens de vous montrer. J’ai avec moi deux très bons fusils, et quelqu’un dont le nom est connu des bêtes et des hommes. Nous chasserons ensemble, moi et lui ; et vos jeunes gens et le reste mangeront et se tiendront tranquilles. C’est mon ordre. »
Il y eut une longue pause pendant laquelle la victoire resta en balance. Un vieux dur à cuire, dont les cheveux étaient blancs, debout sur une seule jambe inquiète, pépia :
« Il y a des poneys, quelques bœufs et différentes autres choses pour lesquels nous avons besoin d’unkowl(protection). Ce n’est pas précisément au commerce que nous en sommes redevables. »
La bataille était gagnée, et John Chinn poussa un soupir de soulagement. Les jeunes Bhils étaient allés razzier ; mais, en s’y prenant promptement, tout pouvait s’arranger.
« J’écrirai unkowldès que les poneys, les bœufs et les autres choses auront été comptés devant moi et renvoyés où on les a pris. Mais nous allons commencer par mettre la marque du gouvernement sur tels que n’a pas visités la petite vérole. (Et il ajouta à mi-voix pour le vaccinateur :) Si vous montrez que vous avez peur, vous ne reverrez plus jamais Poona, mon ami.
— Il n’y a pas suffisante provision de vaccin pour toute cette population, repartit l’homme. Ils ont exterminé la génisse officielle.
— Ils ne verront pas la différence. Grattez-les tous à la ronde, et donnez-moi une couple de lancettes ; je vais m’occuper les anciens. »
Le vieux diplomate qui avait demandé protection fut la première victime. Il tomba sous la main de Chinn, et n’osa dire « ouf ! ». A peine eut-il recouvré sa liberté, qu’il amena de force un camarade, lequel il maintint solidement, et ce qui avait menacé de tourner à la crise devint pour ainsi dire un sport ; car le vacciné faisait la chasse à celui qui ne l’était pas, jurant que toute la tribu devait souffrir également. Les femmes crièrent, et les enfants se sauvèrent en hurlant ; mais Chinn se mit à rire, et continua de jouer de la lancette pointée de rose.
« C’est un honneur, cria-t-il. Dis-leur, Bukta, l’honneur que je leur fais en les marquant moi-même. Non, je ne peux pas marquer tout le monde — l’Hindou doit aussi faire sa besogne — mais je vais toucher toutes les marques qu’il fait, de sorte qu’en elles toutes résidera une égale vertu. C’est ainsi qu’à la lance les Rajpoutes embrochent le sanglier. Hé, l’ami qui n’a qu’un œil ! Attrape cette jeune fille et amène-la-moi. Elle n’a pas encore besoin de se sauver, car elle n’est pas mariée, et je ne la recherche pas en mariage. Elle ne veut pas venir ? Alors, c’est son petit frère, un gros et hardi garçon, qui va lui faire honte. Il tend son bras comme un soldat. Regardez ! Il ne recule pas, lui, à la vue du sang. Un jour, il sera dans mon régiment. Et, maintenant, la maman, nous allons te toucher légèrement, car la petite vérole a passé par là avant nous. C’est la vérité, oui-da, que ce charme brise le pouvoir de Mata. Il n’y aura plus de visages grêlés dans les Satpuras, et comme cela vous pourrez demander beaucoup de vaches pour chaque fille à marier. »
Et ainsi de suite et ainsi de suite — tout un boniment facile de charlatan, accommode aux proverbes de chasse des Bhils et farci d’histoires marquées à leur empreinte grossière, jusqu’à ce que les lancettes fussent émoussées et les deux opérateurs à bout de forces.
Mais, attendu que tous les hommes se ressemblent sur toute la surface de globe, ceux qui n’étaient pas vaccinés se firent jaloux de leurs camarades pourvus de l’insigne, et en vinrent presque aux coups à son propos. Sur quoi Chinn s’érigea en cour de justice, non plus en conseil de médecins, et se livra à une enquête régulière sur les derniers brigandages.
« Nous sommes les voleurs de Mahadeo, dirent les Bhils simplement. C’est notre destin, et nous avions peur. Lorsque nous avons peur, nous volons toujours. »
Bonnement et sans détours, comme des enfants, ils livrèrent le montant du pillage, tout, sauf deux bœufs et quelques bouteilles d’alcool qui manquaient (ceux-là, Chinn promit d’en tenir compte de sa poche), et dix meneurs furent expédiés dans les plaines, porteurs d’un document merveilleux, écrit sur une feuille de carnet, et adressé à un inspecteur de police adjoint de district. Il y avait bien du malheur dans cette note, ainsi que Jan Chinn les en avertit, mais tout valait mieux que la perte de la liberté.
Armés de cette protection, les déprédateurs repentants s’en allèrent. Ils n’avaient nul désir de recontrer Mr. Dundas Fawne, de la police, âgé de vingt-deux ans, et d’aspect joyeux, plus qu’ils ne désiraient revoir la scène de leurs méfaits. En voulant prendre un terme moyen, ils tombèrent en plein camp du seul aumônier du gouvernement octroyé aux divers corps irréguliers dans un district d’une étendue de quinze milles carrés, et se présentèrent à lui dans un nuage de poussière. C’était un prêtre, ils le savaient, et, ce qui était encore plus important, un bon sportsman, généreux avec ses rabatteurs.
Lorsqu’il lut le billet de Chinn, il se prit à rire, ce qu’ils jugèrent un heureux présage, jusqu’au moment où il fit comparaître des policemen, lesquels attachèrent les poneys et les bœufs auprès des piles de fourniment, et mirent la main sur trois hommes de cette bande souriante de voleurs qu’on appelait les voleurs de Mahadeo. L’aumônier lui-même les apostropha de façon magistrale à l’aide de son fouet de chasse. Ce fut pénible, mais Jan Chinn l’avait prophétisé. Ils se résignèrent, tout en refusant de se défaire de la protection écrite, de peur de la prison. Au retour, ils rencontrèrent Mr. D. Fawne, qui avait entendu parler des larcins, et auquel la chose ne plaisait guère.
« Certainement, dit le plus âgé de la bande, à la fin de cette seconde interview, certainement, grâce à la protection de Jan Chinn, notre liberté est sauve, mais c’est comme s’il y avait maints coups de bâton sur un seul petit bout de papier. Cachons-le. »
L’un d’eux grimpa dans un arbre, et fourra la lettre à quarante pieds du sol dans une fente où elle ne pouvait plus nuire. Réchauffés, endoloris, mais heureux, nos dix hommes revinrent trouver Jan Chinn le lendemain ; il était installé au milieu de Bhils mal à leur aise, tous le regard fixé sur leur bras droit, et tous menacés de la disgrâce de leur Dieu s’ils se grattaient.
« C’était un bonkowl, déclara le chef. D’abord l’aumônier, qui riait, a commencé par nous prendre notre butin, et en a battu trois d’entre nous, comme c’était promis. Ensuite, nous avons rencontré Fawne Sahib, qui, lui, a grommelé, et a demandé le butin. Nous avons dit la vérité, sur quoi il nous a tous battus l’un après l’autre et nous en a dit de toutes les couleurs. Il nous a donné après cela ces deux paquets (ils déposèrent sur le sol une bouteille de whisky et une boîte de cheroots), et nous sommes partis. Lekowlest dans un arbre, à cause qu’il a pour vertu de nous faire battre dès que nous le montrons à un sahib.
— Mais sans cekowl, dit Jan Chinn sévèrement, vous auriez tous marché en prison entre deux policemen. Vous arrivez bien, et vous allez me servir de rabatteurs. Voilà des gens qui ne se sentent pas à leur affaire, et nous allons chasser jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. Ce soir, nous ferons la fête. »
Il est écrit dans les chroniques des Bhils des Satpuras, parmi maintes autres choses que nous ne pouvons rapporter, que, durant cinq jours après celui où il avait apposé sur eux sa marque, Jan Chinn chassa pour son peuple ; et durant les cinq nuits de ces cinq jours-là, la tribu s’enivra de la plus royale façon. Jan Chinn acheta des alcools du pays d’une force effroyable, et massacra un nombre illimité de sangliers et de daims, afin que si quelques gens tombaient malades ils eussent pour cela de bons motifs.
Entre le mal de tête et le mal de cœur ils ne trouvèrent pas le temps de penser à leurs bras, mais suivirent avec soumission Jan Chinn à travers les jungles ; et, grâce à la confiance qui revenait chaque jour, hommes, femmes et enfants se retirèrent doucement dans leurs villages au fur et à mesure que la petite armée passait auprès de ceux-ci. Ils répandirent le bruit qu’il était juste et raisonnable d’être égratigné au moyen des couteaux ensorcelés ; que Jan Chinn était bel et bien réincarné sous la forme d’un Dieu de la table ouverte, et que de toutes les nations les Bhils des Satpuras venaient en première ligne dans sa faveur, à la condition toutefois qu’ils ne se grattassent point. Désormais, ce bienveillant demi-dieu devait s’associer en leur esprit avec de grands gueuletons et le vaccin ainsi que les lancettes d’un gouvernement paternel.
« Et demain je retourne à ma demeure, dit Jan Chinn aux quelques fidèles que ni liqueurs ni repas copieux ni ganglions gonflés n’avaient invalidés. »
C’est aussi dur pour des sauvages que pour des enfants de se conduire avec déférence en tous temps vis-à-vis des idoles qu’ils se sont à eux-mêmes forgées, et ceux-ci avaient mené vie on ne peut plus joyeuse avec Jan Chinn. Mais l’allusion à sa demeure jeta un froid sur tout le monde.
« Et le sahib ne reviendra pas ? demanda celui qui avait été vacciné le premier.
— C’est à voir, répondit Jan Chinn avec circonspection.
— Alors, reviens comme un homme blanc — reviens comme le jeune homme que nous connaissons et aimons ; car, ainsi que toi seul le sais, nous sommes un peuple faible. Si nous revoyions ton — ton cheval — »
Ils ramassaient leur courage.
« Je n’ai pas de cheval. Je suis venu à pied — avec Bukta là-bas. Qu’est-ce encore que cela ?
— Tu sais — la chose que tu as choisie pour chevaucher la nuit. »
Les petits hommes se tortillèrent de crainte et d’horreur.
« Chevaucher la nuit ? Bukta, qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de revenants ? »
Bukta était resté chef silencieux en présence de Chinn depuis la nuit de sa désertion, et fut reconnaissant d’une question lancée au hasard.
« Ils savent, sahib, murmura-t-il. C’est le Tigre Nébuleux. Celui qui vient de ce lieu où tu dormis jadis. C’est ton cheval — comme il a été au cours de ces trois dernières générations.
— Mon cheval ! Les Bhils ont encore rêvé.
— Il ne s’agit pas d’un rêve. Les rêves laissent-ils les traces de larges pattes sur la terre ? Pourquoi présenter deux visages à ton peuple ? Ils sont au courant de tes chevauchées nocturnes, et ils — et ils…
— Ont peur, et voudraient bien que cela cesse. »
Bukta fit de la tête un signe affirmatif.
« Si tu n’as plus besoin de lui. C’est ton cheval.
— La chose laisse une trace, alors ? demanda Chinn.
— Nous l’avons vue. C’est comme une route de village au-dessous de la tombe.
— Pouvez-vous me la retrouver et la suivre ?
— En plein jour — si quelqu’un vient avec nous, et, surtout, ne nous quitte pas.
— Je ne vous quitterai pas, et nous veillerons à ce que Jan Chinn ne monte plus à cheval. »
Les Bhils reprirent à grands cris les derniers mots qu’ils répétèrent et encore et encore.
Au point de vue de Chinn l’approche n’en fut qu’une ordinaire — une descente à travers les rochers fendus et creusés de cavernes, non sans danger, peut-être, si on ne se tenait pas sur l’œil, mais pas pire que vingt autres qu’il avait entreprises. Toutefois, ses hommes — ils refusèrent absolument de rabattre et ne voulurent que suivre la piste — dégouttaient de sueur à chaque mouvement. Ils montrèrent les marques d’énormes pattes qui couraient, toujours en descendant la montagne, jusqu’à quelques centaines de pieds au-dessous de la tombe de Jan Chinn, et disparaissaient dans un antre à l’étroite ouverture. C’était une route insolemment découverte, un grand chemin domestique, battu sans intention de le cacher.
— On dirait que le gueux paye loyer et contributions, murmura Chinn. »
Puis il demanda si c’était vers le bétail ou vers l’homme que ses goûts attiraient l’ami.
« Le bétail, lui fut-il répondu. Deux génisses la semaine. Nous les lui envoyons au pied de la montagne. C’est sa coutume. Si nous ne le faisions pas, il pourrait s’adresser à nous.
— Chantage[17]sous menace d’assassinat, dit Chinn. Je ne saurais dire que je me soucie d’aller le trouver dans la caverne. Qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ? »
Les Bhils se replièrent, tandis que Chinn se logeait derrière un rocher, en tenant prêt son fusil. Les tigres, il le savait, se montraient bêtes farouches, mais celui que depuis longtemps on nourrissait de bétail de si somptueuse manière pouvait se montrer d’une particulière audace.
« Il parle, murmura quelqu’un à l’arrière. Il devine, aussi.
— Eh bien, en voilà, du toupet ! » dit Jan Chinn.
[17]En anglais,blackmail, ou maille noire, tribut payé aux maraudeurs de montagnes. Il est curieux de constater que les Anglais ont conservé ce mot comme signification du mot « chantage ».
[17]En anglais,blackmail, ou maille noire, tribut payé aux maraudeurs de montagnes. Il est curieux de constater que les Anglais ont conservé ce mot comme signification du mot « chantage ».
De la caverne sortit un grondement de colère — un défi accentué,
« Sors donc, cria Chinn. Sors de là. Fais-nous voir comment tu es fabriqué. »
La bête n’ignorait pas qu’il devait exister quelque corrélation entre les Bhils à la peau brune et sa ration hebdomadaire ; mais ce casque blanc sous le soleil l’ennuyait, et il n’approuvait guère cette voix qui dérangeait sa sieste. Paresseusement, comme un serpent repu, il se traîna hors de la caverne, et resta là, bâillant, le regard clignotant, à l’entrée. Le soleil tomba en plein sur son flanc droit, et Chinn s’extasia. Jamais il n’avait vu de tigre marqué de la sorte. Sauf la tête, laquelle était barrée de surprenante façon, il était tout entier pommelé — non rayé, mais pommelé comme le cheval à bascule d’un enfant, en riches ombres de noir de fumée sur de l’ocre rouge. Les parties de son ventre et de sa gorge qui eussent dû être blanches étaient orange, et sa queue ainsi que ses pattes étaient noires.
L’espace de quelque dix secondes il regarda tout à loisir, et puis baissa lentement la tête, le menton descendu et tiré en arrière, les yeux tout grands ouverts sur l’homme. Cela eut pour effet de projeter en avant la ronde arcade de son crâne, barrée de deux larges bandes, tandis qu’au-dessous des bandes brillaient sans sourciller les yeux ; de sorte que, vu de face, tel quel, il semblait une sorte de masque de théâtre à grimace diabolique. C’était une répétition du magnétisme naturel qu’il avait maintes fois pratiqué sur sa proie, et quoique Chinn n’eût rien d’une génisse frappée de terreur, il resta un instant fasciné devant l’extraordinaire bizarrerie de l’attaque. La tête — le corps semblait avoir disparu, ramassé derrière elle — la tête féroce, à l’aspect de tête de mort, recula sur le bout de queue qui dans l’herbe battait irrité. A droite et à gauche les Bhils s’étaient dispersés pour laisser John Chinn dompter son cheval comme il l’entendait.
« Ma parole ! pensa-t-il. Il essaie de me faire peur ! »
Et il tira entre les yeux larges comme des soucoupes, tout en sautant de côté.
Une grosse masse toussante, puant la charogne, bondit en le dépassant plus haut sur la montée, et il suivit discrètement. Le tigre ne fit aucune tentative pour tourner dans la jungle ; il cherchait à voir et à respirer — nez en l’air, bouche ouverte, les formidables pattes de devant éparpillant le gravier par pelletées.
« Il y est ! dit Jan Chinn, l’œil sur le gibier. Maintenant, si c’était un perdreau, il planerait. Les poumons doivent être pleins de sang.
Le monstre venait, par soubresauts, de traverser la surface d’un rocher pour tomber hors de vue de l’autre côté. John Chinn, le canon levé, se pencha pour regarder. Mais la trace rouge menait droit comme flèche à la tombe de son grand-père, et là, parmi les bouteilles de liqueurs fracassées et les fragments de l’image d’argile… un frisson et un grognement, et le tigre avait vécu.
« Si mon vénérable ancêtre pouvait voir cela, dit John Chinn, il serait fier de moi. Les yeux, la mâchoire inférieure et les poumons. Un coup fort élégant. »
Il siffla pour appeler Bukta, tout en prenant la mesure de la masse raidissante.
« Dix pieds — six — huit pouces — ma parole ! Cela fait presque onze pieds — autant dire onze. L’avant-bras, vingt-quatre — cinq — sept pouces et demi. La queue courte, par-dessus le marché, trois pieds un pouce. Et quelle peau ! Oh, Bukta ! Bukta ! Les hommes et les couteaux, vite.
— Est-il vraiment mort ? demanda une voix frappée de terreur derrière un rocher.
— Ce n’est pas de cette façon-là que j’ai tué mon premier tigre, dit Chinn. Je ne croyais pas Bukta capable de se sauver. Je n’avais pas de second fusil.
— C’… c’est le Tigre Nébuleux, déclara Bukta, sans prendre garde au blâme. Il est mort. »
Tous les Bhils vaccinés et non vaccinés des Satpuras s’étaient-ils tenus par là pour assister au coup de fusil, Chinn n’eût su le dire ; toujours est-il que le flanc tout entier de la colline bruissait de petits hommes criant, chantant et frappant du pied. Et cependant, jusqu’à ce qu’il eût fait en personne la première entaille dans la splendide peau, personne ne voulut prendre de couteau ; en outre, à l’arrivée des ténèbres, tous fuirent la tombe ensanglantée, et nulle persuasion ne les eût ramenés jusqu’à ce que reparût l’aurore. De sorte que Chinn passa une seconde nuit à la belle étoile, à garder la carcasse contre les chacals, la pensée reportée sur l’ancêtre.
Il retourna dans les plaines au chant triomphal d’une escorte de trois cents hommes, le vaccinateur du Mahratta ne quittant pas son ombre, et la peau grossièrement séchée en trophée devant lui. Lorsque cette armée, soudain et sans bruit, disparut, telles les cailles dans les blés hauts, il jugea qu’il approchait de la civilisation, et un tournant de la route l’amena sur le camp d’un bataillon de son régiment. Il laissa la peau sur l’arrière d’un fourgon, afin que tout le monde la pût voir, et se mit en quête du colonel.
« Ils se comportent admirablement, expliqua-t-il en toute sincérité. Ils n’ont pas pour deux liards de vice. Ils ont eu peur, et voilà tout. J’ai vacciné toute la fournée, et ils ont paru enchantés. Qu’est-ce que nous faisons ici, sir ?
— C’est ce que je suis en train de me demander, dit le colonel. Je ne sais encore si nous faisons partie d’une brigade ou si nous représentons une force policière. Je penche toutefois pour la force policière. Comment vous y êtes-vous pris pour arriver à vacciner un Bhil ?
— Ma foi, sir, répondit Chinn, j’ai retourné la chose dans ma tête, et selon ce que j’en peux juger, je possède une sorte d’influence héréditaire sur eux.
— Je le sais, sans cela je ne vous aurais pas envoyé là-bas ; mais quoi, exactement ?
— C’est plutôt original. Il paraît, d’après ce que j’en conclus, que je suis mon propre grand-père réincarné, et que j’ai troublé la paix du pays en chevauchant nuitamment un tigre de selle. Si je n’avais fait cela, je ne crois pas qu’ils se seraient opposés à la vaccination ; mais les deux venant ensemble, c’était plus qu’ils n’en pouvaient supporter. Et c’est ainsi, sir, que je les ai vaccinés, et que j’ai tué mon tigre de selle, soi-disant pour prouver ma bonne foi. Jamais de votre vie vous n’avez vu une peau pareille. »
Le colonel tira sur sa moustache d’un air pensif.
« Mais, comment diable vais-je insérer cela dans mon rapport ? »
A dire vrai, la version officielle de la fuite des Bhils devant la vaccination ne souffla mot de Sa Déité, le lieutenant John Chinn. Mais Bukta savait à quoi s’en tenir, le régiment aussi et de même chacun des Bhils des Satpuras.
Et maintenant, Bukta n’a qu’une hâte, c’est de voir John Chinn promptement marié, afin qu’il confère ses pouvoirs à un fils ; car si la postérité Chinn vient à s’éteindre, et que les petits Bhils se trouvent livrés à leur propre imagination, il y aura encore du fil à retordre dans les monts des Satpuras.